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| Index Voltaire | Annales de l'empire | Commande CDROM | ANNALES DE L’EMPIRE (SUITE) 1308. Après l’assassinat d’Albert, le trône d’Allemagne demeure vacant sept mois. On compte parmi les prétendants à ce trône le roi de France Philippe le Bel: mais il n’y a aucun monument de l’histoire de France qui en fasse la moindre mention. Charles de Valois, frère de ce monarque, se met sur les rangs. C’était un prince qui allait partout chercher des royaumes. Il avait reçu la couronne d’Aragon des mains du pape Martin IV, et lui avait prêté l’hommage et le serment de fidélité que les papes exigeaient des rois d’Aragon mais il n’avait plus qu’un vain titre. Boniface VIII lui avait promis de le faire roi des Romains, mais il n’avait pu tenir sa parole. Bertrand de Got, Gascon, archevêque de Bordeaux, élevé au pontificat de Rome par la protection de Philippe le Bel, promet cette fois la couronne impériale à ce prince. Les papes y pouvaient beaucoup alors, malgré toute leur faiblesse, parce que leur refus de reconnaître le roi des Romains élu en Allemagne était souvent un prétexte de faction et de guerres civiles. Ce pape Clément V fait tout le contraire de ce qu’il avait promis. Il fait presser sous main les électeurs de nommer Henri, comte de Luxembourg. Ce prince est le premier qui est nommé par six électeurs seulement, tous six grands officiers de la couronne: les archevêques de Mayence, Trèves et Cologne, chanceliers; le comte palatin de la maison de Bavière d’aujourd’hui, grand maître de la maison; le duc de Saxe de la maison d’Ascanie, grand écuyer; le marquis de Brandebourg de la même maison d’Ascanie, grand chambellan. Le roi de Bohême, grand échanson, n’y assista pas, et personne même ne le représenta. Le royaume de Bohême était alors vacant, les Bohémiens ne voulant pas reconnaître le duc de Carinthie, qu’ils avaient élu, mais auquel ils faisaient la guerre comme à un tyran. Ce fut le comte palatin, qui nomma, au nom de six électeurs, Henri, comte de Luxembourg, roi des Romains, futur empereur, protecteur de l’Église romaine et universelle, et défenseur des veuves et des orphelins. 1309. Henri VII commence par venger l’assassinat de l’empereur Albert. Il met l’assassin Jean, prétendu duc de Souabe, au ban de l’empire. Frédéric et Léopold d’Autriche, ses cousins, descendants comme lui de Rodolphe de Habsbourg, exécutent la sentence, et reçoivent l’investiture de ses domaines. Un des assassins, nommé Rodolphe de Varth, seigneur considérable, est pris; et c’est par lui que commence l’usage du supplice de la roue. Pour Jean, après avoir erré longtemps, il obtint l’absolution du pape, et se fit moine. L’empereur donne à son fils de Luxembourg le titre de duc, sans ériger le Luxembourg en duché. Il y avait des ducs à brevet comme on en voit aujourd’hui en France, mais c’étaient des princes. On a déjà vu que les empereurs faisaient des rois à brevet. L’empereur songe à établir sa maison, et fait élire son fils Jean(1) de Luxembourg roi de Bohême. Il fallut la conquérir sur le duc de Cariathie; et cela ne fut pas difficile, puisque le duc de Carinthie avait contre lui la nation. Tous les juifs sont chassés d’Allemagne, et une grande partie est dépouillée de ses biens. Ce peuple, consacré à l’usure depuis qu’il est connu, ayant toujours exercé ce métier à Babylone, à Alexandrie, à Rome, et dans toute l’Europe, s’était rendu partout également nécessaire et exécrable. Il n’y avait guère de villes où l’on n’accusât les juifs d’immoler un enfant le vendredi saint, et de poignarder une hostie. On fait encore, dans plusieurs villes, des processions en mémoire des hosties qu’ils ont poignardées, et qui ont jeté du sang. Ces accusations ridicules servaient à les dépouiller de leurs richesses. 1310. L’ordre des templiers est traité plus cruellement que les Juifs; c’est un des événements les plus incompréhensibles. Des chevaliers qui faisaient voeu de combattre pour Jésus-Christ sont accusés de le renier, d’adorer une tête de cuivre, et de n’avoir, pour cérémonies secrètes de leur réception dans l’ordre, que les plus horribles débauches. Il sont condamnés au feu en France, en conséquence d’une bulle du pape Clément V, et de leurs grands biens. Le grand maître de l’ordre, Jacques de Molai, Gui, frère du dauphin d’Auvergne, et soixante et quatorze chevaliers, jurèrent en vain que l’ordre était innocent: Philippe le Bel, irrité contre eux, les fit trouver coupables. Le pape, dévoué au roi de France, les condamna; il y en eut cinquante-neuf de brûlés à Paris: on les poursuivit partout. Le pape abolit l’ordre deux ans après; mais en Allemagne, on ne fit rien contre eux; peut-être parce qu’on les persécutait trop en France. Il y a grande apparence que les débauches de quelques jeunes chevaliers avaient donné occasion de calomnier l’ordre entier. Cette Saint-Barthélemy de tant de chevaliers armés pour la défense du christianisme, jugés en France, et condamnés par un pape et par des cardinaux, est plus abominable cruauté qui ait été jamais exercée au nom de la justice. On ne trouve rien de pareil chez les peuples les plus sauvages: ils tuent dans la colère; mais les juges très incompétents des templiers les livrèrent gravement aux plus affreux supplices, sans passion comme sans raison. Henri VII veut rétablir l’empire en Italie. Aucun empereur n’y avait été depuis Frédéric II. Diète à Francfort pour établir Jean de Luxembourg, roi de Bohême, vicaire de l’empire, et pour fournir au voyage de l’empereur; ce voyage s’appelle, comme on sait, l’expédition romaine. Chaque État de l’empire se cotise pour fournir des soldats, des cavaliers, ou de l’argent. Les commissaires de l’empereur qui le précèdent font à Lausanne, le 11 octobre, le serment accoutumé aux commissaires du pape; serment regardé toujours par les papes comme un acte d’obéissance et un hommage, et par les empereurs comme une promesse de protection; mais les paroles en étaient favorables aux prétentions des papes. 1311-1312. Les factions des Guelfes et des Gibelins partageaient toujours l’Italie: mais ces factions n’avaient plus le même objet qu’autrefois: elles ne combattaient plus l’une pour l’empereur, l’autre pour le pape; ce n’était plus qu’un mot de ralliement, auquel il n’y avait guère d’idée fixe attachée. C’est de quoi nous avons vu un exemple en Angleterre dans les factions des whigs et des torys. Le pape Clément V fuyait Rome, où il n’avait aucun pouvoir; il établissait sa cour à Lyon avec sa maîtresse la comtesse de Périgord, et amassait ce qu’il pouvait de trésors. Rome était dans l’anarchie d’un gouvernement populaire. Les Colonna, les Orsini, les barons romains, partageaient la ville, et c’est la cause de ce long séjour des papes au bord du Rhône; de sorte que Rome paraissait également perdue pour les papes et pour les empereurs. La Sicile était restée à la maison d’Aragon. Charobert, roi de Hongrie, disputait le royaume de Naples à Robert son oncle, fils de Charles II de la maison d’Anjou. La maison d’Este s’était établie à Ferrare. Les Vénitiens voulaient s’emparer de ce pays. L’ancienne ligue des villes d’Italie était bien loin de subsister; elle n avait été faite que contre les empereurs: mais depuis qu’ils ne venaient plus en Italie, ces villes ne pensaient qu’à s’agrandir aux dépens les unes des autres. Les Florentins et les Génois faisaient la guerre à la république de Pise. Chaque ville, d’ailleurs, était partagée en factions; Florence entre les noirs et les blancs, Milan entre les Visconti et les Turriani. C’est au milieu de ces troubles que Henri VII paraît enfin en Italie. Il se fait couronner roi de Lombardie à Milan. Les Guelfes cachent cette ancienne couronne de fer des rois lombards, comme si c’était à un petit cercle de fer que fût attaché le droit de régner. L’empereur fait faire une nouvelle couronne. Les Turriani, le propre chancelier de l’empereur, conspirent contre sa vie dans Milan. Il condamne son chancelier au feu. La plupart des villes de Lombardie, Crème, Crémone, Lodi, Brescia, lui refusent obéissance. Il les soumet par force, et il y a beaucoup de sang de répandu. Il marche à Rome. Robert, roi de Naples, de concert avec le pape, lui ferme les portes, en faisant marcher vers Rome Jean, prince de Morée, son frère, avec des gendarmes et de l’infanterie. Plusieurs villes, comme Florence, Bologne, Lucques, se joignent secrètement à Robert. Cependant le pape écrit de Lyon à l’empereur qu’il ne souhaite rien tant que son gouvernement; le roi de Naples l’assure des mêmes sentiments, et lui proteste que le prince de Morée n’est à Rome que pour y mettre l’ordre. Henri VII se présente à la porte de la ville Léonine, qui renferme l’église de Saint-Pierre; mais il faut qu’il l’assiège pour y entrer. Il est battu au lieu d’être couronné. Il négocie avec l’autre partie de la ville, et demande qu’on le couronne dans l’église de Saint-Jean de Latran. Les cardinaux s’y opposent, et disent que cela ne se peut sans la permission du pape. Le peuple de ce quartier prend le parti de l’empereur. Il est couronné en tumulte par quelques cardinaux. Alors il fait examiner par des jurisconsultes la question si le pape peut ordonner quelque chose à l’empereur, et si le royaume de Naples relève de l’empire, ou du saint-siège. Ses jurisconsultes ne manquent pas de décider en sa faveur et le pape a grand soin de faire décider le contraire par les siens. 1313. C’est, comme on a vu, la destinée des empereurs de manquer de forces pour dominer dans Rome. Henri VII est obligé d’en sortir. Il va assiéger inutilement Florence, et cite non moins inutilement Robert, roi de Naples, à comparaître devant lui. Il met aussi vainement ce roi au ban de l’empire, comme coupable de lèse-majesté, et le bannit à perpétuité sous peine de perdre la tête. L’arrêt est du 25 avril. Il rend des arrêts à peu près semblables contre Florence et Lucques, et permet, par ces arrêts, d’assassiner les habitants: Venceslas en démence n’aurait pas donné de tels rescrits. Il fait lever des troupes en Allemagne par son frère, archevêque de Trèves. Il obtient des Génois et des Pisans cinquante galères. On conspire dans Naples en sa faveur. Il pense conquérir Naples, et ensuite Rome; mais prêt à partir, il meurt auprès de la ville de Sienne(2). L’arrêt contre les Florentins était une invitation à l’empoisonner. Un dominicain, nommé Politien de Montepuciano, qui le communiait, mêla, dit-on, du poison dans le vin consacré. Il est difficile de prouver de tels crimes. Mais les dominicains n’obtinrent du fils de Henri VII, Jean, roi de Bohême, des lettres qui les déclarent innocents, que trente ans après la morts de l’empereur. Il eût mieux valu avoir ces lettres dans le temps même qu’on commençait à les accuser de cet empoisonnement sacrilège. Dans les dernières années de la vie de Henri VII, l’ordre teutonique s’agrandissait, et faisait des conquêtes sur les idolâtres et sur les chrétiens des bords de la mer Baltique. Ils se rendirent même maîtres de Dantzick, qu’ils cédèrent après. Ils achetèrent la contrée de Prusse nommée Poméranie d’un margrave de Brandebourg qui la possédait. Pendant que les chevaliers teutons devenaient des conquérants, les templiers furent détruits en Allemagne, comme ailleurs; et quoiqu’ils se soutinssent encore quelques années vers le Rhin, leur ordre fut enfin entièrement aboli. 1314. Le pape Clément V condamne la mémoire de Henri VII, déclare que le serment que cet empereur avait fait, à son couronnement dans Rome, était un serment de fidélité, et par conséquent d’un vassal qui rend hommage. Il casse la sentence de Henri VII portée contre le roi de Naples, « attendu, dit-il avec raison, que le roi Robert est notre vassal. » Mais le pape ajoute à cette raison des clauses bien étonnantes. « Nous avons, dit-il, la supériorité sur l’empire, et nous succédons à l’empereur rendant la vacance, par le plein pouvoir que Jésus-Christ nous a donné. » Il faut avouer que Jésus-Christ, comme homme, ne se doutait pas qu’un prêtre qui se disait dans Rome successeur de Simon fût un jour de droit divin empereur pendant la vacance. En vertu de cette prétention, le pape établit le roi de Naples Robert, vicaire de l’empire en Italie. Ainsi les papes, qui ne craignent rien tant qu’un empereur, aident eux-mêmes à perpétuer cette dignité, en reconnaissant qu’il faut un vicaire dans l’interrègne; mais ils nomment ce vicaire pour se faire un droit de nommer un empereur. Les électeurs en Allemagne sont longtemps divisés. Il était déjà établi dans l’opinion des hommes que le droit de suffrage n’appartenait qu’aux grands officiers de la maison, c’est-à-dire aux trois chanceliers ecclésiastiques, et aux quatre princes séculiers. Ces officiers avaient longtemps eu la première influence. Ils déclaraient la nomination faite par la pluralité des suffrages: peu à peu ils attirèrent à eux seuls le droit d’élire. Cela est si vrai, que le duc de Carinthie, Henri, qui prenait le titre de roi de Bohême, disputait en cette seule qualité le droit d’électeur à Jean de Luxembourg, fils de Henri VII, qui en effet était roi de Bohême. Les ducs de Saxe, Jean et Rodolphe, qui avaient chacun une partie de la Saxe, prétendaient partager le droit d’élire, et être tous deux électeurs, parce qu’ils se disaient tous deux grands maréchaux. Le duc de Bavière, Louis, le même qui fut empereur, chef de la branche bavaroise, voulait partager avec son frère aîné Rodolphe, comte palatin, le droit de suffrage. Il y eut donc dix électeurs qui représentaient sept officiers, sept charges principales de l’empire. De ces dix électeurs, cinq nomment Louis, duc de Bavière, qui, ajoutant son suffrage, est ainsi élu par six voix. Les quatre autres choisissent Frédéric(3), duc d’Autriche, fils de l’empereur Albert; et ce duc d’Autriche ne compta point sa propre voix; ce qui prouve évidemment que l’Autriche n’avait point droit de suffrage, ne fournissant point de grand officier. 