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| Index Voltaire | Supplément au Siècle de Louis XIV | Commande CDROM | TROISIÈME PARTIE Il(1) importe peu à la postérité qu’une Française, nommée Mme de Villette, ait été propre nièce ou la femme d’un neveu de Mme de Maintenon. Je n’en ai parlé, dans le Siècle de Louis XIV; que pour faire voir que la personne qui était en effet reine de France était plus occupée du soin de rendre les dernières années du roi agréables à ce monarque que de l’ambition d’élever sa famille. Je ne me suis point trompé sur le caractère de cette personne si singulière. Ses lettres, qu’on a publiées avant les éditions de 1753 du Siècle de Louis XIV, sont la preuve que je n’ai rien avancé dont je ne fusse instruit, et de mon amour pour la vérité. Il s’est trouvé que Mme de Maintenon avait signé par avance tout ce que j’avais dit d’elle. Un traducteur(2), que je ne connais pas, des oeuvres posthumes du vicomte de Bolingbroke, me fait un juste reproche de l’inadvertance que j’ai eue d’avoir supposé que Mme de Villette, depuis Mme de Bolingbroke, était propre nièce de Mme de Maintenon. La vérité est si précieuse qu’elle est respectable lors même qu’elle est inutile. Ce traducteur ne se trompe pas moins que moi quand il dit que le marquis de Villette était parent et non neveu: Il était neveu(3) réellement de Mme de Maintenon. Il eut deux femmes: Mme de Caylus était fille de la première, et il épousa en secondes noces Mlle de Marsilly, qui est morte à Londres épouse de milord Bolingbroke. Ainsi Mme de Villette et Mme de Caylus étaient toutes deux nièces de Mme de Maintenon: Mme de Villette, par son premier mari, et Mme de Caylus, par sa naissance. Elles étaient toutes deux dans l’éclat de leur beauté quand le marquis de Villette fit ce second mariage, et Mme de Maintenon lui disait: « Mon neveu, il ne tiendra qu’à vous d’avoir chez vous bonne compagnie; vous avez une femme et une fille qui l’attireront. » Le traducteur de Bolingbroke se trompe un peu davantage
quand il dit que j’ai fait de Mme de Maintenon un portrait dans un goût
tout neuf. S’il avait été instruit, il aurait dit dans un
goût très vrai. Je pouvais charger ce portrait; je pouvais
dire d’elle
Je pouvais parler des hommages que sa beauté et son esprit lui attirèrent dans sa jeunesse, en ayant été très informé par l’abbé de Châteauneuf, le dernier amant de la célèbre Ninon ma bienfaitrice, laquelle avait vécu, comme on sait, avec Mme Scarron plusieurs années dans la familiarité la plus intime; mais un tableau du siècle de Louis XIV ne doit pas, à mon avis, être déshonoré par de pareils traits. J’ai voulu dire des vérités utiles, non des vérités propres aux historiettes. C’est une vérité très importante que la veuve de Scarron, devenue reine de France, se soit trouvée malheureuse au faîte de la grandeur par cette grandeur même. Elle disait à Mme de Bolingbroke: « Ah! ma nièce, si vous saviez ce que c’est que d’avoir à amuser tous les jours un homme qui n’est plus amusable! » C’est ainsi que le secret des coeurs est si peu connu;
c’est ainsi que nous sommes tous les dupes de l’apparence. On envie le
sort de la femme, et du favori, et du ministre d’un grand roi; mais ceux
qui sont dans ces places, et ceux qui les regardent d’en bas, sont également
faibles et également malheureux. Qu’il y a loin de l’éclat
à la félicité!
