OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE LE SIÈCLE DE LOUIS XIV.
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CATALOGUE DES ÉCRIVAINS. (SUITE)
A.B.C.D.E.F.G.H.J.L.M.N.O.P.Q.R.S.T.V.
MusiciensPeintresSculpteurs, Architectes, Graveurs

LABADIE. Voy. ABADIE. 

LABBE (Philippe), né à Bourges, en 1607, jésuite. Il a rendu de grands services à l’histoire. On a de lui soixante et seize ouvrages. Mort en 1667. 

LA BRUYÈRE (Jean de), né à Dourdan, en 1644. Il est certain qu’il peignit dans ses Caractères des personnes connues et considérables. Son livre a fait beaucoup de mauvais imitateurs. Ce qu’il dit à la fin contre les athées est estimé; mais quand il se mêle de théologie, il est au-dessous même des théologiens. Mort en 1696. 

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Jean de La Bruyère (1645-1696).
Peinture anonyme. (Base Joconde du Ministère de la Culture
)

LA CHAMBRE (Marin Cureau de), né au Mans, en 1594. L’un des premiers membres de l’Académie française, et ensuite de celle des sciences: mort en 1669. Lui, et son fils, curé de Saint-Barthélemy, et académicien, ont eu de la réputation. 

LA CHAPELLE (Jean de), receveur général des finances, auteur de quelques tragédies qui eurent du succès en leur temps. Il était un de ceux qui tâchaient d’imiter Racine; car Racine forma, sans le vouloir, une école, comme les grands peintres. Ce fut un Raphaël qui ne fit point de Jules Romain: mais au moins ses premiers disciples écrivirent avec quelque pureté de langage; et, dans la décadence qui a suivi, on a vu de nos jours des tragédies entières où il n’y a pas douze vers de suite dans lesquels il n’y ait des fautes grossières. Voilà d’où l’on est tombé, et à quels excès on est parvenu après avoir eu de si grands modèles. Mort en 1723. 

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Jean de La Chapelle (1655-1723).
Peinture anonyme. (Base Joconde du Ministère de la Culture
)

LA CHAUSSÉE. Voy. NIVELLE. 

LA CROZE (Mathurin Veissière de), né à Nantes, en 1661, bénédictin à Paris. Sa liberté de penser, et un prieur contraire à cette liberté, lui firent quitter son ordre et sa religion. C’était une bibliothèque vivante, et sa mémoire était un prodige. Outre les choses utiles et agréables qu’il savait, il en avait étudié d’autres qu’on ne peut savoir, comme l’ancienne langue égyptienne. Il y a de lui un ouvrage estimé, c’est le Christianisme des Indes. Ce qu’on y trouve de plus curieux, c’est que les bramins croient l’unité d’un Dieu, en laissant les idoles aux peuples. La fureur d’écrire est telle, qu’on a écrit la vie de cet homme en un volume aussi gros que la Vie d’Alexandre. Ce petit extrait, encore trop long, aurait suffi. Mort à Berlin en 1739. 

LA FARE (Charles-Auguste, marquis de), connu par ses Mémoires et par quelques vers agréables. Son talent pour la poésie ne se développa qu’à l’âge de près de soixante ans. Ce fut Mme de Caylus, l’une des plus aimables personnes de ce siècle par sa beauté et par son esprit, pour laquelle il fit ses premiers vers, et peut-être les plus délicats qu’on ait de lui: 
 

M’abandonnant un jour à la tristesse, 
Sans espérance et même sans désirs, 
Je regrettais les sensibles plaisirs 
Dont la douceur enchanta ma jeunesse. 
« Sont-ils perdus, disais-je, sans retour? 
Et n’es-tu pas cruel, Amour! 
Toi que je fis, dès mon enfance, 
Le maître de mes plus beaux jours, 
D’en laisser terminer le cours 
A l’ennuyeuse indifférence? » 
Alors j’aperçus dans les airs 
L’enfant maître de l’univers, 
Qui, plein d’une joie inhumaine, 
Me dit en souriant: « Tircis, ne te plains plus, 
Je vais mettre fin à ta peine, 
Je te promets un regard de Caylus. »

Né en 1644, mort le 22 mai 1712. 

LA FAYETTE (Marie-Magdeleine Pioche de La Vergne, comtesse de). Sa Princesse de Clèves et sa Zaïde furent les premiers romans où l’on vit les moeurs des honnêtes gens, et des aventures naturelles décrites avec grâce. Avant elle, on écrivait d’un style ampoulé des choses peu vraisemblables. Morte en 1693. 

LA FONTAINE (Jean), né à Château-Thierry, en 1621; le plus simple des hommes, mais admirable dans son genre, quoique négligé et inégal. Il fut le seul des grands hommes de son temps qui n’eut point de part aux bienfaits de Louis XIV. Il y avait droit par son mérite et par sa pauvreté. Dans la plupart de ses fables, il est infiniment au-dessus de tous ceux qui ont écrit avant et après lui, en quelque langue que ce puisse être. Dans les contes qu’il a imités de l’Arioste, il n’a pas son élégance et sa pureté; il n’est pas, à beaucoup près, si grand peintre, et c’est ce que Boileau n’a pas aperçu dans sa Dissertation sur Joconde, parce que Despréaux ne savait presque pas l’italien: mais dans les contes puisés chez Boccace, La Fontaine lui est bien supérieur, parce qu’il a beaucoup plus d’esprit, de grâces, de finesse. Boccace n’a d’autre mérite que la naïveté, la clarté et l’exactitude dans le langage. Il a fixé sa langue, et La Fontaine a souvent corrompu la sienne. Mort en 1695. 

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Jean de La Fontaine (1621-1695).
Peinture de Nicolas de Largillière. (Base Joconde du Ministère de la Culture
)

Il faut que les jeunes gens, et surtout ceux qui dirigent leurs lectures, prennent bien garde à ne pas confondre avec son beau naturel, le familier, le bas, le négligé, le trivial; défauts dans lesquels il tombe trop souvent. Il commence par dire au Dauphin dans son prologue: 
 

Et si de t’agréer je n’emporte le prix, 
J’aurai du moins l’honneur de l’avoir entrepris.

On sent assez qu’il n’y aurait nul honneur à ne pas emporter le prix d’agréer. La pensée est aussi fausse que l’expression est mauvaise. 
 

Vous chantiez! j’en suis fort aise; 
Hé bien! dansez maintenant. 
Livre I, fable i.

Comment une fourmi peut-elle dire ce proverbe du peuple à une cigale? 
 

Si j’apprenais l’hébreu, les sciences, l’histoire! 
Tout cela c’est la mer à boire. 
Livre VIII, xxv.

Il faut avouer que Phèdre écrit avec une pureté qui n’a rien de cette bassesse. 
 

Le gibier du lion, ce ne sont pas moineaux, 
Mais beaux et bons sangliers, daims et cerfs bons et beaux. 
Livre II, xix.
Un jour, sur ses longs pieds, allait, je ne sais où, 
Le héron au long bec emmanché d’un long cou; 
Livre VII, iv.

Et le renard qui a cent tours dans son sac; et le chat qui n’en a qu’un dans son bissac(40).

Distinguons bien ces négligences, ces puérilités, qui sont en très grand nombre, des traits admirables de ce charmant auteur, qui sont en plus grand nombre encore. 

Quel est donc le pouvoir naturel des vers naturels, puisque, par ce seul charme, La Fontaine avec de grandes négligences, a une réputation si universelle et si méritée, sans avoir jamais rien inventé! mais aussi quel mérite dans les anciens Asiatiques, inventeurs de ces fables connues dans toute la terre habitable! 

LA FOSSE (Antoine de), né en 1653. Manlius est sa meilleure pièce de théâtre. Mort en 1708. 

LA HIRE (Philippe de), né à Paris, en 1640, fils d’un bon peintre. Il a été un savant mathématicien, et a beaucoup contribué à la fameuse Méridienne de France. Mort en 1718. 

LAINÉ ou LAINEZ (Alexandre), né dans le Hainaut, en 1650, poète singulier, dont on a recueilli un petit nombre de vers heureux. Un homme(41) qui s’est donné la peine de faire élever à grands frais un Parnasse en bronze, couvert de figures en relief de tous les poètes et musiciens dont il s’est avisé, a mis ce Lainez au rang des plus illustres. Les seuls vers délicats qu’on ait de lui sont ceux qu’il fit pour Mme Martel: 
 

Le tendre Apelle un jour, dans ces jeux si vantés 
Qu’Athènes sur ses bords consacrait à Neptune, 
Vit au sortir de l’onde éclater cent beautés; 
Et, prenant un trait de chacune, 
Il fit de sa Vénus le portrait immortel.
Hélas! s’il avait vu l’adorable Martel, 
Il n’en aurait employé qu’une.

On ne sait pas que ces vers sont une traduction un peu longue de ce beau morceau de l’Arioste; 
 

Non avea da torre altra, che costei, 
Che tutte le bellezze erano in lei. 
C. XI, Ott. lxxi.