1315. On ne compte pour empereur que Louis de Bavière, parce qu’il passe pour avoir été élu par le plus grand nombre, mais surtout parce que son rival Frédéric le Beau fut malheureux. Frédéric est sacré à Cologne par l’archevêque du lieu; Louis, à Aix-la-Chapelle, par l’archevêque de Mayence; et cet archevêque s’attribue ce privilège, malgré l’archevêque de Cologne, métropolitain d’Aix. Ces deux sacres produisent nécessairement des guerres civiles; et celui-ci d’autant plus que Louis de Bavière était oncle de Frédéric son rival. Quelques cantons suisses, déjà ligués, prennent les armes pour Louis de Bavière. Ils défendaient par là leur liberté contre l’Autriche. Mémorable bataille de Morgarten. Si les Suisses avaient eu l’éloquence des Athéniens comme le courage, cette journée serait aussi célèbre que celle des Thermopyles. Seize cents Suisses des cantons d’Uri, de Schwitz et d’Underwald dissipent au passage des montagnes une armée formidable du duc d’Autriche. Le champ de bataille de Morgarten est le vrai berceau de leur liberté. 1316. Jean XXII, pape à Avignon et à Lyon comme ses deux prédécesseurs, n’osant pas mettre le pied en Italie, et abandonnant Rome, déclare cependant que l’empire dépend de l’Église romaine, et cite à son tribunal les deux prétendants à l’empire. Il y a eu de plus grandes révolutions sur la terre, mais il n’y en a pas eu une plus singulière dans l’esprit humain que de voir les successeurs des Césars, créés sur les bords du Mein, soumettre les droits qu’ils n’ont point sur Rome, à un pontife de Rome créé dans Avignon; tandis que les rois d’Allemagne prétendent avoir le droit de donner les royaumes de l’Europe, que les papes prétendent nommer les empereurs et les rois, et que le peuple romain ne veut ni d’empereur ni de pape. 1317. Il faut se représenter, dans ces temps-là, l’Italie aussi divisée que l’Allemagne. Les Guelfes et les Gibelins la déchirent toujours. Les Guelfes, à la tête desquels est le roi de Naples Robert, tiennent pour Frédéric d’Autriche. Louis a pour lui les Gibelins. Les principaux de cette faction sont les Visconti à Milan. Cette maison établissait sa puissance sur le prétexte de soutenir celle des empereurs. La France voulait déjà se mêler des affaires du Milanais, mais faiblement. 1318. Guerre entre Éric, roi de Danemark, et Valdemar, margrave de Brandebourg. Ce margrave soutient seul cette guerre sans l’aide d’aucun prince de l’empire. Quand un État faible tient tête à un plus fort, c’est qu’il est gouverné par un homme supérieur. Le duc de Lawenbourg, dans cette courte querelle bientôt accommodée, est prisonnier du margrave, et se rachète pour seize mille marcs d’argent. On pourrait, par ces rançons, juger à peu près de la quantité d’espèces qui roulaient alors dans ces pays, où les princes avaient tout, et les peuples presque rien. 1319. Les deux empereurs consentent à décider leur querelle plus importante par trente champions: usage des anciens temps que la chevalerie a renouvelé quelquefois. Ce combat d’homme à homme, de quinze contre quinze, fut comme celui des héros grecs et troyens. Il ne décida rien, et ne fut que le prélude de la bataille que les deux armées se livrèrent, après avoir été spectatrices du combat des trente. Louis est vainqueur dans cette bataille, mais sa victoire n’est point décisive. 1320-1321. Philippe de Valois, neveu de Philippe le Bel, roi de France, accepte du pape Jean XXII la qualité de lieutenant général de l’Église contre les Gibelins en Italie. Philippe de Valois y va, croyant tirer quelque parti de toutes ces divisions. Les Visconti trouvent le secret de lui faire repasser les Alpes, tantôt en affamant sa petite armée, et tantôt en négociant. L’Italie reste partagée en Guelfes et en Gibelins, sans prendre trop parti ni pour Frédéric d’Autriche, ni pour Louis de Bavière. 1322. Il se donne une bataille décisive entre les deux empereurs, encore assez près de Muhldorf, le 28 septembre: le duc d’Autriche est pris avec le duc Henri, son frère, et Ferri, duc de Lorraine. Dès ce jour, il n’y eut plus qu’un empereur. Léopold d’Autriche, frère des deux prisonniers, continue en vain la guerre. Jean de Luxembourg, roi de Bohême, fatigué des contradictions qu’il éprouve dans son pays, envoie son fils en France pour l’y faire élever à la cour du roi Charles le Bel. Il fait un échange de sa couronne contre le Palatinat du Rhin, avec l’empereur. Cela paraît incroyable. Le possesseur du Palatinat du Rhin était Rodolphe de Bavière, propre frère de l’empereur. Ce Rodolphe s’était jeté dans le parti de Frédéric d’Autriche contre son frère; et l’empereur Louis de Bavière, qui venait de s’emparer du Palatinat, gagne la Bohême à ce marché. On ne peut pas toujours en tout pays acheter et vendre des hommes comme des bêtes. Toute la noblesse de Bohême se souleva contre cet accord, le déclara nul et injurieux; et il demeura sans effet. Mais Rodolphe resta privé de son Palatinat. 1323. Un événement plus extraordinaire encore arrive dans le Brandebourg. Le margrave de ce pays, de l’ancienne maison d’Ascanie, quitte son margraviat pour aller en pèlerinage à la terre sainte. Il laisse ses États à son frère, qui meurt vingt-quatre jours après le départ du pèlerin. Il y avait beaucoup de parents capables de succéder. L’ancienne maison de Saxe-Lawenbourg et celle d’Anhalt avaient des droits. L’empereur, pour les accorder tous, et sans attendre de nouvelles du pèlerinage du véritable possesseur, voulut approprier à sa maison les États de Brandebourg, et il en investit son fils Louis. L’empereur épouse en secondes noces la fille d’un comte de Hainaut et de Hollande, qui lui apporte pour dot ces deux provinces avec la Zélande et la Frise. Aucun État vers les Pays-Bas n’était regardé comme un fief masculin. Les empereurs songeaient à l’établissement de leurs maisons aussi bien qu’à l’empire. L’empereur, ayant vaincu son concurrent, a le pape encore à vaincre. Jean XXII, des bords du Rhône, ne laissait pas d’influer beaucoup en Italie. Il animait la faction des Guelfes contre les Gibelins. Il déclare les Visconti hérétiques; et comme l’empereur favorise les Visconti, il déclare l’empereur fauteur d’hérétiques: et, par une bulle du 9 octobre, il ordonne à Louis de Bavière de se désister dans trois mois de l’administration de l’empire, « pour avoir pris le titre de roi des Romains sans attendre que le pape ait examiné son élection. » L’empereur se contente de protester contre cette bulle, ne pouvant encore faire mieux. 1324. Louis de Bavière soutient le reste de la guerre contre la maison d’Autriche, pendant qu’il était attaqué par le pape. Jean XXII, par une nouvelle bulle du 15 juillet, déclare l’empereur contumax, et le prive de tout droit à l’empire, s’il ne comparaît devant Sa Sainteté avant le 1er octobre. Louis de Bavière donne un rescrit par lequel il invite l’Église à déposer le pape, et appelle au futur concile. Marcile de Padoue, et Jean de Gent, franciscain, viennent offrir leur plume à l’empereur contre le pape, et prétendent prouver que le saint-père est hérétique. Il avait en effet des opinions singulières qu’il fut obligé de rétracter. 1325. Quand on voit ainsi les papes, n’ayant pas une ville à eux, parler aux empereurs en maîtres, on devine aisément qu’ils ne font que mettre à profit les préjugés des peuples et les intérêts des princes. La maison d’Autriche avait encore un parti en Allemagne, quoique le chef fût en prison; et ce n’est qu’à la tête d’un parti qu’une bulle peut être dangereuse. L’Alsace et le pays Messin, par exemple, tenaient pour cette maison. L’empereur fit une alliance avec le duc de Lorraine son prisonnier, avec l’archevêque de Trèves et le comte de Bar, pour prendre Metz. Metz fut prise en effet, et paya environ quarante mille livres tournois à ses vainqueurs. Frédéric d’Autriche étant toujours en prison, le pape veut faire donner l’empire à Charles le Bel, roi de France. Il eût été naturel qu’un pape eût fait nommer un empereur en Italie. C’était ainsi qu’on en avait usé envers Charlemagne; mais le long usage prévalait, et il fallait que l’Allemagne fît l’élection. On gagne en faveur du roi de France quelques princes d’Allemagne, qui donnèrent rendez-vous au roi à Bar-sur-Aube. Le roi de France s’y transporte et n’y trouve que Léopold d’Autriche. Le roi de France retourne chez lui, affligé de sa fausse démarche. Léopold d’Autriche, sans ressource, renvoie à Louis de Bavière la lance, l’épée et la couronne de Charlemagne. L’opinion publique attachait encore à ces symboles un droit qui confirmait celui de l’élection. Louis de Bavière élargit enfin son prisonnier, et lui fait signer une renonciation à l’empire pour le temps de la vie de Louis. On prétend que Frédéric d’Autriche conserva toujours le titre de roi des Romains. 1326. Léopold d’Autriche meurt(4). Il faut bien observer que, malgré les lois, l’usage constant était que les grands fiefs se partageassent encore entre les héritiers. Trente enfants auraient partagé le même État en trente parts, et auraient tous porté le même titre. Tous les agnats de Rodolphe de Habsbourg portaient le nom de ducs d’Autriche. Léopold avait eu pour son partage l’Alsace, la Suisse, la Souabe et le Brisgaw. Ses frères se disputent cet héritage: ils choisissent le roi de Bohême, Jean de Luxembourg, pour austrègue, c’est-à-dire pour arbitre. 1327. Louis de Bavière va enfin en Italie se mettre à la tête des Gibelins, et le pape anime de loin les Guelfes contre lui. L’ancienne querelle de l’empire et du pontificat se renouvelle avec fureur. Louis marche avec une petite armée à Milan; il est accompagné d’une foule de moines franciscains. Ces moines étaient excommuniés par le pape Jean XXII, pour avoir soutenu que leur capuchon devait être plus pointu, et que leur boire et leur manger ne leur appartenaient pas en propre. Ces mêmes franciscains traitaient le pape d’hérétique et de damné, au sujet de son opinion sur la vision béatifique. L’empereur est couronné roi de Lombardie à Milan, non par l’archevêque, qui le refuse, mais par l’évêque d’Arezzo. Dès que ce prince se prépare à aller à Rome, la faction des Guelfes presse le pape d’y revenir. Le pape n’ose y aller, tant il craint le parti gibelin et l’empereur. Les Pisans offrent à l’empereur soixante mille livres pour qu’il ne passe point par leur ville dans son voyage à Rome. Louis de Bavière assiège Pise, et se fait donner au bout de trois jours trente autres mille livres pour y séjourner deux mois. Les historiens disent que ce sont des livres d’or, mais cette somme ferait six millions d’écus d’Allemagne, ce qu’il est plus aisé de coucher par écrit que de payer. Nouvelle bulle de Jean XXII, à Avignon, le 23 octobre: « Nous réprouvons ledit Louis comme hérétique. Nous dépouillons ledit Louis de tous ses biens meubles et immeubles, du palatinat du Rhin, de tout droit à l’empire; défendons de fournir audit Louis du blé, du linge, du vin, du bois, etc. » L’hérésie de l’empereur était d’aller à Rome. 1328. Louis de Bavière est couronné dans Rome sans prêter le serment de fidélité. Le célèbre Castruccio Castracani, tyran de Lucques, créé d’abord par l’empereur comte du palais de Latran et gouverneur de Rome, le conduit à Saint-Pierre avec les quatre premiers barons romains, Colonna, Orsini, Savelli, Conti. Louis est sacré par un évêque de Venise, assisté d’un évêque d’Aléria, tous deux excommuniés par le pape. Il y eut peu de troubles dans Rome à ce couronnement. Le 18 avril l’empereur tient une assemblée générale. Il y préside revêtu du manteau impérial, la couronne en tête, et le sceptre à la main. Un moine augustin, Nicolas Fabriano, y accuse le pape, et demande « s’il y a quelqu’un qui veuille défendre le prêtre de Cahors, qui se fait nommer le pape Jean. » L’ordre des augustins devait produire un jour un homme plus dangereux pour les papes(5). On lut ensuite la sentence par laquelle l’empereur déposait le pape. « Nous voulons, dit-il, suivre l’exemple d’Othon Ier, qui, avec le clergé et le peuple de Rome, déposa le pape Jean XII, etc. Nous déposons de l’évêché de Rome Jacques de Cahors, convaincu d’hérésie et de lèse-majesté, etc. » Le jeune Colonna, attaché en secret au pape, publie son opposition dans Rome, l’affiche à la porte de l’église, et s’enfuit. Enfin Louis prononce un arrêt de mort contre le pape, et même contre le roi de Naples, qui avait accepté du pape le vicariat de l’empire en Italie. Il les condamne tous deux à être brûlés vifs: la colère outrée va quelquefois jusqu’au ridicule. Il crée pape le 22 mai, de son autorité, Pierre Reinalucci, de la ville de Corbiero ou Corbario, dominicain, et le fait agréer par le peuple romain. Il l’investit par l’anneau, au lieu de lui baiser les pieds, et se fait de nouveau couronner par lui. Ce qui était arrivé à tous les empereurs depuis les Othons, arrive à Louis de Bavière. Les Romains conspirent contre lui. Le roi de Naples arrive avec des troupes aux portes de Rome. L’empereur et son pape sont obligés de s’enfuir. 1329. L’empereur, réfugié à Pise, est forcé d’en sortir. Il retourne sans armée en Bavière avec deux franciscains qui écrivaient contre le pape, Michel de Césène et Guillaume Okam. L’antipape Pierre de Corbiero se cache de ville en ville. Le roi de Naples Robert fait rentrer sous la domination, ou plutôt sous la protection papale, Rome et plusieurs villes d’Italie. Les Visconti, toujours puissants dans Milan, et qui ne pouvaient plus être défendus par l’empereur, l’abandonnent. Ils se rangent du parti de Jean XXII, qui, toujours réfugié dans Avignon, semble donner des lois à l’Europe, et en donne en effet, quand ces lois sont exécutées par les forts contre les faibles. Louis de Bavière, étant à Pavie, fait un traité mémorable avec son neveu Robert, fils de l’électeur palatin Rodolphe, mort en exil en Angleterre, et tige de toute la branche palatine. Par ce traité il partage avec son neveu les terres de la maison palatine; il lui rend le Palatinat du Rhin, et le haut Palatinat, et il garde pour lui la Bavière. Il règle qu’après l’extinction d’une des deux maisons palatine et de Bavière, qui ont une souche commune, la survivante entrera en possession de toutes les terres et dignités de l’autre, et que cependant le suffrage dans les élections des empereurs appartiendra alternativement aux deux maisons. Le droit de suffrage, accordé ainsi à la maison de Bavière ne dura pas longtemps. La division que cet accord mit entre les deux maisons fut longue. 