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| Index Voltaire | Annales de l'empire | Commande CDROM | ANNALES DE L’EMPIRE (SUITE) Cette année est celle de la première capitulation dressée pour les empereurs. On se contentait auparavant du serment qu’ils faisaient à leur sacre. Un serment vague d’être juste ouvre la porte à l’injustice. Il fallait une digue plus forte contre l’abus de l’autorité d’un prince si puissant par lui-même. Par ce contrat véritable du chef avec les membres, l’empereur promet que, s’il a quelque domaine qu’il ne possède pas à bon titre, il le restituera à la première sommation des électeurs. C’est promettre beaucoup. Des auteurs considérables prétendent qu’on lui fit jurer aussi de résider toujours dans l’Allemagne; mais la capitulation porte expressément qu’il y résidera autant qu’il sera possible: exiger une chose injuste eût fourni un trop beau prétexte de ne pas exécuter ce qui était juste. Le jour de l’élection de Charles-Quint est marqué par un combat entre un évêque de Hildesheim et un duc de Brunswick dans le duché de Lunebourg. Ils se disputaient un fief; et malgré rétablissement des austrègues, de la chambre impériale, et du conseil aulique, malgré l’autorité des deux vicaires de l’empire, on voyait tous les jours princes, évêques, barons, donner des combats sanglants pour le moindre procès. Il y avait quelques lois; mais le pouvoir coactif, qui est la première des lois, manquait à l’Allemagne. L’électeur palatin porte en Espagne à Charles la nouvelle de son élection. Les grands d’Espagne se disaient alors égaux aux électeurs; les pairs de France à plus forte raison; et les cardinaux prenaient le pas sur eux tous. L’Espagne craint d’être province de l’empire. Charles est obligé de déclarer l’Espagne indépendante. Il va en Allemagne, mais il passe auparavant en Angleterre pour se lier déjà avec Henri VIII, contre François Ier. Il est couronné, à Aix-la-Chapelle, le 23 octobre 1520. 1520. Au temps de cet avènement de Charles-Quint à l’empire, l’Europe prend insensiblement une face nouvelle. La puissance ottomane s’affermit sur des fondements inébranlables dans Constantinople. L’empereur, roi des Deux-Siciles et d’Espagne, paraît fait pour opposer une digue aux Turcs. Les Vénitiens craignaient à la fois le sultan et l’empereur. Le pape Léon X est maître d’un petit État, et sent déjà que la moitié de l’Europe va échapper à son autorité spirituelle. Car dès l’an 1520, depuis le fond du Nord jusqu’à la France, les esprits étaient soulevés, et contre les abus de l’Église romaine et contre ses lois. François Ier, roi de France, plus brave chevalier que grand prince, avait plutôt l’envie que le pouvoir d’abaisser Charles-Quint. Comment eût-il pu, à armes et à prudence égales, l’emporter sur un empereur, roi d’Espagne et de Naples, souverain des Pays-Bas, dont les frontières allaient jusqu’aux portes d’Amiens, et qui commençait à recevoir déjà, dans ses ports d’Espagne, les trésors d’un nouveau monde? Henri VIII, roi d’Angleterre, prétendait d’abord tenir la balance entre Charles-Quint et François Ier. Grand exemple de ce que pouvait le courage anglais, soutenu déjà des richesses du commerce. On peut observer dans ce tableau de l’Europe que Henri VIII, l’un des principaux personnages, était un des plus grands fléaux qu’ait éprouvés la terre; despotique avec brutalité, furieux dans sa colère, barbare dans ses amours, meurtrier de ses femmes, tyran capricieux dans l’État et dans la religion. Cependant il mourut dans son lit; et Marie Stuart, qui n’avait eu qu’une faiblesse criminelle, et Charles Ier, qui n’eut à se reprocher que sa bonté, sont morts sur l’échafaud. Un roi plus méchant encore que Henri VIII, c’est Christiern II, naguère réunissant sous son pouvoir le Danemark, la Norvège et la Suède, monstre toujours souillé de sang, surnommé le Néron du Nord, puni à la fin de tous ses crimes, quoique beau-frère de Charles-Quint, détrôné et mort en prison dans une vieillesse abhorrée et méprisée. Voilà à peu près les principaux princes chrétiens qui figuraient en Europe quand Charles-Quint prit les rênes de l’empire. L’Italie fut plus brillante alors par les beaux-arts qu’elle ne l’a jamais été; mais jamais on ne la vit plus loin du grand but que s’était proposé Jules II, di cacciare i barbari d’Italia. Les puissances de l’Europe étaient presque toujours en guerre; mais, heureusement pour les peuples, les petites armées qu’on levait pour un temps retournaient ensuite cultiver les campagnes; et au milieu des guerres les plus acharnées, il n’y avait pas dans l’Europe la cinquième partie des soldats qu’on voit aujourd’hui dans la plus profonde paix. On ne connaissait point cet effort continuel et funeste qui consume toute la substance d’un gouvernement dans l’entretien de ces armées nombreuses toujours subsistantes, qui, en temps de paix, ne peuvent être employées que contre les peuples, et qui un jour pourront être funestes à leurs maîtres. La gendarmerie faisait toujours la principale force des armées chrétiennes: les fantassins étaient méprisés; c’est pourquoi les Allemands les appelaient Lands-Knechte, valets de terre(1). La milice des janissaires était la seule infanterie redoutable. Les rois de France se servaient presque toujours d’une menterie étrangère; les Suisses ne faisaient encore usage de leur liberté que pour vendre leur sang, et d’ordinaire celui qui avait le plus de Suisses dans son armée se croyait sûr de la victoire. Ils eurent au moins cette réputation jusqu’à la bataille de Marignan, que François Ier gagna contre eux avec sa gendarmerie, quand il voulut pour la première fois descendre en Italie. L’art de la guerre fut plus approfondi sous Charles-Quint qu’il ne l’avait été encore. Ses grands succès, le progrès des beaux-arts en Italie, le changement de religion dans la moitié de l’Europe, le commerce des Grandes-Indes par l’Océan, la conquête du Mexique et du Pérou, rendent ce siècle éternellement mémorable. 1521. Diète de Worms, fameuse par le rétablissement de la chambre impériale, qui ne subsistait plus que de nom. Charles-Quint établit deux vicaires, non pas de l’empire, mais de l’empereur. Les vicaires-nés de l’empire sont Saxe et Palatin, et leurs arrêts sont irrévocables. Les vicaires de l’empereur sont des régents qui rendent compte au souverain. Ces régents furent son frère Ferdinand, auquel il avait cédé ses États d’Autriche, le comte palatin, et vingt-deux assesseurs. Cette diète ordonne que les ducs de Brunswick et de Lunebourg d’un côté, et les évêques d’Hildesheim et de Minden de l’autre, qui se faisaient la guerre, comparaîtront; ils méprisent cet arrêt: on les met au ban de l’empire, et ils méprisent ce ban. La guerre continue entre eux. La puissance de Charles-Quint n’est pas encore assez grande pour donner de la force aux lois. Deux évêques armés et rebelles n’indisposent pas médiocrement les esprits contre l’Église et contre les biens de l’Église. Luther vient à cette diète avec un sauf-conduit de l’empereur; il ne craignait pas le sort de Jean Hus: les prêtres n’étaient pas les plus forts à la diète. On confère avec lui sans trop s’entendre; on ne convient de rien; on le laisse paisiblement retourner en Saxe détruire la religion romaine. Le 6 mai, l’empereur donne un édit contre Luther absent, et ordonne, sous peine de désobéissance, à tout prince et État de l’empire d’emprisonner Luther et ses adhérents. Cet ordre était contre le duc de Saxe. On savait bien qu’il n’obéirait pas mais l’empereur, qui s’unissait avec le pape Léon X contre François Ier, voulait paraître catholique. Il veut, dans cette diète, faire conclure une alliance entre l’Empire et le roi de Danemark Christiern II, son beau-frère, et lui assurer des secours. Il règne toujours dans les grandes assemblées un sentiment d’horreur pour la tyrannie; le cri de la nature s’y fait entendre, et l’enthousiasme de la vertu se communique. Toute la diète s’éleva contre une alliance avec un scélérat teint du sang de quatre-vingt-quatorze sénateurs massacrés à ses yeux par des bourreaux dans Stockholm livrée au pillage. On prétend que Charles-Quint voulait s’assurer les trois couronnes du Nord en secourant son indigne beau-frère. La même année, le pape Léon X, plus intrigant peut-être que politique, et qui, se trouvant entre François Ier et Charles-Quint, ne pouvait guère être qu’intrigant, fait presque à la fois un traité avec l’un et avec l’autre: le premier en 1520, avec François Ier auquel il promet le royaume de Naples en se réservant Gaëte; et cela en vertu de cette loi chimérique que jamais un roi de Naples ne peut être empereur: le second en 1521, avec Charles-Quint, pour chasser les Français de l’Italie, et pour donner le Milanais à François Sforce, fils puîné de Louis le Maure, et surtout pour donner au saint-siège Ferrare, qu’on voulait toujours ôter à la maison d’Este. Première hostilité qui met aux mains l’empire et la France. Le duc de Bouillon-la-Marck, souverain du château de Bouillon, déclare solennellement la guerre par un héraut à Charles-Quint, et ravage le Luxembourg. On sent bien qu’il agissait pour François Ier, qui le désavouait en public. Charles, uni avec Henri VIII et Léon X, fait la guerre à François Ier, du côté de la Picardie et vers le Milanais; elle avait déjà commencé en Espagne, dès 1520; mais l’Espagne n’est qu’un accessoire à ces Annales de l’empire. Lautrec, gouverneur du Milanais pour le roi de France, général malheureux parce qu’il était fier et imprudent, est chassé de Milan, de Pavie, de Lodi, de Parme et de Plaisance, par Prosper Colonne. Léon X meurt le 2 décembre. George, marquis de Malaspina, attaché à la France, soupçonné d’avoir empoisonné le pape, est arrêté, et se justifie d’un crime qu’il est difficile de prouver. Ce pape avait douze mille Suisses à son service. Le cardinal Wolsey, tyran de Henri VIII, qui était le tyran de l’Angleterre, veut être pape. Charles-Quint le joue, et manifeste son pouvoir en faisant pape son précepteur Adrien Florent, natif d’Utrecht, alors régent en Espagne. Adrien est élu le 9 janvier. Il garde son nom, malgré la coutume établie dès le xie siècle. L’empereur gouverne absolument le pontificat. L’ancienne ligue des villes de Souabe est confirmée à Ulm pour onze ans. L’empereur pouvait la craindre; mais il voulait plaire aux Allemands. 1522. Charles va encore en Angleterre, reçoit à Windsor l’ordre de la Jarretière; il promet d’épouser sa cousine Marie, fille de sa tante Catherine d’Aragon et de Henri VIII, que son fils Philippe épousa depuis. Il se soumet, par une clause étonnante, à payer cinq cent mille écus s’il n’épouse pas cette princesse. C’est la cinquième fois qu’il est promis sans être marié. Il partage la France en idée avec Henri VIII, qui compte alors faire revivre les prétentions de ses aïeux sur ce royaume. L’empereur emprunte de l’argent du roi d’Angleterre. Voilà l’explication de cette énigme du dédit de cinq cent mille écus. Cet argent prêté aurait servi un jour de dot; et ce dédit singulier est exigé de Henri VIII comme une espèce de caution. L’empereur donne au cardinal-ministre Wolsey des pensions qui ne le dédommagent pas de la tiare. Pourquoi le plus puissant empereur qu’on ait vu depuis Charlemagne est-il obligé d’aller demander de l’argent à Henri VIII comme Maximilien? il faisait la guerre vers les Pyrénées, vers la Picardie, en Italie, tout à la fois; l’Allemagne ne lui fournissait rien; l’Espagne peu de chose: les mines du Mexique ne faisaient pas encore un produit réglé; les dépenses de son couronnement et des premiers établissements en tout genre furent immenses. Charles-Quint est heureux partout. Il ne reste à François Ier, dans le Milanais, que Crémone et Lodi. Gênes, qu’il tenait encore, lui est enlevée par les Impériaux. L’empereur permet que François Sforce, dernier prince de cette race, entre dans Milan. Mais pendant ce temps-là même la puissance ottomane menace l’Allemagne. Les Turcs sont en Hongrie. Soliman, aussi redoutable que Sélim et Mahomet II, prend Bellegrade, et de là va au siège de Rhodes, qui capitule après un siège de trois mois. Cette année est féconde en grands événements. Les états du Danemark déposent solennellement le tyran Christiern, comme on juge un coupable; et en se bornant à le déposer, on lui fait grâce. Gustave Vasa proscrit en Suède la religion catholique. Tout le Nord jusqu’au Véser est prêt de suivre cet exemple. 1523. Pendant que la guerre de controverse menace l’Allemagne d’une révolution, et que Soliman menace l’Europe chrétienne, les querelles de Charles-Quint et de Français Ier font les malheurs de l’Italie et de la France. Charles et Henri VIII, pour accabler François Ier, gagnent le connétable de Bourbon, qui, plus rempli d’ambition et de vengeance que d’amour pour la patrie, s’engage à attaquer le milieu de la France, tandis que ses ennemis pénétreront par ses frontières. On lui promet Éléonore, soeur de Charles-Quint, veuve du roi de Portugal, et, ce qui est plus essentiel, la Provence avec d’autres terres qu’on érigera en royaume. Pour porter le dernier coup à la France, l’empereur se ligue encore avec les Vénitiens, le pape Adrien et les Florentins. Le duc François Sforce reste possesseur du Milanais, dont François Ier est dépouillé: mais l’empereur ne reconnaît point encore Sforce pour duc de Milan, et il diffère à se décider sur cette province, dont il sera toujours maître quand les Français n’y seront plus. Les troupes impériales entrent dans la Champagne: le connétable de Bourbon, dont les desseins sont découverts, fuit, et va commander pour l’empereur en Italie. Au milieu de ces grands troubles, une petite guerre s’élève entre l’électeur de Trèves et la noblesse d’Alsace, comme un petit tourbillon qui s’agite dans un grand. Charles-Quint est trop occupé de ses vastes desseins et de la multitude de ses intérêts, pour penser à pacifier ces querelles passagères. Clément VII succède à Adrien le 29 novembre; il était de la maison de Médicis. Son pontificat est éternellement remarquable par ses malheureuses intrigues et par sa faiblesse, qui causèrent depuis le pillage de Rome, que saccagea l’armée de Charles-Quint, par la perte de la liberté des Florentins, et par l’irrévocable défection de l’Angleterre arrachée à l’Église romaine. 1524. Clément VII commence par envoyer à la diète de Nuremberg un légat pour armer l’Allemagne contre Soliman, et pour répondre à un écrit intitulé: les Cent griefs contre la cour de Rome. Il ne réussit ni à l’un ni à l’autre. Il n’était pas extraordinaire qu’Adrien, précepteur et depuis ministre de Charles-Quint, né avec le génie d’un subalterne, fût entré dans la ligue qui devait rendre l’empereur maître absolu de l’Italie, et bientôt de l’Europe. Clément VII eut d’abord le courage de se détacher de cette ligue, espérant tenir la balance égale. Il y avait alors un homme de sa famille qui était véritablement un grand homme; c’est Jean de Médicis, général de Charles-Quint. Il commandait pour l’empereur en Italie avec le connétable de Bourbon; c’est lui qui acheva de chasser cette année les Français de la petite partie du Milanais qu’ils occupaient encore, qui battit Bonnivet à Biagrasse, où fut tué le chevalier Bayard, très renommé en France. Le marquis de Pescara, que les Français appellent Pescaire, digne émule de ce Jean de Médicis, marche en Provence avec le duc de Bourbon. Celui-ci veut assiéger Marseille malgré Pescara, et l’entreprise échoue mais la Provence est ravagée. François Ier a le temps d’assembler une armée; il poursuit les Impériaux, qui se retirent; il passe les Alpes. Il rentre pour son malheur dans ce duché de Milan pris et perdu tant de fois. La maison de Savoie n’était pas encore assez puissante pour fermer le passage aux armées de France. Alors l’ancienne politique des papes se déploie, et la crainte qu’inspire un empereur trop puissant de Clément VII avec François Ier; il veut lui donner le royaume de Naples. Français y fait marcher un gros détachement de son armée. Par là il s’affaiblit en divisant ses forces, et prépare ses malheurs et ceux de Rome. 1525. Le roi de France assiège Pavie. Le comte de Lannoy, vice-roi de Naples, Pescara et Bourbon, veulent faire lever le siège, en s’ouvrant un passage par le parc de Mirabel, où François Ier était posté. La seule artillerie française met les Impériaux en déroute. Le roi de France n’avait qu’à ne rien faire, et ils étaient vaincus. Il veut les poursuivre, et il est battu entièrement. Les Suisses, qui faisaient la force de son infanterie, s’enfuient et l’abandonnent; et il ne reconnaît la faute de n’avoir eu qu’une infanterie mercenaire et d’avoir trop écouté son courage, que lorsqu’il tombe captif entre les mains des Impériaux et de ce Bourbon qu’il avait outragé, et qu’il avait forcé à être rebelle. Charles-Quint, qui était alors à Madrid, apprend l’excès de son bonheur, et dissimule celui de sa joie. On lui envoie son prisonnier. Il semblait alors le maître de l’Europe. Il l’eût été en effet si, au lieu de rester à Madrid, il eût suivi sa fortune à la tête de cinquante mille hommes; mais ses succès lui firent des ennemis d’autant plus aisément, que lui, qui passait pour le plus actif des princes, ne profita pas de ces succès. Le cardinal Wolsey, mécontent de l’empereur, au lieu de porter Henri VIII, qu’il gouvernait, à entrer dans la France abandonnée et à la conquérir, porte son maître à se déclarer contre Charles-Quint, et à tenir cette balance qui échappait aux faibles mains de Clément VII. Bourbon, que Charles flattait de l’espérance d’un royaume composé de la Provence, du Dauphiné, et des terres de ce connétable, n’est que gouverneur du Milanais. Il faut croire que Charles-Quint avait de grandes affaires secrètes en Espagne, puisque, dans ce moment critique, il ne venait ni vers la France, où il pouvait entrer, ni dans l’Italie, qu’il pouvait subjuguer, ni dans l’Allemagne, que les nouveaux dogmes et l’amour de l’indépendance remplissaient de troubles. Les différents sectaires savaient bien ce qu’ils ne voulaient pas mais ils ne savaient pas ce qu’ils voulaient croire. Tous s’accordaient à s’élever contre les abus de la cour et de l’Église romaine: tous introduisaient d’autres abus. Mélanchthon s’oppose à Luther sur quelques articles. Storck, né en Silésie(2), va plus loin que Luther. Il est le fondateur de la secte des anabaptistes; Muncer en est l’apôtre; tous deux prêchent les armes à la main. Luther avait commencé par mettre dans son parti les princes; Muncer met dans le sien les habitants de la campagne. Il les flatte et les anime par cette idée d’égalité, loi primitive de la nature, que la force et les conventions ont détruite. Les premières fureurs des paysans éclatent dans la Souabe, où ils étaient plus esclaves qu’ailleurs. Muncer passe en Thuringe. Il s’y rend maître de Mulhausen en prêchant l’égalité, et fait porter à ses pieds l’argent des habitants en prêchant le désintéressement. Tous les paysans se soulèvent en Souabe, en Franconie, dans une partie de la Thuringe, dans le Palatinat, dans l’Alsace. A la vérité ces espèces de sauvages firent un manifeste que Lycurgue aurait signé. Ils demandaient « qu’on ne levât sur eux que les dîmes des blés, et qu’elles fussent employées à soulager les pauvres; que la chasse et la pêche leur fussent permises; qu’ils eussent du bois pour se bâtir des cabanes et pour se garantir du froid; qu’on modérât leurs corvées. » Ils réclamaient les droits du genre humain: mais ils les soutinrent en bêtes féroces. Ils massacrent les gentilshommes qu’ils rencontrent. Une fille naturelle de l’empereur Maximilien est égorgée. Ce qui est très remarquable, c’est qu’à l’exemple de ces anciens esclaves révoltés qui, se sentant incapables de gouverner, choisirent dit-on, pour leur roi le seul maître qui avait échappé au carnage, ces paysans mirent à leur tête un gentilhomme. Ils s’emparent de Heilbron, de Spire, de Vurtzbourg, de tous les pays entre ces villes. Muncer et Starck conduisent l’armée en qualité de prophètes. Le vieux Frédéric, électeur de Saxe, leur livre une sanglante bataille près de Franckusen dans le comté de Mansfeld. En vain les deux prophètes entonnent des cantiques au nom du Seigneur: ces fanatiques sont entièrement défaits. Muncer, pris à la bataille, est condamné à perdre la tête. Il abjura sa secte avant de mourir. Il n’avait point été enthousiaste; il avait conduit ceux qui l’étaient; mais son disciple Priffer, condamné comme lui, mourut persuadé. Storck retourne prêcher en Silésie, et envoie des disciples en Pologne. L’empereur, cependant, négociait tranquillement avec le roi de France son prisonnier à Madrid. 1526. Principaux articles du traité dont Charles-Quint impose les lois à François Ier. Le roi de France cède à l’empereur le duché de Bourgogne et le comté de Charolais; il renonce au droit de souveraineté sur l’Artois et sur la Flandre. Il lui laisse Arras, Tournai, Mortagne, Saint-Amand, Lille, Douai, Orchies, Hesdin. Il se désiste de tous ses droits sur les Deux-Siciles, sur le Milanais, sur le comté d’Asti, sur Gênes. Il promet de ne jamais protéger ni le duc de Gueldre, qui se soutenait toujours contre cet empereur si puissant, ni le duc de Wirtemberg, qui revendiquait son duché vendu à la maison d’Autriche; il promet de faire renoncer les héritiers de la Navarre à leur droit sur ce royaume; il signe une ligue défensive et même offensive avec son vainqueur qui lui ravit tant d’États; il s’engage à épouser Éléonore, sa soeur. Il est forcé à recevoir le duc de Bourbon en grâce, à lui rendre tous ses biens, à le dédommager lui et tous ceux qui ont pris son parti. Ce n’était pas tout. Les deux fils aînés du roi doivent être livrés en otage jusqu’à l’accomplissement du traité; il est signé le 14 janvier. Pendant que le roi de France fait venir ses deux enfants pour être captifs à sa place, Lannoy, vice-roi de Naples, entre dans sa chambra en bottes, et vient lui faire signer le contrat de mariage avec Éléonore, qui était à quatre lieues de là, et qu’il ne vit point: étrange façon de se marier! On assure que François Ier fit une protestation par-devant notaire contre ces promesses, avant de les signer. Il est difficile de croire qu’un notaire de Madrid ait voulu et pu venir signer un tel acte dans la prison du roi. Le dauphin et le duc d’Orléans sont amenés en Espagne, échangés avec leur père(3), au milieu de la rivière d’Andaye, et menés en otage. Charles aurait pu avoir la Bourgogne, s’il se l’était fait céder avant de relâcher son prisonnier. Le roi de France exposa ses deux enfants au courroux de l’empereur en ne tenant pas sa parole. Il y a eu des temps où cette infraction aurait coûté la vie à ces deux princes. François Ier se fait représenter par les états de Bourgogne qu’il n’a pu céder cette grande province de la France. Il ne fallait donc pas la promettre. Ce roi était dans un état où tous les partis étaient tristes pour lui. Le 22 mai, François Ier, à qui ses malheurs et ses ressources ont donné des amis, signe à Cognac une ligue avec le pape Clément VII, le roi d’Angleterre, les Vénitiens, les Florentins, les Suisses, contre l’empereur. Cette ligue est appelée sainte, parce que le pape en est le cher. Le roi stipule de mettre en possession du Milanais ce même duc François Sforce qu’il avait voulu dépouiller. Il finit par combattre pour ses anciens ennemis. L’empereur voit tout d’un coup la France, l’Angleterre, l’Italie, armées contre sa puissance, parce que cette puissance même n’a pas été assez grande pour empêcher cette révolution, et parce qu’il est resté oisif à Madrid au lieu d’aller profiter de la victoire de ses généraux. Dans ce chaos d’intrigues et de guerres, les Impériaux étaient maîtres de Milan et de presque toute la province. François Sforce avait le seul château de Milan. Mais dès que la ligue est signée, le Milanais se soulève; il prend le parti de son duc. Les Vénitiens marchent et enlèvent Lodi à l’empereur. Le duc d’Urbin, à la tête de l’armée du pape, est dans le Milanais. Malgré tant d’ennemis, le bonheur de Charles-Quint lui conserve l’Italie. Il devait la perdre en restant à Madrid; le vieil Antoine de Lève et ses autres généraux la lui conservent. François Ier ne peut assez tôt faire partir des troupes de son royaume épuisé. L’armée du pape se conduit lâchement; celle de Venise mollement. François Sforce est obligé de rendre son château de Milan. Un très petit nombre d’Espagnols et d’Allemands, bien commandés et accoutumés à la victoire, vaut à Charles-Quint tous ces avantages, dans le même temps de sa vie où il fit le moins de choses par lui-même. Il reste toujours à Madrid. Il s’applique à régler les rangs et à former l’étiquette; il se marie avec Isabelle, fille d’Emmanuel le Grand, roi de Portugal, pendant que le nouvel électeur de Saxe, Jean le Constant, fait profession de la religion nouvelle, et abolit la romaine en Saxe; pendant que le landgrave de Hesse, Philippe, en fait autant dans ses États; que Francfort établit un sénat luthérien, et qu’enfin un assez grand nombre de chevaliers teutons, destinés à défendre l’Église, l’abandonnent pour se marier et approprier à leurs familles les commanderies de l’ordre. On avait brûlé autrefois cinquante chevaliers du Temple, et aboli l’ordre, parce qu’il n’était que riche; celui-ci était puissant. Albert de Brandebourg, son grand maître, partage la Prusse avec les Polonais, et reste souverain de la partie qu’on appelle la Prusse ducale, en rendant hommage et payant tribut au roi de Pologne. On place d’ordinaire en 1525 cette révolution. Dans ces circonstances, les luthériens demandent hautement l’établissement de leur religion dans l’Allemagne à la diète de Spire. Ferdinand, qui tient cette diète, demande du secours contre Soliman qui revenait attaquer la Hongrie. La diète n’accorde ni la liberté de la religion, ni des secours aux chrétiens contre les Ottomans. Le jeune Louis, roi de Hongrie et de Bohême, croit pouvoir soutenir seul l’effort de l’empire turc. Il ose livrer bataille à Soliman. Cette journée, appelée de Mohats, du nom du champ de bataille, non loin de Bude, est aussi funeste aux chrétiens que la journée de Varne(4). Presque toute la noblesse de Hongrie y périt. L’armée est taillée en pièces; le roi est noyé dans un marais en fuyant. Les écrivains du temps disent que Soliman fit décapiter quinze cents nobles hongrois prisonniers après la bataille, et qu’il pleura en voyant le portrait du malheureux roi Louis. Il n’est guère croyable qu’un homme qui fait couper de sang-froid quinze cents têtes nobles, en pleure une: et ces deux faits sont également douteux. Soliman prend Bude, et menace tous les environs. Ce malheur de la chrétienté fait la grandeur de la maison d’Autriche. L’archiduc Ferdinand, frère de Charles-Quint, demande la Hongrie et la Bohême, comme les États qui doivent lui revenir par les pactes de famille, comme un héritage. On concilie ce droit d’héritage avec le droit d’élection qu’avaient les peuples, en soutenant l’un par l’autre. Les États de Hongrie l’élisent le 26 octobre. Pendant ce temps-là un autre parti venait de déclarer roi dans Albe-Royale Jean Zapoli, comte de Scepus, vayvode de Transylvanie. Il n’y eut guère depuis ce temps-là de royaume plus malheureux que la Hongrie. Il fut presque toujours partagé en deux factions, et inondé par les Turcs. Cependant Ferdinand est assez heureux pour en chasser ce peu de jours son rival, et pour être couronné dans Bude d’où les Turcs s’étaient retirés. 1527. Le 24 février, Ferdinand est élu roi de Bohême sans concurrent; et il reconnaît qu’il tient ce royaume ex libera et bona voluntate, de la libre et bonne volonté de ceux qui l’ont choisi. Charles-Quint est toujours en Espagne pendant que sa maison acquiert deux royaumes, et que sa fortune va en Italie plus loin que ses projets. Il payait mal ses troupes commandées par le duc de Bourbon et par Philibert de Châlons, prince d’Orange; mais elles subsistaient par des rapines qu’on appelle contributions. La sainte ligue était fort dérangée. Le roi de France avait négligé une vengeance qu’il cherchait, et n’avait point encore envoyé d’argent dans les Alpes. Les Vénitiens agissaient peu, le pape encore moins, et il s’était épuisé à lever de mauvaises troupes. Bourbon mène ses soldats droit à Rome. Il monte à l’assaut le 27 mai(5): il est tué en appuyant une échelle à la muraille: mais le prince d’Orange entre dans la ville. Le pape se réfugie au château Saint-Ange, où il devient prisonnier. La ville est pillée et saccagée, comme elle le fut autrefois par Alaric et par les autres barbares. On dit que le pillage monta à quinze millions d’écus. Charles, en exigeant la moitié seulement de cette somme pour la rançon de la ville, eût pu dominer dans Rome. Mais après que ses troupes y eurent vécu près de neuf mois à discrétion, il ne put la garder. Il lui arriva ce qu’éprouvèrent tous ceux qui avaient saccagé cette capitale. Il y eut dans ce désastre trop de sang répandu; mais beaucoup de soldats enrichis s’habituèrent dans le pays, et on compta à Rome et aux environs, au bout de quelques mois, quatre mille sept cents filles enceintes. Rome fut peuplée d’Espagnols et d’Allemands, après l’avoir été autrefois de Goths, d’Hérules, de Vandales. Le sang des Romains s’était mêlé sous les césars à celui d’une foule d’étrangers. Il ne reste pas aujourd’hui dans Rome une seule famille qui puisse se dire romaine. Il n’y a que le nom et les ruines de la maîtresse du monde qui subsistent. Pendant la prison du pape, le duc de Ferrare, Alphonse Ier, à qui Jules II avait enlevé Modène et Reggio, reprend cet État quand Clément VII capitule dans le château Saint-Ange. Les Malatesta se ressaisissent de Rimini. Les Vénitiens, alliés du pape, lui prennent Ravenne, mais pour le lui garder, disent-ils, contre l’empereur. Les Florentins secouent le joug des Médicis, et se remettent en liberté. François Ier et Henri VIII, au lieu d’envoyer des troupes en Italie, envoient des ambassadeurs à l’empereur. Il était alors à Valladolid. La fortune, en moins de deux ans, avait mis entre ses mains Rome, le Milanais, un roi de France, et un pape, et il n’en profitait pas. Assez fort pour piller Rome, il ne le fut pas assez pour la garder; et ce vieux droit des empereurs, cette prétention sur le domaine de Rome demeura toujours derrière un nuage. Enfin, François Ier envoie une armée dans le Milanais, sous ce même Lautrec qui l’avait perdu, laissant toujours ses deux enfants en otage. Cette armée reprend encore le Milanais, dont on se saisissait et qu’on perdait en si peu de temps. Cette diversion, et la peste qui ravage à la fois Rome et l’armée de ses vainqueurs, préparent la délivrance du pape. D’un autre côté Charles-Quint fait chanter des psaumes et faire des processions en Espagne pour cette délivrance du saint-père, qu’il retient captif; de l’autre il lui vend sa liberté quatre cent mille ducats. Clément VII en paye comptant près de cent mille, et s’évade avant d’avoir payé le reste. Pendant que Rome est saccagée, et le pape rançonné au nom de Charles-Quint, qui soutient la religion catholique, les sectes ennemies de cette religion font de nouveaux progrès. Le saccagement de Rome et la captivité du pape enhardissaient les luthériens. La messe est abolie à Strasbourg juridiquement, après une dispute publique. Ulm, Augsbourg, beaucoup d’autres villes impériales se déclarent luthériennes. Le conseil do Berne fait plaider devant lui la cause du catholicisme et celle des sacramentaires, disciples de Zuingle. Ces sectaires différaient des luthériens, principalement au sujet de l’eucharistie, les zuingliens disant que Dieu n’est dans le pain que par la foi, et les luthériens affirmant que Dieu était avec le pain, dans le pain et sur le pain; mais tous s’accordent à croire que le pain existe. Genève, Constance, suivent l’exemple de Berne. Ces zuingliens sont les pères des calvinistes. Des peuples qui n’avaient qu’un bon sens simple et austère, les Bohêmes, les Allemands, les Suisses, sont ceux qui ont ravi la moitié de l’Europe. Les anabaptistes renouvellent leurs fureurs au nom du Seigneur, depuis le Palatinat jusqu’à Vurtzbourg; l’électeur palatin, aidé des généraux Truchsès et Fronsberg, les dissipe. 1528. Les anabaptistes reparaissent dans Utrecht, et ils sont cause que l’évêque de cette ville, qui en était seigneur, la vend à Charles-Quint, de peur que le duc de Gueldre ne s’en rende le maître. Ce duc, toujours protégé en secret par la France, résistait à Charles-Quint à qui rien n’avait résisté ailleurs. Charles s’accommode enfin avec lui, à condition que le duché de Gueldre et le comté de Zutphen reviendront à la maison d’Autriche, si le duc meurt sans enfants mâles. Les querelles de la religion semblaient exiger la présence de Charles en Allemagne, et la guerre l’appelait en Italie. Deux hérauts, Guienne et Clarence, l’un de la part de la France, l’autre de l’Angleterre, viennent lui déclarer la guerre à Madrid. François Ier n’avait pas besoin de la déclarer, puisqu’il la faisait déjà dans le Milanais, et Henri VIII encore moins, puisqu’il ne la lui fit point. C’est une bien vaine idée de penser que les princes n’agissent et ne parlent qu’en politiques: ils agissent et parlent en hommes. L’empereur reprocha aigrement au roi d’Angleterre le divorce que ce roi méditait avec Catherine d’Aragon, dont Charles était le neveu. Il chargea le héraut Clarence de dire que le cardinal Wolsey, pour se venger de n’avoir pas été pape, avait conseillé ce divorce et la guerre. Quant à François Ier, il lui reprocha d’avoir manqué à sa parole, et dit qu’il le lui soutiendrait seul à seul. Il était très vrai que François Ier avait manqué à sa parole; il n’est pas moins vrai qu’elle était très difficile à tenir. François Ier lui répondit ces propres mots: « Vous avez menti par la gorge, et autant de fois que le direz vous mentirez, etc. Assurez-nous le camp, et nous vous porterons les armes. » L’empereur envoie un héraut au roi de France, chargé de signifier le lieu du combat. Le roi, avec le plus grand appareil, le reçoit le 10 septembre, dans la grand’salle de l’ancien palais où l’on rend la justice. Le héraut voulut parler avant de montrer la lettre de son maître, qui assurait le camp. Le roi lui impose silence, et veut voir seulement la lettre; elle ne fut point montrée. Deux grands rois s’en tinrent à se donner des démentis par des hérauts d’armes. Il y a dans ces procédés un air de chevalerie et de ridicule bien éloigné de nos moeurs. Pendant toutes ces rodomontades, Charles-Quint perdait tout le fruit de la bataille de Pavie, de la prise du roi de France, et de celle du pape. Il allait même perdre le royaume de Naples. Lautrec avait déjà pris toute l’Abruzze. Les Vénitiens s’étaient emparés de plusieurs villes maritimes du royaume. Le célèbre André Doria, qui alors servait la France, avait, avec les galères de Gênes, battu la flotte impériale. L’empereur qui, six mois auparavant, était maître de l’Italie, allait en être chassé: mais il fallait que les Français perdissent toujours en Italie ce qu’ils avaient gagné. La contagion se met dans leur armée: Lautrec meurt. Le royaume de Naples est évacué. Henri, duc de Brunswick avec une nouvelle armée, vient défendre le Milanais contre les Français et contre Sforce. Doria, qui avait tant contribué au succès de la France, justement mécontent de François Ier, et craignant même d’être arrêté, l’abandonne, et passe au service de l’empereur avec ses galères. La guerre se continue dans le Milanais. Le pape Clément VII, en attendant l’événement, négocie. Ce n’est plus le temps d’excommunier un empereur, de transférer son sceptre dans d’autres mains par l’ordre de Dieu. On en eût agi ainsi autrefois pour le seul refus de mener la mule du pape par la bride; mais le pape, après sa prison, après le saccagement de Rome, inefficacement secouru par les Français, craignant même les Vénitiens ses alliés, voulant établir sa maison à Florence, voyant enfin la Suède, le Danemark, la moitié de l’Allemagne, renoncer à l’Église romaine, le pape, dis-je, en ces extrémités, ménageait et redoutait Charles-Quint au point que, loin d’ôser casser le mariage de Henri VIII avec Catherine, tante de Charles, il était prêt d’excommunier cet Henri VIII, son allié, dès que Charles l’exigerait. 1529. Le roi d’Angleterre, livré à ses passions, ne songe plus qu’à se séparer de sa femme Catherine d’Aragon, femme vertueuse, dont il a une fille depuis tant d’années, et à épouser sa maîtresse Anne de Bolein, ou Bollen, ou Bowlen. François Ier laisse toujours ses deux enfants prisonniers auprès de Charles-Quint en Espagne, et lui fait la guerre dans le Milanais. Le duc François Sforce est toujours ligué avec ce roi, et demande grâce à l’empereur, voulant avoir son duché des mains du plus fort, et craignant de le perdre par l’un ou par l’autre. Les catholiques et les protestants déchirent l’Allemagne: le sultan Soliman se prépare à l’attaquer; et Charles-Quint est à Valladolid. Le vieil Antoine de Lève, l’un de ses plus grands généraux, à l’âge de soixante et treize ans, malade de la goutte, et porté sur un brancard, défait les Français dans le Milanais, aux environs de Pavie: ce qui en reste se dissipe, et ils disparaissent de cette terre qui leur a été si funeste. Le pape négociait toujours, et avait heureusement conclu son traité avant que les Français reçussent ce dernier coup. L’empereur traita généreusement le pape: premièrement, pour réparer aux yeux des catholiques, dont il avait besoin, le scandale de Rome saccagée; secondement, pour engager le pontife à opposer les armes de la religion à l’autre scandale qu’on allait donner à Rome en cassant le mariage de sa tante, et en déclarant bâtarde sa cousine Marie, cette même Marie qu’il avait dû épouser; troisièmement, parce que les Français n’étaient pas encore expulsés d’Italie quand le traité fut conclu. L’empereur accorde donc à Clément VII Ravenne, Cervia, Modène, Reggio, le laisse un liberté de poursuivre ses prétentions sur Ferrare, lui promet de donner la Toscane à Alexandre de Médicis. Ce traité si avantageux pour le pape est ratifié à Barcelone. Immédiatement après il s’accommode aussi avec François Ier; il en coûte deux millions d’écus d’or à ce roi pour racheter ses enfants, et cinq cent mille écus que François doit encore payer à Henri VIII pour le dédit auquel Charles-Quint s’était soumis en n’épousant pas sa cousine Marie. Ce n’était certainement pas à François Ier à payer les dédits de Charles-Quint; mais il était vaincu: il fallait racheter ses enfants. Deux millions cinq cent mille écus d’or appauvrissaient à la vérité la France, mais ne valaient pas la Bourgogne que le roi gardait: d’ailleurs on s’accommoda avec le roi d’Angleterre, qui n’eut jamais l’argent du dédit. Alors la France appauvrie ne paraît point à craindre; l’Italie attend les ordres de l’empereur; les Vénitiens temporisent; l’Allemagne craint les Turcs et dispute sur la religion. Ferdinand assemble la diète de Spire, où les luthériens prennent le nom de protestants, parce que la Saxe, la Hesse, le Lunebourg, Anhalt, quatorze villes impériales protestent contre l’édit de Ferdinand et appellent au futur concile. Ferdinand laisse croire et faire aux protestants tout ce qu’ils veulent; il le fallait bien. Soliman, qui n’avait point de dispute de religion à apaiser, voulait toujours donner la couronne de Hongrie à ce Jean Zapoli, vayvode de Transylvanie, concurrent de Ferdinand; et ce royaume devait être tributaire des Turcs. Soliman subjugue toute la Hongrie, pénètre dans l’Autriche, emporte Altembourg d’assaut, met le siège devant Vienne, le 26 septembre; mais Vienne est toujours l’écueil des Turcs. C’est le sort de la maison de Bavière de défendre dans ces périls la maison d’Autriche. Vienne fut défendue par Philippe le Belliqueux, frère de l’électeur palatin, dernier électeur de la première branche palatine. Soliman au bout de trente jours, lève le siège; mais il donne l’investiture de la Hongrie à Jean Zapoli, et y reste le maître. Enfin Charles quittait alors l’Espagne, et était arrivé à Gênes, qui n’est plus aux Français et qui attend son sort de lui; il déclare Gênes libre et fief de l’empire; il va en triomphe de ville en ville pendant que les Turcs assiégeaient Vienne. Le pape Clément VII l’attend à Bologne. Charles vient d’abord recevoir à genoux la bénédiction de celui qu’il avait retenu captif, et dont il avait désolé l’État; après avoir été aux pieds du pape en catholique, il reçoit en empereur François Sforce, qui vient se mettre aux siens et lui demander pardon. Il lui donne l’investiture du Milanais pour cent mille ducats d’or comptant, et cinq cent mille payables un dix années; il lui fait épouser sa nièce, fille du tyran Christiern; ensuite il se fait couronner dans Bologne par le pape; il reçoit de lui trois couronnes: celle d’Allemagne, celle de Lombardie, et l’impériale, à l’exemple de Frédéric III. Le pape, en lui donnant le sceptre, lui dit: « Empereur notre fils, prenez ce sceptre pour régner sur les peuples de l’empire, auxquels nous et les électeurs nous vous avons jugé digne de commander. » Il lui dit en lui donnant le globe; « Ce globe représente le monde que vous devez gouverner avec vertu, religion et fermeté. » La cérémonie du globe rappelait l’image de l’ancien empire romain, maître de la meilleure partie du monde connu et convenait en quelque sorte à Charles-Quint, souverain de l’Espagne, de l’Italie, de l’Allemagne et de l’Amérique. Charles baise les pieds du pape pendant la messe; mais il n’y eut point de mule à conduire. L’empereur et le pape mangent dans la même salle, chacun seul à sa table. Il promet sa bâtarde Marguerite à Alexandre de Médicis, neveu du pape, avec la Toscane pour dot. Par ces arrangements et par ces concessions, il est évident que Charles-Quint n’aspirait point à être roi du continent chrétien, comme le fut Charlemagne: il aspirait à un être le principal personnage, à y avoir la première influence, à retenir le droit de suzeraineté sur l’Italie. S’il eût voulu tout avoir pour lui seul, il aurait épuisé son royaume d’Espagne d’hommes et d’argent pour venir s’établir dans Rome et gouverner la Lombardie comme une de ses provinces: il ne le fit pas; car voulant trop avoir pour lui, il aurait eu trop à craindre. 