Mort en 1710. 

LAINET ou LENET (Pierre), conseiller d’État, natif de Dijon, attaché au grand Condé, a laissé des Mémoires sur la guerre civile. Tous les Mémoires de ce temps sont éclaircis et justifiés les uns par les autres. Ils mettent la vérité de l’histoire dans le plus grand jour. Ceux de Lenet ont une anecdote très remarquable. Une dame de qualité, de Franche-Comté, se trouvant à Paris, grosse de huit mois, en 1664, son mari absent depuis un an, arrive: elle craint qu’il ne la tue; elle s’adresse à Lenet sans le connaître. Celui-ci consulte l’ambassadeur d’Espagne; tous deux imaginent de faire enfermer le mari, par lettre de cachet, à la Bastille, jusqu’à ce que sa femme soit relevée de couche. Ils s’adressent à la reine. Le roi, en riant, fait et signe la lettre de cachet lui-même; il sauve la vie de la femme et de l’enfant; ensuite il demande pardon au mari, et lui fait un présent. 

LA LOUBÈRE (Simon de), né à Toulouse en 1642, et envoyé à Siam en 1687. On a de lui des Mémoires de ce pays, meilleurs que ses sonnets et ses odes. Mort en 1729. 

Il y a un jésuite du même pays et du même nom, savant mathématicien, mais qui n’est plus connu que pour avoir voulu partager avec Pascal la gloire d’avoir résolu les problèmes sur la cycloïde. 

LA MARE (Nicolas de), né à Paris, en 1641(42), commissaire au Châtelet. Il a fait un ouvrage qui était de son ressort, l’Histoire de la police. Il n’est bon que pour les Parisiens, et meilleur à consulter qu’à lire. Il eut pour récompense une part sur le produit de la Comédie, dont il ne jouit jamais; il aurait autant valu assigner aux comédiens une pension sur les gages du guet. 

LAMBERT (Anne-Thérèse de Marguenat de Courcelles, marquise de), née en 1647, dame de beaucoup d’esprit, a laissé quelques écrits d’une morale utile et d’un style agréable. Son traité De l’Amitié fait voir qu’elle méritait d’avoir des amis. Le nombre des dames qui ont illustré ce beau siècle est une des grandes preuves des progrès de l’esprit humain: 
 

Le donne son venute in eccellenza 
Di ciascun’arte ove hanno posto cura. 
Orl. fur., c. XX, ott. II.

Morte à Paris, en 1733. 

LAMI (Bernard), né au Mans, en 1645, de l’Oratoire, savant dans plus d’un genre. Il composa ses Éléments de Mathématiques dans un voyage qu’il fit à pied de Grenoble à Paris. Mort en 1715. 

LA MONNOYE (Bernard de), né à Dijon, en 1641, excellent littérateur. Il fut le premier qui remporta le prix de poésie à l’Académie française; et même son poème du Duel aboli, qui remporta ce prix, est à peu de chose près un des meilleurs ouvrages de poésie qu’on ait faits en France. Mort en 1728. Je ne sais pourquoi le docteur de Sorbonne Ladvocat, dans son Dictionnaire, dit que les Noëls de La Monnoye, en patois bourguignon, sont ce qu’il a fait de mieux: est-ce parce que la Sorbonne, qui ne sait pas le patois bourguignon, a fait un décret contre ce livre sans l’entendre? 

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Bernard de La Monnoye (1641-1728).
Peinture anonyme. (Base Joconde du Ministère de la Culture
)

LA MOTHE LE VAYER (François de), né à Paris, en 1688. Précepteur de Monsieur, frère de Louis XIV, et qui enseigna le roi un an; historiographe de France, conseiller d’État, grand pyrrhonien, et connu pour tel. Son pyrrhonisme n’empêcha pas qu’on ne lui confiât une éducation si précieuse. On trouve beaucoup de science et de raison dans ses ouvrages trop diffus. Il combattit le premier avec succès cette opinion qui nous sied si mal, que notre morale vaut mieux que celle de l’antiquité. 

Son traité de la Vertu des païens est estimé des sages. Sa devise était: 
 

De las cosas mas seguras 
La mas segura es dudar,

comme celle de Montaigne était: Que sais-je? Mort en 1672. 

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François de La Mothe le Vayer, historiographe de France (1588-1672).
Peinture anonyme. (Base Joconde du Ministère de la Culture
)

LA MOTTE-HOUDART (Antoine de), né à Paris, en 1672, célèbre par sa tragédie d’Inés de Castro, l’une des plus intéressantes qui soient restées au théâtre, par de très jolis opéras, et surtout par quelques odes qui lui firent d’abord une grande réputation; il y a presque autant de choses que de vers; il est philosophe et poète. Sa prose est encore très estimée. Il fit les Discours du marquis de Mimeure et du cardinal Dubois, lorsqu’ils furent reçus à l’Académie française; le Manifeste de la guerre de 1718; le Discours que prononça le cardinal de Tencin au petit concile d’Embrun. Ce fait est mémorable: un archevêque condamne un évêque; et c’est un auteur d’opéras et de comédies qui fait le sermon de l’archevêque. Il avait beaucoup d’amis, c’est-à-dire qu’il y avait beaucoup de gens qui se plaisaient dans sa société. Je l’ai vu mourir, sans qu’il eût personne auprès de son lit, en 1731. L’abbé Trublet dit qu’il y avait du monde; apparemment il y vint à d’autres heures que moi. 

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Antoine Houdart de La Motte (1672-1731).
Peinture anonyme. (Base Joconde du Ministère de la Culture
)

L’intérêt seul de la vérité oblige à passer ici les bornes ordinaires de ces articles. 

Cet homme de moeurs si douces, et de qui jamais personne n’eut à se plaindre, a été accusé après sa mort, presque juridiquement, d’un crime énorme, d’avoir composé les horribles couplets qui perdirent Rousseau en 1710, et d’avoir conduit plusieurs années toute la manoeuvre qui fit condamner un innocent. Cette accusation a d’autant plus de poids qu’elle est faite par un homme très instruit de cette affaire, et faite comme une espèce de testament de mort. Nicolas Boindin, procureur du roi des trésoriers de France, en mourant, en 1751, laisse un Mémoire très circonstancié, dans lequel il charge, après plus de quarante années, La Motte-Houdart, de l’Académie française, Joseph Saurin, de l’Académie des sciences, et Malafer, marchand bijoutier, d’avoir ourdi toute cette trame; et le Châtelet et le parlement d’avoir rendu consécutivement les jugements les plus injustes. 

1° Si N. Boindin était en effet persuadé de l’innocence de Rousseau, pourquoi tant tarder à la faire connaître? pourquoi ne pas la manifester au moins immédiatement après la mort de ses ennemis? pourquoi ne pas donner ce Mémoire écrit il y a plus de vingt années ? 

2° Qui ne voit clairement que le Mémoire de Boindin est un libelle diffamatoire, et que cet homme haïssait également tous ceux dont il parle dans cette dénonciation faite à la postérité? 

3° Il commence par des faits dont on connaît toute la fausseté. Il prétend que le comte de Nocé, et M. Melon, secrétaire du régent, étaient les associés de Malafer, petit marchand joaillier. Tous ceux qui les ont fréquentés savent que c’est une insigne calomnie. Ensuite il confond N. La Faye, secrétaire du cabinet du roi, avec son frère le capitaine aux gardes. Enfin comment peut-on imputer à un joaillier d’avoir eu part à toute cette manoeuvre des couplets? 

4° Boindin prétend que ce joaillier et Saurin le géomètre s’unirent avec La Motte pour empêcher Rousseau d’obtenir la pension de Boileau, qui vivait encore en 1710. Serait-il possible que trois personnes de professions si différentes se fussent unies et eussent médité ensemble une manoeuvre si réfléchie, si infâme, et si difficile, pour priver un citoyen, alors obscur, d’une pension qui ne vaquait pas, que Rousseau n’aurait pas eue, et à laquelle aucun de ces trois associés ne pouvait prétendre? 

5° Après être convenu que Rousseau avait fait les cinq premiers couplets suivis de ceux qui lui attirèrent sa disgrâce, il fait tomber sur La Motte-Houdart le soupçon d’une douzaine d’autres dans le même goût; et, pour unique preuve de cette accusation, il dit que ces douze couplets contre une douzaine de personnes qui devaient s’assembler chez N. de Villiers furent apportés par La Motte-Houdart lui-même chez le sieur de Villiers, une heure après que Rousseau avait été informé que les intéressés devaient s’assembler dans cette maison. Or, dit-il, Rousseau n’avait pu en une heure de temps composer et transcrire ces vers diffamatoires. C’est La Motte qui les apporta; donc La Motte en est l’auteur. Au contraire, c’est, ce me semble, parce qu’il a la bonne foi de les apporter, qu’il ne doit pas être soupçonné de la scélératesse de les avoir faits. On les a jetés à sa porte, ainsi qu’à la porte de quelques autres particuliers. Il a ouvert le paquet; il a trouvé des injures atroces contre tous ses amis et contre lui-même; il vient en rendre compte: rien n’a plus l’air de l’innocence. 