1330. Le pape frère Pierre de Corbiero, caché dans un château d’Italie, entouré de soldats envoyés par l’archevêque de Pise; demande grâce à Jean XXII, qui lui promet la vie sauve, et trois mille florins d’or de pension pour son entretien. Ce pape frère Pierre va, la corde au cou, se présenter devant le pape, qui le fait enfermer dans une prison, où il mourut au bout de trois ans(6). On ne sait s’il avait stipulé ou non qu’il ne serait pas enfermé. Christophe, roi de Danemark, est déposé par les états du pays. Il a recours à l’empire. Les ducs de Saxe, de Mecklenbourg, et de Poméranie, sont nommés par l’empereur pour juger entre le prince et les sujets. C’était faire revivre les droits éteints de l’empire sur le Danemark. Mais Gérard, comte de Holstein, régent du royaume, ne voulut pas reconnaître cette commission. Le roi Christophe, avec les forces de ces princes et du margrave de Brandebourg, chasse le régent, et remonte sur le trône. Louis de Bavière veut se réconcilier avec le pape, et lui envoie une ambassade. Jean XXII, pour réponse, mande au roi de Bohême qu’il ait à faire déposer l’empereur. 1331. Le roi de Bohême Jean, au lieu d’obéir au pape, se lie avec l’empereur, et marche en Italie avec une armée, en qualité de vicaire de l’empire. Ayant réduit quelques villes, comme Crémone, Parme, Pavie, Modène, il est tenté de les garder pour lui, et dans cette idée il s’unit secrètement avec le pape. Les Guelfes et les Gibelins alarmés se réunissent contre Jean XXII et contre Jean de Bohême. L’empereur, craignant un vicaire si dangereux, excite contre lui Othon d’Autriche, frère de ce même Frédéric, son rival pour l’empire tant les intérêts changent en peu de temps! Il suscite le marquis de Misnie, et Charobert, roi de Hongrie, et jusqu’à la Pologne. Il est donc prouvé qu’alors il pouvait bien peu par lui-même. L’empire fut rarement plus faible: mais l’Allemagne dans tous ces troubles est toujours respectée des étrangers, toujours hors d’atteinte. Le roi de Bohême, revenu en Allemagne, bat tous ses ennemis l’un après l’autre. Il laisse son fils Charles vicaire en Italie malgré Louis de Bavière, et pour lui il va jusqu’en Pologne. Ce roi de Bohême Jean était alors le véritable empereur par son pouvoir. Les Guelfes et les Gibelins, malgré leur antipathie, se lignent contre le prince Charles de Bohême en Italie. Le roi son père, vainqueur en Allemagne, passe les Alpes pour secourir son fils. Il arrive lorsque ce jeune prince vient de remporter une victoire signalée le 25 novembre, vers le Tyrol. Il rentre avec son fils triomphant dans Prague, et lui donne la Marche, ou marquisat, ou margraviat de Moravie, en lui faisant prêter un hommage lige. 1332. Le pape continue d’employer la religion dans l’intrigue. Othon, duc d’Autriche, gagné par lui, quitte le parti de l’empereur; et, gagné par des moines, il soumet ses États au saint-siège. Il se déclare vassal de Rome. Quel temps où une telle action ne fut ni abhorrée ni punie! Peu de gens savent que l’Autriche a été donnée aux papes, ainsi que l’Angleterre; c’est l’effet de la superstition et de la barbare stupidité dans laquelle l’Europe était plongée. Ce temps était celui de l’anarchie. Le roi de Bohême se faisait craindre de l’empereur, et songeait à établir son crédit dans l’Allemagne. Lui et son fils avaient gagné des batailles en Italie, mais des batailles inutiles. Toute l’Italie était armée alors, Gibelins contre Guelfes, les uns et les autres contre les Allemands; toutes les villes s’accordaient dans leur haine contre l’Allemagne, et toutes se faisaient la guerre, au lieu de s’entendre pour briser à jamais leurs chaînes. Pendant ces troubles l’ordre teutonique est toujours une milice de conquérants vers la Prusse. Les Polonais leur prennent quelques villes. Ce même Jean, roi de Bohême, marche à leur secours. Il va jusqu’à Cracovie. Il apaise des troubles en Silésie. Ce prince, maître de la Bohême, de la Silésie, de la Moravie, faisait alors tout trembler. Strasbourg, Fribourg en Brisgaw, et Bâle, s’unissent dans ces temps le trouble contre les tyrans voisins. Plusieurs villes entrent dans cette association. Le voisinage de quatre cantons suisses, devenus libres, inspire à ces peuples des sentiments de liberté. Othon d’Autriche assiège Colmar. L’empereur soutient cette ville contre le duc d’Autriche. Le comte de Wirtemberg fournit des troupes à l’empereur; le roi de Bohême lui en donne. On voit de part et d’autre des armées de trente mille hommes, mais ce n’est jamais que pour une campagne. L’empereur n’est alors que comme un autre prince d’Allemagne qui a ses amis comme ses ennemis. Qu’eût-ce été, si tout eût été réuni pour subjuguer en effet toute l’Italie? Mais l’Allemagne n’est occupée que de ses querelles intestines. Le duc d’Autriche se raccommode avec l’empereur. La face des affaires change continuellement, et la misère des peuples continue. 1333. On a vu Jean, roi de Bohême, combattre en Italie pour l’empereur maintenant le voici armé pour le pape. On a vu Robert, roi de Naples, défenseur du pape; il est à présent son ennemi. Ce même roi de Bohême, qui venait d’assiéger Cracovie, va en Italie, de concert avec le roi de France, pour y établir le pouvoir du pape. C’est ainsi que l’ambition promène les hommes. Qu’arrive-t-il? il donne bataille près de Ferrare au roi Robert de Naples, aux Visconti, aux L’Escales, princes de Vérone, réunis. Il est défait deux fois. Il retourne en Allemagne après avoir perdu ses troupes, son argent, et sa gloire. Troubles et guerres en Brabant au sujet de la propriété de Malines, que le duc de Brabant et le comte de Flandre se disputent. Le roi de Bohême s’en mêle encore. On s’accommode. Malines demeure à la Flandre. 1334. Cependant l’empereur Louis de Bavière reste tranquille dans Munich, et semble ne plus prendre part à rien. Le pape Jean XXII, plus remuant, sollicite toujours les princes allemands à se soulever contre Louis de Bavière; et les franciscains du parti de Michel de Césène, condamnés par le pape, pressent l’empereur d’assembler un concile pour faire déclarer le pape hérétique, et pour le déposer. La mort devait venger l’empereur plus promptement qu’un concile. Jean XXII meurt à quatre-vingt-dix ans, le 4 décembre, dans Avignon. Villani prétend qu’on trouva dans son trésor la valeur de vingt-cinq millions de florins d’or, dont dix-huit millions monnayés. « Je le sais, dit Villani, de mon frère Rommone, qui était marchand du pape. » On peut dire hardiment à Villani que son frère le marchand était un grand exagérateur. Cela ferait environ deux cent millions d’écus d’Allemagne d’aujourd’hui. On eût alors, avec une pareille somme, acheté toute l’Italie, et Jean XXII n’y mit jamais le pied. Il eut beau ajouter une troisième couronne à la tiare pontificale, il n’en fut pas plus puissant. Il est vrai qu’il vendait beaucoup de bénéfices, qu’il inventa les annates, les réserves, les expectatives, qu’il mit à prix les dispenses et les absolutions. Tout cela est une ressource plus faible qu’on ne pense, et a produit beaucoup plus de scandale que d’argent; les exacteurs de pareils tributs n’en font d’ordinaire aux maîtres qu’une part fort légère. Ce qui est digne de remarque, c’est qu’il eut du scrupule en mourant sur la manière dont il avait dit qu’on voyait Dieu dans le ciel, et qu’il n’en eut point sur les trésors qu’il avait amassés sur la terre. 1335. Le vieux roi Jean de Luxembourg épouse une jeune princesse de la maison de France, de la branche de Bourbon; et, par son contrat de mariage, il donne le duché de Luxembourg au fils qui naîtra de cette alliance. La plupart des clauses des contrats sont des semences de guerre. Voici un autre mariage qui produit une guerre dès qu’il est consommé. Le vieux roi de Bohême avait un second fils, Jean de Luxembourg, duc de Carinthie. Ce jeune prince prenait le titre de duc de Carinthie, parce que sa femme avait des prétentions sur ce duché. Cette princesse de Carinthie, qu’on appelait Marguerite ta Grande bouche, prétend que son mari Jean de Luxembourg est impuissant. Elle trouve un évêque de Freisengen qui casse son mariage sans formalités; elle se donne au marquis de Brandebourg. L’intérêt a autant de part que l’amour dans cet adultère. Le margrave de Brandebourg était le fils de l’empereur Louis de Bavière. Marguerite la Grande bouche apportait le Tyrol en dot, et des droits sur la Carinthie ainsi l’empereur ne fit aucune difficulté d’ôter cette princesse an prince de Bohême, et de la donner à son fils de Brandebourg. Ce mariage excite une guerre qui dure toute l’année; et après beaucoup de sang répandu, on en vient à un accommodement singulier: c’est que le jeune Jean de Luxembourg avoue que sa femme a raison de l’avoir quitté, et approuve son mariage avec le Brandebourgeois, fils de l’empereur. Petite guerre des Strasbourgeois contre les seigneurs des environs. Strasbourg agit en vraie république indépendante, à cela près que son évêque se mettait souvent à la tête des troupes, pour faire dépendre les citoyens de l’évêque. 1336-1337. On commence à négocier beaucoup en Allemagne pour la fameuse guerre que le roi d’Angleterre Édouard III méditait contre Philippe de Valois. Il s’agissait de savoir à qui la France appartiendrait. Il est vrai que ce pays, beaucoup plus resserré qu’il ne l’est aujourd’hui, affaibli par les divisions du gouvernement féodal, et n’ayant point de grand commerce maritime, n’était pas le plus grand théâtre de l’Europe; mais c’était toujours un objet très important. Philippe de Valois d’un côté, et Édouard de l’autre, tâchent d’engager les princes d’Allemagne dans leur querelle; mais il paraît que l’Anglais fit mieux sa partie que le Français. Philippe de Valois a pour lui le roi de Bohême, et Édouard a tous les princes voisins de la France. Il a surtout pour lui l’empereur; il n’en obtient à la vérité que des lettres patentes, mais ces lettres patentes sont de vicaire de l’empire. Le fier Édouard consent volontiers à exercer ce vicariat, pour tâcher de faire déclarer guerre de l’empire la guerre contre la France. Ses provisions portent qu’il pourra faire battre monnaie dans toutes les terres de l’empire: rien ne prouve mieux ce respect secret qu’on avait dans toute l’Europe pour la dignité impériale. Pendant qu’Édouard s’appuie des forces temporelles de l’Allemagne, Philippe de Valois cherche à faire agir les forces spirituelles du pape: elles étaient alors bien peu de chose. Le pape Benoît XII, encore dans Avignon comme ses prédécesseurs, était dépendant du roi de France. Il faut savoir que l’empereur, n’ayant point été absous par le pape, demeurait toujours excommunié et privé de ses droits, dans l’opinion vulgaire de ces temps-là. Philippe de Valois, qui peut tout sur un pape d’Avignon, force Benoît XII à différer l’absolution de l’empereur. Ainsi l’autorité d’un prince dirige souvent le ministère pontifical, et ce ministère, à son tour, suscite quelques princes. Il y a un Henri, duc de Bavière, parent de Louis l’empereur, prenant toujours, selon l’usage, ce titre de duc sans avoir le duché, mais possédant une partie de la Bavière inférieure. Ce Henri demande pardon au pape par ses députés, d’avoir reconnu son parent empereur. Cette bassesse ne produit dans l’empire aucune des révolutions qu’on en attendait. 1338. Le pape Benoît XII avoue que c’est Philippe de Valois, roi de France, qui l’empêche de réconcilier à l’Église l’empereur Louis. Voilà comme presque tous les papes n’ont été que les instruments d’une force étrangère. Ils ressemblaient souvent aux dieux des Indiens, à qui on demande de la pluie à genoux, et qu’on traîne dans la rivière quand on n’est pas exaucé. Grande assemblée des princes de l’empire à Rentz sur le Rhin. On y déclare ce qui ne devrait pas avoir besoin d’être déclaré: « que celui qui a été élu par le plus grand nombre est véritable empereur; que la confirmation du pape est absolument inutile; que le pape a encore moins le droit de déposer l’empereur; et que l’opinion contraire est un crime de lèse-majesté. » Cette déclaration passe en loi perpétuelle le 8 auguste à Francfort. Albert d’Autriche, surnommé d’abord le Contrefait, et qui ensuite changea ce surnom en celui de Sage, l’un des frères de ce Frédéric d’Autriche qui avait disputé l’empire, et le seul de tous ses frères par qui la race autrichienne s’est perpétuée, attaque encore en vain les Suisses. Ces peuples, qui n’avaient de bien que leur liberté, la défendent toujours avec courage. Albert est malheureux dans son entreprise, et mérite le nom de Sage en l’abandonnant. 1339. L’empereur Louis ne pense plus qu’à rester tranquille dans Munich, pendant qu’Édouard, roi d’Angleterre, son vicaire, traîne cinquante princes de l’empire à la guerre contre Philippe de Valois, et va conquérir une partie de la France. Mais avant la fin de la campagne, tous ces princes allemands se retirent chez eux; et Édouard, assisté des Flamands, poursuit ses vues ambitieuses. 