|
| Index Voltaire | Table du Siècle de Louis XIV | Commande CDROM | LE SIÈCLE DE LOUIS XIV. Ce n’est pas seulement la vie de Louis XIV qu’on prétend écrire; on se propose un plus grand objet. On veut essayer de peindre à la postérité, non les actions d’un seul homme, mais l’esprit des hommes dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais.
Tous les temps ont produit des héros et des politiques tous les peuples ont éprouvé des révolutions: toutes les histoires sont presque égales pour qui ne veut mettre que des faits dans sa mémoire. Mais quiconque pense, et, ce qui est plus rare, quiconque a du goût, ne compte que quatre siècles dans l’histoire du monde. Ces quatre âges heureux sont ceux où les arts eut été perfectionnés, et qui, servant d’époque à la grandeur de l’esprit humain, sont l’exemple de la postérité. Le premier de ces siècles à qui la véritable gloire est attachée, est celui de Philippe et d’Alexandre, ou celui des Périclès, des Démosthène, des Aristote, des Platon des Apelles, des Phidias, des Praxitèle; et cet honneur a été renfermé dans les limites de la Grèce; le reste de la terre alors connue était barbare. Le second âge est celui de César et d’Auguste, désigné encore par les noms de Lucrèce, de Cicéron de Tite Live, de Virgile, d’Horace, d’Ovide, de Varron, de Vitruve. Le troisième est celui qui suivit la prise de Constantinople par Mahomet II. Le lecteur peut se souvenir qu’on vit alors en Italie une famille de simples citoyens faire ce que devaient entreprendre les rois de l’Europe. Les Médicis appelèrent à Florence les savants que les Turcs chassaient de la Grèce: c’était le temps de la gloire de l’Italie. Les beaux-arts y avaient déjà repris une vie nouvelle, les Italiens les honorèrent du nom de vertu, comme les premiers Grecs les avaient caractérisés du nom de sagesse. Tout tendait à la perfection. Les arts, toujours transplantés de Grèce en Italie se trouvaient dans un terrain favorable où ils fructifièrent tout à coup. La France, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne voulurent à leur tour avoir de ces fruits: mais ou ils ne vinrent point dans ces climats, ou bien ils dégénérèrent trop vite. François Ier encouragea des savants, mais qui ne furent que savants: il eut des architectes mais il n’eut ni des Michel-Ange, ni des Palladio: il voulut en vain établir des écoles de peinture; les peintres italiens qu’il appela ne firent point d’élèves français. Quelques épigrammes et quelques contes libres composaient toute notre poésie. Rabelais était notre seul livre de prose à la mode, du temps de Henri II. En un mot les Italiens seuls avaient tout, si vous en exceptez la musique, qui n’était pas encore perfectionnée, et la philosophie expérimentale, inconnue partout également, et qu’enfin Galilée fit connaître. Le quatrième siècle est celui qu’on nomme le siècle de Louis XIV; et c’est peut-être celui des quatre qui approche le plus de la perfection. Enrichi des découvertes des trois autres, il a plus fait en certains genres que les trois ensemble. Tous les arts, à la vérité, n’ont point été poussés plus loin que sous les Médicis, sous les Auguste et les Alexandre; mais la raison humaine en général s’est perfectionnée. La saine philosophie n’a été connue que dans ce temps; et il est vrai de dire qu’à commencer depuis les dernières années du cardinal de Richelieu, jusqu’à celles qui ont suivi la mort de Louis XIV, il s’est fait dans nos arts, dans nos esprits, dans nos moeurs, comme dans notre gouvernement, une révolution générale qui doit servir de marque éternelle à la véritable gloire de notre patrie. Cette heureuse influence ne s’est pas même arrêtée en France; elle s’est étendue en Angleterre; elle a excité l’émulation dont avait alors besoin cette nation spirituelle et hardie; elle a porté le goût en Allemagne, les sciences un Russie; elle a même ranimé l’Italie qui languissait, et l’Europe a dû sa politesse et l’esprit de société à la cour de Louis XIV. Il ne faut pas croire que ces quatre siècles aient été exempts de malheurs et de crimes. La perfection des arts cultivés par des citoyens paisibles n’empêche pas les princes d’être ambitieux, les peuples d’être séditieux, les prêtres et les moines d’être quelquefois remuants et fourbes. Tous les siècles se ressemblent par la méchanceté des hommes; mais je ne connais que ces quatre âges distingués par les grands talents. Avant le siècle que j’appelle de Louis XIV, et qui commence à peu près à l’établissement de l’Académie française(1), les Italiens appelaient les ultramontains du nom de barbares; il faut avouer que les Français méritaient en quelque sorte cette injure. Leurs pères joignaient la galanterie romanesque des Maures à la grossièreté gothique. Ils n’avaient presque aucun des arts aimables, ce qui prouve que les arts utiles étaient négligés; car lorsqu’on a perfectionné ce qui est nécessaire, on trouve bientôt le beau et l’agréable; et il n’est plus étonnant que la peinture, la sculpture, la poésie, l’éloquence, la philosophie, fussent presque inconnues à une nation qui, ayant des ports sur l’océan et sur la Méditerranée, n’avait pourtant point de flotte, et qui, aimant le luxe à l’excès, avait à peine quelques manufactures grossières. Les Juifs, les Génois, les Vénitiens, les Portugais, les Flamands, les Hollandais, les Anglais, firent tour à tour le commerce de la France, qui en ignorait les principes. Louis XIII, à son avènement à la couronne, n’avait pas un vaisseau. Paris ne contenait pas quatre cent mille hommes, et n’était pas décoré de quatre beaux édifices: les autres villes du royaume ressemblaient à ces bourgs qu’on voit au delà de la Loire. Toute la noblesse, cantonnée à la campagne dans des donjons entourés de fossés, opprimait ceux qui cultivent la terre. Les grands chemins étaient presque impraticables; les villes étaient sans police, l’état sans argent, et le gouvernement presque toujours sans crédit parmi les nations étrangères. On ne doit pas se dissimuler que depuis la décadence de la famille de Charlemagne, la France avait langui plus ou moins dans cette faiblesse, parce qu’elle n’avait presque jamais joui d’en bon gouvernement. Il faut, pour qu’un État soit puissant, ou que le peuple ait une liberté fondée sur les lois, ou que l’autorité souveraine soit affermie sans contradiction. En France, les peuples furent esclaves jusque vers le temps de Philippe-Auguste; les seigneurs furent tyrans jusqu’à Louis XI; et les rois, toujours occupés à soutenir leur autorité contre leurs vassaux, n’eurent jamais ni le temps de songer au bonheur de leurs sujets, ni le pouvoir de les rendre heureux. Louis XI fit beaucoup pour la puissance royale, mais rien pour la félicité et la gloire de la nation. François Ier fit naître le commerce, la navigation, les lettres, et tous les arts; mais il fut trop malheureux pour leur faire prendre racine en France, et tous périrent avec lui. Henri le Grand allait retirer la France des calamités et de la barbarie où trente ans de discorde l’avaient replongée, quand il fut assassiné dans sa capitale, au milieu du peuple dont il commençait à faire le bonheur. Le cardinal de Richelieu, occupé d’abaisser la maison d’Autriche, le calvinisme, et les grands, ne jouit point d’une puissance assez paisible pour réformer la nation; mais au moins il commença cet heureux ouvrage. Ainsi, pendant neuf cents années, le génie des Français a été presque toujours rétréci sous un gouvernement gothique, au milieu des divisions et des guerres civiles, n’ayant ni lois ni coutumes fixes, changeant de deux siècles en deux siècles un langage toujours grossier; les nobles sans discipline, ne connaissant que la guerre et l’oisiveté; les ecclésiastiques vivant dans le désordre et dans l’ignorance, et les peuples sans industrie, croupissant dans leur misère. Les Français n’eurent part ni aux grandes découvertes ni aux inventions admirables des autres nations: l’imprimerie, la poudre, les glaces, les téléscopes, le compas de proportion, la machine pneumatique, le vrai système de l’univers, ne leur appartiennent point; ils faisaient des tournois, pendant que les Portugais et les Espagnols découvraient et conquéraient de nouveaux mondes à l’orient et à l’occident du monde connu. Charles-Quint prodiguait déjà en Europe les trésors du Mexique, avant que quelques sujets de François Ier eussent découvert la contrée inculte du Canada; mais par le peu même que firent les Français dans le commencement du XVIe siècle, on vit de quoi ils sont capables quand ils sont conduits. On se propose de montrer ce qu’ils ont été sous Louis XIV. Il ne faut pas qu’on s’attende à trouver ici, plus que dans le tableau des siècles précédents, les détails immenses des guerres, des attaques de villes prises et reprises par les armes, données et rendues par des traités. Mille circonstances intéressantes pour les contemporains se perdent aux yeux de la postérité, et disparaissent pour ne laisser voir que les grands événements qui ont fixé la destinée des empires. Tout ce qui s’est fait ne mérite pas d’être écrit. On ne s’attachera, dans cette histoire, qu’à ce qui mérite l’attention de tous les temps, à ce qui peut peindre le génie et les moeurs des hommes, à ce qui peut servir d’instruction, et conseiller l’amour de la vertu, des arts, et de la patrie. On a déjà vu ce qu’étaient et la France et les autres États de l’Europe avant la naissance de Louis XIV; on décrira ici les grands événements politiques et militaires de son règne. Le gouvernement intérieur du royaume, objet plus important pour les peuples, sera traité à part. La vie privée de Louis XIV, les particularités de sa cour et de son règne, tiendront une grande place. D’autres articles seront pour les arts, pour les sciences, pour les progrès de l’esprit humain dans ce siècle. Enfin on parlera de l’Église, qui depuis si longtemps est liée au gouvernement; qui tantôt l’inquiète et tantôt le fortifie; et qui, instituée pour enseigner la morale, se livre souvent à la politique et aux passions humaines. Il y avait déjà longtemps qu’on pouvait regarder l’Europe chrétienne, à la Russie près, comme une espèce de grande république partagée en plusieurs États, les uns monarchiques, les autres mixtes; ceux-ci aristocratiques, ceux-là populaires, mais tous correspondants les uns avec les autres; tous ayant un même fond de religion, quoique divisés en plusieurs sectes; tous ayant les mêmes principes de droit public et de politique, inconnus dans les autres parties du monde. C’est par ces principes que les nations européenes ne fout point esclaves leurs prisonniers, qu’elles respectent les ambassadeurs de leurs ennemis, qu’elles conviennent ensemble de la prééminence et de quelques droits de certains princes, comme de l’empereur, des rois, et des autres moindres potentats, et qu’elles s’accordent surtout dans la sage politique de tenir entre elles, autant qu’elles peuvent, une balance égale de pouvoir, employant sans cesse les négociations, même au milieu de la guerre, et entretenant les unes chez les autres des ambassadeurs ou des espions moins honorables, qui peuvent avertir toutes les cours des desseins d’une seule, donner à la fois l’alarme à l’Europe, et garantir les plus faibles des invasions que le plus fort est toujours prêt d’entreprendre. Depuis Charles-Quint la balance penchait du côté de la maison d’Autriche. Cette maison puissante était, vers l’an 1630, maîtresse de l’Espagne, du Portugal, et des trésors de l’Amérique; les Pays-Bas, le Milanais, le royaume de Naples, la Bohême, la Hongrie, l’Allemagne même, si on peut le dire, étaient devenus son patrimoine; et si tant d’États avaient été réunis sous un seul chef de cette maison, il est à croire que l’Europe lui aurait enfin été asservie. L’empire d’Allemagne est le plus puissant voisin qu’ait la France: il est d’une plus grande étendue; moins riche peut-être en argent, mais plus fécond en hommes robustes et patients dans le travail. La nation allemande est gouvernée, peu s’en faut, comme l’était la France sous les premiers rois Capétiens, qui étaient des chefs, souvent mal obéis, de plusieurs grands vassaux et d’un grand nombre de petits. Aujourd’hui soixante villes libres, et qu’on nomme impériales, environ autant de souverains séculiers, près de quarante princes ecclésiastiques, soit abbés, soit évêques, neuf électeurs parmi lesquels on peut compter aujourd’hui quatre rois(2), enfin l’empereur, chef de tous ces potentats, composent ce grand corps germanique, que le flegme allemand a fait subsister jusqu’à nos jours, avec presque autant d’ordre qu’il y avait autrefois de confusion dans le gouvernement français. Chaque membre de l’empire a ses droits, ses privilèges, ses obligations; et la connaissance difficile de tant de lois, souvent contestées, fait ce que l’on appelle en Allemagne l’étude du droit public, pour laquelle la nation germanique est si renommée. L’empereur, par lui-même, ne serait guère à la vérité plus puissant ni plus riche qu’un doge de Venise. Vous savez que l’Allemagne, partagée en villes et en principautés, ne laisse au chef de tant d’États que la prééminence avec d’extrêmes honneurs, sans domaines, sans argent, et par conséquent sans pouvoir. Il ne possède pas, à titre d’empereur, un seul village. Cependant cette dignité, souvent aussi vaine que suprême, était devenue si puissante entre les mains des Autrichiens, qu’on a craint souvent qu’ils ne convertissent en monarchie absolue cette république de princes. Deux partis divisaient alors, et partagent encore aujourd’hui l’Europe chrétienne, et surtout l’Allemagne. Le premier est celui des catholiques, plus ou moins soumis au pape; le second est celui des ennemis de la domination spirituelle et temporelle du pape et des prélats catholiques. Nous appelons ceux de ce parti du nom général de protestants, quoiqu’ils soient divisés en luthériens, calvinistes, et autres, qui se haïssent entre eux presque autant qu’ils haïssent Rome. En Allemagne, la Saxe, une partie du Brandebourg, le Palatinat, une partie de la Bohême, de la Hongrie, les États de la maison de Brunswick, le Wirtemberg, la Hesse, suivent la religion luthérienne, qu’on nomme évangélique. Toutes les villes libres impériales ont embrassé cette secte, qui a semblé plus convenable que la religion catholique à des peuples jaloux de leur liberté. Les calvinistes, répandus parmi les luthériens, qui sont les plus forts, ne font qu’un parti médiocre; les catholiques composent le reste de l’empire, et ayant à leur tête la maison d’Autriche, ils étaient sans doute les plus puissants. Non seulement l’Allemagne, mais tous les États chrétiens, saignaient encore des plaies qu’ils avaient reçues de tant de guerres de religion, fureur particulière aux chrétiens, ignorée des idolâtres, et suite malheureuse de l’esprit dogmatique introduit depuis si longtemps dans toutes les conditions. Il y a peu de points de controverse qui n’aient causé une guerre civile; et les nations étrangères (peut-être notre postérité) ne pourront un jour comprendre que nos pères se soient égorgés mutuellement, pendant tant d’années, en prêchant la patience. Je vous ai déjà fait voir comment Ferdinand II(3) fut près de changer l’aristocratie allemande en une monarchie absolue, et comment il fut sur le point d’être détrôné par Gustave-Adolphe. Son fils, Ferdinand III, qui hérita de sa politique, et fit comme lui la guerre de son cabinet, régna pendant la minorité de Louis XIV. L’Allemagne n’était point alors aussi florissante qu’elle l’est devenue depuis; le luxe y était inconnu, et les commodités de la vie étaient encore très rares chez les plus grands seigneurs. Elles n’y ont été portées que vers l’an 1686 par les réfugiés français qui allèrent y établir leurs manufactures. Ce pays fertile et peuplé manquait de commerce et d’argent; la gravité des moeurs et la lenteur particulière aux Allemands les privaient de ces plaisirs et de ces arts agréables que la sagacité italienne cultivait depuis tant d’années, et que l’industrie française commençait dès lors à perfectionner. Les Allemands, riches chez eux, était pauvre ailleurs; et cette pauvreté, jointe à la difficulté de réunir en peu de temps sous les même étendards tant de peuples différents, les mettait à peu près, comme aujourd’hui dans l’impossibilité de porter et de soutenir longtemps la guerre chez leurs voisins. Aussi c’est presque toujours dans l’empire que les Français ont fait la guerre contre les empereurs. La différence du gouvernement et du génie paraît rendre les Français plus propres pour l’attaque, et les Allemands pour la défense. L’Espagne, gouvernée par la branche aînée de la maison d’Autriche, avait imprimé, après la mort de Charles-Quint, plus de terreur que la nation germanique. Les rois d’Espagne étaient incomparablement plus absolus et plus riches. Les mines du Mexique et du Potosi semblaient leur fournir de quoi acheter la liberté de l’Europe. Vous avez vu ce projet de la monarchie, ou plutôt de la supériorité universelle sur notre continent chrétien, commencé par Charles-Quint, et soutenu par Philippe II. La grandeur espagnole ne fut plus, sous Philippe III, qu’un vaste corps sans substance, qui avait plus de réputation que de force. Philippe IV, héritier de la faiblesse de son père, perdit le Portugal par sa négligence, le Roussillon par la faiblesse de ses armes, et la Catalogne par l’abus du despotisme. De tels rois ne pouvaient être longtemps heureux dans leurs guerres contre la France. S’ils obtenaient quelques avantages par les divisions et les fautes de leurs ennemis, ils en perdaient le fruit par leur incapacité. De plus, ils commandaient à des peuples que leurs privilèges mettaient en droit de mal servir; les Castillans avaient la prérogative de ne point combattre hors de leur patrie; les Aragonais disputaient sans cesse leur liberté contre le conseil royal; et les Catalans, qui regardaient leurs rois comme leurs ennemis, ne leur permettaient pas même de lever des milices dans leurs provinces. L’Espagne cependant, réunie avec l’empire, mettait un poids redoutable dans la balance de l’Europe. Le Portugal redevenait alors un royaume. Jean, duc de Bragance, prince qui passait pour faible, avait arraché cette province à un roi plus faible que lui. Les Portugais cultivaient par nécessité le commerce, que l’Espagne négligeait par fierté; ils venaient de se liguer avec la France et la Hollande, en 1641, contre l’Espagne. Cette révolution du Portugal valut à la France plus que n’eussent fait les plus signalées victoires. Le ministère français, qui n’avait contribué en rien à cet événement, en retira sans peine le plus grand avantage qu’on puisse avoir contre son ennemi, celui de le voir attaqué par une puissance irréconciliable. Le Portugal, secouant le joug de l’Espagne, étendant son commerce, et augmentant sa puissance, rappelle ici l’idée de la Hollande, qui jouissait des mêmes avantages d’une manière bien différente. Ce petit État des sept Provinces-Unies, pays fertile en pâturages, mais stérile en grains, malsain, et presque submergé par la mer, était, depuis environ un demi-siècle, un exemple presque unique sur la terre de ce que peuvent l’amour de la liberté et le travail infatigable. Ces peuples pauvres, peu nombreux, bien moins aguerris que les moindres milices espagnoles, et qui n’étaient comptés encore pour rien dans l’Europe résistèrent à toutes les forces de leur maître et de leur tyran, Philippe II, éludèrent les desseins de plusieurs princes, qui voulaient les secourir pour les asservir, et fondèrent une puissance que nous avons vue balancer le pouvoir de l’Espagne même. Le désespoir qu’inspire la tyrannie les avait d’abord armés: la liberté avait élevé leur courage, et les princes de la maison d’Orange en avaient fait d’excellents soldats. A peine vainqueurs de leurs maîtres, ils établirent une forme de gouvernement qui conserve, autant qu’il est possible, l’égalité, le droit le plus naturel des hommes. Cet État, d’une espèce si nouvelle, était, depuis sa fondation, attaché intimement à la France: l’intérêt les réunissait; ils avaient les mêmes ennemis; Henri le Grand et Louis XIII avaient été ses alliés et ses protecteurs. L’Angleterre, beaucoup plus puissante, affectait la souveraineté des mers, et prétendait mettre une balance entre les dominations de l’Europe; mais Charles Ier, qui régnait depuis 1625, loin de pouvoir soutenir le poids de cette balance, sentait le sceptre échapper déjà de sa main: il avait voulu rendre son pouvoir en Angleterre indépendant des lois, et changer la religion en Écosse. Trop opiniâtre pour se désister de ses desseins, et trop faible pour les exécuter, bon mari, bon maître, bon père, honnête homme, mais monarque mal conseillé, il s’engagea dans une guerre civile, qui lui fit perdre enfin, comme nous l’avons déjà dit, le trône et la vie sur un échafaud, par une révolution presque inouïe. Cette guerre civile, commencée dans la minorité de Louis XIV, empêcha pour un temps l’Angleterre d’entrer dans les intérêts de ses voisins: elle perdit sa considération avec son bonheur; son commerce fut interrompu; les autres nations la