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ANNALES DE L’EMPIRE (SUITE)

CONRAD III,
21e EMPEREUR.

1138. Henri, duc de Bavière, surnommé le Superbe, qui possédait la Saxe, la Misnie, la Thuringe, en Italie Vérone et Spolette, et presque tous les biens de la comtesse Mathilde, se saisit des ornements impériaux, et crut que sa grande puissance le ferait reconnaître empereur; mais ce fut précisément ce qui lui ôta la couronne. 

Tous les seigneurs se réunissent en faveur de Conrad, le même qui avait disputé l’empire à Lothaire II. Henri de Bavière, qui paraissait si puissant, est le troisième de ce nom qui est mis au ban de l’empire. Il faut qu’il ait été plus imprudent encore que superbe, puisque, étant si puissant, il put à peine se défendre. 

Comme le nom de la maison de ce prince était Guelfe, ceux qui tinrent son parti firent appelés les Guelfes, et on s’accoutuma à nommer ainsi les ennemis des empereurs. 

1119. On donne à Albert d’Anhalt, surnommé l’Ours, marquis de Brandebourg, la Saxe, qui appartenait aux Guelfes; on donne la Bavière au marquis d’Autriche. Mais enfin, Albert l’Ours ne pouvant se mettre en possession de la Saxe, on s’accommode. La Saxe reste à la maison des Guelfes, la Bavière à celle d’Autriche: tout a changé depuis. 

1140. Henri le Superbe meurt, et laisse au berceau Henri le Lion. Son frère Guelfe soutient la guerre. Roger, roi do Sicile, lui donnait mille marcs d’argent pour la faire. On voit qu’à peine les princes normands sont puissants en Italie, qu’ils songent à fermer le chemin le Rome aux empereurs par toutes sortes de moyens. Frédéric Barberousse, neveu de Conrad, et si célèbre depuis, se signale déjà dans cette guerre. 

Depuis 1140 jusqu’à 1146. Jamais temps ne parut plus favorable aux empereurs pour venir établir dans Rome cette puissance qu’ils ambitionnèrent toujours, et qui fut toujours contestée. 

Arnaud de Brescia. disciple d’Abélard, homme d’enthousiasme, prêchait dans toute l’Italie contre la puissance temporelle des papes et du clergé. Il persuadait tous ceux qui avaient intérêt d’être persuadés, et surtout les Romains. 

En 1144, sous le court pontificat de Lucius II, les Romains veulent encore rétablir l’ancienne république; ils augmentent le sénat; ils élisent patrice un fils de l’antipape Pierre de Léon, nommé Jourdain, et donnent au patrice le pouvoir tribunitial. Le pape Lucius marche contre eux et est tué au pied du Capitole. 

Cependant Conrad III ne va point en Italie, soit qu’une guerre des Hongrois contre le marquis d’Autriche le retienne, soit que la passion épidémique des croisades ait déjà passé jusqu’à lui. 

1146. Saint Bernard, abbé de Clervaux, ayant prêché la croisade en France, la prêche en Allemagne. Mais en quelle langue prêchait-il donc? il n’entendait point le tudesque, il ne pouvait parler latin au peuple. Il y fit beaucoup de miracles; cela peut être mais il ne joignit pas à ces miracles le don de prophétie; car il annonça de la part de Dieu les plus grands succès. 

L’empereur se croise à Spire avec beaucoup de seigneurs. 

1147. Conrad III fait les préparatifs de sa croisade dans la diète de Francfort. Il fait, avant son départ, couronner son fils Henri roi des Romains. On établit le conseil impérial de Rotvell pour juger les causes en dernier ressort. Ce conseil était composé de douze barons. La présidence fut donnée comme un fief à la maison de Schults, c’est-à-dire à condition de foi et hommage, et d’une redevance. Ces espèces de fiefs commençaient à s’introduire. 

L’empereur s’embarque sur le Danube avec le célèbre évêque do Freisingen(1), qui a écrit l’histoire de ce temps, avec ceux de Ratisbonne, de Passau, de Bâle, de Metz, de Toul. Frédéric Barberousse, le marquis d’Autriche, Henri duc de Bavière, le marquis de Montferrat, sont les principaux princes qui l’accompagnent. 

Les Allemands étaient les derniers qui venaient à ces expéditions d’abord si brillantes, et bientôt après si malheureuses. Déjà était érigé le petit royaume de Jérusalem les États d’Antioche, d’Édesse, de Tripoli, de Syrie, s’étaient formés. Il s’était élevé des comtes de Joppé, des marquis de Galilée et de Sidon; mais la plupart de ces conquêtes étaient perdues. 

