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ANNALES DE L’EMPIRE (SUITE)

HENRI VII,
DE LA MAISON DE LUXEMBOURG,
31e EMPEREUR.

1308. Après l’assassinat d’Albert, le trône d’Allemagne demeure vacant sept mois. On compte parmi les prétendants à ce trône le roi de France Philippe le Bel: mais il n’y a aucun monument de l’histoire de France qui en fasse la moindre mention. 

Charles de Valois, frère de ce monarque, se met sur les rangs. C’était un prince qui allait partout chercher des royaumes. Il avait reçu la couronne d’Aragon des mains du pape Martin IV, et lui avait prêté l’hommage et le serment de fidélité que les papes exigeaient des rois d’Aragon mais il n’avait plus qu’un vain titre. Boniface VIII lui avait promis de le faire roi des Romains, mais il n’avait pu tenir sa parole. 

Bertrand de Got, Gascon, archevêque de Bordeaux, élevé au pontificat de Rome par la protection de Philippe le Bel, promet cette fois la couronne impériale à ce prince. Les papes y pouvaient beaucoup alors, malgré toute leur faiblesse, parce que leur refus de reconnaître le roi des Romains élu en Allemagne était souvent un prétexte de faction et de guerres civiles. 

Ce pape Clément V fait tout le contraire de ce qu’il avait promis. Il fait presser sous main les électeurs de nommer Henri, comte de Luxembourg. 

Ce prince est le premier qui est nommé par six électeurs seulement, tous six grands officiers de la couronne: les archevêques de Mayence, Trèves et Cologne, chanceliers; le comte palatin de la maison de Bavière d’aujourd’hui, grand maître de la maison; le duc de Saxe de la maison d’Ascanie, grand écuyer; le marquis de Brandebourg de la même maison d’Ascanie, grand chambellan. 

Le roi de Bohême, grand échanson, n’y assista pas, et personne même ne le représenta. Le royaume de Bohême était alors vacant, les Bohémiens ne voulant pas reconnaître le duc de Carinthie, qu’ils avaient élu, mais auquel ils faisaient la guerre comme à un tyran. 

Ce fut le comte palatin, qui nomma, au nom de six électeurs, Henri, comte de Luxembourg, roi des Romains, futur empereur, protecteur de l’Église romaine et universelle, et défenseur des veuves et des orphelins.

1309. Henri VII commence par venger l’assassinat de l’empereur Albert. Il met l’assassin Jean, prétendu duc de Souabe, au ban de l’empire. Frédéric et Léopold d’Autriche, ses cousins, descendants comme lui de Rodolphe de Habsbourg, exécutent la sentence, et reçoivent l’investiture de ses domaines. 

Un des assassins, nommé Rodolphe de Varth, seigneur considérable, est pris; et c’est par lui que commence l’usage du supplice de la roue. Pour Jean, après avoir erré longtemps, il obtint l’absolution du pape, et se fit moine. 

L’empereur donne à son fils de Luxembourg le titre de duc, sans ériger le Luxembourg en duché. Il y avait des ducs à brevet comme on en voit aujourd’hui en France, mais c’étaient des princes. On a déjà vu que les empereurs faisaient des rois à brevet. 

L’empereur songe à établir sa maison, et fait élire son fils Jean(1) de Luxembourg roi de Bohême. Il fallut la conquérir sur le duc de Cariathie; et cela ne fut pas difficile, puisque le duc de Carinthie avait contre lui la nation. 

Tous les juifs sont chassés d’Allemagne, et une grande partie est dépouillée de ses biens. Ce peuple, consacré à l’usure depuis qu’il est connu, ayant toujours exercé ce métier à Babylone, à Alexandrie, à Rome, et dans toute l’Europe, s’était rendu partout également nécessaire et exécrable. Il n’y avait guère de villes où l’on n’accusât les juifs d’immoler un enfant le vendredi saint, et de poignarder une hostie. On fait encore, dans plusieurs villes, des processions en mémoire des hosties qu’ils ont poignardées, et qui ont jeté du sang. Ces accusations ridicules servaient à les dépouiller de leurs richesses. 

1310. L’ordre des templiers est traité plus cruellement que les Juifs; c’est un des événements les plus incompréhensibles. Des chevaliers qui faisaient voeu de combattre pour Jésus-Christ sont accusés de le renier, d’adorer une tête de cuivre, et de n’avoir, pour cérémonies secrètes de leur réception dans l’ordre, que les plus horribles débauches. Il sont condamnés au feu en France, en conséquence d’une bulle du pape Clément V, et de leurs grands biens. Le grand maître de l’ordre, Jacques de Molai, Gui, frère du dauphin d’Auvergne, et soixante et quatorze chevaliers, jurèrent en vain que l’ordre était innocent: Philippe le Bel, irrité contre eux, les fit trouver coupables. Le pape, dévoué au roi de France, les condamna; il y en eut cinquante-neuf de brûlés à Paris: on les poursuivit partout. Le pape abolit l’ordre deux ans après; mais en Allemagne, on ne fit rien contre eux; peut-être parce qu’on les persécutait trop en France. Il y a grande apparence que les débauches de quelques jeunes chevaliers avaient donné occasion de calomnier l’ordre entier. Cette Saint-Barthélemy de tant de chevaliers armés pour la défense du christianisme, jugés en France, et condamnés par un pape et par des cardinaux, est plus abominable cruauté qui ait été jamais exercée au nom de la justice. On ne trouve rien de pareil chez les peuples les plus sauvages: ils tuent dans la colère; mais les juges très incompétents des templiers les livrèrent gravement aux plus affreux supplices, sans passion comme sans raison. 

Henri VII veut rétablir l’empire en Italie. Aucun empereur n’y avait été depuis Frédéric II. 

Diète à Francfort pour établir Jean de Luxembourg, roi de Bohême, vicaire de l’empire, et pour fournir au voyage de l’empereur; ce voyage s’appelle, comme on sait, l’expédition romaine. Chaque État de l’empire se cotise pour fournir des soldats, des cavaliers, ou de l’argent. 

Les commissaires de l’empereur qui le précèdent font à Lausanne, le 11 octobre, le serment accoutumé aux commissaires du pape; serment regardé toujours par les papes comme un acte d’obéissance et un hommage, et par les empereurs comme une promesse de protection; mais les paroles en étaient favorables aux prétentions des papes. 

1311-1312. Les factions des Guelfes et des Gibelins partageaient toujours l’Italie: mais ces factions n’avaient plus le même objet qu’autrefois: elles ne combattaient plus l’une pour l’empereur, l’autre pour le pape; ce n’était plus qu’un mot de ralliement, auquel il n’y avait guère d’idée fixe attachée. C’est de quoi nous avons vu un exemple en Angleterre dans les factions des whigs et des torys. 

Le pape Clément V fuyait Rome, où il n’avait aucun pouvoir; il établissait sa cour à Lyon avec sa maîtresse la comtesse de Périgord, et amassait ce qu’il pouvait de trésors. 

Rome était dans l’anarchie d’un gouvernement populaire. Les Colonna, les Orsini, les barons romains, partageaient la ville, et c’est la cause de ce long séjour des papes au bord du Rhône; de sorte que Rome paraissait également perdue pour les papes et pour les empereurs. 

La Sicile était restée à la maison d’Aragon. Charobert, roi de Hongrie, disputait le royaume de Naples à Robert son oncle, fils de Charles II de la maison d’Anjou. 

La maison d’Este s’était établie à Ferrare. Les Vénitiens voulaient s’emparer de ce pays. 

L’ancienne ligue des villes d’Italie était bien loin de subsister; elle n avait été faite que contre les empereurs: mais depuis qu’ils ne venaient plus en Italie, ces villes ne pensaient qu’à s’agrandir aux dépens les unes des autres. 

Les Florentins et les Génois faisaient la guerre à la république de Pise. Chaque ville, d’ailleurs, était partagée en factions; Florence entre les noirs et les blancs, Milan entre les Visconti et les Turriani. 

C’est au milieu de ces troubles que Henri VII paraît enfin en Italie. Il se fait couronner roi de Lombardie à Milan. Les Guelfes cachent cette ancienne couronne de fer des rois lombards, comme si c’était à un petit cercle de fer que fût attaché le droit de régner. L’empereur fait faire une nouvelle couronne. 

Les Turriani, le propre chancelier de l’empereur, conspirent contre sa vie dans Milan. Il condamne son chancelier au feu. La plupart des villes de Lombardie, Crème, Crémone, Lodi, Brescia, lui refusent obéissance. Il les soumet par force, et il y a beaucoup de sang de répandu. 

Il marche à Rome. Robert, roi de Naples, de concert avec le pape, lui ferme les portes, en faisant marcher vers Rome Jean, prince de Morée, son frère, avec des gendarmes et de l’infanterie. 

Plusieurs villes, comme Florence, Bologne, Lucques, se joignent secrètement à Robert. Cependant le pape écrit de Lyon à l’empereur qu’il ne souhaite rien tant que son gouvernement; le roi de Naples l’assure des mêmes sentiments, et lui proteste que le prince de Morée n’est à Rome que pour y mettre l’ordre. 

Henri VII se présente à la porte de la ville Léonine, qui renferme l’église de Saint-Pierre; mais il faut qu’il l’assiège pour y entrer. Il est battu au lieu d’être couronné. Il négocie avec l’autre partie de la ville, et demande qu’on le couronne dans l’église de Saint-Jean de Latran. Les cardinaux s’y opposent, et disent que cela ne se peut sans la permission du pape. 

Le peuple de ce quartier prend le parti de l’empereur. Il est couronné en tumulte par quelques cardinaux. Alors il fait examiner par des jurisconsultes la question si le pape peut ordonner quelque chose à l’empereur, et si le royaume de Naples relève de l’empire, ou du saint-siège. Ses jurisconsultes ne manquent pas de décider en sa faveur et le pape a grand soin de faire décider le contraire par les siens. 

1313. C’est, comme on a vu, la destinée des empereurs de manquer de forces pour dominer dans Rome. Henri VII est obligé d’en sortir. Il va assiéger inutilement Florence, et cite non moins inutilement Robert, roi de Naples, à comparaître devant lui. Il met aussi vainement ce roi au ban de l’empire, comme coupable de lèse-majesté, et le bannit à perpétuité sous peine de perdre la tête. L’arrêt est du 25 avril. 

Il rend des arrêts à peu près semblables contre Florence et Lucques, et permet, par ces arrêts, d’assassiner les habitants: Venceslas en démence n’aurait pas donné de tels rescrits. 

Il fait lever des troupes en Allemagne par son frère, archevêque de Trèves. Il obtient des Génois et des Pisans cinquante galères. On conspire dans Naples en sa faveur. Il pense conquérir Naples, et ensuite Rome; mais prêt à partir, il meurt auprès de la ville de Sienne(2). L’arrêt contre les Florentins était une invitation à l’empoisonner. Un dominicain, nommé Politien de Montepuciano, qui le communiait, mêla, dit-on, du poison dans le vin consacré. Il est difficile de prouver de tels crimes. Mais les dominicains n’obtinrent du fils de Henri VII, Jean, roi de Bohême, des lettres qui les déclarent innocents, que trente ans après la morts de l’empereur. Il eût mieux valu avoir ces lettres dans le temps même qu’on commençait à les accuser de cet empoisonnement sacrilège. 

INTERRÈGNE DE QUATORZE MOIS.

Dans les dernières années de la vie de Henri VII, l’ordre teutonique s’agrandissait, et faisait des conquêtes sur les idolâtres et sur les chrétiens des bords de la mer Baltique. Ils se rendirent même maîtres de Dantzick, qu’ils cédèrent après. Ils achetèrent la contrée de Prusse nommée Poméranie d’un margrave de Brandebourg qui la possédait. 

Pendant que les chevaliers teutons devenaient des conquérants, les templiers furent détruits en Allemagne, comme ailleurs; et quoiqu’ils se soutinssent encore quelques années vers le Rhin, leur ordre fut enfin entièrement aboli. 

1314. Le pape Clément V condamne la mémoire de Henri VII, déclare que le serment que cet empereur avait fait, à son couronnement dans Rome, était un serment de fidélité, et par conséquent d’un vassal qui rend hommage. 

Il casse la sentence de Henri VII portée contre le roi de Naples, « attendu, dit-il avec raison, que le roi Robert est notre vassal. » 

Mais le pape ajoute à cette raison des clauses bien étonnantes. « Nous avons, dit-il, la supériorité sur l’empire, et nous succédons à l’empereur rendant la vacance, par le plein pouvoir que Jésus-Christ nous a donné. » Il faut avouer que Jésus-Christ, comme homme, ne se doutait pas qu’un prêtre qui se disait dans Rome successeur de Simon fût un jour de droit divin empereur pendant la vacance. 

En vertu de cette prétention, le pape établit le roi de Naples Robert, vicaire de l’empire en Italie. Ainsi les papes, qui ne craignent rien tant qu’un empereur, aident eux-mêmes à perpétuer cette dignité, en reconnaissant qu’il faut un vicaire dans l’interrègne; mais ils nomment ce vicaire pour se faire un droit de nommer un empereur. 

Les électeurs en Allemagne sont longtemps divisés. Il était déjà établi dans l’opinion des hommes que le droit de suffrage n’appartenait qu’aux grands officiers de la maison, c’est-à-dire aux trois chanceliers ecclésiastiques, et aux quatre princes séculiers. Ces officiers avaient longtemps eu la première influence. Ils déclaraient la nomination faite par la pluralité des suffrages: peu à peu ils attirèrent à eux seuls le droit d’élire. 

Cela est si vrai, que le duc de Carinthie, Henri, qui prenait le titre de roi de Bohême, disputait en cette seule qualité le droit d’électeur à Jean de Luxembourg, fils de Henri VII, qui en effet était roi de Bohême. 

Les ducs de Saxe, Jean et Rodolphe, qui avaient chacun une partie de la Saxe, prétendaient partager le droit d’élire, et être tous deux électeurs, parce qu’ils se disaient tous deux grands maréchaux. 

Le duc de Bavière, Louis, le même qui fut empereur, chef de la branche bavaroise, voulait partager avec son frère aîné Rodolphe, comte palatin, le droit de suffrage. 

Il y eut donc dix électeurs qui représentaient sept officiers, sept charges principales de l’empire. De ces dix électeurs, cinq nomment Louis, duc de Bavière, qui, ajoutant son suffrage, est ainsi élu par six voix. 

Les quatre autres choisissent Frédéric(3), duc d’Autriche, fils de l’empereur Albert; et ce duc d’Autriche ne compta point sa propre voix; ce qui prouve évidemment que l’Autriche n’avait point droit de suffrage, ne fournissant point de grand officier. 

LOUIS V, ou LOUIS DE BAVIÈRE,

32e EMPEREUR.

1315. On ne compte pour empereur que Louis de Bavière, parce qu’il passe pour avoir été élu par le plus grand nombre, mais surtout parce que son rival Frédéric le Beau fut malheureux. Frédéric est sacré à Cologne par l’archevêque du lieu; Louis, à Aix-la-Chapelle, par l’archevêque de Mayence; et cet archevêque s’attribue ce privilège, malgré l’archevêque de Cologne, métropolitain d’Aix. 

Ces deux sacres produisent nécessairement des guerres civiles; et celui-ci d’autant plus que Louis de Bavière était oncle de Frédéric son rival. Quelques cantons suisses, déjà ligués, prennent les armes pour Louis de Bavière. Ils défendaient par là leur liberté contre l’Autriche. 

Mémorable bataille de Morgarten. Si les Suisses avaient eu l’éloquence des Athéniens comme le courage, cette journée serait aussi célèbre que celle des Thermopyles. Seize cents Suisses des cantons d’Uri, de Schwitz et d’Underwald dissipent au passage des montagnes une armée formidable du duc d’Autriche. Le champ de bataille de Morgarten est le vrai berceau de leur liberté. 

1316. Jean XXII, pape à Avignon et à Lyon comme ses deux prédécesseurs, n’osant pas mettre le pied en Italie, et abandonnant Rome, déclare cependant que l’empire dépend de l’Église romaine, et cite à son tribunal les deux prétendants à l’empire. Il y a eu de plus grandes révolutions sur la terre, mais il n’y en a pas eu une plus singulière dans l’esprit humain que de voir les successeurs des Césars, créés sur les bords du Mein, soumettre les droits qu’ils n’ont point sur Rome, à un pontife de Rome créé dans Avignon; tandis que les rois d’Allemagne prétendent avoir le droit de donner les royaumes de l’Europe, que les papes prétendent nommer les empereurs et les rois, et que le peuple romain ne veut ni d’empereur ni de pape. 

1317. Il faut se représenter, dans ces temps-là, l’Italie aussi divisée que l’Allemagne. Les Guelfes et les Gibelins la déchirent toujours. Les Guelfes, à la tête desquels est le roi de Naples Robert, tiennent pour Frédéric d’Autriche. Louis a pour lui les Gibelins. Les principaux de cette faction sont les Visconti à Milan. Cette maison établissait sa puissance sur le prétexte de soutenir celle des empereurs. La France voulait déjà se mêler des affaires du Milanais, mais faiblement. 

1318. Guerre entre Éric, roi de Danemark, et Valdemar, margrave de Brandebourg. Ce margrave soutient seul cette guerre sans l’aide d’aucun prince de l’empire. Quand un État faible tient tête à un plus fort, c’est qu’il est gouverné par un homme supérieur. 

Le duc de Lawenbourg, dans cette courte querelle bientôt accommodée, est prisonnier du margrave, et se rachète pour seize mille marcs d’argent. On pourrait, par ces rançons, juger à peu près de la quantité d’espèces qui roulaient alors dans ces pays, où les princes avaient tout, et les peuples presque rien. 

1319. Les deux empereurs consentent à décider leur querelle plus importante par trente champions: usage des anciens temps que la chevalerie a renouvelé quelquefois. 

Ce combat d’homme à homme, de quinze contre quinze, fut comme celui des héros grecs et troyens. Il ne décida rien, et ne fut que le prélude de la bataille que les deux armées se livrèrent, après avoir été spectatrices du combat des trente. Louis est vainqueur dans cette bataille, mais sa victoire n’est point décisive. 

1320-1321. Philippe de Valois, neveu de Philippe le Bel, roi de France, accepte du pape Jean XXII la qualité de lieutenant général de l’Église contre les Gibelins en Italie. Philippe de Valois y va, croyant tirer quelque parti de toutes ces divisions. Les Visconti trouvent le secret de lui faire repasser les Alpes, tantôt en affamant sa petite armée, et tantôt en négociant. 

L’Italie reste partagée en Guelfes et en Gibelins, sans prendre trop parti ni pour Frédéric d’Autriche, ni pour Louis de Bavière. 

1322. Il se donne une bataille décisive entre les deux empereurs, encore assez près de Muhldorf, le 28 septembre: le duc d’Autriche est pris avec le duc Henri, son frère, et Ferri, duc de Lorraine. Dès ce jour, il n’y eut plus qu’un empereur. 

Léopold d’Autriche, frère des deux prisonniers, continue en vain la guerre. 

Jean de Luxembourg, roi de Bohême, fatigué des contradictions qu’il éprouve dans son pays, envoie son fils en France pour l’y faire élever à la cour du roi Charles le Bel. Il fait un échange de sa couronne contre le Palatinat du Rhin, avec l’empereur. Cela paraît incroyable. Le possesseur du Palatinat du Rhin était Rodolphe de Bavière, propre frère de l’empereur. Ce Rodolphe s’était jeté dans le parti de Frédéric d’Autriche contre son frère; et l’empereur Louis de Bavière, qui venait de s’emparer du Palatinat, gagne la Bohême à ce marché. 

On ne peut pas toujours en tout pays acheter et vendre des hommes comme des bêtes. Toute la noblesse de Bohême se souleva contre cet accord, le déclara nul et injurieux; et il demeura sans effet. Mais Rodolphe resta privé de son Palatinat. 

1323. Un événement plus extraordinaire encore arrive dans le Brandebourg. Le margrave de ce pays, de l’ancienne maison d’Ascanie, quitte son margraviat pour aller en pèlerinage à la terre sainte. Il laisse ses États à son frère, qui meurt vingt-quatre jours après le départ du pèlerin. Il y avait beaucoup de parents capables de succéder. L’ancienne maison de Saxe-Lawenbourg et celle d’Anhalt avaient des droits. L’empereur, pour les accorder tous, et sans attendre de nouvelles du pèlerinage du véritable possesseur, voulut approprier à sa maison les États de Brandebourg, et il en investit son fils Louis. 

L’empereur épouse en secondes noces la fille d’un comte de Hainaut et de Hollande, qui lui apporte pour dot ces deux provinces avec la Zélande et la Frise. Aucun État vers les Pays-Bas n’était regardé comme un fief masculin. Les empereurs songeaient à l’établissement de leurs maisons aussi bien qu’à l’empire. 

L’empereur, ayant vaincu son concurrent, a le pape encore à vaincre. Jean XXII, des bords du Rhône, ne laissait pas d’influer beaucoup en Italie. Il animait la faction des Guelfes contre les Gibelins. Il déclare les Visconti hérétiques; et comme l’empereur favorise les Visconti, il déclare l’empereur fauteur d’hérétiques: et, par une bulle du 9 octobre, il ordonne à Louis de Bavière de se désister dans trois mois de l’administration de l’empire, « pour avoir pris le titre de roi des Romains sans attendre que le pape ait examiné son élection. » L’empereur se contente de protester contre cette bulle, ne pouvant encore faire mieux. 

1324. Louis de Bavière soutient le reste de la guerre contre la maison d’Autriche, pendant qu’il était attaqué par le pape. 

Jean XXII, par une nouvelle bulle du 15 juillet, déclare l’empereur contumax, et le prive de tout droit à l’empire, s’il ne comparaît devant Sa Sainteté avant le 1er octobre. Louis de Bavière donne un rescrit par lequel il invite l’Église à déposer le pape, et appelle au futur concile. 

Marcile de Padoue, et Jean de Gent, franciscain, viennent offrir leur plume à l’empereur contre le pape, et prétendent prouver que le saint-père est hérétique. Il avait en effet des opinions singulières qu’il fut obligé de rétracter. 

1325. Quand on voit ainsi les papes, n’ayant pas une ville à eux, parler aux empereurs en maîtres, on devine aisément qu’ils ne font que mettre à profit les préjugés des peuples et les intérêts des princes. La maison d’Autriche avait encore un parti en Allemagne, quoique le chef fût en prison; et ce n’est qu’à la tête d’un parti qu’une bulle peut être dangereuse. 

L’Alsace et le pays Messin, par exemple, tenaient pour cette maison. L’empereur fit une alliance avec le duc de Lorraine son prisonnier, avec l’archevêque de Trèves et le comte de Bar, pour prendre Metz. Metz fut prise en effet, et paya environ quarante mille livres tournois à ses vainqueurs. 

Frédéric d’Autriche étant toujours en prison, le pape veut faire donner l’empire à Charles le Bel, roi de France. Il eût été naturel qu’un pape eût fait nommer un empereur en Italie. C’était ainsi qu’on en avait usé envers Charlemagne; mais le long usage prévalait, et il fallait que l’Allemagne fît l’élection. On gagne en faveur du roi de France quelques princes d’Allemagne, qui donnèrent rendez-vous au roi à Bar-sur-Aube. Le roi de France s’y transporte et n’y trouve que Léopold d’Autriche. 

Le roi de France retourne chez lui, affligé de sa fausse démarche. Léopold d’Autriche, sans ressource, renvoie à Louis de Bavière la lance, l’épée et la couronne de Charlemagne. L’opinion publique attachait encore à ces symboles un droit qui confirmait celui de l’élection. 

Louis de Bavière élargit enfin son prisonnier, et lui fait signer une renonciation à l’empire pour le temps de la vie de Louis. On prétend que Frédéric d’Autriche conserva toujours le titre de roi des Romains. 

1326. Léopold d’Autriche meurt(4). Il faut bien observer que, malgré les lois, l’usage constant était que les grands fiefs se partageassent encore entre les héritiers. Trente enfants auraient partagé le même État en trente parts, et auraient tous porté le même titre. Tous les agnats de Rodolphe de Habsbourg portaient le nom de ducs d’Autriche. 

Léopold avait eu pour son partage l’Alsace, la Suisse, la Souabe et le Brisgaw. Ses frères se disputent cet héritage: ils choisissent le roi de Bohême, Jean de Luxembourg, pour austrègue, c’est-à-dire pour arbitre. 

1327. Louis de Bavière va enfin en Italie se mettre à la tête des Gibelins, et le pape anime de loin les Guelfes contre lui. L’ancienne querelle de l’empire et du pontificat se renouvelle avec fureur. 

Louis marche avec une petite armée à Milan; il est accompagné d’une foule de moines franciscains. Ces moines étaient excommuniés par le pape Jean XXII, pour avoir soutenu que leur capuchon devait être plus pointu, et que leur boire et leur manger ne leur appartenaient pas en propre. 

Ces mêmes franciscains traitaient le pape d’hérétique et de damné, au sujet de son opinion sur la vision béatifique. 

L’empereur est couronné roi de Lombardie à Milan, non par l’archevêque, qui le refuse, mais par l’évêque d’Arezzo. 

Dès que ce prince se prépare à aller à Rome, la faction des Guelfes presse le pape d’y revenir. Le pape n’ose y aller, tant il craint le parti gibelin et l’empereur. 

Les Pisans offrent à l’empereur soixante mille livres pour qu’il ne passe point par leur ville dans son voyage à Rome. Louis de Bavière assiège Pise, et se fait donner au bout de trois jours trente autres mille livres pour y séjourner deux mois. Les historiens disent que ce sont des livres d’or, mais cette somme ferait six millions d’écus d’Allemagne, ce qu’il est plus aisé de coucher par écrit que de payer. 

Nouvelle bulle de Jean XXII, à Avignon, le 23 octobre: « Nous réprouvons ledit Louis comme hérétique. Nous dépouillons ledit Louis de tous ses biens meubles et immeubles, du palatinat du Rhin, de tout droit à l’empire; défendons de fournir audit Louis du blé, du linge, du vin, du bois, etc. » 

L’hérésie de l’empereur était d’aller à Rome. 

1328. Louis de Bavière est couronné dans Rome sans prêter le serment de fidélité. Le célèbre Castruccio Castracani, tyran de Lucques, créé d’abord par l’empereur comte du palais de Latran et gouverneur de Rome, le conduit à Saint-Pierre avec les quatre premiers barons romains, Colonna, Orsini, Savelli, Conti. 

Louis est sacré par un évêque de Venise, assisté d’un évêque d’Aléria, tous deux excommuniés par le pape. Il y eut peu de troubles dans Rome à ce couronnement. 

Le 18 avril l’empereur tient une assemblée générale. Il y préside revêtu du manteau impérial, la couronne en tête, et le sceptre à la main. Un moine augustin, Nicolas Fabriano, y accuse le pape, et demande « s’il y a quelqu’un qui veuille défendre le prêtre de Cahors, qui se fait nommer le pape Jean. » L’ordre des augustins devait produire un jour un homme plus dangereux pour les papes(5).

On lut ensuite la sentence par laquelle l’empereur déposait le pape. « Nous voulons, dit-il, suivre l’exemple d’Othon Ier, qui, avec le clergé et le peuple de Rome, déposa le pape Jean XII, etc. Nous déposons de l’évêché de Rome Jacques de Cahors, convaincu d’hérésie et de lèse-majesté, etc. » 

Le jeune Colonna, attaché en secret au pape, publie son opposition dans Rome, l’affiche à la porte de l’église, et s’enfuit. 

Enfin Louis prononce un arrêt de mort contre le pape, et même contre le roi de Naples, qui avait accepté du pape le vicariat de l’empire en Italie. Il les condamne tous deux à être brûlés vifs: la colère outrée va quelquefois jusqu’au ridicule. Il crée pape le 22 mai, de son autorité, Pierre Reinalucci, de la ville de Corbiero ou Corbario, dominicain, et le fait agréer par le peuple romain. Il l’investit par l’anneau, au lieu de lui baiser les pieds, et se fait de nouveau couronner par lui. 

Ce qui était arrivé à tous les empereurs depuis les Othons, arrive à Louis de Bavière. Les Romains conspirent contre lui. Le roi de Naples arrive avec des troupes aux portes de Rome. L’empereur et son pape sont obligés de s’enfuir. 

1329. L’empereur, réfugié à Pise, est forcé d’en sortir. Il retourne sans armée en Bavière avec deux franciscains qui écrivaient contre le pape, Michel de Césène et Guillaume Okam. L’antipape Pierre de Corbiero se cache de ville en ville. 

Le roi de Naples Robert fait rentrer sous la domination, ou plutôt sous la protection papale, Rome et plusieurs villes d’Italie. 

Les Visconti, toujours puissants dans Milan, et qui ne pouvaient plus être défendus par l’empereur, l’abandonnent. Ils se rangent du parti de Jean XXII, qui, toujours réfugié dans Avignon, semble donner des lois à l’Europe, et en donne en effet, quand ces lois sont exécutées par les forts contre les faibles. 