1340. L’empereur Louis, qui s’était repenti d’avoir donné le vicariat d’Italie à un roi de Bohême guerrier et puissant, se repent d’avoir donné le vicariat d’Allemagne à un roi plus puissant et plus guerrier. L’empereur était le pensionnaire du vicaire; et le fier Anglais se conduisant en maître, et payant mal la pension, l’empereur lui ôte ce vicariat, devenu un titre inutile. L’empereur négocie avec Philippe de Valois. Pendant ce temps l’autorité impériale est absolument anéantie en Italie, malgré la loi perpétuelle de Francfort. Le pape, de son autorité privée, accorde aux deux frères Viscoti le gouvernement de Milan, qu’ils avaient sans lui, et les fait vicaires de l’Église romaine; ils avaient été auparavant vicaires impériaux. Le roi Jean de Bohême va à Montpellier pour se guérir, par la salubrité de l’air, d’un mal qui attaquait ses yeux. Il n’en perd pas moins la vue, et il est connu depuis sous le nom de Jean l’Aveugle. Il fait son testament, donne la Bohême et la Silésie à Charles, depuis empereur; à Jean la Moravie; à Venceslas, né de Béatrix de Bourbon, le Luxembourg et les terres qu’il a en France du chef de sa femme. L’empereur cependant jouit de la gloire de décider en arbitre des querelles de la maison de Danemark. Le duc de Sleswick-Holstein, par cet accommodement, renonce aux prétentions sur le royaume de Danemark: il marie sa soeur au roi Valdemar III, et reste en possession du Jutland. 1341-1342-1343. Louis de Bavière semble ne plus penser à l’Italie, et donne des tournois dans Munich. Clément VI, nouveau pape, né Français et résidant à Avignon, est sollicité de revenir enfin rétablir en Italie le pontificat, et d’y achever d’anéantir l’autorité impériale. Il suit les procédures de Jean XXII contre Louis. Il sollicite l’archevêque de Trèves de faire élire en Allemagne un nouvel empereur. Il soulève en secret contre lui ce roi de Bohême Jean l’Aveugle, toujours remuant, le duc de Saxe, et Albert d’Autriche. L’empereur Louis, qui a toujours à craindre qu’un défaut d’absolution n’arme contre lui les princes de l’empire, flatte le pape qu’il déteste, et lui écrit « qu’il remet à la disposition de Sa Sainteté sa personne, son État, sa liberté, et ses titres. » Quelles expressions pour un empereur qui avait condamné Jean XXII à être brûlé vif! Les princes assemblés à Francfort sont moins complaisants, et maintiennent les droits de l’empire. 1344-1345. Jean l’Aveugle semble plus ambitieux depuis qu’il a perdu la vue. D’un côté il veut frayer le chemin de l’empire à son fils Charles; de l’autre il fait la guerre à Casimir, roi de Pologne, pour la mouvance du duché de Schweidnitz, dans la Silésie. C’est l’effet ordinaire de l’établissement féodal. Le duc de Schweidnitz avait fait hommage au roi de Pologne: Jean de Bohême réclame l’hommage en qualité de duc de Silésie. L’empereur soutient en secret les intérêts du Polonais; et, malgré l’empereur, la guerre finit heureusement pour la maison de Luxembourg. Le prince Charles de Luxembourg, marquis de Moravie, fils de Jean l’Aveugle, devenu veuf, épouse la nièce du duc de Schweidnitz, qui fait hommage à la Bohême; et c’est une nouvelle confirmation que la Silésie est une annexe de la couronne de Bohême. L’impératrice Marguerite, femme de l’empereur Louis de Bavière, et soeur de Jean de Brabant, se trouve héritière de la Hollande, de la Zélande, et de la Frise: elle recueille cette succession. L’empereur, son mari, devait en être beaucoup plus puissant: il ne l’est pourtant pas. En ce temps, Robert, comte palatin, fonde l’université de Heidelberg sur le modèle de celle de Paris. 1346. Jean l’Aveugle et son fils Charles font un grand parti dans l’empire au nom du pape. Les factions impériale et papale troublent enfin l’Allemagne, comme les Guelfes et les Gibelins avaient troublé l’Italie. Clément VI en profite. Il publie contre Louis de Bavière une bulle le 13 avril. « Que la colère de Dieu, dit-il, et celle de saint Pierre et saint Paul, tombent sur lui dans ce monde-ci et dans l’autre; que la terre l’engloutisse tout vivant; que sa mémoire périsse; que tous les éléments lui soient contraires; que ses enfants tombent dans les mains de ses ennemis aux yeux de leur père! » Il n’y avait point de protocole pour ces bulles; elles dépendaient du caprice du dataire qui les expédiait. Le caprice en cette occasion est un peu violent. Il y avait alors deux archevêques de Mayence, l’un déposé en vain par le pape, l’autre élit à l’instigation du pape par une partie des chanoines. C’est à ce dernier que Clément VI adresse une autre bulle pour élire un empereur. Le roi de Bohême, Jean l’Aveugle, et son fils Charles, marquis de Moravie, qui fut depuis l’empereur Charles IV, vont à Avignon marchander l’empire avec le pape Clément VI. Charles s’engage à casser toutes les ordonnances de Louis de Bavière, à reconnaître que le comté d’Avignon appartenait de droit au saint-siège, ainsi que Ferrare et les autres terres (il entendait celles de la comtesse Mathilde), les royaumes de Sicile, de Sardaigne, et de Corse, et surtout Rome; que, si l’empereur va à Rome se faire couronner, il en sortira le même jour, qu’il n’y reviendra jamais sans une permission expresse du pape, etc. Après ces promesses, Clément VI recommande aux archevêques de Cologne et de Trèves, et au nouvel archevêque de Mayence, d’élire empereur le marquis de Moravie. Ces trois prélats avec Jean l’Aveugle s’assemblent à Rentz, près de Coblentz, le premier juillet. Ils élisent Charles de Luxembourg, marquis de Moravie, qu’on connaît sous le nom de Charles IV. Le jésuite Maimbourg assure positivement qu’il acheta le suffrage de l’archevêque de Cologne huit mille marcs d’argent; et il ajoute que le duc de Saxe, comme plus riche, « fit meilleur marché de sa voix, se contentant de deux mille marcs. » 1. Ce que le jésuite Maimbour assure n’est rapporté que sur un ouï-dire par Cuspinien. 2. Comment peut-on être instruit de ces marchés secrets? 3. Voilà un beau désintéressement dans le duc de Saxe, de ne se déshonorer que pour deux mille marcs, parce qu’il est riche! c’est précisément parce qu’on est riche qu’on se vend plus cher, quand on fait tant que de se vendre. 4. Le sens commun permet-il de croire que Charles IV ait acheté chèrement un droit très incertain et une guerre civile certaine? Quoique l’Allemagne fût partagée, le parti de Louis de Bavière est tellement le plus fort que le nouvel empereur et son vieux père, au lieu de soutenir leurs droits en Allemagne, vont se battre an France contre Édouard d’Angleterre pour Philippe de Valois. Le vieux roi Jean de Bohême est tué à la fameuse bataille de Créci, le 25 ou 26 auguste, gagnée par les Anglais. Charles s’en retourne en Bohême sans troupes et sans argent: il est le premier roi de Bohême qui se soit fait couronner par l’archevêque de Prague; et c’est pour ce couronnement que l’évêché de Prague, jusque-là suffragant de Mayence, fut érigé en archevêché. 1347. Alors Louis de Bavière et l’antiempereur Charles se font la guerre. Charles de Luxembourg est battu partout. Il se passait alors une scène singulière en Italie. Nicolas Rienzi, notaire à Rome, homme éloquent, hardi et persuasif, voyant Rome abandonnée des empereurs et des papes qui n’osaient y retourner, s’était fait tribun du peuple. Il régna quelques mois(7) d’une manière absolue; mais le peuple, qui avait élevé cette idole, la détruisit. Rome depuis longtemps ne semblait plus faite tour des tribuns: mais on voit toujours cet ancien amour de la liberté qui produit des secousses et qui se débat dans ses chaînes. Rienzi s’intitulait Chevalier candidat du Saint-Esprit, sévère et clément libérateur de Rome, zélateur de l’Italie, amateur de l’univers, et tribun auguste. Ces beaux titres prouvent qu’il était un enthousiaste, et que par conséquent il pouvait séduire la vile populace, mais qu’il était indigne de commander à des hommes d’esprit. Il voulait en vain imiter Gracchus, comme Crescence avait voulu vainement imiter Brutus. Il est certain que Rome alors était une république, mais faible, n’ayant de l’ancienne république romaine que les factions. Son ancien nom faisait toute sa gloire. Il est difficile de dire s’il y eut jamais un temps plus malheureux depuis les inondations des barbares au ve siècle. Les papes étaient chassés de Rome; la guerre civile désolait toute l’Allemagne, les Guelfes et les Gibelins déchiraient l’Italie; la reine de Naples, Jeanne, après avoir étranglé son mari, fut étranglée elle-même; Édouard III ruinait la France où il voulait régner; et enfin la peste, comme on le verra, fit périr une partie des hommes échappés au glaive et à la misère. Louis de Bavière meurt d’apoplexie le 21 octobre auprès d’Augsbourg. Des auteurs disent qu’il fut empoisonné par une duchesse d’Autriche. Le prêtre André et d’autres prétendent que cette duchesse d’Autriche est la même qu’on appelait la Grande bouche; mais le prêtre André ne fait pas réflexion que Marguerite la Grande bouche est la même qui avait quitté son mari pour le fils de l’empereur. Il fallait que les historiens de ce temps-là eussent une grande haine pour les princes: ils les font presque tous empoisonner. Un Hocsemius s’exprime ainsi: « L’empereur bavarois, le damné, meurt d’un poison donné par la duchesse d’Ostrogothie ou d’Autriche, femme du duc Albert. » Struvius dit qu’on prétend qu’il fut empoisonné par une duchesse d’Autriche nommée Anne. Voilà donc trois prétendues duchesses d’Autriche différentes accusées de cette mort, sans la moindre apparence. C’est ainsi qu’on écrivait autrefois l’histoire. On croirait en lisant le P. Barre que Louis de Bavière fut empoisonné par une quatrième princesse nommée Maultasch: mais c’est qu’en allemand Maultasch signifie grande bouche ou bouche difforme; et cette princesse est précisément cette Marguerite, bru de l’empereur. Il s’intitulait Louis IV, et non pas Louis V, parce qu’il ne comptait pas Louis IV, surnommé l’Enfant parmi les empereurs. Ce fut lui qui donna lieu à l’invention de l’aigle à deux têtes: il y avait deux aigles dans ses sceaux; et les deux têtes d’aigle qu’on a presque toujours conservées depuis, supposent aussi deux corps, dont l’un est caché par l’autre. Le caprice des ouvriers a décidé de presque toutes les armoiries des souverains. 1348. Charles de Luxembourg, roi de Bohême(8), va d’abord de ville en ville se faire reconnaître empereur. Louis(9), margrave de Brandebourg, lui dispute la couronne. L’ancien archevêque de Mayence l’excommunie; le comte palatin Rupert, le duc de Saxe, s’assemblent, et ne veulent ni Pua ni l’autre des prétendants; ils cassent l’élection de Chartes de Bohême et nomment Édouard III, roi d’Angleterre, qui n’y songeait pas. L’empire n’était donc alors qu’un titre onéreux, puisque l’ambitieux Édouard III n’en voulut point: il se garda bien d’interrompre ses conquêtes en France pour courir après un fantôme. Au refus d’Édouard, les électeurs s’adressent au marquis de Misnie, gendre du feu empereur; il refuse encore. Mutius dit qu’il aima mieux dix mille marcs d’argent de la main de Charles IV que la couronne impériale. C’était mettre l’empire à bien bas prix; mais il est fort douteux que Charles IV eût dix mille marcs à donner, lui qui, dans le même temps, fut arrêté à Worms par son boucher, et qui ne put le satisfaire qu’en empruntant de l’argent de l’évêque. Les électeurs, refusés de tous côtés, offrent enfin cet empire, dont personne ne vent, à Gunther de Schvartzbourg, noble thuringien. Celui-ci, qui était guerrier, et qui avait peu de chose à perdre, accepta l’offre pour la soutenir à la pointe de l’épée. 1349. Les quatre électeurs élisent Gunther de Schvartzbourg auprès de Francfort. Les doubles élections, trop fréquentes, avaient introduit à Francfort une coutume singulière. Celui des compétiteurs qui se présentait le premier devant Francfort attendait six semaines et trois jours, au bout desquels il était reçu et reconnu, si son concurrent ne venait pas. Gunther attendit le temps prescrit, et fit enfin son entrée: on espérait beaucoup de lui. On prétend que son rival le fit empoisonner: le poison de ces temps-là en Allemagne était la table. Il faut avouer qu’il y a un peu loin de cet empire germanique à l’empire d’Auguste, de Trajan, de Marc-Aurèle. Quel Allemand même se soucie de savoir aujourd’hui s’il y a eu un Gunther? Ce Gunther tombe en apoplexie; et, devenu incapable du trône, il le vend pour une somme d’argent que Charles ne lui paye point: la somme était, dit-on, de vingt-deux mille marcs. Il meurt au bout de trois mois à Francfort. A l’égard de Louis de Bavière, margrave de Brandebourg, il cède ses droits pour rien, n’étant pas assez fort pour les vendre à Charles, vainqueur sans combat de quatre concurrents, qui se fait couronner une seconde fois à Aix-la-Chapelle, par l’archevêque de Cologne, pour mettre ses droits hors de compromis. Le marquis de Juliers, à la cérémonie dit couronnement, dispute le droit de porter le sceptre au marquis de Brandebourg. Des ancêtres du marquis de Juliers avaient fait cette fonction; mais ce prince n’était pas alors au rang des électeurs, ni par conséquent dans celui des grands officiers. Le margrave de Brandebourg est conservé dans son droit. 