1148 L’intempérance fait périr une partie de l’armée allemande. De là tous ces bruits que l’empereur grec a empoisonné les fontaines pour faire périr les croisés. 

Conrad et Louis le Jeune, roi de France, joignent leurs armées affaiblies vers Laodicée. Après quelques combats contre les musulmans, il va en pèlerinage à Jérusalem, au lieu de se rendre maître de Damas, qu’il assiège ensuite inutilement. Il s’en retourne presque sans armée sur les vaisseaux de son beau-frère Manuel Commène; il aborde dans le golfe de Venise, n’osant aller en Italie, encore moins se présenter à Rome pour y être couronné. 

1148-1149 La perte de toutes ces prodigieuses armées de croisés, dans les pays où Alexandre avait subjugué, avec quarante mille hommes, un empire beaucoup plus puissant que celui des Arabes et des Turcs, démontre que dans ces entreprises des chrétiens il y avait un vice radical qui devait nécessairement les détruire: c’était le gouvernement féodal, l’indépendance des chefs; et par conséquent la désunion, le désordre, et l’imprudence. 

La seule croisade raisonnable qu’on fit alors fut celle de quelques seigneurs flamands et anglais, mais principalement de plusieurs Allemands des bords du Rhin, du Mein et du Véser, qui s’embarquèrent pour aller secourir l’Espagne, toujours envahie par les Maures. C’était là un danger véritable qui demandait des secours; et il valait mieux assister l’Espagne contre les usurpateurs, que d’aller à Jérusalem, sur laquelle on n’avait aucun droit à prétendre, et où il n’y avait rien à gagner. Les croisés prirent Lisbonne, et la donnèrent au roi Alfonse. 

On en faisait une autre contre les païens du Nord; car l’esprit du temps, chez les chrétiens, était d’aller combattre ceux qui n’étaient pas de leur religion. Les évêques de Magdebourg, de Halberstadt, de Munster, de Mersebourg, de Brandebourg, plusieurs abbés, animent cette croisade. On marche avec une armée de soixante mille hommes pour aller convertir les Slaves, les habitants de la Poméranie, de la Prusse et des bords de la mer Baltique. Cette croisade se fait sans consulter l’empereur, et elle tourne même contre lui. 

Henri le Lion, duc de Saxe, à qui Conrad avait ôté la Bavière était à la tête de la croisade contre les païens: il les laissa bientôt en repos pour attaquer les chrétiens, et pour reprendre la Bavière. 

1150-1151. L’empereur, pour tout fruit de son voyage en Palestine, ne retrouve donc en Allemagne qu’une guerre civile sous le nom de guerre sainte. Il a bien de la peine, avec le secours des Bavarois et du reste de l’Allemagne, à contenir Henri le Lion et les Guelfes. 

1152. Conrad III meurt à Bamberg le 15 février, sans avoir pu être couronné en Italie, ni laisser le royaume d’Allemagne à son fils. 

FRÉDÉRIC Ier, DIT BARBEROUSSE,

22e EMPEREUR.

1152. Frédéric Ier est élu à Francfort par le consentement de tous les princes. Son secrétaire Amandus rapporte dans ses Annales, dont on a conservé des extraits, que plusieurs seigneurs de la Lombardie y donnèrent leurs suffrages en ces termes: « O vous officiez, officiati, si vous y consentez, Frédéric aura la force de son empire. » 

Ces officiati étaient alors au nombre de six; les archevêques de Mayence, de Trèves, de Cologne, le grand écuyer, le grand maître d’hôtel, le grand chambellan: on y ajouta depuis le grand échanson. Il paraît indubitable que ces officiati étaient les premiers qui reconnaissaient l’empereur élu, qui l’annonçaient au peuple, qui se chargeaient de la cérémonie. 

Les seigneurs italiens assistèrent à cette élection de Frédéric: rien n’est plus naturel. On croyait, à Francfort, donner l’empire romain en donnant la couronne d’Allemagne, quoique le roi ne fût nommé empereur qu’après avoir été couronné à Rome. Le prédécesseur de Frédéric Barberousse n’avait eu aucune autorité ni à Rome, ni dans l’Italie; et il était de l’intérêt de l’élu que les grands vassaux de l’empire romain joignissent leur suffrage aux voix des Allemands. 

L’archevêque de Cologne le couronne à Aix-la-Chapelle, et tous les évêques l’avertissent qu’il n’a point l’empire par droit d’hérédité. L’avertissement était inutile; le fils du dernier empereur, abandonné, en était une assez bonne preuve. 