Louis de Bavière, étant à Pavie, fait un traité mémorable avec son neveu Robert, fils de l’électeur palatin Rodolphe, mort en exil en Angleterre, et tige de toute la branche palatine. Par ce traité il partage avec son neveu les terres de la maison palatine; il lui rend le Palatinat du Rhin, et le haut Palatinat, et il garde pour lui la Bavière. Il règle qu’après l’extinction d’une des deux maisons palatine et de Bavière, qui ont une souche commune, la survivante entrera en possession de toutes les terres et dignités de l’autre, et que cependant le suffrage dans les élections des empereurs appartiendra alternativement aux deux maisons. Le droit de suffrage, accordé ainsi à la maison de Bavière ne dura pas longtemps. La division que cet accord mit entre les deux maisons fut longue. 

1330. Le pape frère Pierre de Corbiero, caché dans un château d’Italie, entouré de soldats envoyés par l’archevêque de Pise; demande grâce à Jean XXII, qui lui promet la vie sauve, et trois mille florins d’or de pension pour son entretien. 

Ce pape frère Pierre va, la corde au cou, se présenter devant le pape, qui le fait enfermer dans une prison, où il mourut au bout de trois ans(6). On ne sait s’il avait stipulé ou non qu’il ne serait pas enfermé. 

Christophe, roi de Danemark, est déposé par les états du pays. Il a recours à l’empire. Les ducs de Saxe, de Mecklenbourg, et de Poméranie, sont nommés par l’empereur pour juger entre le prince et les sujets. C’était faire revivre les droits éteints de l’empire sur le Danemark. Mais Gérard, comte de Holstein, régent du royaume, ne voulut pas reconnaître cette commission. Le roi Christophe, avec les forces de ces princes et du margrave de Brandebourg, chasse le régent, et remonte sur le trône. 

Louis de Bavière veut se réconcilier avec le pape, et lui envoie une ambassade. Jean XXII, pour réponse, mande au roi de Bohême qu’il ait à faire déposer l’empereur. 

1331. Le roi de Bohême Jean, au lieu d’obéir au pape, se lie avec l’empereur, et marche en Italie avec une armée, en qualité de vicaire de l’empire. Ayant réduit quelques villes, comme Crémone, Parme, Pavie, Modène, il est tenté de les garder pour lui, et dans cette idée il s’unit secrètement avec le pape. Les Guelfes et les Gibelins alarmés se réunissent contre Jean XXII et contre Jean de Bohême. 

L’empereur, craignant un vicaire si dangereux, excite contre lui Othon d’Autriche, frère de ce même Frédéric, son rival pour l’empire tant les intérêts changent en peu de temps! 

Il suscite le marquis de Misnie, et Charobert, roi de Hongrie, et jusqu’à la Pologne. Il est donc prouvé qu’alors il pouvait bien peu par lui-même. L’empire fut rarement plus faible: mais l’Allemagne dans tous ces troubles est toujours respectée des étrangers, toujours hors d’atteinte. 

Le roi de Bohême, revenu en Allemagne, bat tous ses ennemis l’un après l’autre. Il laisse son fils Charles vicaire en Italie malgré Louis de Bavière, et pour lui il va jusqu’en Pologne. Ce roi de Bohême Jean était alors le véritable empereur par son pouvoir. 

Les Guelfes et les Gibelins, malgré leur antipathie, se lignent contre le prince Charles de Bohême en Italie. Le roi son père, vainqueur en Allemagne, passe les Alpes pour secourir son fils. Il arrive lorsque ce jeune prince vient de remporter une victoire signalée le 25 novembre, vers le Tyrol. 

Il rentre avec son fils triomphant dans Prague, et lui donne la Marche, ou marquisat, ou margraviat de Moravie, en lui faisant prêter un hommage lige. 

1332. Le pape continue d’employer la religion dans l’intrigue. Othon, duc d’Autriche, gagné par lui, quitte le parti de l’empereur; et, gagné par des moines, il soumet ses États au saint-siège. Il se déclare vassal de Rome. Quel temps où une telle action ne fut ni abhorrée ni punie! Peu de gens savent que l’Autriche a été donnée aux papes, ainsi que l’Angleterre; c’est l’effet de la superstition et de la barbare stupidité dans laquelle l’Europe était plongée. 

Ce temps était celui de l’anarchie. Le roi de Bohême se faisait craindre de l’empereur, et songeait à établir son crédit dans l’Allemagne. Lui et son fils avaient gagné des batailles en Italie, mais des batailles inutiles. Toute l’Italie était armée alors, Gibelins contre Guelfes, les uns et les autres contre les Allemands; toutes les villes s’accordaient dans leur haine contre l’Allemagne, et toutes se faisaient la guerre, au lieu de s’entendre pour briser à jamais leurs chaînes. 

Pendant ces troubles l’ordre teutonique est toujours une milice de conquérants vers la Prusse. Les Polonais leur prennent quelques villes. Ce même Jean, roi de Bohême, marche à leur secours. Il va jusqu’à Cracovie. Il apaise des troubles en Silésie. Ce prince, maître de la Bohême, de la Silésie, de la Moravie, faisait alors tout trembler. 

Strasbourg, Fribourg en Brisgaw, et Bâle, s’unissent dans ces temps le trouble contre les tyrans voisins. Plusieurs villes entrent dans cette association. Le voisinage de quatre cantons suisses, devenus libres, inspire à ces peuples des sentiments de liberté. 

Othon d’Autriche assiège Colmar. L’empereur soutient cette ville contre le duc d’Autriche. Le comte de Wirtemberg fournit des troupes à l’empereur; le roi de Bohême lui en donne. On voit de part et d’autre des armées de trente mille hommes, mais ce n’est jamais que pour une campagne. L’empereur n’est alors que comme un autre prince d’Allemagne qui a ses amis comme ses ennemis. Qu’eût-ce été, si tout eût été réuni pour subjuguer en effet toute l’Italie? 

Mais l’Allemagne n’est occupée que de ses querelles intestines. Le duc d’Autriche se raccommode avec l’empereur. La face des affaires change continuellement, et la misère des peuples continue. 

1333. On a vu Jean, roi de Bohême, combattre en Italie pour l’empereur maintenant le voici armé pour le pape. On a vu Robert, roi de Naples, défenseur du pape; il est à présent son ennemi. Ce même roi de Bohême, qui venait d’assiéger Cracovie, va en Italie, de concert avec le roi de France, pour y établir le pouvoir du pape. C’est ainsi que l’ambition promène les hommes. 

Qu’arrive-t-il? il donne bataille près de Ferrare au roi Robert de Naples, aux Visconti, aux L’Escales, princes de Vérone, réunis. Il est défait deux fois. Il retourne en Allemagne après avoir perdu ses troupes, son argent, et sa gloire. 

Troubles et guerres en Brabant au sujet de la propriété de Malines, que le duc de Brabant et le comte de Flandre se disputent. Le roi de Bohême s’en mêle encore. On s’accommode. Malines demeure à la Flandre. 

1334. Cependant l’empereur Louis de Bavière reste tranquille dans Munich, et semble ne plus prendre part à rien. 

Le pape Jean XXII, plus remuant, sollicite toujours les princes allemands à se soulever contre Louis de Bavière; et les franciscains du parti de Michel de Césène, condamnés par le pape, pressent l’empereur d’assembler un concile pour faire déclarer le pape hérétique, et pour le déposer. 

La mort devait venger l’empereur plus promptement qu’un concile. Jean XXII meurt à quatre-vingt-dix ans, le 4 décembre, dans Avignon. 

Villani prétend qu’on trouva dans son trésor la valeur de vingt-cinq millions de florins d’or, dont dix-huit millions monnayés. « Je le sais, dit Villani, de mon frère Rommone, qui était marchand du pape. » On peut dire hardiment à Villani que son frère le marchand était un grand exagérateur. Cela ferait environ deux cent millions d’écus d’Allemagne d’aujourd’hui. On eût alors, avec une pareille somme, acheté toute l’Italie, et Jean XXII n’y mit jamais le pied. Il eut beau ajouter une troisième couronne à la tiare pontificale, il n’en fut pas plus puissant. Il est vrai qu’il vendait beaucoup de bénéfices, qu’il inventa les annates, les réserves, les expectatives, qu’il mit à prix les dispenses et les absolutions. Tout cela est une ressource plus faible qu’on ne pense, et a produit beaucoup plus de scandale que d’argent; les exacteurs de pareils tributs n’en font d’ordinaire aux maîtres qu’une part fort légère. 

Ce qui est digne de remarque, c’est qu’il eut du scrupule en mourant sur la manière dont il avait dit qu’on voyait Dieu dans le ciel, et qu’il n’en eut point sur les trésors qu’il avait amassés sur la terre. 

1335. Le vieux roi Jean de Luxembourg épouse une jeune princesse de la maison de France, de la branche de Bourbon; et, par son contrat de mariage, il donne le duché de Luxembourg au fils qui naîtra de cette alliance. La plupart des clauses des contrats sont des semences de guerre. 

Voici un autre mariage qui produit une guerre dès qu’il est consommé. Le vieux roi de Bohême avait un second fils, Jean de Luxembourg, duc de Carinthie. Ce jeune prince prenait le titre de duc de Carinthie, parce que sa femme avait des prétentions sur ce duché. Cette princesse de Carinthie, qu’on appelait Marguerite ta Grande bouche, prétend que son mari Jean de Luxembourg est impuissant. Elle trouve un évêque de Freisengen qui casse son mariage sans formalités; elle se donne au marquis de Brandebourg. 

L’intérêt a autant de part que l’amour dans cet adultère. Le margrave de Brandebourg était le fils de l’empereur Louis de Bavière. Marguerite la Grande bouche apportait le Tyrol en dot, et des droits sur la Carinthie ainsi l’empereur ne fit aucune difficulté d’ôter cette princesse an prince de Bohême, et de la donner à son fils de Brandebourg. Ce mariage excite une guerre qui dure toute l’année; et après beaucoup de sang répandu, on en vient à un accommodement singulier: c’est que le jeune Jean de Luxembourg avoue que sa femme a raison de l’avoir quitté, et approuve son mariage avec le Brandebourgeois, fils de l’empereur. 

Petite guerre des Strasbourgeois contre les seigneurs des environs. Strasbourg agit en vraie république indépendante, à cela près que son évêque se mettait souvent à la tête des troupes, pour faire dépendre les citoyens de l’évêque. 

1336-1337. On commence à négocier beaucoup en Allemagne pour la fameuse guerre que le roi d’Angleterre Édouard III méditait contre Philippe de Valois. Il s’agissait de savoir à qui la France appartiendrait. 

Il est vrai que ce pays, beaucoup plus resserré qu’il ne l’est aujourd’hui, affaibli par les divisions du gouvernement féodal, et n’ayant point de grand commerce maritime, n’était pas le plus grand théâtre de l’Europe; mais c’était toujours un objet très important. 

Philippe de Valois d’un côté, et Édouard de l’autre, tâchent d’engager les princes d’Allemagne dans leur querelle; mais il paraît que l’Anglais fit mieux sa partie que le Français. Philippe de Valois a pour lui le roi de Bohême, et Édouard a tous les princes voisins de la France. Il a surtout pour lui l’empereur; il n’en obtient à la vérité que des lettres patentes, mais ces lettres patentes sont de vicaire de l’empire. Le fier Édouard consent volontiers à exercer ce vicariat, pour tâcher de faire déclarer guerre de l’empire la guerre contre la France. Ses provisions portent qu’il pourra faire battre monnaie dans toutes les terres de l’empire: rien ne prouve mieux ce respect secret qu’on avait dans toute l’Europe pour la dignité impériale. 

Pendant qu’Édouard s’appuie des forces temporelles de l’Allemagne, Philippe de Valois cherche à faire agir les forces spirituelles du pape: elles étaient alors bien peu de chose. 

Le pape Benoît XII, encore dans Avignon comme ses prédécesseurs, était dépendant du roi de France. 

Il faut savoir que l’empereur, n’ayant point été absous par le pape, demeurait toujours excommunié et privé de ses droits, dans l’opinion vulgaire de ces temps-là. 

Philippe de Valois, qui peut tout sur un pape d’Avignon, force Benoît XII à différer l’absolution de l’empereur. Ainsi l’autorité d’un prince dirige souvent le ministère pontifical, et ce ministère, à son tour, suscite quelques princes. Il y a un Henri, duc de Bavière, parent de Louis l’empereur, prenant toujours, selon l’usage, ce titre de duc sans avoir le duché, mais possédant une partie de la Bavière inférieure. Ce Henri demande pardon au pape par ses députés, d’avoir reconnu son parent empereur. Cette bassesse ne produit dans l’empire aucune des révolutions qu’on en attendait. 

1338. Le pape Benoît XII avoue que c’est Philippe de Valois, roi de France, qui l’empêche de réconcilier à l’Église l’empereur Louis. Voilà comme presque tous les papes n’ont été que les instruments d’une force étrangère. Ils ressemblaient souvent aux dieux des Indiens, à qui on demande de la pluie à genoux, et qu’on traîne dans la rivière quand on n’est pas exaucé. 

Grande assemblée des princes de l’empire à Rentz sur le Rhin. On y déclare ce qui ne devrait pas avoir besoin d’être déclaré: « que celui qui a été élu par le plus grand nombre est véritable empereur; que la confirmation du pape est absolument inutile; que le pape a encore moins le droit de déposer l’empereur; et que l’opinion contraire est un crime de lèse-majesté. » 

Cette déclaration passe en loi perpétuelle le 8 auguste à Francfort. Albert d’Autriche, surnommé d’abord le Contrefait, et qui ensuite changea ce surnom en celui de Sage, l’un des frères de ce Frédéric d’Autriche qui avait disputé l’empire, et le seul de tous ses frères par qui la race autrichienne s’est perpétuée, attaque encore en vain les Suisses. Ces peuples, qui n’avaient de bien que leur liberté, la défendent toujours avec courage. Albert est malheureux dans son entreprise, et mérite le nom de Sage en l’abandonnant. 

1339. L’empereur Louis ne pense plus qu’à rester tranquille dans Munich, pendant qu’Édouard, roi d’Angleterre, son vicaire, traîne cinquante princes de l’empire à la guerre contre Philippe de Valois, et va conquérir une partie de la France. Mais avant la fin de la campagne, tous ces princes allemands se retirent chez eux; et Édouard, assisté des Flamands, poursuit ses vues ambitieuses. 

1340. L’empereur Louis, qui s’était repenti d’avoir donné le vicariat d’Italie à un roi de Bohême guerrier et puissant, se repent d’avoir donné le vicariat d’Allemagne à un roi plus puissant et plus guerrier. L’empereur était le pensionnaire du vicaire; et le fier Anglais se conduisant en maître, et payant mal la pension, l’empereur lui ôte ce vicariat, devenu un titre inutile. 

L’empereur négocie avec Philippe de Valois. Pendant ce temps l’autorité impériale est absolument anéantie en Italie, malgré la loi perpétuelle de Francfort. 

Le pape, de son autorité privée, accorde aux deux frères Viscoti le gouvernement de Milan, qu’ils avaient sans lui, et les fait vicaires de l’Église romaine; ils avaient été auparavant vicaires impériaux. 

Le roi Jean de Bohême va à Montpellier pour se guérir, par la salubrité de l’air, d’un mal qui attaquait ses yeux. Il n’en perd pas moins la vue, et il est connu depuis sous le nom de Jean l’Aveugle. Il fait son testament, donne la Bohême et la Silésie à Charles, depuis empereur; à Jean la Moravie; à Venceslas, né de Béatrix de Bourbon, le Luxembourg et les terres qu’il a en France du chef de sa femme. 

L’empereur cependant jouit de la gloire de décider en arbitre des querelles de la maison de Danemark. Le duc de Sleswick-Holstein, par cet accommodement, renonce aux prétentions sur le royaume de Danemark: il marie sa soeur au roi Valdemar III, et reste en possession du Jutland. 

1341-1342-1343. Louis de Bavière semble ne plus penser à l’Italie, et donne des tournois dans Munich. 

Clément VI, nouveau pape, né Français et résidant à Avignon, est sollicité de revenir enfin rétablir en Italie le pontificat, et d’y achever d’anéantir l’autorité impériale. Il suit les procédures de Jean XXII contre Louis. Il sollicite l’archevêque de Trèves de faire élire en Allemagne un nouvel empereur. Il soulève en secret contre lui ce roi de Bohême Jean l’Aveugle, toujours remuant, le duc de Saxe, et Albert d’Autriche. 

L’empereur Louis, qui a toujours à craindre qu’un défaut d’absolution n’arme contre lui les princes de l’empire, flatte le pape qu’il déteste, et lui écrit « qu’il remet à la disposition de Sa Sainteté sa personne, son État, sa liberté, et ses titres. » Quelles expressions pour un empereur qui avait condamné Jean XXII à être brûlé vif! 

Les princes assemblés à Francfort sont moins complaisants, et maintiennent les droits de l’empire.

1344-1345. Jean l’Aveugle semble plus ambitieux depuis qu’il a perdu la vue. D’un côté il veut frayer le chemin de l’empire à son fils Charles; de l’autre il fait la guerre à Casimir, roi de Pologne, pour la mouvance du duché de Schweidnitz, dans la Silésie. 

C’est l’effet ordinaire de l’établissement féodal. Le duc de Schweidnitz avait fait hommage au roi de Pologne: Jean de Bohême réclame l’hommage en qualité de duc de Silésie. L’empereur soutient en secret les intérêts du Polonais; et, malgré l’empereur, la guerre finit heureusement pour la maison de Luxembourg. Le prince Charles de Luxembourg, marquis de Moravie, fils de Jean l’Aveugle, devenu veuf, épouse la nièce du duc de Schweidnitz, qui fait hommage à la Bohême; et c’est une nouvelle confirmation que la Silésie est une annexe de la couronne de Bohême. 

L’impératrice Marguerite, femme de l’empereur Louis de Bavière, et soeur de Jean de Brabant, se trouve héritière de la Hollande, de la Zélande, et de la Frise: elle recueille cette succession. L’empereur, son mari, devait en être beaucoup plus puissant: il ne l’est pourtant pas. 

En ce temps, Robert, comte palatin, fonde l’université de Heidelberg sur le modèle de celle de Paris. 

1346. Jean l’Aveugle et son fils Charles font un grand parti dans l’empire au nom du pape. 

Les factions impériale et papale troublent enfin l’Allemagne, comme les Guelfes et les Gibelins avaient troublé l’Italie. Clément VI en profite. Il publie contre Louis de Bavière une bulle le 13 avril. « Que la colère de Dieu, dit-il, et celle de saint Pierre et saint Paul, tombent sur lui dans ce monde-ci et dans l’autre; que la terre l’engloutisse tout vivant; que sa mémoire périsse; que tous les éléments lui soient contraires; que ses enfants tombent dans les mains de ses ennemis aux yeux de leur père! » 

Il n’y avait point de protocole pour ces bulles; elles dépendaient du caprice du dataire qui les expédiait. Le caprice en cette occasion est un peu violent. 

Il y avait alors deux archevêques de Mayence, l’un déposé en vain par le pape, l’autre élit à l’instigation du pape par une partie des chanoines. C’est à ce dernier que Clément VI adresse une autre bulle pour élire un empereur. 

Le roi de Bohême, Jean l’Aveugle, et son fils Charles, marquis de Moravie, qui fut depuis l’empereur Charles IV, vont à Avignon marchander l’empire avec le pape Clément VI. Charles s’engage à casser toutes les ordonnances de Louis de Bavière, à reconnaître que le comté d’Avignon appartenait de droit au saint-siège, ainsi que Ferrare et les autres terres (il entendait celles de la comtesse Mathilde), les royaumes de Sicile, de Sardaigne, et de Corse, et surtout Rome; que, si l’empereur va à Rome se faire couronner, il en sortira le même jour, qu’il n’y reviendra jamais sans une permission expresse du pape, etc. 

Après ces promesses, Clément VI recommande aux archevêques de Cologne et de Trèves, et au nouvel archevêque de Mayence, d’élire empereur le marquis de Moravie. Ces trois prélats avec Jean l’Aveugle s’assemblent à Rentz, près de Coblentz, le premier juillet. Ils élisent Charles de Luxembourg, marquis de Moravie, qu’on connaît sous le nom de Charles IV. 

Le jésuite Maimbourg assure positivement qu’il acheta le suffrage de l’archevêque de Cologne huit mille marcs d’argent; et il ajoute que le duc de Saxe, comme plus riche, « fit meilleur marché de sa voix, se contentant de deux mille marcs. » 

1. Ce que le jésuite Maimbour assure n’est rapporté que sur un ouï-dire par Cuspinien. 

2. Comment peut-on être instruit de ces marchés secrets? 

3. Voilà un beau désintéressement dans le duc de Saxe, de ne se déshonorer que pour deux mille marcs, parce qu’il est riche! c’est précisément parce qu’on est riche qu’on se vend plus cher, quand on fait tant que de se vendre. 

4. Le sens commun permet-il de croire que Charles IV ait acheté chèrement un droit très incertain et une guerre civile certaine? 

Quoique l’Allemagne fût partagée, le parti de Louis de Bavière est tellement le plus fort que le nouvel empereur et son vieux père, au lieu de soutenir leurs droits en Allemagne, vont se battre an France contre Édouard d’Angleterre pour Philippe de Valois. 

Le vieux roi Jean de Bohême est tué à la fameuse bataille de Créci, le 25 ou 26 auguste, gagnée par les Anglais. Charles s’en retourne en Bohême sans troupes et sans argent: il est le premier roi de Bohême qui se soit fait couronner par l’archevêque de Prague; et c’est pour ce couronnement que l’évêché de Prague, jusque-là suffragant de Mayence, fut érigé en archevêché. 

1347. Alors Louis de Bavière et l’antiempereur Charles se font la guerre. Charles de Luxembourg est battu partout. 

Il se passait alors une scène singulière en Italie. Nicolas Rienzi, notaire à Rome, homme éloquent, hardi et persuasif, voyant Rome abandonnée des empereurs et des papes qui n’osaient y retourner, s’était fait tribun du peuple. Il régna quelques mois(7) d’une manière absolue; mais le peuple, qui avait élevé cette idole, la détruisit. Rome depuis longtemps ne semblait plus faite tour des tribuns: mais on voit toujours cet ancien amour de la liberté qui produit des secousses et qui se débat dans ses chaînes. Rienzi s’intitulait Chevalier candidat du Saint-Esprit, sévère et clément libérateur de Rome, zélateur de l’Italie, amateur de l’univers, et tribun auguste. Ces beaux titres prouvent qu’il était un enthousiaste, et que par conséquent il pouvait séduire la vile populace, mais qu’il était indigne de commander à des hommes d’esprit. Il voulait en vain imiter Gracchus, comme Crescence avait voulu vainement imiter Brutus. 

Il est certain que Rome alors était une république, mais faible, n’ayant de l’ancienne république romaine que les factions. Son ancien nom faisait toute sa gloire. 

Il est difficile de dire s’il y eut jamais un temps plus malheureux depuis les inondations des barbares au ve siècle. Les papes étaient chassés de Rome; la guerre civile désolait toute l’Allemagne, les Guelfes et les Gibelins déchiraient l’Italie; la reine de Naples, Jeanne, après avoir étranglé son mari, fut étranglée elle-même; Édouard III ruinait la France où il voulait régner; et enfin la peste, comme on le verra, fit périr une partie des hommes échappés au glaive et à la misère. 

Louis de Bavière meurt d’apoplexie le 21 octobre auprès d’Augsbourg. Des auteurs disent qu’il fut empoisonné par une duchesse d’Autriche. Le prêtre André et d’autres prétendent que cette duchesse d’Autriche est la même qu’on appelait la Grande bouche; mais le prêtre André ne fait pas réflexion que Marguerite la Grande bouche est la même qui avait quitté son mari pour le fils de l’empereur. Il fallait que les historiens de ce temps-là eussent une grande haine pour les princes: ils les font presque tous empoisonner. Un Hocsemius s’exprime ainsi: « L’empereur bavarois, le damné, meurt d’un poison donné par la duchesse d’Ostrogothie ou d’Autriche, femme du duc Albert. » Struvius dit qu’on prétend qu’il fut empoisonné par une duchesse d’Autriche nommée Anne. Voilà donc trois prétendues duchesses d’Autriche différentes accusées de cette mort, sans la moindre apparence. C’est ainsi qu’on écrivait autrefois l’histoire. On croirait en lisant le P. Barre que Louis de Bavière fut empoisonné par une quatrième princesse nommée Maultasch: mais c’est qu’en allemand Maultasch signifie grande bouche ou bouche difforme; et cette princesse est précisément cette Marguerite, bru de l’empereur. Il s’intitulait Louis IV, et non pas Louis V, parce qu’il ne comptait pas Louis IV, surnommé l’Enfant parmi les empereurs. 

Ce fut lui qui donna lieu à l’invention de l’aigle à deux têtes: il y avait deux aigles dans ses sceaux; et les deux têtes d’aigle qu’on a presque toujours conservées depuis, supposent aussi deux corps, dont l’un est caché par l’autre. Le caprice des ouvriers a décidé de presque toutes les armoiries des souverains. 

CHARLES IV,

33e EMPEREUR.

1348. Charles de Luxembourg, roi de Bohême(8), va d’abord de ville en ville se faire reconnaître empereur. Louis(9), margrave de Brandebourg, lui dispute la couronne. 

L’ancien archevêque de Mayence l’excommunie; le comte palatin Rupert, le duc de Saxe, s’assemblent, et ne veulent ni Pua ni l’autre des prétendants; ils cassent l’élection de Chartes de Bohême et nomment Édouard III, roi d’Angleterre, qui n’y songeait pas. 

L’empire n’était donc alors qu’un titre onéreux, puisque l’ambitieux Édouard III n’en voulut point: il se garda bien d’interrompre ses conquêtes en France pour courir après un fantôme. 

Au refus d’Édouard, les électeurs s’adressent au marquis de Misnie, gendre du feu empereur; il refuse encore. Mutius dit qu’il aima mieux dix mille marcs d’argent de la main de Charles IV que la couronne impériale. C’était mettre l’empire à bien bas prix; mais il est fort douteux que Charles IV eût dix mille marcs à donner, lui qui, dans le même temps, fut arrêté à Worms par son boucher, et qui ne put le satisfaire qu’en empruntant de l’argent de l’évêque. 

Les électeurs, refusés de tous côtés, offrent enfin cet empire, dont personne ne vent, à Gunther de Schvartzbourg, noble thuringien. Celui-ci, qui était guerrier, et qui avait peu de chose à perdre, accepta l’offre pour la soutenir à la pointe de l’épée. 

1349. Les quatre électeurs élisent Gunther de Schvartzbourg auprès de Francfort. Les doubles élections, trop fréquentes, avaient introduit à Francfort une coutume singulière. Celui des compétiteurs qui se présentait le premier devant Francfort attendait six semaines et trois jours, au bout desquels il était reçu et reconnu, si son concurrent ne venait pas. Gunther attendit le temps prescrit, et fit enfin son entrée: on espérait beaucoup de lui. On prétend que son rival le fit empoisonner: le poison de ces temps-là en Allemagne était la table. 

Il faut avouer qu’il y a un peu loin de cet empire germanique à l’empire d’Auguste, de Trajan, de Marc-Aurèle. Quel Allemand même se soucie de savoir aujourd’hui s’il y a eu un Gunther? Ce Gunther tombe en apoplexie; et, devenu incapable du trône, il le vend pour une somme d’argent que Charles ne lui paye point: la somme était, dit-on, de vingt-deux mille marcs. Il meurt au bout de trois mois à Francfort. 

A l’égard de Louis de Bavière, margrave de Brandebourg, il cède ses droits pour rien, n’étant pas assez fort pour les vendre à Charles, vainqueur sans combat de quatre concurrents, qui se fait couronner une seconde fois à Aix-la-Chapelle, par l’archevêque de Cologne, pour mettre ses droits hors de compromis. 

Le marquis de Juliers, à la cérémonie dit couronnement, dispute le droit de porter le sceptre au marquis de Brandebourg. Des ancêtres du marquis de Juliers avaient fait cette fonction; mais ce prince n’était pas alors au rang des électeurs, ni par conséquent dans celui des grands officiers. Le margrave de Brandebourg est conservé dans son droit. 

1350. Dans ce temps-là régnait en Europe le fléau d’une horrible peste, qui emporta presque partout la cinquième partie des hommes, et qui est la plus mémorable depuis celle qui désola la terre du temps d’Hippocrate. Les peuples en Allemagne, aussi furieux qu’ignorants, accusent les juifs d’avoir empoisonné les fontaines. On égorge et on brûle les juifs presque dans toutes les villes. 

Ce qui est rare, c’est que Charles IV protégea les juifs qui lui donnaient de l’argent, contre l’évêque; et les bourgeois de Strasbourg contre l’abbé prince de Murbach et d’autres seigneurs de fiefs. Il fut prêt de leur faire la guerre en faveur des juifs. 

Secte des flagellants renouvelée en Souabe. Ce sont des milliers d’hommes qui courent toute l’Allemagne en se fouettant avec des cordes armées de fer pour chasser la peste. Les anciens Romains, en pareils cas, avaient institué des comédies; ce remède est plus doux. 