crurent ensevelie sous ses ruines, jusqu’au temps où elle devint tout à coup plus formidable que jamais, sous la domination de Cromwell, qui l’assujettit en portant l’Évangile dans une main, l’épée dans l’autre, le masque de la religion sur le visage, et qui, dans son gouvernement, couvrit des qualités d’un grand roi tous les crimes d’un usurpateur. Cette balance que l’Angleterre s’était longtemps flattée de maintenir entre les rois par sa puissance, la cour de Rome essayait de la tenir par sa politique. L’Italie était divisée, comme aujourd’hui, en plusieurs souverainetés: celle que possède le pape est assez grande pour le rendre respectable comme prince, et trop petite pour le rendre redoutable. La nature du gouvernement ne sert pas à peupler son pays, qui d’ailleurs a peu d’argent et de commerce; son autorité spirituelle, toujours un peu mêlée de temporel, est détruite et abhorrée dans la moitié de la chrétienté; et si dans l’autre il est regardé comme un père, il a des enfants qui lui résistent quelquefois avec raison et avec succès. La maxime de la France est de le regarder comme une personne sacrée, mais entreprenante, à laquelle il faut baiser les pieds, et lier quelquefois les mains. On voit encore, dans tous les pays catholiques, les traces des pas que la cour de Rome a faits autrefois vers la monarchie universelle. Tous les princes de la religion catholique envoient au pape, à leur avènement, des ambassades qu’on nomme d’obédience. Chaque couronne a dans Rome un cardinal, qui prend le nom de protecteur. Le pape donne des bulles de tous les évêchés, et s’exprime dans ses bulles comme s’il conférait ces dignités de sa seule puissance. Tous les évêques italiens, espagnols, flamands, se nomment évêques par la permission divine, et par celle du saint-siège. Beaucoup de prélats français, vers l’an 1682, rejetèrent cette formule si inconnue aux premiers siècles; et nous avons vu de nos jours, en 1754, un évêque (Stuart Fitz-James, évêque de Soissons) assez courageux pour l’omettre dans un mandement qui doit passer à la postérité; mandement, ou plutôt instruction unique, dans laquelle il est dit expressément ce que nul pontife n’avait pas osé dire, que tous les hommes, et les infidèles mêmes, sont nos frères. Enfin le pape a conservé, dans tous les États catholiques, des prérogatives qu’assurément il n’obtiendrait pas si le temps ne les lui avait pas données. Il n’y a point de royaume dans lequel il n’y ait beaucoup de bénéfices à sa nomination; il reçoit en tribut les revenus de la première année des bénéfices consistoriaux. Les religieux, dont les chefs résident à Rome, sont encore autant de sujets immédiats du pape, répandus dans tous les États. La coutume, qui fait tout, et qui est cause que le monde est gouverné par des abus comme par des lois, n’a pas toujours permis aux princes de remédier entièrement à un danger qui tient d’ailleurs à des choses regardées comme sacrées. Prêter serment à un autre qu’à son souverain est un crime de lèse-majesté dans un laïque; c’est dans le cloître, un acte de religion. La difficulté de savoir à quel point on doit obéir à ce souverain étranger, la facilité de se laisser séduire, le plaisir de secouer un joug naturel pour en prendre un qu’on se donne soi-même, l’esprit de trouble, le malheur des temps, n’ont que trop souvent porté des ordres entiers de religieux à servir Rome contre leur patrie. L’esprit éclairé qui règne en France depuis un siècle, et qui s’est étendu dans presque toutes les conditions, a été le meilleur remède à cet abus. Les bons livres écrits sur cette matière sont de vrais services rendus aux rois et aux peuples; et un des grands changements qui se soient faits par ce moyen dans nos moeurs sous Louis XIV, c’est la persuasion dans laquelle les religieux commencent tous à être qu’ils sont sujets du roi avant que d’être serviteurs du pape. La juridiction, cette marque essentielle de la souveraineté, est encore demeurée au pontife romain. La France même, malgré toutes ses libertés de l’Église gallicane, souffre que l’on appelle au pape en dernier ressort dans quelques causes ecclésiastiques. Si l’on veut dissoudre un mariage, épouser sa cousine ou sa nièce, se faire relever de ses voeux, c’est encore à Rome, et non à son évêque, qu’on s’adresse; les grâces y’ sont taxées et les particuliers de tous les États y achètent des dispenses à tout prix. Ces avantages, regardés par beaucoup de personnes comme la suite des plus grands abus, et par d’autres comme les restes des droits les plus sacrés, sont toujours soutenus avec art. Rome ménage son crédit avec autant de politique que la république romaine en mit à conquérir la moitié du monde connu. Jamais cour ne sut mieux se conduire selon les hommes et selon les temps. Les papes sont presque toujours des Italiens blanchis dans les affaires, sans passions qui les aveuglent; leur conseil est composé de cardinaux qui leur ressemblent, et qui sont tous animés du même esprit. De ce conseil émanent des ordres qui vont jusqu’à la Chine et à l’Amérique: il embrasse en ce sens l’univers; et on a pu dire quelquefois ce qu’avait dit autrefois un étranger du sénat de Rome: « J’ai vu un consistoire de rois. » La plupart de nos écrivains se sont élevés avec raison contre l’ambition de cette cour; mais je n’en vois point qui ait rendu assez de justice à sa prudence. Je ne sais si une autre nation eût pu conserver si longtemps dans l’Europe tant de prérogatives toujours combattues; toute autre cour les eût peut-être perdues, ou par sa fierté, ou par sa mollesse, ou par sa lenteur, ou par sa vivacité; mais Rome, employant presque toujours à propos la fermeté et la souplesse, a conservé tout ce qu’elle a pu humainement garder. On la vit rampante sous Charles-Quint, terrible au roi de France Henri III, ennemie et amie tour à tour de Henri IV, adroite avec Louis XIII, opposée ouvertement à Louis XIV dans le temps qu’il fut à craindre, et souvent ennemie secrète des empereurs, dont elle se défiait plus que du sultan des Turcs. Quelques droits, beaucoup de prétentions, de la politique, et de la patience, voilà ce qui reste aujourd’hui à Rome de cette ancienne puissance qui, six siècles auparavant, avait voulu soumettre l’empire et l’Europe à la tiare. Naples est un témoignage subsistant encore de ce droit que les papes surent prendre autrefois avec tant d’art et de grandeur, de créer et de donner des royaumes: mais le roi d’Espagne, possesseur de cet État, ne laissait à la cour romaine que l’honneur et le danger d’avoir un vassal trop puissant. Au reste, l’État du pape était dans une paix heureuse qui n’avait été altérée que par la petite guerre dont j’ai parlé entre les cardinaux Barberin, neveux du pape Urbain VIII, et le duc de Parme(4). Les autres provinces d’Italie écoutaient des intérêts divers. Venise craignait les Turcs et l’empereur; elle défendait à peine ses États de terre ferme des prétentions de l’Allemagne et de l’invasion du Grand Seigneur. Ce n’était plus cette Venise autrefois la maîtresse du commerce du monde, qui, cent cinquante ans auparavant, avait excité la jalousie de tant de rois. La sagesse de son gouvernement subsistait; mais son grand commerce anéanti lui ôtait presque toute sa force, et la ville de Venise était, par an situation, incapable d’être domptée et, par sa faiblesse, incapable de faire des conquêtes. L’État de Florence jouissait de la tranquillité et de l’abondance sous le gouvernement des Médicis; les lettres, les arts, et la politesse, que les Médicis avaient fait naître, florissaient encore. La Toscane alors était en Italie ce qu’Athènes avait été en Grèce. La Savoie, déchirée par une guerre civile et par les troupes françaises et espagnoles, s’était enfin réunie tout entière en faveur de la France, et contribuait en Italie à l’affaiblissement de la puissance autrichienne. Les Suisses conservaient, comme aujourd’hui, leur liberté, sans chercher à opprimer personne. Ils vendaient leurs troupes à leurs voisins plus riches qu’eux; ils étaient pauvres; ils ignoraient les sciences et tous les arts que le luxe a fait naître; mais ils étaient sages et heureux(5). Les nations du nord de l’Europe, la Pologne, la Suède, le Danemark, la Russie, étaient, comme les autres puissances, toujours en défiance ou en guerre entre elles. On voyait, comme aujourd’hui, dans la Pologne, les moeurs et le gouvernement des Goths et des Francs, un roi électif, des nobles partageant sa puissance, un peuple esclave, une faible infanterie, une cavalerie composée de nobles; point de villes fortifiées; presque point de commerce. Ces peuples étaient tantôt attaqués par les Suédois ou par les Moscovites, et tantôt par les Turcs. Les Suédois, nation plus libre encore par sa constitution, qui admet les paysans mêmes dans les états généraux, mais alors plus soumise à ses rois que la Pologne, furent victorieux presque partout. Le Danemark, autrefois formidable à la Suède, ne l’ôtait plus à personne; et sa véritable grandeur n’a commencé que sous ses deux rois Frédéric III et Frédéric IV. La Moscovie n’était encore que barbare. Les Turcs n’ôtaient pas ce qu’ils avaient été sous les Sélim, les Mahomet, et les Soliman: la mollesse corrompait le sérail, sans en bannir la cruauté. Les sultans étaient en même temps et les plus despotiques des souverains dans leur sérail, et les moins assurés de leur trône et de leur vie. Osman et Ibrahim venaient de mourir par le cordeau. Mustapha avait été deux fois déposé. L’empire turc, ébranlé par ces secousses, était encore attaqué par les Persans; mais, quand les Persans le laissaient respirer, et que les révolutions du sérail étaient finies, cet empire redevenait formidable à la chrétienté; car depuis l’embouchure du Borysthène jusqu’aux États de Venise, on voyait la Moscovie, la Hongrie, la Grèce, les îles, tour a tour en proie aux armes des Turcs; et dés l’an 1644, ils faisaient constamment cette guerre de Candie si funeste aux chrétiens. Telles étaient la situation, les forces et l’intérêt des principales nations européanes vers le temps de la mort du roi de France Louis XIII. La France, alliée à la Suède, à la Hollande, à la Savoie, au Portugal, et ayant pour elle les voeux des autres peuples demeurés dans l’inaction, soutenait contre l’empire et l’Espagne une guerre ruineuse aux deux partis, et funeste à la maison d’Autriche. Cette guerre était semblable à toutes celles qui se font depuis tant de siècles entre les princes chrétiens, dans lesquelles des millions d’hommes sont sacrifiés et des provinces ravagées pour obtenir enfin quelques petites villes frontières dont la possession vaut rarement ce qu’a coûté la conquête. Les généraux de Louis XIII avaient pris le Roussillon; les Catalans venaient de se donner à la France, protectrice de la liberté qu’ils défendaient contre leurs rois; mais ces succès n’avaient pas empêché que les ennemis n’eussent pris Corbie en 1636, et ne fussent venus jusqu’à Pontoise. La peur avait chassé de Paris la moitié de ses habitants; et le cardinal de Richelieu, au milieu de ses vastes projets d’abaisser la puissance autrichienne, avait été réduit à taxer les portes cochères de Paris à fournir chacune un laquais pour aller à la guerre, et pour repousser les ennemis des portes de la capitale. Les Français avaient donc fait beaucoup de mal aux Espagnols et aux Allemands, et n’en avaient pas moins essuyé. Forces de la France après la mort de Louis XIII et moeurs du temps.— Les guerres avaient produit des généraux illustres, tels qu’un Gustave-Adolphe, un Valstein, un duc de Weimar Piccolomini, Jean de Vert, le maréchal de Guébriant, les princes d’Orange, le comte d’Harcourt. Des ministres d’État ne s’étaient pas moins signalés. Le chancelier Oxenstiern, le comte-duc d’Olivarès mais surtout le cardinal de Richelieu, avaient attiré sur eux l’attention de l’Europe. Il n’y a aucun siècle qui n’ait eu des hommes d’État et de guerre célèbres: la politique et les armes semblent malheureusement être les deux professions les plus naturelles à l’homme: il faut toujours ou négocier ou se battre. Le plus heureux passe pour le plus grand, et le public attribue souvent au mérite tous les succès de la fortune. La guerre ne se faisait pas comme nous l’avons vu faire du temps de Louis XIV; les armées n’étaient pas si nombreuses: aucun général, depuis le siège de Metz par Charles-Quint, ne s’était vu à la tête de cinquante mille hommes; on assiégeait et on défendait les places avec moins de canons qu’aujourd’hui. L’art des fortifications était encore dans son enfance. Les piques et les arquebuses étaient en usage: on se servait beaucoup de l’épée, devenue inutile aujourd’hui. Il restait encore des anciennes lois des nations celle de déclarer la guerre par un héraut. Louis XIII fut le dernier qui observa cette coutume: il envoya un héraut d’armes à Bruxelles déclarer la guerre à l’Espagne en 1635. Vous savez que rien n’était plus commun alors que de voir des prêtres commander des armées: le cardinal infant, le cardinal de Savoie, Richelieu, La Valette, Sourdis, archevêque de Bordeaux, le cardinal Théodore Trivulce, commandant de la cavalerie espagnole, avaient endossé la cuirasse et fait la guerre eux-mêmes. Un évêque de Mende avait été souvent intendant d’armées. Les papes menacèrent quelquefois d’excommunication ces prêtres guerriers. Le pape Urbain VIII, fâché contre la France, fit dire au cardinal de La Valette qu’il le dépouillerait du cardinalat s’il ne quittait les armes; mais, réuni avec la France, il le combla de bénédictions. Les ambassadeurs, non moins ministres de paix que les ecclésiastiques, ne faisaient nulle difficulté de servir dans les armées des puissances alliées auprès desquelles ils étaient employés. Charnacé, envoyé de France en Hollande, y commandait un régiment en 1637, et depuis même l’ambassadeur d’Estrades fut colonel à leur service. La France n’avait en tout qu’environ quatre-vingt mille hommes effectifs sur pied. La marine anéantie depuis des siècles, rétablie un peu par le cardinal de Richelieu, fut ruinée sous Mazarin. Louis XIII n’avait qu’environ quarante-cinq millions réels de revenu ordinaire; mais l’argent était à vingt-six livres le mare; ces quarante-cinq millions revenaient à environ quatre-vingt-cinq millions de notre temps, où la valeur arbitraire du marc d’argent monnayé est poussée jusqu’à quarante-neuf livres et demie; celle de l’argent fin à cinquante-quatre livres dix sept sous; valeur que l’intérêt public et la justice demandent qui ne soit jamais changée(6). Le commerce, généralement répandu aujourd’hui, était en très peu de mains; la police du royaume était entièrement négligée, preuve certaine d’une administration peu heureuse. Le cardinal de Richelieu occupé de sa propre grandeur attachée à celle de l’État, avait commencé à rendre la France formidable au dehors, sans avoir encore pu la rendre bien florissante au dedans. Les grands chemins n’étaient ni réparés ni gardés; les brigands les infestaient; les rues de Paris, étroites, mal pavées, et couvertes d’immondices dégoûtantes, étaient remplies de voleurs. On voit, par les registres du parlement, que le guet de cette ville était réduit alors à quarante-cinq hommes mal payés, et qui même ne servaient pas. Depuis la mort de François II, la France avait été toujours ou déchirée par des guerres civiles, ou troublée par des factions. Jamais le joug n’avait été porté d’une manière paisible et volontaire. Les seigneurs avaient été élevés dans les conspirations; c’était l’art de la cour, comme celui de plaire au souverain l’a été depuis. Cet esprit de discorde et de faction avait passé de la cour jusqu’aux moindres villes, et possédait toutes les communautés du royaume: on se disputait tout, parce qu’il n’y avait rien de réglé: il n’y avait pas jusqu’aux paroisses de Paris qui n’en vinssent aux mains; les processions se battaient les unes contre les autres pour l’honneur de leurs bannières. On avait vu souvent les chanoines de Notre-Dame aux prises avec ceux de la Sainte-Chapelle: le parlement et la chambre des comptes étaient battus pour le pas dans l’église de Notre-Dame, le jour que Louis XIII mit son royaume sous la protection de la vierge Marie(7). Presque toutes les communautés du royaume étaient armées; presque tous les particuliers respiraient la fureur du duel. Cette barbarie gothique, autorisée autrefois par les rois mêmes, et devenue le caractère de la nation, contribuait encore, autant que les guerres civiles et étrangères, à dépeupler le pays. Ce n’est pas trop dire, que dans le cours de vingt années, dont dix avaient été troublées par la guerre, il était mort plus de gentilshommes français de la main des Français mêmes que de celle des ennemis. On ne dira rien ici de la manière dont les arts et les sciences étaient cultivés; on trouvera cette partie de l’histoire de nos moeurs à sa place. On remarquera seulement que la nation française était plongée dans l’ignorance, sans excepter ceux qui croient n’être point peuple. On consultait les astrologues, et on y croyait. Tous les mémoires de ce temps-là, à commencer par l’Histoire du président de Thou, sont remplis de prédictions. Le grave et sévère duc de Sully rapporte sérieusement celles qui furent faites à Henri IV. Cette crédulité, la marque la plus infaillible de l’ignorance, était si accréditée qu’on eut soin de tenir un astrologue caché près de la chambre de la reine Anne d’Autriche au moment de la naissance de Louis XIV. Ce que l’on croira à peine, et ce qui est pourtant rapporté par l’abbé Vittorio Siri, auteur contemporain très instruit, c’est que Louis XIII eut dès son enfance le surnom de Juste, parce qu’il était né sous le signe de la balance. La même faiblesse, qui mettait en vogue cette chimère absurde de l’astrologie judiciaire, faisait croire aux possessions et aux sortilèges: on en faisait un point de religion; l’on ne voyait que des prêtres qui conjuraient des démons. Les tribunaux, composés de magistrats qui devaient être plus éclairés que le vulgaire, étaient occupés à juger des sorciers. On reprochera toujours à la mémoire du cardinal de Richelieu la mort de ce fameux curé de Loudun, Urbain Grandier, condamné au feu comme magicien par une commission du conseil. On s’indigne que le ministre et les juges aient eu la faiblesse de croire aux diables de Loudun, ou la barbarie d’avoir fait périr un innocent dans les flammes. On se souviendra avec étonnement jusqu’à la dernière postérité que la maréchale d’Ancre fut brûlée en place de Grève comme sorcière(8). On voit encore, dans une copie de quelques registres du Châtelet, un procès commencé en 1610, au sujet d’un cheval qu’un maître industrieux avait dressé à peu près de la manière dont nous avons vu des exemples à la foire; on voulait faire brûler et le maître et le cheval(9). En voilà assez pour faire connaître en général les moeurs et l’esprit du siècle qui précéda celui de Louis XIV. Ce défaut de lumières dans tous les ordres de l’État fomentait chez les plus honnêtes gens des pratiques superstitieuses qui déshonoraient la religion. Les calvinistes, confondant avec le culte raisonnable des catholiques les abus qu’on faisait de ce culte, n’en étaient que plus affermis dans leur haine contre notre Église. Ils opposaient à nos superstitions populaires, souvent remplies de débauches, une dureté farouche et des moeurs féroces, caractère de presque tous les réformateurs: ainsi l’esprit de parti déchirait et avilissait la France; et l’esprit de société, qui rend aujourd’hui cette nation si célèbre et si aimable, était absolument inconnu. Point de maisons où des gens de mérite s’assemblassent pour se communiquer leurs lumières; point d’académies, point de théâtres réguliers. Enfin, les moeurs, les lois, les arts, la société, la religion, la paix et la guerre, n’avaient rien da ce qu’on vit depuis dans le siècle appelé le siècle de Louis XIV. CHAP. III. — Minorité de Louis XIV. Victoires des Français sous le grand Condé, alors duc d’Enghien. Le cardinal de Richelieu et Louis XIII venaient de mourir, l’un admiré et haï, l’autre déjà oublié. Ils avaient laissé aux Français, alors très inquiets, de l’aversion pour le nom seul du ministère, et peu de respect pour le trône. Louis XIII, par son testament, établissait un conseil de régence. Ce monarque, mal obéi pendant sa vie, se flatta de l’être mieux après sa mort; mais la première démarche de sa veuve Anne d’Autriche fut de faire annuler les volontés de son mari par un arrêt du parlement de Paris. Ce corps, longtemps opposé à la cour, et qui avait à peine conservé sous Louis XIII la liberté de faire des remontrances, cassa le testament de son roi avec la même facilité qu’il aurait jugé la cause d’un citoyen(10). Anne d’Autriche s’adressa à cette compagnie, pour avoir la régence illimitée, parce que Marie de Médicis s’était servie du même tribunal après la mort de Henri IV; et Marie de Médicis avait donné cet exemple, parce que toute autre voie eût été longue et incertaine; que le parlement, entouré de ses gardes, ne pouvait résister à ses volontés, et qu’un arrêt rendu au parlement et par les pairs semblait assurer un droit incontestable.