Son règne commence par l’action la plus imposante. Deux concurrents, Suenon et Canut, disputaient depuis longtemps le Danemark: Frédéric se fait arbitre; il force Canut à céder ses droits. Suenon soumet le Danemark à l’empire dans la ville de Mersebourg. Il prête serment de fidélité, il est investi par l’épée. Ainsi, au milieu de tant de troubles, on voit des rois de Pologne, de Hongrie, de Danemark, aux pieds du trône impérial. 

1153. Le marquisat d’Autriche est érigé en duché en faveur de Henri Jasamergott(2), qu’on ne connaît guère, et dont la postérité s’éteignit environ un siècle après. 

Henri le Lion, ce duc de Saxe de la maison guelfe, obtient l’investiture de la Bavière, parce qu’il l’avait presque toute reconquise; et il devient partisan de Frédéric Barberousse, autant qu’il avait été ennemi de Conrad Ier

Le pape Eugène III envoie deux légats faire le procès à l’archevêque de Mayence, accusé d’avoir dissipé les biens de l’Église; et l’empereur le permet. 

1154. En récompense Frédéric Barberousse répudie sa femme, Marie de Vocbourg ou Vohenbourg, sans que le pape Adrien IV, alors siégeant à Rome, le trouve mauvais. 

1155. Frédéric reprend sur l’Italie les desseins de ses prédécesseurs. Il réduit plusieurs villes de Lombardie qui voulaient se mettre en république; mais Milan lui résiste. 

Il se saisit, au nom de Henri son pupille, fils de Conrad III, des terres de la comtesse Mathilde, est couronné à Pavie, et députe vers Adrien IV pour le prier de le couronner empereur à Rome. 

Ce pape est un des grands exemples de ce que peuvent le mérite personnel et la fortune. Né Anglais, fils d’un mendiant, longtemps mendiant lui-même, errant de pays en pays avant de pouvoir être reçu valet chez des moines en Dauphiné(3), enfin porté au comble de la grandeur, il avait d’autant plus d’élévation dans l’esprit qu’il était parvenu d’un état plus abject. Il voulait couronner un vassal, et craignait de se donner un maître. Les troubles précédents avaient introduit la coutume que, quand l’empereur venait se faire sacrer, le pape se fortifiait, le peuple se cantonnait; et l’empereur commençait par jurer que le pape ne serait ni tué, ni mutilé, ni dépouillé. 

Le saint-siège était protégé, comme on l’a vu, par le roi de Sicile et de Naples, devenu voisin et vassal dangereux. 

L’empereur et le pape se ménagent l’un l’autre. Adrien, enfermé dans la forteresse de Città di Castello, s’accorde pour le couronnement, comme on capitule avec son ennemi. Un chevalier, armé de toutes pièces, vient lui jurer sur l’Évangile que ses membres et sa vie seront en sûreté; et l’empereur lui livre ce fameux Arnaud de Brescia qui avait soulevé le peuple romain contre le pontificat, et qui avait été sur le point de rétablir la république romaine. Arnaud est brûlé à Rome comme un hérétique, et comme un républicain que deux souverains prétendants au despotisme s’immolaient. 

Le pape va au-devant de l’empereur, qui devait, selon le nouveau cérémonial, lui baiser les pieds, lui tenir l’étrier, et conduire sa haquenée blanche l’espace de neuf pas romains. L’empereur ne faisait point de difficulté de baiser les pieds, mais il ne voulait point de la bride. Alors les cardinaux s’enfuient à Città di Castello, comme si Frédéric Barberousse avait donné le signal d’une guerre civile. On lui fit voir que Lothaire II avait accepté ce cérémonial d’humilité chrétienne, il s’y soumit enfin; et comme il se trompait d’étrier, il dit qu’il n’avait point appris le métier de palefrenier. C’était en effet un grand triomphe pour l’Église de voir un empereur servir de palefrenier à un mendiant, fils d’un mendiant, devenu évêque de cette Rome où cet empereur devait commander. 

Les députés du peuple romain, devenus aussi plus hardis depuis que tant de villes d’Italie avaient sonné le tocsin de la liberté, viennent dire à Frédéric: « Nous vous avons fait notre citoyen et notre prince, d’étranger que vous étiez, etc. » Frédéric leur impose silence, et leur dit: « Charlemagne et Othon vous ont conquis; je suis votre maître, etc. » 

Frédéric est sacré empereur le 18 juin dans Saint-Pierre. 

On savait si peu ce que c’était que l’empire, toutes les prétentions étaient si contradictoires, que d’un côté le peuple romain se souleva, et il y eut beaucoup de sang versé, parce que le pape avait couronné l’empereur sans l’ordre du sénat et du peuple; et de l’autre côté le pape Adrien écrivait dans toutes ses lettres qu’il avait conféré à Frédéric le bénéfice de l’empire romain, Beneficium imperii romani. Ce mot de beneficium signifiait un fief alors. 