Un imposteur paraît en Brandebourg, qui se dit l’ancien Valdemar revenu enfin de la terre sainte, et qui prétend rentrer dans son État, donné injustement pendant son absence par Louis de Bavière à son fils Louis. 

Le duc de Mecklenbourg soutient l’imposteur. L’empereur Charles IV le favorise. On en vient à une petite guerre; le faux Valdemar est abandonné et s’éclipse. On a recueilli dans un volume les histoires de ces imposteurs fameux(10); mais tous ne s’y trouvent pas. 

1351. Charles IV veut aller en Italie, où les papes et les empereurs étaient oubliés. Les Visconti dominent toujours dans Milan. Jean Visconti, archevêque de cette ville, devenait un conquérant. Il s’emparait de Bologne; il faisait la guerre aux Florentins et aux Pisans, et méprisait également l’empereur et le pape. C’est lui qui fit la lettre du diable au pape et aux cardinaux, qui commence ainsi: « Votre mère la Superbe vous salue avec vos soeurs l’Avarice et l’Impudicité. » 

Apparemment que le diable ménagea l’accommodement de Jean Visconti avec le pape Clément, qui lui vendit l’investiture de Milan pour douze ans, moyennant douze mille florins d’or par an. 

1352. La maison d’Autriche avait toujours des droits sur une grande partie de la Suisse. Le duc Albert veut soumettre Zurich, qui s’allie avec les autres cantons déjà confédérés. L’empereur secourt la maison d’Autriche dans cette guerre, mais il la secourt en homme qui ne veut pas qu’elle réussisse. Il envoie des troupes pour ne point combattre, ou du moins qui ne combattent pas. La ligue et la liberté des Suisses se fortifient. 

Les villes impériales voulaient toutes établir le gouvernement populaire à l’exemple de Strasbourg. Nuremberg chasse les nobles, mais Charles IV les rétablit. Il incorpora la Lusace à son royaume de Bohême; elle en a été détachée depuis. 

1353. L’empereur Charles IV, dans le temps qu’il avait été le jeune prince de Bohême, avait gagné des batailles, et même contre le parti des papes en Italie. Dès qu’il est empereur, il cherche des reliques, flatte les papes, et s’occupe de règlements, et surtout du soin d’affermir sa maison. 

Il s’accommode avec les enfants de Louis de Bavière, et les réconcilie avec le pape. 

Albert, duc de Bavière, se voyait excommunié, parce que son père l’avait été. Ainsi, pour prévenir la piété des princes qui pourraient lui ravir son État en vertu de son excommunication, il demande très humblement pardon au nouveau pape Innocent VI du mal que les papes ses prédécesseurs ont fait à l’empereur son père; il signifie un acte qui commence ainsi: « Moi, Albert, duc de Bavière, fils de Louis de Bavière, soi-disant autrefois empereur et réprouvé par la sainte Église romaine, etc. » 

Il ne paraît pas que ce prince fût forcé à cet excès d’avilissement: il fallait donc dans ce temps-là qu’il y eût bien peu d’honneur, ou beaucoup de superstition. 

1354. Il est remarquable que Charles IV, passant par Metz pour aller dans ses terres de Luxembourg, n’est point reçu comme empereur, parce qu’il n’avait pas encore été sacré. 

Henri VII avait déjà donné à Venceslas, seigneur de Luxembourg, le titre de duc. Charles érige cette terre en duché; il érige Bar(11) en margravial; ce qui fait voir que Bar relevait alors évidemment de l’empire. Pont-à-Mousson est aussi érigé en marquisat. Tout ce pays était donc réputé de l’empire. Quel chaos! 

1355. Charles IV va en Italie se faire couronner; il y marche plutôt en pèlerin qu’en empereur. 

Le saint-siège était toujours sédentaire à Avignon. Le pape Innocent VI n’avait nul crédit dans Rome, l’empereur encore moins. L’empire n’était plus qu’un nom, et le couronnement qu’une vaine cérémonie. Il fallait aller à Rome comme Charlemagne et Othon le Grand, ou n’y point aller. 

Charles IV et Innocent n’aimaient que les cérémonies. Innocent VI envoie d’Avignon le détail de tout ce qu’on doit observer au couronnement de l’empereur. Il marque que le préfet de Rome doit porter le glaive devant lui, et que ce n’est qu’un honneur, et non pas une marque de juridiction. Le pape doit être sur son trône, entouré de ses cardinaux, et l’empereur doit commencer par lui baiser les pieds, puis il lui présente de l’or, et le baise au visage, etc. Pendant la messe l’empereur fait quelques fonctions dans le rang des diacres; on lui met la couronne impériale après la fin de la première épître. Après la messe, l’empereur, sans couronne et sans manteau, tient la bride du cheval du pape. 

Aucune de ces cérémonies n’avait été pratiquée depuis que les papes demeuraient dans Avignon. L’empereur reconnut d’abord par écrit l’authenticité de ces usages. Mais le pape étant dans Avignon, et ne pouvant se faire baiser les pieds à Rome, ni se faire tenir l’étrier par l’empereur, déclara que ce prince ne baiserait point les pieds, ni ne conduirait la mule du cardinal qui représenterait Sa Sainteté. 

Charles IV alla donc donner ce spectacle ridicule avec une grande suite, mais sans armée; il n’osa pas coucher dans Rome, selon la promesse qu’il en avait faite au saint-père. Anne, sa femme, fille du comte palatin, fut couronnée aussi et en effet ce vain appareil était plutôt une vanité de femme qu’un triomphe d’empereur. Charles IV, n’ayant ni argent, ni armée, et n’étant venu à Rome que pour servir de diacre à un cardinal pendant la messe, reçut des affronts dans toutes les villes d’Italie où il passa. 

Il y a une fameuse lettre de Pétrarque qui reproche à l’empereur sa faiblesse. Pétrarque était digne d’apprendre à Charles IV à penser noblement. 

1356. Charles IV prend tout le contre-pied de ses prédécesseurs; ils avaient favorisé les Gibelins, qui étaient en effet la faction de l’empire: pour lui, il favorise les Guelfes, et fait marcher quelques troupes de Bohême contre les Gibelins; cette faiblesse et cette inconséquence augmentèrent les troubles et les malheurs de l’Italie, diminuèrent la puissance de Charles et flétrirent sa réputation. 

De retour en Allemagne, il s’applique à y faire régner l’ordre autant qu’il le peut, et à régler les rangs. Le nombre des électorats était fixé par l’usage plutôt que par les lois depuis le temps de Henri VII; mais le nombre des électeurs ne l’était pas. Les ducs de Bavière surtout prétendaient avoir droit de suffrage aussi bien que les comtes palatins aînés de leur maison. Les cadets de Saxe se croyaient électeurs aussi bien que leurs aînés. 

Diète de Nuremberg, dans laquelle Charles IV dépouille les ducs de Bavière du droit de suffrage, et déclare que le comte palatin est le seul électeur de cette maison. 

BULLE D’OR.

Les vingt-trois premiers articles(12) de la bulle d’or sont publiés à Nuremberg avec la plus grande solennité. Cette constitution de l’empire, la seule que le public appelle bulle, à cause de la petite bulle ou boîte d’or dans laquelle le sceau est enfermé, est regardée comme une loi fondamentale. 

Il ne peut s’établir par les hommes que des lois de convention. Celles qu’un long usage consacre sont appelées fondamentales. On a changé selon les temps beaucoup de choses à cette bulle d’or. 

Ce fut le jurisconsulte Bartole qui la composa. Le génie du siècle y paraît par les vers latins qui en font l’exorde Omnipotens aeterne Deus, spes unica mundi; et par l’apostrophe aux sept péchés mortels, et par la nécessité d’avoir sept électeurs, à cause des sept dons du Saint-Esprit, et du chandelier à sept branches. 

L’empereur y parle d’abord en maître absolu, sans consulter personne. 

« Nous ordonnons et déclarons par le présent édit, qui durera éternellement, de notre certaine science, pleine puissance et autorité impériale. » 

On n’y établit point les sept électeurs: on les suppose établis. 

Il n’est question, dans les deux premiers chapitres, que de la forme et de la sûreté du voyage des sept électeurs, qui doivent ne point sortir de Francfort « avant d’avoir donné au monde ou au peuple chrétien un chef temporel, à savoir un roi des Romains futur empereur. » 

On suppose ensuite, n° 8, article 2, que cette coutume a été toujours inviolablement observée, « et d’autant que tout ce qui est ci-dessus écrit a été observé inviolablement. » Charles IV et Bartole oubliaient qu’on avait élu les empereurs très souvent d’une autre manière, à commencer par Charlemagne et à finir par Charles IV lui-même. 

Un des articles les plus importants(13) est que le droit d’élire est indivisible, et qu’il passe de mâle en mâle au fils aîné. Il fallait donc statuer que les terres électorales laïques ne seraient plus divisées, qu’elles appartiendraient uniquement à l’aîné. C’est ce qu’on oublia dans les vingt-trois fameux articles publiés à Nuremberg(14) avec tant d’appareil, et que l’empereur fit lire ayant un sceptre à la main et le globe de l’univers dans l’autre. Très peu de cas sont prévus dans cette bulle: nulle méthode n’y est observée, et on n’y traite point du gouvernement de l’empire. 

Une chose très importante, c’est qu’il y est dit à l’article 7, n° 7, « que si une des principautés électorales vient à vaquer au profit de l’empire (il entend sans doute les principautés séculières), l’empereur en pourra disposer comme d’une chose dévolue à lui légitimement et à l’empire. » Ces mots confus marquent que l’empereur pourrait prendre pour lui un électorat dont la maison régnante serait éteinte ou condamnée. Il est encore à remarquer combien la Bohême est favorisée dans cette bulle; l’empereur était roi de Bohême. C’est le seul pays où les causes des procès ne doivent pas ressortir à la chambre impériale. Ce droit de non appellando a été étendu depuis à beaucoup de princes, et les a rendus plus puissants. 

Le lecteur peut consulter la bulle d’or pour le reste. 

On met la dernière main à la bulle d’or dans Metz aux fêles de Noël: on y ajoute sept chapitres. On y répare l’inadvertance qu’on avait eue d’oublier la succession indivisible des terres électorales. Ce qui est de plus clair et de plus expliqué dans les derniers articles, c’est ce qui regarde la pompe et la vanité; on voit que Charles IV se complaît à se faire servir par les électeurs, dans les cours plénières. 

La table de l’empereur plus haute de trois pieds que celle de l’impératrice, et celle de l’impératrice plus haute de trois pieds que celle des électeurs; un gros tas d’avoine devant la salle à manger, un duc de Saxe venant prendre à cheval un picotin d’avoine dans ce tas; enfin tout cet appareil ne ressemblait pas à la majestueuse simplicité des premiers césars de Rome. 

Un auteur moderne dit qu’on n’a point dérogé au dernier article de la bulle d’or, parce que tous les princes parlent français. C’est précisément en cela qu’on y a dérogé; car il est ordonné, par le dernier article, que les électeurs apprendront le latin et l’esclavon aussi bien que l’Italien: or, peu d’électeurs aujourd’hui se piquent de parler esclavon. 

La bulle fut enfin publiée à Metz tout entière; il y eut une de ces cours plénières; tous les électeurs y servirent l’empereur et l’impératrice à table; chacun y fit sa fonction. Ce n’était pas en ces cas des princes qui devenaient officiers; c’étaient originairement des officiers qui, avec le temps, étaient devenus grands princes. 

Le dauphin de France Charles V, depuis roi, vint à cette cour plénière. C’était peu de mois après la funeste journée de Poitiers où son père Jean avait été pris par le fameux prince Noir. Le dauphin venait implorer le secours de Charles IV, son oncle, qui ne pouvait donner que des fêtes. L’héritier de la couronne de France céda le pas au cardinal de Périgord dans cette diète. Pourquoi les annalistes français passent-ils ce cérémonial sous silence? L’histoire est-elle un factum l’avocat où l’on amplifie les avantages, et où l’on tait les humiliations? 

1357. On voit aisément, par l’exclusion donnée dans la bulle d’or aux ducs de Bavière et d’Autriche, que Charles IV n’était pas l’ami de ces deux maisons. Le premier fruit de ce règlement pacifique fut une petite guerre. Les ducs de Bavière et d’Autriche lèvent des troupes. Ils assiègent dans Danustauffen un commissaire de l’empereur. L’empereur y arrive, il rompt la ligue de l’Autriche et de la Bavière, mais en rendant Danustauffen à l’électeur de Bavière, au lieu du droit de suffrage qu’il demandait. 

Il y a une grande querelle dans l’empire au sujet des Pfahl-Burgers(15),c’est-à-dire des faux bourgeois; querelle dans laquelle il est fort vraisemblable que les auteurs se sont mépris. La bulle d’or ordonne que les bourgeois qui appartiennent à un prince ne se fassent pas recevoir bourgeois des villes impériales pour se soustraire à leurs princes, à moins de résider dans ces villes. Rien de plus juste, rien même de plus facile à exécuter; car assurément un prince empêchera bien un citoyen de sa ville de lui désobéir sous prétexte qu’il est reçu bourgeois à Bâle ou à Constance. 

Pourquoi donc y eut-il tant de troubles à Strasbourg pour ces faux bourgeois? pourquoi fut-on en armes? Strasbourg pouvait-elle, par exemple, soutenir un sujet de Vienne à qui elle aurait donné des lettres de bourgeoisie, et qui s’en serait prévalu à Vienne? non sans doute. Il s’agissait donc de quelque chose de plus important et de plus sacré. Des seigneurs voulaient ravir à leurs sujets le premier droit qu’ont les hommes de choisir leur domicile. Ils craignaient qu’on ne les quittent pour aller dans les villes libres. Voilà pourquoi l’empereur ordonne que les Strasbourgeois ne donneront plus de droit de citoyen à des étrangers, et que les Strasbourgeois veulent conserver ce droit qui peuple une ville, et qui l’enrichit. 

1358. Charles IV, avec l’apparence de la grandeur, autrefois guerrier, à présent législateur, maître d’un beau pays, et riche, a pourtant peu de crédit dans l’empire. C’est qu’on ne voulait pas qu’il en eût. Quand il s’agit d’incorporer la Lusace(16) à la Bohême, Albert d’Autriche, qui a des droits sur la Lusace, fait tout à coup la guerre à l’empereur, dont personne ne prend le parti; et l’empereur ne peut se tirer d’affaire que par un stratagème qu’on accuse de bassesse. On prétend qu’il trompa le duc d’Autriche par des espions, et qu’il paya en suite ces espions en fausse monnaie: ce conte a l’air d’une fable mais cette fable est fondée sur son caractère. 

Il tendait des privilèges à toutes les villes; il vendait au comte de Savoie le titre de secrétaire de l’empire; il donne, pour des sommes très légères, le titre de villes impériales à Mayence, à Worms, à Spire, et même à Genève; il confirmait la liberté de la ville de Florence à prix d’argent. Il en tirait de Venise pour la souveraineté de Vérone, de Padoue, et de Vicence mais ceux qui le payèrent le plus chèrement furent les Visconti, pour avoir la puissance héréditaire dans Milan sous le titre de gouverneur: on prétend qu’il vendait ainsi en détail l’empire qu’il avait acheté en gros. 

1359. Les princes de l’empire, excités par les universités d’Allemagne, représentent à Charles IV que, parmi les bulles de Clément VI, il y en a de désespérantes pour lui et pour le corps germanique; entre autres, celle où il est dit « que les empereurs sont les vassaux du pape, et lui prêtent serment de fidélité. » Charles, qui avait assez vécu pour savoir que toutes ces formules ne méritent d’attention que quand elles sont soutenues par les armes, se plaint au pape, pour ne pas fâcher le corps germanique, mais modérément, pour ne pas fâcher le pape. Innocent VI lui répond que cette proposition est devenue une loi fondamentale de l’Église, enseignée dans toutes les écoles de théologie; et, pour appuyer sa réponse, il envoie d’Avignon en Allemagne un évêque de Cavaillon demander, pour l’entretien du saint-père, le dixième de tous les revenus ecclésiastiques. 

Le prélat de Cavaillon s’en retourna en Avignon, après avoir reçu de fortes plaintes au lieu d’argent. Le clergé allemand éclata contre le pape, et c’est une des premières semences de la révolution dans l’Église, qu’on voit aujourd’hui. 

Rescrit de Charles IV en faveur des ecclésiastiques, pour les protéger contre les princes qui veulent les empêcher de recevoir des biens, et de contracter avec les laïques. 

1360. Charles IV, en faisant des règlements en Allemagne, abandonnait l’Italie. Les Visconti étaient toujours maîtres de Milan, Barnabo veut conserver Bologne, que son oncle, archevêque, guerrier et politique, avait achetée pour douze années. C’est la première et la dernière fois qu’on a vu faire un bail à ferme d’une principauté. 

Un légat espagnol, nommé d’Albornos, entre dans cette ville au nom du pape, qui est toujours à Avignon, et donne Bologne au pape. 

Barnabo Visconti assiège Bologne. Comment peut-on imprimer encore aujourd’hui que le saint-père, par un accommodement, promit de payer cent mille livres d’or annuellement, pendant cinq années, pour être maître de Bologne? Les historiens qui répètent ces exagérations savent bien peu ce que c’est que cinq cent mille livres pesant d’or. 

1361. Le siège de Bologne est levé sans qu’il en coûte rien au pape. Un marquis de Malatesta, qui s’est jeté avec quelques troupes dans la ville, fait une sortie, bat Barnabo, et le renvoie chez lui. L’empereur ne se mêle de cette affaire que par un rescrit inutile en faveur du pape. 

Des guerres s’étant élevées entre le Danemark d’un côté, et le duc de Mecklenbourg et les villes anséatiques de l’autre, tout finit à l’ordinaire par un traité. Plusieurs villes anséatiques traitent de couronne à couronne avec le Danemark dans la ville de Lubeck. C’est un beau monument de la liberté fondée sur une industrie respectable. Lubeck, Rostock, Stralsund, Hambourg, Vismar, Brème, et quelques autres villes, font une paix perpétuelle avec le roi de Danemark, des Vandales et des Goths, les princes, négociants et bourgeois de son pays; ce sont les termes du traité, termes qui prouvent que le Danemark était libre, et que les villes anséatiques l’étaient davantage. 

L’impératrice Anne étant accouchée de Venceslas, l’empereur envoie le poids de l’enfant en or à une chapelle de la Vierge, dans Aix; usage qui commençait à s’établir, et qui a été poussé à l’excès pour Notre-Dame de Lorette. Ses richesses sont aussi grandes que son voyage par les airs de Jérusalem à la Marche d’Ancône est miraculeux. 

L’évêque de Strasbourg achète plus cher le titre de landgrave de la Basse-Alsace. Les landgraves de l’Alsace, de la maison d’Oettingue, s’y opposent, et l’évêque les apaise avec le même moyen dont il a eu son landgraviat, avec de l’argent. 

1362. Grande division entre les maisons de Bavière et d’Autriche. Une femme en est la cause. Marguerite de Carinthie, veuve du duc de Bavière, Henri le Vieux, fils de l’empereur Louis, ennemie de la maison où elle était entrée, donne tous les droits sur le Tyrol et ses dépendances à Rodolphe, duc d’Autriche. 

Étienne, duc de Bavière, s’allie avec plusieurs princes. L’Autrichien n’a dans son parti que l’archevêque de Saltzbourg. On fait une trêve de trois ans, et l’inimitié secrète en est plus durable. 

1363. Charles IV, aussi sédentaire qu’il avait été actif dans sa jeunesse, reste toujours dans Prague. L’Italie est absolument abandonnée; chaque seigneur y achète un titre de vicaire de l’empire. 

Barnabo Visconti en veut toujours à Bologne, et est maître de beaucoup de villes dans la Romagne. 

Le pape (c’était alors Urbain V) obtient aisément de vains ordres de l’empereur aux vicaires d’Italie. On a écrit que Barnabo vendit encore ses places de la Romagne pour cinq cent mille florins d’or au pape; mais Urbain, dans Avignon, aurait-il aisément trouvé cette somme? 

1364. On écrit encore que Charles voulut faire passer le Danube à Prague. Cela est encore plus incroyable que les cinq cent mille florins du pape. Pour tirer seulement un canal du Danube à la Moldau, dans la Bohême, il eût fallu conduire l’eau sur des montagnes, et dépendre encore de la maison de Bavière, maîtresse du cours du Danube. Le projet de Charlemagne de joindre le Danube et le Rhin dans un pays plat était bien plus praticable. 

1366. Un fléau, formé en France, au milieu des guerres funestes d’Édouard III et de Philippe de Valois, se répand dans l’Allemagne. Ce sont des brigands qui ont déserté de ces armées indisciplinées, où on les payait mal, qui, joints à d’autres brigands, vont en Lorraine et en Alsace, et partout où ils trouvent les chemins ouverts: on les appelle malandrins, tard venus, grandes compagnies. L’empereur est obligé de marcher contre eux sur le Rhin avec les troupes de l’empire. On les chasse; ils vont désoler la Flandre et la Hollande, comme des sauterelles qui ravagent les champs de contrées en contrées. 

Charles IV va trouver le pape Urbain V à Avignon. Il s’agissait d’une croisade, non plus pour aller prendre Jérusalem, mais pour empêcher les Turcs, qui avaient déjà pris Andrinople, d’accabler la chrétienté. 

Un roi de Chypre, qui voyait le danger de plus près, sollicite dans Avignon cette croisade. On en avait fait plusieurs dans le temps que les musulmans n’étaient point à craindre en Syrie; et maintenant que la chrétienté est envahie, on n’en fait plus. 

Le pape, après avoir proposé la croisade par bienséance, fait un traité sérieux avec l’empereur, pour rendre au saint-siège son patrimoine usurpé. Il accorde à l’empereur les décimes sur le clergé d’Allemagne. Charles IV pouvait s’en servir pour aller reprendre en Italie les propres domaines de l’empereur, et non pour servir le pape. 

1366. Les grandes compagnies reviennent encore sur le Rhin, et de là vont tout dévaster jusqu’à Avignon(17). C’est une des causes qui enfin engagent Urbain V à se réfugier à Rome, après que les papes ont été réfugiés soixante et douze ans sur les bords du Rhône. 

Les Visconti, plus dangereux que les grandes compagnies, tenaient toutes les issues des Alpes; ils s’étaient emparés du Piémont, ils menaçaient la Provence. Urbain, n’ayant que des paroles de l’empereur pour secours, s’embarque sur une galère de la coupable et malheureuse Jeanne, reine de Naples. 

1367. L’empereur s’excuse de secourir le pape, pour être spectateur de la guerre que la maison d’Autriche et la maison de Bavière se font dans le Tyrol et le pape Urbain V, après avoir fait quelques ligues inutiles avec l’Autriche et la Hongrie, fait voir enfin un pape aux Romains, le 16 octobre. Il n’y est reçu qu’en premier évêque de la chrétienté, et non en souverain. 

1368. La ville de Fribourg, en Brisgaw, qui avait voulu être libre, retombe au pouvoir de la maison d’Autriche, par la cession d’un comte Égon, qui en était l’avoué, c’est-à-dire le défenseur, et qui se désista de cette protection pour douze mille florins. 

Le rétablissement des papes à Rome n’empêchait pas les Visconti de dominer dans la Lombardie, et on était prêt de voir renaître un royaume plus puissant et plus étendu que celui des anciens Lombards. 

L’empereur va enfin en Italie au secours du pape, ou plutôt à celui de l’empire. Il avait une armée formidable dans laquelle Il y avait de l’artillerie. 

Cette affreuse invention commençait à s’établir; elle était encore inconnue aux Turcs; et, si on s’en était servi contre eux, on les eût aisément chassés de l’Europe. Les chrétiens ne s’en servaient encore que contre les chrétiens. 

Le pape attirait à la fois en Italie, d’un côté le duc d’Autriche, de l’autre l’empereur, chacun avec une puissante armée; c’était de quoi exterminer à la fois la liberté de l’Italie, et celle même du pape. C’est la fatalité de ce beau et malheureux pays, que les papes y ont toujours appelé les étrangers, qu’ils auraient voulu éloigner. 

L’empereur saccage Vérone, le duc d’Autriche Vicence. Les Visconti se hâtent de demander la paix pour attendre un meilleur temps; la guerre finit en donnant de l’argent à Charles, qui va se faire sacrer à Rome, selon les cérémonies usitées. 

1369. Diète à Francfort. Édit sévère qui défend aux villes et aux seigneurs de se faire la guerre. A peine l’édit est-il émané, que l’évêque de Hildesheim et Magnus, duc de Brunswick, ayant chacun plusieurs seigneurs dans leur parti, se font une guerre sanglante. 

Cela ne pouvait guère être autrement dans un pays où le peu de bonnes lois qu’on avait étaient sans force et cette continuelle anarchie servait d’excuse à l’inactivité de l’empereur. Il fallait ou hasarder tout pour être le maître, ou rester tranquille; et il prenait ce dernier parti. 

Urbain V ayant fait venir les Autrichiens et les Bohémiens en Italie, qui s’en étaient retournés chargés de dépouilles, y appelle les Hongrois contre les Visconti: Il n’y manquait que des Turcs. 

L’empereur, pour prévenir ce coup fatal, réconcilie les Visconti avec le saint-siège. 

1370. Valdemar, roi de Danemark, chassé de Copenhague par le roi de Suède et par le comte de Holstein, se réfugie en Poméranie. Il demande des secours à l’empereur, qui lui donne des lettres de recommandation. Il s’adresse au pape Grégoire XI. Le pape lui envoie des exhortations, et le menace de l’excommunier, lui écrivant d’ailleurs comme à son vassal; on prétend que Valdemar lui répondit: « Je tiens la vie de Dieu, la couronne de mes sujets, mon bien de mes ancêtres, la foi seule de vos prédécesseurs; si vous voulez vous en prévaloir, je vous la renvoie par la présente. » Cette lettre est apocryphe: c’est dommage. 

Le roi Valdemar rentre dans ses États sans le secours de personne, par la désunion de ses ennemis. 

1371. L’Allemagne, dans ces temps encore agrestes, polit pourtant la Pologne. Casimir, roi de Pologne, qu’on a surnommé le Grand, commence à faire bâtir quelques villes à la manière allemande, et introduit quelques lois du droit saxon dans son pays, qui manquait de lois. 

Guerre particulière entre Venceslas, duc de Luxembourg et de Brabant, frère de l’empereur, et les ducs de Juliers et de Gueldre; tous les seigneurs des Pays-Bas y prennent parti. 

Rien ne caractérise plus la fatale anarchie de ces temps de brigandage. Le sujet de cette guerre était une troupe de voleurs de grand chemin, protégés par le duc de Juliers: et malheureusement un tel exemple n’était pas rare alors. 

Venceslas, vicaire de l’empire, veut punir le duc de Juliers; mais il est défait et pris dans une bataille. 

Le vainqueur, craignant le ressentiment de l’empereur court à Prague, accompagné de plusieurs princes, et surtout de son prisonnier: « Voilà votre frère que je vous rends, dit-il à l’empereur; pardonnez-moi tous deux. » 

On voit beaucoup d’événements de ces temps-là mêlés ainsi de brigandage et de chevalerie. 

1372. Les édits contre ces guerres ayant été inutiles, une nouvelle diète à Nuremberg ordonne que les seigneurs et les villes ne pourront, dorénavant, s’égorger que soixante jours après l’offense reçue. Cette loi s’appelait la soixantaine de l’empire, et elle fut exécutée toutes les fois qu’il fallait plus de soixante jours pour aller assiéger son ennemi. 

1373. Les affaires de Naples et de Sicile n’ont plus depuis longtemps aucune liaison avec celle de l’empire. L’île de Sicile était toujours possédée par la maison d’Aragon, et Naples par la reine Jeanne; tout était fief alors. La maison d’Aragon, depuis les vêpres siciliennes, s’était soumise par des traités à relever du royaume de Naples, qui relevait du saint-siège. 

Le but de la maison d’Aragon, en faisant un vain hommage à la couronne de Naples, avait été d’être indépendante de la cour romaine: et elle y avait réussi quand les papes étaient à Avignon. 

Grégoire XI ordonne que les rois de Sicile fassent désormais hommage au roi do Naples et au pape à la fois. Il renouvelle l’ancienne loi, ou plutôt l’ancienne protestation, que jamais un roi dé Sicile ou de Naples ne pourra être empereur; et il ajoute que ces royaumes seront incompatibles avec la Toscans et la Lombardie. 

Charles abandonne toutes ces affaires de l’Italie, uniquement occupé de s’enrichir en Allemagne, et d’y établir sa maison. Il achète l’électorat de Brandebourg d’Othon de Bavière qui le possédait, pour se l’approprier à lui et à sa famille. Ce cas n’avait pas été spécifié dans la bulle d’or. Il donne d’abord cet électorat à son fils aîné Venceslas, puis au cadet Sigismond. 

1374. Le saint-siège était revenu à Avignon. Urbain V y était mort après s’être montré à Rome un moment. Grégoire XI se résout enfin de rétablir le pontificat dans son lieu natal. 