L’usage qui donne la régence aux mères des rois parut donc alors aux Français une loi presque aussi fondamentale que celle qui prive les femmes de la couronne. Le parlement de Paris ayant décidé deux fois cette question, c’est-à-dire ayant seul déclaré par des arrêts ce droit des mères, parut en effet avoir donné la régence: il se regarda, non sans quelque vraisemblance, comme le tuteur des rois, et chaque conseiller crut être une partie de la souveraineté. Par le même arrêt, Gaston, duc d’Orléans, jeune oncle du roi, eut le vain titre de lieutenant général du royaume sous la régente absolue.
Anne d’Autriche fut obligée d’abord de continuer la guerre contre le roi d’Espagne, Philippe IV, son frère, qu’elle aimait. Il est difficile de dire précisément pourquoi l’on faisait cette guerre; on ne demandait rien à l’Espagne, pas même la Navarre, qui aurait dû être le patrimoine des rois de France. On se battait depuis 1635 parce que le cardinal de Richelieu l’avait voulu, et il est à croire qu’il l’avait voulu pour se rendre nécessaire(11). Il s’était lié contre l’empereur avec la Suède, et avec le duc Bernard de Saxe-Weimar, l’un de ces généraux que les Italiens nommaient Condottieri, c’est-à-dire qui vendaient leurs troupes. Il attaquait aussi la branche autrichienne-espagnole dans ces dix provinces que nous appelons en général du nom de Flandre; et il avait partagé avec les Hollandais, alors nos alliés, cette Flandre qu’on ne conquit point.
Le fort de la guerre était du côté de la Flandre; les troupes espagnoles sortirent des frontières du Hainaut au nombre de vingt-six mille hommes, sous la conduite d’un vieux général expérimenté, nommé don Francisco de Mello. Ils vinrent ravager les frontières de la Champagne; ils attaquèrent Rocroi, et ils crurent pénétrer bientôt jusqu’aux portes de Paris, comme ils avaient fait huit ans auparavant. La mort de Louis XIII, la faiblesse d’une minorité, relevaient leurs espérances; et quand ils virent qu’on ne leur opposait qu’une armée inférieure en nombre, commandée par un jeune homme de vingt un ans, leur espérance se changea en sécurité.
Ce jeune homme sans expérience, qu’ils méprisaient, était Louis de Bourbon, alors duc d’Enghien, connu depuis sous le nom de grand Condé. La plupart des grands capitaines sont devenus tels par degrés. Ce prince était né général; l’art de la guerre semblait en lui un instinct naturel: il n’y avait en Europe que lui et le Suédois Torstenson qui eussent eu à vingt ans ce génie qui peut se passer de l’expérience(12). Le duc d’Enghien avait reçu, avec la nouvelle de la mort de Louis XIII l’ordre de ne point hasarder de bataille. Le maréchal de l’Hospital qui lui avait été donné pour le conseiller et pour le conduire, secondait par sa circonspection ces ordres timides. Le prince ne crut ni le maréchal ni la cour; il ne confia son dessein qu’à Gassion, maréchal de camp, digne d’être consulté par lui; ils forcèrent le maréchal à trouver la bataille nécessaire.
(19 mai 1643) On remarque que le prince, ayant tout réglé le soir, veille de la bataille, s’endormit si profondément qu’il fallut le réveiller pour combattre. On conte la même chose d’Alexandre. Il est naturel qu’un jeune homme, épuisé des fatigues que demande l’arrangement d’un si grand jour, tombe ensuite dans un sommeil plein; il l’est aussi qu’un génie fait pour la guerre, agissant sans inquiétude, laisse au corps assez de calme pour dormir. Le prince gagna la bataille par lui-même, par un coup d’oeil qui voyait à la fois le danger et la ressource, par son activité exempte de trouble, qui le portait à propos à tous les endroits. Ce fut lui qui, avec de la cavalerie, attaqua cette infanterie espagnole jusque-là invincible, aussi forte, aussi serrée que la phalange ancienne si estimée, et qui s’ouvrait avec une agilité que la phalange n’avait pas, pour laisser partir la décharge de dix-huit canons qu’elle renfermait au milieu d’elle. Le prince l’entoura et l’attaqua trois fois. A peine victorieux, il arrêta le carnage. Les officiers espagnols se jetaient à ses genoux pour trouver auprès de lui un asile contre la fureur du soldat vainqueur. Le duc d’Enghien eut autant de soin de les épargner, qu’il en avait pris pour les vaincre. Le vieux comte de Fuentes, qui commandait cette infanterie espagnole, mourut percé de coups. Condé, en l’apprenant, dit « qu’il voudrait être mort comme lui, s’il n’avait pas vaincu. » Le respect qu’on avait en Europe pour les armées espagnoles se tourna du côté des armées françaises, qui n’avaient point depuis cent ans gagné de bataille si célèbre; car la sanglante journée de Marignan, disputée plutôt que gagnée par François Ier contre les Suisses, avait été l’ouvrage des bandes noires allemandes autant que des troupes françaises. Les journées de Pavie et de Saint-Quentin étaient encore des époques fatales à la réputation de la France. Henri IV avait eu le malheur de ne remporter des avantages mémorables que sur sa propre nation. Sous Louis XIII, le maréchal de Guébriant avait eu de petits succès, mais toujours balancés par des pertes. Les grandes batailles qui ébranlent les États, et qui restent à jamais dans la mémoire des hommes, n’avaient été livrées en ce temps que par Gustave-Adolphe. Cette journée de Rocroi devint l’époque de la gloire française et de celle de Condé. Il sut vaincre et profiter de la victoire. Ses lettres à la cour firent résoudre le siège de Thionville, que le cardinal de Richelieu n’avait pas osé hasarder; et, au retour de ses courriers, tout était déjà préparé pour cette expédition. Le prince de Condé passa à travers le pays ennemi, trompa la vigilance du général Beck, et prit enfin Thionville (8 août 1643). De là il courut mettre le siège devant Syrck, et s’en rendit maître. Il fit repasser le Rhin aux Allemands; il le passa après eux; il courut réparer les pertes et les défaites que les Français avaient essuyées sur ces frontières après la mort du maréchal de Guébriant. Il trouva Fribourg pris, et le général Merci sous ses murs avec une armée supérieure encore à la sienne. Condé avait sous lui deux maréchaux de France, dont l’un était Grammont, et l’autre ce Turenne, fait maréchal depuis peu de mois, après avoir servi heureusement en Piémont contre les Espagnols. Il jetait alors les fondements de la grande réputation qu’il eut depuis. Le prince, avec ces deux généraux, attaqua le camp de Merci, retranché sur deux éminences. (31 août 1644) Le combat recommença trois fois, à trois jours différents. On dit que le duc d’Enghien jeta son bâton de commandement dans les retranchements des ennemis, et marcha pour le reprendre, l’épée à la main, à la tête du régiment de Conti. Il fallait peut-être des actions aussi hardies pour mener les troupes à des attaques si difficiles. Cette bataille de Fribourg, plus meurtrière que décisive, fut la seconde victoire de ce prince. Merci décampa quatre jours après. Philippsbourg et Mayence rendus furent la preuve et le fruit de la victoire. Le duc d’Enghien retourne à Paris, reçoit les acclamations du peuple, et demande des récompenses à la cour; il laisse son armée au prince maréchal de Turenne. Mais ce général, tout habile qu’il est déjà, est battu à Mariendal. (Avril 1645) Le prince revoie à l’armée, reprend le commandement, et joint à la gloire de commander encore Turenne celle de réparer sa défaite. Il attaque Merci dans les plaines de Nordlingen. Il y gagne une bataille complète (3 août 1645), le maréchal de Grammont y est pris; mais le général Glen, qui commandait sous Merci, est fait prisonnier, et Merci est au nombre des morts. Ce général, regardé comme un des plus grands capitaines, fut enterré près du champ de bataille; et on grava sur sa tombe, STA, VIATOR; HEROEM CALCAS: Arrête, voyageur; tu foules un héros. Cette bataille mit le comble à la gloire de Condé, et fit celle de Turenne, qui eut l’honneur d’aider puissamment le prince à remporter une victoire dont il pouvait être humilié. Peut-être ne fut-il jamais si grand qu’en servant ainsi celui dont il fut depuis l’émule et le vainqueur. Le nom du duc d’Enghien éclipsait alors tous les autres noms. (7 octobre 1646) Il assiégea ensuite Dunkerque, à la vue de l’armée espagnole, et il fut le premier qui donna cette place à la France. Tant de succès et de services, moins récompensés que suspects à la cour, le faisaient craindre du ministère autant que des ennemis. On le tira du théâtre de ses conquêtes et de sa gloire, et on l’envoya en Catalogne avec de mauvaises troupes mal payées; il assiégea Lérida, et fut obligé de lever le siège (1647). On l’accuse dans quelques livres, de fanfaronnade, pour voir ouvert la tranchée avec des violons. On ne savait pas que c’était l’usage en Espagne. Bientôt les affaires chancelantes forcèrent la cour de rappeler Condé(13) en Flandre. L’archiduc Léopold, frère de l’empereur Ferdinand III, assiégeait Lens en Artois. Condé, rendu à ses troupes qui avaient toujours vaincu sous lui, les mena droit à l’archiduc. C’était pour la troisième fois qu’il donnait bataille avec le désavantage du nombre. Il dit à ses soldat ces seules paroles: « Amis, souvenez-vous de Rocroi, de Fribourg, et de Nordlingen. » (10 août 1648) Il dégagea lui-même le maréchal de Grammont, qui pliait avec l’aile gauche; il prit le général Beck. L’archiduc se sauva à peine avec le comte de Fuensaldagne. Les Impériaux et les Espagnols, qui composaient cette armée, furent dissipés; ils perdirent plus de cent drapeaux, et trente-huit pièces de canon, ce qui était alors très considérable. On leur fit cinq mille prisonniers, on leur tua trois mille hommes, le reste déserta, et l’archiduc demeura sans armée. Ceux qui veulent véritablement s’instruire peuvent remarquer que, depuis la fondation de la monarchie, jamais les Français n’avaient gagné tant de batailles, et de si glorieuses par la conduite et par le courage. Tandis que le prince de Condé comptait ainsi les années de sa jeunesse par des victoires, et que le duc d’Orléans, frère de Louis XIII, avait aussi soutenu la réputation d’un fils de Henri IV et celle de la France par la prise de Gravelines (juillet 1644), par celle de Courtray et de Mardick (novembre 1644)(14), le vicomte de Turenne avait pris Landau; il avait chassé les Espagnols de Trèves, et rétabli l’électeur. (Novembre 1647) Il gagna avec les Suédois la bataille de Lavingen, celle de Sommerhausen, et contraignit le duc de Bavière à sortir de ses États à l’âge de près de quatre-vingts ans. (1645) Le comte d’Harcourt prit Balaguer, et battit les Espagnols. Ils perdirent en Italie Porto-Longone (1646). Vingt vaisseaux et vingt galères de France, qui composaient presque toute la marine rétablie par Richelieu, battirent la flotte espagnole sur la côte d’Italie. Ce n’était pas tout; les armes françaises avaient encore envahi la Lorraine sur le duc Charles IV, prince guerrier, mais inconstant, imprudent, et malheureux, qui se vit à la fois dépouillé de son État par la France, et retenu prisonnier par les Espagnols. Les alliés de la France pressaient la puissance autrichienne au midi et au nord. Le duc d’Albuquerque, général des Portugais, gagna (mai 1644) contra l’Espagne la bataille de Badajoz. Torstenson défit les Impériaux près de Tabor (mars l645), et remporta une victoire complète. Le prince d’Orange, à la tête des Hollandais, pénétra jusque dans le Brabant. Le roi d’Espagne, battu de tous côtés, voyait le Roussillon et la Catalogne entre les mains des Français. Naples, révoltée contre lui, venait de se donner au duc de Guise, dernier prince de cette branche d’une maison si féconde en hommes illustres et dangereux. Celui-ci, qui ne passa que pour un aventurier audacieux, parce qu’il ne réussit pas, avait eu du moins la gloire d’aborder seul dans une barque au milieu de la flotte d’Espagne, et de défendre Naples, sans autre secours que son courage. A voir tant de malheurs qui fondaient sur la maison d’Autriche, tant de victoires accumulées par les Français, et secondées des succès de leurs alliés, on croirait que Vienne et Madrid n’attendaient que le moment d’ouvrir leurs portes, et que l’empereur et le roi d’Espagne étaient presque sans États. Cependant cinq années de gloire, à peine traversées par quelques revers, ne produisirent que très peu d’avantages réels, beaucoup de sang répandu, et nulle révolution. S’il y en eut une à craindre, ce fut pour la France; elle touchait à sa ruine au milieu de ses prospérités apparentes. La reine Anne d’Autriche, régente absolue, avait fait du cardinal Mazarin le maître de la France, et le sien. Il avait sur elle cet empire qu’un homme adroit devait avoir sur une femme née avec assez de faiblesse pour être dominée, et avec assez de fermeté pour persister dans son choix.
On lit dans quelques mémoires de ces temps-là que la reine ne donna sa confiance à Mazarin qu’au défaut de Potier, évêque de Beauvais, qu’elle avait d’abord choisi pour son ministre. On peint cet évêque comme un homme incapable: il est à croire qu’il l’était, et que la reine ne s’en était servie quelque temps que comme d’un fantôme, pour ne pas effaroucher d’abord la nation par le choix d’un second cardinal et d’un étranger. Mais ce qu’on ne doit pas croire, c’est que Potier eût commencé son ministère passager par déclarer aux Hollandais « ce qu’il fallait qu’ils se fissent catholiques s’ils voulaient demeurer dans l’alliance de la France. » Il aurait donc dû faire la même proposition aux Suédois. Presque tous les historiens rapportent cette absurdité, parce qu’ils l’ont lue dans les mémoires des courtisans et des frondeurs. Il n’y a que trop de traits dans ces mémoires, ou falsifiés par la passion, ou rapportés sur des bruits populaires. Le puéril ne doit pas être cité, et l’absurde ne peut être cru. Il est très vraisemblable que le cardinal Mazarin était ministre désigné depuis longtemps dans l’esprit de la reine, et même du vivant de Louis XIII. On ne peut en douter quand on a lu les Mémoires de La Porte, premier valet de chambre d’Anne d’Autriche. Les subalternes, témoins de tout l’intérieur d’une cour, savent des choses que les parlements et les chefs de parti même ignorent, ou ne font que soupçonner(15).