Il fit de plus exposer en public un tableau qui représentait Lothaire II aux genoux du pape Innocent II, tenant les mains jointes entre celles du pontife; ce qui était la marque distinctive de la vassalité. L’inscription du tableau était: 
 

Rex venit ante fores jurans prius urbis honores; 
Post homo fit papae, sumit quo dante coronam.

« Le roi jure à la porte le maintien des honneurs de Rome, devient vassal du pape, qui lui donne la couronne. » 

1156. On voit déjà Frédéric fort puissant en Allemagne; car il fait condamner le comte palatin du Rhin à son retour dans une diète pour des malversations. La peine était, selon l’ancienne loi de Souabe, de porter un chien sur les épaules un mille d’Allemagne; l’archevêque de Mayence est condamné à la même peine ridicule: on la leur épargne. L’empereur fait détruire plusieurs petits châteaux de brigands. Il épouse à Vurtzbourg la fille d’un comte de Bourgogne, c’est-à-dire de la Franche-Comté, et devient par là seigneur direct de cette comté relevant de l’empire. 

Le comte son beau-père, nommé Renaud, ayant obtenu de grandes immunités en faveur de ce mariage, s’intitula le comte franc; et c’est de là qu’est venu le nom de Franche-Comté. 

Les Polonais refusent de payer leur tribut, qui était alors fixé à cinq cents marcs d’argent. Frédéric marche vers la Pologne. Le duc de Pologne donne son frère en otage, et se soumet au tribut, dont il paye les arrérages. 

Frédéric passe à Besançon, devenu son domaine; il y reçoit des légats du pape avec les ambassadeurs de presque tous les princes. Il se plaint avec hauteur à ces légats du terme de bénéfice dont la cour de Rome usait en parlant de l’empire, et du tableau où Lothaire II était représenté comme vassal du saint-siège. Sa gloire et sa puissance, ainsi que son droit, justifient cette hauteur. Un légat ayant dit: « Si l’empereur ne tient pas l’empire du pape, de qui le tient-il donc? » le comte palatin, pour réponse, veut tuer les légats. L’empereur les renvoie à Rome. 

Les droits régaliens sont confirmés à l’archevêque de Lyon, reconnu par l’empereur pour primat des Gaules. La juridiction de l’archevêque est, par cet acte mémorable, étendue sur les fiefs de Savoie. L’original de ce diplôme subsiste encore. Le sceau est dans une petite bulle ou boîte d’or. C’est de cette manière de sceller que le nom de bulle a été donné aux constitutions. 

1158. L’empereur accorde le titre de roi au duc de Bohême Vladislas, sa vie durant. Les empereurs donnaient alors des titres à vie, même celui de monarque; et on était roi par la grâce de l’empereur, sans que la province dont on devenait roi fût un royaume: de sorte que l’un voit dans les commencements, tantôt des rois, tantôt des ducs, de Hongrie, de Pologne, de Bohême. 

Il passe en Italie: d’abord le comte palatin et le chancelier de l’empereur, qu’il ne faut pas confondre avec le chancelier de l’empire, vont recevoir les serments de plusieurs villes. Ces serments étaient conçus en ces termes: « Je jure d’être toujours fidèle à monseigneur l’empereur Frédéric contre tous ses ennemis, etc. » Comme il était brouillé alors avec le pape, à cause de l’aventure des légats à Besançon, il semblait que ces serments fussent exigés contre le saint-siège. 

Il ne parait pas que les papes fussent alors souverains des terres données par Pépin, par Charlemagne, et par Othon Ier. Les commissaires de l’empereur exercent tous les droits de la souveraineté dans la marche d’Ancône. 

Adrien IV envoie de nouveaux légats à l’empereur dans Augsbourg, où il assemble son armée. Frédéric marche à Milan. Cette ville était déjà la plus puissante de la Lombardie: et Pavie et Ravenne étaient peu de chose en comparaison: elle s’était rendue libre dès le temps de l’empereur Henri V; la fertilité de son territoire, et surtout sa liberté, l’avaient enrichie. 

A l’approche de l’empereur, elle envoie offrir de l’argent pour garder sa liberté; mais Frédéric veut l’argent et la sujétion. La ville est assiégée, et se défend; bientôt ses consuls capitulent: on leur ôte le droit de battre monnaie, et tous les droits régaliens. On condamne les Milanais à bâtir un palais pour l’empereur, à payer neuf mille marcs d’argent. Tous les habitants font serment de fidélité. Milan, sans duc et sans comte, fut gouvernée en ville sujette. 