Les seigneurs et les villes qui se sont emparés des biens de la comtesse Mathilde se liguent contre le pape dès qu’il veut revenir en Italie. La plupart des villes mettent sur leurs étendards et sur leurs portes ce beau mot libertas, que l’on voit encore à Lucques. 

1375. Les Florentins commençaient à jouer dans l’Italie le rôle que les Athéniens avaient eu en Grèce. Tous les beaux-arts, inconnus ailleurs, renaissaient à Florence. Les factions guelfe et gibeline, en troublant la Toscane, avaient animé les esprits et les courages; la liberté les avait élevés. Ce peuple était le plus considéré de l’Italie, le moins superstitieux et celui qui voulait le moins obéir aux papes et aux empereurs. Le pape Grégoire les excommunie. Il était bien étrange que ces excommunications, auxquelles on était tant accoutumé, fissent encore quelque impression. 

1376. Charles fait élire roi des Romains son fils Venceslas, à Rentz sur le Rhin, an même lieu où lui-même avait été élu. 

Tous les électeurs s’y trouvèrent en personne. Son second fils Sigismond y assistait, quoique enfant, comme électeur de Brandebourg. Le père avait depuis peu transféré ce titre de Venceslas à Sigismond. Pour lui, il avait sa voix de Bohême. Il restait cinq électeurs à gagner. On dit qu’il leur promit à chacun cent mille florins d’or: plusieurs historiens l’assurent. Il n’est guère vraisemblable qu’on donne à chacun la même somme, ni que cinq princes aient la bassesse de la recevoir, ni qu’ils aient l’indiscrétion de le dire, ni qu’un empereur se vante d’avoir corrompu les suffrages. 

Loin de donner de l’argent à l’électeur palatin, il lui vendait dans temps-là Guittenbourg, Falkenbourg, et d’autres domaines. Il vendait à vil prix, à la vérité, des droits régaliens aux électeurs de Cologne et de Mayence. Il gagnait ainsi de l’argent, et dépouillait l’empire en l’assurant à son fils. 

1317. Charles IV, âgé de soixante-quatre ans, entreprend de faire le voyage de Paris, et on ajoute que c’était pour avoir la consolation de voir le roi de France Charles V, qu’il aimait tendrement; et la raison de cette tendresse pour un roi qu’il n’avait jamais vu était qu’il avait épousé autrefois une de ses tantes. Une autre raison qu’on allègue du voyage, est qu’il avait la goutte, et qu’il avait promis à M. saint Maur, saint d’auprès de Paris, de faire un pèlerinage à cheval chez lui pour sa guérison. La raison véritable était le dégoût, l’inquiétude, et la coutume établie alors que les princes se visitassent. Il va donc de Prague à Paris avec son fils Venceslas, roi des Romains. Il ne vit guère, depuis les frontières jusqu’à Paris, un plus beau pays que le sien. Paris ne méritait pas sa curiosité; l’ancien palais de saint Louis, qui subsiste encore(18), et le château du Louvre, qui ne subsiste plus, ne valaient pas la peine du voyage. On ne se tirait de la barbarie qu’en Toscane, et encore n’y avait-on pas réformé l’architecture. 

S’il y eut quelque chose de sérieux dans ce voyage, ce fut la charge de vicaire de l’empire dans l’ancien royaume d’Arles, qu’il donna au dauphin. Ce fut longtemps une grande question entre les publicistes, si le Dauphiné devait toujours relever de l’empire; mais depuis longtemps ce n’en est plus une entre les souverains. Il est vrai que le dernier dauphin Humbert, en donnant le Dauphiné au second fils de Philippe de Valois, ne le donna qu’aux mêmes droits qu’il le possédait. Il est vrai encore qu’on a prétendu que Charles IV lui-même avait renoncé à tous ses droits; mais ils ne furent pas moins revendiqués par ses successeurs. Maximilien Ier réclama toujours la mouvance du Dauphiné; mais il fallait que ce droit fût devenu bien caduc, puisque Charles-Quint, en forçant François Ier son prisonnier à lui céder la Bourgogne par le traité de Madrid, ne fit aucune mention de l’hommage du Dauphiné à l’empire. Toute la suite de cette histoire fait voir combien le temps change les droits. 

1378. Un gentilhomme français, Enguerrand de Coucy, profite du voyage de l’empereur en France, pour lui demander une étrange permission, celle de faire la guerre à la maison d’Autriche: il était arrière-petit-fils de l’empereur Albert d’Autriche par sa mère, fille de Léopold. Il demandait tous les biens de Léopold, comme n’étant point des fiefs masculins. L’empereur lui donne toute permission. Il ne s’attendait pas qu’un gentilhomme picard pût avoir une armée. Coucy en eut pourtant une très considérable, fournie par ses parents et par ses amis, par l’esprit de chevalerie, par une partie de son bien qu’il vendit, et par l’espoir du butin qui enrôle toujours beaucoup de monde dans les entreprises extraordinaires. Il marche vers les domaines d’Alsace et de Suisse, qui appartiennent à la maison d’Autriche; il n’y avait pas là de quoi payer ses troupes; quelques contributions de Strasbourg ne suffisent pas pour lui faire tenir longtemps la campagne. Son armée se dissipe bientôt, et le projet s’évanouit: mais il n’arriva à ce gentilhomme que ce qui arrivait alors à tous les grands princes qui levaient des armées à la hâte. 

COMMENCEMENT DU GRAND SCHISME D’OCCIDENT.

Grégoire XI, après avoir vu enfin Rome en 1377, après y avoir reporté le siège pontifical, qui avait été dans Avignon soixante et douze ans, était mort le 27 mars, au commencement de 1378. 

Les cardinaux italiens prévalent enfin, et on choisit un pape italien: c’est Prignano, Napolitain, qui prend le nom d’Urbain, homme impétueux et farouche. Prignano Urbain, dans son premier consistoire, déclare qu’il fera justice du roi de France Charles V, et d’Édouard III, roi d’Angleterre, qui troublent l’Europe. Le cardinal de La Grange, le menaçant de la main, lui répond qu’il en a menti. Ces trois mots plongent la chrétienté dans une guerre de plus de trente années. 

La plupart des cardinaux, choqués de l’humeur violente et intolérable du pape, se retirent à Naples, déclarent l’élection de Prignano Urbain forcée et nulle, et choisissent Robert, fils d’Amédée III, comte le Genève, qui prend le nom de Clément, et va établir son siège antiromain dans Avignon. L’Europe se partage. L’empereur, la Flandre, son alliée, la Hongrie appartenante à l’empereur, reconnaissent Urbain. 

La France, l’Écosse, la Savoie, sont pour Clément. On juge aisément par le parti que prend chaque puissance quels étaient les intérêts politiques. Le nom d’un pape n’est là qu’un mot de ralliement. 

La reine Jeanne de Naples est dans l’obédience de Clément, parce qu’alors elle était protégée par la France, et que cette reine infortunée appelait Louis d’Anjou, frère du roi Charles V, à son secours. 

Les fraudes, les assassinats, tous les crimes qui signalèrent ce grand schisme, ne doivent étonner personne. Ce qui doit étonner, c’est que chaque parti s’obstinât à regarder comme des dieux en terre des scélérats qui se disputaient la papauté, c’est-à-dire le droit de vendre, sous cent noms différents, tous les bénéfices de l’Europe catholique. 

Venceslas, duc de Luxembourg, mourant sans enfants, laisse tous ses fiefs à son frère, et après lui à Venceslas, roi des Romains. 

L’empereur Charles IV meurt bientôt après(19), laissant la Bohême à Venceslas avec l’empire; le Brandebourg à Sigismond, son second fils; la Lusace et deux duchés dans la Silésie à son troisième. 

Il résulte que, malgré sa bulle d’or, il fit encore plus de bien à sa famille qu’à l’Allemagne. 

VENCESLAS,

34e EMPEREUR.

1379 à 1382. Le règne de Charles IV, dont on se plaignit tant, et qu’on accuse encore, est un siècle d’or en comparaison des temps de Venceslas son fils. 

Il commence par dissiper les trésors de son père dans des débauches à Francfort et à Aix-la-Chapelle, sans se mettre en peine de la Bohême, sou patrimoine, ravagée par la contagion. 

Tous les seigneurs bohémiens se révoltent contre lui au bout d’un an, et il se voit réduit tout d’un coup à n’attendre aucun secours de l’empire, et à faire venir contre ses sujets de Bohême ces restes de brigands qu’on appelait grandes compagnies, qui couraient alors l’Europe, cherchant des princes qui les employassent. Ils ravagèrent la Bohême pour leur solde. Dans le même temps, le schisme des deux papes divise l’Europe(20). Ce funeste schisme coûte d’abord la vie à l’infortunée Jeanne de Naples. 

On se faisait encore un point de religion, comme de politique, de prendre parti pour un pape, quand il y en avait deux. Il eût été plus sage de n’en reconnaître aucun. Jeanne, reine de Naples, s’était déclarée malheureusement pour Clément, lorsque Urbain pouvait lui nuire. Elle était accusée d’avoir assassiné son premier mari, André de Hongrie, et vivait alors tranquille avec Othon de Brunswick, son dernier époux. 

Urbain, puissant encore en Italie, suscite contre elle Charles de Durazzo, sous prétexte de venger ce premier mari. 

Charles de Durazzo arrive de Hongrie pour servir la colère du pape, qui lui promet la couronne. Ce qu’il y a de plus affreux, c’est que ce Charles de Durazzo était adopté par la reine Jeanne, déjà avancée en âge. Il était déclaré son héritier. Il aima mieux ôter la couronne et la vie à celle qui lui avait servi de mère que d’attendre la couronne de la nature et du temps. 

Othon de Brunswick, qui combat pour sa femme, est fait prisonnier avec elle. Charles de Durazzo la fait étrangler. Naples, depuis Charles d’Anjou, était devenu le théâtre des attentats contre les têtes couronnées. 

1383 à 1386. Le trône impérial est alors le théâtre de l’horreur et du mépris. Ce ne sont que des séditions en Bohême contre Venceslas. Toute la maison de Bavière se réunit pour lui déclarer la guerre. C’est un crime par les lois, mais il n’y a plus de lois. 

L’empereur ne peut conjurer cet orage qu’en rendant au comte palatin de Bavière les villes du haut Palatinat, dont Charles IV s’était saisi quand cet électeur avait été malheureux. 

Il cède d’autres villes au duc de Bavière, comme Muhlberg et Bernaw. Toutes les villes du Rhin, de Souabe et de Franconie, se liguent entre elles. Les princes voisins de la France en reçoivent des pensions. Il ne restait plus à Venceslas que le titre d’empereur. 

1387. Tandis qu’un empereur se déshonore, une femme rend son nom immortel. Marguerite de Valdemar; reine de Danemark et de Norvège, devient reine de Suède par des victoires et des suffrages. Cette grande révolution n’a de rapport avec l’Allemagne que parce que les princes de Mecklenbourg, les comtes de Holstein, les villes de Hambourg et de Lubeck s’opposèrent inutilement à cette héroïne. 

L’alliance des cantons suisses se fortifie alors, et toujours par la guerre. Le canton de Berne était, depuis quelques années, entré dans l’union. Le duc Léopold d’Autriche veut encore dompter ces peuples. Il les attaque, et perd la bataille et la vie. 

1388. Les ligues des villes de Franconie, de Souabe et du Rhin, pouvaient former un peuple libre comme celui des Suisses, surtout sous un règne anarchique, tel que celui de Venceslas; mais trop de seigneurs, trop d’intérêts particuliers, et la nature de leur pays ouvert de tous côtés, ne leur permirent pas comme aux Suisses de se séparer de l’empire. 

1389. Sigismond, frère de Venceslas, acquiert de la gloire en Hongrie. Il n’y était que l’époux de la reine, que les Hongrois appelaient le roi Marie, titre qu’ils ont renouvelé depuis peu pour Marie-Thérèse, fille de Charles VI. Marie était jeune, et les états n’avaient point voulu que son mari gouvernât: ils avaient mieux aimé donner la régence à Élisabeth de Bosnie, mère de leur roi Marie; de sorte que Sigismond ne se trouvait que l’époux d’une princesse en tutelle, à laquelle on donnait le titre de roi. 

Les états de Hongrie sont mécontents de la régence, et on ne songe pas seulement à se servir de Sigismond. On offre la couronne à ce Charles de Durazzo accoutumé à faire étrangler des reines. Charles de Durazzo arrive, et est couronné. 

La régente et sa fille dissimulent, prennent leur temps, et le font assassiner à leurs yeux(21). Le ban ou palatin de Croatie se constitue juge des deux reines, fait noyer la mère, et enfermer la fille. C’est alors que Sigismond se montre digne de régner; il lève des troupes dans son électorat de Brandebourg, et dans les États de son frère. Il défait les Hongrois. 

Le ban de Croatie vient lui ramener la reine sa femme, à laquelle il avait fait promettre de le continuer dans son gouvernement. Sigismond, couronné roi de Hongrie, ne crut pas devoir tenir la parole de sa femme, et fit écarteler le ban de Croatie dans la petite ville de Cinq-Églises. 

1390. Pendant ces horreurs, le grand schisme de l’Église augmente; il pouvait être éteint après la mort d’Urbain en reconnaissant Clément; mais on élit à Rome un Pierre Tomacelli(22), que l’Allemagne ne reconnaît que parce que Clément est reconnu en France. Il exige des annates, c’est-à-dire la première année du revenu des bénéfices; l’Allemagne paye et murmure. 

Il semble qu’on voulût se dédommager sur les juifs de l’argent qu’on payait au pape. Presque tout le commerce intérieur se faisait toujours par eux, malgré les villes anséatiques. On les croit si riches en Bohême qu’on les y brûle et qu’on les égorge. On en fait autant dans plusieurs villes, et surtout dans Spire. 

Venceslas, qui rendait rarement des édits, en fait un pour annuler tout ce que l’on doit aux juifs. Il crut par là ramener à lui la noblesse et les peuples. 

Depuis 1391 jusqu’à 1397. La ville de Strasbourg est si puissants qu’elle soutient la guerre contre l’électeur palatin et contre son évêque au sujet de quelques fiefs. On la met au ban de l’empire; elle en est quitte pour trente mille florins au profit de l’empereur. 

Trois frères, tous trois ducs de Bavière, font un pacte de famille, par lequel un prince bavarois ne pourra désormais vendre ou aliéner un fief qu’à son plus proche parent; et pour le vendre à un étranger, il faudra le consentement de toute la maison: voilà une loi qu’on aurait pu insérer dans la bulle d’or, pour toutes les grandes maisons l’Allemagne. 

Chaque ville, chaque prince pourvoit comme il peut à ses affaires. 

Venceslas, renfermé dans Prague, ne commet que des actions de barbarie et de démence. Il y avait des temps où son esprit était entièrement aliéné. C’est un effet que les excès du vin, et même des aliments, font sur beaucoup plus d’hommes qu’on ne pense. 

Charles VI, roi de France, dans ce temps-là même, était attaqué d’une maladie à peu près semblable. Elle lui ôtait souvent l’usage de la raison. Des antipapes divisaient l’Église et l’Europe. Par qui le monde a-t-il été gouverné! 

Venceslas, dans un de ses accès de fureur, avait jeté dans la Moldau et noyé le moine Jean Népomucène, parce qu’il n’avait pas voulu lui révéler la confession de l’impératrice sa femme. On dit qu’il marchait quelquefois dans les rues accompagné du bourreau, et qu’il faisait exécuter sur-le-champ ceux qui lui déplaisaient. C’était une bête féroce qu’il fallait enchaîner. Aussi les magistrats de Prague se saisissent de lui comme d’un malfaiteur ordinaire, et le mettent dans un cachot. 

On lui permet des bains pour lui rendre la santé et la raison. 

Un pêcheur lui fournit une corde, avec laquelle il s’échappe, accompagné d’une servante dont il fait sa maîtresse. Dès qu’il est en liberté, un parti se forme dans Prague en sa faveur. Venceslas fait mourir ceux qui l’avaient mis en prison; il anoblit le pêcheur, dont la famille subsiste encore. 

Cependant les magistrats de Prague, traitant toujours Venceslas d’insensé et de furieux, l’obligent de s’enfuir de la ville. 

C’était une occasion pour Sigismond, son frère, roi de Hongrie, de venir se faire reconnaître roi de Bohême; il ne la manque pas; mais il ne peut se faire déclarer que régent. Il fait enfermer son frère dans le château de Prague; de là il renvoie à Vienne en Autriche chez le duc Albert, et retourne en Hongrie s’opposer aux Turcs, qui commençaient à étendre leurs conquêtes de ce côté. 

Venceslas s’échappe encore de sa nouvelle prison; il retourne à Prague; et, ce qui est rare, il y trouve des partisans. 

Ce qui est encore plus rare, c’est que l’Allemagne ne se mêle en aucune façon des affaires de son empereur, ni quand il est à Prague et à Vienne dans un cachot, ni quand il revient régner chez lui en Bohême. 

1398. Qui croirait que ce même Venceslas, au milieu des scandales et des vicissitudes d’une telle vie, propose au roi de France Charles VI de l’aller trouver à Reims en Champagne, pour étouffer les scandales du schisme? 

Les deux monarques se rendent en effet à Reims dans un des intervalles de leur folie. On remarque que dans un festin que donnait le roi de France à l’empereur et au roi de Navarre, un patriarche d’Alexandrie, qui se trouva là, s’assit le premier à table. On remarque encore qu’un matin, qu’on alla chez Venceslas pour conférer avec lui des affaires de l’Église, on le trouva ivre. 

Les universités alors avaient quelque crédit, parce qu’elles étaient nouvelles, et qu’il n’y avait plus d’autorité dans l’Église. Celle de Paris avait proposé la première que les prétendants au pontificat se démissent, et qu’on élût un nouveau pape. Il s’agissait donc que le roi de France obtint la démission de son pape Clément, et que Venceslas engageât aussi le sien à en faire autant. 

Aucun des prétendants ne voulut abdiquer. C’étaient les successeurs d’Urbain et de Clément. Le premier était ce Tomacelli qui, élu après la mort d’Urbain, avait pris le nom de Boniface; l’autre, Pedro de Luna, Pierre de la Lune, Aragonais, qui s’appelait Benoît(23).

Ce Benoît siégeait dans Avignon. La cour de France tint la parole donnée à l’empereur: on alla proposer à Benoît d’abdiquer; et, sur son refus, on le tint prisonnier cinq ans entiers dans son propre château d’Avignon. 

Ainsi l’Église de France, en ne reconnaissant point de pape pendant ces cinq années, montrait que l’Église pouvait subsister sans pape, de même que les Églises grecque, arménienne, cophte, anglicane, suédoise, danoise, écossaise, augsbourgeoise, bernoise, zuricoise, génevoise, subsistent de nos jours. 

Pour Venceslas, on disait qu’il aurait pu boire avec son pape, mais non négocier avec lui. 

1399. Il trouve pourtant une épouse, Sophie de Bavière, après avoir fait mourir la première à force de mauvais traitements. On ne voit point qu’après ce mariage il retombe dans ses fureurs; il ne s’occupe plus qu’à amasser de l’argent comme Charles IV, son père; il vend tout. Il vend enfin à Galéas Visconti tous les droits de l’empire sur la Lombardie, qu’il déclare, selon quelques auteurs, indépendante absolument de l’empire, pour cent cinquante mille écus d’or. Aucune loi ne défendait aux empereurs de telles aliénations. S’il y en avait eu, Visconti n’aurait point hasardé une somme si considérable. 

Les ministres de Venceslas, qui pillaient la Bohême, voulurent faire quelques exactions dans la Misnie. On s’en plaignit aux électeurs. Alors ces princes, qui n’avaient rien dit quand Venceslas était furieux, s’assemblent pour le déposer. 

1400. Après quelques assemblées d’électeurs, de princes, de députés des villes, une diète solennelle se tient à Lanstein près de Mayence. Les trois électeurs ecclésiastiques, avec le palatin, déposent juridiquement l’empereur en présence de plusieurs princes, qui assistent seulement comme témoins. Les électeurs, ayant seuls le droit d’élire, en tiraient la conclusion nécessaire qu’ils avaient seuls le droit de destituer. Ils révoquèrent ensuite les aliénations que l’empereur avait faites à prix d’argent: mais Galéas Visconti n’en dominait pas moins depuis le Piémont jusqu’aux portes de Venise. 

L’acte de la déposition de Venceslas est du 20 août au matin. Les électeurs, quelques jours après, choisissent pour empereur Frédéric, due de Brunswick, qui est assassiné par un comte de Waldeck, dans le temps qu’il se prépare à son couronnement. 

ROBERT,

COMTE PALATIN DU RHIN,

35e EMPEREUR.

Robert, comte palatin du Rhin, est élu à Rentz par les quatre mêmes électeurs. Son élection ne peut être du 22 août(24), comme on le dit, puisque Venceslas avait été déposé le 20, et qu’il avait fallu plus de deux jours pour choisir le duc de Brunswick, préparer son couronnement et l’assassiner. 

Robert va se présenter en armes devant Francfort, suivant l’usage, et y entre un triomphe au bout de six semaines et trois jours; c’est le dernier exemple de cette coutume. 

1401. Quelques princes et quelques villes d’Allemagne tiennent encore pour Venceslas, comme quelques Romains regrettèrent Néron. Les magistrats de la ville libre d’Aix-la- Chapelle ferment les portes à Robert quand il veut s’y faire couronner. Il l’est à Cologne par l’archevêque. 

Pour gagner les Allemands, il veut rendre à l’empire le Milanais que Venceslas en avait détaché. Il fait une alliance avec les villes de Suisse et de Souabe, comme s’il n’était qu’un prince de l’empire, et lève des troupes contre les Visconti. La circonstance était favorable. Venise et Florence s’armaient contre la puissance redoutable du nouveau duc de Lombardie. 

Étant dans le Tyrol, il envoie un défi à Galéas. « A vous Jean Galéas, comte de Vérone; » lequel lui répond: « A vous Robert de Bavière, Nous duc de Milan par la grâce de Dieu et de Venceslas, etc.; » puis il lui promet de le battre. Il lui tient parole au débouché des gorges des montagnes. 

Quelques princes qui avaient accompagné l’empereur s’en retournent avec le peu de soldats qui leur restent; et Robert se retire enfin presque seul. 

1402-1403. Jean Galéas reste maître de toute la Lombardie, et protecteur de presque toutes les autres villes, malgré elles. 

Il meurt, laissant, entre autres enfants une fille mariée au duc d’Orléans, source de tant de guerres malheureuses. 

A sa mort, l’un des papes, Boniface, qui n’est ni affermi dans Rome, ni reconnu dans la moitié de l’Europe, profite heureusement de la haine que les conquêtes de Jean Galéas avaient inspirée, et se saisit, par des intrigues, de Bologne, de Pérouse, de Ferrare, et de quelques villes de cet ancien héritage de la comtesse Mathilde que le saint-siège réclame toujours. 

Venceslas, éveillé de son sommeil léthargique, veut enfin défendre sa couronne impériale contre Robert. Les deux concurrents acceptent la médiation du roi de France, Charles VI, et les électeurs le prient de venir juger à Cologne Venceslas et Robert, qui seraient présents, et s’en rapporteraient à lui. 

Les électeurs demandaient vraisemblablement le jugement du roi de France parce qu’il n’était pas en état de le donner. Les accès de sa maladie le rendaient incapable de gouverner ses propres États; pouvait-il venir décider entre deux empereurs? 

Venceslas déposé comptait alors sur son frère Sigismond, roi de Hongrie. Sigismond, par un sort bizarre, est déposé lui-même, et mis un prison dans son propre royaume. 

Les Hongrois choisissent Ladislas, roi de Naples, pour leur roi; et Boniface, qui ne sait pas encore s’il est pape, prétend que c’est lui qui donne la couronne de Hongrie à Ladislas; mais à peine Ladislas est-il sur les frontières de Hongrie, que Naples se révolte. Il y retourne pour éteindre la rébellion. 

Qu’on se fasse ici un tableau de l’Europe. On verra deux papes qui la partagent; deux empereurs qui déchirent l’Allemagne; la discorde en Italie après la mort de Visconti; les Vénitiens s’emparant d’une partie de la Lombardie, Gênes d’une autre partie; Pise assujettie par Florence; en France, des troubles affreux sous un roi en démence; en Angleterre, des guerres civiles; les Maures tenant encore les plus belles provinces de l’Espagne; les Turcs avançant vers la Grèce, et l’empire de Constantinople touchant à sa fin. 

1404. Robert acquiert du moins quelques petits terrains qui arrondissent son palatinat. L’évêque de Strasbourg lui vend Offembourg, Celle, et d’autres seigneuries. C’est presque tout ce que lui vaut son empire. 

Le duc d’Orléans, frère de Charles VI, achète le duché de Luxembourg de Josse, marquis de Moravie, à qui Venceslas l’a vendu. Sigismond avait vendu aussi le droit d’hommage. Par là le duché de Luxembourg et le duché du Milanais sont regardés par leurs nouveaux possesseurs comme détachés de l’empire. 

1405. Le nouveau duc de Luxembourg et le duc de Lorraine se font la guerre, sans que l’empire y prenne part. Si les choses eussent continué encore quelques années sur ce pied, il n’y avait plus d’empire ni de corps germanique. 

1406: Le marquis de Bade et le comte de Wirtemberg font impunément une ligue avec Strasbourg et les villes de Souabe contre l’autorité impériale. Le traité porte que « si l’empereur ose toucher à un de leurs privilèges, tous ensemble lui feront la guerre. » 

Les Suisses se fortifient toujours. Les seuls Bâlois ravagent les terres de la maison d’Autriche dans le Sundgaw et dans l’Alsace.

1407-1408. Pendant que l’autorité impériale s’affaiblit, le schisme de l’Église continue. A peine un des antipapes est mort, que son parti en fait un autre. Ces scandales eussent fait secouer le joug de Rome à tous les peuples, si on eût été plus éclairé et plus animé, et si les princes n’avaient pas toujours eu en tête d’avoir un pape dans leur parti, pour avoir de quoi opposer les armes de la religion à leurs ennemis. C’est là le noeud de tant de ligues qu’on a vues entre Rome et les rois, de tant de contradictions, de tant d’excommunication demandées en secret par les uns, et bravées par les autres 

Déjà l’Église pouvait craindre la science, l’esprit et les beaux-arts; ils avaient passé de la cour du roi de Naples, Robert, à Florence, où ils établissaient leur empire. L’émulation des universités naissantes commençait à débrouiller quelque chaos. La moitié de l’Italie était ennemie des papes. Cependant les Italiens, plus instruits alors que les autres nations, n’établirent jamais de secte contre l’Église. Ils faisaient souvent la guerre à la cour romaine, non à l’Église romaine. Les Albigeois et les Vaudois avaient commencé vers les frontières de la France. Wiclef s’éleva en Angleterre. Jean Hus, docteur de la nouvelle université de Prague, et confesseur de la reine de Bohême, femme de Venceslas, ayant lu les manuscrits de Wiclef, prêchait à Prague les opinions de cet Anglais. Rome ne s’était pas attendue que les premiers coups que lui porterait l’érudition viendraient d’un pays qu’elle appela si longtemps barbare. La doctrine de Jean Hus consistait principalement à donner à l’Église les droits que le saint-siège prétendait pour lui seul. 

Le temps était favorable. Il y avait déjà, depuis la naissance du sebisme, une succession d’antipapes des deux côtés, et il était assez difficile de savoir de quel côté était le Saint-Esprit. 

Le trône de l’Église étant ainsi partagé en deux, chaque moitié en est rompue et sanglante. Il arrive la même chose à trente chaires épiscopales. Un évêque, approuvé par un pape, conteste à main armée sa cathédrale à un autre évêque confirmé par un autre pape. 

A Liège, par exemple, il y a deux évêques qui se font une guerre sanglante. Jean de Bavière, élu par une partie du chapitre, se bat contre un autre élu; et comme les papes opposés ne pouvaient donner que des bulles, l’évêque Jean de Bavière appelle à son secours Jean, duc de Bourgogne, avec une armée. Enfin, pour savoir à qui demeurera la cathédrale de Liège, la ville est saccagée et presque réduite en cendres. 

Tant de maux, auxquels on ne remédie pour l’ordinaire que quand ils sont extrêmes, avaient enfin produit un concile à Pise, où quelques cardinaux retirés appelaient le reste de l’Église. Ce concile est depuis transféré à Constance. 

1409. S’il y avait une manière légale et canonique de finir le schisme qui déchirait l’Europe chrétienne, c’était l’autorité du concile de Pise. 

Deux antipapes, successeurs d’antipapes, prêtent leur nom à cette guerre civile et sacrée. L’un est ce fier Espagnol Pierre Luna; l’autre, Corrario(25), Vénitien. 

Le concile de Pise les déclare tous deux indignes du trône pontifical. Vingt-quatre cardinaux, avec l’approbation du concile, élisent, le 17(26) juin 1409, Philargi, né en Candie. Philargi, pape légitime, meurt au bout de dix mois. Tous les cardinaux qui se trouvaient alors à Rome nomment, d’un commun consentement, Balthazar Cossa, qui prend le nom de Jean XXIII. Il avait été nourri à la fois dans l’Église et dans les armes, s’étant fait corsaire dès qu’il fut diacre. Il s’était signalé dans des courses sur les côtes de Naples en faveur d’Urbain. Il acheta depuis chèrement un chapeau de cardinal, et une maîtresse, nommée Catherine, qu’il enleva à son mari. Il avait, à la tête d’une petite armée, repris Bologne sur les Visconti. C’était un soldat sans moeurs; mais enfin c’était un pape canoniquement élu. 