6° Ceux qui s’intéressent à l’histoire de ce mystère d’iniquité doivent savoir que l’on s’assemblait depuis un mois chez N. de Villiers, et que ceux qui s’y assemblaient étaient, pour la plupart, les mêmes que Rousseau avait déjà outragés dans cinq couplets qu’il avait imprudemment récités à quelques personnes. Le premier même de ces douze nouveaux couplets marquait assez que les intéressés s’assemblaient tantôt au café, tantôt chez Villiers. 
 

Sots assemblés chez de Villiers, 
Parmi les sots troupe d’élite, 
D’un vil café dignes piliers, 
Craignez la fureur qui m’irrite. 
Je vais vous poursuivre en tous lieux, 
Vous noircir, vous rendre odieux; 
Je veux que partout on vous chante; 
Vous percer et rire à vos yeux 
Est une douceur qui m’enchante.

7° Il est très faux que les cinq premiers couplets, reconnus pour être de Rousseau, ne fissent qu’effleurer le ridicule de cinq ou six particuliers, comme le dit le Mémoire; on y voit les mêmes horreurs que dans les autres. 
 

Que le bourreau, par son valet, 
Fasse un jour serrer le sifflet 
De Bérin et de sa séquelle; 
Que Pécourt, qui fait le ballet, 
Ait le fouet au pied de l’échelle.

C’est là le style des cinq premiers couplets avoués par Rousseau. Certainement ce n’est pas là de la fine plaisanterie. C’est le même style que celui de tous les couplets qui suivirent. 

8° Quant aux derniers couplets sur le même air, qui furent, en 1710, la matière du procès intenté à Saurin, de l’Académie des sciences, le Mémoire ne dit rien que ce que les pièces du procès ont appris depuis longtemps. Il prétend seulement que le malheureux qui fut condamné au bannissement, pour avoir été suborné par Rousseau, devait être condamné aux galères, si en effet il avait été faux témoin. C’est en quoi le sieur Boindin se trompe car, en premier lieu, il eût été d’une injustice ridicule de condamner aux galères le suborné, quand on ne décernait que la peine du bannissement au suborneur; en second lieu, ce malheureux ne s’était pas porté accusateur contre Saurin. Il n’avait pu être entièrement suborné. Il avait fait plusieurs déclarations contradictoires; la nature de sa faute et la faiblesse de son esprit ne comportaient pas une peine exemplaire. 

9° N. Boindin fait entendre expressément dans son Mémoire que la maison de Noailles et les jésuites servirent à perdre Rousseau dans cette affaire, et que Saurin fit agir le crédit et la faveur. Je sais avec certitude, et plusieurs personnes vivantes encore le savent comme moi, que ni la maison de Noailles ni les jésuites ne sollicitèrent. La faveur fut d’abord tout entière pour Rousseau car, quoique le cri public s’élevât contre lui, il avait gagné deux secrétaires d’État, M. de Pontchartrain et M. Voisin, que ce cri public n’épouvantait pas. Ce fut sur leurs ordres, en forme de sollicitations, que le lieutenant-criminel Lecomte décréta et emprisonna Saurin, l’interrogea, le confronta, le récola, le tout en moins de vingt-quatre heures, par une procédure précipitée. Le chancelier réprimanda le lieutenant-criminel sur cette procédure violente et inusitée. 

Quant aux jésuites, il est si faux qu’ils se fussent déclarés contre Rousseau, qu’immédiatement après la sentence contradictoire du Châtelet, par laquelle il fut unanimement condamné, il fit une retraite au noviciat des jésuites, sous la direction du P. Sanadon, dans le temps qu’il appelait au parlement. Cette retraite chez les jésuites prouve deux choses: la première, qu’ils n’étaient pas ses ennemis; la seconde, qu’il voulait opposer les pratiques de la religion aux accusations de libertinage que d’ailleurs on lui suscitait. Il avait déjà fait ses meilleurs psaumes, en même temps que ses épigrammes licencieuses, qu’il appelait les Gloria patri de ses psaumes, et Danchet lui avait adressé ces vers: 
 

A te masquer habile, 
Traduis tour à tour 
Pétrone à la ville, 
David à la cour, etc.

Il ne serait donc pas étonnant qu’ayant pris le manteau de la religion, comme tant d’autres, tandis qu’il portait celui de cynique, il eût depuis conservé le premier, qui lui était devenu absolument nécessaire. On ne veut tirer aucune conséquence de cette induction; il n’y a que Dieu qui connaisse le coeur de l’homme. 

10° Il est important d’observer que pendant plus de trente années que La Motte-Houdart, Saurin, et Malafer, ont survécu à ce procès, aucun d’eux n’a été soupçonné ni de la moindre mauvaise manoeuvre, ni de la plus légère satire. La Motte-Houdard n’a jamais même répondu à ces invectives atroces, connues sous le nom de Calottes, et sous d’autres titres, dont un ou deux hommes, qui étaient en horreur à tout le monde, l’accablèrent si longtemps. Il ne déshonora jamais son talent par la satire, et même, lorsqu’en 1709, outragé continuellement par Rousseau, il fit cette belle ode: 
 

On ne se choisit point son père; 
Par un reproche populaire 
Le sage n’est point abattu. 
Oui, quoi que le vulgaire pense, 
Rousseau, la plus vile naissance 
Donne du lustre à la vertu, etc.;

quand, dis-je, il fit cet ouvrage, ce fut bien plutôt une leçon de morale et de philosophie qu’une satire. Il exhortait Rousseau, qui reniait son père, à ne point rougir de sa naissance. Il l’exhortait à dompter l’esprit d’envie et de satire. Rien ne ressemble moins à la rage qui respire dans les couplets dont on l’accuse. 

Mais Rousseau, après une condamnation qui devait le rendre sage, soit qu’il fût innocent ou coupable, ne put dompter son penchant. Il outragea souvent, par des épigrammes, les mêmes personnes attaquées dans les couplets, La Faye, Danchet, La Motte-Houdart, etc. Il fit des vers contre ses anciens et nouveaux protecteurs. On en retrouve quelques-uns dans des lettres, peu dignes d’être connues, qu’on a imprimées; et la plupart de ces vers sont du style de ces couplets pour lesquels le parlement l’avait condamné; témoin ceux-ci contre l’illustre musicien Rameau: 
 

Distillateur d’accords baroques, 
Dont tant d’idiots sont férus, 
Chez les Thraces et les Iroques 
Portez vos opéras bourrus, etc.

On en retrouve du même goût dans le recueil intitulé Portefeuille de Rousseau, contre l’abbé d’Olivet, qui avait formé un projet de le faire revenir en France. Enfin, lorsque, sur la fin de sa vie, il vint se cacher quelque temps à Paris, affichant la dévotion, il ne put s’empêcher de faire encore des épigrammes violentes. Il est vrai que l’âge avait gâté son style, mais il ne réforma point son caractère, soit que par un mélange bizarre, mais ordinaire chez les hommes, il joignît cette atrocité à la dévotion, soit que, par une méchanceté non moins ordinaire, cette dévotion fût hypocrisie. 

11° Si Saurin, La Motte, et Malafer, avaient comploté le crime dont on les accuse, ces trois hommes ayant été depuis assez mal ensemble, il est bien difficile qu’il n’eût rien transpiré de leur crime. Cette réflexion n’est pas une preuve; mais, jointe aux autres, elle est d’un grand poids. 

12° Si un garçon aussi simple et aussi grossier que le nommé Guillaume Arnoult, condamné comme témoin suborné par Rousseau, n’avait point été en effet coupable, il l’aurait dit, il l’aurait crié toute sa vie à tout le monde. Je l’ai connu. Sa mère aidait dans la cuisine de mon père, ainsi qu’il est dit dans le factum de Saurin; et sa mère et lui ont dit plusieurs fois à toute ma famille, en ma présence, qu’il avait été justement condamné. 

Pourquoi donc, au bout de quarante-deux ans, N. Boindin a-t-il voulu laisser, en mourant, cette accusation authentique contre trois hommes qui ne sont plus? C’est que le Mémoire était composé il y a plus de vingt ans; c’est que Boindin les haïssait tous trois; c’est qu’il ne pouvait pardonner à La Motte de n’avoir pas sollicité pour lui une place à l’Académie française, et de lui avoir avoué que ses ennemis, qui l’accusaient d’athéisme, lui donneraient l’exclusion. Il s’était brouillé avec Saurin, qui était, comme lui, un esprit altier et inflexible. Il s’était brouillé de même avec Malafer, homme dur et impoli. Il était devenu l’ennemi de Lériget de La Faye, qui avait fait contre lui cette épigramme: 
 

Oui, Vadius, on connaît votre esprit; 
Savoir s’y joint; et quand le cas arrive 
Qu’oeuvre paraît par quelque coin fautive, 
Plus aigrement qui jamais la reprit? 
Mais on ne voit qu’en vous aussi se montre 
L’art de louer le beau qui s’y rencontre, 
Dont cependant maints beaux esprits font cas. 
De vos pareils que voulez-vous qu’on pense? 
Eh quoi! qu’ils sont connaisseurs délicats? 
Pas n’en voudrais tirer la conséquence; 
Mais bien qu’ils sont gens à fuir de cent pas.