1530. Les Toscans, voyant leur liberté sacrifiée à l’union de l’empereur et du pape, ont le courage de la défendre contre l’un et l’autre; mais leur courage est inutile contre la force. Florence assiégée se rend à composition. Alexandre de Médicis est reconnu souverain, et il se reconnaît vassal de l’empire. Charles-Quint dispose des principautés un juge et un maître; il rend Modène et Reggio au duc de Ferrare, malgré les prières du pape; il érige Mantoue un duché. C’est dans ce temps qu’il donne Malte aux chevaliers de Saint-Jean, qui avaient perdu Rhodes: la donation est du 24 mars. Il leur fit ce présent comme roi d’Espagne, et non comme empereur. Il se vengeait autant qu’il le pouvait des Turcs, en leur opposant ce boulevard qu’ils n’ont jamais pu détruire. Après avoir ainsi donné des États, il va essayer de donner la paix à l’Allemagne, mais les querelles de religion furent plus difficiles à concilier que les intérêts des princes. Confession d’Augsbourg, qui a servi de règle aux protestants et de ralliement à leur parti. Cette diète d’Augsbourg commence le 20 juin. Les protestants présentent leur confession de foi en latin et en allemand le 26. Strasbourg, Memmingen, Lindau et Constance présentent la leur séparément, et on la nomme la Confession des quatre villes; elles étaient luthériennes comme les autres, et différaient seulement un quelques points. Zuingle envoie aussi sa confession, quoique ni lui ni le canton de Berne ne fussent ni luthériens ni impériaux. On dispute beaucoup. L’empereur donne un décret, le 22 septembre, par lequel il enjoint aux protestants de ne plus rien innover, de laisser une pleine liberté dans leurs États à la religion catholique, et de se préparer à présenter leurs griefs au concile qu’il compte convoquer dans six mois. Les quatre villes s’allient avec les trois cantons, Berne, Zurich et Bâle, qui doivent leur fournir des troupes en cas qu’on veuille gêner leur liberté. La diète fait le procès au grand maître de l’ordre teutonique, Albert de Brandebourg, qui, devenu luthérien, comme on l’a vu, s’était emparé de la Prusse ducale et en avait chassé les chevaliers catholiques. Il est mis au ban de l’empire et n’en garde pas moins la Prusse. La diète fixe la chambre impériale dans la ville de Spire: c’est par là qu’elle finit; et l’empereur en indique une autre à Cologne, pour y faire élire son frère Ferdinand roi des Romains. Ferdinand est élu le 5 janvier par tous les électeurs, excepté par celui de Saxe, Jean le Constant, qui s’y oppose inutilement. Alors les princes protestants et les députés dus villes luthériennes s’unissent dans Smalcalde, ville du pays de Hesse. La ligue est signée au mois de mars(6) pour leur défense commune. Le zèle pour leur religion, et surtout la crainte de voir l’empire électif devenir une monarchie héréditaire, furent les motifs de cette ligue entre Jean, duc de Saxe, Philippe, landgrave de Hesse, le duc du Wirtemberg, le prince d’Anhalt, le comte de Mansfeld, et les villes de leur communion. 1531. François Ier qui faisait brûler les luthériens chez lui s’unit avec ceux d’Allemagne, et s’engage à leur donner de prompts secours. L’empereur alors négocie avec eux; on ne poursuit que les anabaptistes, qui s’étaient établis dans la Moravie. Leur nouvel apôtre Hutter, qui allait faire partout des prosélytes, est pris dans le Tyrol et brûlé dans Inspruck. Ce Hutter ne prêchait point la sédition et le carnage, comme la plupart de ses prédécesseurs; c’était un homme entêté de la simplicité des premiers temps; il ne voulait pas même que ses disciples portassent des armes: il prêchait la réforme et l’égalité, et c’est pourquoi il fut brûlé. Philippe, landgrave de Hesse, prince qui méritait plus de puissance et plus de fortune, entreprend le premier de réunir les sectes séparées de la communion romaine, projet qu’on a tenté depuis inutilement et qui eût pu épargner beaucoup de sang à l’Europe. Martin Bucer fut chargé, au nom des sacramentaires, de se concilier avec les luthériens. Mais Luther et Mélanchthon furent inflexibles, et montrèrent en cela bien plus d’opiniâtreté que de politique. Les princes et les villes avaient deux objets, leur religion et la réduction de la puissance impériale dans des bornes étroites: sans ce dernier article, il n’y eût point eu de guerre civile. Les protestants s’obstinaient à ne vouloir point reconnaître Ferdinand pour roi des Romains. 1532. L’empereur, inquiété par les protestants et menacé par les Turcs, étouffe pour quelque temps les troubles naissants, en accordant dans la diète de Nuremberg, au mois de juin, tout ce que les protestants demandent, abolition de toutes procédures contre eux, liberté entière jusqu’à la tenue d’un concile; il laisse même le droit de Ferdinand, son frère, indécis. On ne pouvait se relâcher davantage. C’était aux Turcs que les luthériens devaient cette indulgence. La condescendance de Charles anima les protestants à faire au delà de leur devoir. Ils lui fournissent une armée contre Soliman: ils donnent cent cinquante mille florins par delà les subsides ordinaires. Le pape, de son côté, fait un effort; il fournit six mille hommes et quatre cent mille écus. Charles fait venir des troupes de Flandre et de Naples. On voit une armée composée de plus de cent mille hommes, de nations différentes dans leurs moeurs, dans leur langage, dans leur culte, animés du même esprit, marcher contre l’ennemi commun. Le comte palatin Philippe détruit un corps de Turcs qui s’était avancé jusqu’à Gratz en Styrie. On coupe les vivres à la grande armée de Soliman, qui est obligé de retourner à Constantinople. Soliman, malgré sa grande réputation, parut avoir mal conduit cette campagne. Il fit à la vérité beaucoup de mal, il emmena prés de deux cent mille esclaves; mais c’était faire la guerre en Tartare et non en grand capitaine. L’empereur et son frère, après le départ des Turcs, congédient leur armée. La plus grande partie était auxiliaire, et seulement pour le danger présent. Il ne resta que peu de troupes sous le drapeau. Tout se faisait alors par secousses; point de fonds assurés pour entretenir longtemps de grandes forces, peu de desseins longtemps suivis. Tout consistait à profiter du moment. Charles-Quint alors fit la guerre qu’on faisait pour lui depuis si longtemps, car il n’avait jusque-là vu que le siège de la petite ville de Mouzon, en 1521; et n’ayant eu depuis que du bonheur, il voulut y joindre la gloire. 1533. Il retourne en Espagne par l’Italie, laissant au roi des Romains, son frère, le soin de contenir les protestants. A peine est-il en Espagne, que sa tante Catherine d’Aragon est répudiée par le roi d’Angleterre, et son mariage déclaré nul par l’archevêque de Cantorbéry, Cranmer. Clément VII, qui craignait toujours Charles-Quint, ne peut se dispenser d’excommunier Henri VIII. Le Milanais tenait toujours au coeur de François Ier. Ce prince voyant que Charles est paisible, qu’il n’a presque plus de troupes dans la Lombardie; que François Sforce, duc de Milan, est sans enfants, essaye de le détacher de l’empereur. Il lui envoie un ministre secret, Milanais de nation, nommé Maraviglia, avec ordre de ne point prendre de caractère, quoiqu’il ait des lettres de créance. Le sujet de la commission de cet homme est pénétré. Sforce, pour se disculper auprès de l’empereur, suscite une querelle à Maraviglia. Un homme est tué dans le tumulte, et Sforce fait trancher la tête au ministre du roi de France, qui ne peut s’en venger. Tout ce que peut faire François Ier, pour se ressentir de tant d’humiliations et de sanglants outrages, c’est d’aider en secret le duc de Wirtemberg Ulric à rentrer dans son duché et à secouer le joug de la maison d’Autriche. Ce prince protestant attendait son rétablissement de la ligue de Smalcalde et du secours de la France. Les princes de la ligue eurent assez d’autorité pour faire décider, dans une diète à Nuremberg, que Ferdinand, roi des Romains, rendrait le duché de Wirtemberg, dont il s’était emparé. La diète, en cela, se conformait aux lois. Le duc avait un fils, qui du moins ne devait point être puni des fautes de son père. Ulric n’avait point été coupable de trahison envers l’empire, et par conséquent ses États ne devaient point être enlevés à sa postérité. Ferdinand promit de se conformer au recez de l’empire, et n’en fit rien. Philippe, landgrave de Hesse, surnommé alors à bon droit le magnanime, prend les intérêts du duc de Wirtemberg; il va en France emprunter du roi cent mille écus d’or, lève une armée de quinze mille hommes, et rend le Wirtemberg à son prince. Ferdinand y envoie des troupes commandées par ce même comte palatin, Philippe le Belliqueux, vainqueur des Turcs. 1534. Philippe de Hesse, le Magnanime, bat Philippe le Belliqueux. Alors le roi des Romains entre en composition. Le duc Ulric fut rétabli, mais le duché de Wirtemberg fut déclaré fief masculin de l’archiduché d’Autriche; et comme tel il doit retourner, au défaut d’héritiers mâles, à la maison archiducale. C’est dans cette année que Henri VIII se soustrait à la communion romaine, et se déclare chef de l’Église anglicane. Cette révolution se fit sans le moindre trouble. Il n’en était pas de même en Allemagne. La religion y faisait répandre du sang dans la Vestphalie. Les sacramentaires sont d’abord les plus forts à Munster, et en chassent l’évêque Valdec; les anabaptistes succèdent aux sacramentaires, et s’emparent de la ville. Cette secte s’étendait alors dans la Frise et dans la Hollande. Un tailleur de Leyde, nommé Jean, va au secours de ses frères avec une troupe de prophètes et d’assassins; il se fait proclamer roi et couronner solennellement à Munster le 24 juin. L’évêque Valdec assiège la ville, aidé des troupes de Cologne et de Clèves: les anabaptistes le comparent à Holopherne, et se croient le peuple de Dieu. Une femme veut imiter Judith, et sort de la ville dans la même intention; mais au lieu de rentrer dans sa Béthulie avec la tête de l’évêque, elle est pendue dans le camp. 1535. Charles en Espagne se mêlait peu alors des affaires du corps germanique, qui n’était pour lui qu’une source continuelle d’inquiétude sans aucun avantage; il cherche la gloire d’un autre côté. Trop peu fort en Allemagne pour aller porter la guerre à Soliman, il veut se venger des Turcs sur le fameux amiral Chérédin Barberousse, qui venait de s’emparer de Tunis et d’en chasser le roi Mulei-Assem. L’Africain détrôné était venu lui proposer de se rendre son tributaire. Il passe en Afrique, au mois d’avril, avec environ vingt-cinq mille hommes, deux cents vaisseaux de transport, et cent quinze galères. Le pape Paul III lui avait accordé le dixième des revenus ecclésiastiques dans tous les États de la maison d’Autriche; et c’était beaucoup. Il avait joint neuf galères à la flotte espagnole. Charles en personne va combattre l’armée de Chérédin, très supérieure à la sienne en nombre, mais mal disciplinée. Plusieurs historiens rapportent que Charles, avant la bataille, dit à ses généraux: « Les nèfles mûrissent avec la paille; mais la paille de notre lenteur fait pourrir et non pas mûrir les nèfles de la valeur de nos soldats. » Les princes ne s’expriment point ainsi. Il faut les faire parler dignement, ou plutôt il ne faut jamais leur faire dire ce qu’ils n’ont point dit. Presque toutes les harangues sont des fictions mêlées à l’histoire. Charles remporte une victoire complète, et rétablit Mulei-Assem, qui lui cède la Goulette avec dix milles d’étendue à la ronde, et se déclare lui et ses successeurs vassal des rois d’Espagne, se soumettant à payer un tribut de vingt mille écus tous les ans. Charles retourne vainqueur en Sicile et à Naples, menant avec lui tous les esclaves chrétiens qu’il a délivrés. Il leur donne à tous libéralement de quoi retourner dans leur patrie. Ce furent autant de bouches qui publièrent partout ses louanges: jamais il ne jouit d’un si beau triomphe. Dans ce haut degré de gloire, ayant repoussé Soliman, donné un roi à Tunis, réduit François Ier à n’oser paraître en Italie, il presse Paul III d’assembler un concile. Les plaies faites à l’Église romaine augmentaient tous les jours. Calvin commençait à dominer dans Genève: la secte à laquelle il eut le crédit de donner son nom se répandait en France, et il était à craindre pour l’Église romaine qu’il ne lui restât que les États de la maison d’Autriche et la Pologne. Cependant le duc de Milan François Sforce, meurt sans enfants. Charles-Quint s’empare du duché, comme d’un fief qui lui est dévolu. Sa puissance, ses richesses en augmentent, ses volontés sont des lois dans toute l’Italie; il y est bien plus maître qu’en Allemagne. Il célèbre dans Naples le mariage de sa fille naturelle Marguerite avec Alexandre de Médicis, le crée duc de Toscane; ces cérémonies se font au milieu des plus brillantes fêtes, qui augmentent encore l’affection des peuples. 1536. François Ier ne perd point de vue le Milanais, ce tombeau des Français. Il en demande l’investiture au moins pour son second fils Henri. L’empereur ne donne que des paroles vagues. Il pouvait refuser nettement. La maison de Savoie, longtemps attachée à la maison de France, ne l’était plus; tout était à l’empereur: il n’y a point de prince dans l’Europe qui n’ait des prétentions à la charge de ses voisins; le roi de France en avait sur le comté de Nice et sur le marquisat de Saluces. Le roi y envoie une armée, qui s’empare de presque tous les États du duc de Savoie dès qu’elle se montre: ils n’étaient pas alors ce qu’ils sont aujourd’hui. Le vrai moyen pour avoir et pour garder le Milanais eût été de garder le Piémont, de le fortifier. La France, maîtresse des Alpes, l’eût été tôt ou tard de la Lombardie. Le duc de Savoie va à Naples implorer la protection de l’empereur. Ce prince si puissant n’avait point alors une grande armée en Italie. Ce n’était alors l’usage d’en avoir que pour le besoin présent; mais il met d’abord les Vénitiens dans son parti; il y met jusqu’aux Suisses, qui rappellent leurs troupes de l’armée française; il augmente bientôt ses forces; il va à Rome en grand appareil. Il y entre en triomphe, mais non pas en maître, ainsi qu’il eût pu y entrer auparavant. Il va au consistoire, et y prend place sur un siège plus bas que celui du saint-père. On est étonné d’y entendre un empereur romain victorieux plaider la cause devant le pape; il y prononce une harangue contre François Ier, comme Cicéron en prononçait contre Antoine. Mais, ce que Cicéron ne faisait pas, il propose de se battre en duel avec le roi de France. Il y avait dans tout cela un mélange des moeurs de l’antiquité avec l’esprit romanesque. Après avoir parlé du duel, il parle du concile. Le pape Paul III publie la bulle de convocation. Le roi de France avait envoyé assez de troupes pour s’emparer des États du duc de Savoie, alors presque sans défense, mais non assez pour résister à l’armée formidable que l’empereur eut bientôt, et qu’il conduisait avec une foule de grands hommes formés par des victoires en Italie, en Hongrie, en Flandre, en Afrique. Charles reprend tout le Piémont, excepté Turin. Il entre en Provence avec une armée de cinquante mille hommes. Une flotte de cent quarante vaisseaux, commandée par Doria, borde les côtes. Toute la Provence, excepté Marseille, est conquise et ravagée; il pouvait alors faire valoir les anciens droits de l’empire sur la Provence, sur le Dauphiné, sur l’ancien royaume d’Arles. Il presse la France, à l’autre bout en Picardie, par une armée d’Allemands qui, sous le comte de Reuss, prend Guise, et s’avance encore plus loin. François Ier, au milieu de ces désastres, perd son dauphin François, qui meurt à Lyon d’une pleurésie. Vingt auteurs prétendent que l’empereur le fit empoisonner. Il n’y a guère de calomnie plus absurde et plus méprisable. L’empereur craignait-il ce jeune prince qui n’avait jamais combattu? que gagnait-il à sa mort? quel crime bas et honteux avait-il commis, qui pût le faire soupçonner? On prétend qu’on trouva des poisons dans la cassette de Montécuculli, domestique du dauphin, venu en France avec Catherine de Médicis. Ces poisons prétendus étaient des distillations chimiques. Montécuculli fut écartelé, sous prétexte qu’il était chimiste, et que le dauphin était mort. On lui demanda à la question s’il avait jamais entretenu l’empereur. Il répondit que lui ayant été présenté une fois par Antoine de Lève, ce prince lui avait demandé quel ordre le roi de France tenait dans ses repas. Etait-ce là une raison pour soupçonner Charles-Quint d’un crime si abominable et si inutile? Le supplice de Montécuculli, ou plutôt Montécucullo, est au rang des condamnations injustes qui ont déshonoré la France. Il faut la mettre avec celles d’Enguerrand de Marigni, de Semblançai, d’Aune du Bourg, d’Augustin de Thou, du maréchal de Marillac, de la maréchale d’Ancre, et de tant d’autres qui rempliraient un volume. L’histoire doit au moins servir à rendre les juges plus circonspects et plus humains. L’invasion de la Provence est funeste aux Français, sans être fructueuse pour l’empereur; il ne peut prendre Marseille. Les maladies détruisent une partie de son armée. Il s’en retourne à Gênes sur sa flotte. Son autre armée est obligée d’évacuer la Picardie. La France, toujours prête d’être accablée, résiste toujours. Les mêmes causes qui avaient fait perdre le royaume de Naples à Français Ier font perdre la Provence à Charles-Quint. Des entreprises lointaines réussissent rarement. L’empereur retourne en Espagne, laissant l’Italie soumise, la France affaiblie, et l’Allemagne toujours dans le trouble Les anabaptistes continuent leurs ravages dans la Frise, dans la Hollande, dans la Vestphalie. Cela s’appelait combattre les combats du Seigneur(7).Ils vont au secours de leur prophète-roi Jean de Leyde; ils sont défaits par George Schenck, gouverneur de Frise. La ville de Munster est prise. Jean de Leyde et ses principaux complices sont promenés dans une cage. On les brûle, après les avoir déchirés avec des tenailles ardentes. Le parti des luthériens se fortifie; les animosités s’augmentent; la ligne de Smalcalde ne produit point encore de guerre civile. 1537. Charles en Espagne n’est pas tranquille; il faut soutenir cette guerre légèrement commencée par François Ier, et que ce prince rejetait sur l’empereur. Le parlement de Paris fait ajourner l’empereur, le déclare vassal rebelle, et privé des comtés de Flandre, d’Artois, et de Charolais. Cet arrêt eût été bon après avoir conquis ces provinces: il n’est que ridicule après toutes les défaites et toutes les pertes de François Ier. Les troupes impériales, malgré cet arrêt, avancent en Picardie. François Ier va en personne assiéger Hesdin dans l’Artois; mais il est repris: on donne de petits combats dont le succès est indécis. François Ier voulait frapper un plus grand coup. Il hasardait la chrétienté pour se venger de l’empereur. Il s’était engagé avec Soliman à descendre dans le Milanais avec une grande armée, tandis que les Turcs tomberaient sur le royaume de Naples et sur l’Autriche. Soliman tint sa parole, mais François Ier ne fut pas assez fort pour tenir la sienne. Le fameux capitan-pacha Chérédin descend avec une partie de ses galères dans la Pouille, l’autre aborde vers Otrante: il ravage ces pays, et fait seize mille esclaves chrétiens. Ce Chérédin, vice-roi d’Alger, est le même que les auteurs nomment Barberousse. Ce sobriquet avait été donné à son frère, conquérant d’une partie des côtes de la Barbarie, mort en 1519. Soliman s’avance en Hongrie. Le roi des Romains, Ferdinand, marche au-devant des Turcs entre Bude et Belgrade. Une sanglante bataille se donne, dans laquelle Ferdinand prend la fuite, après avoir perdu vingt-quatre mille hommes. On croirait l’Italie et l’Autriche au pouvoir des Ottomans, et François Ier maître de la Lombardie; mais non. Barberousse, qui ne voit point venir François Ier dans le Milanais, s’en retourne à Constantinople avec son butin et ses esclaves. L’Autriche est mise en sûreté. L’empereur avait retiré ses troupes de l’Artois et de la Picardie. Ses deux soeurs, l’une Marie de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas, l’autre Éléonore de Portugal, femme de François Ier, ayant ménagé une trêve sur ces frontières, l’empereur avait consenti à cette trêve pour avoir de nouvelles troupes à opposer aux Turcs, et François Ier afin de pouvoir passer en liberté en Italie. Déjà le dauphin Henri était dans le Piémont, les Français étaient les maîtres de presque toutes les villes; le marquis del Vasto, que les Français appellent Duguast, défendait le reste. Alors on conclut une trêve de quelques mois dans ce pays. C’était ne pas faire la guerre sérieusement, après de si grands et de si dangereux projets. Celui qui perdit le plus à cette paix et à cette trêve fut le duc de Savoie, dépouillé par ses ennemis et par ses amis; car les Impériaux et les Français retinrent presque toutes ses places. 1538. La trêve se prolonge pour dix années entre Charles-Quint et François Ier, et aux dépens du duc de Savoie. Soliman, mécontent de son allié, ne poursuit point sa victoire. Tout se fait à demi dans cette guerre. Charles, ayant passé en Italie pour conclure la trêve, marie sa bâtarde Marguerite, veuve d’Alexandre de Médicis, à Ottavio Farnèse, fils d’un bâtard de Paul III, duc de Parme, de Plaisance et de Castro. Ces duchés étaient un ancien héritage de la comtesse Mathilde; elle les avait donnés à l’Église, et non pas aux bâtards des papes. On a vu qu’ils avaient été annexés depuis au duché de Milan. Le pape Jules II les incorpora à l’État ecclésiastique; Paul III les en détacha, et en revêtit son fils. L’empereur en prétendait bien la suzeraineté, mais il aima mieux favoriser le pape que de se brouiller avec lui. C’était hasarder beaucoup pour un pape de faire son bâtard souverain à la face de l’Europe indignée, dont la moitié avait déjà quitté la religion romaine avec horreur; mais les princes insultent toujours à l’opinion publique, jusqu’à ce que cette opinion publique les accable. Après toutes ces grandes levées de boucliers, François Ier, qui était sur les frontières du Piémont, s’en retourne. Charles-Quint fait voile pour l’Espagne, et voit François Ier à Aigues-Mortes avec la même familiarité que si ce prince n’eût jamais été son prisonnier; qu’ils ne se fussent jamais donné de démentis, point appelés en duel; que le roi de France n’eût point fait venir les Turcs, et qu’il n’eût point souffert que Charles-Quint eût été traité d’empoisonneur. 1539. Charles-Quint apprend en Espagne que la ville de Gand, lieu de sa naissance, soutient ses privilèges jusqu’à la révolte. Chaque ville des Pays-Bas avait des droits; on n’a jamais rien tiré de ce florissant pays par des impositions arbitraires: les États fournissaient aux souverains des dons gratuits dans le besoin; et la ville de Gand avait, de temps immémorial, la prérogative d’imposer elle-même sa contribution. Les états de Flandre, ayant accordé douze cent mille florins à la gouvernante des Pays-Bas, en répartirent quatre cent mille sur les Gantois; ils s’y opposèrent, ils montrèrent leurs privilèges. La gouvernante fait arrêter les principaux bourgeois la ville se soulève, prend les armes; c’était une des plus riches et des plus grandes de l’Europe; elle veut se donner au roi de France comme à son seigneur suzerain; mais le roi, qui se flattait toujours de l’espérance d’obtenir de l’empereur l’investiture du Milanais pour un de ses fils, se fait un mérite auprès de lui de refuser les Gantois. Qu’arriva-t-il? François Ier n’eut ni Gand ni Milan; il fut toujours la dupe de Charles-Quint, et son inférieur en tout, excepté en valeur. L’empereur prend alors le parti de demander passage par la France pour aller punir la révolte de Gand. Le dauphin et le duc d’Orléans vont le recevoir à Bayonne; François Ier va au-devant de lui à Châtellerault; il entre dans Paris le 1er janvier; le parlement et tous les corps viennent le complimenter hors de la ville; on lui porte les clefs; les prisonniers sont délivrés en son nom; il préside au parlement, et il fait un chevalier. On avait trouvé mauvais, dit-on, cet acte d’autorité dans Sigismond(8): on le trouva bon dans Charles-Quint. Créer un chevalier alors, c’était seulement déclarer un homme noble, ou ajouter à sa noblesse un titre honorable et inutile. La chevalerie avait été en grand honneur dans l’Europe; mais elle n’avait jamais été qu’un nom qu’on avait donné insensiblement aux soigneurs de fiefs distingués par les armes. Peu à peu ces seigneurs de fiefs avaient fait de la chevalerie une espèce d’ordre imaginaire, composé de cérémonies religieuses, d’actes de vertu et de débauche; mais jamais ce titre de chevalier n’entra dans la constitution d’aucun État: on ne connut jamais que les lois féodales. Un seigneur de fief reçu chevalier pouvait être plus considéré qu’un autre dans quelques châteaux; mais ce n’était pas comme chevalier qu’il entrait aux diètes de l’empire, aux états de France, aux cortès d’Espagne, au parlement d’Angleterre: c’était comme baron, comte, marquis ou duc. Les seigneurs bannerets, dans les armées, avaient été appelés chevaliers; mais ce n’était pas en qualité de chevaliers qu’il savaient des bannières; de même qu’ils n’avaient point des châteaux et des terres en qualité de preux: mais on les appelait preux parce qu’ils étaient supposés faire des prouesses. En général, ce qu’on a appelé la chevalerie appartient beaucoup plus au roman qu’à l’histoire, et ce n’était guère qu’une momerie honorable. Charles-Quint n’aurait pas pu créer en France un bailli de village, parce que c’est un emploi réel. Il donna le vain titre de chevalier, et l’effet le plus réel de cette cérémonie fut de déclarer noble un homme qui ne l’était pas. Cette noblesse ne fut reconnue en France que par courtoisie, par respect pour l’empereur; mais ce qui est de la plus grande vraisemblance, c’est que Charles-Quint voulut faire croire que les empereurs avaient ce droit dans tous les États. Sigismond avait fait un chevalier en France; Charles voulut en faire un aussi. On ne pouvait refuser cette prérogative à un empereur à qui on donnait celle de délivrer les prisonniers. Ceux qui ont imaginé qu’on délibéra si on retiendrait Charles prisonnier, l’ont dit sans aucune preuve. François Ier se serait couvert d’opprobre s’il eût retenu, par une basse perfidie, celui dont il avait été le captif par le sort des armes. Il y a des crimes d’État que l’usage autorise; il y en a d’autres que l’usage, et surtout la chevalerie de ce temps-là, n’autorisaient pas. On tient que le roi lui fit seulement promettre de donner le Milanais au duc d’Orléans, frère du dauphin Henri, et qu’il se contenta d’une parole vague; il se piqua, dans cette occasion d’avoir plus de générosité que de politique. Charles entre dans Gand avec deux mille cavaliers et six mille fantassins qu’il avait fait venir. Les Gantois pouvaient mettre, dit-on, quatre-vingt mille hommes en armes, et ne se défendirent pas. 1540. Le 12 mai, on fait pendre vingt-quatre bourgeois de Gand; on ôte à la ville ses privilèges; on jette les fondements d’une citadelle, et les citoyens sont condamnés à payer trois cent mille ducats pour la bâtir, et neuf mille par an pour l’entretien de la garnison. Jamais on ne fit mieux valoir la loi du plus fort; la ville de Gand avait été impunie quand elle versa le sang des ministres de Marie de Bourgogne, aux yeux de cette princesse: elle fut accablée quand elle voulut soutenir de véritables droits. François Ier envoi e à Bruxelles sa femme Éléonore solliciter l’investiture du Milanais; et, pour la faciliter, non seulement il renonce à l’alliance des Turcs, mais il fait une ligue offensive contre eux avec le pape. Le dessein de l’empereur était de lui faire perdre son allié, et de ne lui point donner le Milanais. En Allemagne, la religion luthérienne et la ligue de Smalcalde prennent de nouvelles forces par la mort de George de Saxe, puissant prince souverain de la Misnie et de la Thuringe: c’était un catholique très zélé; et son frère Henri, qui continua sa branche, était un luthérien déterminé. George, par son testament déshérite son frère et ses neveux, en cas qu’ils ne retournent point à la religion de leurs pères, et donne ses États à la maison d’Autriche: c’était un cas tout nouveau. Il n’y avait point de loi dans l’empire qui privât un prince de ses États pour cause de religion. L’électeur de Saxe Jean Frédéric, et le magnanime landgrave de Hesse, gendre de George, conservent la succession à l’héritier naturel, en lui fournissant des troupes contre ses sujets catholiques. Luther vient les prêcher, et tout le pays est bientôt aussi luthérien que la Saxe et la Hesse. Le luthéranisme se signale en permettant la polygamie. La femme du landgrave, fille de George, indulgente pour son mari, à qui elle ne pouvait plaire, lui permit d’en avoir une seconde. Le landgrave, amoureux de Marguerite de Saal, fille d’un gentilhomme de Saxe, demande à Luther, à Mélanchthon, et à Bucer, s’il peut en conscience avoir deux femmes, et si la loi de la nature peut s’accorder avec la loi chrétienne; les trois apôtres embarrassés lui en donnent secrètement la permission par écrit. Tous les maris pouvaient en faire autant, puisqu’en fait de conscience il n’y a pas plus de privilège pour un landgrave que pour un autre homme; mais cet exemple n’a pas été suivi: la difficulté d’avoir deux femmes chez soi étant plus grande que le dégoût d’en avoir une seule. L’empereur fait ses efforts pour dissiper la ligue de Smalcalde; il ne peut en détacher qu’Albert de Brandebourg, surnommé l’Alcibiade. On tient des assemblées et des conférences entre les catholiques et les protestants, dont l’effet ordinaire est de ne pouvoir s’accorder. 1541. Le 18 juillet, l’empereur publie à Ratisbonne ce qu’on appelle un interim, un inhalt; c’est un édit par lequel chacun restera dans sa croyance en attendant mieux, sans troubler personne. Cet interim était nécessaire pour lever des troupes contre les Turcs. On a déjà remarqué qu’alors on ne formait de grandes armées que dans le besoin. On a vu que Soliman avait été le protecteur de Jean Zapoli, qui avait toujours disputé la couronne de Hongrie à Ferdinand; cette protection avait été le prétexte des invasions des Turcs. Jean était mort, et Soliman servait de tuteur à son fils. L’armée impériale assiège le jeune pupille de Soliman dans Bude; mais les Turcs viennent à son secours, et défont sans ressource l’armée chrétienne. Le sultan, lassé enfin de se battre et de vaincre tant de rois pour des chrétiens, prend la Hongrie pour prix de ses victoires, et laisse la Transylvanie au jeune prince, qui, selon lui, ne pouvait avoir par droit d’héritage un royaume électif comme la Hongrie. Le roi des Romains, Ferdinand, offre alors de se rendre tributaire de Soliman, s’il veut lui rendre ce royaume le sultan lui répond qu’il faut qu’il renonce à la Hongrie, et qu’il lui fasse hommage de l’Autriche. Les choses restent en cet état; et tandis que Soliman, dont l’armée est diminuée par la contagion, retourne à Constantinople, Charles va en Italie: il s’y prépare à aller attaquer Alger, au lieu d’aller enlever la Hongrie aux Turcs: c’était être plus soigneux de la gloire de l’Espagne que de celle de l’empire. Maître de Tunis et d’Alger, il eût rangé toute la Barbarie sous la domination espagnole, et l’Allemagne se serait défendue contre Soliman comme elle aurait pu. Il débarque sur la côte d’Alger, le 23 octobre, avec autant de monde à peu près qu’il en avait quand il prit Tunis; mais une tempête furieuse ayant submergé quinze galères et quatre-vingt-six vaisseaux, et ses troupes sur terre étant assaillies par les orages et par les Maures, Charles est obligé de se rembarquer sur les bâtiments qui restaient, et arrive à Carthagène au mois de novembre, avec les débris de sa flotte et de ses troupes. Sa réputation en souffrit: on accusa son entreprise de témérité; mais s’il eût réussi comme à Tunis, on l’eût appelé le vengeur de l’Europe. Le fameux Fernand Cortès, triomphateur de tant d’États en Amérique, avait assisté en soldat volontaire à l’entreprise d’Alger; il y vit quelle est la différence d’un petit nombre d’hommes qui sait se défendre, et des multitudes qui se laissent égorger. On ne voit pas pourquoi Soliman demeure oisif après ses conquêtes; mais on voit pourquoi l’Allemagne les lui laisse: c’est que les princes catholiques s’unissent contre les princes protestants; c’est que la ligue de Smalcalde fait la guerre au duc de Brunswick(9), catholique, qu’elle le chasse de son pays, et rançonne tous les ecclésiastiques; c’est enfin que le roi de France, fatigué des refus de l’investiture du Milanais, préparait contre l’empereur les plus fortes ligues et les plus grands armements. L’empire et la vie de Charles-Quint ne sont qu’un continuel orage. Le sultan, le pape, Venise, la moitié de l’Allemagne, la France, lui sont presque toujours opposés, et souvent à la fois; l’Angleterre tantôt le seconde, tantôt le traverse. Jamais empereur ne fut plus craint et n’eut plus à craindre. François Ier envoyait un ambassadeur à Constantinople, et un autre à Venise en même temps. Celui qui allait vers Soliman était un Navarrois nommé Rinçonne; l’autre était Frégose, Génois. Tous deux, embarqués sur le Pô, sont assassinés par ordre du gouverneur de Milan. Ce meurtre ressemble parfaitement à celui du colonel Sinclair(10), assassiné de nos jours en revenant de Constantinople en Suède; ces deux événements furent les causes ou les prétextes de guerres sanglantes. Charles-Quint désavoua l’assassinat des deux ambassadeurs du roi de France. Il les regardait à la vérité comme des hommes nés ses sujets et devenus infidèles; mais il est bien mieux prouvé que tout homme est né avec le droit naturel de se choisir une patrie, qu’il n’est prouvé qu’un prince a le droit d’assassiner ses sujets. Si c’était une des prérogatives de la royauté, elle lui serait trop funeste. Charles, en désavouant l’attentat commis en son nom, avouait en effet que ce n’était qu’un crime honteux. La politique et la vengeance pressaient également les armements de François Ier. Il envoie le dauphin dans le Roussillon avec une armée de trente mille hommes, et son autre fils, le duc d’Orléans, avec un pareil nombre dans le Luxembourg. Le duc de Clèves, héritier de la Gueldre, envahie par Charles-Quint, était, avec le comte de Mansfeld, dans l’armée du duc d’Orléans. Le roi de France avait encore une armée dans le Piémont. L’empereur est étonné de trouver tant de ressources et de forces dans la France, à laquelle il avait porté de si grands coups. La guerre se fait à armes égales et sans avantage décidé de part ni d’autre. C’est au milieu de cette guerre qu’on assemble le concile de Trente. Les Impériaux y arrivent le 28 janvier. Les protestants refusent de s’y rendre, et le concile est suspendu. 