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| Index Voltaire | Supplément au Siècle de Louis XIV | Commande CDROM | DEUXIÈME PARTIE. Pour(1) mieux se justifier auprès du public de tant de détails, et pour rendre autant qu’on le peut les choses personnelles d’une utilité générale, on fera ici une remarque littéraire qu’on soumet au jugement de tous ceux qui lisent ou qui écrivent l’histoire. La Beaumelle, en jeune homme inconsidéré, me reproche de n’avoir pas semé assez de portraits dans mon ouvrage. J’ai toujours pensé(2) que c’est une espèce de charlatanerie de peindre autrement que par les faits les hommes publics avec lesquels on n’a pu avoir de liaison. J’ai peint le siècle et non la personne de Louis XIV, ni celle de Guillaume III, ni le grand Condé, ni Marlborough. Il n’appartient qu’au père Maimbourg de faire des portraits recherchés et fleuris des héros que l’on n’a pas vus de prés. Le cardinal de Retz a fait une espèce de galerie de portraits dans ses Mémoires: cette liberté lui était très permise. Il avait connu tous ceux dont il parlait, dans toutes les situations de leur âme, dans leur vie particulière et publique, dans leurs amitiés et dans leur haine, dans leur bonne et mauvaise fortune. Il serait seulement à souhaiter peut-être que son pinceau eût été quelquefois moins conduit par la passion. De tous ces caractères tracés par des contemporains, qu’il y en a peu d’entièrement fidèles! N’entend-on pas tous les jours porter des jugements différents d’un homme en place par la même personne, selon qu’elle est plus ou moins contente? J’eus une preuve bien forte de ce que j’avance lorsqu’un jour, à Bleinheim, je suppliai Mme la duchesse de Marlborough de me montrer ses Mémoires. Elle me répondit: « Attendez quelque temps, je suis occupée actuellement à réformer le caractère de la reine Anne; je me suis remise à l’aimer depuis que ces gens-ci gouvernent. » Recherche qui voudra ces portraits de la figure, de l’esprit, du coeur, de ceux qui ont joué les premiers rôles sur le théâtre du monde. Je sais que ces peintures vraies ou fausses amusent notre imagination. Le bon sens est souvent en garde contre elles. Je me soucie fort peu que Colbert ait eu les sourcils épais et joints, la physionomie rude et basse, l’abord glaçant; qu’il ait joint de petites vanités au soin de faire de grandes choses j’ai porté la vue sur ce qu’il a fait de mémorable, sur la reconnaissance que les siècles à venir lui doivent, non sur la manière dont il mettait son rabat, et sur l’air bourgeois que le roi disait qu’il avait conservé à la cour. Un La Beaumelle peut dire à son gré, dans la vie de Mme de Maintenon que « Mme de La Vallière avait des yeux bleus, point atteints du désir de plaire; que Mme de Montespan avait le nez de France le mieux tiré; l’autour du cou environné de mille petits amours ». Il peut dire que Mlle de Fontanges était une grande fille bien faite, que Mme de Montespan lui découvrait la gorge devant le roi, et qu’elle disait; « Voyez, sire, que cela est beau! qu’en dites-vous? admirez donc. » Il peut ajouter que Louis XIV l’aima comme Pygmalion. C’est là le style dont il croit qu’il faut écrire l’histoire, et que sa modestie veut me donner pour modèle. C’est à lui de peindre en détail toutes les dames de la cour de Louis XIV: il les a connues à Genève; et moi, comme il le dit très bien, je n’ai consulté pendant vingt ans que des gens qui ont mal vu(3). A l’égard des écrivains qui devinent d’après leurs propres idées celles des personnages du temps passé, et qui, de quelques événements peu connus, prennent droit de démêler les plus secrets replis des coeurs, bien moins connus encore; ceux-là donnent à l’histoire les couleurs du roman. La curiosité insatiable des lecteurs voudrait voir