C’était là en effet le caractère de Boindin; et c’est lui qui est peint dans le Temple du goût, sous le nom de Bardou. Il fut dans son Mémoire la dupe de sa haine, incapable de dire ce qu’il ne croyait pas, et incapable de changer d’avis sur ce que son humeur lui inspirait. Ses moeurs étaient irréprochables il vécut toujours en philosophe rigide; il fit des actions de générosité; mais cette humeur dure et insociable lui donnait des préventions dont il ne revenait jamais. 

Toute cette funeste affaire, qui a eu de si longues suites, et dont il n’y a guère d’hommes plus instruits que moi, dut son origine au plaisir innocent que prenaient plusieurs personnes de mérite de s’assembler dans un café. On n’y respectait pas assez la première loi de la société, de se ménager les uns les autres. On se critiquait durement, et de simples impolitesses donnèrent lieu à des haines durables et à des crimes. C’est au lecteur à juger si dans cette affaire il y a eu trois criminels ou un seul. 

On a dit qu’il se pourrait à toute force que Saurin eût été l’auteur des derniers couplets attribués à Rousseau. Il se pourrait que Rousseau ayant été reconnu coupable des cinq premiers, qui étaient de la même atrocité, Saurin eût fait les derniers pour le perdre, quoiqu’il n’y eût aucune rivalité entre ces deux hommes, quoique Saurin fût alors plongé dans les calculs de l’algèbre, quoique lui-même fût cruellement outragé dans ces derniers couplets, quoique tous les offensés les imputassent unanimement à Rousseau, enfin quoiqu’un jugement solennel eût déclaré Saurin innocent. Mais, si la chose est physiquement dans l’ordre des possibles, elle n’est nullement vraisemblable. Rousseau l’en accusa toute sa vie: il le chargea de ce crime par son testament; mais le professeur Rollin, auquel Rousseau montra ce testament quand il vint clandestinement à Paris, l’obligea de rayer cette accusation. Rousseau se contenta de protester de son innocence à l’article de la mort; mais il n’osa jamais accuser La Motte, ni pendant le cours du procès, ni durant le reste de sa vie, ni à ses derniers moments. Il se contenta de faire toujours des vers contre lui. (Voy. l’article Joseph SAURIN.) 

LANCELOT (Claude), né à Paris, en 1616. Il eut part à des ouvrages très utiles que firent les solitaires de Port-Royal pour l’éducation de la jeunesse. Mort en 1695. 

LAPLACETTE (Jean de), de Béarn, né en 1639, ministre protestant à Copenhague et en Hollande; estimé par ses divers ouvrages. Mort à Utrecht, en 1718. 

LA PORTE (Pierre de), premier valet de chambre de la reine mère, et quelque temps de Louis XIV; mis en prison par le cardinal de Richelieu, et menacé de la mort pour le forcer à trahir les secrets de sa maîtresse, qu’il ne trahit point. Dans la foule des Mémoires qui développent l’histoire de cet âge, ceux de La Porte ne sont pas à mépriser; ils sont d’un honnête homme, ennemi de l’intrigue et de la flatterie, sévère jusqu’au pédantisme. Il avoue qu’il avertissait la reine que sa familiarité avec le cardinal Mazarin diminuait le respect des grands et des peuples pour elle. Il y a dans ses Mémoires une anecdote sur l’enfance de Louis XIV, qui rendrait la mémoire du cardinal Mazarin exécrable, s’il avait été coupable du crime honteux que La Porte semble lui imputer. Il paraît que La Porte fut trop scrupuleux et trop mauvais physicien; il ne savait pas qu’il y a des tempéraments fort avancés. Il devait surtout se taire; il se perdit pour avoir parlé, et pour avoir attribué à la débauche un accident fort naturel. Mort à Paris, vers la fin de 1680. 

LA QUINTINIE (Jean de), né près de Poitiers, en 1526.Il a créé l’art de la culture des arbres, et celui de les transplanter. Ses préceptes ont été suivis de toute l’Europe, et ses talents récompensés magnifiquement par Louis XIV. Mort vers 1700. 

LA ROCHEFOUCAULD (François, duc de), né en 1613. Ses Mémoires sont lus, et on sait par coeur ses Pensées. Mort en 1680. 

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François VI, duc de La Rochefoucauld (1613-1680).
Peinture de Théodore Chasseriau. (Base Joconde du Ministère de la Culture
)

LARREY (Isaac de), né en Normandie, en 1638. Son Histoire d’Angleterre fut estimée avant celle de Rapin de Thoiras, et son Histoire de Louis XIV ne le fut jamais. Mort à Berlin, en 1719. 

LA RUE (Charles de), né en 1643, jésuite, poète latin, poète français, et prédicateur, l’un de ceux qui travaillèrent à ces livres nommés Dauphins, pour l’éducation de Monseigneur. Virgile lui tomba en partage. Il a fait plusieurs tragédies et comédies; sa tragédie de Sylla fut présentée aux comédiens, et refusée. Il a fait encore celle de Lysimachus. On croit qu’il a beaucoup travaillé à l’Andrienne. Il était très lié avec le comédien Baron, dont il apprit à déclamer. Il y avait deux sermons de lui qui étaient fort en vogue: l’un était le Pécheur mourant, et l’autre le Pécheur mort; on les affichait quand il devait les prononcer. Mort en 4725. 

LAUNAY (François de), né à Angers, en 1612, jurisconsulte et homme de lettres. Il fut le premier qui enseigna le droit français à Paris. Mort en 1693. 

LAUNOY (Jean de), né en Normandie, en 1603, docteur en théologie, savant laborieux, et critique intrépide. Il détrompa de plusieurs erreurs, et surtout de l’existence de plusieurs saints. On sait qu’un curé de Saint-Eustache disait: « Je lui fais toujours de profondes révérences, de peur qu’il ne m’ôte mon saint Eustache. » Mort en 1678. 

LAURIÈRE (Eusèbe-Jacob de), né à Paris, en 1659, avocat. Personne n’a plus approfondi la jurisprudence et l’origine des lois. C’est lui qui dressa le plan du Recueil des ordonnances, ouvrage immense qui signale le règne de Louis XIV. C’est un monument de l’inconstance des choses humaines. Un recueil d’ordonnances n’est que l’histoire des variations. Mort en 1728. 

LEBOEUF (l’abbé), né en 1687, l’un des plus savants hommes dans les détails de l’histoire de France. Il aurait été employé par un Colbert, mais il vint trop tard. Mort en 1760. 

LEBOSSU (René), né à Paris, en 1631, chanoine régulier de Sainte-Geneviève. Il voulut concilier Aristote avec Descartes; il ne savait pas qu’il fallait les abandonner l’un et l’autre. Son Traité sur le poème épique a beaucoup de réputation, mais il ne fera jamais de poètes. Mort en 1680. 

LEBRUN (Pierre), né à Aix, en 1661, de l’Oratoire. Son livre critique des Pratiques superstitieuses a été recherché; mais c’est un médecin qui ne parle que de très peu de maladies, et qui est lui-même malade. Mort en 1729. 

LE CLERC (Jean), né à Genève, en 1657, mais originaire de Beauvais. Il n’était pas le seul savant de sa famille, mais il était le plus savant. Sa Bibliothèque universelle, dans laquelle il imita la République des lettres de Bayle, est son meilleur ouvrage. Son plus grand mérite est d’avoir alors approché de Bayle, qu’il a combattu souvent. Il a beaucoup plus écrit que ce grand homme; mais il n’a pas connu comme lui l’art de plaire et d’instruire, qui est si au-dessus de la science. Mort à Amsterdam, en 1736. 

LECOINTE (Charles), né à Troyes, en 1611, de l’Oratoire. Ses Annales ecclésiastiques, imprimées au Louvre par ordre du roi, sont un monument utile. Mort en 1681. 

LEFÈVRE (Tanneguy), né à Caen, en 1615, calviniste, professeur à Saumur, méprisant ceux de sa secte, et demeurant parmi eux; plus philosophe que huguenot, écrivant aussi bien en latin qu’on puisse écrire dans une langue morte, faisant des vers grecs qui doivent avoir eu peu de lecteurs. La plus grande obligation que lui aient les lettres est d’avoir produit Mme Dacier. Mort en 1673. 

LEFÈVRE (Anne). Voy. Mme DACIER. 

LEGENDRE (Louis), né à Rouen, en 1659, a fait une Histoire de France. Pour bien écrire cette histoire, il faudrait la plume et la liberté du président de Thou; et il serait encore très difficile de rendre les premiers siècles intéressants. Mort en 1733. 

LEGRAND (Joachim), né en Normandie, en 1653, élève du P. Lecointe. Il a été l’un des hommes les plus profonds dans l’histoire. Mort en 1733. 