1543. Transaction du duc de Lorraine avec le corps germanique dans la diète de Nuremberg, le 26 auguste. Son duché est reconnu souveraineté libre et indépendante, à la charge de payer à la chambre impériale les deux tiers de la taxe d’un électeur. Cependant on publie la nouvelle ligue conclue entre Charles-Quint et Henri VIII contre François Ier; c’est ainsi que les princes se brouillent et se réunissent. Ce même Henri VIII, que Charles avait fait excommunier pour avoir répudié sa tante, s’allie avec celui qu’on croyait son ennemi irréconciliable. Charles va d’abord attaquer la Gueldre, et s’empare de tout le pays appartenant au duc de Clèves, allié de François Ier. Le duc de Clèves vient lui demander pardon à genoux. L’empereur le fait renoncer à la souveraineté de Gueldre, et lui donne l’investiture de Clèves et de Juliers. Il prend Cambrai, alors libre, que l’empire et la France se disputaient. Tandis que Charles se ligue avec le roi d’Angleterre pour accabler la France, François Ier appelle les Turcs une seconde fois. Chérédin, cet amiral des Turcs, vient à Marseille avec ses galères; il va assiéger Nice avec le comte d’Enghien; ils prennent la ville; mais le château est secouru par les Impériaux, et Chérédin se retire à Toulon. La descente des Turcs ne fut mémorable que parce qu’ils étaient armés au nom du roi très chrétien. Dans le temps que Charles-Quint fait la guerre à la France, en Picardie, en Piémont et dans le Roussillon, qu’il négocie avec le pape et avec les protestants, qu’il presse l’Allemagne de se mettre en sûreté contre les invasions des Turcs, il a encore une guerre avec le Danemark. Christiern II, retenu en prison par ceux qui avaient été autrefois ses sujets, avait fait Charles-Quint héritier de ses trois royaumes, qu’il n’avait point, et qui étaient électifs. Gustave Vasa régnait paisiblement en Suède. Le duc de Holstein avait été élu roi de Danemark en 1536. C’est ce roi de Danemark, Christiern III, qui attaquait l’empereur en Hollande avec une flotte de quarante vaisseaux; mais la paix est bientôt faite. Ce Christiern III renouvelle avec ses frères, Jean et Adolphe, l’ancien traité qui regardait les duchés de Holstein et de Sleswick. Jean et Adolphe et leurs descendants devaient posséder ces duchés en commun avec les rois de Danemark. Alors Charles assemble une grande diète à Spire, ou se trouvent Ferdinand son frère, tous les électeurs, tous les princes catholiques et protestants. Charles-Quint et Ferdinand y demandent du secours contre les Turcs et contre le roi de France. On y donne à François Ier les noms de renégat, de barbare et d’ennemi de Dieu. Le roi de France veut envoyer des ambassadeurs à cette grande diète. Il dépêche un héraut d’armes pour demander un passeport. On met son héraut en prison. La diète donne des subsides et des troupes mais ces subsides ne sont que pour six mois, et les troupes ne se montent qu’à quatre mille gendarmes, et vingt mille hommes de pied: faible secours pour un prince qui n’aurait pas eu de grands États héréditaires. L’empereur ne put obtenir ce secours qu’en se relâchant beaucoup en faveur des luthériens. Ils gagnent un point bien important, en obtenant dans cette diète que la chambre impériale de Spire sera composée moitié de luthériens et moitié de catholiques. Le pape s’en plaignit beaucoup, mais inutilement(11). Le vieil amiral Barberousse, qui avait passé l’hiver à Toulon et à Marseille, va encore ravager les côtes d’Italie, et ramène ses galères chargées de butin et d’esclaves à Constantinople, où il termine une carrière(12) qui fut longtemps fatale à la chrétienté. Il était triste que le roi nommé Très Chrétien n’eût jamais eu d’amiral redoutable à son service qu’un mahométan barbare; qu’il soudoyât des Turcs en Italie, tandis qu’on assemblait un concile; et qu’il fît brûler à petit feu des luthériens dans Paris, en payant des luthériens en Allemagne. François Ier jouit d’un succès moins odieux et plus honorable, par la bataille de Cérisoles, que le comte d’Enghien gagne dans le Piémont le 11 avril sur le marquis del Vasto, fameux général de l’empereur; mais cette victoire fut plus inutile encore que tous les succès passagers de Louis XII et de Charles VIII. Elle ne put conduire les Français dans le Milanais, et l’empereur pénètre jusqu’à Soissons, et menace Paris. Henri VIII, de son côté, est en Picardie. La France, malgré la victoire de Cérisoles, est plus en danger que jamais. Cependant, par un de ces mystères que l’histoire ne peut guère expliquer, François Ier fait une paix avantageuse. A quoi peut-on l’attribuer qu’aux défiances que l’empereur et le roi d’Angleterre avaient l’un de l’autre? Cette paix est conclue à Crépy le 18 septembre. Le traité porte que le duc d’Orléans, second fils du roi de France, épousera une fille de l’empereur ou du roi des Romains, et qu’il aura le Milanais ou les Pays-Bas. Cette alternative est étrange. Quand on promet une province ou une autre il est clair qu’on ne donnera aucune des deux. Charles, en donnant le Milanais, ne donnait qu’un fief de l’empire; mais en cédant les Pays-Bas, il dépouillait son fils de son héritage. Pour le roi d’Angleterre, ses conquêtes se bornèrent à la ville de Boulogne; et la France fut sauvée contre toute attente. 1545. On fait enfin l’ouverture du concile de Trente, au mois d’avril(13). Les protestants déclarent qu’ils ne reconnaissent point ce concile. Commencement de la guerre civile. Henri, duc de Brunswick, dépouillé de ses États, comme on l’a vu, par la ligue de Smalcalde, y rentre avec le secours de l’archevêque de Brême, son frère. Il y met tout à feu et à sang. Philippe, ce fameux landgrave de Hesse, et Maurice de Saxe, neveu de George, réduisent Henri de Brunswick aux dernières extrémités. Il se rend à discrétion à ces princes, marchant tête nue avec son fils Victor, entre les troupes des vainqueurs. Charles approuve et félicite ces vainqueurs dangereux. Il les ménageait encore. Tandis que le concile commence, Paul III, avec le consentement de l’empereur, donne solennellement l’investiture de Parme et de Plaisance à son fils aîné, Pierre-Louis Farnèse, dent le fils Octave avait déjà épousé la bâtarde de Charles-Quint, veuve d’Alexandre de Médicis. Ce couronnement du bâtard d’un pape faisait un beau contraste avec un concile convoqué pour réformer l’Église. L’électeur palatin prit ce temps pour renoncer à la communion romaine. C’était alors l’intérêt de tous les princes d’Allemagne de secouer le joug de l’Église romaine. Ils rentraient dans les biens prodigués par leurs ancêtres au clergé et aux moines. Luther meurt bientôt après à Islèbe, le 18 février 1545, à compter selon l’ancien calendrier. Il avait eu la satisfaction de soustraire la moitié de l’Europe à l’Église romaine; et il mettait cette gloire au-dessus de celle des conquérants. 1546. La mort du duc d’Orléans, qui devait épouser une fille de l’empereur, et avoir les Pays-Bas ou le Milanais, tire Charles-Quint d’un grand embarras. Il en avait assez d’autres; les princes protestants de la ligue de Smalcalde avaient en effet divisé l’Allemagne en deux parties. Dans l’une, il n’avait guère que le nom d’empereur; dans l’autre, on ne combattait pas ouvertement son autorité, mais on ne la respectait pas autant qu’on eût fait, si elle n’eût pas été presque anéantie chez les princes protestants. Ces princes signalent leur crédit en ménageant la paix entre les rois de France et d’Angleterre. Ils envoient des ambassadeurs dans ces deux royaumes: cette paix se conclut, et Henri VIII favorise la ligue de Smalcalde. Le luthéranisme avait fait tant de progrès, que l’électeur de Cologne, Herman de Neuvied, tout archevêque qu’il était, l’introduisit dans ses États, et n’attendait que le moment de pouvoir se séculariser, lui et son électorat. Paul III l’excommunie, et le prive de son archevêché. Un pape peut excommunier qui il veut, mais il n’est pas si aisé de dépouiller un prince de l’empire; il faut que l’Allemagne y consente. Le pape ordonne un vain qu’on ne reconnaisse plus qu’Adolphe de Schavembourg, coadjuteur de l’archevêque, mais non coadjuteur de l’électeur: Charles-Quint reconnaît toujours l’électeur Herman de Neuvied, et le menace, afin qu’il ne donne point de secours aux princes de la ligue de Smalcalde; mais l’année suivante, Herman fut enfin déposé, et Schavembourg eut son électorat. La guerre civile avait déjà commencé par l’aventure de Henri de Brunswick, prisonnier chez le landgrave de Hesse. Albert de Brandebourg, margrave de Culembach, se joint à Jean de Brunswick, neveu du prisonnier, pour le délivrer et le venger: L’empereur les encourage, et les aide sous main. Ce n’est point là le grand empereur Charles-Quint, ce n’est qu’un prince faible qui se plie aux conjonctures. Alors les princes et les villes de la ligue mettent leurs troupes en campagne. Charles, ne pouvant plus dissimuler, commence par obtenir de Paul III environ dix mille hommes d’infanterie et cinq cents chevau-légers, pour six mois, avec deux cent mille écus romains, et une bulle pour lever la moitié des revenus d’une année des bénéfices d’Espagne, et pour aliéner les biens des monastères jusqu’à la somme de cinq cent mille écus. Il n’osait demander les mêmes concessions sur les églises d’Allemagne. Les luthériens étaient trop voisins, et quelques églises eussent mieux aimé se séculariser que de payer. Les protestants sont déjà maîtres des passages du Tyrol; ils s’étendent de là jusqu’au Danube. L’électeur de Saxe Jean Frédéric, Philippe, landgrave de Hesse, marchent par la Franconie. Philippe, prince de la maison de Brunswick, et ses quatre fils, trois princes d’Anhalt, George de Wirtemberg, frère du duc Ulric, sont dans cette armée; on y voit les comtes d’Oldenbourg, de Mansfeld, d’Oettingen, de Henneberg, de Furstemberg, beaucoup d’autres seigneurs immédiats à la tête de leurs soldats. Les villes d’Ulm, de Strasbourg, de Nordlingue, d’Augsbourg, y ont envoyé leurs troupes. Il y a huit régiments des cantons protestants suisses. L’armée était de plus de soixante mille hommes de pied et de quinze mille chevaux. L’empereur, qui n’avait que peu de troupes, agit cependant en maître, en mettant l’électeur de Saxe au ban de l’empire, le 18 juillet, dans Ratisbonne. Bientôt il a une armée capable de soutenir cet arrêt. Les dix milles Italiens envoyés par le pape arrivent. Six mille Espagnols de ses vieux régiments du Milanais et de Naples se joignent à ses Allemands. Mais il fallait qu’il armât trois nations, et il n’avait pas encore une armée égale à celle de la ligue, qui venait d’être renforcée par la gendarmerie de l’électeur palatin. Les destinées des princes et des États sont tellement le jouet de ce qu’on appelle la fortune, que le salut de l’empereur vint d’un prince protestant. Le prince Maurice de Saxe, marquis de Misnie et de Thuringe, cousin de l’électeur de Saxe, gendre du landgrave de liesse, le même à qui ce landgrave et l’électeur de Saxe avaient conservé ses États, et dont l’électeur avait été le tuteur, oublia ce qu’il devait à ses proches, et se rangea du parti de l’empereur. Ce qui est singulier, c’est qu’il était comme eux protestant très zélé; mais il disait que la religion n’a rien de commun avec la politique. Ce Maurice assembla dix mille fantassins et trois mille chevaux, fit une diversion dans la Saxe, défit les troupes que l’électeur Jean-Frédéric-Henri y envoya, et fut la première cause du malheur des alliés. Le roi de France leur envoya deux cent mille écus: c’était assez pour entretenir la discorde, et non assez pour rendre leur parti vainqueur. L’empereur gagne du terrain de jour en jour. La plupart des villes de Franconie se rendent, et payent de grosses taxes. L’électeur palatin, l’un des princes de la ligue, vient demander pardon à Charles, et se jette à ses genoux. Presque tout le pays jusqu’à Hesse-Cassel est soumis. Le pape Paul III retire alors ses troupes, qui n’avaient dû servir que six mois. Il craint de trop secourir l’empereur, même contre des protestants. Charles n’est que médiocrement affaibli par cette perte. La mort du roi d’Angleterre, Henri VIII, arrivée le 28 janvier, et la maladie qui conduisait dans le même temps François Ier à sa fin, le délivraient des deux protecteurs de la ligue de Smalcalde. I 547. Charles réussit aisément à détacher le vieux duc de Wirtemberg de la ligue. Il était alors si irrité contre les révoltes dont la religion est la cause ou le prétexte, qu’il voulut établir à Naples l’inquisition, dès longtemps reçue en Espagne; mais il y eut une si violente sédition que ce tribunal fut aboli aussitôt qu’établi. L’empereur aima mieux tirer quelque argent des Napolitains pour l’aider à dompter la ligue de Smalcalde, que de s’obstiner à faire recevoir l’inquisition dont il ne tirait rien. La ligue semblait presque détruite par la soumission du Palatinat et du Wirtemberg; mais elle prend de nouvelles forces par la jonction des citoyens de Prague et de plusieurs cantons de la Bohême, qui se révoltent contre Ferdinand leur souverain, et qui vont secourir les confédérés. Le margrave de Culembach, Albert de Brandebourg, surnommé l’Alcibiade, dont on a déjà parlé, est à la vérité pour l’empereur; mais ses troupes sont défaites, et il est pris par l’électeur de Saxe. Pour compenser cette perte, l’électeur de Brandebourg, Jean le Sévère, tout luthérien qu’il est, prend les armes en faveur du chef de l’empire, et donne du secours à Ferdinand contre les Bohémiens. Tout était en confusion vers l’Elbe, et on n’entendait parler que de combats et de pillages. Enfin l’empereur passe l’Elbe avec une forte armée, vers Muhlberg. Son frère l’accompagnait avec ses enfants, Maximilien et Ferdinand; et le duc d’Albe était son principal général. On attaque l’armée de Jean-Frédéric-Henri, duc électeur de Saxe, si célèbre par son malheur. Cette bataille de Muhlberg, près de l’Elbe, fut décisive. On dit qu’il n’y eut que quarante hommes de tués du côté de l’empereur; ce qui est bien difficile à croire. L’électeur de Saxe, blessé, est prisonnier avec le jeune prince Ernest de Brunswick. Charles fait condamner le 12 mai l’électeur de Saxe, par le conseil de guerre, à perdre la tête. Le sévère duc d’Albe présidait à ce tribunal. Le secrétaire du conseil signifia le même jour la sentence à l’électeur, qui se mit à jouer aux échecs avec le prince Ernest de Brunswick. Le duc Maurice, qui devait avoir son électorat, voulut encore avoir la gloire aisée de demander sa grâce. Charles accorde la vie à l’électeur à condition qu’il renoncera, pour lui et ses enfants, à la dignité électorale en faveur de Maurice. On lui laissa la ville de Gotha, et ses dépendances; mais on en démolit la forteresse. C’est de lui que descendent les ducs de Gotha et de Weimar. Le duc Maurice s’engagea à lui faire une pension de cinquante mille écus d’or, et à lui en donner cent mille une fois payés pour acquitter ses dettes. Tous les prisonniers qu’il avait faits, et surtout Albert de Brandebourg et Henri de Brunswick, furent relâchés; mais l’électeur n’en demeura pas moins prisonnier de Charles. Sa femme Sibylle, soeur du duc de Clèves, vint inutilement se jeter aux pieds de l’empereur, et lui demander en larmes la liberté de son mari. Les alliés de l’électeur se dissipèrent bientôt. Le landgrave de Hesse ne pensa plus qu’à se soumettre. On lui imposa pour condition de venir embrasser les genoux de l’empereur, de raser toutes ses forteresses, à la réserve de Cassel ou de Ziegenheim, en payant cent cinquante mille écus d’or. Le nouvel électeur, Maurice de Saxe, et l’électeur de Brandebourg, promirent par écrit au landgrave qu’on ne ferait aucune entreprise sur sa liberté. Ils s’en rendirent caution, et consentirent d’être appelés en justice par lui ou par ses enfants, et à souffrir eux-mêmes le traitement que l’empereur lui ferait contre la foi promise. Le landgrave, sur ces assurances, consentit à tout. Granvelle, évêque d’Arras, depuis cardinal, rédigea les conditions, que Philippe signa. On a toujours assuré que le prélat trompa ce malheureux prince, lequel avait expressément stipulé qu’en venant demander grâce à l’empereur, il ne resterait pas en prison. Granvelle écrivit qu’il ne resterait pas toujours en prison. Il ne fallait qu’un w à la place d’une n pour faire cette étrange différence en langue allemande. Le traité devait porter nicht mit einiger gefoengniss, et Granvelle écrivit ewiger. Le landgrave n’y prit pas garde en relisant l’acte. Il crut voir ce qui devait y être; et dans cette confiance il alla se jeter aux genoux de Charles-Quint. En effet, il paraît indubitable qu’il ne serait pas sorti de chez lui pour aller recevoir sa grâce, s’il avait cru qu’on le mettrait en prison. Il fut arrêté quand il croyait s’en retourner en sûreté, et conduit longtemps à la suite de l’empereur. Le vainqueur se saisit de toute l’artillerie de l’électeur de Saxe Jean-Frédéric, du landgrave de Hesse, et même du duc de Wirtemberg, à confisqua les biens de plusieurs chefs du parti; il imposa des taxes sur ceux qu’il avait vaincus, et n’en exempta pas les villes qui l’avaient servi. On prétend qu’il en retira seize cent mille écus d’or. Le roi des Romains, Ferdinand, punit de son côté les Bohémiens. On ôta aux citoyens de Prague leurs privilèges et leurs armes. Plusieurs furent condamnés à mort, d’autres à une prison perpétuelle. Les taxes et les confiscations furent immenses. Elles entrent toujours dans la vengeance des souverains. Le concile de Trente s’était dispersé pendant ces troubles. Le pape voulait le transférer à Bologne. L’empereur avait vaincu la ligue, mais non pas la religion protestante. Ceux de cette communion demandent, dans la diète d’Augsbourg, que les théologiens protestants aient voix délibérative dans le concile. L’empereur était plus mécontent du pape que des théologiens protestants. Il ne lui pardonnait pas d’avoir rappelé les troupes de l’Église dans le plus fort de la guerre de Smalcalde. Il lui fit sentir son indignation au sujet de Parme et de Plaisance. Il avait souffert que le saint-père en donnât l’investiture à son bâtard dans le temps qu’il le voulait ménager; mais quand il en fut mécontent, il se ressouvint que Parme et Plaisance avaient été une dépendance du Milanais, et que c’était à l’empereur seul à en donner l’investiture. Paul III, de son côté, alarmé de la puissance de Charles-Quint, négociait contre lui avec Henri II et les Vénitiens. Dans ces circonstances, le fils du pape, odieux à toute l’Italie par ses crimes, est assassiné par des conjurés. L’empereur alors s’empare de Plaisance, qu’il ôte à son propre gendre, malgré sa tendresse de père pour Marguerite sa fille. 1548. L’empereur, brouillé avec le pape, en ménageait davantage les protestants. Ils avaient toujours voulu que le concile se tint dans une ville d’Allemagne. Paul III venait de le transférer à Bologne. C’était encore un nouveau sujet de querelle, qui envenimait celle de Plaisance. D’un côté, le pape menaça l’empereur de l’excommunication s’il ne restituait cette ville; et par là il donnait trop de prise sur lui aux protestants, qui relevaient comme il faut le ridicule de ces armes spirituelles, employées par un pape en faveur de ses fils; de l’autre côté, Charles-Quint se faisait en quelque manière chef de la religion en Allemagne. Il publie dans la diète d’Augsbourg, le 15 mai, le grand interim. C’est un formulaire de foi et de discipline. Les dogmes en étaient catholiques; on y permettait seulement la communion sous les deux espèces aux laïques, et le mariage aux prêtres. Plusieurs cérémonies indifférentes y étaient sacrifiées aux luthériens, pour les engager à recevoir des choses qu’on disait plus essentielles. Ce tempérament était raisonnable, c’est pourquoi il ne contenta personne. Les esprits étaient trop aigris l’Église romaine et les luthériens se plaignirent; et Charles-Quint vit qu’il est plus aisé de gagner des batailles que de gouverner les opinions. Maurice, le nouvel électeur de Saxe, voulut en vain, pour lui complaire, faire recevoir le nouveau formulaire dans ses États; les ministres protestants furent plus forts que lui. L’électeur de Brandebourg, l’électeur palatin, acceptent l’interim. Le landgrave de Hesse s’y soumet pour obtenir sa liberté, qu’il n’obtient pourtant pas. L’ancien électeur de Saxe, Jean Frédéric, tout prisonnier qu’il est, refuse de le signer. Quelques autres princes et plusieurs villes protestantes suivent son exemple; et partout le cri des théologiens s’élève contre la paix que l’interim leur présentait. L’empereur se contente de menacer; et, comme il en veut alors plus au pape qu’aux luthériens, il fait décréter par la diète que le concile reviendra à Trente, et se charge du soin de l’y faire transférer. On met, dans cette diète, les Pays-Bas sous la protection du corps germanique. On les déclare exempts des taxes que les États doivent à l’empire, et de la juridiction de la chambre impériale, tout compris qu’ils étaient dans le dixième cercle. Ils ne sont obligés à rendre aucun service à l’empire, excepté dans les guerres contre les Turcs; alors ils doivent contribuer autant que trois électeurs. Ce règlement est souscrit par Charles-Quint le 26 juin. Les habitants du Valais sont mis au ban de l’empire pour n’avoir pas payé les taxes; ils en sont exempts aujourd’hui qu’ils ont su devenir libres. La ville de Constance ne reçoit l’interim qu’après avoir été mise au ban de l’empire. La ville de Strasbourg obtient que l’interim ne soit que pour les Églises catholiques de son district, et que le luthéranisme y soit professé en liberté. Christiern III, roi de Danemark, reçoit par ses ambassadeurs l’investiture du duché de Holstein, en commun avec ses frères Jean et Adolphe. Maximilien, fils de Ferdinand, épouse Marie, sa cousine, fille de l’empereur. Le mariage se fait à Valladolid, les derniers jours de septembre; et Maximilien et Marie sont conjointement régents d’Espagne; mais c’est toujours le conseil d’Espagne, nommé par Charles-Quint, qui gouverne. 1549. L’empereur, retiré dans Bruxelles, fait prêter hommage à son fils aîné, Philippe, par les provinces de Flandre, de Hainaut, et d’Artois. Le concile de Trente restait toujours divisé. Quelques prélats attachés à l’empereur étaient à Trente. Le pape en avait assemblé d’autres à Bologne. On craignait un schisme. Le pape craignait encore plus que la maison de Bentiviglio, dépossédée de Bologne par Jules II, n’y rentrât avec la protection de l’empereur. Il dissout son concile de Bologne. Ottavio Farnèse, gendre de Charles-Quint et petit-fils de Paul III, a également à se plaindre de son beau-père et de son grand-père. Le beau-père lui retenait Plaisance, parce qu’il était brouillé avec le pape; et son grand-père lui retenait Parme, parce qu’il était brouillé avec l’empereur. Il veut se saisir au moins de Parme, et n’y réussit pas. On prétend que le pape mourut des chagrins que lui causaient sa famille et l’empereur; mais on devait ajouter qu’il avait plus de quatre-vingt et un ans. 1550. Les Turcs n’inquiètent point l’empire; Soliman était vers l’Euphrate. Les Persans sauvaient l’Autriche; mais les Turcs restaient toujours maîtres de la plus grande partie de la Hongrie. Henri II, roi de France, paraissait tranquille. Le nouveau pape, Jules III était embarrassé sur l’affaire du concile et sur celle de Plaisance. L’empereur l’était davantage de son interim, qui causait toujours des troubles en Allemagne. Quand on voit des hommes aussi peu scrupuleux que Paul III, Jules III, et Charles-Quint, décider de la religion, que peuvent penser les peuples? La ville de Magdebourg, très puissante, était en guerre contre le duc de Mecklenbourg, et était liguée avec la ville de Brême. L’empereur condamne les deux villes, et charge le nouvel électeur de Saxe, Maurice, de réduire Magdebourg; mais il l’irritait en lui marquant cette confiance. Maurice justifiait son ambition qui avait dépouillé son tuteur et son parent de l’électorat de Saxe, par les lois qui l’avaient attaché au chef de l’empire; mais il croyait son honneur perdu par la prison du landgrave de Hesse, son beau-père, retenu toujours captif, malgré sa garantie, et malgré celle de l’électeur de Brandebourg. Ces deux princes pressaient continuellement l’empereur de dégager leur parole. Charles prend le singulier parti d’annuler leur promesse. Le landgrave tente de s’évader. Il en coûte la tête à quelques-uns de ses domestiques. L’électeur Maurice, indigné contre Charles-Quint, n’est pas fort empressé à combattre pour un empereur dont la puissance se fait sentir si despotiquement à tous les princes; il ne fait nul effort contre Magdebourg. Il laissa tranquillement les assiégeants battre le duc de Mecklenbourg, et le prendre prisonnier; et l’empereur se repentit de lui avoir donné l’électorat. Il n’avait que trop de raison de se repentir. Maurice songeait à se faire chef du parti protestant, à mettre non seulement Magdebourg dans ses intérêts, mais aussi les autres villes, et à se servir de son nouveau pouvoir pour balancer celui de l’empereur. Déjà il négociait sur ces principes avec Henri II, et un nouvel orage se préparait dans l’empire. 1551. Charles-Quint, qu’on croyait au comble de la puissance était dans le plus grand embarras. Le parti protestant ne pouvait ni lui être attaché ni être détruit. L’affaire de Parme et de Plaisance, dont le roi de France commençait à se mêler, lui faisait envisager une guerre prochaine. Les Turcs étaient toujours en Hongrie. Tous les esprits étaient révoltés dans la Bohême contre son frère Ferdinand. Charles imagine de donner un nouveau poids à son autorité, en engageant son frère à céder à son fils Philippe le titre de roi des Romains, et la succession à l’empire. La tendresse paternelle pouvait suggérer ce dessein: mais il est sûr que l’autorité impériale avait besoin d’un chef qui, maître de l’Espagne et du Nouveau-Monde, aurait assez de puissance pour contenir à la fois les ennemis et les princes de l’empire. Il est sûr aussi que les princes auraient vu par là leurs prérogatives bien hasardées, et qu’ils se seraient difficilement prêtés aux vues de l’empereur. Elles ne servirent qu’à indigner Ferdinand, et à brouiller les deux frères. Charles rompt ouvertement avec Ferdinand, demande sa déposition aux électeurs, et leurs suffrages en faveur de son fils. Il ne recueille de toute cette entreprise que le chagrin d’un refus, et de voir les électeurs du Palatinat, de Saxe, et de Brandebourg, s’opposer ouvertement à ses desseins plus dangereux que sages. L’électeur Maurice entre enfin dans Magdebourg par capitulation; mais il soumet cette ville pour lui-même, quoiqu’il la prenne au nom de l’empereur. La même ambition qui l’avait porté à recevoir l’électorat de Saxe des mains de Charles-Quint le porte à s’unir contre lui avec Joachim, électeur de Brandebourg; Frédéric, comte palatin; Christophe, duc de Wirtemberg; Ernest, marquis de Bade-Dourlach, et plusieurs autres princes. Cette ligue fut plus dangereuse que celle de Smalcalde. Le roi de France, Henri II, jeune et entreprenant, s’unit avec tous ces princes. Il devait fournir deux cent quarante mille écus pour les trois premiers mois de la guerre, et soixante mille pour chaque mois suivant. Il se rend maître de Cambrai, Metz, Toul, et Verdun, pour les garder, comme vicaire du saint-empire, titre singulier qu’il prenait alors pour prétexte, comme si c’en était un. Le roi de France s’était déjà servi du prétexte de Parme pour porter la guerre en Italie. Il ne paraissait pas dans l’ordre des choses que ce fût lui qui dût protéger Octave Farnèse contre l’empereur, son beau-père; mais il était naturel que Henri II tâchât, par toutes sortes de voies, de rentrer dans le duché de Milan, l’objet des prétentions de ses prédécesseurs. Henri s’unissait aussi avec les Turcs, selon le plan de François Ier; et l’amiral Dragut, non moins redoutable que ce Chérédin, surnommé Barberousse, avait fait une descente en Sicile, où il avait pillé la ville d’Agosta. L’armée de Soliman s’avançait en même temps par la Hongrie. Charles-Quint alors n’avait plus pour lui que le pape Jules III, et il s’unissait avec lui contre Octave Farnèse son gendre, quoique dans le fond l’empereur et le pape eussent des droits et des intérêts différents, l’un et l’autre prétendant être suzerains de Parme et de Plaisance. Les Français portaient aussi la guerre en Piémont et dans le Montferrat. Il s’agissait donc de résister à la fois à une armée formidable de Turcs en Hongrie; à la moitié de l’Allemagne liguée et déjà en armes, et à un roi de France, jeune, riche, et bien servi, impatient de se signaler et de réparer les malheurs de son prédécesseur. L’intérêt et le danger raccommodèrent alors Charles et Ferdinand. On a d’abord en Hongrie quelques succès contre les Turcs. Ferdinand fut assez heureux dans ce temps-là même pour acquérir la Transylvanie. La veuve de Jean Zapoli, reine de Hongrie, qui n’avait plus que le nom de reine, gouvernait la Transylvanie, au nom de son fils Étienne Sigismond, sous la protection des Turcs; protection tyrannique dont elle était lasse. Martinusius, évêque de Varadin, depuis cardinal, porta la reine à céder la Transylvanie à Ferdinand pour quelques terres en Silésie, comme Oppeln et Ratibor. Jamais reine ne fit un si mauvais marché. Martinusius est déclaré par Ferdinand vayvode de Transylvanie. Ce cardinal la gouverne, au nom de ce prince, avec autorité et avec courage. Il se met lui-même à la tête des Transylvains contre les Turcs. Il aide les Impériaux à les repousser; mais Ferdinand, étant entré en défiance de lui, le fait assassiner par Pallavicini, dans le château de Vintz. Le pape, lié alors avec l’empereur n’ose pas d’abord demander raison de cet assassinat; mais il excommunia Ferdinand l’année suivante. L’excommunication ne fit ni bruit ni effet. C’est ce qu’on a souvent appelé brutum fulmen. C’était pourtant une occasion où les hommes qui parlent au nom de la Divinité semblent en droit de s’élever en son nom contre les souverains qui abusent à cet excès de leur pouvoir mais il faut que ceux qui jugent les rois soient irrépréhensibles. 1552. L’électeur Maurice de Saxe lève le masque, et publie par un manifeste qu’il s’est allié avec le roi de France pour la liberté de ce même Jean Frédéric, ci-devant électeur, que lui-même avait dépossédé, pour celle du landgrave de Hesse, et pour le soutien de la religion. L’électeur de Brandebourg, Joachim, se joint à lui. Guillaume, fils du landgrave de Hesse prisonnier; Henri Othon, électeur palatin; Albert de Mecklenbourg, sont en armes avant que l’empereur ait assemblé des troupes. Maurice et les confédérés marchent vers les défilés du Tyrol, et chassent le peu d’Impériaux qui les gardaient. L’empereur et son frère Ferdinand, sur le point d’être pris, sont obligés de fuir en désordre. Charles menait toujours avec lui son prisonnier l’ancien électeur de Saxe. Il lui offre sa liberté. Il est difficile de rendre raison pourquoi ce prince ne voulut pas l’accepter. La véritable raison peut-être, c’est que l’empereur ne la lui offrit pas. Cependant le roi de France s’était saisi de Toul, de Verdun, et de Metz, dès le commencement du mois d’avril. Il prend Haguenau et Wissembourg; de là il tourne vers le pays de Luxembourg, et s’empare de plusieurs villes. L’empereur, pour comble de disgrâces, apprend dans sa fuite que le pape l’a abandonné, et s’est déclaré neutre entre lui et la France. C’est alors que son frère Ferdinand fut excommunié pour avoir fait assassiner le cardinal Martinusius. Il eût été plus beau au pape de ne pas attendre que ces censures ne parussent que l’effet de sa politique. Au milieu de tous ces troubles, les pères du concile se retirent de Trente, et le concile est encore suspendu. Dans ce temps funeste toute l’Allemagne est en proie aux ravages. Albert de Brandebourg pille toutes les commanderies de l’ordre teutonique, les terres de Bamberg, de Nuremberg, de Wurtzbourg, et plusieurs villes de Souabe. Les confédérés mettent à feu et à sang les États de l’électeur de Mayence, Worms, Spire, et assiègent Francfort. Cependant l’empereur, retiré dans Passau, et ayant rassemblé une armée, après tant de disgrâces, amène les confédérés à un traité. La paix est conclue le 12 août. Il accorde par cette pair célèbre de Passau une amnistie générale à tous ceux qui ont porté les armes contre lui depuis l’année 1546. Non seulement les protestants obtiennent le libre exercice de la religion, mais ils sont admis dans la chambre impériale, dont on les avait exclus après la victoire de Muhlberg. Il y a sujet de s’étonner qu’on ne rende pas une liberté entière au landgrave de Hesse par ce traité, qu’il soit confiné dans le fort de Rheinfeld jusqu’à ce qu’il donne des assurances de sa fidélité, et qu’il ne soit rien stipulé pour Jean Frédéric, l’ancien électeur de Saxe. L’empereur cependant rendit bientôt après la liberté à ce malheureux prince, et le renvoya dans les États de Thuringe qui lui restaient. L’heureux Maurice de Saxe, ayant fait triompher sa religion, et ayant humilié l’empereur, jouit encore de la gloire de le défendre. Il conduit seize mille hommes en Hongrie; mais Ferdinand, malgré ce secours, ne peut rester en possession de la haute Hongrie, qu’en souffrant que les états se soumettent à payer un tribut annuel de vingt mille écus d’or à Soliman. Cette année est funeste à Charles-Quint. Les troupes de France sont dans le Piémont, dans le Montferrat, dans Parme. Il était à craindre que de plus grandes forces n’entrassent dans le Milanais, ou dans le royaume de Naples. Dragut infestait les côtes de l’Italie, et l’Europe voyait toujours les troupes du roi très chrétien jointes avec les Turcs contre les chrétiens, tandis qu’on ne cessait de brûler les protestants en France par arrêt des tribunaux nommés parlements. Les finances de Charles étaient épuisées, malgré les taxes imposées en Allemagne, après sa victoire de Muhlberg, et malgré les trésors du Mexique. La vaste étendue de ses États, ses voyages, ses guerres, absorbaient tout il emprunte deux cent mille écus d’or au duc de Florence, Cosme de Médicis, et lui donne la souveraineté de Piombino et de l’île d’Elbe: aidé de ce secours, il se soutient du moins en Italie et il va assiéger Metz avec une puissante armée. Albert de Brandebourg, le seul des princes protestants qui était encore en armes contre lui, abandonne la France dont il a reçu de l’argent, et sert sous Charles-Quint au siège de Metz. Le fameux Français, duc de Guise, qui défendait Metz avec l’élite de la noblesse française, l’oblige de lever le siège, le 26 décembre, au bout de soixante-cinq jours: Charles y perdit plus du tiers de son armée. 1553. Charles se venge du malheur qu’il a essuyé devant Mets, en envoyant les comtes de Lalain et de Reuss assiéger Térouane: la ville est prise et rasée. Philibert-Emmanuel, prince de Piémont, depuis duc de Savoie, qui devient bientôt un des plus grands généraux de ce siècle, est mis à la tête de l’armée de l’empereur; il prend Hesdin, qui est rasé comme Térouane. Mais le duc d’Arschot, qui commandait un corps considérable, se laisse battre, et la fortune de Charles est encore arrêtée. Les affaires en Italie restent dans la même situation; l’Allemagne n’est pas tranquille. L’inquiet Albert de Brandebourg, qu’on nommait l’Alcibiade, toujours à la tête d’un corps de troupes, le fait subsister de pillage; il ravage les terres de Henri de Brunswick, et même de l’électeur Maurice de Saxe. L’électeur Maurice lui livre bataille auprès de Hildesheim, au mois de juillet; il la gagne, mais il y est tué. Ce prince n’avait que trente-deux ans, mais il avait acquis la réputation d’un grand capitaine et d’un grand politique: son frère Auguste lui succède. Albert l’Alcibiade fait encore la guerre civile; la chambre impériale lui fait son procès; il n’en continue pas moins ses ravages: mais enfin, manquant d’argent et de troupes, il se réfugie en France. L’empereur, pour mieux soutenir cette grande puissance, qui avait reçu tant d’accroissement et tant de diminution, arrête le mariage de son fils Philippe avec Marie, reine d’Angleterre, fille de Henri VIII et de Catherine d’Aragon. Quoique le parlement d’Angleterre ajoutât aux clauses du contrat de mariage que l’alliance entre les Français et les Anglais subsisterait Charles n’en espérait pas moins, et avec raison, que cette alliance serait bientôt rompue. C’était en effet armer l’Angleterre contre la France, que de lui donner son fils pour roi; et si Marie avait eu des enfants, la maison d’Autriche voyait sous ses lois tous les États de l’Europe depuis la mer Baltique, excepté la France. 1554. Charles cède à son fils Philippe le royaume de Naples et de Sicile, avant que ce prince s’embarque pour l’Angleterre, où il arrive au mois de juillet, et est couronné roi conjointement avec Marie son épouse, comme depuis le roi Guillaume l’a été avec une autre Marie, mais non pas avec le pouvoir qu’a eu Guillaume. Cependant la guerre dure toujours entre Charles-Quint et Henri II, sur les frontières de la France et en Italie, avec des succès divers et toujours balancés. Les troupes de France étaient toujours dans le Piémont et dans le Montferrat, mais en petit nombre. L’empereur n’avait pas de grandes forces dans le Milanais; il semblait qu’on fût épuisé des deux côtés. Le duc de Florence, Cosme, armait pour l’empereur. Sienne, qui craignait de tomber un jour au pouvoir des Florentins, comme il lui est arrivé, était protégée par les Français. Medechino, marquis de Marignan, général de l’armée du duc de Florence, remporte une victoire sur quelques troupes de France et sur leurs alliés, le 2 auguste; c’est en mémoire de cette victoire que Cosme institua l’ordre de Saint-Étienne, parce que c’était le jour de Saint-Étienne que la bataille avait été gagnée. 1555. Ernest, comte de Mansfeld, gouverneur du Luxembourg, est prêt de reprendre, par les artifices d’un cordelier, la ville de Metz, que l’empereur n’avait pu réduire avec cinquante mille hommes. Ce cordelier, nommé Léonard, gardien du couvent, qui avait été confesseur du duc de Guise, et qu’on respectait dans la ville, faisait entrer tous les jours de vieux soldats, allemands, espagnols, et italiens, déguisés en cordeliers, sous prétexte d’un chapitre général qui devait se tenir. Un chartreux découvre le complot: on arrête le P. Léonard, qu’on trouva mort le lendemain: son corps fut porté au gibet, et on se contenta de faire assister dix-huit cordeliers à la potence. Tant d’exemples du danger d’avoir des moines n’ont pu encore les faire abolir. L’ancienne politique des papes se renouvelle sous Paul IV, de la maison de Caraffe: cette politique est, comme on a vu dans le cours de cet ouvrage, d’empêcher l’empereur d’être trop puissant en Italie. Paul IV ne songe point au concile de Trente, mais à faire la guerre dans le royaume de Naples et dans le Milanais, avec le secours de la France, pour donner, s’il le peut, des principautés à ses neveux. Il s’engage à joindre dix mille hommes aux nouvelles troupes que Henri II doit envoyer. La guerre allait donc devenir plus vive que jamais. Charles voyait qu’il n’aurait pas un moment de repos dans sa vie; la goutte le tourmentait; le fardeau de tant d’affaires devenait pesant; il avait joué longtemps le plus grand rôle dans l’Europe: il voulut finir par une action plus singulière que tout ce qu’il avait fait dans sa vie, par abdiquer toutes ses couronnes et l’empire. Tandis qu’il se préparait à renoncer à tant d’États pour s’ensevelir dans un monastère, il assurait la liberté des protestants dans la diète d’Augsbourg; il leur abandonnait les biens ecclésiastiques dont ils s’étaient emparés; on changeait en leur faveur la formule du serment des conseillers de la chambre impériale; on ne devait plus jurer par les saints, mais seulement par les Évangiles. Le vainqueur de Muhlberg cédait ainsi à la nécessité; et, prêt d’aller vivre en moine, il agissait en philosophe. Le 24 novembre(14), il assemble les états à Bruxelles, et remet les Pays-Bas à son fils Philippe: le 10 janvier suivant, il lui cède l’Espagne, le Nouveau-Monde, et toutes ses provinces héréditaires. Il pardonne à Octave Farnèse, son gendre; il lui rend Plaisance et le Novarais, et se prépare à céder l’empire à son frère, le roi des Romains. 