les âmes des grands personnages de l’histoire sur le papier, comme on voit leurs visages sur la toile; mais il n’en va pas de même. L’âme n’est qu’une suite continuelle d’idées et de sentiments qui se succèdent et se détruisent les mouvements qui reviennent le plus souvent forment ce qu’on appelle le caractère, et ce caractère même reçoit mille changements par l’âge, par les maladies, par la fortune. Il reste quelques idées, quelques passions dominantes, enfants de la nature, de l’éducation, de l’habitude, qui, sous différentes formes, nous accompagnent jusqu’au tombeau. Ces traits principaux de l’âme s’altèrent encore tous les jours, selon qu’on a mal dormi ou mal digéré. Le caractère de chaque homme est un chaos, et l’écrivain qui veut débrouiller après des siècles ce chaos, en fait un autre. Pour l’historien qui ne veut peindre que de fantaisie, qui ne veut que montrer de l’esprit, il n’est pas digne du nom d’historien. Un fait vrai vaut mieux que cent antithèses. Il en est à peu près de même des harangues. Si les héros qu’on fait parler ne les ont pas prononcées, l’histoire alors est romanesque en ce point. Il n’y a que deux discours directs dans toute l’histoire du Siècle de Louis XIV. Ils furent tous deux prononcés en effet, l’un par le maréchal de Vauban au siège de Valenciennes, l’autre par le duc d’Orléans avant la bataille de Turin. On n’examine point ici les raisons qu’ont eues quelques anciens de prendre une plus grande liberté; mais on croit que dans un siècle aussi philosophe que le nôtre, et au milieu de tant de nations éclairées, l’on doit au public ce respect de ne dire que l’exacte vérité, de faire toujours disparaître l’auteur pour ne laisser voir que le héros, et de ne mettre jamais son imagination à la place des réalités. Le goût du siècle présent est de montrer de l’esprit à quelque prix que ce puisse être. On préfère une épigramme à tout, et c’est en partie ce qui a fait tout dégénérer. Après cette digression, on est malheureusement obligé de revenir à un objet bien dégoûtant pour le public, à La Beaumelle. On sait bien qu’il ne peut s’agir avec lui ni de discussion littéraire, ni d’éclaircissements historiques. C’est un homme qui dit en deux mots, au bas des pages, ou des absurdités, ou des mensonges, ou des injures. Que ne s’en est-il tenu à outrager l’auteur du Siècle! Mais la même fureur insensée qui lui a dicté son libelle du Qu’en dira-t-on l’a porté encore, dans ses remarques sur le siècle passé, à oser attaquer les puissances du siècle où nous sommes. Enhardi qu’il est par une impunité qui ne doit pas durer, mais qui l’aveugle, il insulte le roi de Prusse, toute la maison d’Orléans, et le roi de France. Les lecteurs judicieux, et qui ont de l’humanité, ne seront pas fâchés de retrouver ici ce passage du chapitre des Anecdotes: « Je ne sais pourquoi la plupart des princes affectent de tromper par de fausses bontés ceux de leurs sujets qu’ils veulent perdre. La dissimulation alors est l’opposé de la grandeur: elle n’est jamais une vertu, et ne peut devenir un talent estimable que quand elle est absolument nécessaire. Louis XIV parut sortir de son caractère, etc. » Voici la note de La Beaumelle: « Trait admirable et hardi, parce qu’il est écrit à Potsdam. » Certainement si on ne savait que c’est un La Beaumelle qui est l’auteur de ces commentaires, la postérité qui verrait une telle remarque faite à Berlin, imprimée en Allemagne, et demeurée sans réponse, serait en droit de conclure que le reproche fait ici à un monarque par un contemporain dans ses propres États est fondé sur la vérité. Cependant j’ose assurer que le portrait que ce correcteur d’histoire fait si impudemment d’un grand prince est l’opposé de son caractère. Je parle ici en historien, qui dit la