LE LABOUREUR (Jean), né à Montmorency, en 1623, gentilhomme servant de Louis XIV, et ensuite son aumônier. Sa relation du voyage de Pologne, qu’il fit avec Mme la maréchale de Guébriant, la seule femme qui ait jamais eu le titre et fait les fonctions d’ambassadrice plénipotentiaire, est assez curieuse. Les commentaires historiques, dont il a enrichi les Mémoires de Castelnau ont répandu beaucoup de jour sur l’histoire de France. Le mauvais poème de Charlemagne n’est pas de lui, mais de son frère. Mort en 1675 

LE LONG (Jacques), né à Paris, en 1665; de l’Oratoire. Sa Bibliothèque historique de la France est d’une grande recherche et d’une grande utilité, à quelques fautes près. Mort en 1721. 

LÉMERY (Nicolas), né à Rouen, en 1645, fut le premier chimiste raisonnable, et le premier qui ait donné une Pharmacopée universelle. Mort en 1715. 

LE MOYNE (Pierre), jésuite, né en 1602. Sa Dévotion aisée le rendit ridicule; mais il eût pu se faire un grand nom par sa Louisiade. Il avait une prodigieuse imagination. Pourquoi donc ne réussit-il pas? C’est qu’il n’avait ni goût, ni connaissance du génie de sa langue, ni des amis sévères. Mort en 1671. 

LENAIN DE TILLEMONT (Louis-Sébastien), fils de Jean Lenain, maître des requêtes, né à Paris, en 1637, élève de Nicole, et l’un des plus savants écrivains de Port-Royal. Son Histoire des empereurs, et ses seize volumes de l’Histoire ecclésiastique, sont écrits avec autant de vérité que peuvent l’être des compilations d’anciens historiens; car l’histoire, avant l’invention de l’imprimerie, étant peu contredite, était peu exacte. Mort en 1698. 

LENFANT (Jacques), né en Beauce, en 1661, pasteur calviniste à Berlin. Il contribua plus que personne à répandre les grâces et la force de la langue française aux extrémités de l’Allemagne. Son Histoire du concile de Constance, bien faite et bien écrite, sera, jusqu’à la dernière postérité, un témoignage du bien et du mal qui peuvent résulter de ces grandes assemblées, et que du sein des passions, de l’intérêt, et de la cruauté même, il peut encore sortir de bonnes lois. Mort en 1728. 

LE QUIEN (Michel), né en 1661, dominicain; homme très savant. Il a beaucoup travaillé sur les Églises d’Orient et sur celle d’Angleterre. Il a surtout écrit contre Le Courayer sur la validité des évêques anglicans: mais les Anglais ne font pas plus de cas de ces disputes que les Turcs n’en font des dissertations sur l’Église grecque. Mort en 1733. 

LE SAGE, né à Vannes(43), en Basse-Bretagne, en 1667. Son roman de Gil Blas est demeuré, parce qu’il y a du naturel; il est entièrement pris du roman espagnol intitulé La Vida del escudero don Marcos de Obrego. Mort en 1747. 

LE TOURNEUX (Nicolas), né en 1640. Son Année chrétienne est dans beaucoup de mains, quoique mise à Rome à l’index des livres prohibés, ou plutôt parce qu’elle y est mise. Mort en 1686. 

LEVASSOR (Michel), de l’Oratoire, réfugié en Angleterre. Son Histoire de Louis XIII, diffuse, pesante, et satirique, a été recherchée pour beaucoup de faits singuliers qui s’y trouvent: mais c’est un déclamateur odieux, qui, dans l’Histoire de Louis XIII, ne cherche qu’à décrier Louis XIV, qui attaque les morts et les vivants; il ne se trompe que sur peu de faits, et passe pour s’être trompé dans tous ses jugements. Mort en 1718. 

L’HOSPITAL (François, marquis de), né en 1661, le premier qui ait écrit en France sur le calcul inventé par Newton, qu’il appela les infiniment petits; c’était alors un prodige. Mort en 1704. 

LONGEPIERRE (Hilaire-Bernard de Requeleyne, baron de), né en Bourgogne, en 1658. Il possédait toutes les beautés de la langue grecque, mérite très rare en ce temps-là; on a de lui des traductions en vers d’Anacréon, Sapho, Bion, et Moschus. Sa tragédie de Médée, quoique inégale et trop remplie de déclamations, est fort supérieure à celle de Pierre Corneille: mais la Médée de Corneille n’était pas de son bon temps. Longepierre fit beaucoup d’autres tragédies d’après les poètes grecs, et il les imita en ne mêlant point l’amour à ces sujets sévères et terribles; mais aussi il les imita dans la prolixité des lieux communs, et dans le vide d’action et d’intrigue, et ne les égala point dans la beauté de l’élocution, qui fait le grand mérite des poètes. Il n’a donné au théâtre que Médée et Électre. Mort en 1721. 

LONGUERUE (Louis Dufour de), né à Charleville, en 1652, Abbé du Jard. Il savait, outre les langues savantes, toutes celles de l’Europe. Apprendre plusieurs langues médiocrement, c’est le fruit du travail de quelques années; parler purement et éloquemment la sienne, le travail de toute la vie. Il savait l’histoire universelle, et on prétend qu’il composa de mémoire la description historique et géographique de la France ancienne et moderne. Mort vers l’an 1733. 

LONGUEVAL (Jacques), né en 1680, jésuite. Il a fait huit volumes de l’Histoire de l’Église gallicane, continuée par le P. Fontenay. Mort en 1735. 

MABILLON (Jean), né en Champagne, en 1632, bénédictin. C’est lui qui, étant chargé de montrer le trésor de Saint-Denis, demanda à quitter cet emploi, parce qu’il n’aimait pas à mêler la fable avec la vérité. Il a fait de profondes recherches. Colbert l’employa à rechercher les anciens titres. 

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Dom Mabillon, bénédictin de l'ordre de Saint Maur 1632-1707 .
Peinture anonyme. (Base Joconde du Ministère de la Culture
)

MAIGNAN (Emmanuel), né à Toulouse, en 1601, minime, l’un de ceux qui ont appris les mathématiques sans maître. Professeur de mathématiques à Rome, où il y a toujours eu depuis un professeur minime français. Mort à Toulouse, en 1676. 

MAILLET (Benoît de), consul au Grand-Caire. On a de lui des lettres instructives sur l’Égypte, et des ouvrages manuscrits d’une philosophie hardie. L’ouvrage intitulé Telliamed est de lui, ou du moins a été fait d’après ses idées. On y trouve l’opinion que la terre a été toute couverte d’eau, opinion adoptée par M. de Buffon, qui l’a fortifiée de preuves nouvelles; mais ce n’est et ce ne sera longtemps qu’une opinion. Il est même certain qu’il existe de grands espaces où l’on ne trouve aucun vestige du séjour des eaux; d’autres où l’on n’aperçoit que des dépôts laissés par les eaux terrestres. Mort en 1738. 

MAIMBOURG (Louis), jésuite, né en 1610. Il y a encore quelques-unes de ses histoires qu’on ne lit pas sans plaisir. Il eut d’abord trop de vogue, et on l’a trop négligé ensuite. Ce qui est singulier, c’est qu’il fut obligé de quitter les jésuites, pour avoir écrit en faveur du clergé de France. Mort à Saint-Victor, en 1686. 

MAINTENON(44) (Françoise d’Aubigné Scarron, marquise de). Elle est auteur, comme Mme de Sévigné, parce qu’on a imprimé ses Lettres après sa mort. Les unes et les autres sont écrites avec beaucoup d’esprit, mais avec un esprit différent. Le coeur et l’imagination ont dicté celles de Mme de Sévigné; elles ont plus de gaieté, plus de liberté: celles de Mme de Maintenon sont plus contraintes; il semble qu’elle ait toujours prévu qu’elles seraient un jour publiques. Mme de Sévigné, en écrivant à sa fille, n’écrivait que pour sa fille. On trouve quelques anecdotes dans les unes et dans les autres. On voit par celles de Mme de Maintenon, qu’elle avait épousé Louis XIV, qu’elle influait dans les affaires d’État, mais qu’elle ne les gouvernait pas; qu’elle ne pressa point la révocation de l’Édit de Nantes et ses suites, mais qu’elle ne s’y opposa point; qu’elle prit le parti des molinistes parce que Louis XIV l’avait pris, et qu’ensuite elle s’attacha à ce parti; que Louis XIV sur la fin de sa vie portait des reliques; et beaucoup d’autres particularités. Mais les connaissances qu’on peut puiser dans ce recueil sont trop achetées par la quantité de lettres inutiles qu’il renferme; défaut commun à tous ces recueils. Si on n’imprimait que l’utile, il y aurait cent fois moins de livres. Morte à Saint-Cyr, en 1719. 

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Françoise d'Aubigné, marquise de Maintenon (1635-1719).
Peinture de Pierre Mignard. (Base Joconde du Ministère de la Culture
)

Un nommé La Beaumelle, qui a été précepteur à Genève, a fait imprimer des Mémoires de Maintenon remplis de faussetés. 