1556. Tout le dégoûtait. Les Turcs étaient toujours maîtres de la Hongrie jusqu’à Bude, et inquiétaient le reste; les Transylvains souffraient impatiemment le joug; le protestantisme pénétrait dans les États autrichiens; et l’empereur avait résolu depuis longtemps de dérober à tant de soins une vieillesse prématurée et infirme, et un esprit détrompé de toutes les illusions; il ne voulait pas montrer sur le trône sa décadence. Ne pouvant donc céder l’empire à son fils, il le cède à son frère; il demande préalablement l’agrément du saint-siège, lui qui n’avait pas certainement demandé cet agrément pour être élu empereur. Paul IV abuse de la soumission de Charles-Quint, et le refuse; ce pontife était à la fois très satisfait de le voir quitter l’empire, et de le chagriner. Charles-Quint, sans consulter le pape davantage, envoie de Bruxelles son abdication(15), le 17 septembre 1556, la trente-sixième année de son empire. Le prince d’Orange porte la couronne et le sceptre impérial à Ferdinand. Charles s’embarque aussitôt pour l’Espagne, et va se retirer dans l’Estramadure, au monastère de Saint-Just, de l’ordre des hiéronymites. La commune opinion est qu’il se repentit; opinion fondée seulement sur la faiblesse humaine, qui croit impossible de quitter sans regret ce que tout le monde envie avec fureur. Charles oublia absolument le théâtre où il avait joué un si grand personnage, et le monde qu’il avait troublé, parce qu’il sentait bien, dans son affaiblissement, qu’il ne pouvait le troubler davantage. Paul IV engage les électeurs ecclésiastiques à ne point admettre la démission de Charles-Quint, et à ne point reconnaître Ferdinand. Son intérêt était de mettre la division dans l’empire, pour avoir plus de pouvoir en Italie; en effet, tous les actes dans l’empire furent promulgués au nom de Charles-Quint, jusqu’à l’année de sa mort; fait aussi important que véritable, et qu’aucun historien n’a rapporté. 1557. L’abdication de Charles-Quint laisse la puissance des princes d’Allemagne affermie. La maison d’Autriche, divisée en deux branches, est ce qu’il y a de plus considérable dans l’Europe; mais la branche espagnole, très supérieure à l’autre, tout occupée d’intérêts séparés de l’empire, ne fait plus servir les troupes espagnoles, italiennes, flamandes, à la grandeur impériale. Ferdinand Ier a de grands États en Allemagne; mais la haute Hongrie, qu’il possède, ne lui rapporte pas à beaucoup près de quoi entretenir assez de troupes pour faire tête aux Turcs. La Bohême semble porter le joug à regret, et Ferdinand ne peut être puissant que quand l’empire se joint à lui. La première année de son règne est remarquable par la diète de Ratisbonne, qui confirme la paix de la religion, par l’accommodement de la maison de Hesse et de celle de Nassau. L’électeur palatin, celui de Saxe, et le duc de Clèves, choisis pour austrègues, adjugent le comté de Darmstadt à Philippe, landgrave de Hesse, et le comté de Dietz à Guillaume de Nassau. Cette année est encore marquée par une petite guerre qu’un archevêque de Brême, de la maison de Brunswick, fait à la Frise. On vit alors de quelle utilité pouvait être la sage institution des cercles et des directeurs des cercles par Frédéric III et Maximilien. L’assemblée du cercle de la basse Saxe rétablit la paix. 1558. Enfin, le 28 février, les électeurs confirment à Francfort l’abdication de Charles et le règne de son frère. On envoie une ambassade au pape, qui ne veut pas la recevoir, et qui prétend toujours que Ferdinand n’est pas empereur. Les ambassadeurs font leur protestation, et se retirent de Rome. Ferdinand n’en est pas moins reconnu en Allemagne. Quelle étrange idée dans un prêtre élu évêque de Rome, de prétendre qu’on ne peut être empereur sans sa permission! Le duché de Sleswick est encore reconnu indépendant de l’empire. Le plus grand événement de cette année est la mort de Charles-Quint, le 21 septembre. On sait que, par une dévotion bizarre, il avait fait célébrer ses obsèques avant sa dernière maladie; qu’il y avait assisté lui-même en habit de deuil, et s’était mis dans la bière au milieu de l’église de Saint-Just, tandis qu’on lui chantait un De profundis. Il sembla, dans les dernières actions de sa vie, tenir un peu de Jeanne, sa mère, lui qui n’avait, sur le trône, agi qu’en politique, en héros, et en homme sensible aux plaisirs. Son esprit rassemblait tant de contrastes, qu’avec cette dévotion plus que monacale, il fut soupçonné de mourir attaché à plus d’un dogme de Luther. Jusqu’où va la faiblesse et la bizarrerie humaine! Maximilien voulut être pape: Charles-Quint meurt moine, et meurt soupçonné d’hérésie. Depuis les funérailles d’Alexandre, rien de plus superbe que les obsèques de Charles-Quint dans toutes les principales villes de ses États. Il en coûta soixante et dix mille ducats à Bruxelles, dépenses nobles, qui, en illustrant la mémoire d’un grand homme, emploient et encouragent les arts. Il vaudrait mieux encore élever des monuments durables. Une ostentation passagère est trop peu de chose. Il faut, autant qu’on le peut, agir pour l’immortalité. 1559. Ferdinand tient une diète à Augsbourg, dans laquelle les ambassadeurs du roi de France, Henri II, sont introduits. La France venait de faire la paix avec Philippe II, roi d’Espagne, à Cateau-Cambrésis. Les Français, par cette paix, ne gardaient plus dans l’Italie que Turin, et quelques villes qu’ils rendirent ensuite; mais ils gardaient Metz, Toul, et Verdun, que l’empire pouvait redemander. A peine en parle-t-on à la diète. On dit seulement aux ambassadeurs qu’il sera difficile que la bonne intelligence subsiste entre la France et l’Allemagne, tant que ces trois villes resteront à la France. Le nouveau pape, Pie IV n’est pas si difficile que Paul IV, et reconnaît sans difficulté Ferdinand pour empereur. 1560. Le concile de Trente, si longtemps suspendu, est enfin rétabli par une bulle de Pie IV, du 29 novembre. Il indique la tenue du concile à tous les princes; il la signifie même aux princes protestants d’Allemagne; mais comme l’adresse des lettres portait A notre très cher fils, ces princes, qui ne veulent point être les enfants du pape, renvoient la lettre sans l’ouvrir. 1561. La Livonie, qui avait jusque-là appartenu à l’empire, en est détachée. Elle se donne à la Pologne. Les chevaliers de Livonie, branche des chevaliers teutoniques, s’étaient depuis longtemps emparés de cette province sous la protection de l’empire; mais ces chevaliers, ne pouvant point résister aux Russes, et n’étant point secourus des Allemands, cèdent cette province à la Pologne. Le roi des Polonais, Sigismond, donne le duché de Courlande à Gothard Kettler, et le fait vice-roi de Livonie. On recommence à tenir des séances à Trente. 1562. L’ambassadeur de Bavière conteste, dans le concile, la préséance à l’ambassadeur de Venise. Les Vénitiens sont maintenus dans la possession de leur rang. Une des premières choses qu’on discute dans le concile est la communion sous les deux espèces. Le concile ne la permet ni ne la défend aux séculiers. Son décret porte seulement que l’Église a eu de justes causes de la prohiber; et les pères s’en rapportèrent, pour la décision, au jugement seul du pape. Le 24 novembre, les électeurs, à Francfort, déclarent unanimement Maximilien, fils de Ferdinand, roi des Romains. Tous les électeurs font en personne, à cette cérémonie, les fonctions de leurs charges, selon la teneur de la bulle d’or. Un ambassadeur de Soliman assiste à cette solennité, et la rend plus glorieuse en signant entre les deux empires une paix par laquelle les limites de la Hongrie autrichienne et de la Hongrie ottomane étaient réglées. Soliman vieillissait, et n’était plus si terrible. Cependant cette paix ne fut pas de longue durée; mais le corps de l’empire fut alors tranquille. Cette année est mémorable par la clôture du concile de Trente (4 décembre). Ce concile, si long, le dernier des oecuméniques, ne servit ni à ramener les ennemis de l’Église romaine, ni à les subjuguer. Il fit des décrets sur la discipline qui ne furent admis chez presque aucune nation catholique, et il ne produisit nul grand événement. Celui de Bâle avait déchiré l’Église, et fait un antipape. Celui de Constance alluma, à la lueur des bûchers, l’incendie de trente ans de guerre. Celui de Lyon déposa un empereur, et attira ses vengeances. Celui de Latran dépouilla le comte Raymond de ses États de Toulouse. Grégoire VII mit tout en feu, au huitième concile de Rome, en excommuniant l’empereur Henri IV. Le quatrième de Constantinople, contre Photius, du temps de Charles le Chauve, fut le champ des divisions. Le second de Nicée, sous Irène, fut encore plus tumultueux, et plus troublé pour la querelle des images. Les disputes des monothélites furent sur le point d’ensanglanter le troisième de Constantinople. On sait quels orages agitèrent les conciles tenus au sujet d’Arius. Le concile de Trente fut presque le seul tranquille. 1564. Ferdinand meurt le 25 juillet. Un testament qu’il avait fait vingt ans auparavant, en 1543, et auquel il ne dérogea point par ses dernières volontés, jeta de loin la semence de la guerre qui a troublé l’Europe deux cents ans après. Ce fameux testament de 1543 ordonnait qu’en cas que la postérité mâle de Ferdinand et de Charles-Quint s’éteignît, les États autrichiens reviendraient à sa fille Anne, seconde fille de Ferdinand, épouse d’Albert II(16), duc de Bavière, et à ses enfants. L’événement prévu est arrivé de nos jours et a ébranlé l’Europe. Si le testament de Ferdinand, aussi bien que le contrat de mariage de sa fille, avaient été énoncés en termes plus clairs, il eût prévenu des événements funestes. On peut remarquer que cette duchesse de Bavière, Anne, avait pris, ainsi que toutes ses soeurs, le titre de reine de Hongrie dans son contrat de mariage. On peut en effet s’intituler reine sans l’être, comme on se nomme archiduchesse sans posséder d’archiduché; mais cet usage n’a pas été suivi. Au reste, Ferdinand laissa, par son testament, à Maximilien, son fils, roi des Romains, la Hongrie, la Bohême, la haute et la basse Autriche; A son second fils Ferdinand, le Tyrol et l’Autriche antérieure; A Charles, la Styrie, la Carinthie, la Carniole et ce qu’il possédait en Istrie. Alors tous les domaines autrichiens furent divisés: mais l’empire, qui resta toujours dans la maison, fut l’étendard auquel se réunissaient tous les princes de cette race. Ferdinand ne fut couronné ni à Rome ni en Lombardie. On s’apercevait enfin de l’inutilité de ces cérémonies, et il était bien plus essentiel que les deux branches principales de la maison impériale, c’est-à-dire l’espagnole et l’autrichienne, fussent toujours d’intelligence. C’était là ce qui rendait l’Italie soumise, et mettait le saint-siège dans la dépendance de cette maison. 1564. L’empire, comme on le voit, était devenu héréditaire sans cesser d’être électif. Les empereurs, depuis Charles-Quint, ne passaient plus les Alpes pour aller chercher une couronne de fer et une couronne d’or. La puissance prépondérante en Italie était Philippe II, qui, vassal à la fois de l’empire et du saint-siège, dominait dans l’Italie et dans Rome par sa politique et par les richesses du Nouveau-Monde, dont son père n’avait eu que les prémices et dont il recueillait la moisson. L’empire, sous Maximilien II comme sous Ferdinand Ier, était donc en effet l’Allemagne suzeraine de la Lombardie; mais cette Lombardie, étant entre les mains de Philippe II, appartenait plutôt à un allié qu’à un vassal. La Hongrie devenait le domaine de la maison d’Autriche, domaine qu’elle disputait sans cesse contre les Turcs, et qui était l’avant-mur de l’Allemagne. Maximilien, dès la première année de son règne, est obligé, comme son père et son aïeul, de soutenir la guerre contre les armées de Soliman. Ce sultan, qui avait lassé les généraux de Charles-Quint et de Ferdinand, fait encore la guerre par ses lieutenants dans les dernières années de sa vie. La Transylvanie en était le prétexte; il y voulait toujours nommer un vayvode tributaire, et Jean Sigismond, fils de cette reine de Hongrie qui avait cédé ses droits pour quelques villes en Silésie, était revenu mettre son héritage sous la protection du sultan, aimant mieux être souverain tributaire des Turcs que simple seigneur. La guerre se faisait donc en Hongrie. Les généraux de Maximilien prennent Tokay, au mois de janvier. L’électeur de Saxe, Auguste, était le seul prince qui secourût l’empereur dans cette guerre. Les princes catholiques et protestants songeaient tous à s’affermir. La religion occupait plus alors les peuples qu’elle ne les divisait. La plupart des catholiques, en Bavière, en Autriche, en Hongrie, en Bohême, en acceptant le concile de Trente, voulaient seulement qu’on leur permit de communier avec du pain et du vin. Les prêtres, à qui l’usage avait permis de se marier avant la clôture du concile de Trente, demandaient à garder leurs femmes. Maximilien II demande au papa ces deux points: Pie IV, à qui le concile avait abandonné la décision du calice, le permet aux laïques allemands, et refuse les femmes aux prêtres; mais ensuite on a ôté le calice aux séculiers. 1565. On fait une trêve avec les Turcs, qui restent toujours maîtres de Bude; et le prince de Transylvanie demeure sous leur protection. Soliman envoie le bacha Mustapha assiéger Malte. Rien n’est plus connu que ce siège, où la fortune de Soliman échoua. 1566. Malgré l’affaiblissement du pouvoir impérial depuis le traité de Passau, l’autorité législative résidait toujours dans l’empereur, et cette autorité était en vigueur quand il n’avait pas affaire à des princes trop puissants. Maximilien II déploie cette autorité contre le duc de Mecklenbourg, Jean Albert, et son frère Ulric. Ils prétendaient tous deux les mêmes droits sur la ville de Rostock. Les habitants prouvaient qu’ils étaient exempts de ces droits. Les deux frères se faisaient la guerre entre eux, et s’accordaient seulement à dépouiller les citoyens. L’empereur a le crédit de terminer cette petite guerre civile par une commission impériale qui achève de ruiner la ville. La flotte de Soliman prend la ville de Chio sur les Vénitiens. Maximilien en prend occasion de demander, dans la diète d’Augsbourg, plus de secours qu’on n’en avait accordé à Charles-Quint lorsque Soliman était devant Vienne. La diète ordonne une levée de soldats et accorde des mois romains(17) pour trois ans, ce qu’on n’avait point fait encore. Soliman, qui touchait à sa fin, n’en faisait pas moins la guerre. Il se fait porter à la tête de cent mille hommes et vient assiéger la ville de Zigeth. Il meurt devant cette place(18); ses janissaires y entrent le sabre à la main, deux jours après sa mort. Le comte de Serin(19), qui commandait dans Zigeth, est tué en se défendant, après avoir mis lui-même la ville en flammes. Le grand vizir envoie la tête de Serin à Maximilien, et lui fait dire que lui-même aurait du hasarder la sienne pour venir défendre sa ville, puisqu’il était à la tête de près de cent vingt mille hommes. L’armée de Maximilien, la mort de Soliman et l’approche de l’hiver servent au moins à arrêter les progrès des Turcs. Les états de l’Autriche et de la Bohême profitent du mauvais succès de la campagne de l’empereur, pour lui demander le libre exercice de la confession d’Augsbourg. Les troubles des Pays-Bas commençaient en même temps, et tout était déjà en feu en France au sujet du calvinisme: mais Maximilien fut plus heureux que Philippe II et que le roi de France. Il refusa la liberté de conscience à ses sujets; et son armée, qui avait peu servi contre les Turcs, mit chez lui la tranquillité. 1567. Cette année fut le comble des malheurs pour l’ancienne branche de la maison électorale de Saxe, dépouillée de son électorat par Charles-Quint. L’électorat donné, comme on a vu, à la branche cadette, devait être l’objet des regrets de l’aînée. Un gentilhomme, nommé Groumbach, proscrit avec plusieurs de ses complices pour quelques crimes, s’était retiré à Gotha chez Jean-Frédéric, fils de ce Jean-Frédéric(20) à qui la bataille de Muhlberg avait fait perdre le duché et l’électorat de Saxe. Groumbach avait principalement en vue de se venger de l’électeur de Saxe, Auguste, chargé de faire exécuter contre lui l’arrêt de sa proscription. Il était associé avec plusieurs brigands qui avaient vécu avec lui de rapines et de pillage. Il forme avec eux une conspiration pour assassiner l’électeur. Un des conjurés, pris à Dresde, avoua le complot. L’électeur Auguste, avec une commission de l’empereur, fait marcher ses troupes à Gotha. Groumbach, que le duc de Gotha soutenait, était dans la ville avec plusieurs soldats déterminés, attachés à sa fortune. Les troupes du duc et les bourgeois défendirent la ville; mais enfin il fallut se rendre. Le duc Jean-Frédéric, aussi malheureux que son père, est arrêté, conduit à Vienne dans une charrette avec un bonnet de paille attaché sur sa tête, ensuite à Naples, et ses États sont donnés à Jean Guillaume son frère. Pour Groumbach et ses complices, ils furent tous exécutés à mort. 1563. Les troubles des Pays-Bas augmentaient. Le prince d’Orange, Guillaume le Taciturne, déjà chef de parti, qui fonda la république des Provinces-Unies, s’adresse à l’empereur, comme au premier souverain des Pays-Bas, toujours regardés comme appartenant à l’empire: et, en effet, l’empereur envoie en Espagne son frère Charles d’Autriche, archiduc de Gratz, pour adoucir l’esprit de Philippe II; mais il ne put ni fléchir le roi d’Espagne, ni empêcher que la plupart les princes protestants d’Allemagne n’envoyassent du secours au prince d’Orange. Le duc d’Albe, gouverneur sanguinaire des Pays-Bas, presse l’empereur de lui livrer le prince d’Orange, qui alors levait des troupes en Allemagne. Maximilien répond que, l’empire ayant la juridiction suprême sur les Pays-Bas, c’est à la diète impériale qu’il faut s’adresser. Une telle réponse montre assez que le prince d’Orange n’était pas un homme qu’on pût arrêter. L’empereur laisse le prince d’Orange faire la guerre dans les Pays-Bas, à la tête des troupes allemandes contre d’autres troupes allemandes, sans se mêler de la querelle. Il était pourtant naturel qu’il assistât Philippe II, son cousin, dans cette affaire importante, d’autant plus que cette année-là même il fit la paix avec Sélim II, successeur au grand Soliman. Délivré du Turc, il semblait que son intérêt fût d’affermir la religion catholique: mais apparemment qu’après cette paix on ne lui payait plus de mois romains. Loin d’aider le roi d’Espagne à soumettre ses sujets des Pays-Bas, qui demandaient la liberté de conscience, il parut désapprouver la conduite de Philippe, en accordant bientôt dans l’Autriche la permission de suivre la confession d’Augsbourg. Il promit après au pape de révoquer cette permission. Tout cela découvre un gouvernement gêné, faible, inconstant. On eût dit que Maximilien craignait la puissance des ennemis de sa communion, et, en effet, toute la maison de Brandebourg était protestante. Un fils de l’électeur Jean-George, élu archevêque de Magdebourg, professait publiquement le protestantisme; un évêque de Verden en faisait autant; le duc de Brunswick, Jules, embrassait cette religion qui était déjà celle de ses sujets; l’électeur palatin et presque tout son pays était calviniste. Le catholicisme ne subsistait plus guère en Allemagne que chez les électeurs ecclésiastiques, dans les États des évêques et des abbés, dans quelques commanderies de l’ordre teutonique, dans les domaines héréditaires de la maison d’Autriche et dans la Bavière, et encore y avait-il beaucoup de protestants dans tous ces pays; ils faisaient même en Bohême le plus grand nombre. Tout cela autorisait la liberté que Maximilien donnait en Autriche à la religion protestante: mais une autre raison plus forte s’y joignait; c’est que les états d’Autriche avaient promis à ce prix des subsides considérable. Tout se faisait pour de l’argent dans l’empire, qui dans ce temps-là n’en avait guère. 1569. Au milieu de tant de guerres de religion et de politique, voici une dispute de vanité. Le duc de Florence Cosme II(21) et le duc de Ferrare Alfonse se disputaient la préséance. Les rangs étaient réglés dans les diètes en Allemagne: mais en Italie il n’y avait point de diète; et ces querelles de rang étaient indécises. Les deux ducs tenaient tous deux à l’empereur. François, prince héréditaire de Florence, et le duc de Ferrare, avaient épousé les soeurs de Maximilien. Les deux ducs remettent leur différend à son arbitrage. Mais le pape Pie V, qui regardait le duc de Ferrare comme son feudataire, le duc de Florence comme son allié, et toutes les dignités de ce monde comme des concessions du saint-siège, se hâte de donner un titre nouveau à Cosme; il lui confère la dignité de grand-duc avec beaucoup de cérémonie, comme si le mot de grand ajoutait quelque chose à la puissance. Maximilien est irrité que le pape s’arroge le droit de donner des titres aux feudataires de l’empire et de prévenir son jugement. Le duc de Florence prétend qu’il n’est point feudataire. Le pape soutient qu’il a non seulement la prérogative de faire des grands-ducs, mais des rois. La dispute s’aigrit: mais enfin le grand-duc, qui était très riche, fut reconnu par l’empereur. 1570. Diète de Spire, dans laquelle on rend presque tous les États de la branche aînée de la maison de Saxe à un frère du malheureux duc de Gotha qui reste confiné à Naples. On y conclut une paix entre l’empereur et Jean-Sigismond, prince de Transylvanie, qui est reconnu souverain de cette province, et renonce au titre de roi de Hongrie; titre d’ailleurs très vain, puisque l’empereur avait une partie de ce royaume, et les Turcs l’autre. 1571. On y termine de très grands différends qui avaient longtemps troublé le Nord au sujet de la Livonie. La Suède, le Danemark, la Pologne, la Russie, s’étaient disputé cette province, que l’on regardait encore en Allemagne comme province de l’empire. Le roi de Suède, Sigismond(22), cède à Maximilien ce qu’il a dans la Livonie. Le reste est mis sous la protection du Danemark; on convient d’empêcher que les Moscovites ne s’en emparent. La ville de Lubeck est comprise dans cette paix, comme partie principale. Tous les privilèges de son commerce sont confirmés avec la Suède et le Danemark. Elle était encore puissante. Les Vénitiens, à qui les Turcs enlevaient toujours quelque possession, avaient fait une ligue avec le pape et le roi d’Espagne. L’empereur refusait d’y entrer, dans la crainte d’attirer encore en Hongrie les forces de l’empire ottoman. Philippe II n’y entrait que pour la forme. Le gouverneur du Milanais leva des troupes; mais ce fut pour envahir le marquisat de Final appartenant à la maison de Caretto. Les Génois avaient des vues sur ce coin de terre, et inquiétaient le possesseur. La France pouvait les aider. Le marquis de Caretto était à Vienne, où il demandait justice en qualité de vassal de l’empire; et pendant ce temps-là Philippe II s’emparait de son pays, et trouvait aisément le moyen d’avoir raison dans le conseil de l’empereur. 1572. Après la mort de Sigismond II, roi de Pologne, dernier roi de la race des Jagellons, Maximilien brigue sous main ce trône et se flatte que la république de Pologne le lui offrira par une ambassade. La république croit que son trône vaut bien la peine d’être demandé; elle n’envoie point d’ambassade, et les brigues secrètes de Maximilien sont inutiles. 1573. Le duc d’Anjou(23), l’un de ses compétiteurs, est élu le 1er mai, au grand mécontentement des princes protestants d’Allemagne, qui virent passer chez eux avec horreur ce prince teint du sang répandu à la journée de la Saint-Barthélemy. 1574. Le prince d’Orange, qui se soutenait dans les Pays-Bas, par sa valeur et par son crédit, contre toute la puissance de Philippe II, tient à Dordrecht une assemblée de tous les seigneurs et de tous les députés des villes de son parti. Maximilien y envoie un commissaire impérial pour soutenir en apparence la majesté de l’empire, et pour ménager un accommodement entre Philippe et les confédérés. 1575. Maximilien II fait élire son fils aîné Rodolphe roi des Romains, dans la diète de Ratisbonne. La possession du trône impérial dans la maison d’Autriche devenait nécessaire par le long usage, par la crainte des Turcs, et par la convenance d’avoir un chef capable de soutenir par lui-même la dignité impériale. Les princes de l’empire n’en jouissaient pas moins de leurs droits. L’électeur palatin fournissait des troupes aux calvinistes de France, et d’autres princes en fournissaient toujours aux calvinistes des Pays-Bas. Le duc d’Anjou, roi de Pologne, devenu roi de France par la mort de Charles IX, ayant quitté la Pologne, comme on se sauve d’une prison, et le trône ayant été déclaré vacant, Maximilien a enfin le crédit de se faire élire roi de Pologne le 15 décembre. Mais une faction opposée fait un sanglant affront à Maximilien. Elle proclame Étienne Battori, vayvode de Transylvanie, vassal du sultan, et qui n’était regardé à la cour de Vienne que comme un rebelle et un usurpateur. Les Polonais lui font épouser la soeur de Sigismond-Auguste(24), reste du sang des Jagellons. Le czar ou tzar de Russie, Jean(25), offre d’appuyer le parti de Maximilien, espérant qu’il pourra regagner la Livonie. La cour de Moscou, toute grossière qu’elle était alors, avait déjà les mêmes vues qui se sont manifestées de nos jours avec tant d’éclat. La Porte Ottomane, de son côté, menaçait de prendre le parti d’Étienne Battori contre l’empereur. C’était encore la même politique qu’aujourd’hui. Maximilien essayait d’engager tout l’empire dans sa querelle; mais les protestants, au lieu de l’aider à devenir plus puissant, se contentèrent de demander la libre profession de la confession d’Augsbourg pour la noblesse protestante qui habitait les pays ecclésiastiques. 1576. Maximilien, très incertain de pouvoir soutenir son élection à la couronne de Pologne, meurt à l’âge de quarante-neuf ans, le 12 d’octobre. 1577. Rodolphe, couronné roi des Romains du vivant de son père, prend les rênes de l’empire, qu’il tient d’une main faible. Il n’y avait point d’autre capitulation que celle de Charles-Quint. Tout se faisait à l’ordinaire dans les diètes; même forme de gouvernement, mêmes intérêts, mêmes moeurs. Rodolphe promet seulement à la première diète tenue à Francfort de se conformer aux règlements des diètes précédentes. Il est remarquable que les princes d’Allemagne proposent dans cette diète d’apaiser les troubles des Pays-Bas en diminuant l’autorité ainsi que la sévérité de Philippe II; par là ils faisaient sentir que les intérêts des princes et des seigneurs flamands leur étaient chers, et qu’ils ne voulaient point que la branche aînée de la maison autrichienne, en écrasant ses vassaux, apprit à la branche cadette à abaisser les siens. Tel était l’esprit du corps germanique; et il parut bien que l’empereur Rodolphe n’était pas plus absolu que Maximilien, puisqu’il ne put empêcher son frère l’archiduc Mathias d’accepter le gouvernement des Pays-Bas de la part des confédérés qui étaient en armes contre Philippe II; de sorte que l’on voyait d’un côté don Juan d’Autriche, fils naturel de Charles-Quint, gouverneur au nom de Philippe II en Flandre; et de l’autre, son neveu Mathias à la tête des rebelles, l’empereur neutre, et l’Allemagne vendant des soldats aux deux partis. Rodolphe ne se remuait pas davantage pour l’irruption que les Russes faisaient alors en Livonie. 1578. Les Pays-Bas devenaient le théâtre de la confusion, de la guerre, de la politique; et Philippe II n’ayant point pris le parti de venir de bonne heure y remettre l’ordre, comme avait fait Charles-Quint, jamais cette faute ne fut réparée. L’archiduc Mathias ne contribuant que de son nom à la cause des confédérés, avait moins de pouvoir que le prince d’Orange, et le prince d’Orange n’en avait pas assez pour se passer de secours. Le prince palatin Casimir, tuteur du jeune électeur Frédéric IV, qui avait marché en France avec une petite armée au secours des protestants, venait avec les débris de cette armée et de nouvelles troupes soutenir la cause des protestants et des mécontents dans les Pays-Bas. Le frère du roi de France, Henri III, qui portait le titre de duc d’Anjou, était aussi déjà appelé par les confédérés, tout catholique qu’il était. Il y avait ainsi quatre puissances qui cherchaient à profiter de ces troubles, l’archiduc, le prince Casimir, le duc d’Anjou, et le prince d’Orange, tous quatre désunis; et don Juan d’Autriche, célèbre par la bataille de Lépante, seul contre eux. On prétendait que ce même don Juan aspirait aussi à se faire souverain. Tant de troubles étaient la suite de l’abus que Philippe II avait fait de son autorité, et de ce qu’il n’avait pas soutenu cet abus par sa présence. Don Juan d’Autriche meurt le 1er octobre, et on accuse Philippe II son frère de sa mort, sans autre preuve que l’envie de le rendre odieux. 1579. Pendant que la désolation est dans les Pays-Bas, et que le grand capitaine Alexandre Farnèse, prince de Parme, successeur de don Juan, soutient la cause de Philippe II et de la religion catholique par les armes, Rodolphe fait l’office de médiateur, ainsi que son père. La reine d’Angleterre Élisabeth et la France secouraient les confédérés d’hommes et d’argent, et l’empereur ne donne à Philippe II que de bons offices qui furent inutiles. Rodolphe était peu agissant par son caractère, et peu puissant par la forme que l’empire avait prise. Sa médiation est éludée par les deux partis. L’inflexible Philippe II ne voulait point accorder la liberté de conscience, et le prince d’Orange ne voulait point d’une paix qui l’eût réduit à l’état d’un homme privé. Il établit la liberté des Provinces-Unies, à Utrecht, dans cette année mémorable. 1580. Le prince d’Orange avait trouvé le secret de résister aux succès de Farnèse, et de se débarrasser de l’archiduc Mathias: cet archiduc se démit de son gouvernement équivoque, et demanda aux États une pension, qu’on lui assigna sur les revenus de l’évêché d’Utrecht. 1581. Mathias se retire des Pays-Bas, n’y ayant rien fait que de stipuler sa pension, dont on lui retranche la moitié, comme à un officier inutile. Les États-Généraux se soustrayent juridiquement par un édit, le 26 juillet, à la domination du roi d’Espagne; mais ils ne renoncent point à être États de l’empire. Leur situation avec l’Allemagne reste indécise; et le duc d’Anjou, qu’on venait d’élire duc de Brabant, ayant depuis voulu asservir la nation qu’il venait défendre, fut obligé de s’en retourner en 1583, et d’y laisser le prince d’Orange plus puissant que jamais. 1582. Grégoire XIII ayant signalé son pontificat par la réforme du calendrier, les protestants d’Allemagne, ainsi que tous les autres de l’Europe, s’opposent à la réception de cette réforme nécessaire. Ils n’avaient d’autre raison, sinon que c’était un service que Rome rendait aux nations. Ils craignaient que cette cour ne parût trop faire pour instruire, et que les peuples, en recevant des lois dans l’astronomie, n’en reçussent dans la religion. L’empereur, dans une diète à Augsbourg, est obligé d’ordonner que la chambre impériale conservera l’ancien style de Jules César, qui était bon du temps de César, mais que le temps avait rendu mauvais. Un événement tout nouveau inquiète, cette année, l’empire. Gebhard de Truchsès, archevêque de Cologne, qui n’était pas prêtre, avait embrassé la confession d’Augsbourg, et s’était marié secrètement dans Bonn avec Agnès de Mansfeld, religieuse du monastère de Guerisheim. Ce n’était pas une chose bien extraordinaire qu’un évêque marié; mais cet évêque était électeur: il voulait épouser sa femme publiquement, et garder son électorat. Un électorat est incontestablement une dignité séculière. Les archevêques de Mayence, de Trèves, de Cologne, ne furent point originairement électeurs parce qu’ils étaient prêtres, mais parce qu’ils étaient chanceliers. Il pouvait arriver très aisément que l’électorat de Cologne fût séparé de l’archevêché, ou que le prélat fût à la fois évêque luthérien et électeur. Alors il n’y aurait eu d’électeur catholique que le roi de Bohême, et les archevêques de Mayence et de Trèves. L’empire serait bientôt tombé dans les mains d’un protestant, et cela seul pouvait donner à l’Europe une face nouvelle. Gebhard de Truchsès essayait de rendre Cologne luthérienne. Il n’y réussit pas. Le chapitre et le sénat étaient d’autant plus attachés à la religion catholique, qu’ils partageaient en beaucoup de choses la souveraineté avec l’électeur, et qu’ils craignaient de la perdre. En effet, l’électeur, quoique souverain, était bien loin d’être absolu. Cologne est une ville libre impériale, qui se gouverne par ses magistrats. On leva des soldats de part et d’autre, et l’archevêque fit d’abord la guerre avec succès pour sa maîtresse. 1583. Les princes protestants prirent le parti de l’électeur de Cologne. L’électeur palatin, ceux de Saxe et de Brandebourg, écrivirent en sa faveur à l’empereur, au chapitre, au sénat de Cologne; mais ils s’en tinrent là; et, comme ils n’avaient point un intérêt personnel et présent à faire la guerre pour le mariage d’une religieuse, ils ne la firent point. Truchsès ne fut secouru que par des princes peu puissants. L’archevêque de Brême, marié comme lui, amena de la cavalerie à son secours. Le comte de Solms et quelques gentilshommes luthériens de Westphalie donnèrent des troupes dans la première chaleur de l’événement. Le prince de Parme, d’un autre côté, en envoyait au chapitre. Un chanoine de l’ancienne maison de Saxe, qui est la même que celle de Brunswick, commandait l’armée du chapitre, et prétendait que c’était une guerre sainte. L’électeur de Cologne, n’ayant plus rien à ménager, célébra publiquement son mariage à Rosenthal, au milieu de cette petite guerre. L’empereur Rodolphe ne s’en mêle qu’en exhortant l’archevêque à quitter son Église et son électorat, s’il veut garder sa nouvelle religion et sa religieuse. Le pape Grégoire XIII l’excommunie comme un membre pourri, et ordonne qu’on élise un nouvel archevêque. Cette bulle du pape révolte les princes protestants; mais ils ne font que des instances. Ernest de Bavière, évêque de Liège, de Freisingen et d’Hildesheim, est élu électeur de Cologne, et soutient son droit par la voie des armes. Il n’y eut alors que le prince palatin Casimir qui secourut l’électeur dépossédé; mais ce fut pour très peu de temps. Il ne resta bientôt plus à Truchsès que la ville de Bonn. Les troupes envoyées par le duc de Parme jointes à celles de son compétiteur, en firent le siège, et Bonn se rendit bientôt. 1584. L’ancien électeur luttait encore contre sa mauvaise fortune. Il lui restait quelques troupes, qui furent défaites; et enfin, n’ayant pu être ni assez habile ni assez heureux pour armer de grands princes en sa faveur, il n’eut d’autre ressource que d’aller vivre à la Haye avec sa femme dans un état au-dessous de la médiocrité, sous la protection du prince d’Orange. L’intérieur de l’empire resta paisible. Le nouveau calendrier romain fut reçu par les catholiques. La trêve avec les Turcs fut prolongée. C’était à la vérité à la charge d’un tribut, et Rodolphe se croyait encore trop heureux d’acheter la paix d’Amurat III. 1585. L’exemple de Gebhard de Truchsès engage deux évêques à quitter leurs évêchés. L’un est un fils de Guillaume, duc de Clèves, qui renonce à l’évêché de Munster pour se marier; l’autre est un évêque de Minden, de la maison de Brunswick. 1586. Le fanatisme délivre Philippe II du prince d’Orange(26), ce que dix ans de guerre n’avaient pu faire. Cet illustre fondateur de la liberté des Provinces-Unies est assassiné par Balthasar Gérard, Franc-Comtois; il l’avait déjà été auparavant par un nommé Jaurigny, Biscayen, mais il était guéri de sa blessure. Salcède avait conspiré contre sa vie, et on observa que Jaurigny et Gérard avaient communié pour se préparer à cette action. Philippe II anoblit tous les descendants de la famille de l’assassin: singulière noblesse! L’intendant de la Franche-Comté, M. de Vanolles, les a remis à la taille. Maurice, son second fils, succède, à l’âge de dix-huit ans, à Guillaume le Taciturne. C’est lui qui devint le plus célèbre général de l’Europe. Les princes protestants d’Allemagne ne le secoururent pas, quoique ce fût l’intérêt de leur religion; mais ils envoyèrent des troupes en France au roi de Navarre, qui fut depuis Henri IV. C’est que le parti des calvinistes de France était assez riche pour soudoyer ses troupes, et que Maurice ne l’était pas. 1587. Le prince Maurice continue toujours la guerre dans les Pays-Bas contre Alexandre Farnèse. Il fait quelques levées aux dépens des États chez les protestants d’Allemagne: c’est tout le secours qu’il en tire. Un nouveau trône s’offrit alors à la maison d’Autriche; mais cet honneur ne devint qu’une nouvelle preuve du peu de crédit de Rodolphe. Le roi de Pologne, Étienne Battori, vayvode de Transylvanie, étant mort le 13 décembre 1586, le czar de Russie, Foedor, se met sur les rangs; mais il est unanimement refusé. Une faction élit Sigismond, roi de Suède, fils de Jean III et d’une princesse du sang des Jagellons. Une autre faction proclame Maximilien, frère de l’empereur. Tous deux se rendent en Pologne, à la tête de quelques troupes. Maximilien est défait; il se retire en Silésie, et son compétiteur est couronné. 1688. Maximilien est vaincu une seconde fois par le général de la Pologne, Zamoski. Il est enfermé dans un château auprès de Lublin; et tout ce que fait en sa faveur l’empereur Rodolphe, son frère, c’est de prier Philippe II d’engager le pape Sixte V à écrire en faveur du prisonnier. 1589. Maximilien est enfin élargi, après avoir renoncé au royaume de Pologne. Il voit le roi Sigismond avant de partir. On remarque qu’il ne lui donna point le titre de majesté, parce qu’en Allemagne on ne le donnait qu’à l’empereur. 1590. Le seul événement qui peut regarder l’empire, c’est la guerre des Pays-Bas, qui désole les frontières du côté du Rhin et de la Westphalie. Les cercles de ces provinces se contentent de s’en plaindre aux deux partis. L’Allemagne était alors dans une langueur que le chef avait communiquée aux membres. 1591. Henri IV, qui avait son royaume de France à conquérir, envoie le vicomte de Turenne en Allemagne, négocier des troupes avec les princes protestants: l’empereur s’y oppose en vain; l’électeur de Saxe, Christiern, excité par le vicomte de Turenne, prêta de l’argent et des troupes; mais il mourut lorsque cette armée était en chemin, et il n’en arriva en France qu’une petite partie. C’est tout ce qui se passait alors de considérable en Allemagne. 1592. La nomination à l’évêché de Strasbourg cause une guerre civile comme à Cologne, mais pour un autre sujet. La ville de Strasbourg était protestante. L’évêque catholique, résidant à Saverne, était mort. Les protestants élisent Jean-George de Brandebourg, luthérien. Les catholiques nomment le cardinal de Lorraine. L’empereur Rodolphe donne en vain l’administration à l’archiduc Ferdinand, l’un de ses frères, avec une commission pour apaiser ce différend. Ni les catholiques ni les protestants ne le reçoivent. Le cardinal de Lorraine soutient son droit avec dix mille hommes. Les cantons de Berne, de Zurich, et de Bâle, donnent des troupes à l’évêque protestant; elles sont jointes par un prince d’Anhalt, qui revenait de France, où il avait servi inutilement Henri IV. Ce prince d’Anhalt défait le cardinal de Lorraine. Cette affaire est mise en arbitrage l’année suivante; et il fut enfin convenu, en 1603, que le cardinal de Lorraine resterait évêque de Strasbourg, mais en payant cent trente mille émis d’or au prince de Brandebourg, Jean-George. On ne peut guère acheter un évêché plus cher. 1593. Une affaire plus considérable réveillait l’indifférence de Rodolphe. Amurat III rompait la trêve, et les Turcs ravageaient déjà la haute Hongrie. Il n’y eut que le duc de Bavière et l’archevêque de Saltzbourg qui fournirent d’abord des secours. Ils joignirent leurs troupes à celles des États héréditaires de l’empereur. Ferdinand, frère de Rodolphe, avait un fils nommé Charles d’Autriche, qu’il avait eu d’un premier mariage avec la fille d’un sénateur d’Augsbourg. Ce fils n’était point reconnu prince, mais il méritait de l’être. Il commandait un corps considérable. Un comte Montécuculli en commandait un autre; ceux qui ont porté ce nom ont été destinés à combattre heureusement pour la maison d’Autriche. Les Serin(27), les Nadasti, les Palfi, étaient à la tête des milices hongroises. Les Turcs furent vaincus dans plusieurs combats; la haute Hongrie fut en sûreté, mais Bude resta toujours aux Ottomans. 