Mazarin usa d’abord avec modération de sa puissance. Il faudrait avoir vécu longtemps avec un ministre pour peindre son caractère, pour dire quel degré de courage ou de faiblesse il avait dans l’esprit, à quel point il était ou prudent ou fourbe. Ainsi, sans vouloir deviner ce qu’était Mazarin, on dira seulement ce qu’il fit. Il affecta, dans les commencements de sa grandeur, autant de simplicité que Richelieu avait déployé de hauteur. Loin de prendre des gardes et de marcher avec un faste royal, il eut d’abord le train le plus modeste; il mit de l’affabilité et même de la mollesse partout où son prédécesseur avait fait paraître une fierté inflexible. La reine voulait faire aimer sa régence et sa personne de la cour et des peuples, et elle y réussissait. Gaston, duc d’Orléans, frère de Louis XIII, et le prince de Condé, appuyaient son pouvoir, et n’avaient d’émulation que pour servir l’État. Il fallait les impôts pour soutenir la guerre contre l’Espagne et contre l’empereur. Les finances en France étaient, depuis la mort du grand Henri, aussi mal administrées qu’en Espagne et en Allemagne. La régie était un chaos; l’ignorance extrême; le brigandage au comble: mais ce brigandage ne s’étendait pas sur des objets aussi considérables qu’aujourd’hui. L’État était huit fois moins endetté(16); on n’avait point des armées de deux cent mille hommes à soudoyer, point de subsides immenses à payer, point de guerre maritime à soutenir. Les revenus de l’État montaient, dans les premières années de la régence, à près de soixante et quinze millions de livres de ce temps. C’était assez s’il y avait eu de l’économie dans le ministère: mais en 1646 et 47 on eut besoin de nouveaux secours. Le surintendant était alors un paysan siennois, nommé Particelli Émery, dont l’âme était plus basse que la naissance, et dont le faste et les débauches indignaient la nation. Cet homme inventait des ressources onéreuses et ridicules. Il créa des charges de contrôleurs de fagots, de jurés vendeurs de foin, de conseillers du roi crieurs de vin; il vendait des lettres de noblesse. Les rentes sur l’hôtel de ville de Paris ne se montaient alors qu’à près d’onze millions. On retrancha quelques quartiens aux rentiers; on augmenta les droits d’entrée; on créa quelques charges de maîtres des requêtes; on retint environ quatre-vingt mille écus de gages aux magistrats. Il est aisé de juger combien les esprits furent soulevés contre deux Italiens, venus tous deux en France sans fortune, enrichis aux dépens de la nation, et qui donnaient tant de prise sur eux. Le parlement de Paris, les maîtres des requêtes, les autres cours, les rentiers s’ameutèrent. En vain Mazarin ôta la surintendance à son confident Émery, et le relégua dans une de ses terres: on s’indignait encore que cet homme eût des terres en France, et on eut le cardinal Mazarin en horreur, quoique, dans ce temps-là même, il consommât le grand ouvrage de la paix de Munster: car il faut bien remarquer que ce fameux traité et les barricades sont de la même année 1648. Les guerres civiles commencèrent à Paris comme elles avaient commencé à Londres, pour un peu d’argent. (1647) Le parlement de Paris, en possession de vérifier les édits de ces taxes, s’opposa vivement aux nouveaux édits; il acquit la confiance des peuples par les contradictions dont il fatigua le ministère. On ne commença pas d’abord par la révolte; les esprits ne s’aigrirent et ne s’enhardirent que par degrés. La populace peut d’abord courir aux armes, et se choisir un chef, comme on avait fait à Naples(17): mais des magistrats, des hommes d’État procèdent avec plus de maturité, et commencent par observer les bienséances, autant que l’esprit de parti peut le permettre. Le cardinal Mazarin avait cru qu’en divisant adroitement la magistrature, il préviendrait tous les troubles; mais on opposa l’inflexibilité à la souplesse. Il retranchait quatre années de gages à toutes les cours supérieures, on leur remettant la paulette, c’est-à-dire en les exemptant de payer la taxe inventée par Paulet sous Henri IV, pour assurer la propriété de leurs charges. Ce retranchement n’était pas une lésion, mais il conservait les quatre années au parlement, pensant le désarmer par cette faveur. Le parlement méprisa cette grâce qui l’exposait au reproche de préférer son intérêt à celui des autres compagnies. (1648) Il n’en donna pas moins son arrêt d’union avec les autres cours de justice. Mazarin, qui n’avait jamais bien pu prononcer le français, ayant dit que cet arrêt d’ognon était attentatoire, et l’ayant fait casser par le conseil, ce seul mot d’ognon le rendit ridicule; et, comme on ne cède jamais à ceux qu’on méprise, le parlement en devint plus entreprenant. Il demanda hautement qu’on révoquât tous les intendants, regardés par le peuple comme des exacteurs, et qu’on abolit cette magistrature de nouvelle espèce, instituée sous Louis XIII sans l’appareil des formes ordinaires; c’était plaire à la nation autant qu’irriter la cour. Il voulait que, selon les anciennes lois, aucun citoyen ne fût mis en prison, sans que ses juges naturels en connussent dans les vingt-quatre heures; et rien ne paraissait si juste. Le parlement fit plus; il abolit (14 mai 1648) les intendants par un arrêt, avec ordre aux procureurs du roi de son ressort d’informer contre eux. Ainsi la haine contre le ministre, appuyée de l’amour du bien public, menaçait la cour d’une révolution. La reine céda; elle offrit de casser les intendants, et demanda seulement qu’on lui en laissât trois: elle fut refusée. (20 août 1648) Pendant que ces troubles commençaient, le prince de Condé remporta la célèbre victoire de Lens, qui mettait le comble à sa gloire. Le roi, qui n’avait alors que dix ans, s’écria: Le parlement sera bien fâché. Ces paroles faisaient voir assez que la cour ne regardait alors le parlement de Paris que comme une assemblée de rebelles. Le cardinal et ses courtisans ne lui donnaient pas un autre nom. Plus les parlementaires se plaignaient d’être traités de rebelles, plus ils faisaient de résistance. La reine et le cardinal résolurent de faire enlever trois des plus opiniâtres magistrats du parlement, Novion Blancménil, président qu’on appelle à mortier, Charton, président d’une chambre des enquêtes, et Broussel, ancien conseiller-clerc de la grand’chambre. Ils n’étaient pas chefs de parti, mais les instruments des chefs. Charton, homme très borné était connu par le sobriquet du président Je dis ça, parce qu’il ouvrait et concluait toujours ses avis par ces mots. Broussel n’avait de recommandable que ses chevaux blancs, sa haine contre le ministère, et la réputation d’élever toujours la voix contre la cour sur quelque sujet que ce fût. Ses confrères en faisaient peu de cas, mais la populace l’idolâtrait. Au lieu de les enlever sans éclat dans le silence de la nuit, le cardinal crut en imposer au peuple en les faisant arrêter en plein midi, tandis qu’on chantait le Te Deum à Notre-Dame pour la victoire de Lens, et que les suisses de la chambre apportaient dans l’église soixante et treize drapeaux pris sur les ennemis. Ce fut précisément ce qui causa la subversion du royaume. Charton s’esquiva; on prit Blancménil sans peine; il n’en fut pas de même de Broussel. Une vieille servante seule, en voyant jeter son maître dans un carrosse par Comminges, lieutenant des gardes du corps, ameute le peuple; on entoure le carrosse; on le brise; les gardes françaises prêtent main-forte. Le prisonnier est conduit sur le chemin de Sedan. Son enlèvement, loin d’intimider le peuple, l’irrite et l’enhardit. On ferme les boutiques, on tend les grosses chaînes de fer qui étaient alors à l’entrée des rues principales; on fait quelques barricades, quatre cent mille voix crient: « Liberté et Broussel! »
Il est difficile de concilier tous les détails rapportés par le cardinal de Retz, Mme de Motteville, l’avocat général Talon, et tant d’autres; mais tous conviennent des principaux points. Pendant la nuit qui suivit l’émeute, la reine faisait venir environ deux mille hommes de troupes cantonnées à quelques lieues de Paris, pour soutenir la maison du roi. Le chancelier Séguier se transportait déjà au parlement, précédé d’un lieutenant et de plusieurs hoquetons, pour casser tous les arrêts, et même, disait-on, pour interdire ce corps. Mais, dans la nuit même, les factieux s’étaient assemblés chez le coadjuteur de Paris, si fameux sous le nom de cardinal de Retz, et tout était disposé pour mettre la ville en armes. Le peuple arrête le carrosse du chancelier et le renverse. Il put à peine s’enfuir avec sa fille, la duchesse de Sully, qui, malgré lui, l’avait voulu accompagner; il se retire en désordre dans l’hôtel de Luynes, pressé et insulté par la populace. Le lieutenant civil vient le prendre dans son carrosse, et le mène au Palais-Royal, escorté de deux compagnies suisses, et d’une escouade de gendarmes; le peuple tire sur eux, quelques-uns sont tués: la duchesse de Sully est blessée au bras (26 août 1648). Deux cents barricades sont formées en un instant; on les pousse jusqu’à cent pas du Palais-Royal. Tous les soldats, après avoir vu tomber quelques-uns des leurs, reculent et regardent faire les bourgeois. Le parlement en corps marche à pied vers la reine, à travers les barricades qui s’abaissent devant lui, et redemande ses membres emprisonnés. La reine est obligée de les rendre, et, par cela même, elle invite les factieux à de nouveaux outrages. Le cardinal de Retz se vante d’avoir seul armé tout Paris dans cette journée, qui fut nommée des barricades, et qui était la seconde de cette espèce. Cet homme singulier est le premier évêque en France qui ait fait une guerre civile sans avoir la religion pour prétexte. Il s’est peint lui-même dans ses Mémoires écrits avec un air de grandeur, une impétuosité de génie et une inégalité qui sont l’image de sa conduite C était un homme qui, du sein de la débauche, et languissant encore des suites infâmes qu’elle entraîne, prêchait le peuple et s’en faisait idolâtrer. Il respirait la faction et les complots; il avait été à l’âge de vingt-trois ans, l’âme d’une conspiration contre la vie de Richelieu: il fut l’auteur des barricades: il précipita le parlement dans les cabales, et le peuple dans les séditions. Son extrême vanité lui faisait entreprendre des crimes téméraires, afin qu’on en parlât. C’est cette même vanité qui lui a fait répéter tant de fois: « Je suis d’une maison de Florence aussi ancienne que celle des plus grands princes; » lui, dont les ancêtres avaient été des marchands, comme tant de ses compatriotes. Ce qui paraît surprenant, c’est que le parlement, entraîné par lui, leva l’étendard contre la cour, avant même d’être appuyé par aucun prince. Cette compagnie, depuis longtemps, était regardée bien différemment par la cour et par le peuple. Si l’on on croyait la voix de tous les ministres et de la cour, le parlement de Paris était une cour de justice faite pour juger les causes des citoyens: il tenait cette prérogative de la seule volonté des rois, il n’avait sur les autres parlements du royaume d’autre prééminence que celle de l’ancienneté et d’un ressort plus considérable; il n’était la cour des pairs que parce que la cour résidait à Paris; il n’avait pas plus de droit de faire des remontrances que les autres corps, et ce droit était encore une pure grâce: il avait succédé à ces parlements qui représentaient autrefois la nation française; mais il n’avait de ces anciennes assemblées rien que le seul nom; et pour preuve incontestable, c’est qu’en effet les états généraux étaient substitués à la place des assemblées de la nation; et le parlement de Paris ne ressemblait pas plus aux parlements tenus par nos premiers rois, qu’un consul de Smyrne ou d’Alep ne ressemble à un consul romain. Cette seule erreur de nom était le prétexte des prétentions ambitieuses d’une compagnie d’hommes de loi, qui tous, pour avoir acheté leurs offices de robe, pensaient tenir la place des conquérants des Gaules, et des seigneurs des fiefs de la couronne. Ce corps, en tous les temps, avait abusé du pouvoir que s’arroge nécessairement un premier tribunal toujours subsistant dans une capitale. Il avait osé donner un arrêt contre Charles VII, et le bannir du royaume; il avait commencé un procès criminel contre Henri III(18): il avait, en tous les temps, résisté, autant qu’il l’avait pu, à ses souverains; et dans cette minorité de Louis, sous le plus doux des gouvernements, et sous la plus indulgente des reines, il voulait faire la guerre civile à son prince, à l’exemple de ce parlement d’Angleterre qui tenait alors son roi prisonnier, et qui lui fit trancher la tête. Tels étaient les discours et les pensées du cabinet. Mais les citoyens de Paris, et tout ce qui tenait à la robe, voyaient dans le parlement un corps auguste, qui avait rendu la justice avec une intégrité respectable, qui n’aimait que le bien d’État, et qui l’aimait au péril de sa fortune, qui bornait son ambition à la gloire de réprimer l’ambition des favoris, et qui marchait d’un pas égal entre le roi et le peuple; et, sans examiner l’origine de ses droits et de son pouvoir, on lui supposait les droits les plus sacrés, et le pouvoir le plus incontestable: quand on le voyait soutenir la cause du peuple contre les ministres détestés, on l’appelait le père de l’État; et on faisait peu de différence entre le droit qui donne la couronne aux rois, et celui qui donnait au parlement le pouvoir de modérer les volontés des roi. Entre ces deux extrémités, un milieu juste était impossible à trouver; car, enfin, il n’avait de loi bien reconnue que celle de l’occasion et du temps. Sous un gouvernement vigoureux le parlement n’était rien: il était tout sous un roi faible; et l’on pouvait lui appliquer ce que dit M. de Guémené, quand cette compagnie se plaignit, sous Louis XIII, d’avoir été précédée par les députés de la noblesse: « Messieurs, vous prendrez bien votre revanche dans la minorité. » On ne veut point répéter ici tout ce qui a été écrit sur ces troubles, et copier des livres pour remettre sous les yeux tant de détails alors si chers et si importants, et aujourd’hui presque oubliés; mais on doit dire ce qui caractérise l’esprit de la nation, et moins ce qui appartient à toutes les guerres civiles, que ce qui distingue celle de la Fronde. Deux pouvoirs établis chez les hommes uniquement pour le maintien de la paix, un archevêque et un parlement de Paris ayant commencé les troubles, le peuple crut tous ses emportements justifiés. La reine ne pouvait paraître en public sans être outragée, on ne l’appelait que Dame Anne; et si l’on y ajoutait quelque titre, c’était un opprobre. Le peuple lui reprochait avec fureur de sacrifier l’État à son amitié pour Mazarin: et, ce qu’il y avait de plus insupportable, elle entendait de tous côtés ces chansons et ces vaudevilles, monuments de plaisanterie et de malignité, qui semblaient devoir éterniser le doute où l’on affectait d’être de sa vertu. Mme de Motteville dit, avec sa noble et sincère naïveté, que « ces insolences faisaient horreur à la reine, et que les Parisiens trompés lui faisaient pitié. » (6 janvier 1649) Elle s’enfuit de Paris avec ses enfants, son ministre, le duc d’Orléans, frère de Louis XIII, le grand Condé lui-même, et alla à Saint-Germain, où presque toute la cour coucha sur la paille. On fut obligé de mettre en gage chez les usuriers les pierreries de la couronne. Le roi manqua souvent du nécessaire. Les pages de sa chambre furent congédiés, parce qu’on n’avait pas de quoi les nourrir. En ce temps-là même la tante de Louis XIV, fille de Henri le Grand, femme du roi d’Angleterre, réfugiée à Paris, y était réduite aux extrémités de la pauvreté; et sa fille, depuis mariée au frère de Louis XIV, restait au lit n’ayant pas de quoi se chauffer, sans que le peuple de Paris, enivré de ses fureurs, fit seulement attention aux afflictions de tant de personnes royales. Anne d’Autriche, dont on vantait l’esprit, les grâces, la bonté, n’avait presque jamais été en France que malheureuse. Longtemps traitée comme une criminelle par son époux, persécutée par le cardinal de Richelieu, elle avait été obligée de signer en plein conseil qu’elle était coupable envers le roi son mari. Quand elle accoucha de Louis XIV, ce même mari ne voulut jamais l’embrasser, selon l’usage, et cet affront altéra sa santé au point de mettre en danger sa vie. Enfin, dans sa régence, après avoir comblé de grâces tous ceux qui l’avaient implorée, elle se voyait chassée de la capitale par un peuple volage et furieux. Elle et la reine d’Angleterre, sa belle-soeur, étaient toutes deux un mémorable exemple des révolutions que peuvent éprouver les têtes couronnées; et sa belle-mère, Marie de Médicis, avait été encore plus malheureuse. La reine, les larmes aux yeux, pressa le prince de Condé de servir de protecteur au roi. Le vainqueur de Rocroy, de Fribourg, de Lens et de Nordlingen, ne put démentir tant de services passés: il fut flatté de l’honneur de défendre une cour qu’il croyait ingrate, contre la Fronde qui recherchait son appui. Le parlement eut donc le grand Condé à combattre, et il osa soutenir la guerre. Le prince de Conti, frère du grand Condé, aussi jaloux de son aîné qu’incapable de l’égaler; le duc de Longueville, le duc de Beaufort, le duc de Bouillon, animés par l’esprit remuant du coadjuteur, et avides de nouveautés, se flattant d’élever leur grandeur sur les ruines de l’État, et de faire servir à leurs desseins particuliers les mouvements aveugles du parlement, vinrent lui offrir leurs services. On nomma, dans la grand’chambre, les généraux d’une armée qu’on n’avait pas. Chacun se taxa pour lever des troupes: il y avait vingt conseillers pourvus de charges nouvelles, créées par le cardinal de Richelieu. Leurs confrères, par une petitesse d’esprit dont toute société est susceptible, semblaient poursuivre sur eux la mémoire de Richelieu; ils les accablaient de dégoûts, et ne les regardaient pas comme membres du parlement: il fallut qu’ils donnassent chacun quinze mille livres pour les frais de la guerre, et pour acheter la tolérance de leurs confrères. La grand’chambre, les enquêtes, les requêtes, la chambre des comptes, la cour des aides, qui avaient tant crié contre des impôts faibles et nécessaires, surtout contre l’augmentation du tarif, laquelle n’allait qu’à deux cent mille livres, fournirent une somme de près de dix millions de notre monnaie d’aujourd’hui, pour la subversion de la patrie. On rendit un arrêt par lequel il fut ordonné de se saisir de tout l’argent des partisans de la cour. On en prit pour douze cent mille de nos livres. On leva douze mille hommes par arrêt du parlement (15 février 1649): chaque porte cochère fournit un homme et un cheval. Cette cavalerie fut appelée la cavalerie des portes cochères. Le coadjuteur avait un régiment à lui, qu’on nommait le régiment de Corinthe, parce que le coadjuteur était archevêque titulaire de Corinthe. Sans les noms de roi de France, de grand Condé, de capitale du royaume, cette guerre de la Fronde eût été aussi ridicule que celle des Barberins; on ne savait pourquoi on était en armes. Le prince de Condé assiégea cent mille bourgeois avec huit mille soldats. Les Parisiens sortaient en campagne, ornés de plumes et de rubans; leurs évolutions étaient le sujet de plaisanterie des gens du métier. Ils fuyaient dès qu’ils rencontraient deux cents hommes de l’armée royale. Tout se tournait en raillerie; le régiment de Corinthe avait été battu par un petit parti, on appela cet échec la première aux Corinthiens. Ces vingt conseillers, qui avaient fourni chacun quinze mille livres, n’eurent d’autre honneur que d’être appelés les quinze-vingts. Le duc de Beaufort-Vendôme, petit-fils de Henri IV, l’idole du peuple, et l’instrument dont on se servit pour le soulever, prince populaire, mais d’un esprit borné, était publiquement l’objet des railleries de la cour et de la Fronde même. On ne parlait jamais de lui que sous le nom de