MALEBRANCHE (Nicolas), né à Paris, en 1638; de l’Oratoire, l’un des plus profonds méditatifs qui aient jamais écrit. Animé de cette imagination forte qui fait plus de disciples que la vérité, il en eut: de son temps il y avait des malebranchistes. Il a montré admirablement les erreurs des sens et de l’imagination; et quand il a voulu sonder la nature de l’âme, il s’est perdu dans cet abîme comme les autres. Il est, ainsi que Descartes, un grand homme avec lequel on apprend bien peu de chose; et il n’était pas un grand géomètre comme Descartes. Mort en 1713. 

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Nicolas Malebranche (1638-1715).
Peinture anonyme. (Base Joconde du Ministère de la Culture
)

MALEZIEU (Nicolas), né à Paris, en 1650. Les Éléments de géométrie du duc de Bourgogne sont les leçons qu’il donna à ce prince. Il se fit une réputation par sa profonde littérature. Mme la duchesse du Maine fit sa fortune. Mort en 1727. 

MALLEVILLE (Claude de), l’un des premiers académiciens. Le seul sonnet de la Belle matineuse en fit un homme célèbre. On ne parlerait pas aujourd’hui d’un tel ouvrage; mais le bon en tout genre était alors aussi rare qu’il est devenu commun depuis. Mort en 1647. 

MARCA (Pierre de), né en 1594. Étant veuf et ayant plusieurs enfants, il entra dans l’Église, et fut nommé à l’archevêché de Paris. Son livre de la Concorde de l’empire et du sacerdoce est estimé. Mort en 1662 

MAROLLES (Michel de), né en Touraine, en 1660, fils du célèbre Claude de Marolles, capitaine des cent suisses, connu par son combat singulier, à la tête de l’armée de Henri IV, contre Marivault. Michel, abbé de Villedoin, composa soixante-neuf ouvrages, dont plusieurs étaient des traductions très utiles dans leur temps. Mort en 1681. 

MARSOLLIER ( Jacques), né à Paris, en 1647, chanoine régulier de Sainte-Geneviève, connu par plusieurs histoires bien écrites. Mort en 1724. 

MARTIGNAC (Étienne Algaï de), né en 1628, le premier qui donna une traduction supportable en prose de Virgile, d’Horace, etc. Je doute qu’on les traduise jamais heureusement en vers. Ce ne serait pas assez d’avoir leur génie: la différence des langues est un obstacle presque invincible. Mort en 1698. 

MASCARON (Jules), de Marseille, né en 1634, évêque de Tulle, et puis d’Agen. Ses Oraisons funèbres balançaient d’abord celles de Bossuet; mais aujourd’hui elles ne servent qu’à faire voir combien Bossuet était un grand homme. Mort en 1703. 

MASSILLON (Jean-Baptiste), né à Hyères, en Provence, en 1633; de l’Oratoire, évêque de Clermont. Le prédicateur qui a la mieux connu le monde; plus fleuri que Bourdaloue, plus agréable, et dont l’éloquence sent l’homme de cour, l’académicien, et l’homme d’esprit; de plus, philosophe modéré et tolérant. Mort en 1742. 

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Jean-Baptiste Massillon, évêque de Clermont (1663-1742).
Peinture anonyme. (Base Joconde du Ministère de la Culture
)

MAUCROIX (François de), né à Noyon en 1619, historien, poète et littérateur. On a retenu quelques-uns de ses vers, tels que ceux-ci, qu’il fit à l’âge de plus de quatre-vingts ans: 
 

Chaque jour est un bien que du ciel je reçoi; 
Jouissons aujourd’hui de celui qu’il nous donne. 
Il n’appartient pas plus aux jeunes gens qu’à moi, 
Et celui de demain n’appartient à personne.

Mort en 1708. 

MAYNARD (François), président d’Aurillac, né à Toulouse, vers 1582. On peut le compter parmi ceux qui ont annoncé le siècle du Louis XIV. Il reste de lui un assez grand nombre de vers heureux purement écrits. C’est un des auteurs qui s’est plaint le plus de la mauvaise fortune attachée aux talents. Il ignorait que le succès d’un bon ouvrage est la seule récompense digne d’un artiste; que, si les princes et les ministres veulent se faire honneur en récompensant cette espèce de mérite, il y a plus d’honneur encore d’attendre ces faveurs sans les demander; et que, si un bon écrivain ambitionne la fortune, il doit la faire soi-même. 

Rien n’est plus connu que son beau sonnet(45) pour le cardinal de Richelieu; et cette réponse dure du ministre ce mot cruel, rien. Le président Maynard, retiré enfin à Aurillac, fit ces vers(46) qui méritent autant d’être connus que son sonnet: 
 

Par votre humeur le monde est gouverné; 
Vos volontés font le calme et l’orage; 
Vous vous riez de me voir confiné 
Loin de la cour dans mon petit ménage: 
Mais n’est-ce rien que d’être tout à soi 
De n’avoir point le fardeau d’un emploi, 
D’avoir dompté la crainte et l’espérance? 
Ah! si le ciel, qui me traite si bien, 
Avait pitié de vous et de la France, 
Votre bonheur serait égal au mien.

Depuis la mort du cardinal, il dit dans d’autres vers que le tyran est mort, et qu’il n’en est pas plus heureux. Si le cardinal lui avait fait du bien, ce ministre eût été un dieu pour lui: il n’est un tyran que parce qu’il ne lui donna rien. C’est trop ressembler à ces mendiants qui appellent les passants monseigneur, et qui les maudissent s’ils n’en reçoivent point d’aumône. Les vers de Maynard étaient fort beaux. Il eût été plus beau de passer sa vie sans demander et sans murmurer. L’épitaphe qu’il fit pour lui est dans la bouche de tout le monde: 
 

Las d’espérer et de me plaindre 
Des muses, des grands, et du sort, 
C’est ici que j’attends la mort, 
Sans la désirer ni la craindre.

Les deux derniers vers sont la traduction de cet ancien vers latin: 

Summum nec metuas diem, nec optes. 
             Martial., lib. X, ep. XLVII.

La plupart des beaux vers de morale sont des traductions. Il est bien commun de ne pas désirer la mort; il est bien rare de ne pas la craindre, et il eût été grand de ne pas seulement songer s’il y a des grands au monde. Mort en 1646. 

MÉNAGE (Gilles), d’Angers, né en 1613. Il a prouvé qu’il est plus aisé de faire des vers en italien qu’en français. Ses vers italiens sont estimés même en Italie; et notre langue doit beaucoup à ses recherches. 

Il était savant en plus d’un genre. Sa Requête des dictionnaires l’empêcha d’entrer à l’Académie. Il adressa au cardinal Mazarin, sur son retour en France, une pièce latine, où l’on trouve ce vers: 

Et pute, tam viles despicis ipse togas.

Le parlement, qui, après avoir mis à prix la tête du cardinal, l’avait complimenté, se crut désigné par ce vers, et voulait sévir contre l’auteur; mais Ménage prouva au parlement que toga signifiait un habit de cour. Mort en 1692. Lamonnoie a augmenté et rectifié le Menagiana.

MÉNESTRIER (Claude-François), né en 1631, a beaucoup servi à la science du blason, des emblèmes et des devises. Mort en 1705. 

MÉRY (Jean), né en Berry, en 1645, l’un de ceux qui ont le plus illustré la chirurgie. Il a laissé des observations utiles. Mort en 1722.

MÉZERAY (François-Eudes de), né à Argentan(47), en Normandie, en 1610. Son Histoire de France est très connue; ses autres écrits le sont moins. Il perdit ses pensions, pour avoir dit ce qu’il croyait la vérité. D’ailleurs plus hardi qu’exact, et inégal dans son style. Son nom de famille était Eudes; il était frère du P. Eudes, fondateur de la congrégation très répandue et très peu connue des eudistes. Mort en 1683. 

MIMEURE (le marquis de), menin de Monseigneur, fils de Louis XIV. On a de lui quelques morceaux de poésies qui ne sont pas inférieures à celles de Racan et de Maynard: mais comme ils parurent dans un temps où le bon était très rare, et le marquis de Mimeure dans un temps où l’art était perfectionné, ils eurent beaucoup de réputation, et à peine fut-il connu. Son Ode à Vénus, imitée d’Horace, n’est pas indigne de l’original. 