Le schisme paraissait donc fini par les lois de l’Église; mais la politique des princes le faisait durer, si on appelle politique cet esprit de jalousie, d’intrigue, de rapine, de crainte, et d’espérance, qui brouille tout dans le monde. 

Une diète était assemblée à Francfort en 1409. L’empereur Robert y présidait; les ambassadeurs des rois de France, d’Angleterre, de Pologne, y assistaient. Mais qu’arrive-t-il? L’empereur soutenait une faction d’antipape; la France, une autre. L’empereur et l’empire croyaient que c’était à eux d’assembler les conciles. La diète de Francfort traitait le concile de Pise, assemblé sans les ordres de l’empire, de conciliabule; et on demandait un concile oecuménique. Il était donc arrivé que le concile de Pise, on croyant tout terminer, avait laissé trois papes à l’Europe au lieu de deux. 

Le pape canonique était Jean XXIII, nommé solennellement à Rome. Les deux autres étaient Corrario et Pierre Luna: Corrario errant de ville en ville; Pierre Luna enfermé dans Avignon par l’ordre de la cour de France, qui, sans le reconnaître, conservait toujours ce fantôme, pour l’opposer aux autres dans le besoin. 

1410. Tandis que tant de papes agitent l’Europe, il y a une guerre sanglante entre les chevaliers teutons, maîtres de la Prusse, et la Pologne, pour quelques bateaux de blé. 

Ces chevaliers, institués d’abord pour servir des Allemands dans les hôpitaux, étaient devenus une milice comme celle des mamelucks. 

Les chevaliers sont battus, et perdent Thorn, Elbing, et plusieurs villes qui restent à la Pologne. 

L’empereur Robert meurt le 18 mai à Oppenheim. Venceslas se dit toujours empereur sans en faire aucune fonction. 

JOSSE,

36e EMPEREUR.

1410. Venceslas n’était plus empereur qu’à Prague pour ses domestiques. Sigismond son frère, roi de Hongrie, demande l’empire. Josse, margrave de Brandebourg et de Moravie, son cousin, le demande aussi. 

Non seulement Josse dispute l’empire à son cousin, mais il lui dispute aussi le Brandebourg. 

L’électeur palatin Louis, fils aîné du dernier empereur Robert, l’archevêque de Trèves, et les ambassadeurs de Sigismond, dont on compte la voix en vertu du margraviat de Brandebourg, nomment Sigismond empereur(27) à Francfort. 

Mayence, Cologne, l’ambassadeur de Saxe, et un député de Brandebourg pour Josse, nomment ce Josse dans la même ville. 

Venceslas proteste dans Prague contre ces deux élections. L’Allemagne a trois empereurs, comme l’Église a trois papes sans en avoir un. 
 
 

SIGISMOND,

ROI DE BOHÊME ET DE HONGRIE, MARGRAVE DE BRANDEBOURG,

37e EMPEREUR.

1411. La mort de Josse, trois mois après son élection, délivre l’Allemagne d’une guerre civile qu’il n’eût pu soutenir par lui-même, mais qu’on eût faite en son nom. 

Sigismond reste empereur de nom et d’effet. 

Tous les électeurs confirment son élection le 21 juillet. 

Les villes n’avaient alors d’évêques que par le sort des armes car, dans les brigues pour les élections, Jean XXIII approuvant un évêque, et Corrario un autre, la guerre civile s’ensuivit; et c’est ce qui arriva à Cologne comme à Liège. L’archevêque Théodoric, de la maison de Meurs, ne prit possession de son siège qu’après une bataille sanglante où il avait vaincu son compétiteur de la maison de Berg. 

Les chevaliers teutoniques reprennent les armes contre la Pologne. Ils étaient si redoutables que Sigismond se ligue secrètement avec la Pologne contre eux. La Pologne avait cédé la Prusse aux chevaliers, et le grand maître devenait insensiblement un souverain considérable. 

1412. Sigismond paraît s’embarrasser peu du grand schisme d’Occident. Il se voyait roi de Hongrie, margrave de Brandebourg, et empereur. Il voulait assurer tout à sa postérité. Les Vénitiens, qui s’agrandissaient, avaient acquis une partie de la Dalmatie dans le temps des croisades; il les défait dans le Frioul, et joint cette partie à la Hongrie. 

D’un autre côté, Ladislas ou Lancelot, ce roi de Hongrie chassé par Sigismond, se rend maître de Rome et de tout le pays jusqu’à Florence. Le pape Jean XXIII l’avait appelé d’abord, à l’exemple de ses prédécesseurs, pour le défendre, et il s’était donné un maître dangereux, de crainte d’en trouver un dans Sigismond. C’est cette démarche forcée de Jean XXIII qui lui coûta bientôt le trône pontifical. 

1413. Jean transférait les restes du concile de Pise à Rome, pour extirper le schisme et confirmer son élection. Il devait être le plus fort à Rome. L’empereur fait convoquer le concile à Constance pour perdre le pape. On voit peu de papes italiens pris pour dupes. Celui-ci le fut à la fois par Sigismond et par le roi de Naples Ladislas ou Lancelot. Ce prince, maître de Rome, était devenu son ennemi, et l’empereur l’était encore davantage. L’empereur écrit aux deux antipapes, à Pierre Luna, alors en Aragon, et à Corrario, réfugié à Rimini; mais ces deux papes fugitifs protestent contre le concile de Constance. 

Lancelot meurt. Le pape, délivré d’un de ses maîtres, ne devait pas se mettre entre les mains de l’autre. Il va à Constance, espérant la protection de Frédéric, duc d’Autriche, héritier de la haine de la maison d’Autriche contre la maison de Luxembourg. Ce prince, à son tour protégé par le pape, accepte de lui le titre in partibus de général des troupes de l’Église, et même avec une pension de six mille florins l’or, aussi vaine que le généralat. Le pape s’unit encore avec le marquis de Bade, et quelques autres princes. Il entre enfin en pompe dans Constance, le 28 octobre, accompagné de neuf cardinaux. 

Cependant Sigismond est couronné à Aix-la-Chapelle, et tous les électeurs font au festin royal les fonctions de leurs dignités. 

1414. Sigismond arrive à Constance le jour de Noël, le duc de Saxe portant l’épée de l’empire nue devant lui, le burgrave de Nuremberg, qu’il avait fait administrateur de Brandebourg, portant le sceptre. Le globe d’or était porté par le comte de Cilley son beau-père. Ce n’est pas une fonction électorale. Le pape l’attendait dans la cathédrale. L’empereur y fait la fonction de diacre à la messe, il y lit l’évangile; mais point de pieds baisés, point d’étrier tenu, point de mule menée par la bride. Le pape lui présente une épée. Il y avait trois trônes dans l’église, un pour l’empereur, un pour le pape, un pour l’impératrice; l’empereur était au milieu. 

1415. Jean XXIII promet de céder le pontificat en cas que les antipapes en fassent autant, et dans tous les cas où sa déposition sera utile au bien de l’Église. Cette dernière clause le perdait. Ou il était forcé à cette déclaration, ou le métier de pirate ne l’avait pas rendu un pape habile. Sigismond baise les pieds de Jean, dès que Jean eut lu cette formule qui lui ôtait le pontificat. 

Sigismond est aisément le maître du concile en l’entourant de soldats. Il y paraissait dans toute sa gloire. On y voyait les électeurs de Saxe, du Palatinat, de Mayence, l’administrateur de Brandebourg, les ducs de Bavière, d’Autriche, de Silésie, cent vingt-huit comtes, deux cents barons, qui étaient alors quelque chose; vingt-sept ambassadeurs y représentèrent leurs souverains. On y disputait de luxe, de magnificences qu’on en juge par le nombre de cinquante orfèvres qui vinrent s’établir à Constance. On y compta cinq cents joueurs d’instruments et ce que les usages de ce temps-là rendent très croyable, il y eut sept cent dix-huit courtisanes sous la protection du magistrat de la ville. 

Le pape s’enfuit déguisé en postillon sur les terres de Jean d’Autriche, comte de Tyrol. Ce prince est obligé de livrer le pape, et de demander pardon à genoux à l’empereur. 

Tandis que le pape est prisonnier dans un château de ce duc d’Autriche, son protecteur, on instruit son procès. On l’accuse de tous les crimes, on le dépose le 29 mai; et, par la sentence, le concile se réserve le droit de le punir. 

Le 6 juillet de la même année 1415, Jean Hus, confesseur de la reine de Bohême, docteur en théologie, est brûlé vif par sentence des pères du concile, malgré le sauf-conduit très formel que Sigismond lui avait donné. Cet empereur le remet aux mains de l’électeur palatin, qui le conduisit au bûcher, dans lequel il loua Dieu jusqu’à ce que la flamme étouffât sa voix. 

Voici les propositions principales pour lesquelles on le condamna à ce supplice horrible: « Qu’il n’y a qu’une Église catholique, qui renferme dans son sein tous les prédestinés; que les seigneurs temporels doivent obliger les prêtres à observer la loi; qu’un mauvais pape n’est pas vicaire de Jésus-Christ. » 

« Croyez-vous l’universel a parte rei? lui dit un cardinal. — Je crois l’universel a parte mentis, répondit Jean Hus. — Vous ne croyez donc pas la présence réelle! » s’écria le cardinal. 

Il est manifeste qu’on voulait que Jean fût brûlé; et il le fut. 

1416. Sigismond, après la condamnation du pape et de Jean Hus, occupé de la gloire d’extirper le schisme, obtient à Narbonne, des rois de Castille, d’Aragon, et de Navarre, leur renonciation à l’obédience de Pierre de la Lune, ou Luna. 

Il va de là à Chambéry ériger la Savoie en duché, et en donne l’investiture à Amédée VIII. 

Il va à Paris, se met à la place du roi dans le parlement, et y fait un chevalier. On dit que c’était trop, et que le parlement fut blâmé de l’avoir souffert. Pourquoi? si le roi lui avait donné sa place, il devait trouver très bon qu’il conférât un honneur qui n’est qu’un titre. 

De Paris il va à Londres. Il trouve en abordant des seigneurs qui avancent vers lui dans l’eau, l’épée à la main, pour lui faire honneur, et pour l’avertir de ne pas agir en maître. C’était un aveu des droits que pouvait donner dans l’opinion des peuples ce grand nom de césar. 

Il disait qu’il était venu à Londres pour négocier la paix entre l’Angleterre et la France. C’était dans le temps le plus malheureux de la monarchie française, lorsque le roi anglais Henri V voulait avoir la France par conquête et par héritage. 

L’empereur, au lieu de faire cette paix, s’unit avec l’Angleterre contre la France malheureuse. Il l’est lui-même davantage en Hongrie. Les Turcs, qui avaient renversé l’empire des califes, et qui menaçaient Constantinople, ayant inondé la terre depuis l’Inde jusqu’à la Grèce, dévastaient la Hongrie et l’Autriche; mais ce n’était encore que des incursions de brigands. On envoie des troupes contre eux quand ils se retirent.

Tandis que Sigismond voyage, le concile, après avoir brûlé Jean Hus, cherche une autre victime dans Jérôme de Prague. Hiéronyme ou Jérôme de Prague, disciple de Jean Hus, qui lui était très supérieur en esprit et en éloquence, fut brûlé(28) quelque temps après son maître. Il harangua l’assemblée avec une éloquence d’autant plus touchante qu’elle était intrépide. Condamné comme Socrate par des ennemis fanatiques, il mourut avec la même grandeur d’âme. 

Les papes avaient prétendu juger les princes et les dépouiller quand ils l’avaient pu; le concile, sans pape, crut avoir les mêmes droits. Frédéric d’Autriche avait, vers le Tyrol, pris des villes que l’évêque de Trente réclamait, et il retenait l’évêque prisonnier. Le concile lui ordonne de rendre l’évêque et les villes, sous peine d’être privé lui et ses enfants de tous leurs fiefs fie l’Église et de l’empire. 

Ce Frédéric d’Autriche, souverain du Tyrol, s’enfuit de Constance. Son frère Ernest lui prend le Tyrol, et l’empereur met Frédéric an ban de l’empire. Tout s’accommode sur la fin de l’année. Frédéric reprend son Tyrol, et Ernest, son frère, s’en tient à la Styrie, qui était son apanage. Mais les Suisses, qui s’étaient saisis de quelques villes de ce duc d’Autriche, les gardent et fortifient leur ligue. 

1417. L’empereur retourne à Constance; il y donne avec la plus grande pompe l’investiture de Mayence, de la Saxe, de la Poméranie, de plusieurs principautés: investiture qu’il faut prendre à chaque mutation d’empereur ou de vassal. 

Il vend son électorat de Brandebourg à Frédéric de Hohenzollern, burgrave de Nuremberg, pour la somme de quatre cent mille florins d’or, que le burgrave avait amassée; somme très considérable en ce temps-là. Quelques auteurs disent seulement cent mille, et sont plus croyables. 

Sigismond se réserve, par le contrat, la faculté de racheter le Brandebourg pour la même somme, en cas qu’il ait des enfants. 

Sentence de déposition prononcée dans le concile, en présence de l’empereur, contre le pape Pierre Luna, déclaré dans la sentence parjure, perturbateur du repos public, hérétique, rejeté de Dieu, et opiniâtre. La qualité d’opiniâtre était la seule qu’il méritât bien. 

L’empereur propose au concile de réformer l’Église avant de créer un pape. Plusieurs prélats crient à l’hérétique, et on fait un pape sans réformer l’Église. 

Vingt-trois cardinaux et trente-trois prélats du concile, députés des nations, s’assemblent dans un conclave. C’est le seul exemple que d’autres prélats que des cardinaux aient eu droit de suffrage, depuis que le sacré collège s’était réservé à lui seul l’élection des papes; car Grégoire VII fut élu par l’acclamation du peuple. 

On élit le 11 novembre Othon Colonne, qui change ce beau nom contre celui de Martin; c’est de tous les papes celui dont la consécration a été la plus auguste. Il fut conduit à l’église par l’empereur et l’électeur de Brandebourg, qui tenaient les rênes de son cheval, suivis de cent princes, des ambassadeurs de tous les rois, et d’un concile entier. 

1418. Au milieu de ce vaste appareil d’un concile, et parmi tant de soins apparents de rendre la paix à l’Église, et à l’empire sa dignité, quelle fut la principale occupation de Sigismond? celle d’amasser de l’argent. 

Non content de vendre son électorat de Brandebourg, il s’était hâté, pendant la tenue du concile, de vendre à son profit quelques villes qu’il avait confisquées à Frédéric d’Autriche. L’accommodement fait, il fallait les restituer. Cet embarras et la disette continuelle d’argent où il était mêlaient de l’avilissement à sa gloire. 

Le nouveau pape Martin V déclare Sigismond roi des Romains, en suppléant aux défauts de formalité qui se trouvèrent dans son élection à Francfort. 

Le pape, ayant promis de travailler à la réformation de l’Église, publie quelques constitutions touchant les revenus de la chambre apostolique et les habits des clercs. 

Il accorde à l’empereur le dixième de tous les biens ecclésiastiques d’Allemagne pendant un an, pour l’indemniser des frais du concile: et l’Allemagne en murmura. 

Troubles apaisés cette année dans la Hollande, le Brabant, et le Hainaut. Tout ce qui en résulte d’important pour l’histoire, c’est que Sigismond reconnaît que la province de Hainaut ne relève pas de l’empire. Un autre empereur pouvait ensuite admettre le contraire. Le Hainaut avait autrefois, comme on a vu, relevé quelque temps d’un évêque de Liège. 

Comme le droit féodal n’est point un droit naturel, que ce n’est point la possession d’une terre qu’on cultive, mais une prétention sur des terres cultivées par autrui, il a toujours été le sujet de mille disputes indécises. 

1419. De plus grands troubles s’élevaient en Bohême. Les cendres de Jean Hus et de Jérôme de Prague excitaient un incendie. 

Les partisans de ces deux infortunés voulurent soutenir leur doctrine et venger leur mort. Le célèbre Jean Ziska se met à la tête des hussites, et tâche de profiter de la faiblesse de Venceslas, du fanatisme des Bohémiens, et de la haine qu’on commence à porter au clergé, pour se faire un parti puissant et s’établir une domination. 

Venceslas meurt en Bohême presque ignoré. Sigismond a donc à la fois l’Empire, la Hongrie, la Bohême, la suzeraineté de la Silésie; et, s’il n’avait pas vendu son électorat de Brandebourg, il pouvait fonder la plus puissante maison d’Allemagne. 

1420. C’est contre ce puissant empereur que Jean Ziska se soutient, et lui fait la guerre dans ses États patrimoniaux. Les moines étaient le plus souvent les victimes de cette guerre; ils payaient de leur sang la cruauté des pères de Constance. 

Jean Ziska fait soulever toute la Bohême. Pendant ce temps, il y a de grands troubles en Danemark au sujet du duché de Sleswig. Le roi Éric s’empare de ce duché; mais la guerre des hussites est bien plus importante, et regarde de plus près l’empire. 

Sigismond assiège Prague; Jean Ziska le met un déroute et lui fait lever le siège; un prêtre marchait avec lui à la tête des hussites, un calice à la main, pour marquer qu’ils voulaient communier sous les deux espèces. 

Un mois après, Jean Ziska bat encore l’empereur. Cette guerre dura seize années. Si l’empereur n’avait pas violé son sauf-conduit, tant de malheurs ne seraient pas arrivés. 

1421. Il y avait longtemps qu’on ne faisait plus de croisades que contre les chrétiens. Martin V en fait prêcher une en Allemagne contre lus hussites, au lieu de leur accorder la communion avec du vin. 

Un évêque de Trèves marche à la tête d’une armée de croisés contre Jean Ziska, qui, n’ayant pas avec lui plus de douze cents hommes, taille les croisées en pièces. 

L’empereur marche encore vers Prague, et est encore battu. 

1422. Coribut, prince de Lithuanie, vint se joindre à Ziska, dans l’espérance d’être roi de Bohême. Ziska, qui méritait de l’être, menace d’abandonner Prague. 

Le mot Ziska signifiait borgne en langue esclavonne, et on appelait ainsi ce guerrier comme Horatius avait été nommé Cocles. Il méritait alors celui d’aveugle, ayant perdu les deux yeux, et ce Jean l’Aveugle était bien un autre homme que l’autre Jean l’Aveugle(29), père de Sigismond. Il croyait, malgré la perte de ses yeux, pouvoir régner, puisqu’il pouvait combattre et être chef de parti. 

1423. L’empereur, chassé de la Bohême par les vengeurs de Jean Hus, a recours à sa ressource ordinaire, celle de vendre des provinces. Il vend la Moravie à Albert, duc d’Autriche: c’était vendre ce que les hussites possédaient alors. 

Procope, surnommé le Rasé, parce qu’il était prêtre, grand capitaine, devenu l’oeil et le bras de Jean Ziska, défend la Moravie contre les Autrichiens. 

1424. Non seulement Ziska l’Aveugle se soutient malgré l’empereur, mais encore malgré Coribut, son défenseur devenu son rival. Il défait Coribut après avoir vaincu l’empereur. 

Sigismond pouvait au moins profiter de cette guerre civile entre ses ennemis; mais dans ce temps-là même il est occupé à des noces. Il assiste avec pompe dans Presbourg au mariage d’un roi de Pologne, tandis que Ziska chasse son rival Coribut, et entre dans Prague en triomphe. 

Ziska meurt d’une maladie contagieuse au milieu de son armée. Rien n’est plus connu que la disposition qu’on prétend qu’il fit de son corps en mourant. « Je veux qu’on me laisse en plein champ, dit-il; j’aime mieux être mangé des oiseaux que des vers; qu’on fasse un tambour de ma peau: on fera fuir nos ennemis au son de ce tambour. » 

Son parti ne meurt pas. Ce n’était pas Ziska, mais le fanatisme qui l’avait formé. Procope le Rasé succède à son gouvernement et à sa réputation. 

1425-1426. La Bohême est divisée en plusieurs factions, mais toutes réunies contre l’empereur, qui ne peut se ressaisir des ruines de sa patrie. Coribut revient, et est déclaré roi. Procope fait la guerre à cet usurpateur et à Sigismond. Enfin, l’empire fournit une armée de près de cent mille hommes à l’empereur, et cette armée est entièrement défaite. On dit que les soldats de Procope, qu’on appelait les Taborites, se servirent, dans cette grande bataille, de haches à deux tranchants, et que cette nouveauté leur donna la victoire. 

1427. Pendant que l’empereur Sigismond est chassé de la Bohême, et que les étincelles sorties des cendres de Jean Hus embrasent ce pays, la Moravie et l’Autriche, les guerres entre le roi de Danemark et le Holstein continuent. Lubeck, Hambourg, Wismar, Stralsund, sont déclarées contre lui. Quelle était donc l’autorité de l’empereur Sigismond? il prenait le parti du Danemark; il écrivait à ces villes pour leur faire mettre bas les armes, et elles ne l’écoutaient pas. 

Il semble avoir perdu son crédit comme empereur, ainsi qu’en qualité de roi de Bohême. 

Il fait marcher encore une armée dans son pays, et cette armée est encore battue par Procope. Coribut, qui se disait roi de Bohême, est mis dans un couvent par son propre parti, et l’empereur n’a plus de parti en Bohême. 

1428. On voit que Sigismond était très mal secouru de l’empire, et qu’il ne pouvait armer les Hongrois. Il était chargé de titres et de malheurs. Il ouvre enfin dans Presbourg des conférences pour la paix avec ses sujets. Le parti nommé des orphelins, qui était le plus puissant à Prague, ne veut aucun accommodement, et répond qu’un peuple libre n’a pas besoin de roi.

1429-1430. Procope le Rasé, à la tête de son régiment de frères (semblable à celui que Cromwell forma depuis), suivi de ses orphelins, de ses taborites, de ses prêtres, qui portaient un calice, et qui conduisaient les calistins, continue à battre partout les Impériaux. La Misnie, la Lusace, la Silésie, la Moravie, l’Autriche, le Brandebourg, sont ravagés. Une grande révolution était à craindre. Procope se sert de retranchements de bagages avec succès contre la cavalerie allemande. Ces retranchements s’appellent des tabors. Il marche avec ces tabors; il pénètre aux confins de la Franconie. 

Les princes de l’empire ne peuvent s’opposer à ces irruptions; ils étaient en guerre les uns contre les autres. Que faisait donc l’empereur? il n’avait su que tenir un concile et laisser brûler deux prêtres. 

Amurat II dévaste la Hongrie pendant ces troubles. L’empereur veut intéresser pour lui le duc de Lithuanie, et le créer roi; il ne peut en venir à bout: les Polonais l’en empêchent. 

1431. Il demande encore la paix aux hussites; il ne peut l’obtenir, et ses troupes sont encore battues deux fois. L’électeur de Brandebourg et le cardinal Julien, légat du pape, sont défaits la seconde fois à Risemberg, d’une manière si complète, que Procope parut être le maître de l’empire intimidé. 

Enfin les Hongrois, qu’Amurat II laisse respirer, marchent contre le vainqueur, et sauvent l’Allemagne qu’ils avaient autrefois dévastée. 

Les hussites, repoussés dans un endroit, sont formidables dans tous les autres. Le cardinal Julien, ne pouvant faire la guerre, veut un concile, et propose d’y admettre des prêtres hussites. 

Le concile s’ouvre à Bâle le 23 mai(30).

1432. Les pères donnent aux hussites des sauf-conduits pour deux cents personnes. 

Ce concile de Bâle, tenu sous Eugène IV, n’était qu’une prolongation de plusieurs autres indiqués par le pape Martin V, tantôt à Pavie, tantôt à Sienne. Les pères commencèrent par déclarer que le pape n’a ni le droit de dissoudre leur assemblée, ni même celui de la transférer, et qu’il leur doit être soumis sous peine de punition. Les conciles se regardaient comme les états généraux de l’Europe, juges des papes et des rois. Ou avait détrôné Jean XXIII à Constance; on voulait à Bâle, faire rendre compte à Eugène IV. 

Eugène, qui se croyait au-dessus du concile, le dissout, mais en vain. Il s’y voit citer pour y comparaître plutôt que pour y présider; et Sigismond prend ce temps pour s’aller faire inutilement couronner Lombardie, et ensuite à Rome. 

Il trouve l’Italie puissante et divisée. Philippe Visconti régnait sur le Milanais et sur Gênes, malheureuse rivale de Venise, qui avait perdu sa liberté, et qui ne cherchait plus que des maîtres. Le duc de Milan et les Vénitiens se disputaient Vérone et quelques frontières. Les Florentins prenaient le parti de Venise. Lucques, Sienne étaient pour le duc de Milan. Sigismond est trop heureux d’être protégé par duc pour aller recevoir à Rome la vaine couronne d’empereur. Il prend ensuite le parti de concile contre le pape, comme il avait fait à Constance. Les pères déclarent Sa Sainteté coutumace, et lui donnent soixante jours pour se reconnaître, après quoi on le déposera. 

Les pères de Bâle voulaient imiter ceux de Constance. Mais les exemples trompent. Eugène était puissant à Rome, et les temps n’étaient pas les mêmes. 

1433. Les députés de Bohême sont admis au concile. Jean Hus et Jérôme avaient été brûlés à Constance. Leurs sectateurs sont respectés à Bâle: ils y obtiennent que leurs voix seront comptées. Les prêtres hussites qui s’y rendent n’y marchent qu’à la suite de ce Procope le Rasé, qui vient avec trois cents gentilshommes armés; et les pères disaient: « Voilà le vainqueur de l’Église et de l’empire. » Le concile leur accorde la permission de boire en communiant, et on dispute sur le reste. L’empereur arrive à Bâle; il y voit tranquillement son vainqueur, et s’occupe du procès qu’on fait au pape. 

Tandis qu’on argumente à Bâle, les hussites de Bohême, joints aux Polonais, attaquent les chevaliers teutons; et chaque parti croit faire une guerre sainte. Tous les ravages recommencent; les hussites se font la guerre entre eux. 

Procope quitte le concile qu’il intimidait, pour aller se battre en Bohême contre la faction opposée. Il est tué dans un combat près de Prague. 

La faction victorieuse fait ce que l’empereur n’aurait osé faire; elle condamne au feu un grand nombre de prisonniers. Ces hérétiques, armés si longtemps pour venger la cendre de leur apôtre, se livrent aux flammes les uns les autres. 

1434. Si les princes de l’empire laissaient leur chef dans l’impuissance de se venger, ils ne négligeaient pas toujours le bien public. Louis de Bavière, duc d’Ingolstadt, ayant tyrannisé ses vassaux, abhorré de ses voisins, et n’étant pas assez puissant pour se défendre, est mis au ban de l’empire; et il obtient sa grâce en donnant de l’argent à Sigismond. 

L’empereur était alors si pauvre, qu’il accordait les plus grandes choses pour les plus petites sommes. 

Le dernier de la branche électorale de Saxe, de l’ancienne maison d’Ascanie, meurt sans enfants. Plusieurs parents demandent la Saxe et il n’en coûte que cent mille florins au marquis de Misnie, Frédéric le Belliqueux, pour l’obtenir. C’est de ce marquis de Misnie, landgrave de Thuringe, que descend la maison de Saxe, si étendue de nos jours. 

1435. L’empereur, retiré en Hongrie, négocie avec ses sujets de Bohême. Les états lui fixent des conditions auxquelles il pourra être reconnu; et entre autres, ils demandent qu’il n’altère plus la monnaie. Cette clause fait sa honte, mais honte commune avec trop de princes de ces temps-là. Les peuples ne se sont soumis à des souverains, ni pour être tyrannisés, ni pour être volés. 

Enfin, l’empereur ayant accepté les conditions, les Bohémiens se soumettent à lui et à l’Église. Voilà un vrai contrat passé entre le roi et son peuple. 

1436-1437. Sigismond rentre dans Prague, et y reçoit un nouvel hommage, comme tenant nouvellement la couronne du choix de la nation. Après avoir apaisé le reste des troubles, il fait reconnaître en Bohême le duc Albert d’Autriche, son gendre, pour héritier du royaume. C’est le dernier événement de sa vie, qui finit en décembre 1437. 

ALBERT II D’AUTRICHE,

38e EMPEREUR.

1438. Il parut alors que la maison d’Autriche pouvait être déjà la plus puissante de l’Europe. Albert II, gendre de Sigismond, se vit roi de Bohême et de Hongrie, duc d’Autriche, souverain de beaucoup d’autres pays, et empereur. Il n’était roi de Hongrie et de Bohême que par élection; mais, quand le père et l’aïeul ont été élus, le petit-fils se fait aisément un droit héréditaire. 

Le parti des hussites, qu’on nommait les calistins, élit pour roi Casimir, frère du roi de Pologne. Il faut combattre. L’armée de l’empereur, commandée par Albert l’Achille, alors burgrave de Nuremberg, et depuis électeur de Brandebourg, assure par des victoires la couronne de Bohême à Albert II d’Autriche. 