1594. Les Turcs étaient en campagne, et Rodolphe tenait une diète à Augsbourg, au mois de juin, pour s’opposer à eux. Croirait-on qu’il fut ordonné de mettre un tronc à la porte de toutes les églises d’Allemagne pour recevoir des contributions volontaires? C’est la première fois qu’on a demandé l’aumône pour faire la guerre. Cependant les troupes impériales et hongroises, quoique mal payées, combattirent toujours avec courage. L’archiduc Mathias voulut commander l’armée, et la commanda. L’archiduc Maximilien, qui gouvernait la Carinthie et la Croatie au nom de l’empereur son frère, se joint à lui; mais ils ne peuvent empêcher les Turcs de prendre la ville de Javarin. 1595. Par bonheur pour les Impériaux, Sigismond Battori, vayvode de Transylvanie, secoue le joug des Ottomans pour prendre celui de Vienne. On voit souvent ces princes passer tour à tour d’un parti à l’autre; destinée des faibles, obligés de choisir entre deux protecteurs trop puissants. Battori s’engage à prêter foi et hommage à l’empereur pour la Transylvanie, et pour quelques places de Hongrie dont il était en possession. Il stipule que s’il meurt sans enfants mâles, l’empereur, comme roi de Hongrie, se mettra en possession de son État; et on lui promet en récompense Christine, fille de l’archiduc Charles, le titre d’illustrissimus, et l’ordre de la Toison d’or. La campagne fut heureuse; mais les troncs établis à la porte des églises pour payer l’armée n’étant pas assez remplis, les troupes impériales se révoltèrent, et pillèrent une partie du pays qu’ils étaient venus défendre. 1596. L’archiduc Maximilien commande cette année contre les Turcs. Mahomet III, nouveau sultan, vient en personne dans la Hongrie. Il assiège Agria, qui se rend à composition; mais la garnison est massacrée en sortant de la ville. Mahomet, indigné contre l’aga des janissaires, qui avait permis cette perfidie, lui fait trancher la tête. Mahomet défait Maximilien dans une bataille, le 26 octobre. Pendant que l’empereur Rodolphe reste dans Vienne, s’occupe à distiller, à tourner, à chercher la pierre philosophale, que Maximilien son frère est battu par les Turcs, que Mathias songe déjà à profiter de l’inaction de Rodolphe pour s’élever, Albert, l’un de ses frères, qui était cardinal, et dont on n’avait point entendu parler encore, était depuis peu gouverneur de la partie des Pays-Bas restée à Philippe II. Il avait succédé dans ce gouvernement à un autre de ses frères, l’archiduc Ernest, qui venait de mourir après l’avoir possédé deux années sans avoir rien fait de mémorable. Il n’en fut pas de même du cardinal Albert d’Autriche. Il faisait la guerre à Henri IV, que Philippe II avait toujours inquiété depuis la mort de Henri III. Il prit Calais et Ardres. Henri IV, à peine vainqueur de la Ligue, demande du secours aux princes protestants; il n’en obtient pas, et se défend lui-même. 1597. Les Turcs sont toujours dans la Hongrie. Les paysans de l’Autriche, foulés par les troupes impériales, se soulèvent, et mettent eux-mêmes le comble à la désolation de ce pays. On est obligé d’envoyer contre eux une partie de l’armée. C’était une bien favorable occasion pour les Turcs; mais, par une fatalité singulière, la hante Hongrie a presque toujours été le terme de leurs progrès, et cette année, les révoltes des janissaires firent le salut de l’armée impériale. 1598. Le comté de Simmeren retombe par la mort du dernier comte à l’électeur palatin. Le roi d’Espagne Philippe II, meurt à soixante et douze ans, après quarante-deux de règne. Il avait troublé une partie de l’Europe, sans que jamais ni son oncle Ferdinand, ni son cousin Maximilien, ni son neveu Rodolphe, eussent servi à ses desseins, ni qu’il eût contribué à leur grandeur. Il avait donné avant sa mort les Pays-Bas à l’infante Isabelle, sa fille; ce fut sa dot en épousant le cardinal archiduc Albert. C’était priver son fils Philippe III et la couronne d’Espagne d’une belle province; mais les troubles qui la déchiraient la rendaient onéreuse à l’Espagne; et ce pays devait revenir à la couronne espagnole, en cas que l’archiduc Albert n’eût point d’enfants mâles, ce qui arriva en effet. Il s’agissait de chasser les Turcs de la haute Hongrie. La diète accorde vingt mois romains pendant trois ans pour cette guerre. Le même Sigismond Battori, qui avait quitté les Turcs, et fait hommage de la Transylvanie à l’empereur, se repent de ces deux démarches. On lui avait donné en échange de sa souveraineté et de la Valachie les mêmes terres qu’à la reine, mère d’Étienne-Jean Sigismond(28), c’est-à-dire Oppeln et Ratibor en Silésie. Il ne fut pas plus content de son marché que cette reine. Il quitte la Silésie; il rentre dans ses États; mais, toujours inconstant et faible, il les cède à un cardinal, son cousin. Ce cardinal, André Battori, se met aussitôt sous la protection des Turcs, reçoit du sultan une veste, comme un gage de la faveur qu’il demande. Semblable à Martinusius, il se met comme lui à la tête d’une armée; mais il est tué en combattant contre les Impériaux. Par la mort du cardinal Battori, et par la fuite de Sigismond, la Transylvanie reste à l’empereur; mais la Hongrie ne cesse d’être dévastée par les Turcs. Ceux qui s’étonnent aujourd’hui que ce pays si fertile soit si dépeuplé, en trouveront aisément la raison dans le nombre d’esclaves des deux sexes que les Turcs ont si souvent enlevés. L’empereur, dans cette année, se résolut à affranchir enfin le Wirtemberg de l’inféodation de l’Autriche. Le Wirtemberg ne releva plus que de l’empire; mais il doit toujours revenir à la maison d’Autriche, au défaut d’héritier. 1600. Les Turcs s’avancent jusqu’à Canise, sur la Drave, vers la Styrie. Le duc de Mercoeur, célèbre prince de la maison de Lorraine, ne put empêcher la prise de cette forte place. Alors les peuples de Transylvanie et de Valachie refusent de reconnaître l’empereur. 1601. La fortune de Sigismond Battori est aussi inconstante que lui-même: il rentre en Transylvanie, mais il y est défait par le parti des Impériaux. Ce ne sont que des révolutions continuelles dans ces provinces. Heureusement ce même duc de Mercoeur, qui n’avait pu ni défendre ni reprendre Canise, prend sur les Turcs Albe-Royale. 1602. Enfin l’archiduc Mathias, plus agissant que son frère, et secondé du duc de Mercoeur, pénètre jusqu’à Bude; mais il l’assiège inutilement. Tout cela ne fait qu’une guerre ruineuse, à charge à l’empereur et à l’empire. Sigismond Battori, beaucoup plus malheureux, et méprisé par les Turcs, qui ne le secouraient pas, va se rendre enfin aux troupes impériales sans aucune condition; et ce prince, qui devait épouser une archiduchesse, est alors trop heureux d’être baron en Bohême avec une pension très modique. 1603. Il y a toujours une fatalité qui arrête les conquêtes des Turcs. Mahomet III, qui menaçait de venir commander en personne une armée formidable, meurt à la fleur de son âge. Il laisse sur le trône des Ottomans son fils Achmet, âgé de quinze ans. Les factions troublent le sérail, et la guerre de Hongrie languit. La diète de Ratisbonne promet cette fois quatre-vingts mois romains. Jamais l’empire n’avait encore donné un si puissant secours; mais il ne fut guère fourni qu’en paroles. Dans cette année, Lubeck, Dantzick, Cologne, Hambourg, et Brême, villes de l’ancienne hanse d’Allemagne, obtiennent en France des privilèges que ces villes prétendaient avoir eus, et que le temps avait abolis. Les négociants de ces villes furent exemptés du droit d’aubaine, et le sont encore. Ce ne sont pas là des événements d’éclat, mais ils contribuent au bien public; et presque tous ceux qu’on a vus le détruisent. 1604. L’empereur est sur le point de perdre la partie de la haute Hongrie qui lui restait. Les exactions d’un gouverneur de Cassovie en sont cause. Ce gouverneur ayant exigé de l’argent d’un seigneur hongrois nommé Botskai, ce Hongrois se soulève, fait révolter une partie de l’armée, et se déclare seigneur de la haute Hongrie, sans oser prendre le titre de roi. 1605. Il ne reste à l’empereur en Hongrie que Presbourg: les Turcs et le révolté Botskai avaient le reste. L’archiduc Mathias était dans Presbourg avec une armée, mais le grand vizir était dans la ville de Pesth; Botskai se fait proclamer prince de Transylvanie, et reçoit solennellement dans Pesth la couronne de Hongrie, par les mains du grand vizir. L’archiduc Mathias est obligé de s’accommoder avec les seigneurs hongrois, pour conserver ce qui reste de ce pays. Il fut stipulé que dans la suite les états de Hongrie, qui avaient toujours élu leur roi, éliraient eux-mêmes leur gouverneur, au nom de leur roi. La nomination aux évêchés était en droit de la couronne, mais les états exigèrent qu’on ne nommerait jamais que des Hongrois, et que les évêques nommés par l’empereur n’auraient point de part au gouvernement du royaume. Moyennant ces concessions et quelques autres, l’archiduc Mathias obtint que Botskai céderait la Transylvanie, et qu’il ne garderait de la Hongrie que la couronne d’or qu’il avait reçue du grand vizir. Les Hongrois stipulèrent expressément que les religions luthérienne et calviniste seraient autorisées. Sous ce gouvernement faible de Rodolphe, l’Allemagne n’était pourtant pas troublée. Il n’y avait alors que de très petites guerres intestines, comme celle du duc de Brunswick, qui voulait soumettre la ville de Brunswick, et du duc de Bavière, qui voulait subjuguer Donavert. Le duc de Bavière(29), riche et puissant, vint à bout de Donavert; mais le duc de Brunswick ne put prévaloir contre Brunswick, qui resta longtemps encore libre et impériale. Elle était soutenue par la hanse teutonique. Les grandes villes commerçantes pouvaient alors se défendre aisément contre les princes. On ne levait, comme on sait, de troupes qu’en cas de guerre. Ces milices nouvelles des princes et des villes étaient également mauvaises; mais depuis que les princes se sont appliqués à tenir en tout temps des troupes disciplinées, les choses ont bien changé. L’Allemagne d’ailleurs fut tranquille, malgré trois religions opposées l’une à l’autre, malgré les guerres des Pays-Bas, qui inquiétaient sans cesse les frontières, malgré les troubles de la Hongrie et de la Transylvanie. La faiblesse de Rodolphe en Allemagne n’eut pas le même sort que celle de Henri III en France. Tous les seigneurs, sous Henri III, voulurent devenir indépendants et puissants; ils troublèrent tout: mais les seigneurs allemands étaient ce que les seigneurs français voulaient être. 1606. L’archiduc Mathias traite avec les Turcs, mais sans effet. Tant de traités avec les Turcs, avec les Hongrois, avec les Transylvains, ne sont que de nouvelles semences de troubles. Les Transylvains, après la mort de Botskai, élisent Sigismond Racoczi pour vayvode, malgré les traités faits avec l’empereur, et l’empereur le souffre. 1607-1608. Rodolphe, qui achetait si chèrement la paix chez lui, négocie pour l’établir enfin dans les Pays-Bas; on ne pouvait l’avoir qu’aux dépens de la branche d’Autriche espagnole, comme il l’avait ses dépens en Hongrie. La fameuse union d’Utrecht, de 1579, était trop puissante pour céder. Il fallait reconnaître les états généraux des sept Provinces-Unies libres et indépendants. C’était principalement de l’Espagne que les sept provinces exigeaient cette reconnaissance authentique. Rodolphe leur écrit: « Vous êtes des États mouvants de l’empire; votre constitution ne peut changer sans le consentement de l’empereur, votre chef. » Les états généraux ne firent pas seulement de réponse à cette lettre. Ils continuent à traiter avec l’Espagne, qui reconnut enfin, en 1609, leur indépendance. Cependant cette philosophie tranquille et indifférente de Rodolphe, plus convenable à un homme privé qu’à un empereur, enhardit enfin l’ambition de l’archiduc Mathias, son frère; il songe à ne lui laisser que le titre d’empereur, et à se faire souverain de la Hongrie, de l’Autriche, de la Bohême, dont Rodolphe négligeait le gouvernement. La Hongrie était envahie presque tout entière par les Turcs, et déchirée par ses factions; l’Autriche exposée, la Bohême mécontente. L’inconstant Battori, par une nouvelle vicissitude de sa fortune, venait encore d’être rétabli en Transylvanie par les suffrages de la nation et par la protection du sultan. Mathias négociait avec Battori, avec les Turcs, avec les mécontents de la Hongrie. Les états d’Autriche lui avaient fourni beaucoup d’argent. Il était à la tête d’une armée; il prenait sur lui tous les soins, et voulait en recueillir le fruit. L’empereur, retiré dans Prague, apprend les desseins de son frère, il craint pour sa sûreté. Il ordonne quelques levées à la hâte. Mathias, son frère, lève le masque; il marche vers Prague. Les protestants de la Bohême prennent ce temps de crise pour demander de nouveaux privilèges à Rodolphe, qu’ils menacent d’abandonner. Ils obtiennent que le clergé catholique ne se mêlera plus des affaires civiles, qu’il ne fera aucune acquisition de terres sans le consentement des états, que les protestants seront admis à toutes les charges. Cette condescendance de l’empereur irrite les catholiques; il se voit réduit à recevoir la loi de son frère. Il lui cède, le 11 mai, la Hongrie, l’Autriche, la Moravie; il se réserve seulement, dans ce triste accord, l’usufruit de la Bohême et la suzeraineté de la Silésie. Il se dépouillait de ce qu’il avait gouverné avec faiblesse, et qu’il ne pouvait plus garder. Son frère n’acquérait d’abord en effet que de nouveaux embarras. Il avait à se concilier les protestants de l’Autriche, qui demandaient, les armes à la main, à leur nouveau maître l’exercice libre de leur religion, et auxquels il fallut l’accorder, du moins hors des villes. Il avait à ménager les Hongrois, qui ne voulaient pas qu’aucun Allemand eût chez eux de charge publique. Mathias fut obligé d’ôter aux Allemands leurs emplois en Hongrie. Voilà comme il tâchait de s’affermir pour être en état de résister enfin à la puissance ottomane. 1609. Plus la religion protestante gagnait de terrain dans les domaines autrichiens, plus elle devenait puissante en Allemagne. La succession de Clèves et de Juliers mit aux mains les deux partis, qui s’étaient longtemps ménagés depuis la paix de Passau. Elle fit renaître une ligue protestante plus dangereuse que celle de Smalcalde, et produisit une ligue catholique. Ces deux factions furent prêtes de ruiner l’empire. Les maisons de Brandebourg, de Neubourg, de Deux-Ponts, de Saxe, et enfin Charles d’Autriche, marquis de Burgaw, se disputaient l’héritage de Jean-Guillaume, dernier duc de Clèves, Berg et Juliers, mort sans enfants. L’empereur crut mettre la paix entre les prétendants, en séquestrant les États que l’on disputait. Il envoie l’archiduc Léopold, son cousin, prendre possession du duché de Clèves; mais d’abord l’électeur de Brandebourg, Jean-Sigismond, s’accorde avec le duc de Neubourg, son compétiteur, pour s’y opposer. L’affaire devient bientôt une querelle des princes protestants avec la maison d’Autriche. Les princes de Brandebourg et de Neubourg, déjà en possession, et unis par le danger en attendant que l’intérêt les divisât, soutenus de l’électeur palalin Frédéric IV, implorent le secours de Henri IV, roi de France. Alors se formèrent les deux ligues opposées: la protestante, qui soutenait les maisons de Brandebourg et de Neubourg; la catholique, qui prenait le parti de la maison d’Autriche. L’électeur palatin, Frédéric IV, quoique calviniste, était à la tête de tous les confédérés de la confession d’Augsbourg: c’était le duc de Wirtemberg, le landgrave de Hesse-Cassel, le margrave d’Anspach, le margrave de Bade-Dourlach, le prince d’Anhalt, plusieurs villes impériales. Ce parti prit le nom d’union évangélique. Les chefs de la ligue catholique opposée étaient Maximilien, duc de Bavière, les électeurs catholiques, et tous les princes de cette communion. L’électeur de Saxe même se mit dans ce parti, tout luthérien qu’il était, dans l’espérance de l’investiture des duchés de Clèves et de Juliers. Le landgrave de Hesse-Darmstadt, protestant, était aussi de la ligue catholique. Il n’y avait aucune raison qui pût faire de cette querelle une querelle de religion; mais les deux partis se servaient de ce nom pour animer les peuples. La ligue catholique mit le pape Paul V et le roi d’Espagne Philippe III dans son parti. L’union évangélique mit Henri IV dans le sien. Mais le pape et le roi d’Espagne ne donnaient que leur nom; et Henri IV allait marcher en Allemagne à la tête d’une armée disciplinée et victorieuse, avec laquelle il avait déjà détruit une ligue catholique. 1610. Ces mots de ralliement catholique, évangélique, ce nom du pape, dans une querelle toute profane, furent la véritable et unique cause de l’assassinat du grand Henri IV, tué, comme on sait, le 14 mai, au milieu de Paris, par un fanatique imbécile et furieux. On ne peut en douter; l’interrogatoire de Ravaillac, ci-devant moine, porte qu’il assassina Henri IV parce qu’on disait partout « qu’il allait faire la guerre au pape, et que c’était la faire à Dieu. » Les grands desseins de Henri IV périrent avec lui. Cependant il resta encore quelque ressort de cette grande machine qu’il avait mise en mouvement. La ligue protestante ne fut pas détruite. Quelques troupes françaises, sous le commandement du maréchal de La Châtre, soutinrent le parti de Brandebourg et de Neubourg. En vain l’empereur adjuge Clèves et Juliers, par provision, à l’électeur de Saxe, à condition qu’il prouvera son droit; le maréchal de La Châtre n’en prend pas moins Juliers, et n’en chasse pas moins les troupes de l’archiduc Léopold. Juliers reste en commun, pour quelque temps, à Brandebourg et à Neubourg. 1611. L’extrême confusion où était alors l’Allemagne montre ce que Henri IV aurait fait s’il eût vécu. Rodolphe philosophait et s’occupait à fixer le mercure, dans Prague. L’archiduc Léopold, chassé de Juliers avec son armée mal payée, va en Bohême la faire subsister de pillage. Il y usurpe toute l’autorité de l’empereur, qui se voit dépouillé de tous côtés par les princes de son sang. Mathias, qui avait déjà forcé son frère à lui céder tant d’États, ne veut pas qu’un autre que lui dépouille le chef de sa maison. il vient à Prague avec des troupes, et y force son frère à prier les États de le couronner par excès d’affectian fraternelle. Mathias est sacré roi de Bohême le 21 mai; il ne reste à Rodolphe que le titre de roi, aussi vain pour lui que celui d’empereur. 1612. Rodolphe meurt le 20 janvier, à compter selon le nouveau calendrier. Il n’avait jamais voulu se marier. Sa maison, dont on avait tant craint la vaste puissance, n’eut presque aucune considération de son temps en Europe, depuis le commencement du xviie siècle. Sa nonchalance et la faiblesse de Philippe III en Espagne en furent la cause. Rodolphe avait perdu ses États, et conservé de l’argent comptant. On prétend qu’on trouva dans son épargne quatorze millions d’écus. Cela découvre une âme petite. Avec ces quatorze millions et du courage, il eût pu reprendre Bude sur les Turcs, et rendre l’empire respectable: mais son caractère le fit vivre en homme privé sur le trône; et il fut plus heureux que ceux qui le dépouillèrent et le méprisèrent. 1612. Mathias, frère de Rodolphe, est élu unanimement et cette unanimité surprend l’Europe. Mais les trésors de son frère l’avaient enrichi, et le voisinage des Turcs rendait nécessaire l’élection d’un prince de la maison d’Autriche, roi de Hongrie. La capitulation de Charles-Quint n’avait point jusque-là été augmentée. Elle le fut de quelques articles pour Mathias, dont l’ambition s’était assez manifestée. La Hongrie et la Transylvanie étaient toujours dans le même état. L’empereur avait peu de terrain par delà Presbourg; et le nouveau prince de Transylvanie, Gabriel Battori, était vassal du sultan. 1613. Ces deux grandes ligues, la protestante et la catholique, qui avaient menacé l’Allemagne d’une guerre civile, s’étaient comme dissipées elles-mêmes après la mort de Henri IV. Les protestants se contentaient seulement de refuser de l’argent à l’empereur dans les diètes. La querelle sur la succession de Juliers, qu’on croyait devoir embraser l’Europe, ne devint plus qu’une de ces petites guerres particulières qui ont troublé, de tout temps, quelques cantons d’Allemagne, sans dissoudre le corps germanique. Le duc de Neubourg et l’électeur de Brandebourg, s’étant mis en possession de Clèves et de Juliers, devaient être nécessairement brouillés pour le partage. Un soufflet, donné par l’électeur de Brandebourg au duc de Neubourg, ne pacifia pas le différend. Les deux princes se firent la guerre. Le duc de Neubourg se fit catholique pour avoir la protection de l’empereur et du roi d’Espagne. L’électeur de Brandebourg introduisit le calvinisme dans le pays pour animer la ligue protestante en sa faveur. Cependant les autres princes demeuraient dans l’inaction; et l’électeur de Saxe lui-même(30), malgré le jugement impérial rendu en sa faveur, ne remuait pas. Les Pays-Bas espagnols et hollandais se mêlaient de la querelle. Deux grands généraux, le marquis de Spinola, de la part de l’Espagne, secourait Neubourg; le comte Maurice, de la part des États-Généraux, était armé pour Brandebourg. C’est une suite de la constitution de l’Allemagne, que des puissances étrangères pussent prendre plus de part à ces querelles intestines que l’Allemagne même. L’intérieur du corps germanique n’en était point ébranlé. Cette paix intérieure était souvent troublée par les fréquents démêlés d’une ville avec une autre, des princes avec les villes, des princes avec les princes: mais le corps germanique subsistait par ces divisions mêmes, qui mettaient une balance à peu près égale entre ses membres. Il n’en était pas de même en Hongrie et en Transylvanie. L’empereur Mathias se préparait contre le Turc. Le vayvode de Transylvanie, Gabriel Battori, se ménageait entre l’empereur chrétien et l’empereur musulman. Les Turcs poursuivent Battori: il est abandonné de ses sujets; l’empereur ne peut le secourir. Battori se fait donner la mort par un de ses soldats(31). Exemple unique parmi les princes modernes. 1614. Un bacha investit Bethlem-Gabor de la Transylvanie. Cette province semblait à jamais perdue pour la maison d’Autriche. Le nouveau sultan Achmet, maître d’une si grande partie de la Hongrie, jeune et ambitieux, faisait craindre que Presbourg ou Vienne ne devînt les limites des deux empires. On avait été toujours dans ces alarmes sur la fin du règne de Rodolphe; mais la vaste étendue de l’empire ottoman, qui depuis si longtemps inquiétait les chrétiens, fut ce qui les sauva. Les Turcs étaient souvent en guerre avec les Persans. Leurs frontières, du côté de la mer Noire, souffraient beaucoup des révoltes des Géorgiens et des Mingréliens. On contenait difficilement les Arabes; et il arrivait souvent que, dans le temps même qu’on craignait en Hongrie et en Italie une nouvelle inondation de Turcs, ils étaient obligés de faire une paix même désavantageuse pour la défense de leur propre pays. 1615. L’empereur Mathias a le bonheur de conclure avec le sultan Achmet un traité plus favorable que la guerre n’eût pu l’être. Il stipule, sans tirer l’épée, la restitution d’Agria, de Canise, d’Albe-Royale, de Pesth, et même de Bude: ainsi il est en possession de presque toute la Hongrie, en laissant toujours la Transylvanie et Bethlem-Gabor sous la protection des Ottomans. Ce traité augmente la puissance de Mathias. L’affaire de la succession de Juliers est presque la seule chose qui inquiète l’intérieur de l’empire; mais Mathias ménage les princes protestants, en laissant toujours ce pays partagé entre la maison palatine de Neubourg et celle de Brandebourg. Il avait besoin de ces ménagements pour perpétuer l’empire dans la maison d’Autriche. 1616. Cette année et les suivantes sont remplies de négociations et d’intrigues. Mathias était sans enfants, et avait perdu sa santé et son activité. Il fallait, pour assurer l’empire à sa maison, commencer par lui assurer la Bohême et la Hongrie. Les conjonctures étaient délicates: les états de ces deux royaumes étaient jaloux du droit d’élection; l’esprit de parti y régnait, et l’esprit d’indépendance encore plus la différence des religions y nourrissait la discorde; mais les protestants et les catholiques aimaient également leurs privilèges. Les princes d’Allemagne paraissaient encore moins disposés à choisir un empereur autrichien; et l’union évangélique, toujours subsistante, laissait peu d’espérance à cette maison. Il lui faut donc commencer par assurer la succession de la Bohême et de la Hongrie. Il avait ravi ces États à son frère; il n’en fait point passer l’héritage aux frères qui lui restent, Maximilien et Albert. Il n’y a guère d’apparence qu’ils y aient tous deux renoncé de bon gré. Albert surtout, à qui le roi d’Espagne avait laissé les Pays-Bas, aurait été plus qu’un autre en état de soutenir la dignité impériale, s’il eût régné sur la Hongrie et sur la Bohême. C’est sur un cousin, sur Ferdinand de Gratz, duc de Styrie, que Mathias veut faire tomber ces couronnes. Le droit du sang fut donc peu consulté. 1617-1618. Ferdinand est élu et reconnu successeur au royaume de Bohême par les états, et couronné en cette qualité le 29 juin. L’union évangélique commence à s’effaroucher de voir ces premiers pas de Ferdinand de Gratz vers l’empire. Mathias et Ferdinand ménagent plus que jamais l’électeur de Saxe, qui n’est point de l’union évangélique, et qui, dans l’espérance d’avoir Clèves, Berg, et Juliers, embrasse toujours le parti de la maison d’Autriche. La maison palatine, ayant des intérêts tout contraires, est toujours à la tête des protestants: et c’est là l’origine de la funeste guerre entre Ferdinand et la maison palatine; c’est celle de la guerre de trente ans, qui désola tant de provinces, qui fit venir les Suédois au milieu de l’Allemagne, et qui produisit enfin le traité de Westphalie, et donna une nouvelle face à l’empire. 1618. Mathias engage la branche d’Autriche espagnole à céder les prétentions qu’elle peut avoir sur la Hongrie et sur la Bohême. Philippe III, roi d’Espagne, abandonne ses droits sur ces royaumes à Ferdinand(32), à condition qu’au défaut de la postérité mâle de Ferdinand, la Hongrie et la Bohême appartiendront aux fils de Philippe III, ou à ses filles, et aux enfants de ses filles, selon l’ordre de la primogéniture. Par ce pacte de famille, ces États pouvaient aisément tomber à la maison de France; car si une fille héritière de Philippe III épousait un roi de France, le fils aîné de ce roi acquérait un droit à la Hongrie et à la Bohême. Ce pacte de famille était évidemment contraire au testament de l’empereur Ferdinand Ier. Les dispositions des hommes, pour établir la paix dans l’avenir, préparent presque toujours la division. Enfin ce nouveau traité révoltait les Hongrois et les Bohémiens, qui voyaient qu’on disposait d’eux sans les consulter. Les protestants de Bohême commencent par se confédérer, à l’exemple de l’union évangélique; bientôt ils entraînent les catholiques dans leur parti, parce qu’il s’agit des droits de l’État, et non de la religion. La Silésie, ce grand fief de la Bohême, se joint à elle: la guerre civile est allumée. Un comte de Thurn, ou de La Tour(33), homme de génie, est à la tête des confédérés; il fait la guerre régulièrement et avec avantage; ses partis vont jusqu’aux portes de Vienne. 1619. L’empereur Mathias meurt au mois de mars, au milieu de cette révolution subite, sans pouvoir prévoir quel sera le destin de sa maison. Son cousin Ferdinand de Gratz est assez heureux d’abord pour ne point éprouver de grandes contradictions en Hongrie, dont il avait chassé les Turcs par un traité qui le rendait agréable au royaume; mais il voit la Bohême, la Silésie, la Moravie, la Lusace, liguées contre lui, les protestants de l’Autriche prêts à éclater, et ceux de l’Allemagne peu disposés à l’élever à l’empire. La maison d’Autriche n’avait point encore eu de moment plus critique: d’un côté quatre électeurs offrent la couronne impériale à Maximilien, duc de Bavière; de l’autre, la Bohême offre sa souveraineté, d’abord au duc de Savoie, trop éloigné pour l’accepter; et ensuite à l’électeur palatin Frédéric V, qui l’obtint pour son malheur. Cependant on s’assemble à Francfort pour élire un roi des Romains, un roi d’Allemagne, un empereur. Presque toutes les cours de l’Europe sont en mouvement pour cette grande affaire; les états de la Bohême députent à Francfort pour faire exclure Ferdinand du droit de suffrage: ils ne le reconnaissaient pas pour roi; et conséquemment ils ne voulaient pas qu’il eût de voix. Non seulement il était menacé de n’être pas empereur, mais même de n’être pas électeur il fut l’un et l’autre. Il se donna sa voix pour l’empire; il eut celles des catholiques, et même des protestants. Chaque électeur fut tellement ménagé, que chacun crut voir son intérêt particulier dans l’élévation de Ferdinand de Gratz. L’électeur palatin lui-même, à qui la Bohême déférait la couronne, fut obligé de donner sa voix, dont le refus aurait été inutile. Cette élection fut faite le 19 auguste 1619; il est couronné à Aix-la-Chapelle le 9 septembre; il signe auparavant une capitulation un peu plus étendue que celle de ses prédécesseurs. 1619. Dans le temps même que Ferdinand II est couronné empereur, les États de Bohême nomment pour roi l’électeur palatin. Cet honneur était devenu plus dangereux qu’auparavant par la nomination de Ferdinand à l’empire; c’était le temps d’une grande crise pour le parti protestant. Si Frédéric eût été secouru par son beau-père Jacques, roi d’Angleterre, le succès paraissait assuré; mais Jacques ne lui donna que des conseils, et ces conseils furent de refuser; il ne le crut pas, et s’abandonna à la fortune. Il est solennellement couronné dans Prague le 4 novembre avec l’électrice princesse d’Angleterre; mais il est couronné par l’administrateur des hussites, non par l’archevêque de Prague. Cela seul annonçait une guerre de religion aussi bien que de politique; tous les princes protestants, hors l’électeur de Saxe, étaient pour lui: il avait dans son armée quelques troupes anglaises, que des seigneurs d’Angleterre lui avaient amenées par amitié pour lui, par haine pour la religion catholique, et par la gloire de faire ce que son beau-père Jacques Ier ne faisait pas. Il était secondé par le vayvode de Transylvanie, Bethlem-Gabor, qui attaquait le même ennemi en Hongrie. Gabor pénétra même jusqu’aux portes de Vienne, et de là il retourna sur ses pas prendre Presbourg. La Silésie était toute soulevée contre l’empereur; le comte de Mansfeld soutenait en Bohême le parti du palatin; les protestants même de l’Autriche inquiétaient l’empereur. Si la maison bavaroise avait été réunie, comme celle d’Autriche le fut toujours, le parti du nouveau roi de Bohême aurait été le plus fort mais le duc de Bavière, riche et puissant, était loin de contribuer à la grandeur de la branche aînée de sa maison. La jalousie, l’ambition, la religion, le jetèrent dans le parti de l’empereur; de sorte qu’il arriva à la maison bavaroise, sous Ferdinand de Gratz, ce qui était arrivé à la maison de Saxe sous Charles-Quint. La ligue protestante et la ligue catholique étaient à peu près également puissantes dans l’Allemagne, mais l’Espagne et l’Italie appuyaient Ferdinand; elles lui fournissaient de l’argent levé sur le clergé, et des troupes. La France, qui n’était pas encore gouvernée par le cardinal de Richelieu, oubliait ses anciens intérêts. La cour de Louis XIII, faible et orageuse, semblait avoir des vues (supposé qu’elle en eût) toutes contraires aux desseins du grand Henri IV. 1620. Louis XIII envoie en Allemagne le duc d’Angoulême, à la tête d’une ambassade solennelle, pour offrir ses bons offices, au lieu d’y marcher avec une armée. Les princes assemblés à Ulm écoutent le duc d’Angoulême, et ne concluent rien; la guerre en Bohême continue. Bethlem-Gabor se fait reconnaître roi en Hongrie, comme le palatin Frédéric V en Bohême. Un ambassadeur de la Porto et un de Venise favorisent cette révolution des états de Hongrie dans la ville de Neuhausel. On n’était pas accoutumé à voir ainsi les Turcs et les Vénitiens réunis; mais Venise avait tant de démêlés avec la branche d’Autriche espagnole, qu’elle déclarait ouvertement ses sentiments contre toute la maison. Toute l’Europe était partagée dans cette querelle, mais plutôt par des voeux que par des effets; et l’empereur était bien mieux secondé en Allemagne que l’électeur palatin. D’un côté, l’électeur de Saxe, déclaré pour l’empereur, entre dans la Lusace de l’autre, le duc de Bavière pénètre en Bohême avec une puissante armée, tandis que les armes de l’empereur résistent, au moins en Hongrie, contre Bethlem-Gabor. Le palatin est attaqué à la fois et dans son nouveau royaume de Bohême et dans son électorat. Henri Frédéric de Nassau, frère, et depuis successeur de Maurice, le stathouder des Provinces-Unies, y combattait pour lui. Il y avait encore des Anglais; mais contre lui était le célèbre Spinola, avec l’élite des troupes des Pays-Bas espagnols. Le Palatinat est ravagé. Une bataille décide en Bohême du sort de la maison d’Autriche et de la maison palatine. Frédéric est entièrement défait le 19 novembre, auprès de Prague, par son parent Maximilien de Bavière. Il fuit d’abord en Silésie avec sa femme et deux de ses enfants, et perd en un jour les États de ses aïeux et ceux qu’il avait acquis. 1621. Le roi d’Angleterre, Jacques, négocie en faveur de son malheureux gendre aussi infructueusement qu’il s’était conduit faiblement. L’empereur met l’électeur palatin au ban de l’empire, par un arrêt de son conseil aulique, le 20 janvier. Il proscrit le duc de Jagerndorff en Silésie, le prince d’Anhalt, les comtes de Hohenlohe, de Mansfeld, de La Tour, tous ceux qui ont pris les armes pour Frédéric. Ce prince vaincu n’a pour lui que des intercesseurs et point de vengeurs. Le roi de Danemark presse l’empereur d’user de clémence. Ferdinand n’en fait pas moins passer par la main du bourreau un grand nombre de gentilshommes bohémiens. Un de ses généraux, le comte de Bucquoi, achève de soumettre ce qui reste de rebelles en Bohême, et de là il court assurer la haute Hongrie contre Bethlem-Gabor. Bucquoi est tué dans cette campagne; et Ferdinand s’accommode bientôt avec le Transylvain, auquel il cède un grand terrain, pour être plus sûr du reste. Cependant l’électeur palatin se réfugie de Silésie en Danemark et de Danemark en Hollande. Le duc de Bavière s’empare du haut Palatinat, tandis que le marquis de Spinola répand dans le Palatinat les troupes espagnoles, fournies par l’archiduc, gouverneur des Pays-Bas. Le palatin n’avait pu obtenir de son beau-père le roi Jacques, et du roi du Danemark, que de bons offices et des ambassades inutiles à Vienne. Il n’obtenait rien de la France, dont l’intérêt était de prendre son parti. Ses seules ressources étaient alors dans deux hommes qui devaient naturellement l’abandonner. C’était le duc de Jagerndorff en Silésie et le comte de Mansfeld dans le Palatinat, tous deux proscrits par l’empereur, et pouvant mériter leur grâce en quittant le parti du palatin. Ils firent pour lui des efforts incroyables. Mansfeld surtout fut toujours à la tête d’une petite armée, qu’il conserva malgré la puissance autrichienne. Elle n’avait pour toute solde que l’art de Mansfeld de faire la guerre en partisan habile, art assez en usage alors, dans un temps où l’on ne connaissait pas ces grandes armées toujours subsistantes, et où un chef résolu pouvait se maintenir quelque temps à la faveur des troubles. Mansfeld réveillait et encourageait les princes protestants voisins. Christiern surtout, prince de Brunswick, administrateur, ce qui, au fond, ne veut dire qu’usurpateur de l’évêché d’Halberstadt, se joignit à Mansfeld. Ce Christiern s’intitulait: Ami de Dieu et ennemi des prêtres; il n’était pas moins ennemi des peuples, dont il ravageait le territoire. Mansfeld et lui firent beaucoup de mal au pays, sans faire du bien à l’électeur palatin. Les princes d’Orange et les Provinces-Unies, qui faisaient la guerre contre les Espagnols, aux Pays-Bas, étaient obligés d’y employer toutes leurs forces, et n’étaient pas en état de donner au palatin des secours efficaces. Son parti était accablé; mais il ne laissait pas de donner de temps en temps de violentes secousses; et, à la moindre occasion, il se trouvait quelque prince protestant qui armait en sa faveur. Le landgrave de Hesse-Cassel disputait quelques terres au landgrave de Darmstadt. Piqué contre l’empereur, qui favorisait son compétiteur, il soutenait, autant qu’il le pouvait, le parti de l’électeur palatin. Le margrave de Bade-Dourlach s’unissait avec Mansfeld; et, en général, tous les princes protestants, craignant de se voir bientôt forcés de restituer les biens ecclésiastiques, paraissaient disposés à prendre les armes dés qu’ils seraient secondés de quelques puissances. 1622. C’est toujours le duc de Bavière qui fait le bonheur de Ferdinand. Ce sont ses généraux et ses troupes qui achèvent de ruiner le parti du palatin son parent Tilly, général bavarois, qui depuis fut un des plus grands généraux de l’empereur, défait entièrement auprès d’Aschaffenbourg ce prince de Brunswick surnommé à bon droit l’ennemi des prêtres, puisqu’il venait de piller l’abbaye de Fulde et toutes les terres ecclésiastiques de cette partie de l’Allemagne. Il ne restait plus que Mansfeld(34) qui pût défendre encore le Palatinat; et il en était capable, étant à la tête d’une petite armée qui, avec les débris de celle de Brunswick, allait jusqu’à dix mille hommes. Mansfeld était un homme extraordinaire, bâtard d’un comte de ce nom, n’ayant de fortune que son courage et son habileté; secouru en secret des princes d’Orange et des autres protestants, il se trouvait général d’une armée qui n’appartenait qu’à lui. Le malheureux Frédéric fut assez mal conseillé pour renoncer à ce secours, dans l’espérance qu’il obtiendrait de l’empereur des conditions favorables qu’il ne pouvait obtenir que par la force. Il pressa lui-même Brunswick et Mansfeld de l’abandonner. Ces deux chefs errants Passent en Lorraine et en Alsace et cherchent de nouveaux pays à ravager. Alors Ferdinand II, pour tout accommodement avec l’électeur palatin, envoie Tilly victorieux prendre Heidelberg, Mannheim et le reste du pays; tout ce qui appartenait à l’électeur fut regardé comme le bien d’un proscrit. Il avait la plus nombreuse et la plus belle bibliothèque d’Allemagne, surtout en manuscrits; elle fut transportée chez le duc de Bavière, qui l’envoya par eau à Rome. Plus du tiers fut perdu par un naufrage, et le reste est conservé encore dans le Vatican(35). Le religion et l’amour de la liberté excitent toujours quelques troubles en Bohême; mais ce ne sont plus que des séditions qui finissent par des supplices. L’empereur fait sortir de Prague tous les ministres luthériens et fait fermer leurs temples. Il donne aux jésuites l’administration de l’université de Prague. Il n’y avait plus alors que la Hongrie qui pût inquiéter la prospérité de l’empereur. Il achève de s’assurer la paix avec Bethlem-Gabor, en le reconnaissant souverain de la Transylvanie, et en lui cédant, sur les frontières de son État, sept comtés qui composent cinquante lieues de pays. Le reste de la Hongrie, théâtre éternel de la guerre, ravagé depuis longtemps sans interruption, n’était encore à la maison d’Autriche d’aucune ressource; mais c’était toujours un boulevard des États autrichiens. 