Au reste, que La Beaumelle donne la Vie de Mme de Maintenon après avoir publié ses Lettres; qu’il y copie mot à mot vingt passages du Siècle de Louis XIV, contre lequel il a écrit; qu’il contredise au hasard les Mémoires de l’abbé de Choisy, après les avoir soutenus contre moi au hasard; qu’il se donne la peine de dire que le roi n’acheta point la terre de Maintenon, mais qu’elle fut achetée de l’argent du roi, et par l’avis du roi; qu’il rapporte que Mme de Maintenon, dans sa faveur, voyait souvent Mme de Montespan, après l’avoir nié dans ses Remarques sur le Siècle: tout cela est fort indifférent. Il peut même faire attaquer vers les côtes de l’Amérique le vaisseau qui portait Mlle d’Aubigné, par un vaisseau turc, sans que je le reprenne. Quelques personnes m’ont reproché d’avoir ménagé la mémoire de Mme de Maintenon, ainsi que La Beaumelle a osé me reprocher dans ses notes d’avoir pu dire plus de mal de M. le maréchal de Villeroi et de M. de Chamillart, et de ne l’avoir pas dit. Je sais combien la loi que Cicéron impose aux historiens est respectable ils ne doivent oser rien dire de faux; ils ne doivent rien cacher de vrai(6). Mais cette loi ordonne-t-elle que l’histoire soit une satire? A qui Mme de Maintenon fit-elle du mal? qui persécuta-t-elle? Elle fit servir les charmes de son esprit et de sa dévotion même à sa grandeur; elle dompta son caractère pour dompter Louis XIV. Mais quel abus odieux fit-elle de son pouvoir? La constitution Unigenitus lui parut la saine doctrine, comme elle le dit dans ses Lettres; mais combattit-elle pour la saine doctrine par des cabales? et si elle osa avoir une opinion dans des matières qu’elle n’entendait pas, et qu’un esprit plus mâle aurait négligées, ne doit-on pas savoir gré à une femme de n’avoir mêlé aucune vivacité à cette opinion? A l’égard du maréchal de Villeroi, je voudrais bien savoir s’il faut flétrir un homme parce qu’il a été malheureux à la guerre, et parce qu’il avait à combattre des généraux plus habiles que lui. Il est pardonnable au peuple de s’emporter contre un homme dont les mauvais succès ont fait l’infortune de la patrie; mais l’historien doit voir dans le général qui a fait des fautes l’honnête homme qui n’en a point fait dans la société, qui a été fidèle à l’amitié, généreux, et bienfaisant. N’y a-t-il donc d’autre gloire que celle d’avoir fait tuer des hommes avec succès? Il y avait beaucoup de choses à dire du maréchal de Villeroi, à ce que prétend La Beaumelle; et je les ai omises, parce qu’à un certain âge on est prudent et flatteur. Je ne sais pas au juste quel âge a La Beaumelle; mais il paraît qu’il n’est ni l’un ni l’autre, et je ne vois pas qu’il doive me reprocher de la flatterie. J’ai rendu, ce me semble, justice a M. de Chamillart; je n’ai rien tu, mais je n’ai rien outré. Ceux qui poursuivent sa mémoire savent-ils seulement ce que c’est que l’administration des finances dans un royaume composé de tant de provinces, où la régie est si différente; dans un royaume épuisé par la guerre de 1689, et pour qui la guerre de 1701 était devenue nécessaire; dans un royaume où rien ne pouvait s’opérer que par des emprunts continuels; enfin dans une guerre longtemps malheureuse, où il en a coûté plus en une seule année, pour l’article seul des vivres, qu’il n’en coûta à Alexandre pour conquérir l’Asie? Chamillart, sans doute, n’était ni un Colbert ni un Louvois, je l’ai dit; mais c’était un honnête homme, un homme modéré, et je l’ai dit encore. « Un auteur impartial, dit le juge La Beaumelle, aurait sévi contre Chamillart. » Quelle expression! et quel juge! La France et l’Angleterre sont pleines d’écrivains qui croient plaider la cause du genre humain quand ils accusent leur patrie. Il y a des gens qui pensent qu’un historien doit décrier son pays pour paraître impartial, condamner tous les ministres pour paraître juste, et immoler son roi à la haine des siècles à venir pour paraître libre. Plusieurs ont écrit avec plus de licence que moi, nul avec plus de liberté: mon livre n’est pas assurément imprimé à Paris avec approbation et privilège, je n’en veux que de la postérité; mais ma liberté a été celle d’un honnête homme, d’un citoyen du monde. Quoique j’aie été historiographe de France, je n’ai voulu achever mon ouvrage que hors de France, afin de n’être pas soupçonné de la bassesse de flatter, et de n’être pas glacé par la crainte de déplaire. Il n’y a que trop de perfidies dans les cours; je le sais très bien. Il n’y a que trop de mal dans ce monde; c’en est un grand de l’exagérer. Peindre les hommes toujours méchants, c’est les inviter à l’être. Il y avait dans le conseil de Louis XIV des hommes d’une vertu