vérité sans mélange et sans restriction. Il est dit, dans l’histoire du Siècle, que « les dernières paroles de Louis XIV n’ont pas peu contribué, trente ans après, à cette paix que Louis XV a donnée à ses ennemis, dans laquelle on a vu un roi victorieux rendre toutes ses conquêtes pour tenir sa parole, rétablir tous ses alliés, et devenir l’arbitre de l’Europe par son désintéressement plus encore que par ses victoires ». Que croira-t-on que La Beaumelle pense de ce morceau? « Ne prêtez point, dit-il, de vertus à Louis XV. Ce désintéressement aurait été ridicule. » En un autre endroit, il dit que M. de Voltaire voudrait que le Français fût esclave(4). Moi, je voudrais que mes compatriotes fussent esclaves! je voudrais être esclave, et que tous les hommes fussent libres. J’entends par libre, soumis uniquement aux lois c’est la seule manière de l’être. Y a-t-il rien de plus affreux, de plus digne d’un châtiment exemplaire, que de faire entendre qu’un grand prince(5) empoisonna la famille royale (page 347 du tome second de l’édition de La Beaumelle)? et ensuite qu’un autre prince(6) fit assassiner Vergier; que ce fut un officier qui fit le coup, et qui en eut la croix de Saint-Louis pour récompense? Où a-t-i1 pris ces blasphèmes, qu’il débite avec autant d’ignorance que de rage, et qui font rougir ceux qui s’avilissent jusqu’à le confondre? Le burlesque se joint ici à l’horreur. Qui croirait qu’à propos de l’endroit ou’ il est dit que, dans la société, la bonté de Marie-Thérèse faisait son seul mérite, ce grave commentateur, qui insulte tous les princes, met en note: « Parlez des princes avec plus de respect. – Parlez des choses saintes avec respect, » dit-il ailleurs, dans une autre note. Et quel est cet homme qui donne ainsi des leçons de religion sur un livre où les choses les plus délicates sont traitées avec la circonspection la plus sévère? C’est celui-là même qui, dans ses commentaires sur ce livre, ose imprimer, à la page 148 du tome troisième, que la guerre qu’on fit aux fanatiques des Cévennes « n’est convenable qu’à des sauvages et à des chrétiens »; c’est celui-là même qui, pour remarque presque unique sur le chapitre du Jansénisme, dit que « ce chapitre doit plaire aux sages, et déplaire aux orthodoxes(7) ». Quel peut avoir été le but de cet écervelé, qui, pour un peu d’argent, a vendu ces infamies à un libraire de Francfort? Ce n’est pas certainement l’envie d’éclairer le public par ses lumières; ce n’est pas le soin d’approfondir, par des remarques utiles, les faits énoncés dans l’ouvrage utile de M. de Voltaire. Qu’a-t-il donc voulu? Lui nuire, le décrier, insulter à tort et à travers les rois et les particuliers, et trouver le secret de se faire lire, à force d’insolence et d’outrages. Il s’est flatté d’être lu à Berlin, parce qu’il nomme injurieusement, dans cette édition, MM. d’Argens, Polnitz(8), Algarotti, Darget, et Francheville; il s’est flatté d’être lu par tous ceux qui connaissent le Siècle de Louis XIV, parce qu’il vomit contre l’auteur les plus scandaleuses injures. Il a trouvé des lecteurs sans doute; quelque fautive même que soit son édition, quelque mal imprimée qu’elle soit, on a voulu la voir, comme on veut voir un monstre qu’on regarde un moment par curiosité, et dont on se détourne ensuite avec un dégoût d’horreur. Son principal dessein, dans son édition du Siècle de Louis XIV dont il a trouvé le secret de faire un libelle, est d’attaquer l’auteur dans ses moeurs, en attaquant celles des autres. Quel rapport, je vous prie, de l’histoire de Louis XIV avec la note de cet impertinent sur le chapitre du calvinisme? « Cavalier (le chef des révoltés des Cévennes) avait été, dit-il, rival de Voltaire. Ils aimèrent l’un et l’autre la fille de Mme Dunoyer, fille de beaucoup