Frédéric fait commencer à bâtir le nouveau Lodi, sur la rivière d’Adda; il donne de nouvelles lois en Italie, et commence par ordonner que toute ville qui transgressera ces lois payera cent marcs d’or; un marquis, cinquante; un comte, quarante; et un seigneur châtelain, vingt. Il ordonne qu’aucun fief ne pourra se partager; et comme les vassaux, en prêtant hommage aux seigneurs des grands fiefs, leur juraient de les servir indistinctement envers et contre tous, il ordonne que dans ces serments on excepte toujours l’empereur; loi sagement contraire aux coutumes féodales de France, par lesquelles un vassal était obligé de servir son seigneur en guerre contre le roi; ce qui était, comme nous l’avons dit ailleurs, une jurisprudence de guerres civiles. 

Les Génois et les Pisans avaient depuis longtemps enlevé la Corse et la Sardaigne aux Sarrasins, et s’en disputaient encore la possession: c’est une preuve qu’ils étaient très puissants; mais Frédéric, plus puissant qu’eux, envoie des commissaires dans ces deux villes; et parce que les Génois le traversent, il leur fait payer une amende de mille marcs d’argent, et les empêche de continuer à fortifier Gênes. 

Il remet l’ordre dans les fiefs de la comtesse Mathilde, dont les papes ne possédaient rien; il les donne à un Guelfe, cousin du duc de Saxe et de Bavière. On oublie le neveu de cette comtesse, fils de l’empereur Conrad, lequel avait des droits sur ces fiefs. En ce temps l’université de Bologne, la première de toutes les universités de l’Europe, commençait à s’établir, et l’empereur lui donne des privilèges. 

1159-1160. Frédéric Ier commençait à être plus maître en Italie que Charlemagne et Othon ne l’avaient été: il affaiblit le pape en soutenant les prérogatives des sénateurs de Rome, et encore plus en mettant des troupes en quartier d’hiver dans ses terres. 

Adrien IV, pour mieux conserver le temporel, attaque Frédéric Barberousse sur le spirituel. Il ne s’agit plus des investitures par un bâton courbé ou droit, mais du serment que les évêques prêtent à l’empereur; il traite cette cérémonie de sacrilège, et cependant, sous main, il excite les peuples. 

Les Milanais prennent cette occasion de recouvrer un peu de liberté. Frédéric les fait déclarer déserteurs et ennemis de l’empire; et par l’arrêt leurs biens sont livrés au pillage, et leurs personnes à l’esclavage; arrêt qui ressemble plutôt à un ordre d’Attila qu’à une constitution d’un empereur chrétien. 

Adrien IV saisit ce temps de troubles pour redemander tous les fiefs de la comtesse Mathilde, le duché de Spolette, la Sardaigne, et la Corse. L’empereur ne lui donne rien; il assiège Crême, qui avait pris le parti de Milan, prend Crême, et la pille. Milan respira, et jouit quelque temps du bonheur de devoir sa liberté à son courage. 

Après la mort du pape Adrien IV, les cardinaux se partagent la moitié élit le cardinal Roland, qui prend le nom d’Alexandre III, ennemi déclaré de l’empereur; l’autre choisit Octavien, son partisan, qui s’appelle Victor. Frédéric Barberousse, usant de ses droits d’empereur, indique un concile à Pavie pour juger les deux compétiteurs: (février 1160) Alexandre refuse de reconnaître ce concile; Victor s’y présente; le concile juge en sa faveur; l’empereur lui baise les pieds, et conduit son cheval comme celui d’Adrien. Il se soumettait à cette étrange cérémonie pour être réellement le maître. 

Alexandre III, retiré dans Anagni, excommunie l’empereur, et absout ses sujets du serment de fidélité. On voit bien que le pape comptait sur le secours des rois de Naples et de Sicile. Jamais un pape n’excommunia un roi sans avoir un prince tout prêt à soutenir par les armes cette hardiesse ecclésiastique le pape comptait sur le roi de Naples et sur les plus grandes villes d’Italie. 

1161. Les Milanais profitent de ces divisions; ils osent attaquer l’armée impériale à Carentia, à quelques milles de Lodi, et remportent une grande victoire. Si les autres villes d’Italie avaient secondé Milan, c’était le moment pour délivrer à jamais ce beau pays du joug étranger. 