roi des halles. Une balle lui ayant fait une contusion au bras, il disait que ce n’était qu’une confusion. La duchesse de Nemours rapporte dans ses Mémoires que le prince de Condé présenta à la reine un petit nain bossu, armé de pied en cap: « Voilà, dit-il, le généralissime de l’armée parisienne. » Il voulait par là désigner son frère, le prince de Conti, qui était en effet bossu, et que les Parisiens avaient choisi pour leur général. Cependant ce même Condé fut ensuite général des mêmes troupes; et Mme de Nemours ajoute qu’il disait que toute cette guerre ne méritait d’être écrite qu’en vers burlesques. Il l’appelait aussi la guerre des pots de chambre. Les troupes parisiennes, qui sortaient de Paris et revenaient toujours battues, étaient reçues avec des huées et des éclats de rire. On ne réparait tous ces petits échecs que par des couplets et des épigrammes. Les cabarets et les autres maisons de débauche étaient les tentes où l’on tenait les conseils de guerre, au milieu des plaisanteries, des chansons, et de la gaieté la plus dissolue. La licence était si effrénée, qu’une nuit les principaux officiers de la Fronde, ayant rencontré le saint sacrement qu’on portait dans les rues à un homme qu’on soupçonnait d’être Mazarin, reconduisirent les prêtres à coups de plat d’épée. Enfin on vit le coadjuteur, archevêque de Paris, venir prendre séance au parlement avec un poignard dans sa poche dont on apercevait la poignée, et on criait: Voilà le bréviaire de notre archevêque. Il vint un héraut d’armes à la porte Saint-Antoine, accompagné d’un gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, pour signifier des propositions (1649). Le parlement ne voulut point le recevoir; mais il admit dans la grand’chambre un envoyé de l’archiduc Léopold, qui faisait alors la guerre à la France. Au milieu de tous ces troubles, la noblesse s’assembla en corps aux Augustins, nomma des syndics, tint publiquement des séances réglées. On eût cru que c’était pour réformer la France, et pour assembler les états généraux; c’était pour un tabouret que la reine avait accordé à Mme de Pons; peut-être n’y a-t-il jamais eu une preuve plus sensible de la légèreté d’esprit qu’où reprochait aux Français. Les discordes civiles qui désolaient l’Angleterre, précisément en même temps, servent bien à faire voir les caractères des deux nations. Les Anglais avaient mis dans leurs troubles civils un acharnement mélancolique et une fureur raisonnée: ils donnaient de sanglantes batailles; le fer décidait tout; les échafauds étaient dressés pour les vaincus; leur roi, pris en combattant, fut amené devant une cour de justice, interrogé sur l’abus qu’on lui reprochait d’avoir fait de son pouvoir, condamné à perdre la tête, et exécuté devant tout son peuple (9 février 1649(19)), avec autant d’ordre, et avec le même appareil de justice, que si l’on avait condamné un citoyen criminel, sans que, dans le cours de ces troubles horribles, Londres se fût ressentie un moment des calamités attachées aux guerres civiles. Les Français, au contraire, se précipitaient dans les séditions par caprice, et en riant: les femmes étaient à la tâte des factions; l’amour faisait et rompait les cabales. La duchesse de Longueville engagea Turenne, à peine maréchal de France, à faire révolter l’armée qu’il commandait pour le roi. C’était la même armée que le célèbre duc de Saxe-Weimar avait rassemblée. Elle était commandée, après la mort du duc de Weimar, par le comte d’Erlach, d’une ancienne maison du canton de Berne. Ce fut ce comte d’Erlach qui donna cette armée à la France, et qui lui valut la possession de l’Alsace. Le vicomte de Turenne voulut le séduire; l’Alsace eût été perdue pour Louis XIV, mais il fut inébranlable; il contint les troupes weimariennes dans la fidélité qu’elles devaient à leur serment. Il fut même chargé par le cardinal Mazarin d’arrêter le vicomte. Ce grand homme, infidèle alors par faiblesse, fut obligé de quitter en fugitif l’armée dont il était général, pour plaire à une femme qui se moquait de sa passion: il devint, de général du roi de France, lieutenant de don Estevan de Gamare, avec lequel il fut battu à Réthel par le maréchal de Plessis-Praslin. On connaît ce billet du maréchal d’Hocquincourt
à la duchesse de Montbazon: Péronne est à la belle
des belles. On sait ces vers du duc de La Rochefoucauld pour la duchesse
de Longueville, lorsqu’il reçut, au combat de Saint-Antoine, un
coup de mousquet qui lui fit perdre quelque temps la vue:
On voit, dans les Mémoires de Mademoiselle, une lettre de Gaston, duc d’Orléans, son père, dont l’adresse est: A mesdames les comtesses maréchales de camp dans l’armée de ma fille contre Mazarin. La guerre finit et recommença à plusieurs reprises; il n’y eut personne qui ne changeât souvent de parti. Le prince de Condé, avant ramené dans Paris la cour triomphante, se livra au plaisir de la mépriser après l’avoir défendue; et ne trouvant pas qu’on lui donnât des récompenses proportionnées à sa gloire et à ses services, il fut le premier à tourner Mazarin en ridicule, à braver la reine, et à insulter le gouvernement, qu’il dédaignait. Il écrivit, à ce qu’on prétend, au cardinal, all’illustrissimo signor Faquino. Il lui dit un jour: Adieu, mars. Il encouragea un marquis de Jersay à faire une déclaration d’amour à la reine, et trouva mauvais qu’elle osât s’en offenser. Il se ligua avec le prince de Conti, son frère, et le duc de Longueville, qui abandonnèrent le parti de la Fronde. On avait appelé la cabale du duc de Beaufort, au commencement de la régence, celle des importants; on appelait celle de Condé le parti des petits-maîtres, parce qu’ils voulaient être les maîtres de l’État. Il n’est resté de tous ces troubles d’autres traces que ce nom de petit-maître, qu’on applique aujourd’hui à la jeunesse avantageuse et mal élevée, et le nom de frondeurs qu’on donne aux censeurs du gouvernement. On employa de tous côtés des moyens aussi bas qu’odieux. Joly, conseiller au Châtelet, depuis secrétaire du cardinal de Retz, imagina de se faire une incision au bras, et de se faire tirer un coup de pistolet dans son carrosse, pour faire accroire que la cour avait voulu l’assassiner. Quelques jours après, pour diviser le parti du prince de Condé et les frondeurs, et pour les rendre irréconciliables, on tire des coups de fusil dans les carrosses du grand Condé, et on tue un de ses valets de pied, ce qui s’appelait une jolyade renforcée. Qui fit cette étrange entreprise? est-ce le parti du cardinal Mazarin? Il en fut très soupçonné. On en accusa le cardinal de Retz, le duc de Beaufort, et le vieux Broussel, en plein parlement, et ils furent justifiés. Tous les partis se choquaient, négociaient, se trahissaient tour à tour. Chaque homme important, ou qui voulait l’être, prétendait établir sa fortune sur la ruine publique; et le bien public était dans la bouche de tout le monde. Gaston était jaloux de la gloire du grand Condé et du crédit de Mazarin. Condé ne les aimait ni ne les estimait. Le coadjuteur de l’archevêché de Paris voulait être cardinal par la nomination de la reine, et il se dévouait alors à elle pour obtenir cette dignité étrangère qui ne donnait aucune autorité, mais un grand relief. Telle était la force du préjugé, que le prince de Conti, frère du grand Condé, voulait aussi couvrir sa couronne de prince d’un chapeau rouge. Et tel était en même temps le pouvoir des intrigues, qu’un abbé sans naissance et sans mérite, nommé La Rivière, disputait ce chapeau romain au prince. Ils ne l’eurent ni l’un ni l’autre: le prince, parce qu’enfin il sut le mépriser; La Rivière, parce qu’on se moqua de son ambition; mais le coadjuteur l’obtint pour avoir abandonné le prince de Condé au ressentiment de la reine. Ces ressentiments n’avaient d’autre fondement que de petites querelles d’intérêt entre le grand Condé et Mazarin. Nul crime d’État ne pouvait être imputé à Condé; cependant on l’arrêta dans le Louvre, lui, son frère de Conti, et son beau-frère de Longueville, sans aucune formalité, et uniquement parce que Mazarin le craignait (18 janvier 1650). Cette démarche était, à la vérité, contre toutes les lois; mais on ne connaissait les lois dans aucun des partis(21). Le cardinal, pour se rendre maître de ces princes, usa d’une fourberie qu’on appela politique. Les frondeurs étaient accusés d’avoir tenté d’assassiner le prince de Condé; Mazarin lui fait accroire qu’il s’agit d’arrêter un des conjurés, et de tromper les frondeurs que c’est à Son Altesse à signer l’ordre aux gendarmes de la garde de se tenir prêts au Louvre. Le grand Condé signe lui-même l’ordre de sa détention. On ne vit jamais mieux que la politique consiste souvent dans le mensonge, et que l’habileté est de pénétrer le menteur. On lit dans la Vie de la duchesse de Lougueville que la reine mère se retira dans son petit oratoire pendant qu’on se saisissait des princes, qu’elle fit mettre à genoux le roi son fils, âgé de onze ans, et qu’ils prièrent Dieu dévotement ensemble pour l’heureux succès de cette expédition. Si Mazarin en avait usé ainsi, c’eût été une momerie atroce. Ce n’était dans Anne d’Autriche qu’une faiblesse ordinaire aux femmes. La dévotion chez elles s’allie avec l’amour, avec la politique, avec la cruauté même. Les femmes fortes sont au-dessus de ces petitesses. Le prince de Condé eût pu gouverner l’État s’il avait seulement voulu plaire: mais il se contentait d’être admiré. Le peuple de Paris, qui avait fait des barricades pour un conseiller clerc presque imbécile, fit des feux de joie lorsqu’on mena au donjon de Vincennes le défenseur et le héros de la France. Ce qui montre encore combien les événements trompent les hommes, c’est que cette prison de trois princes, qui semblait devoir assoupir les factions, fut ce qui les releva. La mère du prince de Condé, exilée, resta dans Paris malgré la cour, et porta sa requête au parlement (1650). Sa femme après mille périls, se réfugia dans la ville de Bordeaux; aidée des ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld, elle souleva cette ville, et arma l’Espagne. Toute la France redemandait le grand Condé. S’il avait paru alors, la cour était perdue. Gourville qui, de simple valet de chambre du duc de La Rochefoucauld était devenu un homme considérable par son caractère hardi et prudent, imagina un moyen sûr de délivrer les princes enfermés alors à Vincennes. Un des conjurés eut la bêtise de se confesser à un prêtre de la Fronde. Ce malheureux prêtre avertit le coadjuteur, persécuteur en ce temps-là du grand Condé. L’entreprise échoua par la révélation de la confession, si ordinaire dans les guerres civiles. On voit par les Mémoires du conseiller d’État Lenet, plus curieux que connus, combien, dans ces temps de licence effrénée, de troubles, d’iniquités, et même d’impiétés, les prêtres avaient encore de pouvoir sur les esprits. Il rapporte qu’en Bourgogne le doyen de la Sainte-Chapelle, attaché au prince de Condé, offrit pour tout secours de faire parler en sa faveur tous les prédicateurs en chaire, et de faire manoeuvrer tous les prêtres dans la confession. Pour mieux faire connaître encore les moeurs du temps, il dit que lorsque la femme du grand Condé alla se réfugier dans Bordeaux, les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld allèrent au-devant d’elle à la tête d’une foule de jeunes gentilshommes qui crièrent à ses oreilles: vive Condé! ajoutant un mot obscène pour Mazarin, et la priant de joindre sa voix aux leurs. (13 février 1651) Un an après, les mêmes frondeurs qui avaient vendu le grand Condé et les princes à la vengeance timide de Mazarin, forcèrent la reine à ouvrir leurs prisons, et à chasser du royaume son premier ministre. Mazarin alla lui-même au Havre, où ils étaient détenus; il leur rendit leur liberté, et ne fut reçu d’eux qu’avec le mépris qu’il en devait attendre; après quoi il se retira à Liège. Condé revint dans Paris aux acclamations de ce même peuple qui l’avait tant haï. Sa présence renouvela les cabales, les dissensions et les meurtres. Le royaume resta dans cette combustion encore quelques années. Le gouvernement ne prit presque jamais que des partis faibles et incertains: il semblait devoir succomber; mais les révoltés furent toujours désunis, et c’est ce qui sauva la cour. Le coadjuteur, tantôt ami, tantôt ennemi du prince de Condé suscita contre lui une partie du parlement et du peuple: il osa en même temps servir la reine, en tenant la tête à ce prince, et l’outrager, en la forçant d’éloigner le cardinal Mazarin, qui se retira à Cologne. La reine, par une contradiction trop ordinaire aux gouvernement faibles, fut obligée de recevoir à la fois ses services et ses offenses, et de nommer au cardinalat ce même coadjuteur, l’auteur des barricades, qui avait contraint la famille royale à sortir de la capitale et à l’assiéger. CHAP. V. — Suite de la guerre civile jusqu’à la fin de la rébellion, en 1653. Enfin le prince de Condé se résolut à une guerre qu’il eût dû commencer du temps de la Fronde, s’il avait voulu être le maître de l’État, ou qu’il n’aurait dû jamais faire, s’il avait été citoyen. Il part de Paris; il va soulever la Guyenne, le Poitou et l’Anjou, et mendier contre la France le secours des Espagnols, dont il avait été le fléau le plus terrible. Rien ne marque mieux la manie de ce temps, et le dérèglement qui déterminait toutes les démarches, que ce qui arriva alors à ce prince. La reine lui envoya un courrier de Paris avec des propositions qui devaient l’engager au retour et à la paix. Le courrier se trompa; et au lieu d’aller à Angerville, où était le prince, il alla à Angerville. La lettre vint trop tard. Condé dit que, s’il l’avait reçue plus tôt, il aurait accepté les propositions de paix; mais que, puisqu’il était déjà assez loin de Paris, ce n’était pas la peine d’y retourner. Ainsi la méprise d’un courrier et le pur caprice de ce prince replongèrent la France dans la guerre civile. (Décembre 1651) Alors le cardinal Mazarin, qui, du fond de son exil à Cologne, avait gouverné la cour rentra dans le royaume, moins en ministre qui venait reprendre son poste qu’en souverain qui se remettait en possession de ses États, il était conduit par une petite armée de sept mille hommes levés à ses dépens, c’est-à-dire avec l’argent du royaume, qu’il s’était approprié. On fait dire au roi, dans une déclaration de ce temps-là, que le cardinal avait en effet levé ces troupes de son argent; ce qui doit confondre l’opinion de ceux qui ont écrit qu’à sa première sortie du royaume Mazarin s’était trouvé dans l’indigence. Il donna le commandement de sa petite armée au maréchal d’Hocquincourt. Tous les officiers portaient des écharpes vertes; c’était la couleur des livrées du cardinal. Chaque parti avait alors son écharpe: la blanche était celle du roi; l’isabelle, celle du prince de Condé. Il était étonnant que le cardinal Mazarin, qui avait jusqu’alors affecté tant de modestie, eût la hardiesse de faire porter ses livrées à une armée, comme s’il avait un parti différent de celui de son maître; mais il ne put résister à cette vanité: c’était précisément ce qu’avait fait le maréchal d’Ancre, et ce qui contribua beaucoup à sa perte. La même témérité réussit au cardinal Mazarin: la reine l’approuva. Le roi, déjà majeur, et son frère, allèrent au-devant de lui. (Décembre 1651) Aux premières nouvelles de son retour, Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, qui avait demandé l’éloignement du cardinal, leva des troupes dans Paris sans savoir à quoi elles seraient employées. Le parlement renouvela ses arrêts; il proscrivit Mazarin, et mit sa tête à prix. Il fallut chercher dans les registres quel était le prix d’une tête ennemie du royaume. On trouva que sous Chartes IX on avait promis, par arrêt, cinquante mille écus à celui qui représenterait l’amiral de Coligny mort ou vif. On crut très sérieusement procéder en règle en mettant ce même prix à l’assassinat d’un cardinal premier ministre. Cette proscription ne donna à personne la tentation de mériter les cinquante mille écus, qui après tout n’eussent point été payés. Chez une autre nation, et dans un autre temps, un tel arrêt eût trouvé des exécuteurs; mais il ne servit qu’à faire de nouvelles plaisanteries. Les Blot et les Marigny, beaux esprits, qui portaient la gaieté dans les tumultes de ces troubles, firent afficher dans Paris une répartition des cent cinquante mille livres; tant pour qui couperait le nez au cardinal, tant pour une oreille, tant pour un oeil, tant pour le faire eunuque. Ce ridicule fut tout l’effet de la proscription contre la personne du ministre; mais ses meubles et sa bibliothèque furent vendus par un second arrêt; cet argent était destiné à payer un assassin, il fut dissipé par les dépositaires, comme tout l’argent qu’on levait alors. Le cardinal, de son côté, n’employait contre ses ennemis ni le poison ni l’assassinat, et, malgré l’aigreur et la manie de tant de partis et de tant de haines, on ne commit pas autant de grands crimes, les chefs de parti furent moins cruels, et les peuples moins furieux que du temps de la ligue; car ce n’était pas une guerre de religion. (Décembre 1651) L’esprit de vertige qui régnait en ce temps posséda si bien tout le corps du parlement de Paris, qu’après avoir solennellement ordonné un assassinat dont on se moquait, il rendit un arrêt par lequel plusieurs conseillers devaient se transporter sur la frontière pour informer contre l’armée du cardinal Mazarin, c’est-à-dire contre l’armée royale. Deux conseillers furent assez imprudents pour aller avec quelques paysans faire rompre les ponts par où le cardinal devait passer; l’un d’eux, nomme Bitaut fut fait prisonnier par les troupes du roi, relâché avec indulgence et moqué de tous les partis. (6 août 1652) Cependant le roi majeur interdit le parlement de Paris, et le transfère à Pontoise. Quatorze membres, attachés à la cour, obéissent, les autres résistent. Voilà deux parlements qui, pour mettre le comble à la confusion, se foudroient par des arrêts réciproques, comme au temps de Henri IV et de Charles VI. Précisément dans le temps que cette compagnie s’abandonnait à ces extrémités contre le ministre du roi, elle déclarait criminel de lèse-majesté le prince de Condé, qui n’était armé que contre ce ministre; et, par un renversement d’esprit que toutes les démarches précédentes rendent croyable, alla ordonna que les nouvelles troupes de Gaston, duc d’Orléans, marcheraient contre Mazarin; et elle défendit en même temps qu’on prît aucuns deniers dans les recettes publiques pour les soudoyer. On ne pouvait attendre autre chose d’une compagnie de magistrats qui, jetée hors de sa sphère, et ne connaissant ni ses droits, ni son pouvoir réel, ni les affaires politiques, ni la guerre, s’assemblant et décidant an tumulte, prenait des partis auxquels elle n’avait pas pensé le jour d’auparavant, et dont elle-même s’étonnait ensuite. Le parlement de Bordeaux servait alors le prince de Condé; mais il tint une conduite un peu plus uniforme, parce qu’étant plus éloigné de la cour, il était moins agité par des factions opposées. Des objets plus considérables intéressaient toute la France. Condé, ligué avec les Espagnols, était en campagne contre le roi; et Turenne, ayant quitté ces mêmes Espagnols avec lesquels il avait été battu à Réthel, venait de faire sa paix avec la cour, et commandait l’armée royale. L’épuisement des finances ne permettait ni à l’un ni à l’autre des deux partis d’avoir de grandes armées; mais de petites ne décidaient pas moins du sort de l’État. Il y a des temps où cent mille hommes en campagne peuvent à peine prendre deux villes: il y en a d’autres où une bataille entre sept ou huit mille hommes peut renverser un trône ou l’affermir. Louis XIV, élevé dans l’adversité, allait avec sa mère, son frère, et le cardinal Mazarin, de province en province, n’ayant pas autant de troupes autour de sa personne, à beaucoup près, qu’il en eut depuis en temps de paix pour sa seule garde. Cinq à