d’esprit et de coquetterie. Ce qui devait arriver arriva. Le héros l’emporta sur le poète, et la physionomie douce et agréable sur la physionomie égarée et méchante. » Voilà une des remarques les plus historiques de ce libelle. Il était triste, à la vérité, que la dame dont il parle eût abandonné son mari et enlevé ses deux filles pour se réfugier en Hollande; mais il faut pardonner une faute que sa religion lui fit commettre; il faut plaindre ses deux filles et les respecter. Toutes deux se sont retirées en France: l’aînée est morte à la communauté de Sainte-Agnès, honorée et chérie; l’autre est pensionnaire du roi(9), et vit d’ordinaire dans une terre qui lui appartient, et où elle nourrit les pauvres; elle s’est acquis auprès de tous ceux qui la connaissent la plus grande considération. Son âge, son mérite, sa vertu, la famille respectable et nombreuse à laquelle elle appartient, les personnes du plus haut rang dont elle est alliée, devaient la mettre à l’abri de l’insolente calomnie d’un scélérat absurde. Il y a sans doute de la honte à réfuter des choses si honteuses; mais la malignité du coeur humain, qui reçoit avec avidité toutes les anecdotes scandaleuses, servira d’excuse à la peine qu’on prend ici. Cavalier, étant colonel au service d’Angleterre, en 1708, passa dans les Pays-Bas, et vit Mme Dunoyer, encore très jeune; il la demanda en mariage: cette négociation fut rompue, et Cavalier alla se marier en Irlande. L’auteur du Siècle était alors au collège; il n’alla en Hollande qu’en 1714(10), et n’a connu Cavalier qu’en Angleterre, en 1726. Comment La Beaumelle ose-t-il donc, lui qui est actuellement dans Paris, attaquer par de telles impostures l’honneur d’une famille de Paris? Les princes dédaignent quelquefois les outrages, parce qu’ils sont au-dessus des outrages; mais la justice venge l’honneur des citoyens si criminellement attaqués. Ou’ a-t-il trouvé que le grand-père de feu Mme la maréchale de N….(11) avait été convaincu de fausse monnaie et d’assassinat (comme il le dit page 331 du tome Il)? si un citoyen, qui n’a pas été un homme public, un homme livré à l’équité de l’histoire, avait en effet été coupable de ces crimes, il faudrait les taire; et si on a l’âme assez basse et assez méchante pour troubler ainsi les cendres des morts, sans aucune apparence d’utilité, on est tenu au moins d’apporter les preuves les plus authentiques, et avec ces preuves on est encore bien condamnable. Ce La Beaumelle, en faisant des mauvais livres, a trouvé le moyen d’intéresser à sa personne vingt souverains et cent familles. N’est-il pas encore bien digne d’une histoire de Louis XIV de mettre au bas d’une page, en note, que j’ai été convaincu de plagiat dans je ne sais quels vers que je fis, il y a treize ou quatorze ans, pour une jeune princesse, aujourd’hui reine(12)? Que Louis XIV a-t-il à démêler avec ces vers? Ils n’étaient pas plus faits pour être publics que ce qu’on dit dans la conversation. Il échappe tous les jours de ces petites pièces, dont le principal mérite est dans l’à-propos et dans les circonstances où elles sont faites. Ceux qui en sont les auteurs n’en font nul cas, et ne les conservent jamais. Les écumeurs de la littérature les recueillent avec avidité, et en chargent leurs feuilles comme les laquais répètent et gâtent dans l’antichambre ce qu’ils ont mal entendu à la porte. Un nommé Pitaval s’avisa d’attribuer cette petite pièce à feu Lamotte; La Beaumelle répète cette sottise de Pitaval, dans une note sur Louis XIV; et il se trouvera encore quelque compilateur qui, dans un dictionnaire, à l’article Pitaval, ne manquera pas de relever cette anecdote, pour l’utilité du genre humain. C’est avec la même bassesse que cet homme imagine que « M. de Voltaire a vendu chèrement