1162. L’empereur rétablit son armée et ses affaires les Milanais bloqués manquent de vivres; ils capitulent. Les consuls et huit chevaliers, chacun l’épée nue à la main, viennent mettre leurs épées aux pieds de l’empereur à Lodi. L’empereur révoque l’arrêt qui condamnait les citoyens à la servitude, et qui livrait leur ville au pillage (le 27 mars); mais à peine y est-il entré, qu’il fait démolir les portes, les remparts, tous les édifices publics; et on sème du sel sur leurs ruines, selon l’ancien préjugé, très faux, que le sel est l’emblème de la stérilité. Les Huns, les Goths, les Lombards, n’avaient pas ainsi traité l’Italie. 

Les Génois, qui se prétendaient libres, viennent prêter serment de fidélité; et en protestant qu’ils ne donneront point de tribut annuel, ils donnent mille deux cents marcs d’argent; ils promettent d’équiper une flotte pour aider l’empereur à conquérir la Sicile et la Pouille; et Frédéric leur donne en fief ce qu’on appelle la rivière de Gênes, depuis Monaco jusqu’à Porto-Venere. 

Il marche à Bologne, qui était confédérée avec Milan; il y protège les collèges, et fait démanteler les murailles: tout se soumet à sa puissance. 

Pendant ce temps l’empire fait des conquêtes dans le Nord; le duc de Saxe s’empare du Mecklembourg, pays de Vandales, et y transplante des colonies d’Allemands. 

Pour rendre le triomphe de Frédéric Barberousse complet, le pape Alexandre III, son ennemi, fuit de l’Italie, et se retire en France. Frédéric va à Besançon pour intimider le roi de France, et le détacher du parti d’Alexandre. 

C’est dans ce temps de sa puissance qu’il somme les rois de Danemark, de Bohême, et de Hongrie, de venir à ses ordres donner leurs voix dans une diète contre un pape. Le roi de Danemark, Valdemar Ier obéit; il se rendit à Besançon. On dit qu’il n’y fit serment de fidélité que pour le reste de la Vandalie, qu’on abandonnait à ses conquêtes: d’autres disent qu’il renouvela l’hommage pour le Danemark: s’il est ainsi, c’est le dernier roi de Danemark qui ait fait hommage de son royaume à l’empire; et cette année 1162 devient par la une grande époque. 

1163. L’empereur va à Mayence, dont le peuple, excité par des moines, avait massacré l’archevêque. Il fait raser les murailles de la ville; elles ne furent rétablies que longtemps après. 

1164. Erfort(4), capitale de la Thuringe, ville dont les archevêques de Mayence ont prétendu la seigneurie depuis Othon IV, est ceinte de murailles, dans le temps qu’on détruit celles de Mayence. 

Établissement de la société des villes hanséatiques. Cette union avait commencé par Hambourg et Lubeck, qui faisaient quelque négoce, à l’exemple des villes maritimes de l’Italie. Elles se rendirent bientôt utiles et puissantes, en fournissant du moins le nécessaire au nord de l’Allemagne; et depuis, lorsque Lubeck, qui appartenait au fameux Henri le Lion, et qu’il fortifia, fut déclarée ville impériale par Frédéric Barberousse, elle fut la première des villes maritimes. Lorsqu’elle eut le droit de battre monnaie, cette monnaie fut la meilleure de toutes, dans ces pays où l’on n’en avait frappé jusqu’alors qu’à un très bas titre. De là vient, à ce qu’on a cru, l’argent esterling; de là vient que Londres compta par livres esterling, quand elle se fut associée aux villes hanséatiques. 

Il arrive à l’empereur ce qui était arrivé à tous ses prédécesseurs on fait contre lui des ligues en Italie, tandis qu’il est en Allemagne. Rome se ligue avec Venise, par les soins du pape Alexandre III. Venise, imprenable par sa situation, était redoutable par son opulence: elle avait acquis de grandes richesses dans les croisades, auxquelles les Vénitiens n’avaient jusqu’alors pris part qu’en négociants habiles. 

Frédéric retourne en Italie, et ravage le Véronais, qui était de la ligue. Son pape Victor meurt. Il en fait sacrer un autre, au mépris de toutes les lois, par un évêque de Liège. Cet usurpateur prend le nom de Pascal. 

La Sardaigne était alors gouvernée par quatre baillis. Un d’eux, qui s’était enrichi, vient demander à Frédéric le titre de roi, et l’empereur le lui donne. Il triple partout les impôts, et retourne en Allemagne avec assez d’argent pour se faire craindre. 

1165. Diète de Vurtzbourg contre le pape Alexandre III. L’empereur exige un serment de tous les princes et de tous les évêques, de ne point reconnaître Alexandre. Cette diète est célèbre par les députés d’Angleterre. qui viennent rendre compte des droits du roi et du peuple contre les prétentions de l’Église de Rome. 