1350. Dans ce temps-là régnait en Europe le fléau d’une horrible peste, qui emporta presque partout la cinquième partie des hommes, et qui est la plus mémorable depuis celle qui désola la terre du temps d’Hippocrate. Les peuples en Allemagne, aussi furieux qu’ignorants, accusent les juifs d’avoir empoisonné les fontaines. On égorge et on brûle les juifs presque dans toutes les villes. Ce qui est rare, c’est que Charles IV protégea les juifs qui lui donnaient de l’argent, contre l’évêque; et les bourgeois de Strasbourg contre l’abbé prince de Murbach et d’autres seigneurs de fiefs. Il fut prêt de leur faire la guerre en faveur des juifs. Secte des flagellants renouvelée en Souabe. Ce sont des milliers d’hommes qui courent toute l’Allemagne en se fouettant avec des cordes armées de fer pour chasser la peste. Les anciens Romains, en pareils cas, avaient institué des comédies; ce remède est plus doux. Un imposteur paraît en Brandebourg, qui se dit l’ancien Valdemar revenu enfin de la terre sainte, et qui prétend rentrer dans son État, donné injustement pendant son absence par Louis de Bavière à son fils Louis. Le duc de Mecklenbourg soutient l’imposteur. L’empereur Charles IV le favorise. On en vient à une petite guerre; le faux Valdemar est abandonné et s’éclipse. On a recueilli dans un volume les histoires de ces imposteurs fameux(10); mais tous ne s’y trouvent pas. 1351. Charles IV veut aller en Italie, où les papes et les empereurs étaient oubliés. Les Visconti dominent toujours dans Milan. Jean Visconti, archevêque de cette ville, devenait un conquérant. Il s’emparait de Bologne; il faisait la guerre aux Florentins et aux Pisans, et méprisait également l’empereur et le pape. C’est lui qui fit la lettre du diable au pape et aux cardinaux, qui commence ainsi: « Votre mère la Superbe vous salue avec vos soeurs l’Avarice et l’Impudicité. » Apparemment que le diable ménagea l’accommodement de Jean Visconti avec le pape Clément, qui lui vendit l’investiture de Milan pour douze ans, moyennant douze mille florins d’or par an. 1352. La maison d’Autriche avait toujours des droits sur une grande partie de la Suisse. Le duc Albert veut soumettre Zurich, qui s’allie avec les autres cantons déjà confédérés. L’empereur secourt la maison d’Autriche dans cette guerre, mais il la secourt en homme qui ne veut pas qu’elle réussisse. Il envoie des troupes pour ne point combattre, ou du moins qui ne combattent pas. La ligue et la liberté des Suisses se fortifient. Les villes impériales voulaient toutes établir le gouvernement populaire à l’exemple de Strasbourg. Nuremberg chasse les nobles, mais Charles IV les rétablit. Il incorpora la Lusace à son royaume de Bohême; elle en a été détachée depuis. 1353. L’empereur Charles IV, dans le temps qu’il avait été le jeune prince de Bohême, avait gagné des batailles, et même contre le parti des papes en Italie. Dès qu’il est empereur, il cherche des reliques, flatte les papes, et s’occupe de règlements, et surtout du soin d’affermir sa maison. Il s’accommode avec les enfants de Louis de Bavière, et les réconcilie avec le pape. Albert, duc de Bavière, se voyait excommunié, parce que son père l’avait été. Ainsi, pour prévenir la piété des princes qui pourraient lui ravir son État en vertu de son excommunication, il demande très humblement pardon au nouveau pape Innocent VI du mal que les papes ses prédécesseurs ont fait à l’empereur son père; il signifie un acte qui commence ainsi: « Moi, Albert, duc de Bavière, fils de Louis de Bavière, soi-disant autrefois empereur et réprouvé par la sainte Église romaine, etc. » Il ne paraît pas que ce prince fût forcé à cet excès d’avilissement: il fallait donc dans ce temps-là qu’il y eût bien peu d’honneur, ou beaucoup de superstition. 1354. Il est remarquable que Charles IV, passant par Metz pour aller dans ses terres de Luxembourg, n’est point reçu comme empereur, parce qu’il n’avait pas encore été sacré. Henri VII avait déjà donné à Venceslas, seigneur de Luxembourg, le titre de duc. Charles érige cette terre en duché; il érige Bar(11) en margravial; ce qui fait voir que Bar relevait alors évidemment de l’empire. Pont-à-Mousson est aussi érigé en marquisat. Tout ce pays était donc réputé de l’empire. Quel chaos! 1355. Charles IV va en Italie se faire couronner; il y marche plutôt en pèlerin qu’en empereur. Le saint-siège était toujours sédentaire à Avignon. Le pape Innocent VI n’avait nul crédit dans Rome, l’empereur encore moins. L’empire n’était plus qu’un nom, et le couronnement qu’une vaine cérémonie. Il fallait aller à Rome comme Charlemagne et Othon le Grand, ou n’y point aller. Charles IV et Innocent n’aimaient que les cérémonies. Innocent VI envoie d’Avignon le détail de tout ce qu’on doit observer au couronnement de l’empereur. Il marque que le préfet de Rome doit porter le glaive devant lui, et que ce n’est qu’un honneur, et non pas une marque de juridiction. Le pape doit être sur son trône, entouré de ses cardinaux, et l’empereur doit commencer par lui baiser les pieds, puis il lui présente de l’or, et le baise au visage, etc. Pendant la messe l’empereur fait quelques fonctions dans le rang des diacres; on lui met la couronne impériale après la fin de la première épître. Après la messe, l’empereur, sans couronne et sans manteau, tient la bride du cheval du pape. Aucune de ces cérémonies n’avait été pratiquée depuis que les papes demeuraient dans Avignon. L’empereur reconnut d’abord par écrit l’authenticité de ces usages. Mais le pape étant dans Avignon, et ne pouvant se faire baiser les pieds à Rome, ni se faire tenir l’étrier par l’empereur, déclara que ce prince ne baiserait point les pieds, ni ne conduirait la mule du cardinal qui représenterait Sa Sainteté. Charles IV alla donc donner ce spectacle ridicule avec une grande suite, mais sans armée; il n’osa pas coucher dans Rome, selon la promesse qu’il en avait faite au saint-père. Anne, sa femme, fille du comte palatin, fut couronnée aussi et en effet ce vain appareil était plutôt une vanité de femme qu’un triomphe d’empereur. Charles IV, n’ayant ni argent, ni armée, et n’étant venu à Rome que pour servir de diacre à un cardinal pendant la messe, reçut des affronts dans toutes les villes d’Italie où il passa. Il y a une fameuse lettre de Pétrarque qui reproche à l’empereur sa faiblesse. Pétrarque était digne d’apprendre à Charles IV à penser noblement. 1356. Charles IV prend tout le contre-pied de ses prédécesseurs; ils avaient favorisé les Gibelins, qui étaient en effet la faction de l’empire: pour lui, il favorise les Guelfes, et fait marcher quelques troupes de Bohême contre les Gibelins; cette faiblesse et cette inconséquence augmentèrent les troubles et les malheurs de l’Italie, diminuèrent la puissance de Charles et flétrirent sa réputation. De retour en Allemagne, il s’applique à y faire régner l’ordre autant qu’il le peut, et à régler les rangs. Le nombre des électorats était fixé par l’usage plutôt que par les lois depuis le temps de Henri VII; mais le nombre des électeurs ne l’était pas. Les ducs de Bavière surtout prétendaient avoir droit de suffrage aussi bien que les comtes palatins aînés de leur maison. Les cadets de Saxe se croyaient électeurs aussi bien que leurs aînés. Diète de Nuremberg, dans laquelle Charles IV dépouille les ducs de Bavière du droit de suffrage, et déclare que le comte palatin est le seul électeur de cette maison. Les vingt-trois premiers articles(12) de la bulle d’or sont publiés à Nuremberg avec la plus grande solennité. Cette constitution de l’empire, la seule que le public appelle bulle, à cause de la petite bulle ou boîte d’or dans laquelle le sceau est enfermé, est regardée comme une loi fondamentale. Il ne peut s’établir par les hommes que des lois de convention. Celles qu’un long usage consacre sont appelées fondamentales. On a changé selon les temps beaucoup de choses à cette bulle d’or. Ce fut le jurisconsulte Bartole qui la composa. Le génie du siècle y paraît par les vers latins qui en font l’exorde Omnipotens aeterne Deus, spes unica mundi; et par l’apostrophe aux sept péchés mortels, et par la nécessité d’avoir sept électeurs, à cause des sept dons du Saint-Esprit, et du chandelier à sept branches. L’empereur y parle d’abord en maître absolu, sans consulter personne. « Nous ordonnons et déclarons par le présent édit, qui durera éternellement, de notre certaine science, pleine puissance et autorité impériale. » On n’y établit point les sept électeurs: on les suppose établis. Il n’est question, dans les deux premiers chapitres, que de la forme et de la sûreté du voyage des sept électeurs, qui doivent ne point sortir de Francfort « avant d’avoir donné au monde ou au peuple chrétien un chef temporel, à savoir un roi des Romains futur empereur. » On suppose ensuite, n° 8, article 2, que cette coutume a été toujours inviolablement observée, « et d’autant que tout ce qui est ci-dessus écrit a été observé inviolablement. » Charles IV et Bartole oubliaient qu’on avait élu les empereurs très souvent d’une autre manière, à commencer par Charlemagne et à finir par Charles IV lui-même. Un des articles les plus importants(13) est que le droit d’élire est indivisible, et qu’il passe de mâle en mâle au fils aîné. Il fallait donc statuer que les terres électorales laïques ne seraient plus divisées, qu’elles appartiendraient uniquement à l’aîné. C’est ce qu’on oublia dans les vingt-trois fameux articles publiés à Nuremberg(14) avec tant d’appareil, et que l’empereur fit lire ayant un sceptre à la main et le globe de l’univers dans l’autre. Très peu de cas sont prévus dans cette bulle: nulle méthode n’y est observée, et on n’y traite point du gouvernement de l’empire. Une chose très importante, c’est qu’il y est dit à l’article 7, n° 7, « que si une des principautés électorales vient à vaquer au profit de l’empire (il entend sans doute les principautés séculières), l’empereur en pourra disposer comme d’une chose dévolue à lui légitimement et à l’empire. » Ces mots confus marquent que l’empereur pourrait prendre pour lui un électorat dont la maison régnante serait éteinte ou condamnée. Il est encore à remarquer combien la Bohême est favorisée dans cette bulle; l’empereur était roi de Bohême. C’est le seul pays où les causes des procès ne doivent pas ressortir à la chambre impériale. Ce droit de non appellando a été étendu depuis à beaucoup de princes, et les a rendus plus puissants. Le lecteur peut consulter la bulle d’or pour le reste. On met la dernière main à la bulle d’or dans Metz aux fêles de Noël: on y ajoute sept chapitres. On y répare l’inadvertance qu’on avait eue d’oublier la succession indivisible des terres électorales. Ce qui est de plus clair et de plus expliqué dans les derniers articles, c’est ce qui regarde la pompe et la vanité; on voit que Charles IV se complaît à se faire servir par les électeurs, dans les cours plénières. La table de l’empereur plus haute de trois pieds que celle de l’impératrice, et celle de l’impératrice plus haute de trois pieds que celle des électeurs; un gros tas d’avoine devant la salle à manger, un duc de Saxe venant prendre à cheval un picotin d’avoine dans ce tas; enfin tout cet appareil ne ressemblait pas à la majestueuse simplicité des premiers césars de Rome. Un auteur moderne dit qu’on n’a point dérogé au dernier article de la bulle d’or, parce que tous les princes parlent français. C’est précisément en cela qu’on y a dérogé; car il est ordonné, par le dernier article, que les électeurs apprendront le latin et l’esclavon aussi bien que l’Italien: or, peu d’électeurs aujourd’hui se piquent de parler esclavon. La bulle fut enfin publiée à Metz tout entière; il y eut une de ces cours plénières; tous les électeurs y servirent l’empereur et l’impératrice à table; chacun y fit sa fonction. Ce n’était pas en ces cas des princes qui devenaient officiers; c’étaient originairement des officiers qui, avec le temps, étaient devenus grands princes. Le dauphin de France Charles V, depuis roi, vint à cette cour plénière. C’était peu de mois après la funeste journée de Poitiers où son père Jean avait été pris par le fameux prince Noir. Le dauphin venait implorer le secours de Charles IV, son oncle, qui ne pouvait donner que des fêtes. L’héritier de la couronne de France céda le pas au cardinal de Périgord dans cette diète. Pourquoi les annalistes français passent-ils ce cérémonial sous silence? L’histoire est-elle un factum l’avocat où l’on amplifie les avantages, et où l’on tait les humiliations? 1357. On voit aisément, par l’exclusion donnée dans la bulle d’or aux ducs de Bavière et d’Autriche, que Charles IV n’était pas l’ami de ces deux maisons. Le premier fruit de ce règlement pacifique fut une petite guerre. Les ducs de Bavière et d’Autriche lèvent des troupes. Ils assiègent dans Danustauffen un commissaire de l’empereur. L’empereur y arrive, il rompt la ligue de l’Autriche et de la Bavière, mais en rendant Danustauffen à l’électeur de Bavière, au lieu du droit de suffrage qu’il demandait. Il y a une grande querelle dans l’empire au sujet des Pfahl-Burgers(15),c’est-à-dire des faux bourgeois; querelle dans laquelle il est fort vraisemblable que les auteurs se sont mépris. La bulle d’or ordonne que les bourgeois qui appartiennent à un prince ne se fassent pas recevoir bourgeois des villes impériales pour se soustraire à leurs princes, à moins de résider dans ces villes. Rien de plus juste, rien même de plus facile à exécuter; car assurément un prince empêchera bien un citoyen de sa ville de lui désobéir sous prétexte qu’il est reçu bourgeois à Bâle ou à Constance. Pourquoi donc y eut-il tant de troubles à Strasbourg pour ces faux bourgeois? pourquoi fut-on en armes? Strasbourg pouvait-elle, par exemple, soutenir un sujet de Vienne à qui elle aurait donné des lettres de bourgeoisie, et qui s’en serait prévalu à Vienne? non sans doute. Il s’agissait donc de quelque chose de plus important et de plus sacré. Des seigneurs voulaient ravir à leurs sujets le premier droit qu’ont les hommes de choisir leur domicile. Ils craignaient qu’on ne les quittent pour aller dans les villes libres. Voilà pourquoi l’empereur ordonne que les Strasbourgeois ne donneront plus de droit de citoyen à des étrangers, et que les Strasbourgeois veulent conserver ce droit qui peuple une ville, et qui l’enrichit. 