le Siècle de Louis XIV au libraire Conrad Walther, qui paye si mal ». Il avait droit apparemment de tirer une juste rétribution du fruit d’un travail si long et si pénible; mais il ne l’a pas fait. M. de Francheville, conseiller aulique du roi de Prusse, voulut bien présider à la première édition de Berlin, laquelle il céda à Conrad Walther au prix coûtant. Ses comptes en font foi; et M. de Voltaire a fait présent de tous ses ouvrages, et de la nouvelle édition du Siècle, au même libraire, sans exiger la plus légère récompense. Il est faux qu’il ait jamais vendu le moindre manuscrit à des libraires de Hollande et d’Allemagne. Il leur a fait gagner beaucoup d’argent. Il veut être bien servi par eux, et n’est point à leurs gages. Ce n’est pas qu’il croie qu’un auteur doive être privé du fruit de son travail quand ses libraires s’enrichissent par ce travail même. Le seigneur d’une terre ne subsiste que de la vente de ses denrées; un écrivain peut vivre du prix de ses travaux. Il n’était pas juste que les deux Corneille fussent très mal à leur aise, eux qui avaient fait la fortune des libraires et des comédiens. On nous répète tous les jours que, quand le grand Corneille, sur la fin de sa vie, venait au théâtre, tout le monde se levait pour lui faire honneur. Cela n’est pas plus vrai que le conte de cet ambassadeur qui demanda si Corneille était du conseil d’État. Les grands hommes tels que lui inspirent quelquefois la curiosité, mais on ne leur rend point d’hommages. Il avait bien de la peine à obtenir des comédiens qu’ils représentassent ses dernières pièces. Ils refusèrent même absolument d’en jouer quelques-unes, et il fut obligé de les donner à une mauvaise troupe qui était alors à Paris. On aurait dû lui faire plus d’honneur, et avoir plus de soin de sa fortune; mais sa personne eut aussi peu de considération que ses premiers ouvrages lui attirèrent de gloire et de critiques. Il vécut et mourut pauvre, ainsi que son frère. Les rétributions des spectacles, et une pension modique n’enrichissent pas. Louis XIV lui envoya une gratification dans sa dernière maladie; mais jamais il ne fut récompensé selon son mérite, si ce mérite doit l’être par l’aisance. La Beaumelle reproche en vingt endroits à l’auteur de la Henriade et du Siècle de Louis XIV jusqu’à sa fortune, comme si cette prétendue fortune était faite aux dépens de La Beaumelle. Doit-on fouiller dans les affaires d’une famille pour critiquer un poème et une histoire? Quelle lâcheté! Mais elle est trop commune. Qu’il soit permis de faire une remarque à cette occasion: c’est un spectacle qui peut servir à la connaissance du coeur humain, que de voir certains hommes de lettres ramper tous les jours devant un riche ignorant, venir l’encenser au bas bout de sa table, et s’abaisser devant lui sans autre vue que celle de s’abaisser. Ils sont bien loin d’oser en être jaloux; ils le croient d’une nature supérieure à leur être. Mais qu’un homme de lettres soit élevé au-dessus d’eux par la fortune et par ses places, ceux même qui ont reçu de lui des bienfaits portent l’envie jusqu’à la fureur. Virgile à son aise fut l’objet des calomnies de Mévius. Ce vice est, à la vérité, de toutes
les conditions, parce qu’il appartient à la nature humaine. Tout
homme est jaloux de la prospérité de ceux qui sont de son
état, ou de l’état desquels il croit être. Le potier
porte envie au potier(13), et Eschine
à Démosthène. Quand Boileau dit de Chapelain:
c’est comme si Boileau signait: Je suis jaloux. La Beaumelle dit au public: « Il y a eu de meilleurs poètes que Voltaire, il n’y en a point eu de mieux récompensés. Il a sept mille écus de pension. Le roi de Prusse comble les gens de lettres de bienfaits, par les mêmes principes que les princes d’Allemagne comblent de bienfaits les nains et les bouffons. » La Beaumelle, en cette occasion, devient le Boileau, et Voltaire est le Chapelain. J’avouerai que j’ai fait autrefois, je ne sais comment, un poème épique comme Chapelain; mais je voudrais consoler les esprits de la trempe de La Beaumelle, en leur apprenant que quand le monarque dont il parle me fit renoncer, dans ma vieillesse, à ma famille, à ma maison, à une partie de ma fortune, à mes établissements, pour m’attacher à sa personne, je crus pouvoir, sans honte, recevoir en dédommagement une pension d’un roi qui en donne à des princes. Il me semble d’ailleurs que je ne suis pas extrêmement bouffon. Je me flatte peut-être; mais ce n’est pas en cette qualité que le roi de Prusse me demanda au roi mon maître, comme un roi de Cappadoce demanda autrefois à un empereur romain un pantomime. Il me demanda comme un homme qui avait répondu pendant seize années à ses bontés prévenantes; il me demanda pour cultiver avec lui une langue dont il a fait la seule langue de sa cour, pour cultiver des arts dans lesquels il a signalé son génie; et ce qui fait, ce me semble, honneur à ces mêmes arts, à ma nation, et à la philosophie de ce monarque, c’est qu’il daigna descendre jusqu’à me retenir auprès de lui, comme son ami, titre qu’autrefois des rois, et même des empereurs, donnèrent à de simples hommes de lettres tel que je le suis. Je rapporte le fait pour encourager mes confrères. Je suis le bûcheron à qui le dieu Mercure donna une cognée d’or. Tous les bûcherons vinrent demander des cognées. Au reste, en opposant ce mot d’ami, dont un grand roi a daigné se servir, à ce mot de bouffon dont se sert La Beaumelle, on peut croire que c’est sans la moindre vanité. On sait ce que ce terme signifie dans la bouche et au bout de la plume d’un souverain. Ce n’est que l’expression d’une excessive bonté, dont jamais l’inférieur ne peut abuser, et qui ne fait qu’augmenter son respect. Et si l’amitié subsiste si rarement entre des égaux; si tant de faux rapports, tant de petites jalousies, tant de faiblesses auxquelles nous sommes sujets, altèrent entre les particuliers cette liaison que l’on nomme amitié, combien est-il plus aisé de perdre celle d’un roi, qui n’est jamais autre chose que protection et un peu de bonne volonté dans un homme supérieur! Il aperçoit bien mieux qu’un autre nos défauts et nos fautes, et il a seulement plus d’occasions d’exercer une des vertus les plus convenables aux rois, l’indulgence. Quoi qu’il en soit, il est très aisé que le roi de Prusse trouve un meilleur poète que moi, un académicien plus utile, un écrivain plus instruit, quand ce ne serait que M. de La Beaumelle; mais il n’en trouvera point de plus attaché à sa personne et à sa gloire. J’avais cru faire plaisir à tant d’écrivains qui valent mieux que moi de remettre à Sa Majesté les pensions et les honneurs dont elle m’avait comblé(14). J’ai cru que le seul honneur convenable à un homme de lettres était de cultiver les lettres jusqu’au dernier moment de sa vie, et qu’il pouvait renoncer aux pensions, aux cordons, aux clefs, comme on quitte une robe de bal et un masque pour rentrer paisiblement dans sa maison. Les La Beaumelle me répondront que le roi de Prusse m’a rendu ces honneurs avec une bonté qui les fâche: je leur dirai de ne se point décourager; et je leur conseillerai de continuer à travailler, de parler désormais des souverains vivants, et de leurs gouvernements, avec moins d’effusion de coeur dans leurs livres, attendu que les chaînes qu’on donne aujourd’hui aux Arétins ne sont pas d’or. Je leur conseillerai de fortifier leurs talents et leur génie, et de venir ensuite demander ma place, qu’ils rempliront beaucoup plus dignement que moi. S’ils continuent à se rendre utiles par