supérieure à celle des Caton. Tel était le duc de Beauvilliers, qui fit résoudre la paix de Rysvick uniquement parce que les peuples commençaient à être malheureux. Il y avait de pareilles âmes à la cour, comme le duc de Montausier et le duc de Navailles. Je ne parle ici que des courtisans qui ont été célèbres par leurs places, ou par leurs malheurs. MM. de Pomponne et Le Pelletier, dans leur ministère, furent plus connus par leur probité désintéressée que par tout le reste, et jamais il n’y eut une conduite plus irréprochable que celle de M. de Torcy. L’auteur vertueux d’un fameux livre me pardonnera donc si je prends cette occasion de combattre ce titre d’un de ses chapitres: « Que la vertu n’est point le principe du gouvernement monarchique(7) », et de combattre tout ce chapitre, dans lequel il serait trop cruel qu’il eût raison. Je lui dirai d’abord que la vertu n’est le principe d’aucune affaire, d’aucun engagement politique. La vertu n’est point le principe du commerce de Cadix; mais les Espagnols qui l’exercent, et avec qui nous n’avons de sûreté que leur seule bonne foi et leur discrétion, n’ont jamais trahi ni l’une ni l’antre. La vertu est de tous les gouvernements et de toutes les conditions; il y en a toujours plus sous une administration paisible, quelle qu’elle soit, que dans un gouvernement orageux, où l’esprit de parti inspire et justifie tons les crimes. Il se commit des actions atroces parmi les seigneurs de la cour de Charles II et de Jacques II, qui ne se commettaient pas à la cour de Louis XIV Je dirai à l’estimable auteur de ce livre que lui-même n’a vu dans les corps dont il a été membre, dans les sociétés dont il a fait l’agrément, qu’une foule de gens de bien comme lui. Je lui dirai que s’il entend par vertu l’amour de la liberté, c’est la passion des républicains, c’est le droit naturel des hommes, c’est le désir de conserver un bien avec lequel chaque homme se croit né, c’est le juste amour de soi-même confondu dans l’amour de son pays. S’il entend la probité, l’intégrité, il y en a toujours beaucoup sons un prince honnête. Les Romains furent plus vertueux du temps de Trajan que du temps des Sylla et des Marius. Les Français le furent plus sous Louis XIV que sous Henri III, parce qu’ils furent plus tranquilles. Voici comment l’auteur s’exprime pour appuyer son idée: « si dans le peuple il se trouve quelque malheureux honnête homme, le cardinal de Richelieu, dans son Testament politique, insinue qu’un monarque doit se garder de s’en servir. Il ne faut pas, y est-il dit, se servir de gens de bas lieu; ils sont trop austères et trop difficiles. » Je crois rendre service à la nation et à cet auteur, qui travaille pour le bien de la nation, de lui démontrer qu’il se trompe. Qu’on lise les paroles de ce Testament très faussement attribué au cardinal de Richelieu. « Une basse naissance produit rarement les parties nécessaires au magistrat; et il est certain que la vertu d’une personne de bon lieu a quelque chose de plus noble que celle qui se trouve en un homme de petite extraction. Les esprits de telles gens sont d’ordinaire difficiles à manier, et beaucoup ont une austérité si épineuse qu’elle n’est pas seulement fâcheuse, mais préjudiciable. Le bien est un grand ornement aux dignités, qui sont tellement relevées par le lustre extérieur qu’on peut dire hardiment que de deux personnes dont le mérite est égal, celle qui est la plus aisée en ses affaires est préférable à l’autre, étant certain qu’il faut qu’un pauvre magistrat ait l’âme d’une trempe bien forte si elle ne se laisse quelquefois amollir par la considération de ses intérêts. Aussi l’expérience nous apprend que les riches sont moins sujets à concussion que les autres, et que la pauvreté contraint un officier à être fort soigneux du revenu du sac. » (Chap. IV, sect. 1.) Il est clair par ce passage, assez peu digne d’ailleurs d’un grand ministre, que l’auteur du Testament qu’on a cité craint qu’un magistrat sans bien et sans naissance n’ait pas assez de noblesse d’âme pour être incorruptible. On veut donc en vain s’autoriser du témoignage d’un ministre de France pour prouver qu’il ne faut point de vertu en France. Le cardinal de Richelieu, tyran quand on lui résistait, et méchant parce qu’il avait des méchants à combattre, pouvait bien, dans un ministère qui ne fut qu’une guerre intestine de la grandeur contre l’envie, détester la vertu qui aurait combattu ses violences; mais il était impossible qu’il l’écrivît: et celui qui a pris son nom ne pouvait (tout malavisé qu’il est quelquefois) l’être assez pour lui faire dire que la vertu n’est bonne à rien. Je n’ai assurément nulle envie, en réfutant cette