1623. L’empereur, affermi en Allemagne, assemble une diète à Ratisbonne, dans laquelle il déclare « que l’électeur palatin(36) s’étant rendu criminel de lèse-majesté, ses États, ses biens et ses dignités, sont dévolus au domaine impérial; mais que, ne voulant pas diminuer le nombre des électeurs, il veut, commande et ordonne que Maximilien, duc de Bavière, soit investi dans cette diète de l’électorat palatin. » C’était parler en maître. Les princes catholiques accédèrent tout à la volonté de l’empereur. Les protestants firent quelques remontrances publiques. L’électeur de Brandebourg, les ducs de Brunswick, de Holstein, de Mecklenbourg, les villes de Brême, de Hambourg, de Lubeck et d’autres, renouvelèrent la ligue évangélique. Le roi de Danemark se joignit à eux; mais cette ligue, n’étant que défensive, laissa l’empereur en pleine liberté d’agir. Le 25 février, Ferdinand, sur son trône, investit le duc de Bavière de l’électorat palatin. Le vice-chancelier dit expressément que « l’empereur lui confère cette dignité de sa pleine puissance. » On ne donna point, par cette investiture, les terres du Palatinat au duc de Bavière; c’était un article important qui faisait encore de grandes difficultés. Jean-George de Hohenzollern l’aîné, de la maison de Brandebourg, est fait prince de l’empire à cette diète. Brunswick, l’ennemi des prêtres, et le fameux général Mansfeld, toujours secrètement appuyés par les princes protestants, reparaissent dans l’Allemagne. Brunswick s’établit d’abord dans la basse Saxe et ensuite dans la Westphalie. Le comte de Tilly défait son armée et la disperse. Mansfeld demeure toujours inébranlable et invincible. C’était le seul appui qu’eût alors le palatin; et cet appui ne suffisait pas pour lui faire rendre ses domaines. 1624. La ligue protestante couvait toujours un feu prêt à éclater contre l’empereur. Le roi d’Angleterre, Jacques Ier, n’ayant pu rien obtenir en faveur du palatin son gendre par les négociations, s’unit enfin avec la ligue de la basse Saxe; et le roi de Danemark, Christiern IV, est déclaré chef de la ligue: mais ce n’était pas encore là le chef qu’il fallait pour tenir tête à la fortune de Ferdinand II. Le roi d’Angleterre fournit de l’argent, le roi de Danemark, Christiern IV, amène des troupes. Le fameux Mansfeld grossit sa petite armée, et on se prépare à la guerre. 1625. A peine le roi d’Angleterre a-t-il pris enfin la résolution de secourir efficacement son gendre et de se déclarer contre la maison d’Autriche, qu’il meurt au mois de mars, et laisse les confédérés privés de leur plus puissant secours. Ce n’était qu’une partie de l’union évangélique qui avait levé l’étendard. La basse Saxe était le théâtre de la guerre. 1626. Les deux grands généraux de l’empereur, Tilly et Valstein, arrêtent les progrès du roi de Danemark et des confédérés. Tilly défait le roi de Danemark en bataille rangée, près de Northeim, dans le pays de Brunswick. Cette victoire paraît laisser le palatin sans ressources. Mansfeld, qui ne perdait jamais courage, transporte ailleurs le théâtre de la guerre, et va par le Brandebourg, la Silésie, la Moravie, attaquer en Hongrie l’empereur. Bethlem-Gabor, avec qui l’empereur n’avait pas tenu tous ses engagements, reprend les armes, se joint à Mansfeld et lui amène dix mille hommes. Il arme les Turcs, qui étaient toujours maîtres de Bude: mais ce projet si grand et si hardi avorte sans qu’il en coûte de peine à Ferdinand. Les maladies détruisent l’armée de Mansfeld: il meurt de la contagion à la fleur de son âge, en exhortant ce qui lui reste de soldats à sacrifier leur vie pour la liberté germanique. Le prince de Brunswick, cet autre soutien de l’électeur palatin, était mort quelque temps auparavant. La fortune ôtait au palatin tous les secours et favorisait en tout Ferdinand: cet empereur venait de faire élire son fils Ferdinand-Ernest roi de Hongrie. Bethlem-Gabor veut en vain soutenir ses droits sur ce royaume; les Turcs, dans la minorité du sultan Amurat IV, ne peuvent le secourir; il désole à la vérité la Styrie, mais Valstein le repousse comme il a repoussé les Danois: enfin l’empereur, heureux par ses ministres comme par ses généraux, contient Bethlem-Gabor par un traité qui, en lui laissant la Transylvanie et les sept comtés adjacents, assure le tout à l’Autriche après la mort de Gabor. 1627. Tout réussit à Ferdinand sans qu’il ait d’autre soin que de souhaiter et d’ordonner. Le comte de Tilly poursuit le roi de Danemark et les confédérés. Ce roi se retire dans ses États. Les ducs de Holstein et de Brunswick désarment presque aussitôt qu’ils ont armé. L’électeur de Brandebourg, qui avait seulement permis que ses sujets s’enrôlassent au service du Danemark, les rappelle, et rompt toute association. Le comte de Tilly, et Valstein, devenu duc de Friedland font vivre partout à discrétion leurs troupes victorieuses. Ferdinand, joignant les intérêts de la religion à ceux de sa politique, veut retirer l’évêché de Halberstadt des mains de la maison de Brunswick, et les archevêchés de Magdebourg et de Brême des mains de la maison de Saxe, pour les donner à un de ses fils, avec plusieurs abbayes. Il avait mit élire son fils Ferdinand-Ernest roi de Hongrie: il le fait couronner roi de Bohême sans élection, car les Hongrois, voisins des Turcs et de Bethlem-Gabor, devaient être ménagés; mais la Bohême était regardée comme asservie. 1628. Ferdinand jouit alors de l’autorité absolue. Les princes protestants et le roi de Danemark, Christiern IV, s’adressent secrètement au ministère de France, que le cardinal de Richelieu commençait à rendre respectable dans l’Europe. Ils se flattaient, avec raison, que ce cardinal, qui voulait écraser les protestants de France, soutiendrait ceux d’Allemagne. Le cardinal de Richelieu fait donner de l’argent au roi de Danemark, et encourage les princes protestants. Les Danois marchent vers l’Elbe: mais la ligue protestante effrayée n’ose se déclarer ouvertement pour lui, et le bonheur de l’empereur n’est point encore interrompu. Il proscrit le duc de Mecklenbourg, que les Danois avaient forcé à se déclarer pour eux. Il donne son duché à Valstein. 1629. Le roi de Danemark, toujours malheureux, est obligé de faire sa paix avec l’empereur au mois de juin. Jamais Ferdinand n’eut plus de puissance, et ne la fit plus valoir. Christiern IV, qui avait des démêlés avec le duc de Holstein, ravageait le duché de Sleswick avec ses troupes qui ne servaient plus contre Ferdinand. La cour de Vienne lui envoie des lettres monitoriales comme à un membre de l’empire, et lui enjoint d’évacuer les terres de Sleswick. Le roi de Danemark répond que jamais ce duché n’a été un fief impérial comme celui de Holstein. La cour de Vienne réplique que le royaume de Danemark lui-même est un fief de l’empire. Le roi est enfin obligé de se conformer à la volonté de l’empereur. On ne pouvait guère soutenir les prétentions de l’empire, du côté du Nord, avec plus le grandeur. Jusque-là l’empire avait paru comme entièrement détaché de l’Italie depuis Charles-Quint. La mort d’un duc de Mantoue, marquis de Montferrat fit revivre ces anciens droits qu’on avait été hors de portée d’exercer. Ce duc de Mantoue, Vincent II, était mort sans enfants. Son gendre(37), Charles de Gonzague, duc de Nevers, prétendait à la succession en vertu de ses conventions matrimoniales. Son parent César Gonzague, duc de Guastalle, avait reçu de l’empereur l’investiture éventuelle. Le duc de Savoie, troisième prétendant, voulait exclure les deux autres, et le roi d’Espagne voulait les exclure tous trois. Le duc de Nevers avait déjà pris possession, et se faisait reconnaître duc de Mantoue; mais le roi d’Espagne et le duc de Savoie s’unissent ensemble pour s’emparer dans le Montferrat de ce qui peut leur convenir. L’empereur exerce alors, pour la première fois, son autorité en Italie; il envoie le comte de Nassau en qualité de commissaire impérial, pour mettre en séquestre le Mantouan et le Montferrat jusqu’à ce que le procès soit jugé à Vienne. Ces procédures étaient inouïes en Italie depuis soixante ans. Il était visible que l’empereur voulait à la fois soutenir les anciens droits de l’empire et enrichir à branche d’Autriche espagnole de ces dépouilles. Le ministère de France, qui épiait toutes les occasions de mettre une digue à la puissance autrichienne, secourt le duc de Mantoue; elle s’était déjà mêlée des affaires de la Valteline; elle avait empêché la branche d’Autriche espagnole de s’emparer de ce pays, qui eût ouvert une communication du Milanais au Tyrol, et qui eût rejoint les deux branches d’Autriche par les Alpes, comme elles l’étaient vers le Rhin par les Pays-Bas. Le cardinal de Richelieu prend donc, dans cet esprit, le parti du duc de Mantoue. Les Vénitiens, plus voisins et plus exposés, envoient dans le Mantouan une armée de quinze mille hommes. L’empereur déclare rebelles tous les vassaux de l’empire, en Italie, qui prendront parti pour le duc. Le pape Urbain VIII est obligé de favoriser ces décrets. Le pontificat alors était dépendant de la maison d’Autriche; et Ferdinand, qui se voyait à la tête de cette maison par sa dignité impériale, était regardé comme le plus puissant prince de l’Europe. Les troupes allemandes, avec quelques régiments espagnols, prennent Mantoue d’assaut, et la ville est livrée au pillage. Ferdinand, heureux partout, croit enfin que le temps est venu de rendre la puissance impériale despotique, et la religion catholique entièrement dominante. Par un édit de son conseil, il ordonne que les protestants restituent tous les biens ecclésiastiques dont ils s’étaient emparés depuis le traité de Passau, signé par Charles-Quint. C’était porter le plus grand coup au parti protestant; il fallait rendre les archevêchés de Magdebourg et de Brême, les évêchés de Brandebourg, de Lebus, de Camin, d’Havelberg, de Lubeck, de Misnie, de Naumbourg, de Mersebourg, de Schwerin, de Minden, de Verden, de Halberstadt, une foule de bénéfices. Il n’y avait point de prince soit luthérien, soit calviniste, qui n’eût des biens de l’Église. Alors les protestants n’ont plus de mesures à garder. L’électeur de Saxe que l’espérance d’avoir Clèves et Juliers avait longtemps retenu, éclate enfin: cette espérance s’affaiblissait d’autant plus que l’électeur de Brandebourg et le duc de Neubourg s’étaient accordés: le premier jouissait de Clèves paisiblement, et le second de Juliers, sans que l’empereur les inquiétât. Ainsi le duc de Saxe voyait ces provinces lui échapper, et allait perdre Magdebourg et le revenu de plusieurs évêchés. L’empereur alors avait près de cent cinquante mille hommes en armes; la ligue catholique en avait environ trente mille. Les deux maisons d’Autriche étaient intimement unies. Le pape et toutes les Églises catholiques encourageaient l’empereur dans son projet: la France ne pouvait encore s’y opposer ouvertement; et il ne paraissait pas qu’aucune puissance de l’Europe fût en état de le traverser. Le duc de Valstein, à la tête d’une puissante armée, commença par faire exécuter l’édit de l’empereur dans la Souabe et dans le duché de Wirtemberg; mais les Églises catholiques gagnaient peu à ces restitutions: on prenait beaucoup aux protestants, les officiers de Valstein s’enrichissaient, et ses troupes vivaient aux dépens des deux partis, qui se plaignirent également. 1630. Ferdinand se voyait précisément dans le cas de Charles-Quint au temps de la ligue de Smalcalde. Il fallait ou que tous les princes de l’empire fussent entièrement soumis, ou qu’il succombât; c’était la lutte du pouvoir impérial despotique contre le gouvernement féodal; et les peuples, pressés par ces deux colosses, étaient écrasés. L’électeur de Saxe se repentait alors d’avoir aidé à accabler le palatin; et ce fut lui qui, de concert avec les autres princes protestants, engagea secrètement Gustave-Adolphe, roi de Suède, à venir en Allemagne, au lieu du roi de Danemark, dont le secours avait été si inutile. L’électeur de Bavière n’était guère plus attaché alors à l’empereur; il aurait voulu toujours commander les armées de l’empire, et par là tenir Ferdinand lui-même dans la dépendance: enfin il aspirait à se faire élire un jour roi des Romains, et négociait en secret avec la France, tandis que les protestants appelaient le roi de Suède. Ferdinand assemble une diète à Ratisbonne; son dessein était de faire élire roi des Romains Ferdinand-Ernest, son fils; il voulait engager l’empire à le seconder contre Gustave-Adolphe, si ce roi venait en Allemagne; et contre la France, en cas qu’elle continuât à protéger contre lui le duc de Mantoue mais, malgré sa puissance, il trouve si peu de bonne volonté dans l’esprit des électeurs, qu’il n’ose pas même proposer l’élection de son fils. Les électeurs de Saxe et de Brandebourg n’étant point venus à cette assemblée, y exposent leurs griefs par des députés. L’électeur de Bavière même est le premier à dire « qu’on ne peut délibérer librement dans les diètes tant que l’empereur aura cent cinquante mille hommes. » Les électeurs ecclésiastiques, et les évêques qui sont à la diète, pressent la restitution des biens de l’Église; ce projet ne peut se consommer qu’en conservant l’armée; et l’armée ne peut se conserver qu’aux dépens de l’empire qui est en alarmes. L’électeur de Bavière, qui veut la commander, exige de Ferdinand la déposition du duc de Valstein. Ferdinand pouvait commander lui-même, et ôter ainsi tout prétexte à l’électeur de Bavière; il ne prit point ce parti glorieux: il ôta le commandement à Valstein et le donna à Tilly: par là il acheva d’aliéner le Bavarois; il eut des soldats, et n’eut plus d’amis. La puissance de Ferdinand II, qui faisait craindre aux États d’Allemagne leur perte prochaine, inquiétait en même temps la France, Venise, et jusqu’au pape. Le cardinal de Richelieu négociait alors avec l’empereur au sujet de Mantoue; mais il rompt le traité dès qu’il apprend que Gustave-Adolphe se prépare à entrer en Allemagne. Il traite alors avec ce monarque. L’Angleterre et les Provinces-Unies en font autant. L’électeur palatin, qui était un moment auparavant abandonné de tout le monde, se trouve tout d’un coup prêt d’être secouru par toutes ces puissances. Le roi de Danemark, affaibli par ses pertes précédentes, et jaloux du roi de Suède, reste dans l’inaction. Gustave part enfin de Suède le 23 juin, s’embarque avec treize mille hommes, et aborde en Poméranie. Il prétendait déjà cette province en tout ou en partie pour le fruit de ses expéditions. Le dernier duc de Poméranie qui régnait alors n’avait point d’enfants. Ses États, par des actes de confraternité, devaient revenir à l’électeur de Brandebourg. Gustave stipula qu’au cas de la mort du dernier duc, il garderait la Poméranie en séquestre jusqu’au remboursement des frais de la guerre. Or, séquestrer une province et l’usurper, c’est à peu près la même chose. 1631. Le cardinal de Richelieu ne consomme l’alliance de la France avec Gustave que lorsque ce roi est en Poméranie. Il n’en coûte à la France que trois cent mille livres une fois payées, et neuf cent mille par an(38). Ce traité est un des plus habiles qu’on ait jamais faits. On y stipule la neutralité pour l’électeur de Bavière, qui pouvait être le plus grand support de l’empereur. On y stipule celle de tous les États de la ligue catholique, qui n’aideront pas l’empereur contre les Suédois; et on a soin de faire promettre en même temps à Gustave de conserver tous les droits de l’Église romaine dans tous les lieux où elle subsiste. Par là on évite de faire de cette guerre une guerre de religion; et on donne un prétexte spécieux aux catholiques mêmes d’Allemagne de ne pas secourir l’empereur. Cette ligue est signée le 23 janvier dans le Brandebourg. Ce traité est regardé comme le triomphe de la politique du cardinal de Richelieu et du grand Gustave. Les États protestants encouragés s’assemblent à Leipsick. Ils y résolvent de faire de très humbles remontrances à Ferdinand, et d’appuyer leur requête de quarante mille hommes pour rétablir la paix dans l’empire. Gustave avance en augmentant toujours son armée. Il est à Francfort-sur-l’Oder: il ne peut de là empêcher le général Tilly de prendre Magdebourg d’assaut le 20 mai. La ville est réduite en cendres. Les habitants périssent par le fer et par les flammes: événement horrible, mais confondu aujourd’hui dans la foule des calamités de ce temps-là. Tilly, maître de l’Elbe, comptait empêcher le roi de Suède de pénétrer plus avant. L’empereur, après s’être accommodé enfin avec la France, au sujet du duc de Mantoue, rappelait toutes ses troupes d’Italie. La supériorité était encore tout entière de son côté. L’électeur de Saxe, qui le premier avait appelé Gustave-Adolphe, est alors très embarrassé; et l’électeur de Brandebourg, se trouvant précisément entre les armées impériale et suédoise, est très irrésolu. Dans cette crise, Gustave force, les armes à la main, l’électeur de Brandebourg à se joindre à lui. L’électeur George-Guillaume lui livre la forteresse de Spandau pour tout le temps de la guerre, lui assure tous les passages, le laissant recruter dans le Brandebourg, et se ménageant auprès de l’empereur la ressource de s’excuser sur la contrainte. L’électeur de Saxe donne à Gustave ses propres troupes à commander. Le roi de Suède s’avance à Leipsick. Tilly marche au-devant de lui et de l’électeur de Saxe à une lieue de la ville. Les deux armées étaient chacune d’environ trente mille combattants. Les troupes de Saxe nouvellement levées ne font aucune résistance, et l’électeur de Saxe est entraîné dans leur fuite. La discipline suédoise répara ce malheur. Gustave commençait à faire de la guerre un art nouveau. Il avait accoutumé son armée à un ordre et à des manoeuvres qui n’étaient point connues ailleurs; et, quoique Tilly fût regardé comme un des meilleurs généraux de l’Europe, il fut vaincu d’une manière complète: cette bataille se donna le 27 septembre. Le vainqueur poursuit les impériaux dans la Franconie; tout se soumet à lui depuis l’Elbe jusqu’au Rhin. Toutes les places lui ouvrent leurs portes, pendant que l’électeur de Saxe va jusque dans la Bohême et dans la Silésie. Gustave rétablit tout d’un coup le duc de Mecklenbourg dans ses États à un bout de l’Allemagne; et il est déjà à l’autre bout, dans le Palatinat, après avoir pris Mayence. L’électeur palatin dépossédé vient l’y trouver, pour combattre avec son protecteur. Les Suédois vont jusqu’en Alsace. L’électeur de Saxe, de son côté, se rend maître de la capitale de la Bohême, et fait la conquête de la Lusace. Tout le parti protestant est en armes dans l’Allemagne et profite des victoires de Gustave. Le comte de Tilly fuyait dans la Westphalie avec les débris de son armée, renforcée des troupes que le duc de Lorraine lui amenait; mais il ne faisait aucun mouvement pour s’opposer à tant de progrès rapides. L’empereur, tombé en moins d’une année de ce haut degré de grandeur qui avait paru si redoutable, eut enfin recours à ce duc de Valstein qu’il avait privé du généralat, et lui remit le commandement de ses troupes, avec le pouvoir le plus absolu qu’on ait jamais donné à un général. Valstein accepta le commandement, et on ne laissa à Tilly que quelques troupes pour se tenir au moins sur la défensive. La protection que le roi de Suède donnait à l’électeur palatin rendait à la vérité l’électeur de Bavière à l’empereur; mais le Bavarois ne se rapprocha de Ferdinand, dans ces premiers temps critiques, que comme un prince qui le ménageait, et non comme un ami qui le défendait. L’empereur n’avait plus de quoi entretenir ses nombreuses armées, qui l’avaient rendu si formidable; elles avaient subsisté aux dépens des États catholiques et protestants, avant la bataille de Leipsick; mais depuis ce temps il n’avait plus les mêmes ressources. C’était à Valstein à former, à recruter et à conserver son armée comme il pouvait. Ferdinand fut réduit alors à demander au pape Urbain VIII de l’argent et des troupes. On lui refusa l’un et l’autre. Il voulut engager la cour de Rome à publier une croisade contre Gustave; le saint-père promit un jubilé au lieu de croisade. 1632. Cependant le roi de Suède repasse des bords du Rhin vers la Franconie. Nuremberg lui ouvre ses portes. Il marche à Donavert vers le Danube; il rend à la ville son ancienne liberté, et la soustrait au domaine du duc de Bavière. Il met à contribution dans la Souabe tout ce qui appartient aux maisons d’Autriche et de Bavière. Il force le passage du Leck, malgré Tilly qui est blessé à mort dans la retraite; Il entre dans Augsbourg en vainqueur, et y rétablit la religion protestante. On ne peut guère pousser plus loin les droits de la victoire. Les magistrats d’Augsbourg lui prêtèrent serment de fidélité. Le duc de Bavière, qui alors était comme neutre, et qui n’était armé ni pour l’empereur ni pour lui-même, est obligé de quitter Munich, qui se rend au conquérant le 7 mai, et qui lui paye trois cent mille risdales pour se racheter du pillage. Le palatin eut du moins la consolation d’entrer avec Gustave dans le palais de celui qui l’avait dépossédé. Les affaires de l’empereur et de l’Allemagne semblaient désespérées. Tilly, grand général, qui n’avait été malheureux que contre Gustave, était mort. Le duc de Bavière, mécontent de l’empereur était sa victime, et se voyait chassé de sa capitale. Valstein, créé duc de Friedland, plus mécontent encore du duc électeur de Bavière, Maximilien son rival déclaré, avait refusé de marcher à son secours; et l’empereur Ferdinand, qui n’avait jamais voulu paraître en campagne, attendait sa destinée de ce Valstein, qu’il n’aimait pas, et dont il était en défiance. Valstein s’occupait alors à reprendre la Bohême sur l’électeur de Saxe, et il avait autant d’avantage sur les Saxons que Gustave en avait sur les Impériaux. Enfin l’électeur de Bavière obtient avec peine que Valstein se joigne à lui. L’armée bavaroise, levée en partie aux dépens de l’électeur, et en partie aux dépens de la ligue catholique, était d’environ vingt-cinq mille hommes. Celle de Valstein était de près de trente mille vieux soldats. Le roi de Suède n’en avait pas vingt mille; mais on lui amène des renforts de tous côtés. Le landgrave de Hesse-Cassel, Guillaume, et Bernard de Saxe-Weimar, le prince palatin de Birkenfeld, se joignent à lui. Son général Bannier lui amène de nouvelles troupes. Il manche, auprès de Nuremberg, avec plus de cinquante mille combattants, au camp retranché du duc de Bavière et de Valstein. Ils donnent une bataille qui n’est point décisive. Gustave reporte la guerre dans la Bavière, Valstein la reporte dans la Saxe; et tous ces différents mouvements achevèrent le ravage de ces provinces. Gustave revole vers la Saxe en laissant douze mille hommes dans la Bavière. Il arrive près de Leipsick par des marches précipitées, et se trouve devant Valstein, qui ne s’y attendait pas. A peine est-il arrivé, qu’il se prépare à donner bataille. Il la donne dans la grande plaine de Lutzen, le 15 novembre. La victoire est longtemps disputée. Les Suédois la remportent; mais ils perdent leur roi, dont le corps fut trouvé parmi les morts, percé de deux balles et de deux coups d’épée. Le duc Bernard de Saxe-Weimar acheva la victoire que Gustave avait commencée avant d’être tué. Que n’a-t-on pas écrit sur la mort de ce grand homme! On accusa un prince de l’empire, qui servait dans son armée, de l’avoir assassiné: on imputa sa mort au cardinal de Richelieu, qui avait besoin de sa vie. N’est-il donc pas naturel qu’un roi qui s’exposait en soldat, soit mort en soldat? Cette perte fut fatale au palatin, qui attendait de Gustave son rétablissement. Il était malade alors à Mayence. Cette nouvelle augmenta sa maladie, dont il mourut le 19 novembre. Valstein, après la journée de Lutzen, se retire dans la Bohême. On s’attendait dans l’Europe que les Suédois, n’ayant plus Gustave à leur tête, sortiraient bientôt de l’Allemagne; mais le général Bannier les conduisit en Bohême. Il faisait porter au milieu d’eux le corps de leur roi, pour les exciter à le venger. 1633. Gustave laissait sur le trône de Suède une fille âgée de six ans(39), et par conséquent des divisions dans le gouvernement. La même division se trouvait dans la ligue protestante par la mort de celui qui en avait été le chef et le soutien. Tout le fruit de tant de victoires devait être perdu, et ne le fut pourtant pas. La véritable raison peut-être d’un événement si extraordinaire, c’est que l’empereur n’agissait que de son cabinet, dans le temps qu’il eût dû faire les derniers efforts à la tête de ses armées. Le sénat de Suède chargea le chancelier Oxenstiern de suivre en Allemagne les vues du grand Gustave, et lui donna un pouvoir absolu. Oxenstiern alors joua le plus beau rôle que jamais particulier ait eu en Europe. Il se trouva à la tête de tous les princes protestants d’Allemagne. Ces princes s’assemblent à Heilbron, le 19 mars. Les ambassadeurs de France, d’Angleterre, des États-Généraux, se rendent à l’assemblée. Oxenstiern en fait l’ouverture dans sa maison, et il se signale d’abord en faisant restituer le haut et le bas Palatinat à Charles-Louis, fils du palatin dépossédé. Le prince Charles-Louis parut comme électeur dans une des assemblées; mais cette cérémonie ne lui rendait pas ses États. Oxenstiern renouvelle avec le cardinal de Richelieu le traité de Gustave-Adolphe; mais on ne lui donne qu’un million de subsides par an, au lieu de douze cent mille livres qu’on avait continué de donner à son maître. Il semble petit et honteux que le cardinal de Richelieu marchande et dispute sur le prix de la destinée de l’empire: mais la France n’était pas riche, et il fallait soudoyer le Nord. Ferdinand négocie avec chaque prince protestant. Il veut les diviser, il ne réussit pas. La guerre continue toujours avec des succès balancés dans l’Allemagne désolée. L’Autriche est le seul pays qui n’en fut pas le théâtre, soit du temps de Gustave, soit après lui. La branche d’Autriche espagnole n’avait encore secouru que faiblement la branche impériale: elle fait enfin un effort; elle envoie le duc de Féria d’Italie en Allemagne avec environ vingt mille hommes; mais il perd une grande partie de son armée dans ses marches et dans ses manoeuvres. L’électeur de Trèves(40), évêque de Spire, avait bâti et fortifié Philisbourg. Les troupes impériales s’en étaient emparées malgré lui. Oxenstiern la fait rendre à l’électeur par les armes des Suédois, malgré le duc de Féria, qui veut en vain faire lever le siège. Cette sage politique tendait à faire voir à l’Europe que ce n’était pas à la religion catholique qu’on en voulait, et que la Suède, toujours victorieuse, même après la mort de son roi, protégeait également les protestants et les catholiques; conduite qui mettait encore plus le pape en droit de refuser à l’empereur des troupes, de l’argent et une croisade. 1634. La France n’était encore qu’une partie secrète dans ce grand démêlé: il ne lui en coûtait qu’un subside médiocre pour voir le trône de Ferdinand ébranlé par les armes suédoises; mais le cardinal de Richelieu songeait déjà à profiter de leurs conquêtes. Il avait voulu en vain avoir Philisbourg en séquestre; mais à chaque occasion qui se présentait, la France se rendait maîtresse de quelques villes en Alsace, comme de Haguenau, de Saverne, qu’elle force le comte de Salms, administrateur de Strasbourg, à lui céder par un traité. Louis XIII, qui ne déclarait point la guerre à la maison d’Autriche, la déclarait au duc de Lorraine, Charles, parce qu’il était partisan de cette maison. Le ministère de France n’osait pas encore attaquer ouvertement l’empereur et l’Espagne qui pouvaient se défendre, et tombait sur la faible Lorraine. Le duc dépossédé était Charles IV, prince célèbre par ses bizarreries, ses amours, ses mariages et ses infortunes. Les Français avaient une armée dans la Lorraine et des troupes dans l’Alsace, prêtes d’agir ouvertement contre l’empereur, et de se joindre aux Suédois à la première occasion qui pourrait justifier cette conduite. Le duc de Féria, poursuivi par les Suédois jusqu’en Bavière, était mort après la dispersion presque entière de son armée. Le duc de Valstein, au milieu de ces troubles et de ces malheurs, s’occupait du projet de faire servir l’armée qu’il commandait dans la Bohême à sa propre grandeur, et à se rendre indépendant d’un empereur qui semblait ne se pas assez secourir lui-même, et qui était toujours en défiance de ses généraux. On prétend que Valstein négociait avec les princes protestants, et même avec la Suède et la France: mais ces intrigues, dont on l’accusa, ne furent jamais manifestées. La conspiration de Valstein est au rang des histoires reçues, et on ignore absolument quelle était cette conspiration. On devinait ses projets. Son véritable crime était d’attacher son armée à sa personne, et de vouloir s’en rendre le maître absolu. Le temps et les occasions eussent fait le reste. Il se fit prêter serment par les principaux officiers de cette armée qui lui étaient le plus dévoués. Ce serment consistait à promettre de défendre sa personne et de s’attacher à sa fortune. Quoique cette démarche pût se justifier par les amples pouvoirs que l’empereur avait donnés à Valstein, elle devait alarmer le conseil de Vienne. Valstein avait contre lui, dans cette cour, le parti d’Espagne et le parti bavarois. Ferdinand prend la résolution de faire assassiner Valstein et ses principaux amis. On chargea de cet assassinat Butler, Irlandais, à qui Valstein avait donné un régiment de dragons, un Écossais nommé Lascy, qui était capitaine de ses gardes, et un autre Écossais nommé Gordon. Ces trois étrangers, ayant reçu leur commission dans Égra, où Valstein se trouvait pour lors, font égorger d’abord dans un souper quatre officiers qui étaient les principaux amis du duc, et vont ensuite l’assassiner lui-même dans le château, le 15 février. Si Ferdinand II fut obligé d’en venir à cette extrémité odieuse il faut la compter pour un de ses plus grands malheurs. Tout le fruit de cet assassinat fut d’aigrir tous les esprits en Bohême et en Silésie. La Bohême ne remua pas, parce qu’on sut la contenir par l’armée; mais les Silésiens se révoltèrent, et s’unirent aux Suédois. Les armées de Suède tenaient toute l’Allemagne en échec, comme du temps de leur roi; le général Bannier dominait sur tout le cours de l’Oder; le maréchal de Horn, vers le Rhin; le duc Bernard de Weimar, vers le Danube; l’électeur de Saxe, dans la Bohême et dans la Lusace. L’empereur restait toujours dans Vienne. Son bonheur voulut que les Turcs ne l’attaquassent pas dans ces funestes conjonctures. Amurat IV était occupé contre les Persans, et Bethlem-Gabor était mort(41). Ferdinand, assuré de ce côté, tirait toujours des secours de l’Autriche, de la Carinthie, de la Carniole, du Tyrol. Le roi d’Espagne lui fournissait quelque argent, la ligue catholique quelques troupes; et enfin l’électeur de Bavière, à qui les Suédois ôtaient le Palatinat, était dans la nécessité de prendre le parti du chef de l’empire. Les Autrichiens, les Bavarois réunis, soutenaient la fortune de l’Allemagne vers le Danube. Ferdinand-Ernest, roi de Hongrie, fils de l’empereur, ranimait les Autrichiens en se mettant à leur tête. Il prend Ratisbonne à la vue du duc de Saxe-Weimar. Ce prince et le maréchal de Horn qui le joint alors, font ferme à l’entrée de la Souabe; et ils livrent aux Impériaux la bataille mémorable de Nordlingue, le 5 septembre Le roi de Hongrie commandait l’armée; l’électeur de Bavière était à la tête de ses troupes; le cardinal infant, gouverneur des Pays-Bas, conduisait quelques régiments espagnols. Le duc de Lorraine, Charles IV, dépouillé de ses États par la France, y commandait sa petite armée de dix à douze mille hommes, qu’il menait servir tantôt l’empereur, tantôt les Espagnols, et qu’il faisait subsister aux dépens des amis et des ennemis. Il y avait de grands généraux dans cette armée combinée, tels que Piccolomini et Jean de Vert. La bataille dura tout le jour, et le lendemain encore jusqu’à midi. Ce fut une des plus sanglantes, presque toute l’armée de Weimar fut détruite; et les Impériaux soumirent la Souabe et la Franconie, où ils vécurent à discrétion. Ce malheur, commun à la Suède, aux protestants d’Allemagne et à la France, fut précisément ce qui donna la supériorité au roi très chrétien, et qui lui valut enfin la possession de l’Alsace. Le chancelier Oxenstiern n’avait point voulu jusque-là que la France s’agrandît trop dans ces pays; il voulait que tout le fruit de la guerre fût pour les Suédois, qui en avaient tout le fardeau. Aussi Louis XIII ne s’était point déclaré ouvertement contre l’empereur. Mais, après la bataille de Nordlingue, il fallut que les Suédois priassent le ministère de France de vouloir bien se mettre en possession de l’Alsace, sous le nom de protecteur, à condition que les princes et les États protestants ne feraient ni paix ni trêve avec l’empereur, que du consentement de la France et de la Suède. Ce traité est signé à Paris le 1er novembre. 1635. En conséquence, le roi de France envoie une armée en Alsace, met garnison dans toutes les villes, excepté dans Strasbourg, alors indépendante, et qui fait dans la ligue le personnage d’un allié considérable. L’électeur de Trèves était sous la protection de la France. L’empereur le fit enlever: ce fut une raison de déclarer enfin la guerre à l’empereur. Cet électeur était en prison à Bruxelles sous la garde du cardinal infant; et ce fut encore un prétexte de déclarer la guerre à la branche autrichienne espagnole. La France n’unit donc ses armes à celles des Suédois, que quand les Suédois furent malheureux, et lorsque la victoire de Nordlingue relevait le parti impérial. Le cardinal de Richelieu partageait déjà en idée la conquête des Pays-Bas espagnols avec les Hollandais: il comptait alors y aller commander lui-même, et avoir un prince d’Orange (Frédéric-Henri) sous ses ordres. Il avait en Allemagne, vers le Rhin, Bernard de Weimar à sa solde: l’armée de Weimar, qu’on appelait les troupes weimariennes, était devenue, comme celle de Charles IV de Lorraine et celle de Mansfeld, une armée isolée, indépendante, appartenante à son chef: on la fit passer pour l’armée des cercles de Souabe, de Franconie, du haut et bas Rhin, quoique ces cercles ne l’entretinssent pas, et que la France la payât. C’est là le sort de la guerre de trente ans. On voit d’un côté toute la maison d’Autriche, la Bavière, la ligue catholique; et de l’autre, la France, la Suède, la Hollande et la ligue protestante. L’empereur ne pouvait pas négliger de désunir cette ligue protestante après la victoire de Nordlingue: et il y a grande apparence que la France s’y prit trop tard pour déclarer la guerre. Si elle l’eût faite dans le temps que Gustave-Adolphe débarquait en Allemagne, les troupes françaises entraient alors sans résistance dans un pays mécontent et effarouché de la domination de Ferdinand; mais après la mort de Gustave, après Nordlingue, elles venaient dans un temps où l’Allemagne était lasse des dévastations des Suédois, et où le parti impérial reprenait la supériorité. Dans le temps même que la France se déclarait, l’empereur ne manquait pas de faire avec la plupart des princes protestants un accommodement nécessaire. L’électeur de Saxe, celui-là même qui avait appelé le premier les Suédois, fut le premier à les abandonner par ce traité, qui s’appelle la paix de Prague. Peu de traités font mieux voir combien la religion sert de prétexte aux politiques, comme on s’en joue, et comme on la sacrifie dans le besoin. L’empereur avait mis l’Allemagne en feu pour la restitution des bénéfices; et, dans la paix de Prague, il commence par abandonner l’archevêché de Magdebourg et tous les biens ecclésiastiques à l’électeur de Saxe, luthérien, moyennant une pension qu’on payera sur ces mêmes bénéfices à l’électeur de Brandebourg, calviniste. Les intérêts de la maison palatine, qui avaient allumé cette longue guerre, furent le moindre objet de ce traité. L’électeur de Bavière devait seulement donner une subsistance à la veuve de celui qui avait été roi de Bohême, et au palatin son fils, quand il serait soumis à l’autorité impériale. L’empereur s’engageait d’ailleurs à rendre tout ce qu’il avait pris sur les confédérés de la ligue protestante qui accéderaient à ce traité; et ceux-ci devaient rendre tout ce qu’ils avaient pris sur la maison d’Autriche; ce qui était peu de chose, puisque les terres de la maison impériale, excepté l’Autriche antérieure, n’avaient jamais été exposées dans cette guerre. Une partie de la maison de Brunswick, le duc de Mecklenbourg, la maison d’Anhalt, la branche de Saxe établie à Gotha, et le propre frère du duc Bernard de Saxe-Weimar, signent le traité, ainsi que plusieurs villes impériales; les autres négocient encore, et attendent les plus grands avantages. Le fardeau de la guerre, que les Français avaient laissé porter tout entier à Gustave-Adolphe, retomba donc sur eux en 1635; et cette guerre, qui s’était faite des bords de la mer Baltique jusqu’au fond de la Souabe, fut portée en Alsace, en Lorraine, en Franche-Comté, sur les frontières de la France. Louis XIII, qui n’avait payé que douze cent mille francs de subsides à Gustave-Adolphe, donnait quatre millions à Bernard de Weimar pour entretenir les troupes weimariennes: et encore le ministère français cède-t-il à ce duc toutes ses prétentions sur l’Alsace, et on lui promet qu’à la paix on le fera déclarer landgrave de cette province. Il faut avouer que, si ce n’était pas le cardinal de Richelieu qui eût fait ce traité, on le trouverait bien étrange. Comment donnait-il à un jeune prince allemand, qui pouvait avoir des enfants, cette province d’Alsace qui était si fort à la bienséance de la France et dont elle possédait déjà quelques villes? Il est bien probable que le cardinal de Richelieu n’avait point compté d’abord garder l’Alsace. Il n’espérait pas non plus annexer à la France la Lorraine, sur laquelle on n’avait aucun droit, et qu’il fallait bien rendre à la paix. La conquête de la Franche-Comté paraissait plus naturelle; mais on ne fit de ce côté que de faibles efforts. L’espérance de partager les Pays-Bas avec les Hollandais était le principal objet du cardinal de Richelieu; et c’était là ce qu’il avait tellement à coeur, qu’il avait résolu, si sa santé et les affaires le lui eussent permis, d’y aller commander en personne. Cependant l’objet des Pays-Bas fut celui dans lequel il fut le plus malheureux, et l’Alsace, qu’il donnait si libéralement à Bernard de Weimar, fut, après la mort de ce cardinal, le partage de la France. Voilà comme les événements trompent presque toujours les politiques; à moins qu’on ne dise que l’intention du ministère de France était de garder l’Alsace, sous le nom du duc de Weimar, comme elle avait une armée sous le nom de ce grand capitaine. 