six mille hommes, les uns envoyés d’Espagne, les autres levés par les partisans du prince de Condé, le poursuivaient au coeur de son royaume. Le prince de Condé courait cependant de Bordeaux à Montauban, prenait des villes et grossissait partout son parti. Toute l’espérance de la cour était dans le maréchal de Turenne. L’armée royale se trouvait auprès de Gien sur la Loire. Celle du prince de Condé était à quelques lieues, sous les ordres du duc de Nemours et du duc de Beaufort. Les divisions de ces deux généraux allaient être funestes au parti du prince. Le duc de Beaufort était incapable du moindre commandement. Le duc de Nemours passait pour être plus brave et plus aimable qu’habile. Tous deux ensemble ruinaient leur armée. Les soldats savaient que le grand Condé était à cent lieues de là, et se croyaient perdus, lorsqu’au milieu de la nuit un courrier se présenta dans la forêt d’Orléans devant les grandes gardes. Les sentinelles reconnurent dans ce courrier le prince de Condé lui-même, qui venait d’Agen, à travers mille aventures, et toujours déguisé, se mettre à la tête de son armée. Sa présence faisait beaucoup, et cette arrivée imprévue encore davantage. Il savait que tout ce qui est soudain et inespéré transporte les hommes. Il profita à l’instant de la confiance et de l’audace qu’il venait d’inspirer. Le grand talent de ce prince dans la guerre était de prendre en un instant les résolutions les plus hardies, et de les exécuter avec non moins de conduite que de promptitude. (7 avril 1652) L’armée royale était séparée en deux corps. Condé fondit sur celui qui était à Blenau, commandé par le maréchal d’Hocquincourt; et ce corps fut dissipé en même temps qu’attaqué. Turenne n’en put être averti. Le cardinal Mazarin effrayé courut à Gien, au milieu de la nuit, réveiller le roi qui dormait, pour lui apprendre cette nouvelle. Sa petite cour fut consternée; on proposa de sauver le roi par la fuite, et de le conduire secrètement à Bourges. Le prince de Condé victorieux approchait de Gien; la désolation et la crainte augmentaient. Turenne, par sa fermeté, rassura les esprits et sauva la cour par son habileté; il fit, avec le peu qui lui restait de troupes, des mouvements si heureux, profita si bien du terrain et du temps, qu’il empêcha Condé de poursuivre son avantage. Il fut difficile alors de décider lequel avait acquis le plus d’honneur, ou de Condé victorieux ou de Turenne qui lui avait arraché le fruit de sa victoire. Il est vrai que dans ce combat de Blenau, si longtemps célèbre en France, il n’y avait pas eu quatre cents hommes de tués; mais le prince de Condé n’en fut pas moins sur le point de se rendre maître de toute la famille royale, et d’avoir entre ses mains son ennemi le cardinal Mazarin. On ne pouvait guère voir un plus petit combat, de plus grands intérêts, et un danger plus pressant. Condé, qui ne se flattait pas de surprendre Turenne, comme il avait surpris d’Hocquincourt, fit marcher son armée vers Paris: il se hâta d’aller dans cette ville jouir de sa gloire et des dispositions favorables d’un peuple aveugle. L’admiration qu’on avait pour ce dernier combat dont on exagérait encore toutes les circonstances, la haine qu’on portait à Mazarin, le nom et la présence du grand Condé, semblaient d’abord le rendre maître absolu de la capitale: mais dans le fond tous les esprits étaient divisés; chaque parti était subdivisé en factions, comme il arrive dans tous les troubles. Le coadjuteur, devenu cardinal de Retz, raccommodé en apparence avec la cour, qui le craignait et dont il se défiait, n’était plus le maître du peuple, et ne jouait plus le principal rôle. Il gouvernait le duc d’Orléans, et était opposé à Condé. Le parlement flottait entre la cour, le duc d’Orléans, et le prince quoique tout le monde s’accordât à crier contre Mazarin, chacun ménageait en secret des intérêts particuliers; le peuple était une mer orageuse, dont les vagues étaient poussées au hasard par tant de vents contraires. On fit promener dans Paris la chasse de sainte Geneviève, pour obtenir l’expulsion du cardinal ministre; et la populace ne douta pas que cette sainte n’opérât ce miracle, comme elle donne de la pluie. On ne voyait que négociations entre les chefs de parti, députations du parlement, assemblées de chambres, séditions dans la populace, gens de guerre dans la campagne. On montait la garde à la porte des monastères. Le prince avait appelé les Espagnols à son secours. Charles IV, ce duc de Lorraine chassé de ses États, et à qui il restait pour tout bien une armée de huit mille hommes, qu’il vendait tous les ans au roi d’Espagne, vint auprès de Paris avec cette armée. Le cardinal Mazarin lui offrit plus d’argent pour s’en retourner que le prince de Condé ne lui en avait donné pour venir. Le duc de Lorraine quitta bientôt la France, après l’avoir désolée sur son passage, emportant l’argent des deux partis. Condé resta donc dans Paris, avec un pouvoir qui diminua tous les jours, et une armée plus faible encore. Turenne mena le roi et sa cour vers Paris. Le roi, à l’âge de quinze ans, vit (juillet 1652) de la hauteur de Charonne la bataille de Saint-Antoine, où ces deux généraux firent avec si peu de troupes de si grandes choses, que la réputation de l’un et de l’autre, qui semblait ne pouvoir plus croître, en fut augmentée. Le prince de Condé, avec un petit nombre de seigneurs de son parti, suivi de peu de soldats, soutint et repoussa l’effort de l’armée royale. Le due d’Orléans, incertain du parti qu’il devait prendre, restait dans son palais du Luxembourg. Le cardinal de Retz était cantonné dans son archevêché. Le parlement attendait l’issue de la bataille pour donner quelque arrêt. La reine en larmes était prosternée dans une chapelle aux Carmélites. Le peuple, qui craignait alors également et les troupes du roi et celles de Monsieur le Prince, avait fermé les portes de la ville, et ne laissait plus entrer ni sortir personne, pendant que ce qu’il y avait de plus grand en France s’acharnait au combat, et versait son sang dans le faubourg. Ce fut là que le duc de La Rochefoucauld, si illustre par son courage et par son esprit, reçut un coup au-dessus des yeux, qui lui fit perdre la vue pour quelque temps. Un neveu de cardinal Mazarin y fut tué, et le peuple se crut vengé. On ne voyait que jeunes seigneurs tués ou blessés qu’on rapportait à la porte Saint-Antoine, qui ne s’ouvrait point. Enfin Mademoiselle, fille de Gaston, prenant le parti de Condé, que son père n’osa secourir, fit ouvrir les portes aux blessés, et eut la hardiesse de faire tirer sur les troupes du roi le canon de la Bastille. L’armée royale se retira: Condé n’acquit que de la gloire; mais Mademoiselle se perdit pour jamais dans l’esprit du roi, son cousin, par cette action violente; et le cardinal Mazarin, qui savait l’extrême envie qu’avait Mademoiselle d’épouser une tête couronnée, dit alors: Ce canon-là vient de tuer son mari. La plupart de nos historiens n’étalent à leurs lecteurs que ces combats et ces prodiges de courage et de politique mais qui saurait quels ressorts honteux il fallait faire jouer, dans quelles misères on était obligé de plonger les peuples, et à quelles bassesses on était réduit, verrait la gloire des héros de ce temps-là avec plus de pitié que d’admiration. On en peut juger par les seuls traits que rapporte Gourville, homme attaché à Monsieur le Prince. Il avoue que lui-même, pour lui procurer de l’argent, vola celui d’une recette; et qu’il alla prendre dans son logis un directeur des postes, à qui il fit payer une rançon: et il rapporte ces violences comme des choses ordinaires. La livre de pain valait alors à Paris vingt-quatre de nos sous. Le peuple souffrait, les aumônes ne suffisaient pas; plusieurs provinces étaient dans la disette. Y a-t-il rien de plus funeste que ce qui se passa dans cette guerre devant Bordeaux? Un gentilhomme est pris par les troupes royales, on lui tranche la tête. Le duc de La Rochefoucauld fait pendre par représailles un gentilhomme du parti du roi; et ce duc de La Rochefoucauld passe pourtant pour un philosophe. Toutes ces horreurs étaient bientôt oubliées pour les grands intérêts des chefs de parti. Mais en même temps y a-t-il rien de plus ridicule que de voir le grand Condé baiser la châsse de sainte Geneviève dans une procession, y frotter son chapelet, le montrer au peuple, et prouver, par cette facétie, que les héros sacrifient souvent à la canaille? Nulle décence, nulle bienséance, ni dans les procédés, ni dans les paroles. Omer Talon rapporte qu’il entendit des conseillers appeler, on opinant, le cardinal premier ministre, faquin. Un conseiller, nommé Quatre-Sous, apostropha rudement le grand Condé en plein parlement; on se donna des gourmades dans le sanctuaire de la justice. Il y avait eu des coups donnés à Notre-Dame pour une place que les présidents des enquêtes disputaient au doyen de la grand’chambre en 1644. On laissa entrer dans le parquet des gens du roi, en 1645, des femmes du peuple qui demandèrent à genoux que le parlement fît révoquer les impôts. Ce désordre en tout genre continua depuis 1644 jusqu’en 1653, d’abord sans trouble, enfin dans des séditions continuelles d’un bout du royaume à l’autre. (1652) Le grand Condé s’oublia jusqu’à donner un soufflet au comte de Rieux, fils du prince d’Elbeuf, chez le duc d’Orléans: ce n’était pas le moyen de regagner le coeur des Parisiens. Le comte de Rieux rendit le soufflet au vainqueur de Rocroy, de Fribourg, de Nordlingen, et de Lens. Cette étrange aventure ne produisit rien; Monsieur fit mettre pour quelques jours le fils du due d’Elbeuf à la Bastille, et il n’en fut plus parlé(22). La querelle du duc de Beaufort et du duc de Nemours, son beau-frère, fut sérieuse. Ils s’appelèrent en duel, ayant chacun quatre secondes. Le duc de Nemours fut tué par le duc de Beaufort; et le marquis de Villars(23), surnommé Orondate, qui secondait Nemours, tua son adversaire, Héricourt, qu’il n’avait jamais vu auparavant. De justice, il n’y en avait pas l’ombre. Les duels étaient fréquents, les déprédations continuelles, les débauches poussées jusqu’à l’impudence publique; mais au milieu de ces désordres il régna toujours une gaieté qui les rendit moins funestes. Après le sanglant et inutile combat de Saint-Antoine, le roi ne put rentrer dans Paris, et le prince n’y put demeurer longtemps. Une émotion populaire, et le meurtre de plusieurs citoyens dont on le crut l’auteur, le rendirent odieux au peuple. Cependant il avait encore sa brigue au parlement. (20 juillet 1652) Ce corps, peu intimidé alors par une cour errante et chassée en quelque façon de la capitale, pressé par les cabales du duc d’Orléans et du prince, déclara par un arrêt le duc d’Orléans lieutenant général du royaume, quoique le roi fût majeur: c’était le même titre qu’on avait donné au duc de Mayenne du temps de la Ligue. Le prince de Condé fut nommé généralissime des armées. Les deux parlements de Paris et de Pontoise, se contestant l’un à l’autre leur autorité, donnant des arrêts contraires, et qui par là se seraient rendus le mépris du peuple, s’accordaient à demander l’expulsion de Mazarin: tant la haine contre ce ministre semblait alors le devoir essentiel d’un français. Il ne se trouva dans ce temps aucun parti qui ne fût faible: celui de la cour l’était autant que les autres; l’argent et les forces manquaient à tous; les factions se multipliaient; les combats n’avaient produit de chaque côté que des pertes et des regrets. La cour se vit obligée de sacrifier encore Mazarin, que tout le monde appelait la cause des troubles, et qui n’en était que le prétexte. Il sortit une seconde fois du royaume (12 août 1652): pour surcroît de honte, il fallut que le roi donnât une déclaration publique, par laquelle il renvoyait son ministre, en vantant ses services et en se plaignant de son exil(24). Charles Ier, roi d’Angleterre, venait de perdre la tête sur un échafaud, pour avoir, dans le commencement des troubles, abandonné le sang de Strafford, son ami, à son parlement; Louis XIV, au contraire, devint le maître paisible de son royaume en souffrant l’exil de Mazarin. Ainsi les mêmes faiblesses eurent des succès bien différents. Le roi d’Angleterre, en abandonnant son favori, enhardit un peuple qui respirait la guerre, et qui baissait les rois; et Louis XIV, ou plutôt la reine mère, en renvoyant le cardinal, ôta tout prétexte de révolte à un peuple las de la guerre, et qui aimait la royauté. (20 octobre 1652) Le cardinal à peine parti pour aller à Bouillon, lieu de sa nouvelle retraite, les citoyens de Paris, de leur seul mouvement, députèrent au roi pour le supplier de revenir dans sa capitale. Il y rentra; et tout y fut si paisible qu’il eût été difficile d’imaginer que quelques jours auparavant tout avait été dans la confusion. Gaston d’Orléans, malheureux dans ses entreprises, qu’il ne sut jamais soutenir, fut relégué à Blois, où il passa le reste de sa vie dans le repentir; et il fut le deuxième fils de Henri le Grand qui mourut sans beaucoup de gloire. Le cardinal de Retz, aussi imprudent qu’audacieux, fut arrêté dans le Louvre, et, après avoir été conduit de prison en prison, il mena longtemps une vie errante, qu’il finit enfin dans la retraite, où il acquit des vertus que son grand courage n’avait pu connaître dans les agitations de sa fortune. Quelques conseillers qui avaient le plus abusé de leur ministère payèrent leurs démarches par l’exil; les autres se renfermèrent dans les bornes de la magistrature, et quelques-uns s’attachèrent à leur devoir par une gratification annuelle de cinq cents écus, que Fouquet, procureur général et surintendant des finances, leur fit donner sous main(25). Le prince de Condé, cependant, abandonné en France de presque tous ses partisans, et mal secouru des Espagnols, continuait sur les frontières de la Champagne une guerre malheureuse. Il restait encore des factions dans Bordeaux, mais elles furent bientôt apaisées. Ce calme du royaume était l’effet du bannissement du cardinal Mazarin; cependant, à peine fut-il chassé par le cri général des Français et par une déclaration du roi, que le roi le fit revenir (3 février l653). Il fut étonné de rentrer dans Paris tout-puissant et tranquille. Louis XIV le reçut comme un père, et le peuple comme un maître. On lui fit un festin à l’hôtel de ville, au milieu des acclamations des citoyens: il jeta de l’argent à la populace; mais on dit que, dans la joie d’un si heureux changement, il marqua du mépris pour l’inconstance, ou plutôt pour la folie des Parisiens. Les officiers du parlement, après avoir mis sa tête à prix comme celle d’un voleur public, briguèrent presque tous l’honneur de venir lui demander sa protection; et ce même parlement, peu de temps après, condamna par contumace le prince de Condé à perdre la vie (27 mars 1653); changement ordinaire dans de pareils temps, et d’autant plus humiliant que l’un condamnait par des arrêts celui dont on avait si longtemps partagé les fautes. On vit le cardinal, qui pressait cette condamnation de Condé, marier au prince de Conti, son frère, l’une de ses nièces (22 février 1654): preuve que le pouvoir de ce ministre allait être sans bornes. Le roi réunit les parlements de Paris et de Pontoise: il défendit les assemblées des chambres. Le parlement voulut remontrer; on mit en prison un conseiller, on en exila quelques autres; le parlement se tut tout était déjà changé. CHAP. VI. État de la France jusqu’à la mort du cardinal Mazarin en 1661. Pendant que l’État avait été ainsi déchiré au dedans, il avait été attaqué et affaibli au dehors. Tout le fruit des batailles de Rocroy, de Lens et de Nordlingen fut perdu (1651). La place importante de Dunkerque fut reprise par les Espagnols; ils chassèrent les Français de Barcelone; ils reprirent Casal en Italie(26). Cependant, malgré les tumultes d’une guerre civile et le poids d’une guerre étrangère, le cardinal Mazarin avait été assez habile et assez heureux pour conclure cette célèbre paix de Westphalie par laquelle l’empereur et l’empire vendirent au roi et à la couronne de France la souveraineté de l’Alsace pour trois millions de livres payables à l’archiduc, c’est-à-dire pour environ six millions d’aujourd’hui. (1648) Par ce traité, devenu pour l’avenir la base de tous les traités, un nouvel électorat fut créé pour la maison de Bavière. Les droits de tous les princes et des villes impériales, les privilèges des moindres gentilshommes allemands, furent confirmés. Le pouvoir de l’empereur fut restreint dans des bornes étroites, et les Français, joints aux Suédois, devinrent les législateurs de l’empire. Cette gloire de la France était due, au moins un partie, aux armes de la Suède. Gustave-Adolphe avait commencé d’ébranler l’empire. Ses généraux avaient encore poussé assez loin leurs conquêtes sous le gouvernement de sa fille Christine. Son général Vrangel était prêt d’entrer en Autriche. Le comte de Koenigsmarck était maître de la moitié de la ville de Prague, et assiégeait l’autre, lorsque cette paix fut conclue. Pour accabler ainsi l’empereur, il n’en coûta guère à la France qu’environ un million par an donné aux Suédois. Aussi la Suède obtint par ces traités de plus grands avantages que la France; elle eut la Poméranie, beaucoup de places, et de l’argent. Elle força l’empereur de faire passer entre les mains des luthériens des bénéfices qui appartenaient aux catholiques romains. Rome cria à l’impiété et dit que la cause de Dieu était trahie. Les protestants se vantèrent qu’ils avaient sanctifié l’ouvrage de la paix, un dépouillant des papistes. L’intérêt seul fit parler tout le monde. L’Espagne n’entra point dans cette paix, et avec assez de raison car, voyant la France plongée dans les guerres civiles, le ministère espagnol espéra profiter des divisions de la France. Les troupes allemandes licenciées devinrent aux Espagnols un nouveau secours. L’empereur, depuis la paix de Munster, fit passer en Flandre, en quatre ans de temps, près de trente mille hommes. C’était une violation manifeste des traités; mais ils ne sont presque jamais exécutés autrement. Les ministres de Madrid eurent, dans le commencement de ces négociations de Westphalie l’adresse de faire une paix particulière avec la Hollande. La monarchie espagnole fut enfin trop heureuse de n’avoir plus pour ennemis, et de reconnaître pour souverains, ceux qu’elle avait traités si longtemps de rebelles indignes de pardon. Ces républicains augmentèrent leurs richesses, et affermirent leur grandeur et leur tranquillité, un traitant avec l’Espagne, sans rompre avec la France. (1653) Ils étaient si puissants, que dans une guerre qu’ils eurent quelque temps après avec l’Angleterre, ils mirent en mer cent vaisseaux de ligne; et la victoire demeura souvent indécise entre Blake, l’amiral anglais, et Tromp, l’amiral de Hollande, qui étaient tous deux sur mer ce que les Condé et les Turenne étaient sur terre. La France n’avait pas en ce temps dix vaisseaux du cinquante pièces de canon qu’elle pût mettre un mer; sa marines anéantissait de jour en jour. Louis XIV se trouva donc, un 1653, maître absolu d’un royaume encore ébranlé des secousses qu’il avait reçues, rempli de désordres en tout genre d’administration, mais plein de ressources, n’ayant aucun allié, excepté la Savoie, pour faire une guerre offensive, et n’ayant plus d’ennemis étrangers que l’Espagne, qui était alors en plus mauvais état que la France. Tous les Français qui avaient fait la guerre civile étaient soumis, hors le prince de Condé et quelques-uns de ses partisans, dont un ou deux lui étaient demeurés fidèles par amitié et par grandeur d’âme, comme le comte de Coligny et Bouteville; et les autres, parce que la cour ne voulut pas les acheter assez chèrement. Condé, devenu général des armées espagnoles, ne put relever un parti qu’il avait affaibli lui-même par la destruction de leur infanterie aux journées de Rocroy et de Lens. Il combattait avec des troupes nouvelles, dont il n’était pas le