erreur, de décrier le livre célèbre où elle se trouve. Je suis loin de rabaisser un ouvrage dont on n’a jusqu’à présent critiqué que ce qu’il y a de bon; un ouvrage où à côté de cent paradoxes il y a cent vérités profondes, exprimées avec énergie; un ouvrage où les erreurs même sont respectables, parce qu’elles partent d’un esprit libre et d’un coeur plein des droits du genre humain. Je prétends seulement faire voir que, dans une monarchie tempérée par les lois, et surtout par les moeurs, il y a plus de vertu que l’auteur ne croit, et plus d’hommes qui lui ressemblent. Si feu milord Bolingbroke m’avait montré sa huitième lettre sur l’Histoire, où la passion lui fait dire que « le gouvernement de son pays est composé d’un roi sans éclat, de nobles sans indépendance, et de communes sans liberté », je l’aurais prié de retrancher cette phrase, dont le fond n’est pas vrai et dont l’antithèse n’est pas juste, et de ne pas donner aux lecteurs lieu de croire que, dans ses écrits, le mécontent entraînait trop loin le philosophe. Le traducteur du lord Bolingbroke veut encore s’inscrire
en faux contre ce que j’ai rapporté du célèbre archevêque
de Cambrai, Fénelon. Il veut parler apparemment de ces vers que
l’archevêque fit dans sa vieillesse:
Je puis protester que le marquis de Fénelon son neveu, ambassadeur en Hollande, me les dit à la Haye en 1741. Il y avait dans la chambre un homme très connu qui pourrait s’en souvenir; c’est en présence du même homme que M. de Fénelon me montra le manuscrit original du Télémaque. J’écrivis les vers en question sur mes tablettes, et je les possède copiés dans un ancien manuscrit tout de la même main. M. de Fénelon me dit que ces vers étaient une parodie d’un air de Lulli: je ne sais pas encore sur quel air ils ont été faits; mais tout ce que je sais, c’est qu’il est très utile de nous dire tous les jours à nous-mêmes, à nous qui disputons avec tant de chaleur sur des bagatelles, sur des difficultés puériles, que le grand archevêque de Cambrai reconnut, vers la fin de sa vie, la vanité des disputes sur des objets plus sérieux. Le traducteur de Bolingbroke me fait un reproche non moins injuste sur le cardinal Mazarin. « Ce n’est pas par les vaudevilles, dit-il, qu’il le faut juger. » Non, sans doute; et ce n’est ni sur les vaudevilles, ni sur les satires qu’il faut juger personne, c’est sur les faits avérés. Or je voudrais bien savoir où ce traducteur a vu que le cardinal Mazarin trouva la France dans le plus grand embarras. Quand il fut premier ministre, il la trouva triomphante par la valeur du grand Condé et par celle des Suédois. La paix de Vestphalie lui fit un honneur qu’on ne peut lui ravir; mais les traités heureux sont le fruit des campagnes heureuses. Cette paix était retardée quand nos prospérités étaient interrompues; elle se fit quand Turenne fut maître de la Bavière, et quand Koenigsmarck prenait Prague. Ce n’est que les armes à la main qu’on force une nation à céder une province: encore l’acquisition de l’Alsace nous coûta-t-elle environ six millions d’aujourd’hui. Ce traducteur dit que les belles années de Louis XIV furent celles où l’esprit de Mazarin régnait encore. Est-ce donc l’esprit de Mazarin qui conquit la Franche-Comté, et les villes de Flandre qu’il avait rendues? Est-ce l’esprit de Mazarin qui fit construire cent vaisseaux de ligne, lui qui, dans huit ans d’une administration paisible, avait laissé la marine dépérir? Est-ce l’esprit de Mazarin qui réforma les lois, qu’il ignorait, et les finances, qu’il avait pillées? Croit-on, pour avoir traduit milord Bolingbroke, savoir mieux l’histoire de mon pays que moi? Je la sais mieux que milord Bolingbroke, parce qu’il était de mon devoir de l’étudier. Je n’ai en nulle affection particulière, et la vérité a été mon seul objet; non cette vérité de détails qui ne caractérisent rien, qui n’apprennent rien, qui ne sont bons à rien, mais cette vérité qui développe le génie du maître, de la cour, et de la nation. L’ouvrage pouvait être beaucoup meilleur, mais il ne pouvait être fait dans une vue meilleure. J’apprends qu’on se plaint que j’ai omis plusieurs écrivains dans la liste de ceux qui ont servi à faire fleurir les arts dans le beau siècle de Louis XIV. Je n’ai pu parler que de ceux dont les écrits sont parvenus à ma connaissance dans la retraite où j’étais(8). J’apprends que plusieurs protestants me reprochent d’avoir
trop peu respecté leur secte; j’apprends que quelques catholiques
crient que j’ai beaucoup trop ménagé, trop plaint, trop loué
les protestants. Cela ne prouve-t-il pas que j’ai gardé mon caractère,
que je suis impartial(9)?
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