1636. L’Italie entrait encore dans cette grande querelle, mais non pas comme du temps des maisons impériales de Saxe et de Souabe, pour défendre sa liberté contre les armes allemandes. C’était à la branche autrichienne d’Espagne, dominante dans l’Italie, qu’on voulait disputer, en delà des Alpes, cette même supériorité qu’on disputait à l’autre branche en delà du Rhin. Le ministère de France avait alors pour lui la Savoie; il venait de chasser les Espagnols de la Valteline: on attaquait de tous côtés ces deux vastes corps autrichiens. La France seule envoyait à la fois cinq armées et attaquait ou se soutenait vers le Piémont, vers le Rhin, sur les frontières de la Flandre, sur celles de la Franche-Comté et sur celles d’Espagne. François Ier avait fait autrefois un pareil effort; et la France n’avait jamais montré depuis tant de ressources. Au milieu de tous ces orages, dans cette confusion de puissances qui se choquent de tous les côtés; tandis que l’électeur de Saxe, après avoir appelé les Suédois en Allemagne, mène contre eux les troupes impériales, et qu’il est défait dans la Westphalie par le général Bannier, que tout est ravagé dans la Hesse, dans la Saxe et dans cette Westphalie; Ferdinand, toujours uniquement occupé de sa politique, fait enfin déclarer son fils Ferdinand-Ernest roi des Romains, dans la diète de Ratisbonne, le 12 décembre. Ce prince est couronné le 20. Tous les ennemis de l’Autriche crient que cette élection est nulle. L’électeur de Trèves, disent-ils, était prisonnier. Charles-Louis, fils du palatin, roi de Bohême, Frédéric, n’est point rentré dans les droits de son palatinat: les électeurs de Mayence et de Cologne sont pensionnaires de l’empereur: tout cela, disait-on, est contre la bulle d’or. Il est pourtant vrai que la bulle d’or n’avait spécifié aucun de ces cas, et que l’élection de Ferdinand III, faite à la pluralité des voix, était aussi légitime qu’aucune autre élection d’un roi des Romains faite du vivant d’un empereur; espèce dont la bulle d’or ne parle point du tout. 1637. Ferdinand II meurt le 15 février à cinquante-neuf ans, après dix-huit ans d’un règne toujours troublé par des guerres intestines et étrangères, n’ayant jamais combattu que de son cabinet. Il fut très malheureux, puisque, dans ses succès, il se crut obligé d’être sanguinaire, et qu’il fallut soutenir ensuite de grands revers. L’Allemagne était plus malheureuse que lui; ravagée tour à tour par elle-même, par les Suédois et par les Français, éprouvant la famine, la disette, et plongée dans la barbarie, suite inévitable d’une guerre si longue et si malheureuse. 1637. Ferdinand III monta sur le trône d’Allemagne dans un temps ou les peuples fatigués commençaient à espérer quelque repos; mais ils s’en flattaient bien vainement. On avait indiqué un congrès à Cologne et à Hambourg, pour donner au moins au public les apparences de la réconciliation prochaine: mais ni le conseil autrichien ni le cardinal de Richelieu ne voulaient la paix. Chaque parti espérait des avantages qui le mettraient en état de donner la loi. Cette longue et funeste guerre, fondée sur tant d’intérêts divers; se continuait donc, parce qu’elle était entreprise. Le général suédois, Bannier, désolait la haute Saxe; le duc Bernard de Weimar, les bords du Rhin; les Espagnols étaient entrés dans le Languedoc, après avoir pris auparavant les îles Sainte-Marguerite, et ils avaient pénétré par les Pays-Bas jusqu’à Pontoise. Le vicomte de Turenne se signalait déjà dans les Pays-Bas contre le cardinal infant, gouverneur de Flandre. Tant de dévastations n’avaient plus le même objet que dans le commencement des troubles. Les ligues catholique et protestante, et la cause de l’électeur palatin, les avaient excités; mais alors l’objet était la supériorité que la France voulait arracher à la maison d’Autriche; et le but des Suédois était de conserver une partie de leur conquête en Allemagne: on négociait, et on était en armes dans ces deux vues. 1638. Le duc Bernard de Weimar devient un ennemi aussi dangereux pour Ferdinand III, que Gustave-Adolphe l’avait été pour Ferdinand II. Il donne deux batailles en quinze jours auprès de Rheinfeld, l’une des quatre villes forestières dont il se rend maître; et à la seconde bataille, il détruit toute l’armée de Jean de Vert, célèbre général de l’empereur; il le fait prisonnier avec tous les officiers généraux. Jean de Vert est envoyé à Paris. Weimar assiège Brisach; il gagne une troisième bataille, aidé du maréchal de Guébriant(42) et du vicomte de Turenne, contre le général Goeuts; il en donne une quatrième contre le duc de Lorraine Charles IV, qui, comme Weimar, n’avait pour tout État que son armée. Après avoir remporté quatre victoires en moins de quatre mois, il prend le 18 décembre la forteresse de Brisach, regardée alors comme la clef de l’Alsace. Le comte palatin, Charles-Louis, qui avait enfin rassemblé quelques troupes et qui brûlait de devoir son rétablissement à son épée, n’est pas si heureux en Westphalie, où les Impériaux défont sa faible armée; mais les Suédois, sous le général Bannier, font de nouvelles conquêtes en Poméranie. La première année du règne de Ferdinand III n’est presque célèbre que par des disgrâces. 1639. La fortune de la maison d’Autriche la délivre de Bernard de Weimar(43), comme elle l’avait délivrée de Gustave-Adolphe. Il meurt de maladie, à la fleur de son âge, le l8 juillet; il n’était âgé que de trente-cinq ans. Il laissait pour héritage son armée et ses conquêtes; cette armée était à la vérité soudoyée secrètement par la France; mais elle appartenait à Weimar; elle n’avait fait serment qu’à lui. Il faut négocier avec cette armée pour qu’elle passe au service de la France et non à celui de la Suède: la laisser au Suédois, c’était dépendre de son allié. Le maréchal de Guébriant achète le serment de ces troupes; et Louis XIII est le maître de cette armée weimarienne, de l’Alsace et du Brisgaw, à peu de chose près. Les traités et l’argent faisaient tout pour lui; il disposait de la Hesse entière, province qui fournit de bons soldats. La célèbre Amélie de Hanau, landgrave douairière, l’héroïne de son temps(44), entretenait, à l’aide de quelques subsides de la France, une armée de dix mille hommes dans ce pays ruiné qu’elle avait rétabli; jouissant à la fois de cette considération que donnent toutes les vertus de son sexe et de la gloire d’être un chef de parti redoutable. La Hollande, à la vérité, était neutre dans la querelle de l’empereur; mais elle occupait toujours l’Espagne dans les Pays-Bas, et par la opérait une diversion considérable. Le général Bannier était vainqueur dans tous les combats qu’il donnait; il soumettait la Thuringe et la Saxe, après s’être assuré de toute la Poméranie. Mais le principal objet de tant de troubles, le rétablissement de la maison palatine, était ce qu’il y avait de plus négligé; et, par une fatalité singulière, le prince palatin fut mis en prison par les Français mêmes qui, depuis si longtemps, semblaient vouloir le placer sur le siège électoral. Le comte palatin, à la mort du duc de Weimar, avait conçu un dessein très beau et très raisonnable; c’était de rentrer dans ses États avec l’armée weimarienne, qu’il voulait acheter avec l’argent de l’Angleterre. Il passa en effet à Londres; il y obtint de l’argent; il retourna par la France: mais le cardinal de Richelieu, qui voulait bien le protéger, et non le voir indépendant, le fit arrêter et ne le relâcha que quand Brisach et les troupes weimariennes furent assurées à la France; alors il lui donna un appui, que ce prince fut contraint d’accepter. 1640. Les progrès des Français et des Suédois continuent. Le duc de Longueville et le maréchal de Guébriant se joignent au général Bannier. Les troupes de Hesse et de Lunebourg augmentent encore cette armée. Sans le général Piccolomini on marchait à Vienne; mais il arrêta tant de progrès par des marches savantes. Il était d’ailleurs très difficile à des armées nombreuses d’avancer en présence de l’ennemi dans des pays ruinés depuis si longtemps et où tout manquait aux soldats comme aux peuples. La fin de cette année 1640 est encore très fatale à la maison d’Autriche. La Catalogne se soulève et se donne à la France. Le Portugal, qui depuis Philippe II n’était qu’une province d’Espagne appauvrie, chasse le gouvernement autrichien et devient bientôt pour jamais un royaume séparé et florissant. Ferdinand commence alors à vouloir traiter sérieusement de la paix; mais en même temps il demande à la diète de Ratisbonne une armée de quatre-vingt-dix mille hommes pour soutenir la guerre. 1641. Tandis que l’empereur est à la diète de Ratisbonne, le général Bannier est sur le point de l’enlever, lui et tous les députés; il marchait avec son armée sur le Danube glacé, et, sans un dégel qui survint, il prenait Ferdinand dans Ratisbonne, qu’il foudroya de son canon. La même fortune qui avait fait périr Gustave et Weimar au milieu de leurs conquêtes délivre encore les Impériaux de ce fameux général Bannier: il meurt dans le temps qu’il était le plus à craindre; une maladie l’emporte le 20mai, à l’âge de quarante ans(45), dans Halberstadt. Aucun des généraux suédois n’eut une longue carrière. On négociait toujours; le cardinal de Richelieu pouvait donner la paix et ne le voulait ras: il sentait trop les avantages de la France; et il voulait se rendre nécessaire pendant la vie et après la mort de Louis XIII, dont il prévoyait la fin prochaine; il ne prévoyait pas que lui-même mourrait avant le roi. Il conclut donc avec la reine de Suède, Christine, un nouveau traité d’alliance offensive pour préliminaire de cette paix, dont on flattait les peuples oppressés; et il augmenta le subside de la Suède de deux cent mille livres. Le comte de Torstenson succède au général Bannier dans le commandement de l’armée suédoise, qui était en effet une armée d’Allemands. Presque tous les Suédois qui avaient combattu sous Gustave et sous Bannier étaient morts; et c’était sous le nom de la Suède que les Allemands combattaient contre leur patrie. Torstenson, élève du grand Gustave, se montre d’abord digne d’un tel maître. Le maréchal de Guébriant et lui défont encore les Impériaux, près de Wolfenbuttel. Cependant, malgré tant de victoires, l’Autriche n’est jamais entamée, l’empereur résiste toujours. L’Allemagne, depuis le Mein jusqu’à la mer Baltique, était toute ruinée; on ne porta jamais la guerre dans l’Autriche. On n’avait donc pas assez de forces: ces victoires tant vantées n’étaient donc pas entièrement décisives: on ne pouvait donc poursuivre à la fois tant d’entreprises et attaquer puissamment un côté sans dégarnir l’autre. 1642. Le nouvel électeur de Brandebourg, Frédéric-Guillaume, traite avec la France et avec la Suède, dans l’espérance d’obtenir le duché de Jagerndorff en Silésie; duché donné autrefois par Ferdinand Ier à un prince de la maison de Brandebourg, qui avait été son gouverneur, confisqué depuis par Ferdinand II, après la victoire de Prague, et après le malheur de la maison palatine. L’électeur de Brandebourg espérait de rentrer dans cette terre, dont son grand-oncle avait été privé. Le duc de Lorraine implore aussi la faveur de la France pour rentrer dans ses États; on les lui rend, en retenant les villes de guerre; c’est encore un appui qu’on enlève à l’empereur. Malgré tant de pertes, Ferdinand III résiste toujours: la Saxe, la Bavière, sont toujours dans son parti; les provinces héréditaires lui fournissent des soldats. Torstenson défait encore en Silésie ses troupes commandées par l’archiduc Léopold, par le duc de Saxe-Lawembourg et Piccolomini; mais cette victoire n’a point de suite; il repasse l’Elbe; il rentre en Saxe, il assiège Leipsick: il gagne encore une bataille signalée dans ce pays où les Suédois avaient toujours été vainqueurs. Léopold est vaincu dans les plaines de Breitenfeld le 2 novembre. Torstenson entre dans Leipsick le 15 décembre. Tout cela est funeste à la vérité pour la Saxe, pour les provinces de l’Allemagne; mais on ne pénètre jamais jusqu’au centre, jusqu’à l’empereur; et après plus de vingt défaites il se soutient. Le cardinal de Richelieu meurt le 4 décembre; sa mort donne des espérances à la maison d’Autriche. 1643. Les Suédois, dans le cours de cette guerre, étaient plusieurs fois entrés en Bohême, en Silésie, en Moravie, et en étaient sortis pour se rejeter vers les provinces de l’Occident. Torstenson veut entrer en Bohême, et n’en peut venir à bout, malgré toutes ses victoires. On négocie toujours très lentement à Hambourg, pendant qu’on fait la guerre vivement. Louis XIII meurt le 14 mai. L’empereur en est plus éloigné d’une paix générale; il se flatte de détacher les Suédois de la France dans les troubles d’une minorité: mais dans cette minorité de Louis XIV, quoique très orageuse, il arriva la même chose que dans celle de Christine: la guerre continua aux dépens de l’Allemagne. D’abord le parti de l’empereur se fortifie du duc de Lorraine, qui revient à lui après la mort de Louis XIII. C’est encore une ressource pour Ferdinand que la mort du maréchal de Guébriant, qui est tué en assiégeant Rotweil; c’est le quatrième grand général qui périt au milieu de ses victoires contre les Impériaux. Le bonheur de l’empereur veut encore que le maréchal de Rantzau(46),successeur de Guébriant, soit défait à Dutlinge en Souabe par le général Merci. Ces vicissitudes de la guerre retardent les conférences de la paix à Munster et à Osnabruck, où le congrès était enfin fixé. Ce qui contribue encore à faire respirer Ferdinand III, c’est que la Suède et le Danemark se font la guerre pour quelques vaisseaux que les Danois avaient saisis aux Suédois. Cet accident pouvait rendre la supériorité à l’empereur. Il montra quelles étaient ses ressources en faisant marcher Gallas, à la tête d’un petit corps d’armée, au secours du Danemark. Mais cette diversion ne sert qu’à ruiner le Holstein, théâtre de cette guerre passagère; et c’est dans l’Allemagne une province de plus ravagée. Les hostilités entre la Suède et le Danemark surprirent d’autant plus l’Europe, que le Danemark s’était porté pour médiateur de la paix générale. Il fut exclus, et dès lors Rome et Venise ont seules la médiation de cette paix encore très éloignée. Le premier pas que fait le comte d’Avaux, plénipotentiaire à Munster, pour cette paix, y met d’abord le plus grand obstacle. Il écrit aux princes, aux États de l’empire assemblés à Ratisbonne, pour les engager à soutenir leurs prérogatives, à partager avec l’empereur et les électeurs le droit de la paix et de la guerre. C’était un droit toujours contesté entre les électeurs et les autres États impériaux. Ces États insistaient à la diète sur leur droit d’être reçus aux conférences de la paix, comme parties contractantes: ils avaient en cela prévenu les ministres de France. Mais ces ministres se servirent dans leur lettre de termes injurieux à Ferdinand. Ils révoltèrent à la fois l’empereur et les électeurs; ils les mirent en droit de se plaindre, et de faire retomber sur la France le reproche de la continuation des troubles de l’Europe. Heureusement pour les plénipotentiaires de France, on apprend dans le même temps que le duc d’Enghien, le grand Condé, vient de remporter à Rocroi, sur l’armée d’Autriche espagnole, la plus mémorable victoire, et qu’il a détruit dans cette journée la célèbre infanterie castillane et vallonne qui avait tant de réputation. Des plénipotentiaires soutenus par de telles victoires peuvent écrire ce qu’ils veulent. 1644. L’empereur pouvait au moins se flatter de voir le Danemark déclaré pour lui. On lui ôte encore cette ressource. Le cardinal Mazarin, successeur de Richelieu, se hâte de réunir le Danemark et la Suède. Ce n’est pas tout: le roi de Danemark s’engage encore à ne secourir aucun des ennemis de la France. Les négociations et la guerre sont également malheureuses pour les Autrichiens. Le duc d’Enghien, qui avait vaincu les Espagnols l’année précédente, donne vers Fribourg trois combats de suite en quatre jours, du cinq au neuvième auguste, contre le général Merci; et, vainqueur toutes les trois fois, il se rend maître de tout le pays, de Mayence jusqu’à Landau, pays dont Merci s’était emparé. Le cardinal Mazarin et le chancelier Oxenstiern, pour se rendre plus maîtres des négociations, suscitent encore un nouvel ennemi à Ferdinand III. Ils encouragent Racoczi, souverain de Transylvanie depuis 1629(47), à lever enfin l’étendard contre Ferdinand. Ils lui ménagent la protection de la Porte. Racoczi ne manquait pas de prétextes, ni même de raisons. Les protestants hongrois persécutés, les privilèges des peuples méprisés, quelques infractions aux anciens traités, forment le manifeste de Racoczi, et l’argent de la France lui met les armes à la main. Pendant ce temps-là même, Torstenson poursuit les Impériaux dans la Franconie: le général Gallas fuit partout devant lui et devant le comte de Koenigsmarck, qui marchait déjà sur les traces des grands capitaines suédois. 1645. Ferdinand et l’archiduc Léopold, son parent, étaient dans Prague. Torstenson victorieux entre dans la Bohême. L’empereur et l’archiduc se réfugient à Vienne. Torstenson poursuit l’armée impériale à Tabor. Cette armée était commandée par le général Goeuts, et par ce même Jean de Vert racheté de prison. Goeuts est tué, Jean de Vert fuit. C’est une défaite complète. Le vainqueur marche à Brünn, l’assiège, et Vienne enfin est menacée. Il y a toujours, dans cette longue suite de désastres, quelque circonstance qui sauve l’empereur. Le siège de Brünn traîne en longueur; et, au lieu que les Français devaient alors marcher en vainqueurs vers le Danube, et aller donner la main aux Suédois, le vicomte de Turenne, au commencement de sa route, est battu par le général Merci à Mariendal, et se retire dans la Hesse. Le grand Condé accourt contre Merci, et il a la gloire de réparer la défaite de Turenne par une victoire signalée, dans la même plaine de Nordlingue, où les Suédois avaient été vaincus après la mort de Gustave. Turenne contribua autant que Condé au gain de cette bataille meurtrière. Mais plus elle est sanglante des deux côtés, moins elle est décisive. L’empereur retire en hâte ses troupes de la Hongrie, et traite avec Racoczi, pour empêcher les Français d’aller à Vienne par la Bavière, tandis que les Suédois menaçaient d’y aller par la Moravie. Il est à croire que dans ce torrent de prospérités des armes françaises et suédoises, il y eut toujours un vice radical qui empêcha de recueillir tout le fruit de tant de progrès. La crainte mutuelle qu’un des deux alliés ne prît trop de supériorité sur l’autre, le manque d’argent, le défaut de recrues tout cela mettait un terme à chaque succès. Après la célèbre bataille de Nordlingue, on ne s’attendait pas que les Autrichiens et les Bavarois regagneraient tout d’un coup le pays perdu par cette bataille, et qu’ils poursuivraient jusqu’au Necker l’armée victorieuse, où Condé n’était plus, mais où était Turenne. De telles vicissitudes ont été fréquentes dans cette guerre. Cependant l’empereur, fatigué de tant de secousses, pense sérieusement à la paix. Il rend enfin la liberté à l’électeur de Trèves, dont la prison avait servi de prétexte à la déclaration de guerre de la France; mais ce sont les Français qui rétablissent cet électeur dans sa capitale. Turenne en chasse la garnison impériale et l’électeur de Trèves s’unit à la France, comme à sa bienfaitrice. L’électeur palatin eût pu lui avoir les mêmes obligations; mais la France ne faisait encore pour lui rien de décisif. Ce qui avait fait principalement le salut de l’empereur, c’était la Saxe et la Bavière, sur qui le fardeau de la guerre avait presque toujours porté. Mais enfin l’électeur de Saxe épuisé fait une trêve avec les Suédois. Ferdinand n’a donc plus pour lui que la Bavière. Les Turcs menaçaient de venir en Hongrie: tout eût été perdu. Il s’empresse de satisfaire Racoczi, pour ne se pas attirer les armes ottomanes. Il le reconnaît prince souverain de Transylvanie, prince de l’empire, et lui rend tout ce qu’il avait donné à son prédécesseur Bethlem-Gabor. Il perd ainsi à tous les traités, et presse la conclusion de la paix de Westphalie, où il doit perdre davantage. 1646. Le pape Innocent X était le premier médiateur de cette paix, dans laquelle les catholiques devaient faire de si grandes pertes. La république de Venise était la seconde médiatrice. Le cardinal Chigi, depuis le pape Alexandre VII, présidait dans Munster au nom du pape; Contarini, au nom de Venise. Chaque puissance intéressée faisait des propositions selon ses espérances et ses craintes: mais ce sont les victoires qui font les traités. Pendant ces premières négociations, le maréchal du Turenne, par une marche imprévue et hardie, se joint à l’armée suédoise vers le Necker, à la vue de l’archiduc Léopold. Il s’avance jusqu’à Munich, et augmente les alarmes de l’Autriche. Un autre corps de Suédois va encore ravager la Silésie; mais toutes ces expéditions ne sont que des courses. Si la guerre s’était faite pied à pied, sous un seul chef qui eût suivi toujours opiniâtrement le même dessein, l’empereur n’eût pas été en état, dans ce temps-là même, de faire couronner son fils aîné Ferdinand à Prague au mois d’auguste, et ensuite à Presbourg. Ce jeune roi mourut ensuite sans jouir de ses États(48). D’ailleurs, son père ne pouvait donner alors que des trônes bien chancelants. 1647. L’empereur, en voulant assurer des royaumes à son fils, paraît plus que jamais près de tout perdre. L’électeur de Saxe avait été forcé par les malheurs de la guerre, de l’abandonner. L’électeur Maximilien de Bavière, son beau-frère, est enfin obligé d’en faire autant. L’électeur de Cologne suit cet exemple. Ils signent un traité de neutralité avec la France. Le maréchal de Turenne met aussi l’électeur de Mayence dans la nécessité de prendre ce parti. Le landgrave de Hesse-Darmstadt fait le même traité par la même crainte. L’empereur reste seul, et aucun prince n’ose prendre sa querelle. Exemple unique jusque-là dans une guerre de l’empire. Alors un nouveau général suédois, Vrangel, qui avait succédé à Torstenson, prend Égra. La Bohême, tant de fois saccagée, l’est encore. Le danger parut si grand, que l’électeur de Bavière, malgré son grand âge et le péril où il mettait ses États, ne put laisser le chef de l’empire sans secours, et rompit son traité avec la France. La guerre se faisait toujours dans plusieurs endroits à la fois, selon qu’on y pouvait subsister. Au moindre avantage qu’avait l’empereur, ses ministres au congrès demandaient des conditions favorables; mais au moindre échec ils essuyaient des propositions plus dures. 1648. Le retour du duc de Bavière à la maison d’Autriche n’est pas heureux. Turenne et Vrangel battent ses troupes et les autrichiennes à Summerhausen et à Lawingen, près du Danube, malgré la belle résistance d’un prince de Wirtemberg, et de ce Montécuculli qui était déjà digne d’être opposé à Turenne. Le vainqueur s’empare de la Bavière, l’électeur se réfugie à Saltzbourg. En même temps le comte de Koenigsmarck, à la tête des Suédois, surprend en Bohême la ville de Prague: ce fut le coup décisif. Il était temps enfin de faire la paix: il fallait en recevoir les conditions, ou risquer l’empire. Les Français et les Suédois n’avaient plus dans l’Allemagne d’autre ennemi que l’empereur. Tout le reste était allié ou soumis, et on attendait les lois que l’assemblée de Munster et d’Osnabruck donnerait à l’empire. Cette paix de Westphalie, signée enfin à Munster et à Osnabruck le 14 octobre 1648, fut convenue, donnée et reçue comme une loi fondamentale et perpétuelle: ce sont les propres termes du traité. Elle doit servir de base aux capitulations impériales. C’est une loi aussi reçue, aussi sacrée jusqu’à présent que la bulle d’or, et bien supérieure à cette bulle par le détail de tous les intérêts divers que ce traité embrasse, de tous les droits qu’il assure, et des changements faits dans l’état civil et dans la religion. On travaillait dans Munster et dans Osnabruck, depuis six ans, presque sans relâche à cet ouvrage. On avait d’abord perdu beaucoup de temps dans les disputes du cérémonial. L’empereur ne voulait point donner le titre de majesté aux rois ses vainqueurs. Son ministre Lutzau, dans le premier acte de 1641, qui établissait les sauf-conduits et les conférences, parle des préliminaires entre sa sacrée majesté césarienne et le sérénissime roi très chrétien. Le roi de France, de son côté, refusait de reconnaître Ferdinand pour empereur; et la cour de France avait eu de la peine à donner le titre de majesté au grand Gustave, qui croyait tous les rois égaux, et qui n’admettait de supériorité que celle de la victoire. Les ministres suédois au congrès de Westphalie affectaient l’égalité avec ceux de France. Les plénipotentiaires d’Espagne avaient voulu en vain qu’on nommât leur roi immédiatement après l’empereur. Le nouvel État des Provinces-Unies demandait à être traité comme les rois. Le terme d’excellence commençait à être en usage. Les ministres se l’attribuaient; et il fallait de longues négociations pour savoir à qui on le donnerait. Dans le fameux traité de Munster, on nomme sa sacrée majesté impériale, sa sacrée majesté très chrétienne, et sa sacrée majesté royale de Suède. Le titre d’excellence ne fut donné dans le cours des conférences à aucun plénipotentiaire des électeurs. Les ambassadeurs de France ne cédaient pas même le pas aux électeurs chez ces princes; et le comte d’Avaux écrivait à l’électeur de Brandebourg(49): « Monsieur, j’ai fait ce que j’ai pu pour vous servir. » On qualifiait d’ordinaire les états généraux des Provinces-Unies, les sieurs États, quand c’était le roi de France qui parlait; et même quand le comte d’Avaux alla de Munster en Hollande, en 1644, il ne les appela jamais que messieurs. Ils ne purent obtenir que leurs plénipotentiaires eussent le titre d’excellence. Le comte d’Avaux avait refusé même ce nouveau titre à un ambassadeur de Venise, et ne le donna à Contarini que parce qu’il était médiateur. Les affaires furent retardées par ces prétentions et ces refus que les Romains nommaient gloriole, que tout le monde condamne quand on est sans caractère, et sur lesquels on insiste dès qu’on en a un. Ces usages, ces titres, ces cérémonies, les dessus des lettres, les suscriptions, les formules, ont varié dans tous les temps. Souvent la négligence d’un secrétaire suffit pour fonder un titre. Les langues dans lesquelles on écrit établissent des formules qui passent ensuite dans d’autres langues où elles prennent un air étranger. Les empereurs, qui envoyaient, avant Rodolphe Ier, tous leurs mandats en latin, tutoyaient tous les princes dans cette langue qui admet cette grammaire. Ils ont continué à tutoyer les comtes de l’empire dans la langue allemande, qui réprouve ces expressions. On trouve partout de tels exemples, et ils ne tirent plus aujourd’hui à conséquence. Les ministres médiateurs furent plutôt témoins qu’arbitres, surtout le nonce Chigi, qui ne fut là que pour voir l’Église sacrifiée. Il vit donner à la Suède luthérienne les diocèses de Brême et de Verden; ceux de Magdebourg, d’Halberstadt, de Minden, de Cammin, à l’électeur de Brandebourg. Les évêchés de Ratzbourg et de Schwerin ne furent plus que des fiefs du duc de Mecklenbourg. Les évêchés d’Osnabruck et de Lubeck ne furent pas à la vérité sécularisés, mais alternativement destinés à un évêque luthérien et à un évêque catholique; règlement délicat qui n’aurait jamais pu avoir lieu dans les premiers troubles de religion, mais qui ne s’est pas démenti chez une nation naturellement tranquille, dans laquelle la fureur du fanatisme était éteinte. La liberté de conscience fut établie dans toute l’Allemagne. Les sujets de l’empereur en Silésie eurent le droit de faire bâtir de nouvelles églises, et l’empereur fut obligé d’admettre des protestants dans son conseil aulique. Les commanderies de Malte, les abbayes, les bénéfices dans les pays protestants, furent donnés aux princes, aux seigneurs, qu’il fallait indemniser des frais de la guerre. Ces concessions étaient bien différentes de l’édit de Ferdinand II, qui avait ordonné la restitution des biens ecclésiastiques dans le temps de ses prospérités. La nécessité, le repos de l’empire, lui firent la loi. Le nonce protesta, fulmina. On n’avait jamais vu encore de médiateur condamner le traité auquel il avait présidé; mais il ne lui seyait pas de faire une autre démarche. Le pape, par sa bulle, « casse de sa pleine puissance, annule tous les articles de la paix de Westphalie concernant la religion; » mais, s’il avait été à la place de Ferdinand III, il eût ratifié le traité, qui subsista malgré les bulles du pape: bulles autrefois si révérées, et aujourd’hui si méprisées! Cette révolution pacifique dans la religion était accompagnée d’une autre dans l’État. La Suède devenait membre de l’empire. Elle eut toute la Poméranie citérieure, et la plus belle, la plus utile partie de l’autre, la principauté de Rugen, la ville de Wismar, beaucoup de bailliages voisins, le duché de Brême et de Verden. Le duc de Holstein y gagna aussi quelques terres. L’électeur de Brandebourg perdait à la vérité beaucoup dans la Poméranie citérieure, mais il acquérait le fertile pays de Magdebourg, qui valait mieux que son margraviat. Il avait Cammin, Halberstadt, la principauté de Minden. Le duc de Mecklenbourg perdait Wismar, mais il gagnait le territoire de Ratzbourg et de Schwerin. Enfin on donnait aux Suédois cinq millions d’écus d’Allemagne, que sept cercles devaient payer. On donnait à la princesse landgrave de Hesse six cent mille écus; et c’était sur les biens des archevêchés de Mayence, de Cologne, de Paderborn, de Munster, et de l’abbaye de Fulde, que cette somme devait être payée. L’Allemagne, s’appauvrissant par cette paix, comme par la guerre, ne pouvait guère payer plus cher ses protecteurs. Ces plaies étaient adoucies par des règlements utiles qu’on fit pour le commerce et pour la justice; par les soins qu’on prit de remédier aux griefs de toutes les villes, de tous les gentilshommes qui présentèrent leurs droits au congrès, comme à une cour suprême, qui réglait le sort de tout le monde. Le détail en fut prodigieux. La France s’assura pour toujours la possession des Trois-Évêchés, et l’acquisition de l’Alsace, excepté Strasbourg: mais au lieu de recevoir de l’argent comme la Suède, elle en donna: les archiducs de la branche du Tyrol eurent trois millions de livres pour la cession de leurs droits sur l’Alsace et sur le Sundgaw. La France paya la guerre et la paix, mais elle n’acheta pas cher une si belle province; elle eut encore l’ancien Brisach et ses dépendances, et le droit de mettre garnison dans Philisbourg. Ces deux avantages ont été perdus depuis; mais l’Alsace est demeurée; et Strasbourg, en se donnant à la France, a achevé d’incorporer l’Alsace à ce royaume. Il y a peu de publicistes qui ne condamnent l’énoncé de cette cession de l’Alsace dans ce fameux traité de Munster; ils en trouvent les expressions équivoques: en effet, céder toute sorte de juridiction et de souveraineté, et céder la préfecture de dix villes libres impériales, sont deux choses différentes. Il y a grande apparence que les plénipotentiaires virent cette difficulté, et ne voulurent pas l’approfondir, sachant bien qu’il y a des choses qu’il faut laisser derrière un voile que le temps et la puissance font tomber. La maison palatine fut enfin rétablie dans tous ses droits, excepté dans le haut Palatinat, qui demeura à la branche de Bavière. On créa un huitième électorat en faveur du palatin(50). On entra avec tant d’attention dans tous les droits et dans tous les griefs, qu’on alla jusqu’à stipuler vingt mille écus que l’empereur devait donner à la mère du comte palatin Charles-Louis, et dix mille à chacune de ses soeurs. Le moindre gentilhomme fut bien reçu à demander la restitution de quelques arpents de terre;tout fut discuté et réglé; il y eut cent quarante restitutions ordonnées. On remit à un arbitrage la restitution de la Lorraine et l’affaire de Juliers. L’Allemagne eut la paix après trente ans de guerre, mais la France ne l’eut pas. Les troubles de Paris, vers l’an 1647, enhardirent l’Espagne à s’en prévaloir; elle ne voulut plus entrer dans les négociations générales. Les États-Généraux, qui devaient, ainsi que l’Espagne, traiter à Munster, firent une paix particulière avec l’Espagne, malgré toutes les obligations qu’ils avaient à la France, malgré les traités qui les liaient, et malgré les intérêts qui semblaient les attacher encore à leurs anciens protecteurs. Le ministre espagnol se servit d’une ruse singulière pour engager les États à ce manque de foi; il leur persuada qu’il était prêt de donner l’infante à Louis XIV, avec les Pays-Bas en dot. Les États tremblèrent, et se hâtèrent de signer; cette ruse n’était qu’un mensonge; mais la politique est-elle autre chose que l’art de mentir à propos? Louis XI n’avait-il pas raison, quand, son ambassadeur se plaignant que les ministres du duc de Bourgogne mentaient toujours, il lui répondait: « Eh! bête, que ne mens-tu plus qu’eux? » Dans cet important traité de Westphalie il ne fut presque point question de l’empire romain. La Suède n’avait d’intérêt à démêler qu’avec le roi d’Allemagne, et non avec le suzerain de l’Italie; mais la France eut quelques points à régler, sur lesquels Ferdinand ne pouvait transiger que comme empereur. Il s’agissait de Pignerol, de la succession de Mantoue, et du Montferrat; ce sont des fiefs de l’empire. Il fut réglé que le roi de France payerait encore six cent mille livres à monsieur le duc de Mantoue àla décharge de monsieur le duc de Savoie, moyennant quoi il garderait Pignerol et Casal en pleine souveraineté indépendante de l’empire. Ces possessions ont été perdues depuis pour la France, comme Brême, Verden, et une partie de la Poméranie, ont été enlevés à la Suède. Mais le traité de Westphalie, en ce qui concerne la législation de l’Allemagne, a toujours été réputé et est toujours demeuré inviolable. TABLEAU
DE L’ALLEMAGNE,
Ce chaos du gouvernement allemand ne fut donc bien débrouillé qu’après sept cents ans, à compter du règne de Henri l’Oiseleur; et avant le temps de Henri il n’avait pas été un gouvernement. Les prérogatives des rois d’Allemagne ne furent restreintes dans des bornes connues, la plupart des droits des électeurs, des princes, de la noblesse immédiate et des villes ne furent fixés et incontestables, que par les traités de Westphalie. L’Allemagne fut une grande aristocratie, à la tête de laquelle était un roi, à peu près comme en Angleterre, en Suède, en Pologne, et comme anciennement tous les États fondés par les peuples venus du Nord et de l’Orient furent gouvernés. La diète tenait lieu de parlement. Les villes impériales y eurent droit de suffrage pour résoudre la paix et la guerre. Ces villes impériales jouissent de tous les droits régaliens comme les princes d’Allemagne: elles sont États de l’empire, et non de l’empereur; elles ne payent pas la moindre imposition, et ne contribuent aux besoins de l’empire que dans les cas urgents; leur taxe est réglée par la matricule générale. Si elles avaient le droit de juger en dernier ressort, qu’on appelle de non appellando, elles seraient des États absolument souverains; cependant avec tant de droits elles ont très peu de puissance, parce qu’elles sont entourées de princes qui en ont beaucoup. Les inconvénients attachés à un gouvernement si mixte et si compliqué, dans une si grande étendue de pays, ont subsisté; mais l’État aussi. La multiplicité des souverainetés sert à tenir la balance, jusqu’à ce qu’il se forme dans le sein de l’Allemagne une puissance assez grande pour engloutir les autres. Ce vaste pays, après la paix de Westphalie, répara insensiblement ses pertes: les campagnes furent cultivées, les villes rebâties; ce furent là les plus grands événements des années suivantes dans un corps percé et déchiré de toutes parts, qui se rétablissait des blessures que lui-même s’était faites pendant trente années. Quand on dit que l’Allemagne fut libre alors, il faut l’entendre des princes et des villes impériales; car pour les villes médiates, elles sont sujettes des grands vassaux auxquels elles appartiennent; et les habitants des campagnes forment un état mitoyen entre l’esclave et le sujet, mais plus approchant de l’esclave, surtout en Souabe et en Bohême. La Hongrie était comme l’Allemagne, respirant à peine après ses guerres intestines et les invasions si fréquentes des Turcs, ayant besoin d’être défendue, repeuplée, policée, mais toujours jalouse de son droit d’élire son souverain, et de conserver sous lui ses privilèges. Quand Ferdinand III fit élire, en 1654, son fils Léopold, âgé de dix-sept ans(51), roi de Hongrie, ou fit signer à Sa Sérénité (car le mot de majesté n’était pas donné par les Hongrois à qui n’était pas empereur ou roi des Romains), on lui fit signer, dis-je, une capitulation aussi restreignante que celle des empereurs: mais les seigneurs hongrois n’étaient pas aussi puissants que les princes d’Allemagne. Ils n’avaient point les Français et les Suédois pour garants de leurs privilèges; ils étaient plutôt opprimés que soutenus par les Ottomans: c’est pourquoi la Hongrie a été enfin entièrement soumise de nos jours, après de nouvelles guerres intestines. L’empereur, après la paix de Westphalie, se trouva paisible possesseur de la Bohême, devenue son patrimoine; de la Hongrie, qu’il regardait aussi comme un héritage, mais que les Hongrois regardaient comme un royaume électif; et de toutes ses provinces jusqu’à l’extrémité du Tyrol. Il ne possédait aucun terrain en Italie. Le nom de saint-empire romain subsistait toujours. Il était difficile de définir ce que c’était que l’Allemagne, et ce que c’était que cet empire. Charles-Quint avait bien prévu que si son fils Philippe II n’était pas sur le trône impérial, si la même tête ne portait pas les couronnes d’Espagne, d’Allemagne, de Naples, de Milan, il ne resterait guère que ce nom d’empire. En effet, quand le grand fief de Milan fut, aussi bien que Naples, entre les mains de la branche espagnole, cette branche se trouva à la fois vassale titulaire de l’empire et du pape, en protégeant l’un, et en donnant des lois à l’autre. La Toscane, les principales villes d’Italie, s’affermirent dans leur ancienne dépendance des empereurs. Un césar qui n’avait pas en Italie un seul domaine, et qui n’était en Allemagne que le chef d’une république de princes et de villes, ne pouvait pas ordonner comme un Charlemagne et un Othon. On voit, dans tout le cours de cette histoire, deux grands desseins soutenus pendant huit cents années; celui des papes d’empêcher les empereurs de régner dans Rome, et celui des seigneurs allemands de conserver et d’augmenter leurs privilèges. Ce fut dans cet état que Ferdinand III laissa l’empire à sa mort en 1657, pendant que la maison d’Autriche espagnole soutenait encore contre la France cette longue guerre qui finit par le traité des Pyrénées, et par le mariage de l’infante Marie-Thérèse avec Louis XIV. Tous ces événements sont si récents, si connus, écrits par tant d’historiens, qu’on ne répétera pas ici ce qu’on trouve partout ailleurs. On finira par se retracer une idée générale de l’empire depuis ce temps jusqu’à nos jours. ÉTAT
DE L’EMPIRE SOUS LÉOPOLD Ier,