maître, contre les vieux régiments français qui avaient appris à vaincre sous lui, et qui étaient commandés par Turenne. Le sort de Turenne et de Condé fut d’être toujours vainqueurs quand ils combattirent ensemble à la tête des Français, et d’être battus quand ils commandèrent les Espagnols. Turenne avait à peine sauvé les débris de l’armée d’Espagne à la bataille de Réthel, lorsque de général du roi de France il s’était fait le lieutenant du général espagnol: le prince de Condé eut le même sort devant Arras. (25 août 1654) L’archiduc et lui assiégeaient cette ville. Turenne les assiégea dans leur camp et força leurs lignes; les troupes de l’archiduc furent mises en fuite. Condé, avec deux régiments de Français et de Lorrains, soutint seul les efforts de l’armée de Turenne; et, tandis que l’archiduc fuyait, il battit le maréchal d’Hocquincourt, il repoussa le maréchal de La Ferté, et se retira victorieux, en couvrant la retraite des Espagnols vaincus. Aussi le roi d’Espagne lui écrivit ces propres paroles: « J’ai su que tout était perdu, et que vous avez tout conservé. » Il est difficile de dire ce qui fait perdre ou gagner les batailles; mais il est certain que Condé était un des grands hommes de guerre qui eussent jamais paru, et que l’archiduc et son conseil ne voulurent rien faire dans cette journée de ce que Condé avait proposé. Arras sauvé, les lignes forcées, et l’archiduc mis en fuite, comblèrent Turenne de gloire; et on observa que dans la lettre écrite au nom du roi au parlement(27) sur cette victoire, on y attribua le succès de toute la campagne au cardinal Mazarin, et qu’on ne fit pas même mention du nom de Turenne. Le cardinal s’était trouvé, en effet, à quelques lieues d’Arras avec le roi. Il était même entré dans le camp au siège de Stenay, que Turenne avait pris avant de secourir Arras. On avait tenu devant le cardinal des conseils de guerre. Sur ce fondement il s’attribua l’honneur des événements, et cette vanité lui donna un ridicule que toute l’autorité du ministère ne put effacer. Le roi ne se trouva point à la bataille d’Arras, et aurait pu y être: il était allé à la tranchée au siège de Stenay; mais le cardinal Mazarin ne voulut pas qu’il exposât davantage sa personne, à laquelle le repos de l’État et la puissance du ministre semblaient attachés. D’un côté Mazarin, maître absolu de la France et du jeune roi; de l’autre don Louis de Haro, qui gouvernait l’Espagne et Philippe IV, continuaient sous le nom de leurs maîtres cette guerre peu vivement soutenue. Il n’était pas encore question dans le monde du nom de Louis XIV, et jamais on n’avait parlé du roi d’Espagne. Il n’y avait alors qu’une tête couronnée en Europe qui eût une gloire personnelle: la seule Christine, reine de Suède, gouvernait par elle-même, et soutenait l’honneur du trône, abandonné ou flétri, ou inconnu dans les autres États. Charles Il, roi d’Angleterre, fugitif en France avec sa mère et son frère, y traînait ses malheurs et ses espérances. Un simple citoyen avait subjugué l’Angleterre, l’Écosse et l’Irlande. Cromwell, cet usurpateur digne de régner, avait pris le nom de protecteur, et non celui de roi, parce que les Anglais savaient jusqu’où les droits de leurs rois devaient s’étendre, et ne connaissaient pas quelles étaient les bornes de l’autorité d’un protecteur. Il affermit son pouvoir en sachant le réprimer à propos: il n’entreprit point sur les privilèges dont le peuple était jaloux; il ne logea jamais des gens de guerre dans la Cité de Londres; il ne mit aucun impôt dont on pût murmurer; il n’offensa point les yeux par trop de faste; il ne se permit aucun plaisir; il n’accumula point de trésors; il eut soin que la justice fût observée avec cette impartialité impitoyable, qui ne distingue point les grands des petits. Le frère de Pantaléon Sâ, ambassadeur de Portugal en Angleterre, ayant cru que sa licence serait impunie parce que la personne de son frère était sacrée, insulta des citoyens de Londres, et on fit assassiner un pour se venger de la résistance des autres; il fut condamné à être pendu. Cromwell, qui pouvait lui faire grâce, le laissa exécuter, et signa ensuite un traité avec l’ambassadeur. Jamais le commerce ne fut si libre ni si florissant; jamais l’Angleterre n’avait été si riche. Ses flottes victorieuses faisaient respecter son nom sur toutes les mers; tandis que Mazarin, uniquement occupé de dominer et de s’enrichir, laissait languir dans la France la justice, la commerce, la marine, et même les finances. Maître de la France, comme Cromwell l’était de l’Angleterre, après une guerre civile, il eût pu faire pour le pays qu’il gouvernait ce que Cromwell avait fait pour le sien; mais il était étranger, et l’âme de Mazarin qui n’avait pas la barbarie de celle de Cromwell, n’en avait pas aussi la grandeur. Toutes les nations de l’Europe qui avaient négligé l’alliance de l’Angleterre sous Jacques Ier, et sous Charles Ier, la briguèrent sous le protecteur. La reine Christine elle-même, quoiqu’elle eût détesté le meurtre de Charles Ier, entra dans l’alliance d’un tyran qu’elle estimait. Mazarin et don Louis de Haro prodiguèrent à l’envi leur politique pour s’unir avec le protecteur. Il goûta quelque temps la satisfaction de se voir courtisé par les deux plus puissants royaumes de la chrétienté. Le ministre espagnol lui offrait de l’aider à prendre Calais; Mazarin lui proposait d’assiéger Dunkerque, et de lui remettre cette ville. Cromwell avait à choisir entre les clefs de la France et celle de la Flandre. Il fut beaucoup sollicité aussi par Condé; mais il ne voulut point négocier avec un prince qui n’avait plus pour lui que son nom, et qui était sans parti en France, et sans pouvoir chez les Espagnols. Le protecteur se détermina pour la France, mais sans faire de traité particulier, et sans partager des conquêtes par avance: il voulait illustrer son usurpation par de plus grandes entreprises. Son dessein était d’enlever le Mexique aux Espagnols; mais ils furent avertis à temps. Les amiraux de Cromwell leur prirent du moins la Jamaïque (mai 1655), île que les Anglais possèdent encore, et qui assure leur commerce dans le Nouveau-Monde. Ce ne fut qu’après l’expédition de la Jamaïque que Cromwell signa son traité avec le roi de France, mais sans faire encore mention de Dunkerque. Le protecteur traita d’égal à égal; il força le roi à lui donner le titre de frère dans ses lettres. (8 novembre 1655) Son secrétaire signa avant le plénipotentiaire de France, dans la minute du traité qui resta en Angleterre; mais il traita véritablement en supérieur, en obligeant le roi de France de faire sortir de ses États Charles II et le duc d’York, petit-fils de Henri IV, à qui la France devait un asile. On ne pouvait faire un plus grand sacrifice de l’honneur à la fortune. Tandis que Mazarin faisait ce traité, Charles II lui demandait une de ses nièces en mariage. Le mauvais état de ses affaires, qui obligeait ce prince à cette démarche, fut ce qui lui attira un refus. On a même soupçonné le cardinal d’avoir voulu marier au fils de Cromwell celle qu’il refusait au roi d’Angleterre. Ce qui est sûr, c’est que, lorsqu’il vit ensuite le chemin du trône moins fermé à Charles II, il voulut renouer ce mariage; mais il fut refusé à son tour. La mère de ces deux princes, Henriette de France, fille de Henri le Grand, demeurée en France sans secours, fut réduite à conjurer le cardinal d’obtenir au moins de Cromwell qu’on lui payât son douaire. C’était le comble des humiliations les plus douloureuses, de demander une subsistance à celui qui avait versé le sang de son mari sur un échafaud. Mazarin fit de faibles instances en Angleterre au nom de cette reine, et lui annonça qu’il n’avait rien obtenu. Elle resta à Paris dans la pauvreté, et dans la honte d’avoir imploré la pitié de Cromwell, tandis que ses enfants allaient dans l’armée du Condé et du don Juan d’Autriche apprendre le métier de la guerre contre la France qui les abandonnait. Les enfants du Charles Ier, chassés de France, se réfugièrent un Espagne. Les ministres espagnols éclatèrent dans toutes les cours, et surtout à Rome, du vive voix et par écrit, contre un cardinal qui sacrifiait, disaient-ils, les lois divines et humaines, l’honneur et la religion, au meurtrier d’un roi, et qui chassait de France Charles II et le duc d’York, cousins du Louis XIV, pour plaire au bourreau de leur père. Pour toute réponse aux cris des Espagnols, on produisit les offres qu’ils avaient faites eux-mêmes au protecteur. La guerre continuait toujours en Flandre avec des succès divers. Turenne, ayant assiégé Valenciennes avec le maréchal de La Ferté, éprouva le même revers que Condé avait essuyé devant Arras. Le prince, secondé alors du don Juan d’Autriche, plus digne de combattre à ses côtés que n’était l’archiduc, força les lignes du maréchal de La Ferté, le fit prisonnier, et délivra Valenciennes. Turenne fit ce que Condé avait fait dans une déroute pareille. (17 juillet 1656) Il sauva l’armée battue, et fit tête partout à l’ennemi; il alla même, un mois après, assiéger et prendre la petite ville de La Capelle: c’était peut-être la première fois qu’une armée battue avait osé faire un siège. Cette marche de Turenne, si estimée, après laquelle il prit La Capelle, fut éclipsée par une marche plus belle encore du prince du Condé (avril 1657). Turenne assiégeait à peine Cambrai, que Condé suivi de deux mille chevaux, perça à travers l’armée des assiégeants; et avant renversé tout ce qui voulait l’arrêter, il se jeta dans la ville(28). Les citoyens reçurent à genoux leur libérateur. Ainsi ces deux hommes opposés l’un à l’autre déployaient les ressources de leur génie. On les admirait dans leurs retraites comme dans leurs victoires, dans leur bonne conduite et dans leurs fautes mêmes, qu’ils savaient toujours réparer. Leurs talents arrêtaient tour à tour les progrès de l’une et de l’autre monarchie; mais le désordre des finances en Espagne et en France était encore un plus grand obstacle à leurs succès. La ligue faite avec Cromwell donna enfin à la France une supériorité plus marquée: d’un côté, l’amiral Blake alla brûler les galions d’Espagne auprès des îles Canaries, et leur fit perdre les seuls trésors avec lesquels la guerre pouvait se soutenir; de l’autre, vingt vaisseaux anglais vinrent bloquer le port de Dunkerque, et six mille vieux soldats, qui avaient fait la révolution d’Angleterre, renforcèrent l’armée de Turenne. Alors Dunkerque, la plus importante place de la Flandre, fut assiégée par mer et par terre. Condé et don Juan d’Autriche, ayant ramassé toutes leurs forces, se présentèrent pour la secourir. L’Europe avait les yeux sur cet événement. Le cardinal Mazarin mena Louis XIV auprès du théâtre de la guerre sans lui permettre d’y monter, quoiqu’il eût près de vingt ans. Ce prince se tint dans Calais. Ce fut là que Cromwell lui envoya une ambassade fastueuse, à la tête de laquelle était son gendre, le lord Falconbridge. Le roi lui envoya le duc de Créqui et Mancini, duc de Nevers, neveu du cardinal, suivis de deux cents gentilshommes. Mancini présenta au protecteur une lettre du cardinal. Cette lettre est remarquable; Mazarin lui dit « qu’il est affligé de ne pouvoir lui rendre en personne les respects dus au plus grand homme du monde. » C’est ainsi qu’il parlait à l’assassin du gendre de Henri IV, et de l’oncle de Louis XIV, son maître. Cependant le prince maréchal de Turenne attaqua l’armée d’Espagne, ou plutôt l’armée de Flandre, près des Dunes. Elle était commandée par don Juan d’Autriche, fils de Philippe IV et d’une comédienne(29), et qui devint deux ans après beau-frère de Louis IV. Le prince de Condé était dans cette armée mais il ne commandait pas: ainsi, il ne fut pas difficile à Turenne de vaincre. Les six mille Anglais contribuèrent à la victoire, elle fut complète (14 juin 1658). Les deux princes d’Angleterre, qui furent depuis rois(30), virent leurs malheurs augmentés dans cette journée par l’ascendant de Cromwell. Le génie du grand Condé ne put rien contre les meilleures troupes de France et d’Angleterre. L’armée espagnole fut détruite. Dunkerque se rendit bientôt après. Le roi accourut avec son ministre pour voir passer la garnison. Le cardinal ne laissa paraître Louis XIV ni comme guerrier ni comme roi; il n’avait point d’argent à distribuer aux soldats; à peine était-il servi: il allait manger chez Mazarin ou chez le maréchal du Turenne quand il était à l’armée. Cet oubli de la dignité royale n’était pas dans Louis XIV l’effet du mépris pour le faste mais celui du dérangement et de ses affaires, et du soin que le cardinal avait de réunir pour soi-même la splendeur et l’autorité. Louis n’entra dans Dunkerque que pour la rendre au lord Lockhart, ambassadeur du Cromwell. Mazarin essaya si par quelque finesse il pourrait éluder le traité, et ne pas remettre la place: mais Lockhart menaça, et la fermeté anglaise l’emporta sur l’habileté italienne. Plusieurs personnes ont assuré que le cardinal, qui s’était attribué l’événement d’Arras, voulut engager Turenne à lui céder encore l’honneur de la bataille des Dunes. Du Bec-Crépin, comte du Moret, vint, dit-on, de la part du ministre, proposer au général d’écrire une lettre par laquelle il parût que le cardinal avait arrangé lui-même tout le plan des opérations. Turenne reçut avec mépris ces insinuations, et ne voulut point donner un aveu qui eût produit la honte d’un général d’armée et le ridicule d’un homme d’Église. Mazarin, qui avait eu cette faiblesse, eut celle de rester brouillé jusqu’à sa mort avec Turenne. Au milieu de ce premier triomphe le roi tomba malade à Calais, et fut plusieurs jours à la mort. Aussitôt tous les courtisans se tournèrent vers son fière Monsieur. Mazarin prodigua les ménagements, les flatteries, et les promesses, au maréchal Du Plessis-Praslin, ancien gouverneur de ce jeune prince, et au comte de Guiche, son favori. Il se forma dans Paris une cabale assez hardie pour écrire à Calais contre le cardinal. Il prit ses mesures pour sortir du royaume, et pour mettre à couvert ses richesses immenses. Un empirique d’Abbeville guérit le roi avec du vin émétique que les médecins de la cour regardaient comme un poison. Ce bonhomme s’asseyait sur le lit du roi, et disait: « Voilà un garçon bien malade, mais il n’en mourra pas. » Dès qu’il fut convalescent, le cardinal exila tous ceux qui avaient cabalé contre lui. (13 septembre 1658 ) Peu de mois après, mourut Cromwell, à l’âge du cinquante-cinq ans(31), au milieu des projets qu’il faisait pour l’affermissement de sa puissance et pour la gloire de sa nation. Il avait humilié la Hollande, imposé les conditions d’un traité au Portugal, vaincu l’Espagne, et forcé la France à briguer son alliance. Il avait dit depuis peu, en apprenant avec quelle hauteur ses amiraux s’étaient conduits à Lisbonne: « Je veux qu’on respecte la république anglaise autant qu’on a respecté autrefois la république romaine. » Les médecins lui annoncèrent la mort. Je ne sais s’il est vrai qu’il fit dans ce moment l’enthousiaste et le prophète, et s’il leur répondit que Dieu ferait un miracle en sa faveur. Thurloe, son secrétaire, prétend qu’il leur dit La nature peut plus que les médecins. Ces mots ne sont pas d’un prophète, mais d’un homme très sensé. Il se peut qu’étant convaincu que les médecins pouvaient se tromper, il voulût, un cas qu’il en réchappât, se donner auprès du peuple la gloire d’avoir prédit sa guérison, et rendre par là sa personne plus respectable, et même plus sacrée. Il fut enterré un monarque légitime, et laissa dans l’Europe la réputation d’un homme intrépide, tantôt fanatique, tantôt fourbe, et d’un usurpateur qui avait su régner. Le chevalier Temple prétend que Cromwell avait voulu, avant sa mort, s’unir avec l’Espagne contre la France, et se faire donner Calais avec le secours des Espagnols, comme il avait eu Dunkerque par les mains des Français. Rien n’était plus dans son caractère et dans sa politique. Il eût été l’idole du peuple anglais, un dépouillant ainsi l’une après l’autre deux nations que la sienne haïssait également. La mort renversa ses grands desseins, sa tyrannie, et la grandeur de l’Angleterre. Il est à remarquer qu’on porta le deuil de Cromwell à la cour de France, et que Mademoiselle fut la seule qui ne rendit point cet hommage à la mémoire du meurtrier d’un roi son parent. Nous avons vu déjà(32) que Richard Cromwell succéda paisiblement et sans contradiction au protectorat de son père, comme un prince de Galles aurait succédé à un roi d’Angleterre. Richard fit voir que du caractère d’un seul homme dépend souvent la destinée de l’État. Il avait un génie bien contraire à celui d’Olivier Cromwell, toute la douceur des vertus civiles, et rien de cette intrépidité féroce qui sacrifie tout à ses intérêts. Il eût conservé l’héritage acquis par les travaux de son père, s’il eût voulu faire tuer trois ou quatre principaux officiers de l’armée qui s’opposaient à son élévation. Il aima mieux se démettre du gouvernement que de régner par des assassinats; il vécut particulier et même ignoré, jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dix ans, dans le pays dont il avait été quelques jours le souverain. Après sa démission du protectorat, il voyagea en France: on sait qu’à Montpellier le prince de Conti, frère du grand Condé, en lui parlant sans le connaître, lui dit un jour: « Olivier Cromwell était un grand homme; mais son fils Richard est un misérable de n’avoir pas su jouir du fruit des crimes de son père. » Cependant ce Richard vécut heureux, et son père n’avait jamais connu le bonheur. Quelque temps auparavant la France vit un autre exemple bien plus mémorable du mépris d’une couronne. Christine, reine de Suède, vint à Paris. On admira en elle une jeune reine, qui à vingt-sept ans avait renoncé à la souveraineté dont elle était digne, pour vivre libre et tranquille. Il est honteux aux écrivains protestants d’avoir osé dire, sans la moindre preuve, qu’elle ne quitta sa couronne que parce qu’elle ne pouvait plus la garder. Elle avait formé ce dessein dès l’âge de vingt ans et l’avait laissé mûrir sept années. Cette résolution si supérieure aux idées vulgaires, et si longtemps méditée, devait fermer la bouche à ceux qui lui reprochaient de la légèreté et une abdication involontaire. L’un de ces deux reproches détruisait l’autre: mais il faut toujours que ce qui est grand soit attaqué par les petits esprits. Pour connaître le génie unique de cette reine, on n’a qu’à lire ses lettres. Elle dit dans celle qu’elle écrivit à Chanut, autrefois ambassadeur de France auprès d’elle: « J’ai possédé sans faste, je quitte avec facilité. Après cela ne craignez pas pour moi; mon bien n’est pas au pouvoir de la fortune. » Elle écrivit au prince de Condé: « Je me tiens autant honorée par votre estime que par la couronne que j’ai portée. Si, après l’avoir quittée, vous m’en jugez moins digne, j’avouerai que le repos que j’ai tant souhaité me coûte cher; mais je ne me repentirai pourtant point de l’avoir acheté au prix d’une couronne, et je ne noircirai jamais une action qui m’a semblé si belle par un lâche repentir; et s’il arrive que vous condamniez cette action, je vous dirai pour toute excuse que je n’aurais pas quitté les biens que la fortune m’a donnés, si je les eusse crus nécessaires à ma félicité, et que j’aurais prétendu à l’empire du monde, si j’eusse été aussi assurée d’y réussir, ou de mourir, que le serait le grand Condé. » Telle était l’âme de cette personne si singulière; tel était son style dans notre langue, qu’elle avait parlée rarement. Elle savait huit langues; elle avait été disciple et amie de Descartes, qui mourut à Stockholm, dans son palais, après n’avoir pu obtenir seulement une pension en France, où ses ouvrages furent même proscrits pour les seules bonnes choses qui y fussent. Elle avait attiré en Suède tous ceux qui pouvaient l’éclairer. Le chagrin de n’en trouver aucun parmi ses sujets l’avait dégoûtée de régner sur un peuple qui