des critiques, non seulement permises, mais nécessaires dans la république des lettres, je prendrai la liberté de leur dire: « Censurez les ouvrages, vous faites très bien; donnez-en de supérieurs, vous ferez encore mieux. » Quand le P. Bouhours demande dans un de ses livres si un Allemand peut être un bel esprit(15); quand, parmi de bonnes critiques du Tasse, il en hasarde de mauvaises; quand il dit que la grâce est un je ne sais quoi, on paraît en droit de se moquer de lui, et même de dire qu’il est un je ne sais qui, comme a fait Barbier d’Aucour. Si le P. Barry montre le paradis ouvert à Philagie par cent et une dévotions à la Vierge, aisées à pratiquer(16); si Escobar facilite le salut par des moyens beaucoup plus plaisants, on ne trouve point mauvais que Pascal fasse rire l’Europe aux dépens d’Escobar et de Barry. Il a poussé trop loin la raillerie, en faisant passer tous les jésuites pour autant de Barrys et d’Escobars mais il s’en faut beaucoup que ce livre soit regardé du même oeil par le public et par les jésuites: ils ont réussi à le faire condamner par deux parlements(17), et n’ont pu l’empêcher d’être les délices des nations. Si l’auteur d’un livre de physique(18), utile à la jeunesse, avance que Moïse était un grand et profond physicien; s’il dit que Locke n’est qu’un bavard ennuyeux; s’il assure que le flux de l’Océan lui est donné de Dieu pour empêcher son eau salée de se corrompre, et pour conduire nos vaisseaux dans les ports, oubliant que la mer Méditerranée a des ports, point de flux, et qu’elle ne croupit point; s’il affirme que tout a été créé uniquement pour l’homme, et s’il traite enfin avec hauteur ceux qui ne sont pas de son avis, il est assurément permis, en estimant son livre, de faire quelques innocentes plaisanteries sur de telles opinions. Quand Whiston a proposé en Angleterre des expériences ridicules et impossibles, on s’est moqué publiquement de Whiston, et on a bien fait. Il y a des erreurs qu’il faut réfuter sérieusement, des absurdités dont il faut rire, des mensonges qu’on doit repousser avec force. S’il s’agit d’ouvrages de goût, chacun est en droit de dire son avis, et l’on est même dispensé de la preuve. Vous pouvez me comparer à Lucain, sans que je le trouve mauvais. S’il est question d’histoire, non seulement vous pouvez relever des fautes, mais vous le devez, supposé que vous soyez instruit; et en cela vous rendez service à votre siècle, surtout quand ces fautes sont essentielles, quand on a induit le public en erreur sur des faits importants, qu’on s’est mépris sur les grands événements qui ont troublé le monde, sur les lois, sur le gouvernement, sur le caractère des nations et de leurs chefs, et plutôt surtout quand on a calomnié les morts, que quand on a atténué leurs faiblesses. Tout livre, en un mot, est abandonné à la
critique. Montrez-moi mes fautes, je les corrige. Voilà ma réponse:
malheur à qui en fait d’autres! Dieu me garde de traiter de libelle
le livre qui m’apprend à corriger mes erreurs! La simple critique
est une offense envers moi, si je ne suis qu’orgueilleux; c’est une leçon,
si j’ai un amour-propre raisonnable; mais celui qui, dans ses censures,
mettra les outrages violents, l’ignorance, la mauvaise foi, l’erreur, et
l’imposture, à la place des raisons, sera l’horreur et le mépris
des honnêtes gens. Je ne parle pas d’un malheureux qui, dans sa plate
frénésie, attaquerait grossièrement les rois, les
ministres, les citoyens, et qui serait semblable à ces fous furieux
qui, à travers les grilles de leurs cachots, veulent couvrir les
passants de leur ordure; celui-là ne mériterait que d’être
renfermé avec eux, ou de suivre les Cartouches(19),
qu’il regarde comme de grands hommes.
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