On peut d’abord considérer qu’après la mort de Ferdinand III l’empire fut prêt de sortir de la maison d’Autriche, mais que les électeurs se crurent enfin obligés de choisir en 1658 Léopold-Ignace, fils de Ferdinand III. Il n’avait que dix-huit ans: mais le bien de l’État le voisinage des Turcs, les jalousies particulières, contribuèrent à l’élection d’un prince dont la maison était assez puissante pour soutenir l’Allemagne, et pas assez pour l’asservir. On avait autrefois élu Rodolphe de Habsbourg, parce qu’il n’avait presque point de domaine: l’empire était continué à sa race, parce qu’elle en avait beaucoup. Les Turcs, toujours maîtres de Bude, les Français possesseurs de l’Alsace, les Suédois de la Poméranie et de Brême, rendaient nécessaire cette élection: tant l’idée de l’équilibre est naturelle chez les hommes! Dix empereurs de suite dans la maison de Léopold étaient encore, en sa faveur, autant de sollicitations qui sont toujours écoutées, quand on ne croit point la liberté publique en danger. C’est ainsi que le trône, toujours électif en Pologne, fut toujours héréditaire dans la race des Jagellons. L’Italie ne pouvait être un objet pour le ministère de Léopold; il n’était plus question de demander une couronne à Rome, encore moins de faire sentir ses droits de suzerain à la branche d’Autriche qui avait Naples et Milan. Mais la France, la Suède, la Turquie, occupèrent toujours les Allemands sous ce règne: ces trois puissances furent, l’une après l’autre, ou contenues, ou repoussées, ou vaincues, sans que Léopold tirât l’épée. Ce prince, le moins guerrier de son temps, attaqua toujours Louis XIV dans les temps les plus florissants de la France; d’abord après l’invasion de la Hollande, lorsqu’il donna aux Provinces-Unies un secours qu’il n’avait pas donné à sa propre maison dans l’invasion de la Flandre; ensuite quelques années après la paix de Nimègue, lorsqu’il fit cette fameuse ligue d’Augsbourg contre Louis XIV; enfin, à l’avènement étonnant du petit-fils du roi de France au trône d’Espagne. Léopold sut dans toutes ces guerres intéresser le corps de l’Allemagne, et les faire déclarer ce qu’on appelle guerres de l’empire. La première fut assez malheureuse, et l’empereur reçut la loi à la paix de Nimègue. L’intérieur de l’Allemagne ne fut pas saccagé par ces guerres, comme il l’avait été dans celle de trente ans; mais les frontières du côté du Rhin furent maltraitées. Louis XIV eut toujours la supériorité; cela ne pouvait arriver autrement: des ministres habiles, de très grands généraux, un royaume dont toutes les parties étaient réunies, et toutes les places fortifiées, des armées disciplinées, une artillerie formidable, d’excellents ingénieurs, devaient nécessairement l’emporter sur un pays à qui tout cela manquait. Il est même surprenant que la France ne remportât pas de plus grands avantages contre des armées levées à la hâte, souvent mal payées et mal pourvues, et surtout contre des corps de troupes commandés par des princes qui s’accordaient peu, et qui avaient des intérêts différents. La France, dans cette guerre terminée par la paix de Nimègue, triompha par la supériorité de son gouvernement, de l’Allemagne, de l’Espagne, de la Hollande réunies, mais mal réunies. La fortune fut moins inégale dans la seconde guerre, produite par la ligue d’Augsbourg. Louis XIV eut alors contre lui l’Angleterre jointe à l’Allemagne et à l’Espagne. Le duc de Savoie entra dans la ligue. La Suède, si longtemps alliée de la France, l’abandonna, et fournit même des troupes contre elle en qualité de membre de l’empire. Cependant tout ce que tant d’alliés purent faire, ce fut de se défendre. On ne put même, à la paix de Rysvick, arracher Strasbourg à Louis XIV. La troisième guerre fut la plus heureuse pour Léopold et pour l’Allemagne, quand le roi de France était plus puissant que jamais, quand il gouvernait l’Espagne sous le nom de son petit-fils, qu’il avait pour lui tous les Pays-Bas espagnols et la Bavière, que ses armées étaient au milieu de l’Italie et de l’Allemagne. La mémorable bataille d’Hochstedt changea tout. Léopold mourut l’année suivante, en 1705, avec l’idée que la France serait bientôt accablée, et que l’Alsace serait réunie à l’Allemagne. Ce qui servit le mieux Léopold dans tout le cours de son règne, ce fut la grandeur même de Louis XIV. Cette grandeur se produisit avec tant de faste, avec tant de fierté, qu’elle irrita tous ses voisins, surtout les Anglais, plus qu’elle ne les intimida. On lui imputait l’idée de la monarchie universelle: mais si Léopold avait eu la succession de l’Autriche espagnole, comme il fut longtemps vraisemblable qu’il l’aurait, alors c’était cet empereur qui, maître absolu de la Hongrie dont les bornes étaient reculées, devenu presque tout-puissant en Allemagne, possédant l’Espagne, le domaine direct de la moitié de l’Italie, souverain de la moitié du Nouveau-Monde, et en état de faire valoir les droits ou les prétentions de l’empire, se serait vu en effet assez près de cette monarchie universelle. On affecta de la craindre dans Louis XIV, lorsqu’il voulut, après la paix de Nimègue, faire dépendre des Trois-Évêchés quelques terres qui relevaient de l’empire; et on ne la craignit ni dans Léopold ni dans ses enfants, lorsqu’ils furent près de dominer sur l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie. Louis XIV, en effarouchant trop ses voisins, fit plus de bien à la maison d’Autriche qu’il ne lui avait fait de mal par sa puissance. Dans les guerres que Léopold fit de son cabinet à Louis XIV, il ne risqua jamais rien. L’Allemagne et ses alliés portaient tout le fardeau, et défendaient ses pays héréditaires. Mais, du côté de la Hongrie et des Turcs, il n’y eut que du trouble et du danger. Les Hongrois étaient les restes d’une nation nombreuse, échappés aux guerres civiles et au sabre des Ottomans; ils labouraient, les armes à la main, des campagnes arrosées du sang de leurs pères. Les seigneurs de ces cantons malheureux voulaient à la fois défendre leurs privilèges contre l’autorité de leur roi, et leur liberté contre le Turc, qui protégeait la Hongrie et la dévastait. Le Turc faisait précisément en Hongrie ce que les Suédois et les Français avaient fait en Allemagne; mais il fut plus dangereux et les Hongrois furent plus malheureux que les Allemands. Cent mille Turcs marchent jusqu’à Neuhausel en 1663. Il est vrai qu’ils sont vaincus l’année d’après à Saint-Gothard, sur le Raab, par le fameux Montécuculli. On vante beaucoup cette victoire, mais certainement elle ne fut pas décisive. Quel fruit d’une victoire qu’une trêve honteuse, par laquelle on cède au sultan la Transylvanie avec tout le terrain de Neuhausel, et on rase jusqu’aux fondements des citadelles voisines! Le Turc donna ou plutôt confirma la Transylvanie à Abaffi, et dévasta toujours la Hongrie, malgré la trêve. Léopold n’avait alors d’enfant que l’archiduchesse, qui fut depuis électrice de Bavière. Les seigneurs hongrois songent à se donner un roi de leur nation, en cas que Léopold meure. Leurs projets, leur fermeté à soutenir leurs droits, et enfin leurs complots, coûtent la tête à Serini, à Frangipani, à Nadasti, à Tattembach. Les Impériaux s’emparent des châteaux de tous les amis de ces infortunés. On supprime les dignités de palatin de Hongrie, de juge du royaume, de ban de Croatie; et le pillage est exercé avec les formes de la justice. Cet excès de sévérité produit d’abord la consternation, et ensuite le désespoir. Émerick Tékéli se met à la tête des mécontents: tout est en combustion dans la haute Hongrie. Tékéli traite avec la Porte. Alors la cour de Vienne ménage les esprits irrités. Elle rétablit la charge de palatin; elle confirme tous les privilèges pour lesquels on combattait; elle promet de rendre les biens confisqués; mais cette condescendance, qui vient après tant de duretés, ne paraît qu’un piège. Tékéli croit plus gagner à la cour ottomane qu’à celle de Vienne. Il est fait prince de Hongrie par les Turcs, moyennant un tribut de quarante mille sequins. Déjà, en 1682, Tékéli, aidé des troupes du bacha de Bude, ravageait la Silésie; et ce bacha prenait Tokai et Éperies, tandis que le sultan Mahomet IV préparait l’armement le plus formidable que jamais l’empire Ottoman ait destiné contre les chrétiens. Si les Turcs eussent pris ce parti avant la paix de Nimègue, on ne voit pas ce que l’empereur eût pu leur opposer; car après la paix de Nimègue même il opposait peu de forces. Le grand vizir Kara Mustapha traverse la Hongrie avec deux cent cinquante mille hommes d’infanterie, trente mille spahis, une artillerie, un bagage proportionné à cette multitude. Il pousse le duc de Lorraine Charles V devant lui. Il met le siège sans résistance devant Vienne. Ce siège de Vienne doit fixer les regards de la postérité. La ville était devenue, sous dix empereurs consécutifs de la maison d’Autriche, la capitale de l’empire romain en quelque sorte; mais elle n’était ni forte ni grande. Cette capitale prise, il n’y avait, jusqu’au Rhin, aucune place capable de résistance. Vienne et ses faubourgs contenaient environ cent mille citoyens, dont les deux tiers habitaient ces faubourgs sans défense. Kara Mustapha s’avançait sur la droite du Danube, suivi de trois cent trente mille hommes en comptant tout ce qui servait à cet armement formidable. On a prétendu que le dessein de ce grand vizir était de prendre Vienne pour lui-même, et d’en faire la capitale d’un nouveau royaume indépendant de son maître. Tékéli, avec ses mécontents de Hongrie, était vers l’autre rive du Danube. Toute la Hongrie était perdue, et Vienne menacée de tous côtés. Le duc Charles de Lorraine n’avait qu’environ vingt-quatre mille combattants à opposer aux Turcs, qui précipitaient leur marche. Un petit combat à Pétronel, non loin de Vienne, venait encore de diminuer la faible armée de ce prince. Le 7 juillet, l’empereur Léopold, l’impératrice sa belle-mère, l’impératrice sa femme, les archiducs, les archiduchesses, toute leur maison, abandonnent Vienne et se retirent à Lintz. Les deux tiers des habitants suivent la cour en désordre. On ne voit que des fugitifs, des équipages, des chariots chargés de meubles: et les derniers tombèrent entre les mains des Tartares. La retraite de l’empereur ne porte à Lintz que la terreur et la désolation. La cour ne s’y croit pas en sûreté. On se réfugie de Lintz à Passau. La consternation en augmente dans Vienne: il faut brûler les faubourgs, les maisons de plaisance, fortifier en hâte le corps de la place, y faire entrer des munitions de guerre et de bouche. On ne s’était préparé à rien, et les Turcs allaient ouvrir la tranchée. Elle fut en effet ouverte le 16 juillet au faubourg Saint-Ulric, à cinquante pas de la contrescarpe. Le comte de Staremberg, gouverneur de la ville, avait une garnison dont le fonds était de seize mille hommes, mais qui n’en composait pas en effet plus de huit mille. On arma les bourgeois qui étaient restés dans Vienne; on arma jusqu’à l’université. Les professeurs, les écoliers, montèrent la garde, et ils eurent un médecin pour major. Pour comble de disgrâce, l’argent manquait, et on eut de la peine à ramasser cent mille risdales. Le duc de Lorraine avait en vain tenté de conserver une communication de sa petite armée avec la ville; mais il n’avait pu que protéger la retraite de l’empereur. Forcé enfin de se retirer par les ponts qu’il avait jetés sur le Danube, il était loin au septentrion de la ville, tandis que les Turcs, qui l’environnaient, avançaient leurs tranchées au midi. Il faisait tête aux Hongrois de Tékéli, et défendait la Moravie; mais la Moravie allait tomber avec Vienne au pouvoir des Ottomans. L’empereur pressait les secours de Bavière, de Saxe, et des cercles, et surtout celui du roi de Pologne, Jean Sobieski, prince longtemps la terreur des Turcs, tandis qu’il avait été général de la couronne, et qui devait son trône à ses victoires; mais ces secours ne pouvaient arriver que lentement. On était déjà au mois de septembre, et il y avait enfin une brèche de six toises au corps de la place. La ville paraissait absolument sans ressource. Elle devait tomber sous les Turcs plus aisément que Constantinople; mais ce n’était pas un Mahomet II qui l’assiégeait. Le mépris brutal du grand vizir pour les chrétiens, son inactivité, sa mollesse, firent languir le siège. Son parc, c’est-à-dire l’enclos de ses tentes, était aussi grand que la ville assiégée. Il y avait des bains, des jardins, des fontaines; on y voyait partout l’excès du luxe, avant-coureur de la ruine. Enfin, Jean Sobieski ayant passé le Danube quelques lieues au-dessus de Vienne, les troupes de Saxe, de Bavière, et des cercles, étant arrivées, on fit, du haut de la montagne de Calemberg, des signaux aux assiégés. Tout commençait à leur manquer, et il ne leur restait plus que leur courage. Les armées impériale et polonaise descendirent du haut de cette montagne de Calemberg, dont le grand vizir avait négligé de s’emparer; elles s’y étendirent en formant un vaste amphithéâtre. Le roi de Pologne occupait la droite, à la tête d’environ douze mille gendarmes, et de trois à quatre mille hommes de pied. Le prince Alexandre son fils était auprès de lui. L’infanterie de l’empereur et de l’électeur de Saxe marchait à la gauche. Le duc Charles de Lorraine commandait les Impériaux. Les troupes de Bavière montaient à dix mille hommes, celles de Saxe à peu près au même nombre. Jamais on ne vit plus de grands princes que dans cette journée. L’électeur de Saxe, Jean-George III, était à la tête de ses Saxons. Les Bavarois n’étaient point conduits par l’électeur Marie-Emmanuel(52), leur duc. Ce jeune prince voulut servir comme volontaire auprès du duc de Lorraine. Il avait reçu de l’empereur une épée enrichie de diamants: et lorsque Léopold revint dans Vienne, après sa délivrance, le jeune électeur, le saluant avec cette même épée, lui fit voir à quel usage il employait ses présents. C’est le même électeur qui fut mis depuis au ban de l’empire. Le prince de Saxe-Lauembourg, de l’ancienne et malheureuse maison d’Ascanie, menait la cavalerie impériale; le prince Herman de Bade, l’infanterie; les troupes de Franconie, au nombre d’environ sept mille, marchaient sous le prince de Valdeck. On distinguait parmi les volontaires trois princes de la maison d’Anhalt, deux de Hanovre, trois de la maison de Saxe, deux de Neubourg, deux de Wirtemberg, tandis qu’un troisième se signalait dans la ville, deux de Holstein, un prince de Hesse-Cassel, un prince de Hohenzollern: il n’y manquait que l’empereur. Cette armée montait à soixante et quatre mille combattants. Celle du grand vizir était supérieure de plus du double; ainsi cette bataille peut être comptée parmi celles qui font voir que le petit nombre l’a presque toujours emporté sur le grand, peut-être parce qu’il y a trop de confusion dans les armées immenses, et plus d’ordre dans les autres. Ce fut le 12 septembre que se donna cette bataille, si c’en est une, et que Vienne fut délivrée. Le grand vizir laissa vingt mille hommes dans les tranchées, et fit donner un assaut à la place, dans le temps même qu’il marchait contre l’armée chrétienne. Ce dernier assaut pouvait réussir contre des assiégés qui commençaient à manquer de poudre, et dont les canons étaient démontés; mais la vue du secours ranima leurs forces. Cependant, le roi de Pologne, ayant harangué ses troupes de rang en rang, marchait d’un côté contre l’armée ottomane, et le duc de Lorraine de l’autre. Jamais journée ne fut moins meurtrière et plus décisive. Deux postes pris sur les Turcs décidèrent de la victoire. Les chrétiens ne perdirent pas plus de deux cents hommes. Les Ottomans en perdirent à peine mille: c’était sur la fin du jour. La terreur se mit pendant la nuit dans le camp du vizir. Il se retira précipitamment avec toute son armée. Cet aveuglement, qui succédait à une longue sécurité, fut si prodigieux, qu’ils abandonnèrent leurs tentes, leurs bagages, et jusqu’au grand étendard de Mahomet. Il n’y eut, dans cette grande journée, de faute comparable à celle du vizir, que celle de ne le point poursuivre. Le roi de Pologne envoya l’étendard de Mahomet au pape. Les Allemands et les Polonais s’enrichirent des dépouilles des Turcs. Le roi de Pologne écrivit à la reine sa femme, qui était une Française, fille du marquis d’Arquien, que le grand vizir l’avait fait son héritier, et qu’il avait trouvé dans ses tentes la valeur de plusieurs millions de ducats. On connaît assez cette lettre dans laquelle il lui dit: « Vous ne direz pas de moi ce que disent les femmes tartares quand elles voient rentrer leurs maris les mains vides: « Vous n’êtes pas un homme, puisque vous revenez sans butin. » Le lendemain 13 septembre, le roi Jean Sobieski fit chanter le Te Deum dans la cathédrale, et l’entonna lui-même. Cette cérémonie fut suivie d’un sermon dont le prédicateur prit pour texte: « Il fut un homme envoyé de Dieu, nommé Jean. » Toute la ville s’empressait de venir rendre grâce à ce roi, et de baiser les mains de son libérateur, comme il le raconte lui-même. L’empereur arriva le 14, au milieu des acclamations qui n’étaient pas pour lui. Il vit le roi de Pologne hors des murs, et il y eut de la difficulté pour le cérémonial, dans un temps où la reconnaissance devait l’emporter sur les formalités. Cette gloire et ce bonheur de Jean Sobieski furent bientôt sur le point d’être éclipsés par un désastre qu’on ne devait pas attendre après une victoire si facile. Il s’agissait de soumettre la Hongrie et de marcher a Gran, qui est la même ville que Strigonie. Pour aller à Gran, il fallait passer par Barkan, où un bacha avait un corps de troupes assez considérable. Le roi de Pologne s’avançait de ce côté avec ses gendarmes, et ne voulut point attendre le duc de Lorraine qui le suivait. Les Turcs tombent, auprès de Barkan, sur les troupes polonaises, les chargent en flanc, leur tuent deux mille hommes; le vainqueur des Ottomans est obligé de fuir; il est poursuivi, il échappe à peine en laissant son manteau à un Turc qui l’avait déjà joint. Le duc Charles arriva enfin au secours des Polonais, et après avoir eu la gloire de seconder Jean Sobieski dans la délivrance de Vienne, il eut celle de le délivrer lui-même. Bientôt la Hongrie, des deux côtés du Danube jusqu’à Strigonie, retombe sous le pouvoir de l’empereur. On prend Strigonie: elle avait appartenu aux Turcs près de cent cinquante années; enfin on tente deux fois le siège de Bude, et on le prend d’assaut en 1686: ce ne fut depuis qu’un enchaînement de victoires. Le duc de Lorraine défait, avec l’électeur de Bavière, les Ottomans dans les mêmes plaines de Mohatz, où Louis II, roi de Hongrie, avait péri, lorsqu’en 1526 Soliman II, vainqueur des chrétiens, couvrit ces plaines de vingt-cinq mille morts. Les divisions, les séditions de Constantinople, les révoltes des armées ottomanes combattaient encore pour l’heureux et tranquille Léopold. Le soulèvement des janissaires, la déposition de Mahomet IV, l’imbécile Soliman III placé sur le trône après une prison de quarante années, les troupes ottomanes mal payées, découragées, fuyant devant un petit nombre d’Allemands, tout favorisa Léopold. Un empereur guerrier, secondé des Polonais victorieux, eût pu aller assiéger Constantinople après avoir été sur le point de perdre Vienne. Léopold jugea plus à propos de se venger sur les Hongrois de la crainte que les Turcs lui avaient donnée. Ses ministres prétendaient qu’on ne pouvait contenir la puissance ottomane, si la Hongrie n’était pas réunie sous un pouvoir absolu. Cependant on avait chassé les Turcs devant Vienne avec les troupes de Saxe, de Bavière, de Lorraine, et des autres princes allemands qui n’étaient pas sous un joug despotique; on avait surtout vaincu avec les secours des Polonais alliés. Les Hongrois auraient donc pu servir l’empereur comme les Allemands le servaient, en demeurant libres comme les Allemands; mais il y avait trop de factions en Hongrie; les Turcs n’étaient pas hommes à faire des traités de Westphalie en faveur de ce royaume, et n’étaient alors en état ni d’opprimer les Hongrois ni de les secourir. Il n’y eut d’autre congrès entre les mécontents de Hongrie et l’empereur qu’un échafaud; on l’éleva dans la place publique d’Éperies au mois de mars 1687, et il y resta jusqu’à la fin de l’année. Les bourreaux furent lassés à immoler les victimes qu’on leur abandonnait sans beaucoup de choix, si l’on en croit plusieurs historiens contemporains. Il n’y a point d’exemple, dans l’antiquité, d’un massacre si long et si terrible: il y a eu des sévérités égales, mais aucune n’a duré si longtemps. L’humanité ne frémit pas du nombre d’hommes qui périssent dans tant de batailles: on y est accoutumé; ils meurent les armes à la main et vengés; mais voir pendant neuf mois ses compatriotes traînés juridiquement à une boucherie toujours ouverte, c’était un spectacle qui soulevait la nature, et dont l’atrocité remplit encore aujourd’hui les esprits d’horreur. Ce qu’il y a de plus affreux pour les peuples, c’est que quelquefois ces cruautés réussissent, et le succès encourage à traiter les hommes comme des bêtes farouches. La Hongrie fut soumise, le Turc deux fois repoussé, la Transylvanie conquise, occupée par les Impériaux. Enfin, tandis que l’échafaud d’Éperies subsistait encore, on convoqua les principaux de la noblesse de Hongrie à Vienne, qui déclarèrent au nom de la nation la couronne héréditaire; ensuite les états assemblés à Presbourg en portèrent le décret, et on couronna Joseph, à l’âge de neuf ans, roi héréditaire de Hongrie. Léopold alors fut le plus puissant empereur depuis Charles-Quint; un concours de circonstances heureuses le met en état de soutenir à la fois la guerre contre la France jusqu’à la paix de Rysvick, et contre la Turquie jusqu’à la paix de Carlovitz, conclue en 1699. Ces deux paix lui furent avantageuses; il négocia avec Louis XIV, à Ryswick, sur un pied d’égalité qu’on n’attendait pas après la paix de Nimègue; et il traita avec le Turc en vainqueur. Ces succès donnèrent à Léopold, dans les diètes d’Allemagne, une supériorité qui n’ôta pas la liberté des suffrages, mais qui les rendit toujours dépendants de l’empereur. Ce fut encore sous ce règne que Allemagne renoua la chaîne dont elle tenait autrefois l’Italie: car dans la guerre terminée à Rysvick, lorsque Léopold, ligué avec le duc de Savoie, ainsi qu’avec tant de princes contre la France, envoya des troupes vers le Pô, il exigea des contributions de tout ce qui n’appartenait pas à l’Espagne. Les États de Toscane, de Venise en terre ferme, de Gênes, du pape même, payèrent plus de trois cent mille pistoles. Quand il fallut, au commencement du siècle, disputer les provinces de la monarchie d’Espagne au petit-fils de Louis XIV, Léopold exerça l’autorité impériale, en proscrivant le duc de Mantoue, en donnant le Montferrat mantouan au duc de Savoie. Ce fut encore en qualité d’empereur romain qu’il donna le titre de roi à l’électeur de Brandebourg(53): car les nations ne sont pas convenues que le roi d’Allemagne fasse des rois; mais un ancien usage a voulu que des princes reçussent le titre de roi de celui que ce même usage appelait le successeur des césars. Ainsi le chef de l’Allemagne, ayant ce nom, donnait des noms; et Léopold fit un roi sans consulter les trois collèges. Mais quand il créa un neuvième électorat(54) en faveur du duc de Hanovre, il créa cette dignité allemande avec le suffrage de quatre électeurs, en qualité de chef de l’Allemagne; encore ne put-il le faire admettre dans le collège des électeurs, où le duc de Hanovre n’obtint séance qu’après la mort de Léopold. Il est vrai que dans toutes les capitulations on appelle l’Allemagne l’empire; mais c’est un abus des mots autorisé dès longtemps. Les empereurs jurent dans leurs capitulations de ne faire entrer aucunes troupes dans l’empire sans le consentement des électeurs, princes et États: mais il est clair qu’ils entendent alors par ce mot empire, l’Allemagne, et non Milan et Mantoue; car l’empereur envoie des troupes à Milan sans consulter personne. L’Allemagne est appelée l’empire, comme siège de l’empire romain: étrange révolution dont Auguste ne se doutait pas. Un seigneur italien s’adresse sans difficulté à la diète de Ratisbonne; il s’adresse aux électeurs de Saxe, de Bavière et du Palatinat, pendant la vacance du trône; il en obtient des titres et des terres quand personne ne s’y oppose. Le pape, à la vérité, ne demande point à la diète la confirmation de son élection; mais le duc de Mantoue lui présenta requête quand Léopold l’eut mis au ban de l’empire en 1700. Cet empire est donc le droit du plus fort, le droit de l’opinion, fondé sur les heureuses incursions que Charlemagne et Othon le Grand firent dans l’Italie. La diète de Ratisbonne est devenue perpétuelle sous ce même Léopold depuis 1664: il semble qu’elle devrait en avoir plus de puissance, mais c’est précisément ce qui l’a énervée. Les princes qui composaient autrefois ces célèbres assemblées, n’y viennent pas plus que les électeurs n’assistent au sacre. Ils ont à la diète des députés; et tel député agit pour deux ou trois princes. Les grandes affaires, ou ne s’y traitent plus, ou languissent; et l’Allemagne est en secret divisée sous l’apparence de l’union. DE L’ALLEMAGNE DU TEMPS DE JOSEPH Ier(55) ET DE CHARLES VI(56). L’empereur Joseph Ier avait été élu roi des Romains, à l’âge de douze ans, par tous les électeurs, en 1690, preuve évidente de l’autorité de Léopold, son père; preuve de la sécurité où les électeurs étaient sur tous leurs droits, qu’ils n’auraient pas voulu sacrifier; preuve du concert de tous les États d’Allemagne avec son chef, que la puissance de Louis XIV réunissait plus que jamais. Il signa dans sa capitulation qu’il observerait les traités de Westphalie, excepté dans ce qui concernait l’avantage de la France. Le règne de Joseph Ier fut encore plus heureux que celui de Léopold; l’argent des Anglais et des Hollandais, les victoires du prince Eugène et du duc de Marlborough, le rendirent partout victorieux, et ce bonheur le rendit presque absolu. Il commença en 1706 par mettre de son autorité au ban de l’empire les électeurs de Bavière et de Cologne, partisans de la France, et s’empara de leurs États. Voici la sentence que porta la chambre impériale de Vienne au nom de l’empereur, malgré les lois de l’empire. « Nous déclarons que Maximilien, jusqu’à présent électeur et duc de Bavière.... a encouru de fait le ban et le reban de nous et du saint-empire romain, ainsi que toutes les peines qui sont attachées de droit et par l’usage à de semblables déclarations et publications, ou qui en sont la conséquence: Nous le déposons, le déclarons, et dénonçons déposé, privé, et déchu des grâces, privilèges, droits régaliens, dignités, titres, scels, propriétés, expectatives, États, possessions, vassaux, et sujets, quels qu’ils soient, qu’il tient de nous et de l’empire: Nous abandonnons aussi le corps dudit Maximilien, ci-devant électeur de Bavière, à tous et à un chacun, de manière qu’étant privé, de notre part et de celle de l’empire, de toute paix et de toute protection, et ayant été mis, ou plutôt s’étant mis par son propre fait, dans un état où il ne devait avoir ni paix ni sûreté, un chacun pourra tout entreprendre contre lui, impunément et sans forfaire.... Défendons aussi à tous et à un chacun, dans l’empire, d’avoir avec lui aucun commerce; de lui donner l’hospitalité ni prêter secours ou protection, etc. » Les électeurs réclamèrent contre cet acte de despotisme; on les apaisa en leur promettant de le faire ratifier à la diète de Ratisbonne, et leur haine contre Louis XIV l’emporta sur la considération de leurs propres intérêts. Joseph le donna le haut Palatinat à la branche palatine, qui l’avait perdu sous Ferdinand II, et qui le rendit ensuite à la branche de Bavière, à la paix de Rastadt et de Bade. Il agit véritablement en empereur romain dans l’Italie: il confisqua tout le Mantouan à son profit, prit d’abord pour lui le Milanais, qu’il donna ensuite à son frère l’archiduc, mais dont il garda les places et les revenus, en démembrant de ce pays Alexandrie, Valeaza, la Loméline, en faveur du duc de Savoie, auquel il donna encore l’investiture du Montferrat pour le retenir dans ses intérêts. Il dépouilla le duc de La Mirandole, et fit présent de son État au duc de Modène. Charles-Quint n’avait pas été plus souverain en Italie. Le pape Clément XI fut aussi alarmé que l’avait été Clément VII. Joseph Ier allait lui ôter le duché de Ferrare, pour le rendre à la maison de Modène que les papes en avaient privée. Ses armées, maîtresses de Naples au nom de l’archiduc son frère, et maîtresses en son propre nom du Bolonais, du Ferrarois, d’une partie de la Romagne, menaçaient déjà Rome. C’était l’intérêt du pape qu’il y eût une balance en Italie: mais la victoire avait brisé cette balance. Ou faisait sommer tous les princes, tous les possesseurs do fiefs, de produire leurs titres. On ne donna que quinze jours au duc de Parme, qui relevait alors du saint-siège, pour faire hommage à l’empereur. On distribuait dans Rome un manifeste qui attaquait la puissance temporelle du pape, et qui annulait toutes les donations des empereurs faites sans l’intervention do l’empire. Il est vrai que, si par ce manifeste on soumettait le pape à l’empereur, on y faisait dépendre aussi les décrets impériaux du corps germanique: mais on se sert dans un temps des armes qu’on rejette dans un autre; et il ne s’agissait que de dominer en Italie à quelque titre et à quelque prix que ce fût. Tous les princes étaient consternés. On ne se serait pas attendu que trente-quatre cardinaux eussent eu alors la hardiesse et la générosité de faire ce que ni Venise, ni Florence, ni Gênes, ni Parme n’osaient entreprendre. Ils levèrent une petite armée à leurs dépens: l’un donna cent mille écus, l’autre quatre-vingt mille; celui-ci cent chevaux, cet autre cinquante fantassins; les paysans furent armés: mais tout le fruit de cette entreprise fut de se soumettre, les armes à la main, aux conditions que prescrivit Joseph. Le pape fut obligé de congédier son armée, de ne conserver que cinq mille hommes dans tout l’État ecclésiastique, de nourrir les troupes impériales, de leur abandonner Comacchio, et de reconnaître l’archiduc Charles pour roi d’Espagne. Amis et ennemis, tout ressentit le pouvoir de Joseph: il ôte en 1709, le Vigevanasc et les fiefs des Langues au duc de Savoie, et cependant ce prince n’ose quitter son parti. Joseph Ier meurt à trente-trois ans, en 1711, dans le cours de ses prospérités. Charles VI, son frère, se trouve maître de presque toute la Hongrie soumise, des États héréditaires d’Allemagne florissants, du Milanais, du Mantouan, de Naples et Sicile, de neuf provinces des Pays-Bas; et si on avait écouté, en 1709, les propositions de la France alors accablée, ce même Charles VI aurait eu encore l’Espagne et le Nouveau-Monde. C’était alors qu’il n’y aurait point eu de balance en Europe. Les Anglais, qui avaient combattu uniquement pour cette balance murmurèrent contre la reine Anne, qui la rétablit par la paix d’Utrecht, tant la haine contre Louis XIV prévalait sur les intérêts réels. Charles VI resta encore le plus puissant prince de l’Europe, après sa paix particulière de Bade et de Rastadt. Mais quoique puissant qu’il fût quand il prit possession de l’empire, le corps germanique soutint plus que jamais ses droits, il les augmenta même. La capitulation de Charles VI porte qu’aucun prince, aucun État de l’Allemagne ne pourra être mis au ban de l’empire que par un jugement des trois collèges, etc. On rappelle encore dans cette capitulation les traités de Westphalie, regardés toujours comme une loi fondamentale. L’Allemagne fut tranquille et florissante sous ce dernier empereur de la maison d’Autriche: car la guerre de 1716 contre les Turcs ne se fit que sur les frontières de l’empire ottoman, et rien ne fut plus glorieux. Le prince Eugène y accrut encore cette grande réputation qu’il s’était acquise en Italie, en Flandre, en Allemagne. La victoire de Péterwaradin, la prise de Témesvar, signalèrent la campagne de 1716, et la suivante eut des succès encore plus étonnants: car le prince Eugène, en assiégeant Belgrade se trouva lui-même assiégé dans son camp par cent cinquante mille Turcs. Il était dans la même situation où fut César au siège d’Alexie, et où le czar Pierre s’était trouvé au bord du Pruth. Il n’imita point l’empereur russe, qui mendia la paix. Il fit comme César; il battit ses nombreux ennemis, et prit la ville. Couvert de gloire, il retourna à Vienne, où l’on parlait de lui faire son procès, pour avoir hasardé l’État qu’il avait sauvé, et dont il avait reculé les bornes. Une paix avantageuse fut le fruit de ces victoires. Le système de l’Allemagne ne fut dérangé ni par cette guerre ni par cette paix qui augmentaient les États de l’empereur au contraire, la constitution germanique s’affermissait. Les disgrâces du roi de Suède, Charles XII, accrurent les domaines des électeurs de Brandebourg et de Hanovre. Le corps de l’Allemagne en devenait plus considérable. Les traités de Westphalie reçurent à la vérité une atteinte dans ces acquisitions; mais on conserva tous les droits acquis aux États de l’Allemagne par ces traités, en enlevant des provinces aux Suédois, à qui on devait en partie ces droits mêmes dont on jouissait. Les trois religions établies dans l’Allemagne s’y maintinrent paisiblement à l’ombre de leurs privilèges, et les petits différends inévitables n’y causèrent point de troubles civils. Il faut surtout observer que l’Allemagne changea entièrement de face, du temps de Léopold, de Joseph Ier et de Charles VI. Les moeurs auparavant étaient rudes, la vie dure, les beaux-arts presque ignorés, la magnificence commode inconnue, presque pas une seule ville agréablement bâtie, aucune maison d’une architecture régulière et noble, point de jardins, point de manufactures de choses précieuses et de goût. Les provinces du Nord étaient entièrement agrestes. La guerre de trente ans les avait entièrement ruinées. L’Allemagne, en soixante années de temps, a été plus différente d’elle-même qu’elle ne le fut depuis Othon jusqu’à Léopold. Charles VI fut constamment heureux jusqu’en 1734. Les célèbres victoires du prince Eugène sur les Turcs, à Témesvar et à Belgrade, avaient reculé les frontières de la Hongrie. L’empereur dominait dans l’Italie. Il y possédait le domaine direct de Naples et Sicile, du Milanais, du Mantouan. Le domaine impérial et suprême de la Toscane, de Parme et Plaisance, si longtemps contesté, lui était confirmé par l’investiture même qu’il donna de ces États à don Carlos, fils de Philippe V, qui par là devenait son vassal. Les droits de l’empire exercés en Italie par Léopold et par Joseph Ier étaient donc encore en vigueur; et certainement, si un empereur avait conservé en Italie tant d’États, tant de droits avec tant de prétentions, ce combat de sept cents années de la liberté italique contre la domination allemande pouvait aisément finir par l’asservissement. Ces prospérités eurent un terme par l’exercice même que Charles VI fit de son crédit dans l’Europe, en procurant conjointement avec la Russie le trône de Pologne à Auguste III, électeur de Saxe. Ce fut une singulière révolution que celle qui lui fit perdre pour jamais Naples et Sicile, et qui enrichit encore le roi de Sardaigne à ses dépens, pour avoir contribué à donner un roi aux Polonais. Rien ne montre mieux quelle fatalité enchaîne tous les événements, et se joue de la prévoyance des hommes. Son bonheur l’avait deux fois rendu victorieux de cent cinquante mille Turcs; et Naples et Sicile lui furent enlevés par dix mille Espagnols, en une seule campagne. Aurait-on imaginé, en 1700, que Stanislas, palatin de Posnanie, serait fait roi de Pologne par Charles XII; qu’ayant perdu la Pologne, il deviendrait duc de Lorraine, et que, pour cette raison-là même, la maison de Lorraine aurait la Toscane? si on réfléchit à tous les événements qui ont troublé et changé les États, on trouvera que presque rien n’est arrivé de ce que les peuples attendaient, et de ce que les politiques avaient préparé. Les dernières années de Charles VI furent encore plus malheureuses; il crut que le prince Eugène ayant défait les Turcs avec des armées allemandes inférieures, il les vaincrait à plus forte raison quand l’empire ottoman serait attaqué à la fois par les Allemands et par les Russes: mais il n’avait plus le prince Eugène; et tandis que les armées de la czarine Anne prenaient la Crimée, entraient dans la Valachie, et se proposaient de pénétrer à Andrinople, les Allemands furent vaincus. Une paix dommageable suivit leur défaite. Belgrade, Témesvar, Orsova, tout le pays entre le Danube et la Saxe demeura aux Ottomans; le fruit des conquêtes du prince Eugène fut perdu; et l’empereur n’eut que la ressource cruelle de mettre en prison les généraux malheureux, de faire couper la tête à des officiers qui avaient rendu des villes, et de punir ceux qui se hâtèrent de faire, suivant ses ordres, une paix nécessaire. Il mourut bientôt après. Les révolutions qui suivirent sa mort sont du ressort d’une autre histoire(57); et ces plaies, qui saignent encore, sont trop récentes pour les découvrir. Un lecteur philosophe, après avoir parcouru cette longue suite d’empereurs, pourra faire réflexion qu’il n’y a eu que Frédéric III qui ait passé soixante et quinze ans, comme parmi les rois de France il n’y a eu que le seul Louis XIV. On voit au contraire un très grand nombre de papes dont la carrière a été au delà de quatre-vingts années. Ce n’est pas qu’en général les lois de la nature accordent une vie plus longue en Italie qu’en Allemagne et en France; mais c’est qu’en général les pontifes ont mené une vie plus sobre que les rois, qu’ils commencent plus tard à régner, et qu’il y a plus de papes que d’empereurs et de rois de France. La durée des règnes de tous les empereurs qui ont passé en revue, sert à confirmer la règle qu’a donnée Newton pour réformer l’ancienne chronologie. Il veut que les générations des anciens souverains se comptent à vingt et un ans environ, l’une portant l’autre. En effet les cinquante empereurs depuis Charlemagne jusqu’à Charles VI composent une période de près de mille années; ce qui donne à chacun d’eux vingt ans de règne. On peut même réduire encore beaucoup cette règle de Newton dans les États sujets à des révolutions fréquentes. Sans remonter plus haut que l’empire romain, on trouvera environ quatre-vingt-dix règnes, depuis César jusqu’à Augustule, dans l’espace de cinq cents années. Une autre réflexion importante qui se présente, c’est que de tous ces empereurs on n’en voit presque pas un, depuis Charlemagne, dont on puisse dire qu’il a été heureux. Charles-Quint est celui dont l’éclat fait disparaître tous les autres devant lui; mais lassé des secousses continuelles de sa vie, et fatigué des tourments d’une administration si épineuse, plus encore que détrompé du néant des grandeurs, il alla cacher dans une retraite une vieillesse prématurée. Nous avons vu depuis peu un empereur(58), plein de qualités respectables, essuyer les plus violents revers de la fortune, tandis que la nature le conduisait au tombeau par des maladies cruelles au milieu de sa carrière. Cette histoire n’est donc presque autre chose qu’une vaste
scène de faiblesses, de fautes, de crimes, d’infortunes, parmi lesquelles
on voit quelques vertus et quelques succès, comme on voit des vallées
fertiles dans une longue chaîne de rochers et de précipices:
et il en est ainsi des autres histoires.
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