MOLIÈRE (Jean-Baptiste Poquelin de), né à Paris, en 1620, le meilleur des poètes comiques de toutes les nations. Cet article a engagé à relire les poètes comiques de l’antiquité. Il faut avouer que si l’on compare l’art et la régularité de notre théâtre avec ces scènes décousues des anciens, ces intrigues faibles, cet usage grossier de faire annoncer par des acteurs, dans des monologues froids et sans vraisemblance, ce qu’ils ont fait et ce qu’ils veulent faire; il faut avouer, dis-je, que Molière a tiré la comédie du chaos, ainsi que Corneille en a tiré la tragédie; et que les Français ont été supérieurs en ce point à tous les peuples de la terre. Molière avait d’ailleurs une autre sorte de mérite, que ni Corneille, ni Racine, ni Boileau, ni La Fontaine, n’avaient pas. Il était philosophe, et il l’était dans la théorie et dans la pratique. C’est à ce philosophe que l’archevêque de Paris, Harlay, si décrié pour ses moeurs, refusa les vains honneurs de la sépulture: il fallut que le roi engageât ce prélat à souffrir que Molière fût enterré secrètement dans le cimetière de la petite chapelle de Saint-Joseph, rue Montmartre. Mort en 1673. 

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Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière (1622-1673).
Peinture de Jean-Baptiste Mauzaisse d'après Charles Antoine Coypel. (Base Joconde du Ministère de la Culture
)

On s’est piqué à l’envi dans quelques dictionnaires nouveaux de décrier les vers de Molière, en faveur de sa prose, sur la parole de l’archevêque de Cambrai, Fénelon, qui semble en effet donner la préférence à la prose de ce grand comique, et qui avait ses raisons pour n’aimer que la prose poétique; mais Boileau ne pensait pas ainsi. Il faut convenir qu’à quelques négligences près, négligences que la comédie tolère, Molière est plein de vers admirables, qui s’impriment facilement dans la mémoire. Le Misanthrope, les Femmes savantes, le Tartuffe, sont écrits comme les satires de Boileau. L’Amphitryon est un recueil d’épigrammes et de madrigaux faits avec un art qu’on n’a point imité depuis. La bonne poésie est à la bonne prose ce que la danse est à une simple démarche noble, ce que la musique est au récit ordinaire, ce que les couleurs d’un tableau sont à des desseins au crayon. De là vient que les Grecs et les Romains n’ont jamais eu de comédie en prose. 

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Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière (1622-1673).
Peinture de Pierre Mignard. (Base Joconde du Ministère de la Culture
)

MONGAULT (l’abbé de). La meilleure traduction qu’on ait faite des Lettres de Cicéron est de lui. Elle est enrichie de notes judicieuses et utiles. Il avait été précepteur du fils du duc d’Orléans, régent du royaume, et mourut, dit-on, de chagrin de n’avoir pu faire auprès de son élève la même fortune que l’abbé Dubois. Il ignorait apparemment que c’est par le caractère, et non par l’esprit, que l’on fait fortune. 

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Nicolas-Hubert Mongault, abbé de Chartreuve (1664-1746).
Peinture anonyme. (Base Joconde du Ministère de la Culture
)

MONTESQUIEU (Charles de Secondat, baron de La Brède et de), président au parlement de Bordeaux, né en 1689, donna à l’âge de trente-deux ans les Lettres persanes, ouvrage de plaisanterie, plein de traits qui annoncent un esprit plus solide que son livre. C’est une imitation du Siamois de Dufresny, et de l’Espion Turc, mais imitation qui fait voir comment ces originaux devaient être écrits. Ces ouvrages d’ordinaire ne réussissent qu’à la faveur de l’air étranger; on met avec succès dans la bouche d’un Asiatique la satire de notre pays, qui serait bien moins accueillie dans la bouche d’un compatriote: ce qui est commun par soi-même devient alors singulier. Le génie qui règne dans les Lettres persanes ouvrit au président de Montesquieu les portes de l’Académie française, quoique l’Académie fût maltraitée dans son livre; mais en même temps la liberté avec laquelle il parle du gouvernement, et des abus de la religion, lui attira une exclusion de la part du cardinal de Fleury. Il prit un tour très adroit pour mettre le ministre dans ses intérêts; il fit faire en peu de jours une nouvelle édition de son livre(48), dans laquelle on retrancha ou on adoucit tout ce qui pouvait être condamné par un cardinal et par un ministre. M. de Montesquieu porta lui-même l’ouvrage au cardinal, qui ne lisait guère, et qui en lut une partie. Cet air de confiance, soutenu par l’empressement de quelques personnes de crédit, ramena le cardinal, et Montesquieu entra dans l’Académie. 

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Charles de Secondat, baron de Montesquieu (1689-1755).
Peinture anonyme. (Base Joconde du Ministère de la Culture
)

Il donna ensuite le traité sur la Grandeur et la Décadence des Romains, matière usée, qu’il rendit neuve par des réflexions très fines et des peintures très fortes: c’est une histoire politique de l’empire romain. Enfin on vit son Esprit des lois. On a trouvé dans ce livre beaucoup plus de génie que dans Grotius et dans Puffendorf. On se fait quelque violence pour lire ces auteurs; on lit l’Esprit des lois autant pour son plaisir que pour son instruction. Ce livre est écrit avec autant de liberté que les Lettres persanes, et cette liberté n’a pas peu servi au succès: elle lui attira des ennemis qui augmentèrent sa réputation, par la haine qu’ils inspiraient contre eux: ce sont ces hommes nourris dans les factions obscures des querelles ecclésiastiques, qui regardent leurs opinions comme sacrées, et ceux qui les méprisent comme sacrilèges. Ils écrivirent violemment contre le président de Montesquieu; ils engagèrent la Sorbonne à examiner son livre, mais le mépris dont ils furent couverts arrêta la Sorbonne. Le principal mérite de l’Esprit des lois est l’amour des lois qui règne dans cet ouvrage; et cet amour des lois est fondé sur l’amour du genre humain. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que l’éloge qu’il fait du gouvernement anglais est ce qui a plu davantage en France. La vive et piquante ironie qu’on y trouve contre l’inquisition a charmé tout le monde, hors les inquisiteurs. Ses réflexions, presque toujours profondes, sont appuyées d’exemples tirés de l’histoire de toutes les nations. Il est vrai qu’on lui a reproché de prendre trop souvent des exemples dans de petites nations sauvages et presque inconnues, sur les relations trop suspectes des voyageurs. Il ne cite pas toujours avec beaucoup d’exactitude; il fait dire, par exemple, à l’auteur du Testament politique attribué au cardinal de Richelieu, « que s’il se trouve dans le peuple quelque malheureux honnête homme, il ne faut pas s’en servir. » Le Testament politique dit seulement, à l’endroit cité, qu’il vaut mieux se servir des hommes riches et bien élevés, parce qu’ils sont moins corruptibles. Montesquieu s’est trompé dans d’autres citations, jusqu’à dire que François Ier (qui n’était pas né lorsque Christophe Colomb découvrit l’Amérique) avait refusé les offres de Christophe Colomb. Le défaut continuel de méthode dans cet ouvrage, la singulière affectation de ne mettre souvent que trois ou quatre lignes dans un chapitre, et encore de ne faire de ces quatre lignes qu’une plaisanterie, ont indisposé beaucoup de lecteurs; on s’est plaint de trouver trop souvent des saillies où l’on attendait des raisonnements; on a reproché à l’auteur d’avoir trop donné d’idées douteuses pour des idées certaines: mais, s’il n’instruit pas toujours son lecteur, il le fait toujours penser, et c’est là un très grand mérite. Ses expressions vives et ingénieuses, dans lesquelles on trouve l’imagination de Montaigne, son compatriote, ont contribué surtout à la grande réputation de l’Esprit des lois; les mêmes choses dites par un homme savant, et même plus savant que lui n’auraient pas été lues. Enfin, il n’y a guère d’ouvrages où il y ait plus d’esprit, plus d’idées profondes, plus de choses hardies, et où l’on trouve plus à s’instruire, soit en approuvant ses opinions, soit en les combattant. On doit le mettre au rang des livres originaux qui ont illustré le siècle de Louis XIV(49), et qui n’ont aucun modèle dans l’antiquité. 

Il est mort en 1755, en philosophe, comme il avait vécu. 

MONTFAUCON (Bernard de), né en 1655, bénédictin, l’un des plus savants antiquaires de l’Europe. Mort en 1741 

MONTFAUCON DE VILLARS (l’abbé), né en 1635, célèbre par le Comte de Gabalis. C’est une partie de l’ancienne mythologie des Perses. L’auteur fut tué, en 1675, d’un coup de pistolet. On dit que les sylphes l’avaient assassiné pour avoir révélé leurs mystères. 

MONTPENSIER (Anne-Marie-Louise d’Orléans), connue sous le nom de Mademoiselle, fille de Gaston d’Orléans, née à Paris en 1627. Ses Mémoires sont plus d’une femme occupée d’elle que d’une princesse témoin de grands événements; mais il s’y trouve des choses très curieuses; on a aussi quelques petits romans d’elle, qu’on ne lit guère. Les princes, dans leurs écrits, sont au rang des autres hommes. Si Alexandre et Sémiramis avaient fait des ouvrages ennuyeux, ils seraient négligés. On trouve plus aisément des courtisans que des lecteurs. Morte en 1693. 