n’était que soldat. Elle crut qu’il valait mieux vivre avec des hommes qui pensent que de commander à des hommes sans lettre ou sans génie. Elle avait cultivé tous les arts dans un climat où ils étaient alors inconnus. Son dessein était d’aller se retirer au milieu d’eux en Italie. Elle ne vint en France que pour y passer, parce que ces arts ne commençaient qu’à y naître. Son goût la fixait à Rome. Dans cette vue elle avait quitté la religion luthérienne pour la catholique; indifférente pour l’une et pour l’autre, elle ne fit point scrupule de se conformer un apparence aux sentiments du peuple chez lequel elle voulut passer sa vie. Elle avait quitté son royaume un 1614, et fait publiquement à Inspruck la cérémonie de son abjuration. Elle plut à la cour de France, quoiqu’il ne s’y trouvât pas une femme dont le génie pût atteindre au sien. Le roi la vit, et lui rendit de grands honneurs; mais il lui parla à peine. Élevé dans l’ignorance, le bon sens avec lequel il était né le rendait timide. La plupart dus femmes et des courtisans n’observèrent autre chose dans cette reine philosophe, sinon qu’elle n’était pas coiffée à la française, et qu’elle dansait mal. Les sages ne condamnèrent dans elle que le meurtre de Monaldeschi, son écuyer, qu’elle fit assassiner à Fontainebleau dans un second voyage. De quelque faute qu’il fût coupable envers elle, ayant renoncé à la royauté, elle devait demander justice, et non se la faire. Ce n’était pas une reine qui punissait un sujet; c’était une femme qui terminait une galanterie par un meurtre; c’était un Italien qui en faisait assassiner un autre par l’ordre d’une Suédoise dans un palais d’un roi de France. Nul ne doit être mis à mort que par les lois. Christine, en Suède, n’aurait eu le droit de faire assassiner personne; et certes ce qui eût été un crime à Stockholm n’était pas permis à Fontainebleau. Ceux qui ont justifié cette action méritent de servir de pareils maîtres. Cette honte et cette cruauté ternirent la philosophie de Christine, qui lui avait fait quitter un trône. Elle eût été punie en Angleterre, et dans tous les pays où les lois règnent: mais la France ferma les yeux à cet attentat contre l’autorité du roi, contre le droit des nations, et contre l’humanité(33). Après la mort de Cromwell, et la déposition de son fils, l’Angleterre resta un an dans la confusion de l’anarchie. Charles Gustave, à qui la reine Christine avait donné le royaume de Suède se faisait redouter dans le Nord et dans l’Allemagne. L’empereur Ferdinand III était mort en 1657; son fils Léopold, âgé de dix-sept ans, déjà roi de Hongrie et de Bohême, n’avait point été élu roi des Romains du vivant de son père. Mazarin voulut essayer de faire Louis XIV empereur. Ce dessein était chimérique; il eût fallu ou forcer les électeurs ou les séduire. La France n’était ni assez forte pour ravir l’empire, ni assez riche pour l’acheter; aussi les premières ouvertures, faites à Francfort par le maréchal de Grammont et par Lyonne, furent-elles abandonnées aussitôt que proposées. Léopold fut élu. Tout ce que put la politique de Mazarin, ce fut de faire une ligue avec des princes allemands pour l’observation des traités de Munster, et pour donner un frein à l’autorité de l’empereur sur l’empire (auguste 1658). La France, après la bataille des Dunes, était puissante au dehors par la gloire de ses armes, et par l’état où étaient réduites les outres nations: mais le dedans souffrait; il était épuisé d’argent; on avait besoin de la paix. Les nations, dans les monarchies chrétiennes, n’ont presque jamais d’intérêt aux guerres de leurs souverains. Des armées mercenaires, levées par ordre d’un ministre, et conduites par un général qui obéit en aveugle à ce ministre, font plusieurs campagnes ruineuses, sans que les rois au nom desquels elles combattent aient l’espérance ou même le dessein de ravir tout le patrimoine l’un de l’autre. Le peuple vainqueur ne profite jamais des dépouilles du peuple vaincu: il paye tout; il souffre dans la prospérité des armes, comme dans l’adversité; et la paix lui est presque aussi nécessaire, après la plus grande victoire, que quand les ennemis ont pris ses places frontières. Il fallait deux choses au cardinal pour consommer heureusement son ministère faire la paix, et assurer le repos de l’État par le mariage du roi. Les cabales pendant sa maladie lui faisaient sentir combien un héritier du trône était nécessaire à la grandeur du ministre. Toutes ces considérations le déterminèrent à marier Louis XIV promptement. Deux partis se présentaient, la fille du roi d’Espagne et la princesse de Savoie. Le coeur du roi avait pris un autre engagement; il aimait éperdument Mlle Mancini, l’une des nièces du cardinal; né avec un coeur tendre et de la fermeté dans ses volontés, plein de passion et sans expérience, il aurait pu se résoudre à épouser sa maîtresse. Mme de Motteville, favorite de la reine mère, dont les Mémoires ont un grand air de vérité, prétend que Mazarin fut tenté de laisser agir l’amour du roi, et de mettre sa nièce sur le trône. Il avait déjà marié une autre nièce au prince de Conti, une au duc de Mercoeur: celle que Louis XIV aimait avait été demandée en mariage par le roi d’Angleterre. C’étaient autant de titres qui pouvaient justifier son ambition. Il pressentit adroitement la reine mère: « Je crains bien, lui dit-il, que le roi ne veuille trop fortement épouser ma nièce. » La reine, qui connaissait le ministre, comprit qu’il souhaitait ce qu’il feignait de craindre. Elle lui répondit avec la hauteur d’une princesse du sang d’Autriche, fille, femme, et mère de roi, et avec l’aigreur que lui inspirait depuis quelque temps un ministre qui affectait de ne plus dépendre d’elle. Elle lui dit: « si le roi était capable de cette indignité, je me mettrais avec mon second fils à la tête de toute la nation contre le roi et contre vous. » Mazarin ne pardonna jamais, dit-on, cette réponse à la reine; mais il prit le parti sage de penser comme elle: il se fit lui-même un honneur et un mérite de s’opposer à la passion de Louis XIV. Son pouvoir n’avait pas besoin d’une reine de son sang pour appui. Il craignait même le caractère de sa nièce; et il crut affermir encore la puissance de son ministère, en fuyant la gloire dangereuse d’élever trop sa maison. Dès l’année 1656 il avait envoyé Lyonne en Espagne solliciter la paix, et demander l’infante; mais don Louis de Haro, persuadé que, quelque faible que fût l’Espagne, la France ne l’était pas moins, avait rejeté les offres du cardinal. L’infante, fille du premier lit, était destinée au jeune Léopold. Le roi d’Espagne, Philippe IV, n’avait alors de son second mariage qu’un fils, dont l’enfance malsaine faisait craindre pour sa vie. On voulait que l’infante, qui pouvait être héritière de tant d’États, portât ses droits dans la maison d’Autriche, et non dans une maison ennemie: mais enfin Philippe IV ayant eu un autre fils, don Philippe Prosper, et sa femme étant encore enceinte, le danger de donner l’infante au roi de France lui parut moins grand, et la bataille des Dunes lui rendit la paix nécessaire. Les Espagnols promirent l’infante, et demandèrent une suspension d’armes. Mazarin et don Louis se rendirent sur les frontières d’Espagne et de France, dans l’île des Faisans (1659). Quoique le mariage d’un roi de France et la paix générale fussent l’objet de leurs conférences, cependant plus d’un mois se passa à arranger les difficultés sur la préséance, et à régler des cérémonies. Les cardinaux se disaient égaux aux rois, et supérieurs aux autres souverains. La France prétendait avec plus de justice la prééminence sur les autres puissances. Cependant don Louis de Haro mit une égalité parfaite entre Mazarin et lui, entre la France et l’Espagne. Les conférences durèrent quatre mois. Mazarin et don Louis y déployèrent toute leur politique: celle du cardinal était la finesse; celle de don Louis, la lenteur. Celui-ci ne donnait presque jamais de paroles, et celui-là en donnait toujours d’équivoques. Le génie du ministre italien était de vouloir surprendre; celui de l’espagnol était de s’empêcher d’être surpris. On prétend qu’il disait du cardinal: « Il a un grand défaut en politique, c’est qu’il veut toujours tromper. » Telle est la vicissitude des choses humaines, que de ce fameux traité des Pyrénées il n’y a pas deux articles qui subsistent aujourd’hui. Le roi de France garda le Roussillon, qu’il aurait toujours conservé sans cette paix mais à l’égard de la Flandre, la monarchie espagnole n’y a plus rien. La France était alors l’amie nécessaire du Portugal; elle ne l’est plus: tout est changé. Mais si don Louis de Haro avait dit que le cardinal Mazarin savait tromper, on a dit depuis qu’il savait prévoir. Il méditait dès longtemps l’alliance des maisons de France et d’Espagne. On cite cette fameuse lettre de lui, écrite pendant les négociations de Munster: « si le roi très chrétien pouvait avoir les Pays-Bas et la Franche-Comté en dot, en épousant l’infante, alors nous pourrions aspirer à la succession d’Espagne, quelque renonciation qu’on fît faire à l’infante: et ce ne serait pas une attente fort éloignée, puisqu’il n’y a que la vie du prince son frère qui l’en pût exclure. » Ce prince était alors Balthasar, qui mourut en 1649(34). Le cardinal se trompait évidemment en pensant qu’on pourrait donner les Pays-Bas et la Franche-Comté en mariage à l’infante. On ne stipula pas une seule ville pour sa dot. Au contraire, on rendit à la monarchie espagnole des villes considérables qu’on avait conquises, comme Saint-Omer, Ypres, Menin, Oudenarde, et d’autres places. On en garda quelques-unes. Le cardinal ne se trompa point en croyant que la renonciation serait un jour inutile; mais ceux qui lui font l’honneur de cette prédiction, lui font donc prévoir que le prince don Balthasar mourrait en 1649; qu’ensuite les trois enfants du second mariage seraient enlevés au berceau; que Charles, le cinquième de tous ces enfants mâles, mourrait sans postérité; et que ce roi autrichien ferait un jour un testament en faveur d’un petit-fils de Louis XIV. Mais enfin le cardinal Mazarin prévit ce que vaudraient des renonciations, en cas que la postérité mâle de Philippe IV s’éteignit; et des événements étranges l’ont justifié après plus de cinquante années(35). Marie-Thérèse, pouvant avoir pour dot les villes que la France rendait, n’apporta, par son contrat de mariage, que cinq cent mille écus d’or au soleil; il en coûta davantage au roi pour l’aller recevoir sur la frontière. Ces cinq cent mille écus, valant alors deux millions cinq cent mille livres, furent pourtant le sujet de beaucoup de contestations entre les deux ministres. Enfin la France n’en reçut jamais que cent mille francs. Loin que ce mariage apportât aucun autre avantage, présent et réel, que celui de la paix, l’infante renonça à tous les droits qu’elle pourrait jamais avoir sur aucune des terres de son père; et Louis XIV ratifia cette renonciation de la manière la plus solennelle, et la fit ensuite enregistrer au parlement. Ces renonciations et ces cinq cent mille écus de dot semblaient être les clauses ordinaires des mariages des infantes d’Espagne avec les rois de France. La reine Anne d’Autriche, fille de Philippe III, avait été mariée à Louis XIII à ces mêmes conditions; et quand on avait donné Isabelle, fille de Henri le Grand, à Philippe IV, roi d’Espagne, on n’avait pas stipulé plus de cinq cent mille écus d’or pour sa dot, dont même on ne lui paya jamais rien; de sorte qu’il ne paraissait pas qu’il y eût alors aucun avantage dans ces grands mariages: on n’y voyait que des filles de rois mariées à des rois, ayant à peine un présent de noces. Le duc de Lorraine, Chartes IV, de qui la France et l’Espagne avaient beaucoup à se plaindre, ou plutôt qui avait beaucoup à se plaindre d’elles, fit compris dans le traité, mais en prince malheureux qu’on punissait, parce qu’il ne pouvait se faire craindre. La France lui rendit ses États, en démolissant Nancy, et en lui défendant d’avoir des troupes. Don Louis de Haro obligea le cardinal Mazarin à faire recevoir en grâce le prince de Condé, en menaçant de lui laisser en souveraineté Rocroy, le Catelet, et d’autres places dont il était en possession. Ainsi la France gagna à la fois ces villes et le grand Condé. Il perdit sa charge de grand maître de la maison du roi, qu’on donna ensuite à son fils, et ne revint presque qu’avec sa gloire. Chartes II, roi titulaire d’Angleterre, plus malheureux alors que le duc de Lorraine, vint près des Pyrénées, où l’on traitait cette paix, n’implora le secours de don Louis et de Mazarin. Il se flattait que leurs rois, ses cousins germains, réunis, oseraient enfin venger une cause commune à tous les souverains, puisque enfin Cromwell n’était plus; il ne put seulement obtenir une entrevue, ni avec Mazarin, ni avec don Louis. Lockhart, cet ambassadeur de la république d’Angleterre, était à Saint-Jean de Luz; il se faisait respecter encore, même après la mort du protecteur; et les deux ministres, dans la crainte de choquer cet Anglais, refusèrent de voir Chartes II. Ils pensaient que son rétablissement était impossible, et que toutes les factions anglaises, quoique divisées entre elles, conspiraient également à ne jamais reconnaître de rois. Ils se trompèrent tous deux: la fortune fit, peu de mois après, ce que ces deux ministres auraient pu avoir la gloire d’entreprendre. Charles fut rappelé dans ses États par les Anglais, sans qu’un seul potentat de l’Europe se fût jamais mis en devoir, ni d’empêcher le meurtre du père, ni de servir au rétablissement du fils. Il fut reçu dans les plaines de Douvres par vingt mille citoyens, qui se jetèrent à genoux devant lui. Des vieillards qui étaient de ce nombre m’ont dit que presque tout le monde fondait en larmes. Il n’y eut peut-être jamais de spectacle plus touchant, ni de révolution plus subite (juin 1660). Ce changement se fit en bien moins de temps que le traité des Pyrénées ne fut conclu; et Charles II était déjà paisible possesseur de l’Angleterre que Louis XIV n’était pas même encore marié par procureur. (Août 1660) Enfin le cardinal Mazarin ramena le roi et la nouvelle reine à Paris. Un père qui aurait marié son fils sans lui donner l’administration de son bien, n’en eût pas usé autrement que Mazarin; il revint plus puissant et plus jaloux de sa puissance, et même des honneurs, que jamais. Il exigea et il obtint que le parlement vînt le haranguer par députés. C’était une chose sans exemple dans la monarchie; mais ce n’était pas une trop grande réparation du mal que le parlement lui avait fait. Il ne donna plus la main aux princes du sang, en lieu tiers, comme autrefois. Celui qui avait traité don Louis de Haro en égal, voulut traiter le grand Condé en inférieur. Il marchait alors avec en faste royal, ayant, outre ses gardes, une compagnie de mousquetaires, qui est aujourd’hui la seconde compagnie des mousquetaires du roi. On n’eut plus auprès de lui un accès libre: si quelqu’un était assez mauvais courtisan pour demander une grâce au roi, il était perdu. La reine mère, si longtemps protectrice obstinée de Mazarin contre la France, resta sans crédit dès qu’il n’eut plus besoin d’elle. Le roi, son fils, élevé dans une soumission aveugle pour ce ministre, ne pouvait secouer le joug qu’elle lui avait imposé, aussi bien qu’à elle-même; elle respectait son ouvrage, et Louis XIV n’osait pas encore régner du vivant de Mazarin. Un ministre est excusable du mal qu’il fait, lorsque le gouvernail de l’État est forcé dans sa main par les tempêtes; mais dans le calme il est coupable de tout le bien qu’il ne fait pas. Mazarin ne fit de bien qu’à lui, et à sa famille par rapport à lui. Huit années de puissance absolue et tranquille, depuis son dernier retour jusqu’à sa mort, ne furent marquées par aucun établissement glorieux ou utile; car le collège des Quatre-Nations ne fut que l’effet de son testament. Il gouvernait les finances comme l’intendant d’un seigneur obéré. Le roi demandait quelquefois de l’argent à Fouquet qui lui répondait: « Sire, il n’y a rien dans les coffres de Votre Majesté; mais monsieur le cardinal vous en prêtera. » Mazarin était riche d’environ deux cents millions, à compter comme on fait aujourd’hui. Plusieurs Mémoires disent qu’il en amassa une partie par des moyens trop au dessous de la grandeur de sa place. Ils rapportent qu’il partageait avec les armateurs les profits de leurs courses: c’est ce qui ne fut jamais prouvé; mais les Hollandais l’en soupçonnèrent, et ils n’auraient pas soupçonné le cardinal de Richelieu. On dit qu’en mourant il eut des scrupules, quoique au dehors il montrât du courage. Du moins il craignit pour ses biens, et il en fit au roi une donation entière, croyant que le roi les lui rendrait. Il ne se trompa point; le roi lui remit la donation au bout de trois jours. Enfin il mourut (9 mars 1661); et il n’y eut que le roi qui semblât le regretter, car ce prince savait déjà dissimuler. Le joug commençait à lui peser; il était impatient de régner. Cependant il voulut paraître sensible à une mort qui le mettait en possession de son trône. Louis XIV et la cour portèrent le deuil du cardinal Mazarin, honneur peu ordinaire, et que Henri IV avait fait à la mémoire de Gabrielle d’Estrées. On n’entreprendra pas ici d’examiner si le cardinal Mazarin a été un grand ministre ou non: c’est à ses actions de parler et à la postérité de juger. Le vulgaire suppose quelquefois une étendue d’esprit prodigieuse, et un génie presque divin, dans ceux qui ont gouverné des empires avec quelque succès. Ce n’est point une pénétration supérieure qui fait les hommes d’État, c’est leur caractère. Les hommes, pour peu qu’ils aient de bon sens, voient tous à peu près leurs intérêts. Un bourgeois d’Amsterdam ou de Berne en sait sur ce point autant que Séjan, Ximénès, Buckingham, Richelieu, ou Mazarin mais notre conduite et nos entreprises dépendent uniquement de la trempe de notre âme, et nos succès dépendent de la fortune. Par exemple, si un génie tel que le pape Alexandre VI, ou Borgia son fils, avait eu la Rochelle à prendre, il aurait invité dans son camp les principaux chefs, sous un serment sacré, et se serait défait d’eux; Mazarin serait entré dans la ville deux ou trois ans plus tard, en gagnant et en divisant les bourgeois; don Louis de Haro n’eût pas hasardé l’entreprise. Richelieu fit une digue sur la mer, à l’exemple d’Alexandre, et entra dans la Rochelle en conquérant; mais une marée un peu forte, ou un peu plus de diligence de la part des Anglais, délivraient la Rochelle, et faisaient passer Richelieu pour un téméraire. On peut juger du caractère des hommes par leurs entreprises. On peut bien assurer que l’âme de Richelieu respirait la hauteur et la vengeance; que Mazarin était sage, souple, et avide de biens. Mais pour connaître à quel point un ministre a de l’esprit, il faut ou l’entendre souvent parler, ou lire ce qu’il a écrit. Il arrive souvent parmi les hommes d’État ce qu’on voit tous les jours parmi les courtisans; celui qui a le plus d’esprit échoue, et celui qui a dans le caractère plus de patience, de force, de souplesse, et de suite, réussit. En lisant les Lettres du cardinal Mazarin, et les Mémoires du cardinal de Retz, on voit aisément que Retz était le génie supérieur. Cependant Mazarin fut tout-puissant, et Retz fut accablé. Enfin il est très vrai que, pour faire un puissant ministre, il ne faut souvent qu’un esprit médiocre, de bon sens, et de la fortune; mais pour être un bon ministre, il faut avoir pour passion dominante l’amour du bien public. Le grand homme d’État est celui dont il reste de grands monuments utiles à la patrie. Le monument qui immortalise le cardinal Mazarin est l’acquisition
de l’Alsace. Il donna cette province à la France dans le temps que
la France était déchaînée contre lui; et, par
une fatalité singulière, il fit plus de bien au royaume lorsqu’il
y était persécuté que dans la tranquillité
d’une puissance absolue.
|