1358. Charles IV, avec l’apparence de la grandeur, autrefois guerrier, à présent législateur, maître d’un beau pays, et riche, a pourtant peu de crédit dans l’empire. C’est qu’on ne voulait pas qu’il en eût. Quand il s’agit d’incorporer la Lusace(16) à la Bohême, Albert d’Autriche, qui a des droits sur la Lusace, fait tout à coup la guerre à l’empereur, dont personne ne prend le parti; et l’empereur ne peut se tirer d’affaire que par un stratagème qu’on accuse de bassesse. On prétend qu’il trompa le duc d’Autriche par des espions, et qu’il paya en suite ces espions en fausse monnaie: ce conte a l’air d’une fable mais cette fable est fondée sur son caractère. Il tendait des privilèges à toutes les villes; il vendait au comte de Savoie le titre de secrétaire de l’empire; il donne, pour des sommes très légères, le titre de villes impériales à Mayence, à Worms, à Spire, et même à Genève; il confirmait la liberté de la ville de Florence à prix d’argent. Il en tirait de Venise pour la souveraineté de Vérone, de Padoue, et de Vicence mais ceux qui le payèrent le plus chèrement furent les Visconti, pour avoir la puissance héréditaire dans Milan sous le titre de gouverneur: on prétend qu’il vendait ainsi en détail l’empire qu’il avait acheté en gros. 1359. Les princes de l’empire, excités par les universités d’Allemagne, représentent à Charles IV que, parmi les bulles de Clément VI, il y en a de désespérantes pour lui et pour le corps germanique; entre autres, celle où il est dit « que les empereurs sont les vassaux du pape, et lui prêtent serment de fidélité. » Charles, qui avait assez vécu pour savoir que toutes ces formules ne méritent d’attention que quand elles sont soutenues par les armes, se plaint au pape, pour ne pas fâcher le corps germanique, mais modérément, pour ne pas fâcher le pape. Innocent VI lui répond que cette proposition est devenue une loi fondamentale de l’Église, enseignée dans toutes les écoles de théologie; et, pour appuyer sa réponse, il envoie d’Avignon en Allemagne un évêque de Cavaillon demander, pour l’entretien du saint-père, le dixième de tous les revenus ecclésiastiques. Le prélat de Cavaillon s’en retourna en Avignon, après avoir reçu de fortes plaintes au lieu d’argent. Le clergé allemand éclata contre le pape, et c’est une des premières semences de la révolution dans l’Église, qu’on voit aujourd’hui. Rescrit de Charles IV en faveur des ecclésiastiques, pour les protéger contre les princes qui veulent les empêcher de recevoir des biens, et de contracter avec les laïques. 1360. Charles IV, en faisant des règlements en Allemagne, abandonnait l’Italie. Les Visconti étaient toujours maîtres de Milan, Barnabo veut conserver Bologne, que son oncle, archevêque, guerrier et politique, avait achetée pour douze années. C’est la première et la dernière fois qu’on a vu faire un bail à ferme d’une principauté. Un légat espagnol, nommé d’Albornos, entre dans cette ville au nom du pape, qui est toujours à Avignon, et donne Bologne au pape. Barnabo Visconti assiège Bologne. Comment peut-on imprimer encore aujourd’hui que le saint-père, par un accommodement, promit de payer cent mille livres d’or annuellement, pendant cinq années, pour être maître de Bologne? Les historiens qui répètent ces exagérations savent bien peu ce que c’est que cinq cent mille livres pesant d’or. 1361. Le siège de Bologne est levé sans qu’il en coûte rien au pape. Un marquis de Malatesta, qui s’est jeté avec quelques troupes dans la ville, fait une sortie, bat Barnabo, et le renvoie chez lui. L’empereur ne se mêle de cette affaire que par un rescrit inutile en faveur du pape. Des guerres s’étant élevées entre le Danemark d’un côté, et le duc de Mecklenbourg et les villes anséatiques de l’autre, tout finit à l’ordinaire par un traité. Plusieurs villes anséatiques traitent de couronne à couronne avec le Danemark dans la ville de Lubeck. C’est un beau monument de la liberté fondée sur une industrie respectable. Lubeck, Rostock, Stralsund, Hambourg, Vismar, Brème, et quelques autres villes, font une paix perpétuelle avec le roi de Danemark, des Vandales et des Goths, les princes, négociants et bourgeois de son pays; ce sont les termes du traité, termes qui prouvent que le Danemark était libre, et que les villes anséatiques l’étaient davantage. L’impératrice Anne étant accouchée de Venceslas, l’empereur envoie le poids de l’enfant en or à une chapelle de la Vierge, dans Aix; usage qui commençait à s’établir, et qui a été poussé à l’excès pour Notre-Dame de Lorette. Ses richesses sont aussi grandes que son voyage par les airs de Jérusalem à la Marche d’Ancône est miraculeux. L’évêque de Strasbourg achète plus cher le titre de landgrave de la Basse-Alsace. Les landgraves de l’Alsace, de la maison d’Oettingue, s’y opposent, et l’évêque les apaise avec le même moyen dont il a eu son landgraviat, avec de l’argent. 1362. Grande division entre les maisons de Bavière et d’Autriche. Une femme en est la cause. Marguerite de Carinthie, veuve du duc de Bavière, Henri le Vieux, fils de l’empereur Louis, ennemie de la maison où elle était entrée, donne tous les droits sur le Tyrol et ses dépendances à Rodolphe, duc d’Autriche. Étienne, duc de Bavière, s’allie avec plusieurs princes. L’Autrichien n’a dans son parti que l’archevêque de Saltzbourg. On fait une trêve de trois ans, et l’inimitié secrète en est plus durable. 1363. Charles IV, aussi sédentaire qu’il avait été actif dans sa jeunesse, reste toujours dans Prague. L’Italie est absolument abandonnée; chaque seigneur y achète un titre de vicaire de l’empire. Barnabo Visconti en veut toujours à Bologne, et est maître de beaucoup de villes dans la Romagne. Le pape (c’était alors Urbain V) obtient aisément de vains ordres de l’empereur aux vicaires d’Italie. On a écrit que Barnabo vendit encore ses places de la Romagne pour cinq cent mille florins d’or au pape; mais Urbain, dans Avignon, aurait-il aisément trouvé cette somme? 1364. On écrit encore que Charles voulut faire passer le Danube à Prague. Cela est encore plus incroyable que les cinq cent mille florins du pape. Pour tirer seulement un canal du Danube à la Moldau, dans la Bohême, il eût fallu conduire l’eau sur des montagnes, et dépendre encore de la maison de Bavière, maîtresse du cours du Danube. Le projet de Charlemagne de joindre le Danube et le Rhin dans un pays plat était bien plus praticable. 1366. Un fléau, formé en France, au milieu des guerres funestes d’Édouard III et de Philippe de Valois, se répand dans l’Allemagne. Ce sont des brigands qui ont déserté de ces armées indisciplinées, où on les payait mal, qui, joints à d’autres brigands, vont en Lorraine et en Alsace, et partout où ils trouvent les chemins ouverts: on les appelle malandrins, tard venus, grandes compagnies. L’empereur est obligé de marcher contre eux sur le Rhin avec les troupes de l’empire. On les chasse; ils vont désoler la Flandre et la Hollande, comme des sauterelles qui ravagent les champs de contrées en contrées. Charles IV va trouver le pape Urbain V à Avignon. Il s’agissait d’une croisade, non plus pour aller prendre Jérusalem, mais pour empêcher les Turcs, qui avaient déjà pris Andrinople, d’accabler la chrétienté. Un roi de Chypre, qui voyait le danger de plus près, sollicite dans Avignon cette croisade. On en avait fait plusieurs dans le temps que les musulmans n’étaient point à craindre en Syrie; et maintenant que la chrétienté est envahie, on n’en fait plus. Le pape, après avoir proposé la croisade par bienséance, fait un traité sérieux avec l’empereur, pour rendre au saint-siège son patrimoine usurpé. Il accorde à l’empereur les décimes sur le clergé d’Allemagne. Charles IV pouvait s’en servir pour aller reprendre en Italie les propres domaines de l’empereur, et non pour servir le pape. 1366. Les grandes compagnies reviennent encore sur le Rhin, et de là vont tout dévaster jusqu’à Avignon(17). C’est une des causes qui enfin engagent Urbain V à se réfugier à Rome, après que les papes ont été réfugiés soixante et douze ans sur les bords du Rhône. Les Visconti, plus dangereux que les grandes compagnies, tenaient toutes les issues des Alpes; ils s’étaient emparés du Piémont, ils menaçaient la Provence. Urbain, n’ayant que des paroles de l’empereur pour secours, s’embarque sur une galère de la coupable et malheureuse Jeanne, reine de Naples. 1367. L’empereur s’excuse de secourir le pape, pour être spectateur de la guerre que la maison d’Autriche et la maison de Bavière se font dans le Tyrol et le pape Urbain V, après avoir fait quelques ligues inutiles avec l’Autriche et la Hongrie, fait voir enfin un pape aux Romains, le 16 octobre. Il n’y est reçu qu’en premier évêque de la chrétienté, et non en souverain. 1368. La ville de Fribourg, en Brisgaw, qui avait voulu être libre, retombe au pouvoir de la maison d’Autriche, par la cession d’un comte Égon, qui en était l’avoué, c’est-à-dire le défenseur, et qui se désista de cette protection pour douze mille florins. Le rétablissement des papes à Rome n’empêchait pas les Visconti de dominer dans la Lombardie, et on était prêt de voir renaître un royaume plus puissant et plus étendu que celui des anciens Lombards. L’empereur va enfin en Italie au secours du pape, ou plutôt à celui de l’empire. Il avait une armée formidable dans laquelle Il y avait de l’artillerie. Cette affreuse invention commençait à s’établir; elle était encore inconnue aux Turcs; et, si on s’en était servi contre eux, on les eût aisément chassés de l’Europe. Les chrétiens ne s’en servaient encore que contre les chrétiens. Le pape attirait à la fois en Italie, d’un côté le duc d’Autriche, de l’autre l’empereur, chacun avec une puissante armée; c’était de quoi exterminer à la fois la liberté de l’Italie, et celle même du pape. C’est la fatalité de ce beau et malheureux pays, que les papes y ont toujours appelé les étrangers, qu’ils auraient voulu éloigner. L’empereur saccage Vérone, le duc d’Autriche Vicence. Les Visconti se hâtent de demander la paix pour attendre un meilleur temps; la guerre finit en donnant de l’argent à Charles, qui va se faire sacrer à Rome, selon les cérémonies usitées. 1369. Diète à Francfort. Édit sévère qui défend aux villes et aux seigneurs de se faire la guerre. A peine l’édit est-il émané, que l’évêque de Hildesheim et Magnus, duc de Brunswick, ayant chacun plusieurs seigneurs dans leur parti, se font une guerre sanglante. Cela ne pouvait guère être autrement dans un pays où le peu de bonnes lois qu’on avait étaient sans force et cette continuelle anarchie servait d’excuse à l’inactivité de l’empereur. Il fallait ou hasarder tout pour être le maître, ou rester tranquille; et il prenait ce dernier parti. Urbain V ayant fait venir les Autrichiens et les Bohémiens en Italie, qui s’en étaient retournés chargés de dépouilles, y appelle les Hongrois contre les Visconti: Il n’y manquait que des Turcs. L’empereur, pour prévenir ce coup fatal, réconcilie les Visconti avec le saint-siège. 1370. Valdemar, roi de Danemark, chassé de Copenhague par le roi de Suède et par le comte de Holstein, se réfugie en Poméranie. Il demande des secours à l’empereur, qui lui donne des lettres de recommandation. Il s’adresse au pape Grégoire XI. Le pape lui envoie des exhortations, et le menace de l’excommunier, lui écrivant d’ailleurs comme à son vassal; on prétend que Valdemar lui répondit: « Je tiens la vie de Dieu, la couronne de mes sujets, mon bien de mes ancêtres, la foi seule de vos prédécesseurs; si vous voulez vous en prévaloir, je vous la renvoie par la présente. » Cette lettre est apocryphe: c’est dommage. Le roi Valdemar rentre dans ses États sans le secours de personne, par la désunion de ses ennemis. 1371. L’Allemagne, dans ces temps encore agrestes, polit pourtant la Pologne. Casimir, roi de Pologne, qu’on a surnommé le Grand, commence à faire bâtir quelques villes à la manière allemande, et introduit quelques lois du droit saxon dans son pays, qui manquait de lois. Guerre particulière entre Venceslas, duc de Luxembourg et de Brabant, frère de l’empereur, et les ducs de Juliers et de Gueldre; tous les seigneurs des Pays-Bas y prennent parti. Rien ne caractérise plus la fatale anarchie de ces temps de brigandage. Le sujet de cette guerre était une troupe de voleurs de grand chemin, protégés par le duc de Juliers: et malheureusement un tel exemple n’était pas rare alors. Venceslas, vicaire de l’empire, veut punir le duc de Juliers; mais il est défait et pris dans une bataille. Le vainqueur, craignant le ressentiment de l’empereur court à Prague, accompagné de plusieurs princes, et surtout de son prisonnier: « Voilà votre frère que je vous rends, dit-il à l’empereur; pardonnez-moi tous deux. » On voit beaucoup d’événements de ces temps-là mêlés ainsi de brigandage et de chevalerie. 1372. Les édits contre ces guerres ayant été inutiles, une nouvelle diète à Nuremberg ordonne que les seigneurs et les villes ne pourront, dorénavant, s’égorger que soixante jours après l’offense reçue. Cette loi s’appelait la soixantaine de l’empire, et elle fut exécutée toutes les fois qu’il fallait plus de soixante jours pour aller assiéger son ennemi. 1373. Les affaires de Naples et de Sicile n’ont plus depuis longtemps aucune liaison avec celle de l’empire. L’île de Sicile était toujours possédée par la maison d’Aragon, et Naples par la reine Jeanne; tout était fief alors. La maison d’Aragon, depuis les vêpres siciliennes, s’était soumise par des traités à relever du royaume de Naples, qui relevait du saint-siège. Le but de la maison d’Aragon, en faisant un vain hommage à la couronne de Naples, avait été d’être indépendante de la cour romaine: et elle y avait réussi quand les papes étaient à Avignon. Grégoire XI ordonne que les rois de Sicile fassent désormais hommage au roi do Naples et au pape à la fois. Il renouvelle l’ancienne loi, ou plutôt l’ancienne protestation, que jamais un roi dé Sicile ou de Naples ne pourra être empereur; et il ajoute que ces royaumes seront incompatibles avec la Toscans et la Lombardie. Charles abandonne toutes ces affaires de l’Italie, uniquement occupé de s’enrichir en Allemagne, et d’y établir sa maison. Il achète l’électorat de Brandebourg d’Othon de Bavière qui le possédait, pour se l’approprier à lui et à sa famille. Ce cas n’avait pas été spécifié dans la bulle d’or. Il donne d’abord cet électorat à son fils aîné Venceslas, puis au cadet Sigismond. 