Dans une grande diète à Nuremberg, on réforme l’ancien tribunal des austrègues, remède inventé, comme on a vu, pour prévenir l’effusion de sang dans les querelles des seigneurs. L’offensé doit nommer trois princes pour arbitres; ils doivent être approuvés par les états de l’empire, et juger dans l’année. 

On divise l’Allemagne en quatre parties, nommées cercles, Bavière, Rhin, Souabe, et Westphalie. Les terres électorales ne sont pas comprises dans ces quatre cercles, chaque électeur croyant de sa dignité de gouverner son État sans l’assujettir à ce règlement. Chaque cercle a un directeur et un duc ou général, et chaque membre du cercle est taxé à un contingent en hommes ou en argent pour la sûreté publique. 

On abolit dans cette diète cette ancienne loi veimique, qui subsistait encore en quelques endroits de la Westphalie; loi qui n’en mérite pas le nom, puisque c’était l’opposé de toutes les lois. Elle s’appelait le jugement secret, et consistait à condamner un homme à mort, sans qu’il en sût rien. Elle fut instituée, comme nous l’avons vu, par Charlemagne contre les Saxons. 

Cette manière de juger, qui n’est qu’une manière d’assassiner, a été pratiquée dans plusieurs États, et surtout à Venise, lorsqu’un danger pressant, ou qu’un intérêt d’État supérieur aux lois pouvait servir d’excuse à cette barbarie. Mais le décret de la diète abolit en vain cette loi exécrable: le tribunal secret subsista toujours. Les juges ne cessèrent point de nommer leurs assesseurs. Ils osèrent même citer l’empereur Frédéric III. Il n’y a pas d’excès à quoi ne puisse se porter une compagnie qui croit n’avoir point de compte à rendre. Cette cour infâme ne fut pleinement détruite que par Maximilien Ier. 

1439. D’un côté le concile de Bâle continue à troubler l’Occident de l’autre les Turcs et les Tartares, qui se disputent l’Orient, portent leurs dévastations aux frontières de la Hongrie. 

L’empereur grec, Jean Paléologue II, auquel il ne restait guère plus que Constantinople, croit en vain pouvoir obtenir du secours des chrétiens. Il s’humilie jusqu’à venir dans Rome soumettre l’Église grecque au pape. 

Ce fut dans le concile de Ferrare, opposé par Eugène IV au concile de Bâle, que Jean Paléologue et son patriarche furent d’abord reçus. L’empereur grec et son clergé, dans leur soumission réelle, gardèrent en apparence la majesté de leur empire et la dignité de leur Église. Aucun de ces fugitifs ne baisa les pieds du pape; ils avaient en horreur cette cérémonie, reçue par les empereurs d’Occident, qui se disaient souverains du pape. Cependant on avait, dans les premiers siècles, baisé les pieds des évêques grecs. 

Paléologue et ses prélats suivent le pape de Ferrare à Florence. Il y est solennellement décidé et convenu par les représentants des Églises latine et grecque, « que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils par la production d’inspiration; que le Père communique tout au Fils, excepté la paternité; et que le Fils a de toute éternité la vertu productive par laquelle le Saint-Esprit procède du Fils comme du Père. » 

Le grand point intéressant et glorieux pour Rome était l’aveu de sa primatie. Le pape fut solennellement reconnu, le 6 juillet, pour le chef de l’Église universelle. 

Cette union des Grecs et des Latins fut, à la vérité, désavouée bientôt après par toute l’Église grecque. La victoire du pape Eugène fut aussi vaine que les subtilités métaphysiques sur lesquelles on disputait. 

Dans le même temps qu’il rend ce service aux Latins, et qu’il finit, autant qu’il est en lui, le schisme de l’Orient et de l’Occident, le concile de Bâle le dépose du pontificat, le déclare rebelle, simoniaque, schismatique, hérétique, et parjure.

Il faut avouer que les pères de Bâle agirent quelquefois comme des factieux imprudents, et qu’Eugène se conduisit comme un homme habile. Mais c’était un grand exemple des inconséquences qui gouvernent le monde, que la religion chrétienne étant née et détruite en Judée, le chef de cette religion, souverain à Rome, fût jugé et condamné en Suisse. 

On ne doit pas oublier que Paléologue, de retour à Constantinople, fut si odieux à son Église, pour l’avoir soumise à Rome, que son propre fils lui refusa la sépulture. 

Cependant les Turcs avancent jusqu’à Semendria en Hongrie. Au milieu de ces alarmes, Albert d’Autriche, dont on attendait beaucoup, meurt le 27 octobre, laissant l’empire affaibli, comme il l’avait trouvé, et l’Europe malheureuse. 

FRÉDÉRIC D’AUTRICHE,

IIIe DU NOM, 39e EMPEREUR.

1440. On s’assemble à Francfort, selon la coutume, pour le choix d’un roi des Romains. Les États de Bohême, qui étaient sans souverain, jouissent avec les autres électeurs du droit de suffrage, privilège qui n’a jamais été donné qu’à la Bohême. 

Louis, landgrave de Hesse, refuse la couronne impériale. On en voit plusieurs exemples dans l’histoire. L’empire passait depuis longtemps pour une épouse sans dot, qui avait besoin d’un mari très riche. 

Frédéric d’Autriche, duc de Styrie, fils d’Ernest, qui était bien moins puissant que le landgrave de Hesse, n’est pas si difficile. 

Dans la même année, Albert, duc de Bavière, refuse la couronne de Bohême, qu’on lui offre mais ce nouveau refus vient d’un motif qui doit servir d’exemple aux princes. La veuve de l’empereur, roi de Bohême et de Hongrie, duc d’Autriche, venait d’accoucher d’un posthume nommé Ladislas. Albert de Bavière crut qu’on devait avoir égard au sang de ce pupille. Il regarda la Bohême comme l’héritage de cet enfant. Il ne voulut pas le dépouiller. L’intérêt ne gouverne pas toujours les souverains. Il y a aussi de l’honneur parmi eux; et ils devraient songer que cet honneur, quand il est assuré, vaut mieux qu’une province incertaine. 

A l’exemple du Bavarois, l’empereur Frédéric III refuse aussi la couronne de Bohême. Voilà ce que fait l’exemple de la vertu. Frédéric III ne veut pas être moins généreux que le duc de Bavière. Il se charge de la tutelle de l’enfant Ladislas, qui devait, par le droit de naissance posséder la basse Autriche, où est Vienne, et qui était appelé au trône de la Bohême et de la Hongrie par le choix des peuples, qui respectaient en lui le sang dont il sortait. 

Concile de Freisingen, dans lequel on prive de la sépulture tous ceux qui seront morts en combattant dans un tournoi, ou qui ne se seront point confessés dans l’année. Ces décrets grossiers et ridicules n’ont jamais de force. 

1441-1442. Grande diète à Mayence. L’antipape, Amédée de Savoie. Félix, créé par le concile de Bâle, envoie un légat a latere à cette diète; on lui fait quitter sa croix et la pourpre qu’Amédée lui a donnée. Cet Amédée était un homme bizarre, qui, ayant renoncé à son duché de Savoie pour la vie molle d’ermite, quittait sa retraite de Ripaille pour être pape. Les pères du concile de Bâte l’avaient élu, quoiqu’il fût séculier. Ils avaient en cela violé tous les usages: aussi ces pères n’étaient regardés à Rome que comme des séditieux. La diète de Mayence tient la balance entre ces deux papes. 

L’ordre teutonique gouverne si durement la Prusse, que les peuples se donnent à la Pologne. 

L’empereur élève à sa cour le jeune Ladislas, roi de Bohême, et le royaume est administré au nom de ce jeune prince, mais au milieu des contradictions et des troubles. Tous les électeurs et beaucoup de princes viennent assister au couronnement de l’empereur à Aix-la-Chapelle. Chacun avait à sa suite une petite armée. Ils mettaient alors leur gloire à paraître avec éclat dans ces jours de cérémonie; ils la mettent aujourd’hui à n’y plus paraître. 

Grand exemple de la liberté des peuples du Nord. Éric, roi de Danemark et de Suède, désigne son neveu successeur de son royaume. Les étals s’y opposent, en disant que, par les lois fondamentales, la couronne ne doit point être héréditaire. Leur loi fondamentale est bien différente aujourd’hui. Ils déposèrent leur vieux roi Éric(31), qui voulait être trop absolu, et ils appelèrent à la couronne, ou plutôt à la première magistrature du royaume, Christophe de Bavière. 

1443-1444. La politique, les lois, les usages, n’avaient rien alors de ce qu’ils ont de nos jours. On voit, dans ces années, la France unie avec la maison d’Autriche contre les Suisses. Le dauphin, depuis Louis XI, marche contre les Suisses, dont la France devait défendre la liberté. Les auteurs parlent d’une grande victoire que le dauphin remporta près de Bâle; mais s’il avait gagné une si grande bataille, comment put-il n’obtenir qu’à peine la permission d’entrer dans Bâle avec ses domestiques? Ce qui est certain, c’est que les Suisses ne perdirent point la liberté, pour laquelle ils combattaient, et que cette liberté se fortifia de jour en jour, malgré leurs dissensions. 

Ce n’était pas contre les Suisses qu’il fallait marcher alors: c’était contre les Turcs. Amurat II, après avoir abdiqué l’empire, l’avait repris à la prière des janissaires. Ce Turc, qu’on peut compter parmi les philosophes, était compté parmi les héros. Il poussait ses conquêtes en Hongrie. Le roi de Pologne Vladislas, le second des Jagellons, venait d’être élu par les Hongrois, au mépris du jeune Ladislas d’Autriche, élevé toujours chez l’empereur. Il venait de conclure avec Amurat la paix la plus solennelle que jamais les chrétiens eussent faite avec les musulmans. 

Amurat et Vladislas la jurèrent tous deux solennellement, l’un sur l’Alcoran, l’autre sur l’Évangile. 

Le cardinal Julien Césarini, légat du pape en Allemagne, homme fameux par ses poursuites contre les partisans de Jean Hus, par le concile de Bâle, auquel il avait d’abord présidé, par la croisade qu’il prêchait contre les Turcs, crut que c’était une action sainte de violer un serment fait à des Turcs. Cette piété lui parut d’autant plus convenable, que le sultan était alors occupé à réprimer des séditions en Asie. Il était du devoir des catholiques de ne pas tenir la foi aux hérétiques; donc c’était une plus grande vertu d’être perfide envers les musulmans, qui ne croient qu’en Dieu. Le pape Eugène IV, pressé par le légat, ordonna au roi de Hongrie Vladislas d’être chrétiennement parjure. 

Tous les chefs se laissèrent entraîner au torrent, et surtout Jean Corvin Huniade, ce fameux général des armées hongroises, qui combattit si souvent Amurat et Mahomet II. Vladislas, séduit par de fausses espérances et par une morale encore plus fausse, surprit les terres du sultan. Il le rencontra bientôt vers le Pont-Euxin, dans ce pays qu’on nomme aujourd’hui la Bulgarie, et qui était autrefois la Moesie. La bataille se donna vers la ville de Varne. 

Amurat portait dans son sein le traité de paix qu’on venait de conclure. Il le tira au milieu de la mêlée, dans un moment où ses troupes pliaient, et pria Dieu, qui punit les parjures, de venger cet outrage fait aux lois des nations. Le roi Vladislas fut percé de coups. Sa tête, coupée par un janissaire, fut portée en triomphe de rang en rang dans l’armée turque, et ce spectacle acheva la déroute. 

Quelques-uns disent que le cardinal Julien qui avait assisté à la bataille, voulant, dans sa fuite, passer une rivière, y fut abîmé par le poids de l’or qu’il portait; d’autres disent que les Hongrois mêmes le tuèrent. Il est certain qu’il périt dans cette journée. 

1445. L’Allemagne devait s’opposer aux progrès des Ottomans; mais alors même Frédéric III, qui avait appelé les Français à son secours contre les Suisses, voyant que ses défenseurs inondent l’Alsace et le pays Messin, veut chasser ces alliés dangereux. 

Charles VII réclamait le droit de protection dans la ville de Toul, quoique cette ville fût impériale. Il exige au même titre des présents de Metz et de Verdun. Ce droit de protection sur ces villes dans leurs besoins est l’origine de la souveraineté qu’enfin les rois de France en ont obtenue. 

On fait sur ces frontières une courte guerre aux Français, au lieu d’en faire aux Turcs une longue, vive, et bien conduite. 

La guerre ecclésiastique entre le concile de Bâle et le pape Eugène IV dure toujours. Eugène s’avise de déposer les archevêques de Cologne et de Trèves, parce qu’ils étaient partisans du concile de Bâle. Il n’avait nul droit de les déposer comme archevêques, encore moins électeurs. Mais que fait-il? il nomme à Cologne un neveu du duc de Bourgogne, il nomme à Trèves un frère naturel de ce prince; car jamais pape ne put disposer des États qu’en armant un prince contre un autre. 

1446. Les autres électeurs, les princes, prennent le parti des deux évêques vainement déposés. Le pape l’avait prévu; il propose un tempérament, rétablit les deux évêques; il flatte les Allemands, et enfin l’Allemagne, qui se tenait neutre entre l’antipape et lui, reconnaît Eugène pour seul pape légitime. Alors le concile de Bâle tombe dans le mépris, et bientôt après il se dissout(32) insensiblement de lui-même. 

1447. Concordat germanique. Ce concile avait du moins établi des règlements utiles, que le corps germanique adopta dès lors, et qu’il soutient encore aujourd’hui. Les élections dans les églises cathédrales et abbatiales sont rétablies. 

Le pape ne nomme aux petits bénéfices que pendant six mois de l’année. 

On ne paye, rien à la chambre apostolique pour les petits bénéfices; plusieurs autres lois pareilles sont confirmées par le pape Nicolas V qui par là rend hommage à ce concile de Bâle, regardé à Rome comme un conciliabule. 

1448. Le sultan Amurat II défait encore les Hongrois commandés par le fameux Huniade; et l’Allemagne, à ces funestes nouvelles, ne s’arme point encore. 

1449. L’Allemagne n’est occupée que de petites guerres. Albert l’Achille, électeur de Brandebourg, en a une contre la ville de Nuremberg, qu’il voulait subjuguer: presque toutes les villes impériales prennent la défense de Nuremberg, et l’empereur reste spectateur tranquille de ces querelles. Il ne veut point donner le jeune Ladislas à la Bohême qui le redemande, et laisse soupçonner qu’il veut garder le bien de son pupille. 

Ce jeune Ladislas devait être à la fois roi de Bohême, duc d’une partie de l’Autriche, de la Moravie, de la Silésie. Ces biens auraient pu tenter enfin la vertu. 

Amédée de Savoie cède enfin son pontificat, et redevient ermite à Ripaille. 

1450-1451-1452. La Bohême, la Hongrie, la haute Autriche, demandent à la fois le jeune Ladislas pour souverain. 

Un gentilhomme, nommé Eisinger, fait soulever l’Autriche en faveur de Ladislas. Frédéric s’excuse toujours sur ce que Ladislas n’est point majeur. Il envoie Frédéric(33) d’Autriche, son frère, contre les séditieux, et prend ce temps-là pour se faire couronner en Italie. 

Alfonse d’Aragon régnait alors à Naples, et prenait les intérêts de l’empereur, parce qu’il craignait les Vénitiens trop puissants. Ils étaient maîtres de Ravenne, de Bergame, de Brescia, de Crème. Milan était au fils d’un paysan devenu l’homme le plus considérable de l’Italie. C’était François Sforce, successeur des Visconti. Florence était liguée avec le pape contre Sforce; le saint-siège avait recouvré Bologne. Tous les autres États appartenaient à divers seigneurs qui s en étaient rendus maîtres. Les choses demeurent en cet état pendant le voyage de Frédéric III en Italie. Ce voyage fut un des plus inutiles et des plus humiliants qu’aucun empereur eût fait encore. Il fut attaqué par des voleurs sur le chemin de Rome. On lui prit une partie de son bagage; il y courut risque de la vie. Quelle manière de venir être couronné César et chef du monde chrétien! 

Il se fait à Rome une innovation unique jusqu’à ce jour. Frédéric III n’osait aller à Milan proposer qu’on lui donnât la couronne de Lombardie. Nicolas V la lui donne lui-même à Rome: et cela seul pouvait servir de titre aux papes pour créer des rois lombards, comme ils créaient des rois de Naples. 

Le pape confirme à Frédéric III cette tutelle du jeune Ladislas, roi de Bohême, de Hongrie, duc d’Autriche, tutelle qu’on voulait lui enlever, et excommunie ceux qui la lui disputent. 

Cette bulle est tout ce que l’empereur remporte de Rome; et avec cette bulle il est assiégé à Neustadt en Autriche par ceux qu’il appelle rebelles, c’est-à-dire par ceux qui lui redemandent son pupille Ladislas. 

Enfin il rend le jeune Ladislas à ses peuples. On l’a beaucoup loué d’avoir été un tuteur fidèle, quoiqu’il n’eût rendu ce dépôt que forcé par les armes. Lui aurait-on fait une vertu de ne pas attenter à la vie de son pupille? 

1453. Cette année est la mémorable époque de la prise de Constantinople par Mahomet II. Certes c’était alors qu’il eût fallu des croisades. Mais il n’est pas étonnant que les puissances chrétiennes qui, dans ces anciennes croisades même, avaient ravi Constantinople à ses maîtres légitimes, la laissassent prendre enfin par les Ottomans. Les Vénitiens s’étaient dès longtemps emparés d’une partie de la Grèce. Les Turcs avaient tout le reste. Il ne restait de l’ancien empire que la seule ville impériale, assiégée par plus de deux cent mille hommes; et dans cette ville on disputait encore sur la religion. On agitait s’il était permis de prier en latin; si la lumière du Thabor était créée ou éternelle; si l’on pouvait se servir de pain azyme. 

Le dernier empereur Constantin avait auprès de lui le cardinal Isidore, dont la seule présence irritait et décourageait les Grecs. « Nous aimons mieux, disaient-ils, voir ici le turban qu’un chapeau de cardinal. » 

Tous les historiens, et même les plus modernes, répètent les anciens contes que firent alors les moines. Mahomet, selon eux, n’est qu’un barbare, qui met tout Constantinople à feu et à sang, et qui, amoureux d’une Irène sa captive, lui coupe la tête pour complaire à ses janissaires. Tout cela est également faux. Mahomet II était mieux élevé, plus instruit, et savait plus de langues qu’aucun prince de la chrétienté. Il n’y eut qu’une partie de la ville prise d’assaut par les janissaires. Le vainqueur accorda généreusement une capitulation à l’autre partie, et l’observa fidèlement: et quant au meurtre de sa maîtresse, il faut être bien ignorant des usages des Turcs, pour croire que les soldats se mêlent de ce qui se passe dans le lit d’un sultan. 

On assemble une diète à Ratisbonne pour tâcher de s’opposer aux armées ottomanes. Philippe, duc de Bourgogne, vient à cette diète, et offre de marcher contre les Turcs si on le seconde. Frédéric ne se trouva pas seulement à Ratisbonne. C’est cette année 1453 que l’Autriche est érigée en archiduché: le diplôme en fait foi. 

1454. Le cardinal Aeneas Silvius, qui fut depuis le pape Pie II, légat alors en Allemagne, sollicite tous les princes à défendre la chrétienté; il s’adresse aux chevaliers teutoniques, et les fait souvenir de leurs voeux; mais ils ne sont occupés qu’à combattre leurs sujets de la Poméranie et de la Prusse, qui secouent leur joug, et qui se donnent à la Pologne. 

1455. Personne ne s’oppose donc aux conquêtes de Mahomet II; et, par une fatalité cruelle; presque tous les princes de l’empire s’épuisaient alors dans de petites guerres les uns contre les autres. 

Le duché de Luxembourg était envahi par le duc de Saxe, et défendu par le duc de Bourgogne au sujet de vingt-deux mille florins. 

Le jeune Ladislas, roi de Hongrie et de Bohême, réclame ce duché. Il ne paraît pas que l’empereur prenne part à aucune de ces querelles. Le duché de Luxembourg resta enfin à la maison de Bourgogne. 

1456-1457. Ce Ladislas, qui pouvait être un très grand prince, meurt haï et méprisé. Il s’était enfui à Vienne quand les Turcs assiégeaient Belgrade. Il avait laissé au célèbre Huniade et au cordelier Jean Capistran la gloire de faire lever le siège. 

L’empereur prend pour lui Vienne et la basse Autriche; le duc Albert, son frère, la haute; et Sigismond, leur cousin, la Carinthie. 

1458. Frédéric III veut en vain avoir la Hongrie; elle se donne à Mathias, fils du grand Huniade son défenseur. Il tente aussi de régner en Bohême, et les États élisent George Podibrade, qui avait combattu pour eux. 

1459. Frédéric III n’oppose au fils de Huniade et au vaillant Podibrade que des artifices. Ces artifices font voir sa faiblesse; et cette faiblesse enhardit le duc de Bavière, le comte palatin, l’électeur de Mayence, plusieurs princes et jusqu’à son propre frère, à lui déclarer la guerre en faveur du roi de Bohême. 

Il est battu à Eins par Athert son frère; il ne se tira d’affaire qu’en cédant quelques places de l’Autriche. Il était traité par toute l’Allemagne plutôt comme membre que comme chef de l’empire. 

1460. Le nouveau pape Aeneas Silvius, Pie II, avait convoqué à Mantoue une assemblée de princes chrétiens pour former une croisade contre Mahomet II; mais les malheurs de ces anciens armements lorsqu’ils avaient été faits sans raison, empêchèrent toujours qu’on n’en fît de nouveaux lorsqu’ils étaient raisonnables. 

L’Allemagne est toujours désunie. Un duc d’une partie de la Bavière, dont Landshut est la capitale, songe plutôt, par exemple, à soutenir d’anciens droits sur Donavert qu’au bien général de l’Europe. Et, au contraire, dans l’enthousiasme des anciennes croisades, on eût vendu Donavert pour aller à Jérusalem. 

Ce duc de Bavière, Louis, ligué contre tous les princes de sa maison avec Ulric, comte de Wirtemberg, a une armée de vingt mille hommes. 

L’empereur soutient les droits de Donavert, ville dès longtemps impériale, contre les prétentions du duc. Il se sert du fameux Albert l’Achille, électeur de Brandebourg, pour réprimer le duc de Bavière et sa ligue. 

Autres troubles pour le comté de Holstein. Le roi de Danemark. Christiern, s’en empare par droit de succession aussi bien que de Sleswick, en donnant quelque argent aux autres héritiers, et fait hommage du Holstein à l’empereur. 

1461-1462-1463. Autres troubles beaucoup plus grands par la querelle de la Bavière qui déchire l’Allemagne; autres encore par la discorde qui règne entre l’empereur et son frère Albert, duc de la haute Autriche. Il faut que l’empereur plie, et qu’il cède par accommodement le gouvernement de son propre pays, de l’Autriche Viennoise ou basse Autriche. Mais sur le délai d’un payement de quatorze mille ducats, la guerre recommence entre les deux frères. Ils en viennent à une bataille, et l’empereur est battu. 

Son ami Albert l’Achille, duc de Brandebourg, est aussi, malgré son surnom, battu par le duc de Bavière. Tous ces troubles intestins anéantissent la majesté de l’empire, et rendent l’Allemagne très malheureuse. 

1464. Autre avilissement encore. Il régnait toujours dans les nations un préjugé, que celui qui était possesseur d’un certain gage, d’un certain signe, avait de grands droits à un royaume. Dans le malheureux empire grec, un habit et des souliers d’écarlate suffisaient quelquefois pour faire un empereur. La couronne de fer de Monza donnait des droits sur la Lombardie; la lance et l’épée de Charlemagne, quand des rivaux se disputaient l’empire, attiraient un grand parti à celui qui s était saisi de ces vieilles armes. En Hongrie il fallait avoir une certaine couronne d’or. Cet ornement était dans le trésor de l’empereur Frédéric, qui ne l’avait jamais voulu rendre, en rendant aux Hongrois Ladislas son pupille. 

Mathias Huniade redemande sa couronne d’or à l’empereur, et lui déclare la guerre. 

Frédéric III rend enfin ce palladium de la Hongrie. On fait un traité qui ne ressemble à aucun traité. Mathias reconnaît Frédéric pour père, et Frédéric appelle Mathias son fils; et il est dit que si ce prétendu fils meurt sans enfants et sans neveux, lui prétendu père sera roi de Hongrie. Enfin le fils donne au père soixante mille écus. 

1465-1466. C’était alors le temps des petitesses parmi les puissances chrétiennes. Il y avait toujours deux partis en Bohême, les catholiques et les hussites. Le roi George Podibrade, au lieu d’imiter les Scanderbeg et les Huniade, favorise les hussites contre les catholiques en Silésie et le pape Paul II autorise la révolte des Silésiens par une bulle. Ensuite il excommunie Podibrade, il le prive du royaume. Ces indignes querelles privent la chrétienté d’un puissant secours. Mahomet II n’avait point de muphti qui l’excommuniât. 

1467. Les catholiques de Bohême offrent la couronne de Bohême à l’empereur; mais dans une diète à Nuremberg, la plupart des princes prennent le parti de Podibrade en présence du légat du pape; et le duc Louis de Bavière-Landshut dit qu’au lieu de donner la Bohême à Frédéric, il faut donner à Podibrade la couronne de l’empire. La diète ordonne qu’on entretiendra un corps de vingt mille hommes pour défendre l’Allemagne contre les Turcs. L’Allemagne bien gouvernée eût pu en opposer trois cent mille. 

Les chevaliers teutoniques, qui pouvaient imiter l’exemple de Scanderbeg, ne font la guerre que pour la Prusse; et enfin, par un traité solennel, ils se rendent feudataires de la Pologne. Le traité fut fait à Thorn l’année précédente et exécuté en 1467. 

1468. Le pape donne la Bohême à Mathias Huniade, ou Corvin, roi de Hongrie: c’est-à-dire que le pape, dont le grand intérêt était d’opposer une digue aux progrès des Turcs, surtout après la mort du grand Scanderbeg excite une guerre civile entre les chrétiens, et outrage l’empereur et l’empire en osant déposer un roi électeur car le pape n’avait pas plus de droit de déposer un roi de Bohême que ce prince n’en avait de donner le siège de Rome. 

Mathias Huniade perd du temps, des troupes et des négociations, pour s’emparer de la Bohême. 

L’empereur fait avec mollesse le rôle de médiateur. Plusieurs princes d’Allemagne se font la guerre; d’autres font des trêves. La ville de Constance s’allie avec les cantons suisses. 

Un abbé de Saint-Gall unit le Tockembourg à sa riche abbaye, et il ne lui en coûte que quatorze mille florins. Les Liégeois ont une guerre malheureuse avec le duc de Bourgogne. Chaque prince est en crainte de ses voisins; il n’y a plus de centre: l’empereur ne fait rien. 

1469-1470-1471-1472. Mathias Huniade et Podibrade se disputent toujours la Bohême. La mort subite de Podibrade n’éteint point la guerre civile. Le parti hussite élit Ladislas, roi de Pologne. Les catholiques tiennent pour Mathias Huniade. 

La maison d’Autriche, qui devait être puissante sous Frédéric III, perd longtemps beaucoup plus qu’elle ne gagne. Sigismond d’Autriche, dernier prince de la branche du Tyrol, vend au duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, le Brisgau, le Sundgau, le comté de Ferrète, qui lui appartenaient, pour quatre mille écus d’or. Rien n’est plus commun dans les xive et xve siècles que des États vendus à vil prix. C’était démembrer l’empire, c’était augmenter la puissance d’un prince de France, qui alors possédait tous les Pays-Bas. On ne pouvait prévoir qu’un jour l’héritage de la maison de Bourgogne reviendrait à la maison d’Autriche. Les lois de l’empire défendent ces aliénations, il faut au moins le consentement de l’empereur; et on néglige même de le demander. 

Dans le même temps le duc Charles de Bourgogne achète environ pour le même prix le duché de Gueldre et le comté de Zutphen. 

Ce duc de Bourgogne était le plus puissant de tous les princes qui n’étaient pas rois, et peu de rois étaient aussi puissants que lui; il se trouvait à la fois vassal de l’empereur et du roi de France, mais très redoutable à l’un et à l’autre. 

1473-1474. Ce duc de Bourgogne, aussi entreprenant que l’empereur l’était peu, inquiète tous ses voisins, et presque tous à la fois. On ne pouvait mieux mériter le nom de Téméraire. 

Il veut envahir le Palatinat. Il attaque la Lorraine et les Suisses. C’est alors que les rois de France traitent avec les Suisses pour la première fois. Il n’y avait encore que huit cantons d’unis: Schwitz, Uri, Undervald, Lucerne, Zurich, Glaris, Zug et Berne. 

Louis XI leur donne vingt mille francs par an, et quatre florins et demi par soldat tous les mois. 