Frédéric, pour donner de la considération à son pape Pascal, lui fait canoniser Charlemagne. Quel saint, et quel faiseur de saints! Aix-la-Chapelle prend le titre de la capitale de l’empire, quoiqu’il n’y ait point en effet de capitale. Elle obtient le droit de battre monnaie. 

1166. Henri le Lion, duc de Saxe et de Bavière, ayant augmenté prodigieusement ses domaines, l’empereur n’est pas fâché de voir une ligue en Allemagne contre ce prince. Un archevêque de Cologne, hardi et entreprenant, s’unit avec plusieurs autres évêques, avec le comte palatin, le comte de Thuringe, et le marquis de Brandebourg. On fait à Henri le Lion une guerre sanglante. L’empereur les laisse se battre, et passe en Italie. 

1167. Les Pisans et les Génois plaident à Lodi devant l’empereur pour la possession de la Sardaigne, et ne l’obtiennent ni les uns ni les autres. 

Frédéric va mettre à contribution la pentapole, si solennellement cédée aux papes par tant d’empereurs, et patrimoine incontestable de l’Église. 

La ligue de Venise et de Rome, et la haine que le pouvoir despotique de Frédéric inspire, engagent Crémone, Bergame, Brescia, Mantoue, Ferrare et d’autres villes, à s’unir avec les Milanais. Toutes ces villes et les Romains prennent en même temps les armes. 

Les Romains attaquent vers Tusculum une partie de l’armée impériale. Elle était commandée par un archevêque de Mayence très célèbre alors, nommé Christien, et par un archevêque de Cologne. C’était un spectacle rare de voir ces deux prêtres entonner une chanson allemande pour animer leurs troupes au combat. 

Mais ce qui marquait bien la décadence de Rome, c’est que les Allemands, dix fois moins nombreux, défirent entièrement les Romains. Frédéric marche alors d’Ancône à Rome; il l’attaque; il brûle la ville Léonine; et l’église de Saint-Pierre est presque consumée. 

Le pape Alexandre s’enfuit à Bénévent. L’empereur se fait couronner avec l’impératrice Béatrix par son antipape Pascal dans les ruines de Saint-Pierre. 

De là Frédéric revoie contre les villes confédérées. La contagion qui désole son armée les met pour quelque temps en sûreté. Les troupes allemandes, victorieuses des Romains, étaient souvent vaincues par l’intempérance, et par la chaleur du climat. 

1168. Alexandre III trouve le secret de mettre à la fois dans son parti Emmanuel, empereur des Grecs, et Guillaume, roi de Sicile, ennemi naturel des Grecs: tant on croyait l’intérêt commun de se réunir contre Barberousse. 

En effet ces deux puissances envoient au pape de l’argent et quelques troupes. L’empereur, à la tête d’une armée très diminuée, voit les Milanais relever leurs murailles sous ses yeux, et presque toute la Lombardie conjurée contre lui. Il se retire vers le comté de Maurienne. Les Milanais, enhardis, le poursuivent dans les montagnes. Il échappe à grand’peine, et se retire en Alsace, tandis que le pape l’excommunie. 

L’Italie respire par sa retraite. Les Milanais se fortifient. Ils bâtissent aux pieds des Alpes la ville d’Alexandrie à l’honneur du pape. C’est Alexandrie de la Paille(5), ainsi nommée à cause de ses maisonnettes couvertes de chaume, qui la distinguent d’Alexandrie fondée par le véritable Alexandre. 

En cette année Lunebourg commence à devenir une ville. 

L’évêque de Vurtzbourg obtient la juridiction civile dans le duché de Franconie. C’est ce qui fait que ses successeurs ont eu la direction du cercle de ce nom. 

Guelfe, cousin germain du fameux Henri le Lion, duc de Saxe et de Bavière, lègue en mourant à l’empereur le duché de Spolette, le marquisat de Toscane, avec ses droits sur la Sardaigne, pays réclamé par tant de compétiteurs, abandonné à lui-même et à ses baillis, dont l’un se disait roi. 

1169. Frédéric fait élire Henri, son fils aîné, roi des Romains, tandis qu’il est prêt à perdre pour jamais Rome et l’Italie. 

Quelques mois après il fait élire son second fils Frédéric duc d’Allemagne, et lui assure le duché de Souabe: les auteurs étrangers ont cru que Frédéric avait donné l’Allemagne entière à son fils, mais ce n’était que l’ancienne Allemagne proprement dite. Il n’y avait d’autre roi de la Germanie, nommée Allemagne, que l’empereur. 

1170. Frédéric n’est plus reconnaissable. Il négocie avec le pape au lieu d’aller combattre. Ses armées et son trésor étaient donc diminués. 