1374. Le saint-siège était revenu à Avignon. Urbain V y était mort après s’être montré à Rome un moment. Grégoire XI se résout enfin de rétablir le pontificat dans son lieu natal. Les seigneurs et les villes qui se sont emparés des biens de la comtesse Mathilde se liguent contre le pape dès qu’il veut revenir en Italie. La plupart des villes mettent sur leurs étendards et sur leurs portes ce beau mot libertas, que l’on voit encore à Lucques. 1375. Les Florentins commençaient à jouer dans l’Italie le rôle que les Athéniens avaient eu en Grèce. Tous les beaux-arts, inconnus ailleurs, renaissaient à Florence. Les factions guelfe et gibeline, en troublant la Toscane, avaient animé les esprits et les courages; la liberté les avait élevés. Ce peuple était le plus considéré de l’Italie, le moins superstitieux et celui qui voulait le moins obéir aux papes et aux empereurs. Le pape Grégoire les excommunie. Il était bien étrange que ces excommunications, auxquelles on était tant accoutumé, fissent encore quelque impression. 1376. Charles fait élire roi des Romains son fils Venceslas, à Rentz sur le Rhin, an même lieu où lui-même avait été élu. Tous les électeurs s’y trouvèrent en personne. Son second fils Sigismond y assistait, quoique enfant, comme électeur de Brandebourg. Le père avait depuis peu transféré ce titre de Venceslas à Sigismond. Pour lui, il avait sa voix de Bohême. Il restait cinq électeurs à gagner. On dit qu’il leur promit à chacun cent mille florins d’or: plusieurs historiens l’assurent. Il n’est guère vraisemblable qu’on donne à chacun la même somme, ni que cinq princes aient la bassesse de la recevoir, ni qu’ils aient l’indiscrétion de le dire, ni qu’un empereur se vante d’avoir corrompu les suffrages. Loin de donner de l’argent à l’électeur palatin, il lui vendait dans temps-là Guittenbourg, Falkenbourg, et d’autres domaines. Il vendait à vil prix, à la vérité, des droits régaliens aux électeurs de Cologne et de Mayence. Il gagnait ainsi de l’argent, et dépouillait l’empire en l’assurant à son fils. 1317. Charles IV, âgé de soixante-quatre ans, entreprend de faire le voyage de Paris, et on ajoute que c’était pour avoir la consolation de voir le roi de France Charles V, qu’il aimait tendrement; et la raison de cette tendresse pour un roi qu’il n’avait jamais vu était qu’il avait épousé autrefois une de ses tantes. Une autre raison qu’on allègue du voyage, est qu’il avait la goutte, et qu’il avait promis à M. saint Maur, saint d’auprès de Paris, de faire un pèlerinage à cheval chez lui pour sa guérison. La raison véritable était le dégoût, l’inquiétude, et la coutume établie alors que les princes se visitassent. Il va donc de Prague à Paris avec son fils Venceslas, roi des Romains. Il ne vit guère, depuis les frontières jusqu’à Paris, un plus beau pays que le sien. Paris ne méritait pas sa curiosité; l’ancien palais de saint Louis, qui subsiste encore(18), et le château du Louvre, qui ne subsiste plus, ne valaient pas la peine du voyage. On ne se tirait de la barbarie qu’en Toscane, et encore n’y avait-on pas réformé l’architecture. S’il y eut quelque chose de sérieux dans ce voyage, ce fut la charge de vicaire de l’empire dans l’ancien royaume d’Arles, qu’il donna au dauphin. Ce fut longtemps une grande question entre les publicistes, si le Dauphiné devait toujours relever de l’empire; mais depuis longtemps ce n’en est plus une entre les souverains. Il est vrai que le dernier dauphin Humbert, en donnant le Dauphiné au second fils de Philippe de Valois, ne le donna qu’aux mêmes droits qu’il le possédait. Il est vrai encore qu’on a prétendu que Charles IV lui-même avait renoncé à tous ses droits; mais ils ne furent pas moins revendiqués par ses successeurs. Maximilien Ier réclama toujours la mouvance du Dauphiné; mais il fallait que ce droit fût devenu bien caduc, puisque Charles-Quint, en forçant François Ier son prisonnier à lui céder la Bourgogne par le traité de Madrid, ne fit aucune mention de l’hommage du Dauphiné à l’empire. Toute la suite de cette histoire fait voir combien le temps change les droits. 1378. Un gentilhomme français, Enguerrand de Coucy, profite du voyage de l’empereur en France, pour lui demander une étrange permission, celle de faire la guerre à la maison d’Autriche: il était arrière-petit-fils de l’empereur Albert d’Autriche par sa mère, fille de Léopold. Il demandait tous les biens de Léopold, comme n’étant point des fiefs masculins. L’empereur lui donne toute permission. Il ne s’attendait pas qu’un gentilhomme picard pût avoir une armée. Coucy en eut pourtant une très considérable, fournie par ses parents et par ses amis, par l’esprit de chevalerie, par une partie de son bien qu’il vendit, et par l’espoir du butin qui enrôle toujours beaucoup de monde dans les entreprises extraordinaires. Il marche vers les domaines d’Alsace et de Suisse, qui appartiennent à la maison d’Autriche; il n’y avait pas là de quoi payer ses troupes; quelques contributions de Strasbourg ne suffisent pas pour lui faire tenir longtemps la campagne. Son armée se dissipe bientôt, et le projet s’évanouit: mais il n’arriva à ce gentilhomme que ce qui arrivait alors à tous les grands princes qui levaient des armées à la hâte. Grégoire XI, après avoir vu enfin Rome en 1377, après y avoir reporté le siège pontifical, qui avait été dans Avignon soixante et douze ans, était mort le 27 mars, au commencement de 1378. Les cardinaux italiens prévalent enfin, et on choisit un pape italien: c’est Prignano, Napolitain, qui prend le nom d’Urbain, homme impétueux et farouche. Prignano Urbain, dans son premier consistoire, déclare qu’il fera justice du roi de France Charles V, et d’Édouard III, roi d’Angleterre, qui troublent l’Europe. Le cardinal de La Grange, le menaçant de la main, lui répond qu’il en a menti. Ces trois mots plongent la chrétienté dans une guerre de plus de trente années. La plupart des cardinaux, choqués de l’humeur violente et intolérable du pape, se retirent à Naples, déclarent l’élection de Prignano Urbain forcée et nulle, et choisissent Robert, fils d’Amédée III, comte le Genève, qui prend le nom de Clément, et va établir son siège antiromain dans Avignon. L’Europe se partage. L’empereur, la Flandre, son alliée, la Hongrie appartenante à l’empereur, reconnaissent Urbain. La France, l’Écosse, la Savoie, sont pour Clément. On juge aisément par le parti que prend chaque puissance quels étaient les intérêts politiques. Le nom d’un pape n’est là qu’un mot de ralliement. La reine Jeanne de Naples est dans l’obédience de Clément, parce qu’alors elle était protégée par la France, et que cette reine infortunée appelait Louis d’Anjou, frère du roi Charles V, à son secours. Les fraudes, les assassinats, tous les crimes qui signalèrent ce grand schisme, ne doivent étonner personne. Ce qui doit étonner, c’est que chaque parti s’obstinât à regarder comme des dieux en terre des scélérats qui se disputaient la papauté, c’est-à-dire le droit de vendre, sous cent noms différents, tous les bénéfices de l’Europe catholique. Venceslas, duc de Luxembourg, mourant sans enfants, laisse tous ses fiefs à son frère, et après lui à Venceslas, roi des Romains. L’empereur Charles IV meurt bientôt après(19), laissant la Bohême à Venceslas avec l’empire; le Brandebourg à Sigismond, son second fils; la Lusace et deux duchés dans la Silésie à son troisième. Il résulte que, malgré sa bulle d’or, il fit encore plus de bien à sa famille qu’à l’Allemagne. 1379 à 1382. Le règne de Charles IV, dont on se plaignit tant, et qu’on accuse encore, est un siècle d’or en comparaison des temps de Venceslas son fils. Il commence par dissiper les trésors de son père dans des débauches à Francfort et à Aix-la-Chapelle, sans se mettre en peine de la Bohême, sou patrimoine, ravagée par la contagion. Tous les seigneurs bohémiens se révoltent contre lui au bout d’un an, et il se voit réduit tout d’un coup à n’attendre aucun secours de l’empire, et à faire venir contre ses sujets de Bohême ces restes de brigands qu’on appelait grandes compagnies, qui couraient alors l’Europe, cherchant des princes qui les employassent. Ils ravagèrent la Bohême pour leur solde. Dans le même temps, le schisme des deux papes divise l’Europe(20). Ce funeste schisme coûte d’abord la vie à l’infortunée Jeanne de Naples. On se faisait encore un point de religion, comme de politique, de prendre parti pour un pape, quand il y en avait deux. Il eût été plus sage de n’en reconnaître aucun. Jeanne, reine de Naples, s’était déclarée malheureusement pour Clément, lorsque Urbain pouvait lui nuire. Elle était accusée d’avoir assassiné son premier mari, André de Hongrie, et vivait alors tranquille avec Othon de Brunswick, son dernier époux. Urbain, puissant encore en Italie, suscite contre elle Charles de Durazzo, sous prétexte de venger ce premier mari. Charles de Durazzo arrive de Hongrie pour servir la colère du pape, qui lui promet la couronne. Ce qu’il y a de plus affreux, c’est que ce Charles de Durazzo était adopté par la reine Jeanne, déjà avancée en âge. Il était déclaré son héritier. Il aima mieux ôter la couronne et la vie à celle qui lui avait servi de mère que d’attendre la couronne de la nature et du temps. Othon de Brunswick, qui combat pour sa femme, est fait prisonnier avec elle. Charles de Durazzo la fait étrangler. Naples, depuis Charles d’Anjou, était devenu le théâtre des attentats contre les têtes couronnées. 1383 à 1386. Le trône impérial est alors le théâtre de l’horreur et du mépris. Ce ne sont que des séditions en Bohême contre Venceslas. Toute la maison de Bavière se réunit pour lui déclarer la guerre. C’est un crime par les lois, mais il n’y a plus de lois. L’empereur ne peut conjurer cet orage qu’en rendant au comte palatin de Bavière les villes du haut Palatinat, dont Charles IV s’était saisi quand cet électeur avait été malheureux. Il cède d’autres villes au duc de Bavière, comme Muhlberg et Bernaw. Toutes les villes du Rhin, de Souabe et de Franconie, se liguent entre elles. Les princes voisins de la France en reçoivent des pensions. Il ne restait plus à Venceslas que le titre d’empereur. 1387. Tandis qu’un empereur se déshonore, une femme rend son nom immortel. Marguerite de Valdemar; reine de Danemark et de Norvège, devient reine de Suède par des victoires et des suffrages. Cette grande révolution n’a de rapport avec l’Allemagne que parce que les princes de Mecklenbourg, les comtes de Holstein, les villes de Hambourg et de Lubeck s’opposèrent inutilement à cette héroïne. L’alliance des cantons suisses se fortifie alors, et toujours par la guerre. Le canton de Berne était, depuis quelques années, entré dans l’union. Le duc Léopold d’Autriche veut encore dompter ces peuples. Il les attaque, et perd la bataille et la vie. 1388. Les ligues des villes de Franconie, de Souabe et du Rhin, pouvaient former un peuple libre comme celui des Suisses, surtout sous un règne anarchique, tel que celui de Venceslas; mais trop de seigneurs, trop d’intérêts particuliers, et la nature de leur pays ouvert de tous côtés, ne leur permirent pas comme aux Suisses de se séparer de l’empire. 1389. Sigismond, frère de Venceslas, acquiert de la gloire en Hongrie. Il n’y était que l’époux de la reine, que les Hongrois appelaient le roi Marie, titre qu’ils ont renouvelé depuis peu pour Marie-Thérèse, fille de Charles VI. Marie était jeune, et les états n’avaient point voulu que son mari gouvernât: ils avaient mieux aimé donner la régence à Élisabeth de Bosnie, mère de leur roi Marie; de sorte que Sigismond ne se trouvait que l’époux d’une princesse en tutelle, à laquelle on donnait le titre de roi. Les états de Hongrie sont mécontents de la régence, et on ne songe pas seulement à se servir de Sigismond. On offre la couronne à ce Charles de Durazzo accoutumé à faire étrangler des reines. Charles de Durazzo arrive, et est couronné. La régente et sa fille dissimulent, prennent leur temps, et le font assassiner à leurs yeux(21). Le ban ou palatin de Croatie se constitue juge des deux reines, fait noyer la mère, et enfermer la fille. C’est alors que Sigismond se montre digne de régner; il lève des troupes dans son électorat de Brandebourg, et dans les États de son frère. Il défait les Hongrois. Le ban de Croatie vient lui ramener la reine sa femme, à laquelle il avait fait promettre de le continuer dans son gouvernement. Sigismond, couronné roi de Hongrie, ne crut pas devoir tenir la parole de sa femme, et fit écarteler le ban de Croatie dans la petite ville de Cinq-Églises. 