1475. C’est toujours la destinée des Turcs que les chrétiens se déchirent entre eux, comme pour faciliter les conquêtes de l’empire ottoman. Mahomet, maître de l’Épire, du Péloponèse, du Négrepont, fait tout trembler. Louis XI ne songe qu’à saper la grandeur du duc de Bourgogne dont il est jaloux; les provinces d’Italie, qu’à se maintenir les unes contre les autres; Mathias Huniade, qu’à disputer la Bohême au roi de Pologne; et Frédéric III, qu’à amasser quelque argent dont il puisse un jour faire usage pour mieux établir sa puissance. 

Mathias Huniade, après une bataille gagnée, se contente de la Silésie et de la Moravie; il laisse la Bohême et la Lusace au roi de Pologne. 

Charles le Téméraire envahit la Lorraine; il se trouve, par cette usurpation, maître d’un des plus grands États de l’Europe, des portes de Lyon jusqu’à la mer de Hollande. 

1476. Sa puissance ne le satisfait pas; il veut renouveler l’ancien royaume de Bourgogne, et y enclaver les Suisses. Ces peuples se défendent contre lui aussi bien qu’ils ont fait contre les Autrichiens; ils le défont d’abord à la bataille de Grandson, et ensuite entièrement à celle de Morat(34). Leurs piques et leurs espadons triomphent de la grosse artillerie et de la brillante gendarmerie de Bourgogne. Les Suisses étaient alors les seuls dans l’Europe qui combattissent pour la liberté. Les princes, les républiques même, comme Venise, Florence, Gênes, n’avaient presque été en guerre que pour leur agrandissement. Jamais peuple ne défendit mieux cette liberté précieuse que les Suisses. Il ne leur a manqué que des historiens. 

C’est à cette bataille de Grandson que Charles le Téméraire perdit ce beau diamant qui passa depuis au duc de Florence. Un Suisse, qui le trouva parmi les dépouilles, le vendit pour un écu. 

1477. Charles le Téméraire périt enfin devant Nancy, trahi par le Napolitain Campo-Basso, et tué, en fuyant après la bataille, par Bausemont, gentilhomme lorrain. 

Par Sa mort, le duché de Bourgogne, l’Artois, le Charolais, Mâcon, Bar-sur-Seine, Lille, Douai, les villes sur la Somme, reviennent à Louis XI, roi de France, comme des fiefs de la couronne; mais la Flandre qu’on nomme impériale, avec tous les Pays-Bas et la Franche-Comté, appartenaient à la jeune princesse Marie, fille du dernier duc. 

Ce que fit certainement de mieux Frédéric III fut de marier son fils Maximilien avec cette riche héritière. 

Maximilien épouse Marie, le 17 auguste, dans la ville de Gand; et Louis XI, qui avait pu la donner en mariage à son fils, lui fait la guerre(35).

Ce droit féodal, qui n’est, dans son principe, que le droit du plus fort, et dans ses conséquences qu’une source éternelle de discordes, allumait cette guerre contre la princesse. Le Hainaut devait-il revenir à la France? était-ce une province impériale? la France avait-elle des droits sur Cambrai? en avait-elle sur l’Artois? la Franche-Comté devait-elle être encore réputée province de l’empire? était-elle de la succession de Bourgogne, ou reversible à la couronne de France? Maximilien aurait bien voulu tout l’héritage. Louis XI voulait tout ce qui était à sa bienséance. C’est donc ce mariage qui est la véritable origine de tant de guerres malheureuses entre les maisons de France et d’Autriche; c’est parce qu’il n’y avait point de loi reconnue que tant de peuples ont été sacrifiés. 

Louis XI s’empare d’abord des deux Bourgognes, et, vers les Pays-Bas, de tout ce qu’il peut prendre dans l’Artois et dans le Hainaut. 

1478. Un prince d’Orange, de la maison de Châlons en Franche-Comté, tâche de conserver cette province à Marie. Cette princesse se défend dans les Pays-Bas sans que son mari puisse lui fournir des secours d’Allemagne. Maximilien n’était encore que le mari indigent d’une héroïne souveraine. Il presse les princes allemands d’embrasser sa cause. Chacun songeait à la sienne propre. Un landgrave de Hesse(36) enlevait un électeur de Cologne(37), et le retenait en prison. Les chevaliers teutons prenaient Riga en Livonie. Mathias Huniade était prêt de s’accommoder avec Mahomet II. 

1479. Enfin Maximilien, aidé des seuls Liégeois, se met à la tête des armées de sa femme; on les appelle les armées flamandes, quoique la Flandre proprement dite, c’est-à-dire le pays depuis Lille jusqu’à Gand, fût en partie aux Français. La princesse Marie eut une armée plus forte que le roi de France. 

Maximilien défait les Français à la journée de Guinegaste, au mois d’auguste. Cette bataille n’est pas de celles qui décident du sort de toute une guerre. 

1480. On négocie. Le pape Sixte IV envoie un légat en Flandre. On fait une trêve de deux années. Où est, pendant tout ce temps, l’empereur Frédéric III? Il ne fait rien pour son fils ni pendant la guerre ni pendant les négociations; mais il lui avait donné Marie de Bourgogne, et c’était beaucoup. 

1481. Cependant, les Turcs assiègent Rhodes: le fameux grand maître d’Aubusson, à la tête de ses chevaliers, fait lever le siège au bout de trois mois. 

Mais le bacha Acomat aborde dans le royaume de Naples avec cent cinquante galères. Il prend Otrante d’assaut. Tout le royaume est prêt d’être envahi. Rome tremble. L’indolence des princes chrétiens n’échappe à ce torrent que par la mort imprévue de Mahomet II. Et les Turcs abandonnent Otrante. 

Accord bizarre de Jean, roi de Danemark et de Suède, avec son frère Frédéric, duc de Holstein. Le roi et le duc doivent gouverner le Holstein, fief de l’empire, et Sleswick, fief du Danemark, en commun. Tous les accords ont été des sources de guerres, mais celui-ci surtout. 

Les cantons de Fribourg en Suisse et de Soleure se joignent aux huit autres. C’est un très léger événement par lui-même. Deux petites villes ne sont rien dans l’histoire du monde; mais devenues membres d’un corps toujours libre, cette liberté les met au-dessus des plus grandes provinces qui servent. 

1482. Marie de Bourgogne meurt. Maximilien gouverne ses États au nom du jeune Philippe son fils. Les villes des Pays-Bas ont toutes des privilèges. Ces privilèges causent presque toujours des dissensions entre le peuple qui veut les soutenir, et le souverain qui veut les faire plier à ses volontés. Maximilien réduit la Zélande, Leyde, Utrecht, Nimègue. 

1483-1484-1485. Presque toutes les villes se soulèvent l’une après l’autre, mais sans concert, et sont soumises l’une après l’autre. Il reste toujours un levain de mécontentement. 

1486. On était si loin de s’unir contre les Turcs, que Mathias Huniade, roi de Hongrie, au lieu de profiter de la mort de Mahomet II pour les attaquer, attaque l’empereur. Quelle est la cause de cette guerre du prétendu fils contre le prétendu père? Il est difficile de la dire. Il veut s’emparer de l’Autriche. Quel droit y avait-il? Ses troupes battent les Impériaux, il prend Vienne: voilà son seul droit. L’empereur paraît insensible à la perte de la basse Autriche; il voyage pendant ce temps-là dans les Pays-Bas, et de là il va à Francfort faire élire par tous les électeurs son fils Maximilien roi des Romains. On ne peut avoir moins de gloire personnelle, ni mieux préparer la grandeur de sa maison. 

Maximilien est couronné à Aix-la-Chapelle, le 9 avril, par l’archevêque de Cologne; le pape Innocent VIII y donne son consentement, que les papes veulent toujours qu’on croie nécessaire. 

L’empereur, qui a eu dans la diète de Francfort le crédit de faire son fils roi des Romains, n’a pas celui d’obtenir cinquante mille florins par mois pour recouvrer l’Autriche. C’est une de ces contradictions qu’on rencontre souvent dans l’histoire. 

Ligue de Souabe pour prévenir les guerres particulières qui déchirent l’Allemagne et qui l’affaiblissent. Ce fut d’abord un règlement de tous les princes à la diète de Francfort, une loi comminatoire qui met au ban de l’empire tous ceux qui attaqueront leurs voisins. Ensuite, tous les gentilshommes de Souabe s’associèrent pour venger les torts: ce fut une vraie chevalerie. Ils allaient par troupes démolir des châteaux de brigands; ils obligèrent même le duc George de Bavière à ne plus persécuter ses voisins. C’était la milice du bien public: elle ne dura pas. 

1487. L’empereur fait avec Mathias Huniade un traité qu’un vaincu seul peut faire. Il lui laisse la basse Autriche jusqu’à ce qu’il paye au vainqueur tous les frais de la guerre, mais faisant toujours valoir son titre de père, et se réservant le droit de succéder à son fils adoptif dans le royaume de Hongrie. 

1488. Le roi des Romains Maximilien se trouve, dans les Pays-Bas, attaqué à la fois par les Français et par ses sujets. Les habitants de Bruges, sur lesquels il voulait établir quelques impôts contre les lois du pays, s’avisent tout d’un coup de le mettre en prison, et l’y tiennent quatre mois; ils ne lui rendirent sa liberté qu’à condition qu’il ferait sortir le peu de troupes allemandes qu’il avait avec lui, et qu’il ferait la paix avec la France. 

Comment se peut-il faire que le ministère du jeune Charles VIII, roi de France, ne profita pas d’une si heureuse conjoncture? Ce ministère alors était faible. 

1489. Maximilien épouse secrètement en secondes noces, par procureur, la duchesse Aune de Bretagne. S’il l’eût épousée en effet, et qu’il en eût eu des enfants, la maison d’Autriche pressait la France par les deux bouts. Elle l’entourait à la fois par la Franche-Comté, l’Alsace, la Bretagne et les Pays-Bas. 

1490. Mathias Corvin Huniade étant mort, il faut voir si l’empereur Frédéric, son père adoptif, lui succédera en vertu des traités. Frédéric donne son droit à Maximilien son fils. 

Mais Béatrix, veuve du dernier roi, fait jurer aux états qu’ils reconnaîtront celui qu’elle épousera; elle se remarie aussitôt à Ladislas Jagellon, roi de Bohême; et les Hongrois le couronnent. 

Maximilien reprend du moins sa basse Autriche, et porte la guerre en Hongrie. 

1491. On renouvelle entre Ladislas Jagellon et Maximilien ce même traité que Frédéric III avait fait avec Mathias. Maximilien est reconnu héritier présomptif de Ladislas Jagellon en Hongrie et en Bohême. 

La destinée préparait ainsi de loin la Hongrie à obéir à la maison d’Autriche. 

L’empereur, dans ce temps de prospérité, fait un acte de vigueur; il met au ban de l’empire Albert de Bavière, duc de Munich, son gendre. C’est une chose étonnante que le nombre des princes de cette maison auxquels on a fait ce traitement. De quoi s’agissait-il? d’une donation du Tyrol faite solennellement à ce duc de Bavière par Sigismond d’Autriche; et cette donation ou vente secrète était regardée comme la dot de sa femme Cunégonde, propre fille de l’empereur Frédéric III. 

L’empereur prétendait que le Tyrol ne pouvait pas s’aliéner: tout l’empire était partagé sur cette question, preuve indubitable qu’il n’y avait point de lois claires; et c’est en effet ce qui manque le plus aux hommes. 

Le ban de l’empire, dans un tel cas, n’est qu’une déclaration de guerre; mais on s’accommoda bientôt. Le Tyrol resta à la maison d’Autriche: on donne quelques compensations à la Bavière, et le duc de Bavière rend Ratisbonne, dont il s’était emparé depuis peu. 

Ratisbonne était une ville impériale. Le duc de Bavière, fondé sur ses anciens droits, l’avait mise au rang de ses États; elle est de nouveau déclarée ville impériale: il resta seulement aux ducs de Bavière la moitié des droits de péage. 

1492. Le roi des Romains, Maximilien, qui comptait établir paisiblement la grandeur de sa maison en mariant sa fille Marguerite d’Autriche à Charles VIII, roi de France, chez qui elle était élevée, et en épousant bientôt Anne de Bretagne, épousée déjà en son nom par procureur, apprend que sa femme est mariée en effet à Charles VIII, le 6 décembre 1491, et qu’on va lui renvoyer sa fille Marguerite. Les femmes ne sont plus des sujets de guerre entre les princes, mais les provinces le sont. 

L’héritage de Marie de Bourgogne fomentait une discorde éternelle, comme l’héritage de Mathilde avait si longtemps troublé l’Italie. 

Maximilien surprend Arras; il conclut ensuite une paix avantageuse, par laquelle le roi de France lui cède la Franche-Comté en pure souveraineté, et l’Artois, le Charolais et Nogent, à condition d’hommage. 

Ce n’est pas à Maximilien proprement qu’on cède ce pays, c’est à Philippe son fils, comme représentant Marie de Bourgogne sa mère. 

Il faut avouer que nul roi des Romains ne commença sa carrière plus glorieusement que Maximilien. La victoire de Guinegaste sur les Français, l’Autriche reconquise, Arras prise, et l’Artois gagné d’un coup de plume le couvraient de gloire. 

1493. Frédéric III meurt, le 19 auguste, âgé de soixante-dix-huit ans; il en régna cinquante-trois. Nul règne d’empereur ne fut plus long; mais ce ne fut pas le plus glorieux. 

MAXIMILIEN,

40e EMPEREUR.

Vers le temps de l’avènement de Maximilien à l’empire, l’Europe commençait à prendre une face nouvelle. Les Turcs y possèdent déjà un vaste terrain: les Vénitiens, qui leur opposent à peine une barrière, conservaient encore Chypre, Candie, une partie de la Grèce, de la Dalmatie. Ils s’étendaient en Italie, et la ville de Venise seule valait mieux que tous ces domaines. L’or des nations coulait chez elle par tous les canaux du commerce. 

Les papes étaient redevenus souverains de Rome, mais souverains très gênés dans cette capitale; et la plupart des terres qu’on leur avait autrefois données, et qui avaient toujours été contestées, étaient perdues pour eux. 

La maison de Gonzague était en possession de Mantoue, ville de la comtesse Mathilde; et jamais le saint-siège n’a possédé ce fief de l’empire. Parme et Plaisance, qui ne leur avaient pas appartenu davantage, étaient entre les mains des Sforce, ducs de Milan. La maison d’Este régnait à Ferrare et à Modène. Les Bentivoglio avaient Bologne; les Baglioni, Pérouse; les Polentini, Ravenne; les Manfredi, Faenza; les Rimario, Imola et Forli: presque tout ce qu’on appelle la Romagne et le patrimoine de saint Pierre était possédé par des seigneurs particuliers, dont la plupart avaient obtenu aisément des diplômes de vicaires de l’empire. 

Les Sforce, depuis cinquante ans, n’avaient pas même daigné prendre ce titre. Florence en avait un plus beau, celui de libre, sous l’administration, non sous la puissance des Médicis. 

L’État de Savoie, encore très resserré manquant d’argent et de commerce, était alors bien moins considéré que les Suisses. 

Si des Alpes on jette la vue sur la France, on la voit commencer a renaître. Ses membres, longtemps séparés, se réunissent et font un corps puissant. 

Le mariage d’Anne de Bretagne avec Charles VIII achève de fortifier ce royaume, accru sous Louis XI de la Bourgogne et de la Provence. Elle n’avait influé en rien dans l’Europe depuis la décadence de la race de Charlemagne. 

L’Espagne, encore plus malheureuse qu’elle était pendant sept cents années, reprenait en même temps une vie nouvelle. Isabelle et Ferdinand venaient d’arracher aux Maures le royaume de Grenade, et portaient leurs vues sur Naples et Sicile. 

Le Portugal a été occupé d’une entreprise et d’une gloire inouïe jusqu’alors. Il commençait à ouvrir une nouvelle route au commerce du monde, en apprenant aux hommes à pénétrer aux Indes par l’Océan. Voilà les sources de tous les grands événements qui ont depuis agité l’Europe entière. 

1494. Les Turcs, sous Bajazet II, moins terribles que sous Mahomet, ne laissent pas de l’être encore. Ils font des incursions en Hongrie, et sur les terres de la maison d’Autriche; mais ce ne sont que quelques vagues qui battent le rivage après une grande tempête. Maximilien va rassurer la Croatie et la Carniole. 

Il épouse à Inspruck la nièce de Ludovic Sforce, ou Louis le Maure usurpateur de Milan, empoisonneur de son pupille, héritier naturel. Ce n’était pas d’ailleurs une maison où la noblesse du sang pût illustrer les crimes. L’argent seul fit le mariage. Maximilien prit à la fois Blanche de Sforce, et donna l’investiture du Milanais a Louis le Maure. L’Allemagne en fut indignée. 

Dans le même temps, ce Louis le Maure appelle aussi Charles VIII en Italie, et lui donne encore de l’argent. Un duc de Milan soudoyer à la fois un empereur et un roi de France! 

Il les trompe tous deux. Il croit qu’il pourra partager avec Charles VIII la conquête de Naples, et il veut que, pendant que Charles VIII sera en Italie, l’empereur tombe sur la France. Ce commencement du xvie siècle est fameux par les intrigues les plus profondes, par les perfidies les plus noires. C’était un temps de crise pour l’Europe, et surtout pour l’Italie, où plusieurs petits princes voulaient regagner par le crime ce qui leur manquait en pouvoir. 

1495. Nouvelle chambre impériale établie à Francfort. Le comte de Hohenzollern, aîné de la maison de Brandebourg, en est le premier président. C’est cette même chambre qui fut depuis transférée à Worms, à Nuremberg, à Augsbourg, à Ratisbonne, à Spire, et enfin à Vetzlar, où elle a des procès à juger qui durent depuis la fondation. 

Wirtemberg est érigé en duché. 

Grande dispute pour savoir si le duché de Lorraine est un fief de l’empire. Le duc René fait hommage et serment de fidélité comme duc de Lorraine et de Bar, en protestant qu’il ne relève que pour quelques fiefs. Qui doit avoir plus de poids, ou l’hommage ou la protestation? 

Pendant que Charles VIII, appelé en Italie par Louis le Maure et par le pape Alexandre VI, traverse rapidement toute l’Italie en conquérant, et se rend maître du royaume de Naples sur un bâtard de la maison d’Aragon, ce même Louis le Maure, ce même pape Alexandre VI, s’unissent avec Maximilien et les Vénitiens pour l’en chasser. Charles VIII devait s’y attendre: il paraissait trop redoutable et il ne l’était pas assez. 

1496. Maximilien va en Italie dès que Charles VIII en est chassé. Il y trouve ce qu’on a toujours vu, la haine contre les Français et contre les Allemands, la défiance et la division entre les puissances. Mais ce qui est à remarquer, c’est qu’il y arrive le plus faible. Il n’a que mille chevaux et quatre ou cinq mille landskenets: il paraissait le pensionnaire de Louis le Maure. Il écrit au duc de Savoie, au marquis de Saluces, au duc de Modène, feudataires de l’empire, de venir le trouver, et d’assister à son couronnement à Pavie. Tous ces seigneurs le refusent, tous lui font sentir qu’il est venu trop mal accompagné, et que l’Italie se croit indépendante. 

Était-ce la faute des empereurs s’ils avaient en Italie si peu de crédit? il paraît que non. Les princes, les diètes d’Allemagne, ne leur fournissaient presque point de subsides. Ils tiraient peu de chose de leurs domaines. Les Pays-Bas n’appartenaient pas à Maximilien, mais à son fils. Le voyage d’Italie était ruineux. 

1497. Le droit féodal cause toujours des troubles. Une diète de Worms ayant ordonné une taxe légère pour les besoins de l’empire, la Frise ne veut point payer cette taxe. Elle prétend toujours n’être point fief de l’empire. Maximilien y envoie le duc de Saxe en qualité de gouverneur pour réduire les Frisons, peuple pauvre et amoureux de sa liberté, reste (du moins en partie) des anciens Saxons qui avaient combattu Charlemagne. Ils se défendirent, mais non pas si heureusement que les Suisses. 

1498. Charles VIII venait de mourir; et malgré les trêves, malgré les traités, Maximilien fait une irruption du côté de la Bourgogne; irruption inutile, après laquelle on fait encore de nouvelles trêves. Maximilien persistait toujours à réclamer pour son fils Philippe le Beau toute la succession de Marie de Bourgogne. 

Louis XII rend plusieurs places à ce jeune prince, qui prête hommage lige au chancelier de France dans Arras, pour le Charolais, l’Artois, et la Flandre; et l’on convient de part et d’autre qu’on se rapportera, pour le duché de Bourgogne, à la décision du parlement de Paris. 

Maximilien négocie avec les Suisses, qu’on regardait comme invincibles chez eux. 

Les dix cantons alliés font une ligue avec les Grisons. Maximilien espère les regagner par la douceur. Il leur écrit une lettre flatteuse. Les Suisses, dans leur assemblée de Zurich, s’écrient: « Point de confiance en Maximilien! » 

1499. Les Autrichiens attaquent les Grisons. Les Suisses défont les Autrichiens, et soutiennent non seulement leur liberté, mais celle de leurs alliés. Les Autrichiens sont encore défaits dans trois combats. 

L’empereur fait enfin la paix avec les dix cantons comme avec un peuple libre. 

1500. La ville impériale de Bâle, Schaffouse, Appenzel, entrent dans l’union suisse, laquelle est composée de treize cantons. 

Conseil aulique projeté par Maximilien. C’est une image de l’ancien tribunal qui accompagnait autrefois les empereurs. Cette chambre est approuvée des états de l’empire dans la diète d’Augsbourg. Il est libre d’y porter les causes, ainsi qu’à la chambre impériale; mais le conseil aulique ayant plus de pouvoir, fait mieux exécuter des arrêts et devient un des grands soutiens de la puissance impériale. Cette chambre ne prit sa forme qu’en 1512. 

L’empire est divisé en dix cercles. Les terres électorales y sont comprises, ainsi que tout le reste de l’empire. Et ce règlement n’eut encore force de loi que douze ans après, à la diète de Cologne. 

Les directeurs de ces dix cercles sont d’abord nommés par l’empereur. Le cercle de Bourgogne qui comprenait toutes les terres et même toutes les prétentions de Philippe d’Autriche, est, dans les commencements un cercle effectif comme les neuf autres. 

Naissance de Charles-Quint dans la ville de Gand, 24 février, jour de Saint-Mathias: ce qu’on a remarqué, parce que ce jour lui fut toujours depuis favorable. Il eut d’abord le nom de duc de Luxembourg. 

Dans la même année, la fortune de cet enfant se déclare. Don Michel, infant d’Espagne, meurt, et l’infante Jeanne, mère du jeune prince, devient l’héritière présomptive de la monarchie. 

C’est dans ce temps qu’on découvrait un nouveau monde, dont Charles-Quint devait un jour recueillir les fruits. 

1501-1502. Maximilien avait été vassal de la France pour une partie de la succession de Bourgogne. Louis XII demanda d’être le sien pour le Milanais. Il venait de conquérir cette province sur Louis le Maure, oncle et feudataire de l’empereur, sans que Maximilien eût paru s’inquiéter de la destinée d’un pays si cher à tous ses prédécesseurs. 

Louis XII avait aussi conquis et partagé le royaume de Naples avec Ferdinand, roi d’Aragon, sans que Maximilien s’en fût inquiété davantage. 

Maximilien promet l’investiture de Milan, à condition que madame Claude, fille de Louis XII et d’Anne de Bretagne, épousera le jeune Charles de Luxembourg. Il veut déclarer le Milanais fief féminin: il n’y a certainement ni fief féminin ni fief masculin par leur nature. Tout cela dépend de l’usage insensiblement établi, qu’une fille hérite ou n’hérite pas. 

Louis XII devait bien regarder en effet le Milanais comme un fief féminin, puisqu’il n’y avait prétendu que par le droit de son aïeule Valentine Visconti. 

Maximilien voulait qu’un jour le Milanais et la Bretagne dussent passer à son petit-fils: en ce cas, Louis XII n’eût vaincu et ne se fût marié que pour la maison d’Autriche. 

L’archiduc Philippe et sa femme Jeanne, fille de Ferdinand et d’Isabelle, vont se faire reconnaître héritiers du royaume d’Espagne. Philippe y prend le titre de prince des Asturies. 

Maximilien ne voit que des grandeurs réelles pour sa postérité, et n’a guère que des titres pour lui-même; car il n’a qu’une ombre de pouvoir en Italie, et la préséance en Allemagne. Ce n’est qu’à force de politique qu’il peut exécuter ses moindres desseins. 

1503. Il tente de faire un électorat de l’Autriche: il n’en peut venir à bout. 

Les électeurs conviennent de s’assembler tous les deux ans pour maintenir leurs privilèges. 

L’extinction des grands fiefs en France réveillait en Allemagne l’attention des princes. 

Les papes commençaient à former une puissance temporelle, et Maximilien les laissait agir. 

Urbin, Camerino, et quelques autres territoires, venaient d’être ravis à leurs nouveaux maîtres par un des bâtards du pape Alexandre VI. C’est ce fameux César Borgia, diacre, archevêque, prince séculier; il employa, pour envahir sept ou huit petites villes, plus d’art que les Alexandre, les Gengis et les Tamerlan, n’en mirent à conquérir l’Asie. Son père le pape et lui réussirent par l’empoisonnement et le meurtre; et le bon roi Louis XII avait été longtemps lié avec ces deux hommes sanguinaires parce qu’il avait besoin d’eux. Pour l’empereur, il semblait alors perdre de vue toute l’Italie. 

La ville de Lubeck déclare la guerre au Danemark. Il semblait que Lubeck voulût alors être dans le Nord ce que Venise était dans la mer Adriatique. Comme il y avait beaucoup de troubles en Suède et en Danemark, Lubeck ne fut pas écrasée. 

1504. Les querelles du Danemark et de la Suède n’appartiennent pas à l’histoire de l’empire; mais il ne faut pas oublier que les Suédois ayant élu un administrateur, et que le roi de Danemark, Jean, ne le trouvant pas bon, et ayant condamné les sénateurs de Suède comme rebelles et parjures, envoya sa sentence à l’empereur pour la faire confirmer. 

Ce roi Jean avait été élu roi de Danemark, de Suède et de Norvège; et cependant il a besoin qu’un empereur, qui n’était pas puissant, approuve et confirme sa sentence. C’est que le roi Jean, avec ses trois couronnes, n’était pas puissant lui-même, et surtout en Suède, dont il avait été chassé. Mais ces déférences, dont on voit de temps en temps des exemples, marquent le respect qu’on avait toujours pour l’empire. On s’adressait à lui quand on croyait en avoir besoin; comme on s’adressa souvent au saint-siège pour fortifier des droits incertains. Maximilien ne manqua pas de faire valoir, au moins par des rescrits, l’autorité qu’on lui attribuait. Il manda aux états de Suède qu’ils eussent à obéir, qu’autrement il procéderait contre eux selon les droits de l’empire. 

Cette année vit naître une guerre civile entre la branche palatine et celte qui possède la Bavière. La branche palatine est condamnée d’abord dans une diète à Augsbourg. Cependant on n’en fait pas moins la guerre: triste constitution d’un État, quand les lois sont sans force. La branche palatine perd dans cette guerre plus d’un territoire. 

On conclut à Blois un traité singulier entre les ambassadeurs de Maximilien et son fils Philippe d’une part, et le cardinal d’Amboise de l’autre, au nom de Louis XII. 

Ce traité confirme l’alliance avec la maison d’Autriche; alliance par laquelle Louis XII devait, à la vérité, être investi du duché de Milan, mais par laquelle, si Louis XII rompait le mariage de Madame Claude avec l’archiduc Charles de Luxembourg, le prince aurait en dédommagement le duché de Bourgogne, le Milanais et le comté d’Asti; comme aussi, en cas que la rupture vînt de la part de Maximilien ou de Philippe, prince d’Espagne, père du jeune archiduc, la maison d’Autriche céderait non seulement ses prétentions sur le duché de Bourgogne, mais aussi l’Artois et le Charolais, et d’autres domaines. On a peine à croire qu’un tel traité fût sérieux. Si Louis XII mariait la princesse, il perdait la Bretagne; s’il rompait le mariage, il perdait la Bourgogne. On ne pouvait excuser de telles promesses que par le dessein de ne les pas tenir. C’était sauver une imprudence par une honte. 

1505. La reine de Castille, Isabelle, meurt(38). Son testament déshérite son gendre Philippe, père de Charles de Luxembourg, et Charles ne doit régner qu’à l’âge de vingt ans; c’était pour conserver à Ferdinand d’Aragon, son mari, le royaume de Castille. 

La mère de Charles de Luxembourg, Jeanne, fille d’Isabelle, héritière de Castille, fut comme on sait, surnommée Jeanne la Folle. Elle mérita dès lors ce titre. Un ambassadeur d’Aragon vint à Bruxelles, et l’engagea à signer le testament de sa mère. 

1506. Accord entre Ferdinand d’Aragon et Philippe. Celui-ci consent à régner en commun avec sa femme et Ferdinand; on mettra le nom de Ferdinand le premier dans les actes publics, ensuite le nom de Jeanne, et puis celui de Philippe; manière sûre de brouiller bientôt trois personnes aussi le furent-elles. 