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Anne-Marie-Louise d'Orléans, duchesse de Montpensier, dite la Grande Mademoiselle (1627-1693).
Peinture d'Auguste de Creuse. (Base Joconde du Ministère de la Culture
)

MONTREUIL (Mathieu de), né à Paris, en 1621, l’un de ces écrivains agréables et faciles dont le siècle de Louis XIV a produit un grand nombre, et qui n’ont pas laissé de réussir dans le genre médiocre. Il y a peu de vrais génies; mais l’esprit du temps et l’imitation ont fait beaucoup d’auteurs agréables. Mort à Aix, en 1692(50).

MORÉRI (Louis), né en Provence, en 1643. On ne s’attendait pas que l’auteur du Pays d’amour, et le traducteur de Rodriguez, entreprît dans sa jeunesse le premier dictionnaire de faits qu’on eût encore vu. Ce grand travail lui coûta la vie. L’ouvrage réformé et très augmenté porte encore son nom, et n’est plus de lui. C’est une ville nouvelle bâtie sur le plan ancien. Trop de généalogies suspectes ont fait tort surtout à cet ouvrage si utile. Mort en 1680. On a fait des suppléments remplis d’erreurs. 

MORIN (Michel-Jean-Baptiste), né en Beaujolais, en 1583, médecin, mathématicien, et, par les préjugés du temps, astrologue. Il tira l’horoscope de Louis XIV. Malgré cette charlatanerie, il était savant. Il proposa d’employer les observations de la lune à la détermination des longitudes en mer; mais cette méthode exigeait dans les tables des mouvements de cette planète ce degré d’exactitude que les travaux réunis des premiers géomètres de ce siècle ont pu à peine leur donner. Voy. l’article CASSINI. Mort en 1656. 

MORIN (Jean), né à Blois, en 1591, très savant dans les langues orientales et dans la critique. Mort à l’Oratoire, en 1659. 

MORIN (Simon), né en Normandie, en 1623. On ne parle ici de lui que pour déplorer sa fatale folie et celle de Desmarets Saint-Sorlin, son accusateur. Saint-Sorlin fut un fanatique qui en dénonça un autre. Morin, qui ne méritait que les Petites-Maisons, fut brûlé vif en 1663, avant que la philosophie eût fait assez de progrès pour empêcher les savants de dogmatiser, et les juges d’être si cruels. 

MOTTEVILLE (Françoise Bertaut de), née en 1615, en Normandie. Cette dame a écrit des Mémoires qui regardent particulièrement la reine Anne, mère de Louis XIV. On y trouve beaucoup de petits faits, avec un grand air de sincérité. Morte en 1689. 

NAUDÉ (Gabriel), né à Paris, en 1600; médecin, et plus philosophe que médecin. Attaché d’abord au cardinal Barberin, à Rome, puis au cardinal de Richelieu, au cardinal Mazarin, et ensuite à la reine Christine, dont il alla quelque temps grossir la cour savante; retiré enfin à Abbeville, où il mourut dés qu’il fut libre. De tous ses livres, son Apologie des grands hommes accusés de magie est presque le seul qui soit demeuré. On ferait un plus gros livre des grands hommes accusés d’impiété depuis Socrate. 
 

Populus nam solos credit habendos 
Esse deos quos ipse colit. 
Juv., sat. XV, v. 37.

Mort en 1653. 

NEMOURS (Marie de Longueville, duchesse de), née en 1625. On a d’elle des Mémoires où l’on trouve quelques particularités des temps malheureux de la Fronde. Morte en 1707. 

NEVERS (Philippe-Julien Mazarin Mancini, duc de). On a de lui des pièces de poésie d’un goût très singulier. Il ne faut pas s’en rapporter au sonnet parodié par Racine et Despréaux: 
 

Dans un palais doré, Nevers jaloux et blême 
Fait des vers où jamais personne n’entend rien.

 

Il en faisait qu’on entendait très aisément et avec grand plaisir, comme ceux-ci contre Rancé, le fameux réformateur de la Trappe, qui avait écrit contre l’archevêque Fénelon: 
 

Cet abbé qu’on croyait pétri de sainteté, 
Vieilli dans la retraite et dans l’humilité, 
Orgueilleux de ses croix, bouffi de sa souffrance, 
Rompt ses sacrés statuts en rompant le silence; 
Et, contre un saint prélat s’animant aujourd’hui, 
Du fond de ses déserts déclame contre lui; 
Et moins humble de coeur que fier de sa doctrine, 
Il ose décider ce que Rome examine.

Son esprit et ses talents se sont perfectionnés dans son petit-fils. Mort en 1707. 

NICÉRON (Jean-Pierre), barnabite, né à Paris, en 1685, auteur des Mémoires sur les hommes illustres dans les lettres. Tous ne sont pas illustres, mais il parle de chacun convenablement; il n’appelle point un orfèvre grand homme. Il mérite d’avoir place parmi les savants utiles. Mort en 1738. 

NICOLE (Pierre), né à Chartres, en 1625, un des meilleurs écrivains de Port-Royal. Ce qu’il a écrit contre les jésuites n’est guère lu aujourd’hui; et ses Essais de morale, qui sont utiles au genre humain. ne périront pas. Le chapitre, surtout, des moyens de conserver la paix dans la société, est un chef-d’oeuvre auquel on ne trouve rien d’égal en ce genre dans l’antiquité; mais cette paix est peut-être aussi difficile à établir que celle de l’abbé de Saint-Pierre. Mort en 1695. 

NIVELLE DE LA CHAUSSÉE (Pierre-Claude). Il a fait quelques comédies dans un genre nouveau et attendrissant, qui ont eu du succès. Il est vrai que pour faire des comédies il lui manquait le génie comique. Beaucoup de personnes de goût ne peuvent souffrir des comédies où l’on ne trouve pas un trait de bonne plaisanterie; mais il y a du mérite à savoir toucher, à bien traiter la morale, à faire des vers bien tournés et purement écrits: c’est le mérite de cet auteur. Il était né sous Louis XIV. On lui a reproché que ce qui approche du tragique dans ses pièces n’est pas toujours assez intéressant, et que ce qui est du ton de la comédie n’est pas plaisant. L’alliage de ces deux métaux est difficile à trouver. On croit que La Chaussée est un des premiers après ceux qui ont eu du génie. Il est mort vers l’année 1750(51).

Base Joconde: http://www.culture.gouv.fr/Wave/image/joconde/0016/m502004_87ee258_p.jpg
Pierre-Claude Nivelle de La Chaussée (1692-1754).
Peinture anonyme. (Base Joconde du Ministère de la Culture
)

NODOT, n’est connu que par ses fragments de Pétrone, qu’il dit avoir trouvés à Belgrade, en 1688. Les lacunes qu’il a en effet remplies ne me paraissent pas d’un aussi mauvais latin que ses adversaires le disent. Il y a des expressions, à la vérité, dont ni Cicéron, ni Virgile, ni Horace, ne se servent; mais le vrai Pétrone est plein d’expressions pareilles, que de nouvelles moeurs et de nouveaux usages avaient mises à la mode. Au reste, je ne fais cet article touchant Nodot que pour faire voir que la satire de Pétrone n’est point du tout celle que le consul Pétrone envoya, dit-on, à Néron, avant de se faire ouvrir les veines: « Flagitia principis sub nominibus exoletorum feminarumque et novitate cujusque stupri perscripsit, atque obsignata misit Neroni. » 

On a prétendu que le professeur Agamemnon est Sénèque; mais le style de Sénèque est précisément le contraire de celui d’Agamemnon, turgida oratio; Agamemnon est un plat déclamateur de collège. 

On ose dire que Trimalcion est Néron. Comment un jeune empereur, qui après tout avait de l’esprit et des talents, peut-il être représenté par un vieux financier ridicule, qui donne à dîner à des parasites plus ridicules encore, et qui parle avec autant d’ignorance et de sottise que le Bourgeois gentilhomme de Molière? 

Comment la crasseuse et idiote Fortunata, qui est fort au-dessous de Mme Jourdain, pourrait-elle être la femme ou la maîtresse de Néron? quel rapport des polissons de collège, qui vivent de petits larcins dans des lieux de débauche obscurs, peuvent-ils avoir avec la cour magnifique et voluptueuse d’un empereur? Quel homme sensé, en lisant cet ouvrage licencieux, ne jugera pas qu’il est d’un homme effréné, qui a de l’esprit, mais dont le goût n’est pas encore formé; qui fait tantôt des vers très agréables, et tantôt de très mauvais; qui mêle les plus basses plaisanteries aux plus délicates, et qui est lui-même un exemple de la décadence du goût dont il se plaint? 

La clef qu’on a donnée de Pétrone ressemble à celle des Caractères de La Bruyère; elle est faite au hasard. 

OZANAM (Jacques), juif d’origine, né près de Dombes, en 1642. Il apprit la géométrie sans maître, dès l’âge de quinze ans. Il est le premier qui ait fait un dictionnaire de mathématiques. Ses Récréations mathématiques et physiques ont toujours un grand débit; mais ce n’est plus l’ouvrage d’Ozanam, comme les dernières éditions de Moréri ne sont plus son ouvrage. Mort en 1717. 

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