1390. Pendant ces horreurs, le grand schisme de l’Église augmente; il pouvait être éteint après la mort d’Urbain en reconnaissant Clément; mais on élit à Rome un Pierre Tomacelli(22), que l’Allemagne ne reconnaît que parce que Clément est reconnu en France. Il exige des annates, c’est-à-dire la première année du revenu des bénéfices; l’Allemagne paye et murmure. Il semble qu’on voulût se dédommager sur les juifs de l’argent qu’on payait au pape. Presque tout le commerce intérieur se faisait toujours par eux, malgré les villes anséatiques. On les croit si riches en Bohême qu’on les y brûle et qu’on les égorge. On en fait autant dans plusieurs villes, et surtout dans Spire. Venceslas, qui rendait rarement des édits, en fait un pour annuler tout ce que l’on doit aux juifs. Il crut par là ramener à lui la noblesse et les peuples. Depuis 1391 jusqu’à 1397. La ville de Strasbourg est si puissants qu’elle soutient la guerre contre l’électeur palatin et contre son évêque au sujet de quelques fiefs. On la met au ban de l’empire; elle en est quitte pour trente mille florins au profit de l’empereur. Trois frères, tous trois ducs de Bavière, font un pacte de famille, par lequel un prince bavarois ne pourra désormais vendre ou aliéner un fief qu’à son plus proche parent; et pour le vendre à un étranger, il faudra le consentement de toute la maison: voilà une loi qu’on aurait pu insérer dans la bulle d’or, pour toutes les grandes maisons l’Allemagne. Chaque ville, chaque prince pourvoit comme il peut à ses affaires. Venceslas, renfermé dans Prague, ne commet que des actions de barbarie et de démence. Il y avait des temps où son esprit était entièrement aliéné. C’est un effet que les excès du vin, et même des aliments, font sur beaucoup plus d’hommes qu’on ne pense. Charles VI, roi de France, dans ce temps-là même, était attaqué d’une maladie à peu près semblable. Elle lui ôtait souvent l’usage de la raison. Des antipapes divisaient l’Église et l’Europe. Par qui le monde a-t-il été gouverné! Venceslas, dans un de ses accès de fureur, avait jeté dans la Moldau et noyé le moine Jean Népomucène, parce qu’il n’avait pas voulu lui révéler la confession de l’impératrice sa femme. On dit qu’il marchait quelquefois dans les rues accompagné du bourreau, et qu’il faisait exécuter sur-le-champ ceux qui lui déplaisaient. C’était une bête féroce qu’il fallait enchaîner. Aussi les magistrats de Prague se saisissent de lui comme d’un malfaiteur ordinaire, et le mettent dans un cachot. On lui permet des bains pour lui rendre la santé et la raison. Un pêcheur lui fournit une corde, avec laquelle il s’échappe, accompagné d’une servante dont il fait sa maîtresse. Dès qu’il est en liberté, un parti se forme dans Prague en sa faveur. Venceslas fait mourir ceux qui l’avaient mis en prison; il anoblit le pêcheur, dont la famille subsiste encore. Cependant les magistrats de Prague, traitant toujours Venceslas d’insensé et de furieux, l’obligent de s’enfuir de la ville. C’était une occasion pour Sigismond, son frère, roi de Hongrie, de venir se faire reconnaître roi de Bohême; il ne la manque pas; mais il ne peut se faire déclarer que régent. Il fait enfermer son frère dans le château de Prague; de là il renvoie à Vienne en Autriche chez le duc Albert, et retourne en Hongrie s’opposer aux Turcs, qui commençaient à étendre leurs conquêtes de ce côté. Venceslas s’échappe encore de sa nouvelle prison; il retourne à Prague; et, ce qui est rare, il y trouve des partisans. Ce qui est encore plus rare, c’est que l’Allemagne ne se mêle en aucune façon des affaires de son empereur, ni quand il est à Prague et à Vienne dans un cachot, ni quand il revient régner chez lui en Bohême. 1398. Qui croirait que ce même Venceslas, au milieu des scandales et des vicissitudes d’une telle vie, propose au roi de France Charles VI de l’aller trouver à Reims en Champagne, pour étouffer les scandales du schisme? Les deux monarques se rendent en effet à Reims dans un des intervalles de leur folie. On remarque que dans un festin que donnait le roi de France à l’empereur et au roi de Navarre, un patriarche d’Alexandrie, qui se trouva là, s’assit le premier à table. On remarque encore qu’un matin, qu’on alla chez Venceslas pour conférer avec lui des affaires de l’Église, on le trouva ivre. Les universités alors avaient quelque crédit, parce qu’elles étaient nouvelles, et qu’il n’y avait plus d’autorité dans l’Église. Celle de Paris avait proposé la première que les prétendants au pontificat se démissent, et qu’on élût un nouveau pape. Il s’agissait donc que le roi de France obtint la démission de son pape Clément, et que Venceslas engageât aussi le sien à en faire autant. Aucun des prétendants ne voulut abdiquer. C’étaient les successeurs d’Urbain et de Clément. Le premier était ce Tomacelli qui, élu après la mort d’Urbain, avait pris le nom de Boniface; l’autre, Pedro de Luna, Pierre de la Lune, Aragonais, qui s’appelait Benoît(23). Ce Benoît siégeait dans Avignon. La cour de France tint la parole donnée à l’empereur: on alla proposer à Benoît d’abdiquer; et, sur son refus, on le tint prisonnier cinq ans entiers dans son propre château d’Avignon. Ainsi l’Église de France, en ne reconnaissant point de pape pendant ces cinq années, montrait que l’Église pouvait subsister sans pape, de même que les Églises grecque, arménienne, cophte, anglicane, suédoise, danoise, écossaise, augsbourgeoise, bernoise, zuricoise, génevoise, subsistent de nos jours. Pour Venceslas, on disait qu’il aurait pu boire avec son pape, mais non négocier avec lui. 1399. Il trouve pourtant une épouse, Sophie de Bavière, après avoir fait mourir la première à force de mauvais traitements. On ne voit point qu’après ce mariage il retombe dans ses fureurs; il ne s’occupe plus qu’à amasser de l’argent comme Charles IV, son père; il vend tout. Il vend enfin à Galéas Visconti tous les droits de l’empire sur la Lombardie, qu’il déclare, selon quelques auteurs, indépendante absolument de l’empire, pour cent cinquante mille écus d’or. Aucune loi ne défendait aux empereurs de telles aliénations. S’il y en avait eu, Visconti n’aurait point hasardé une somme si considérable. Les ministres de Venceslas, qui pillaient la Bohême, voulurent faire quelques exactions dans la Misnie. On s’en plaignit aux électeurs. Alors ces princes, qui n’avaient rien dit quand Venceslas était furieux, s’assemblent pour le déposer. 1400. Après quelques assemblées d’électeurs, de princes, de députés des villes, une diète solennelle se tient à Lanstein près de Mayence. Les trois électeurs ecclésiastiques, avec le palatin, déposent juridiquement l’empereur en présence de plusieurs princes, qui assistent seulement comme témoins. Les électeurs, ayant seuls le droit d’élire, en tiraient la conclusion nécessaire qu’ils avaient seuls le droit de destituer. Ils révoquèrent ensuite les aliénations que l’empereur avait faites à prix d’argent: mais Galéas Visconti n’en dominait pas moins depuis le Piémont jusqu’aux portes de Venise. L’acte de la déposition de Venceslas est du 20 août au matin. Les électeurs, quelques jours après, choisissent pour empereur Frédéric, due de Brunswick, qui est assassiné par un comte de Waldeck, dans le temps qu’il se prépare à son couronnement. Robert, comte palatin du Rhin, est élu à Rentz par les quatre mêmes électeurs. Son élection ne peut être du 22 août(24), comme on le dit, puisque Venceslas avait été déposé le 20, et qu’il avait fallu plus de deux jours pour choisir le duc de Brunswick, préparer son couronnement et l’assassiner. Robert va se présenter en armes devant Francfort, suivant l’usage, et y entre un triomphe au bout de six semaines et trois jours; c’est le dernier exemple de cette coutume. 1401. Quelques princes et quelques villes d’Allemagne tiennent encore pour Venceslas, comme quelques Romains regrettèrent Néron. Les magistrats de la ville libre d’Aix-la- Chapelle ferment les portes à Robert quand il veut s’y faire couronner. Il l’est à Cologne par l’archevêque. Pour gagner les Allemands, il veut rendre à l’empire le Milanais que Venceslas en avait détaché. Il fait une alliance avec les villes de Suisse et de Souabe, comme s’il n’était qu’un prince de l’empire, et lève des troupes contre les Visconti. La circonstance était favorable. Venise et Florence s’armaient contre la puissance redoutable du nouveau duc de Lombardie. Étant dans le Tyrol, il envoie un défi à Galéas. « A vous Jean Galéas, comte de Vérone; » lequel lui répond: « A vous Robert de Bavière, Nous duc de Milan par la grâce de Dieu et de Venceslas, etc.; » puis il lui promet de le battre. Il lui tient parole au débouché des gorges des montagnes. Quelques princes qui avaient accompagné l’empereur s’en retournent avec le peu de soldats qui leur restent; et Robert se retire enfin presque seul. 1402-1403. Jean Galéas reste maître de toute la Lombardie, et protecteur de presque toutes les autres villes, malgré elles. Il meurt, laissant, entre autres enfants une fille mariée au duc d’Orléans, source de tant de guerres malheureuses. A sa mort, l’un des papes, Boniface, qui n’est ni affermi dans Rome, ni reconnu dans la moitié de l’Europe, profite heureusement de la haine que les conquêtes de Jean Galéas avaient inspirée, et se saisit, par des intrigues, de Bologne, de Pérouse, de Ferrare, et de quelques villes de cet ancien héritage de la comtesse Mathilde que le saint-siège réclame toujours. Venceslas, éveillé de son sommeil léthargique, veut enfin défendre sa couronne impériale contre Robert. Les deux concurrents acceptent la médiation du roi de France, Charles VI, et les électeurs le prient de venir juger à Cologne Venceslas et Robert, qui seraient présents, et s’en rapporteraient à lui. Les électeurs demandaient vraisemblablement le jugement du roi de France parce qu’il n’était pas en état de le donner. Les accès de sa maladie le rendaient incapable de gouverner ses propres États; pouvait-il venir décider entre deux empereurs? Venceslas déposé comptait alors sur son frère Sigismond, roi de Hongrie. Sigismond, par un sort bizarre, est déposé lui-même, et mis un prison dans son propre royaume. Les Hongrois choisissent Ladislas, roi de Naples, pour leur roi; et Boniface, qui ne sait pas encore s’il est pape, prétend que c’est lui qui donne la couronne de Hongrie à Ladislas; mais à peine Ladislas est-il sur les frontières de Hongrie, que Naples se révolte. Il y retourne pour éteindre la rébellion. Qu’on se fasse ici un tableau de l’Europe. On verra deux papes qui la partagent; deux empereurs qui déchirent l’Allemagne; la discorde en Italie après la mort de Visconti; les Vénitiens s’emparant d’une partie de la Lombardie, Gênes d’une autre partie; Pise assujettie par Florence; en France, des troubles affreux sous un roi en démence; en Angleterre, des guerres civiles; les Maures tenant encore les plus belles provinces de l’Espagne; les Turcs avançant vers la Grèce, et l’empire de Constantinople touchant à sa fin. 1404. Robert acquiert du moins quelques petits terrains qui arrondissent son palatinat. L’évêque de Strasbourg lui vend Offembourg, Celle, et d’autres seigneuries. C’est presque tout ce que lui vaut son empire. Le duc d’Orléans, frère de Charles VI, achète le duché de Luxembourg de Josse, marquis de Moravie, à qui Venceslas l’a vendu. Sigismond avait vendu aussi le droit d’hommage. Par là le duché de Luxembourg et le duché du Milanais sont regardés par leurs nouveaux possesseurs comme détachés de l’empire. 1405. Le nouveau duc de Luxembourg et le duc de Lorraine se font la guerre, sans que l’empire y prenne part. Si les choses eussent continué encore quelques années sur ce pied, il n’y avait plus d’empire ni de corps germanique. 1406: Le marquis de Bade et le comte de Wirtemberg font impunément une ligue avec Strasbourg et les villes de Souabe contre l’autorité impériale. Le traité porte que « si l’empereur ose toucher à un de leurs privilèges, tous ensemble lui feront la guerre. » Les Suisses se fortifient toujours. Les seuls Bâlois ravagent les terres de la maison d’Autriche dans le Sundgaw et dans l’Alsace. 1407-1408. Pendant que l’autorité impériale s’affaiblit, le schisme de l’Église continue. A peine un des antipapes est mort, que son parti en fait un autre. Ces scandales eussent fait secouer le joug de Rome à tous les peuples, si on eût été plus éclairé et plus animé, et si les princes n’avaient pas toujours eu en tête d’avoir un pape dans leur parti, pour avoir de quoi opposer les armes de la religion à leurs ennemis. C’est là le noeud de tant de ligues qu’on a vues entre Rome et les rois, de tant de contradictions, de tant d’excommunication demandées en secret par les uns, et bravées par les autres Déjà l’Église pouvait craindre la science, l’esprit et les beaux-arts; ils avaient passé de la cour du roi de Naples, Robert, à Florence, où ils établissaient leur empire. L’émulation des universités naissantes commençait à débrouiller quelque chaos. La moitié de l’Italie était ennemie des papes. Cependant les Italiens, plus instruits alors que les autres nations, n’établirent jamais de secte contre l’Église. Ils faisaient souvent la guerre à la cour romaine, non à l’Église romaine. Les Albigeois et les Vaudois avaient commencé vers les frontières de la France. Wiclef s’éleva en Angleterre. Jean Hus, docteur de la nouvelle université de Prague, et confesseur de la reine de Bohême, femme de Venceslas, ayant lu les manuscrits de Wiclef, prêchait à Prague les opinions de cet Anglais. Rome ne s’était pas attendue que les premiers coups que lui porterait l’érudition viendraient d’un pays qu’elle appela si longtemps barbare. La doctrine de Jean Hus consistait principalement à donner à l’Église les droits que le saint-siège prétendait pour lui seul. Le temps était favorable. Il y avait déjà, depuis la naissance du sebisme, une succession d’antipapes des deux côtés, et il était assez difficile de savoir de quel côté était le Saint-Esprit. Le trône de l’Église étant ainsi partagé en deux, chaque moitié en est rompue et sanglante. Il arrive la même chose à trente chaires épiscopales. Un évêque, approuvé par un pape, conteste à main armée sa cathédrale à un autre évêque confirmé par un autre pape. A Liège, par exemple, il y a deux évêques qui se font une guerre sanglante. Jean de Bavière, élu par une partie du chapitre, se bat contre un autre élu; et comme les papes opposés ne pouvaient donner que des bulles, l’évêque Jean de Bavière appelle à son secours Jean, duc de Bourgogne, avec une armée. Enfin, pour savoir à qui demeurera la cathédrale de Liège, la ville est saccagée et presque réduite en cendres. Tant de maux, auxquels on ne remédie pour l’ordinaire que quand ils sont extrêmes, avaient enfin produit un concile à Pise, où quelques cardinaux retirés appelaient le reste de l’Église. Ce concile est depuis transféré à Constance. |