Les états de la France, d’intelligence avec Louis XII et avec le Cardinal d’Amboise, s’opposent au traité qui donnait Madame Claude et la Bretagne à la maison d’Autriche. On fait épouser cette princesse à l’héritier présomptif de la couronne, le comte d’Angoulême, depuis François Ier. Charles VIII avait eu la femme de Maximilien; François Ier eut celle de Charles-Quint. 

Pendant qu’on fait tant de traités en deçà des Alpes, que Philippe et Jeanne vont en Espagne, que Maximilien se ménage partout, et épie toujours l’héritage de la Hongrie, les papes poursuivent leur nouveau dessein de se faire une grande souveraineté par la force des armes. Les excommunications étaient des armes trop usées. Le pape Alexandre VI avait commencé; Jules II achève; il prend Bologne sur les Bentivoglio; et c’est Louis XII, ou plutôt le cardinal d’Amboise, qui l’assiste dans cette entreprise. Il avait déjà réuni au domaine du saint-siège ce que César Borgia avait pris pour lui. Alexandre VI n’avait, en effet, agi que pour son fils; mais Jules II conquérait pour Rome. 

Le roi titulaire d’Espagne, Philippe, meurt à Burgos. Il nomme, en mourant, Louis XII tuteur de son fils Charles. Ce testament n’est fondé que sur la haine qu’il avait pour Ferdinand, son beau-père; et, malgré la rupture du mariage de Madame Claude, il croyait Louis XII beaucoup plus honnête homme que son beau-père Ferdinand le Catholique, monarque très religieux, mais très perfide, qui avait trompé tout le monde, surtout ses parents, et particulièrement son gendre. 

1507. Chose étrange! les Pays-Bas, dans cette minorité de Charles, ne veulent point reconnaître l’empereur Maximilien pour régent. Ils disent que Charles est Français, parce qu’il est né à Gand, capitale de la Flandre, dont son père a fait hommage au roi de France. Sur ce prétexte, les dix-sept provinces se gouvernent elles-mêmes pendant dix-huit mois, sans que Maximilien puisse empêcher cet affront. Il n’y avait point alors de pays plus libre sous des maîtres que les Pays-Bas. Il s’en fallait beaucoup que l’Angleterre fût parvenue à ce degré de liberté. 

1508. Une guerre contre la maison de Gueldre, chassée depuis longtemps de ses États, et qui, en ayant recouvré une partie, combattait toujours pour l’autre, engage enfin les états à déférer la régence à Maximilien; et Marguerite d’Autriche, fille chérie de Maximilien, en est déclarée gouvernante. 

Maximilien veut enfin essayer si, en se faisant couronner à Rome, il pourra reprendre quelque crédit en Italie. L’entreprise était difficile. Les Vénitiens, devenus plus puissants que jamais, lui déclarent hautement qu’ils l’empêcheront de pénétrer en Italie, s’il y arrive avec une escorte trop grande. Le gouverneur de Milan pour Louis XII se joint aux Vénitiens. Le pape Jules II lui fait dire qu’il lui accorde le titre d’empereur, mais qu’il ne lui conseille pas d’aller à Rome. 

Il s’avance jusqu’à Vérone malgré les Vénitiens, qui n’avaient pas assez tôt gardé les passages. Ils lui tiennent parole, et le forcent à rebrousser à Inspruck. 

Le fameux Alviano, général des Vénitiens, défait entièrement la petite armée de l’empereur vers le Trentin. Les Vénitiens s’emparent de presque toute cette province; et leur flotte prend Trieste, Capo d’Istria, et d’autres villes. L’Alviano rentre en triomphe dans Venise. 

Maximilien alors, pour toute ressource, enjoint par une lettre circulaire à tous les états de l’empire de lui donner le titre d’empereur romain élu, titre que ses successeurs ont toujours pris depuis à leur avènement. L’usage, auparavant, n’accordait le nom d’empereur qu’à ceux qui avaient été couronnés à Rome. 

1509. Il s’en fallait bien alors que l’empire existât dans l’Italie. Il n’y avait plus que deux grandes puissances avec beaucoup de petites. Louis XII, d’un côté, maître du Milanais et de Gênes, et ayant une communication libre par la Provence, menaçait le royaume de Naples imprudemment partagé auparavant avec Ferdinand d’Aragon, qui prit tout pour lui avec la perfidie qu’on nomme politique. L’autre puissance nouvelle était Venise, rempart de la chrétienté contre les infidèles; rempart à la vérité éboulé en cent endroits, mais résistant encore par les villes qui lui restaient en Grèce, par les îles de Candie, de Chypre, par la Dalmatie. D’ailleurs elle n’était pas toujours en guerre avec l’empire ottoman; et elle gagnait beaucoup plus avec les Turcs par son commerce, qu’elle n’avait perdu dans ses possessions. 

Son domaine en terre ferme commençait à être quelque chose. Les Vénitiens s’étaient emparés, après la mort d’Alexandre VI, de Faenza, de Rimini, de Césène, de quelques territoires du Ferrarais et du duché d’Urbin. Ils avaient Ravenne; ils justifiaient la plupart de ces acquisitions, parce qu’ayant aidé les maisons dépossédées par Alexandre VI à reprendre leurs domaines, ils en avaient eu ces territoires pour récompense. 

Ces républicains possédaient depuis longtemps Padoue, Vérone, Vicence, la marche Trévisane, le Frioul. Ils avaient, vers le Milanais, Bresse et Bergame. François Sforce leur avait donné Crême, Louis XII leur avait cédé Crémone et la Ghiara d’Adda. 

Tout cela ne composait pas dans l’Italie un État si formidable, que l’Europe dût y craindre les Vénitiens comme des conquérants. La vraie puissance de Venise était dans le trésor de Saint-Marc. Il y avait alors de quoi soudoyer l’empereur et le roi de France. 

Au mois d’avril 1509, Louis XII marche contre les Vénitiens ses anciens alliés, à la tête d’une gendarmerie qui allait à quinze mille chevaux, de douze mille hommes d’infanterie française, et huit mille Suisses. L’empereur avance contre eux du côté de l’Istrie et du Frioul. Jules II, premier pape guerrier, entre à la tête de dix mille hommes dans les villes de la Romagne. 

Ferdinand d’Aragon, comme roi de Naples, se déclare aussi contre les Vénitiens, parce qu’ils avaient quelques ports dans le royaume de Naples pour sûreté de l’argent qu’ils avaient prêté autrefois. 

Le roi de Hongrie se déclarait aussi, espérant avoir la Dalmatie. Le duc de Savoie mettait la main à cette entreprise à cause de ses prétentions sur le royaume de Chypre. Le duc de Ferrare, vassal du saint-siège, en était aussi. Enfin, hors le Grand Turc, tout le continent de l’Europe veut accabler à la fois les Vénitiens. 

Le pape Jules II avait été le premier moteur de cette singulière ligue des forts contre les faibles, si connue par le nom de Ligue de Cambrai: et lui qui aurait voulu fermer pour jamais l’Italie aux étrangers, en inondait ce pays. 

Louis XII a le malheur de battre les Vénitiens à la journée de Ghiara d’Adda d’une manière complète. Cela n’était pas bien difficile. Les armées mercenaires de Venise pouvaient bien tenir contre les autres condottieri d’Italie, mais non pas contre la gendarmerie française. 

Le malheur de Louis XII, en battant les Vénitiens, était de travailler peur l’empereur. Maître de Gênes et de Milan, il ne tenait qu’à lui de donner la main aux Vénitiens pour fermer à jamais l’entrée de l’Italie aux Allemands. 

La crainte de la puissance de Venise était mal fondée. Venise n’était que riche; et il fallait fermer les yeux pour ne pas voir que les nouvelles routes du commerce par le cap de Bonne-Espérance et par les mers de l’Amérique allaient tarir les sources de la puissance vénitienne. 

Louis XII, pour surcroît, avait encore donné cent mille écus d’or à Maximilien, sans lesquels cet empereur n’aurait pu marcher de son côté vers les Alpes. 

Le 14 juin 1509, l’empereur donne dans la ville de Trente l’investiture du Milanais, que le cardinal d’Amboise reçoit pour Louis XII. Non seulement l’empereur donne ce duché au roi; mais, au défaut de ses héritiers, il le donne au comte d’Angoulême François Ier. C’était le prix de la ruine de Venise. 

Maximilien, pour ce parchemin, avait reçu cent soixante mille écus d’or. Tout se vendait ainsi depuis près de trois siècles. Louis XII eût pu employer cet argent à s’établir en Italie il s’en retourne en France après avoir réduit Venise presque dans ses seules lagunes. 

L’empereur avance alors du côté du Frioul, et retire tout le fruit de la victoire des Français. Mais Venise, pendant l’absence de Louis XII, reprend courage: son argent lui donne de nouvelles armées. Elle fait lever à l’empereur le siège de Padoue: elle se raccommode avec Jules II, le promoteur de la ligue, en lui cédant tout ce qu’il demande. 

Le grand dessein de Jules II était di cacciare i barbari d’Italia, de défaire une bonne fois l’Italie des Français et des Allemands. Les papes autrefois avaient appelé ces nations pour s’appuyer tantôt de l’une, tantôt de l’autre; Jules voulait se faire un nom immortel en réparant les fautes de ses prédécesseurs, en s’affermissant par lui-même, en délivrant l’Italie. Maximilien aurait voulu aider Jules à chasser les Français. 

1510. Jules II se sert d’abord des Suisses, qu’il anime contre Louis XII. Il excite le vieux Ferdinand, roi d’Aragon et de Naples. Il veut ménager la paix entre l’empereur et Venise; et pendant ce temps-là il songe à s’emparer de Ferrare, de Bologne, de Ravenne, de Parme, de Plaisance. 

Au milieu de tant d’intérêts divers, une grande diète se tient à Augsbourg. On y agite si Maximilien accordera la paix à Venise. 

On y assure la liberté de la ville de Hambourg, longtemps contestée par la maison de Danemark. 

Maximilien et Louis XII sont encore unis; c’est-à-dire que Louis XII aide l’empereur à poursuivre les Vénitiens, et que l’empereur n’aide point du tout Louis XII à conserver le Milanais et Gênes, dont le pape le veut chasser. 

Jules II accorde enfin au roi d’Aragon, Ferdinand, l’investiture de Naples qu’il avait promise à Louis XII. Ferdinand, maître affermi dans Naples, n’avait pas besoin de cette cérémonie: aussi ne lui en coûta-t-il que sept mille écus de redevance, au lieu de quarante-huit mille qu’on payait auparavant au saint-siège. 

1511. Jules II déclare la guerre au roi de France. Ce roi commençait donc à être bien peu puissant en Italie. 

Le pape guerrier veut conquérir Ferrare, qui appartient à Alfonse d’Este, allié de la France. Il prend la Mirandole et Concordia chemin faisant, et les rend à la maison de la Mirandole, mais comme fiefs du saint-siège. Ce sont de petites guerres: mais Jules II avait certainement plus de ressources dans l’esprit que ses prédécesseurs, puisqu’il trouvait de quoi faire ces guerres; et toutes les victoires des Français avaient bien peu servi, puisqu’elles ne servaient pas à mettre un frein aux entreprises du pape. 

Jules II cède à l’empereur Modène, dont il s’était emparé, et ne le cède que dans la crainte que les troupes qui restent au roi de France dans le Milanais n’en fassent le siège. 

1512. Enfin le pape réussit à faire signer secrètement à Maximilien une ligue avec lui et le roi Ferdinand contre la France. Voilà quel fruit Louis XII retire de sa ligue de Cambrai et de tant d’argent donné à l’empereur. 

Jules II, qui voulait cacciare i barbari d’Italia, y introduit donc à la fois des Aragonais, des Suisses, des Allemands. 

Gaston de Foix, neveu de Louis XII, gouverneur de Milan, jeune prince qui acquit la plus grande réputation parce qu’il se soutenait avec très peu de forces, défait tous les alliés à la bataille de Ravenne; mais il est tué dans sa victoire (11 avril), et le fruit de la victoire est perdu; ce qui arrive presque toujours aux Français en Italie. Ils perdent le Milanais après cette célèbre journée de Ravenne, qui en d’autres temps eût donné l’empire de l’Italie. Pavie est presque la seule place qui leur reste. 

les Suisses, qui, excités par le pape, avaient servi à cette révolution, reçoivent de lui, au lieu d’argent, le titre de défenseurs du saint-siège. 

Maximilien continue cependant la guerre contre les Vénitiens; mais ces riches républicains se défendent, et réparent chaque jour leurs premières pertes. 

Le pape et l’empereur négocient sans cesse. C’est cette année que Maximilien fait proposer à Jules II de l’accepter pour son coadjuteur dans le pontificat. Il ne voyait plus d’autre manière de rétablir l’autorité impériale en Italie. C’est dans cette vue qu’il prenait quelquefois le titre de Pontifex maximus, à l’exemple des empereurs romains. Sa qualité de laïque n’était point une exclusion au pontificat. L’exemple récent d’Amédée de Savoie le justifiait. Le pape s’étant moqué de la proposition de la coadjutorerie, Maximilien songe à lui succéder: il gagne quelques cardinaux: il veut emprunter de l’argent pour acheter le reste des voix à la mort de Jules, qu’il croit prochaine. Sa fameuse lettre à l’archiduchesse Marguerite sa fille en est un témoignage subsistant encore en original. 

L’investiture du duché de Milan, qui trois ans auparavant avait coûté cent soixante mille écus d’or à Louis XII, est donnée à Maximilien Sforce à plus bas prix, au prix de ce Louis le Maure que Louis XII avait retenu dans une prison si rude, mais si juste. Les mêmes Suisses qui avaient trahi Louis le Maure pour Louis XII ramènent le fils en triomphe dans Milan. 

1513. Jules II meurt(39) après avoir fondé la véritable grandeur des papes, la temporelle; car pour l’autre elle diminuait tous les jours. Cette grandeur temporelle pouvait faire l’équilibre de l’Italie, et ne l’a pas fait. La faiblesse d’un gouvernement sacerdotal et le népotisme en ont été la cause. 

Guerre entre le Danemark et les villes anséatiques, Lubeck, Dantzick, Vismar, Riga. En voilà plus d’un exemple: on n’en verrait pas aujourd’hui. Les villes ont perdu, les princes ont gagné dans presque toute l’Europe: tant la vraie liberté est difficile à conserver. 

Léon X, moins guerrier que Jules II, non moins entreprenant et plus artificieux, sans être plus habile, forme une ligue contre Louis XII avec l’empereur, le roi d’Angleterre Henri VIII et le vieux Ferdinand d’Aragon. Cette ligue est conclue à Malines, le 5 avril, par les soins de cette même Marguerite d’Autriche, gouvernante des Pays-Bas, qui avait fait la ligue de Cambrai. 

L’empereur doit s’emparer de la Bourgogne; le pape, de la Provence; le roi d’Angleterre, de la Normandie; le roi d’Aragon, de la Guyenne. Il venait d’usurper la Navarre sur Jean d’Albret aven une bulle du pape secondée d’une armée. Ainsi les papes, toujours faibles, donnaient les royaumes au plus fort: ainsi la rapacité se servit toujours des mains de la religion. 

Alors Louis XII s’unit à ces mêmes Vénitiens qu’il avait perdus avec tant d’imprudence. La ligue du pape se dissipe presque aussitôt que formée. Maximilien tire seulement de l’argent de Henri VIII: c’était tout ce qu’il voulait. Que de faiblesse, que de tromperies, que de cruautés, que d’inconstance, que de rapacité dans presque toutes ces grandes affaires! 

Louis XII fait une vaine tentative pour reprendre le Milanais. La Trimouille y marche avec peu de forces. Il est défait à Novare par les Suisses. On craignait alors que les Suisses ne prissent le Milanais pour eux-mêmes. Milan, Gênes, sont perdus pour la France, aussi bien que Naples. 

Les Vénitiens, qui avaient eu dans Louis XII un ennemi si malavisé et si terrible, n’ont plus en lui qu’un allié inutile. Les Espagnols de Naples se déclarent contre eux. Ils battent leur fameux général Alviano, comme Louis XII l’avait battu. 

De tous les princes qui ont signé la ligue de Malines contre la France, Henri VIII d’Angleterre est le seul qui tienne sa parole. Il s’embarque avec les préparatifs et l’espérance des Édouard VIII et des Henri V. Maximilien, qui avait promis une armée, suit le roi d’Angleterre en volontaire; et Henri VIII donne une solde de cent écus par jour au successeur des césars, qui avait voulu être pape. Il assiste à une victoire que remporte Henri à la nouvelle journée de Guinegaste, nommée la journée des éperons, dans le même lieu où lui-même avait gagné une bataille dans sa jeunesse. 

Maximilien se fait donner ensuite une somme plus considérable: il reçoit deux cent mille écus pour faire en effet la guerre. 

La France, ainsi attaquée par un jeune roi riche et puissant, était en grand danger après la perte de ses trésors et de ses hommes en Italie. 

Maximilien emploie du moins une partie de l’argent de Henri à faire attaquer la Bourgogne par les Suisses. Ulric, duc de Wirtemberg, y amène de la cavalerie allemande. Dijon est assiégé. Louis XII allait encore perdre la Bourgogne après le Milanais, et toujours par la main des Suisses, que La Trimouille ne put éloigner qu’en leur promettant quatre cent mille écus au nom du roi son maître. Quelles sont donc les vicissitudes du monde, et que ne doit-on pas espérer et craindre, puisqu’on voit les Suisses, encore fumants de tant de sang répandu pour soutenir leur liberté contre la maison d’Autriche, s’armer en faveur de cette même maison, et qu’on verra les Hollandais agir de même! 

1514. Maximilien, secondé des Espagnols, entretient toujours un reste de guerre contre les Vénitiens. C’est tout ce qui reste alors de la ligue de Cambrai: elle avait changé de principe et d’objet; les Français avaient été d’abord les héros de cette ligue, et en furent enfin les victimes. 

Louis XII, chassé d’Italie, menacé par Ferdinand d’Aragon, battu et rançonné par les Suisses, vaincu par Henri VIII d’Angleterre, qui faisait revivre les droits de ses ancêtres sur la France, n’a d’autre ressource que d’accepter Marie, soeur de Henri VIII, pour sa seconde femme. 

Cette Marie avait été promise à Charles de Luxembourg. C’était le sort de la maison de France d’enlever toutes les femmes promises à la maison d’Autriche. 

1515. Le grand but de Maximilien est toujours d’établir sa maison. Il conclut le mariage de Louis, prince de Hongrie et de Bohême, avec sa petite-fille Marie d’Autriche; et celui de la princesse Anne de Hongrie avec l’un de ses deux petits-fils Charles ou Ferdinand, qui furent depuis empereurs l’un après l’autre. 

C’est le premier contrat par lequel une fille ait été promise à un mari ou à un autre au choix des parents. Maximilien n’oublie pas, dans ce contrat, que sa maison doit hériter de la Hongrie, selon les anciennes conventions avec la maison de Hongrie et de Bohême. Cependant ces deux royaumes étaient toujours électifs; ce qui ne s’accorde avec ces conventions que parce qu’on espère que les suffrages de la nation seconderont la puissance autrichienne. 

Charles, déclaré majeur à l’âge de quinze ans commencés, rend hommage au roi de France François Ier pour la Flandre, l’Artois, et le Charolais. Henri de Nassau prête serment au nom de Charles. 

Nouveau mariage proposé encore à l’archiduc Charles. François Ier lui promet Madame Renée, sa belle-soeur. Mais cette apparence d’union couvrait une éternelle discorde. 

Le duché de Milan est encore l’objet de l’ambition de François Ier comme de Louis XII. Il commence ainsi que son prédécesseur par une alliance avec les Vénitiens et par des victoires. 

Il prend, après la bataille de Marignan, tout le Milanais en une seule campagne. Maximilien Sforce va vivre obscurément en France avec une pension de trente mille écus. François Ier force le pape Léon X à lui céder Parme et Plaisance: il lui fait promettre de rendre Modène, Reggio, au duc de Ferrare: il fait la paix avec les Suisses qu’il a vaincus, et devient ainsi, en une seule campagne, l’arbitre de toute l’Italie. C’est ainsi que les Français commencent toujours. 

1516. Ferdinand le Catholique, roi d’Aragon, grand-père de Charles-Quint, meurt le 23 janvier, après avoir préparé la grandeur de son petit-fils, qu’il n’aimait pas. 

Les succès de François Ier raniment Maximilien. Il lève des troupes dans l’Allemagne avec l’argent que Ferdinand d’Aragon lui a envoyé avant de mourir; car jamais les États de l’empire ne lui en fournissent pour ces querelles d’Italie. Alors Léon X rompt les traités qu’il a faits par force avec François Ier, ne tient aucune de ses paroles, ne rend à ce roi ni Modène, ni Reggio, ni Parme, ni Plaisance; tant les papes avaient toujours à coeur ce grand dessein d’éloigner les étrangers de l’Italie, de les détruire les uns par les autres, et d’acquérir par là un droit sur la liberté italique, dont ils auraient été les vengeurs: grand dessein digne de l’ancienne Rome, que la nouvelle ne pouvait accomplir. 

L’empereur Maximilien descend par le Trentin, assiège Milan avec quinze mille Suisses mais ce prince, qui prenait toujours de l’argent, et qui en manquait toujours, n’en ayant pas pour payer les Suisses, ils se mutinent. L’empereur craint d’être arrêté par eux, et s’enfuit. Voilà donc à quoi aboutit la fameuse ligue de Cambrai, à dépouiller Louis XII, et à faire enfuir l’empereur, de crainte d’être mis en prison par ses mercenaires. 

Il propose au roi d’Angleterre, Henri VIII, de lui céder l’empire et le duché de Milan, dans le dessein seulement d’en obtenir quelque argent. On ne pourrait croire une telle démarche, si le fait n’était attesté par une lettre de Henri VIII. 

Autre mariage encore stipulé avec l’archiduc Charles, devenu roi d’Espagne. Jamais prince ne fut promis à tant de femmes avant d’en avoir une. François Ier lui donne sa fille, Madame Louise, âgée d’un an. 

Ce mariage, qui ne réussit pas mieux que les autres, est stipulé dans le traité de Noyen. Ce traité portait que Charles rendrait justice à la maison de Navarre, dépouillée par Ferdinand le Catholique, et qu’il engagerait l’empereur, son grand-père, à faire la paix avec les Vénitiens. Ce traité n’eut pas plus d’exécution que le mariage, quoiqu’il dût en revenir à l’empereur deux cent mille ducats que les Vénitiens devaient lui compter. François Ier devait aussi donner à Charles cent mille écus par an, jusqu’à ce qu’il fût en pleine possession du royaume d’Espagne. Rien n’est plus petit ni plus bizarre. Il semble qu’on voie des joueurs qui cherchent à se tromper. 

Immédiatement après ce traité, l’empereur en fait un autre avec Charles, son petit-fils, et le roi d’Angleterre, contre la France. 

1517. Charles passe en Espagne. Il est reconnu roi de Castille conjointement avec Jeanne sa mère. 

1518. Le pape Léon X avait deux grands projets: celui d’armer les princes chrétiens contre les Turcs, devenus plus formidables que jamais sous le sultan Sélim II, vainqueur de l’Égypte; l’autre était d’embellir Rome, et d’achever cette basilique de Saint-Pierre, commencée par Jules II, et devenue en effet le plus beau monument d’architecture qu’aient jamais élevé les hommes. 

Il crut qu’il lui serait permis de tirer de l’argent de la chrétienté par la vente des indulgences. Ces indulgences étaient originairement des exemptions d’impôts accordées par les empereurs ou par les gouverneurs aux campagnes maltraitées. 

Les papes et quelques évêques même avaient appliqué aux choses divines ces indulgences temporelles, mais d’une manière toute contraire. Les indulgences des empereurs étaient des libéralités au peuple; et celles des papes étaient un impôt sur le peuple, surtout depuis que la créance du purgatoire était généralement établie, et que le vulgaire, qui fait en tout paysan moins dix-huit parties sur vingt, croyait qu’on pouvait racheter des siècles de supplices avec un morceau de papier acheté à vil prix. Une pareille vente publique est aujourd’hui un de ces ridicules qui ne tomberaient pas dans la tête la moins sensée; mais alors on n’en était pas plus surpris qu’on ne l’est dans l’Orient de voir des bonzes et des talapoins vendre, pour une obole, la rémission de tous les péchés. 

Il y eut partout des bureaux d’indulgences: on les affermait comme des droits d’entrée et de sortie. La plupart de ces comptoirs se tenaient dans des cabarets. Le prédicateur, le fermier, le distributeur, chacun y gagnait. Jusque-là tout fut paisible. En Allemagne les augustins, qui avaient été longtemps en possession de prendre cette marotte à ferme, furent jaloux des dominicains, auxquels elle fut donnée et voici la première étincelle qui embrasa l’Europe. 

Le fils d’un forgeron, né à Islèbe, fut celui par qui commença la révolution. C’était Martin Luther, moine augustin, que ses supérieurs chargèrent de prêcher contre la marchandise qu’ils n’avaient pu vendre. La querelle fut d’abord entre les augustins et les dominicains; mais bientôt Luther, après avoir décrié les indulgences, examina le pouvoir de celui qui les donnait aux chrétiens. Un coin du voile fut levé: les peuples animés voulurent juger ce qu’ils avaient adoré. Le vieux Frédéric, électeur de Saxe, surnommé le Sage, celui-là même qui, après la mort de Maximilien, eut le courage de refuser l’empire, protégea Luther ouvertement. 

Ce moine n’avait pas encore de doctrine ferme et arrêtée. Mais qui jamais en a eu? Il se contenta dans ces commencements de dire « qu’il fallait communier avec du pain ordinaire et du vin; que le péché demeurait dans un enfant après le baptême; que la confession auriculaire était assez inutile; que les papes et les conciles ne peuvent faire des articles de foi; qu’on ne peut prouver le purgatoire par les livres canoniques; que les voeux monastiques étaient un abus; qu’enfin, tous les princes devaient se réunir pour abolir les moines mendiants. » 

Frédéric, duc et électeur de Saxe, était, comme on l’a dit, le protecteur de Luther et de sa doctrine. Ce prince avait, dit-on, assez de religion pour être chrétien, assez de raison pour voir les abus, beaucoup d’envie de les réformer, et beaucoup plus peut-être encore d’entrer en partage des biens immenses que le clergé possédait dans la Saxe. Il ne se doutait pas alors qu’il travaillait pour ses ennemis et que le riche archevêché de Magdebourg serait le partage de la maison de Brandebourg, déjà sa rivale. 

1519. Pendant que Luther, cité à la diète d’Augsbourg, se retire après y avoir comparu, qu’il en appelle au futur concile, et qu’il prépare sans le savoir la plus grande révolution qui se soit faite en Europe dans la religion depuis l’extinction du paganisme, l’empereur Maximilien, déjà oublié, meurt d’un excès de melon à Inspruck(40), le 12 janvier. 

INTERRÈGNE JUSQU’AU 1er OCTOBRE 1520(41).

Les électeurs de Saxe et du Palatinat gouvernent conjointement l’empire jusqu’au jour où le futur élu sera couronné. 

Le roi de France, François Ier, et le roi d’Espagne, Charles d’Autriche, briguent la couronne impériale. L’un et l’autre pouvaient faire revivre quelque ombre de l’empire romain. Le voisinage des Turcs, devenu si redoutable, mettait les électeurs dans la nécessité dangereuse de choisir un empereur puissant. Il importait à la chrétienté que François ou Charles fût élu; mais il importait au pape Léon X que ni l’un ni l’autre ne fût à portée d’être son maître. Le pape avait à craindre également dans ce temps-là Charles, François, le Grand Turc, et Luther. 

Léon X traverse autant qu’il le peut les deux concurrents. Sept grands princes doivent donner cette première place de l’Europe dans le temps le plus critique, et cependant on achète des voix. 

Parmi ces intrigues et dans cet interrègne, les lois de l’Allemagne anciennes et nouvelles ne sont pas sans vigueur. Les Allemands donnent une gr
 

ande leçon aux princes de ne pas abuser de leur pouvoir. La ligue de Souabe se rend recommandable en faisant la guerre au duc de Wirtemberg, qui maltraitait ses vassaux. 

Cette ligue de Souabe est la véritable ligue du bien public(42). Elle réduit le duc à fuir de son État; mais ensuite elle vend cet État à vil prix à Charles d’Autriche. Tout se fait donc pour de l’argent! Comment Charles, prêt de parvenir à l’empire, dépouillait-il ainsi une maison, et achetait-il pour très peu de chose le bien d’une autre? 

Léon X veut gouverner despotiquement la Toscane. 

Les électeurs s’assemblent à Francfort. Est-il bien vrai qu’ils offrirent la couronne impériale à Frédéric surnommé le Sage, électeur de Saxe, ce grand protecteur de Luther? fut-il solennellement élu? non. En quoi consiste donc son refus? en ce que sa réputation le faisait nommer par la voix publique, qu’il donna sa voix à Charles, et que sa recommandation entraîna enfin les suffrages. 

Charles-Quint est élu d’une commune voix, le 28 juin 1519.