Les Danois prennent Stettin. Henri le Lion, au lieu d’aider l’empereur à recouvrer l’Italie, se croise avec ses chevaliers saxons pour aller se battre dans la Palestine. 

1171. Henri le Lion, trouvant une trêve établie en Asie, s’en retourne par l’Égypte. Le soudan voulut étonner l’Europe par sa magnificence et sa générosité: il accabla de présents le duc de Saxe et de Bavière; et entre autres il lui donna quinze cents chevaux arabes. 

1172. L’empereur assemble enfin une diète à Worms, et demande du secours à l’Allemagne pour ranger l’Italie sous sa puissance. 

Il commence par envoyer une petite armée, commandée par ce même archevêque de Mayence qui avait battu les Romains. 

Les villes de Lombardie étaient confédérées, mais jalouses les unes les autres, Lucques était ennemie mortelle de Pise; Gênes l’était de Pise et de Florence; et ce sont ces divisions qui ont perdu à la fin l’Italie. 

1173. L’archevêque de Mayence, Christien, réussit habilement à détacher les Vénitiens de la ligue mais Milan, Pavie, Florence, Grétanne, Parme, Pologne, sont inébranlables, et Rome les soutient. 

Pendant ce temps, Frédéric est obligé d’aller apaiser des troubles dans la Bohême. Il y dépossède le roi Ladislas, et donne la régence au fils de ce roi. On ne peut être plus absolu qu’il l’était en Allemagne, et plus faible alors au delà des Alpes. 

1174. Il passe enfin le Mont-Cenis. Il assiège cette Alexandrie bâtie pendant son absence, et dont le nom lui était odieux, et commence par faire dire aux habitants que s’ils osent se défendre, on ne pardonnera ni au sexe ni à l’enfance. 

1175. Les Alexandrins, secourus par les villes confédérées, sortent sur les impériaux, et les battent à l’exemple des Milanais. L’empereur, pour comble de disgrâce, est abandonné par Henri le Lion, qui se retire avec ses Saxons, très indisposé contre Barberousse, qui gardait pour lui les terres de Mathilde. 

Il semblait que l’Italie allait être libre pour jamais. 

1176. Frédéric reçoit des renforts d’Allemagne. L’archevêque de Mayence est à l’autre bout de l’Italie, dans la marche d’Ancône, avec ses troupes. 

La guerre est poussée vivement des deux côtés. L’infanterie milanaise, tout armée de piques, défait toute la gendarmerie impériale. Frédéric échappe à peine, poursuivi par les vainqueurs. Il se cache, et se sauve enfin dans Pavie. 

Cette victoire fut le signal de la liberté des Italiens pendant plusieurs années: eux seuls alors purent se nuire. 

Le superbe Frédéric prévient enfin et sollicite le pape Alexandre, retiré dès longtemps dans Anagni, craignant également les Romains qui ne voulaient point de maître, et l’empereur qui voulait l’être. 

Frédéric lui offre de l’aider à dominer dans Rome, de lui restituer le patrimoine de saint Pierre, et de lui donner une partie des terres de la comtesse Mathilde. On assemble un congrès à Pologne. 

1177. Le pape fait transférer le congrès à Venise, où il se rend sur les vaisseaux du roi de Sicile. Les ambassadeurs de Sicile et les députés des villes lombardes y arrivent les premiers. L’archevêque de Mayence, Christien, y vient conclure la paix. 

Il est difficile de démêler comment cette paix, qui devait assurer le repos des papes et la liberté des Italiens, ne fut qu’une trêve de six ans avec les villes lombardes, et de quinze ans avec la Sicile. Il n’y fut pas question des terres de la comtesse Mathilde, qui avaient été la base du traité. 

Tout étant conclu, l’empereur se rend à Venise. Le duc le conduit dans sa gondole à Saint-Marc, Le pape l’attendait à la porte, la tiare sur la tête. L’empereur sans manteau le conduit au choeur, une baguette de bedeau à la main. Le pape prêcha en latin, que Frédéric n’entendait pas. Après le sermon, l’empereur vient baiser les pieds du pape, communie de sa main, conduit sa mule dans la place Saint-Marc au sortir de l’église; et Alexandre III s’écriait: « Dieu a voulu qu’un vieillard et un prêtre triomphât d’un empereur puissant et terrible. » Toute l’Italie regarda Alexandre III comme son libérateur et son père. 

La paix fut jurée sur les Évangiles par douze princes de l’empire. On n’écrivait guère alors ces traités. Il y avait peu de clauses; les serments suffisaient. Peu de princes allemands savaient lire et signer, et on ne se servait de la plume qu’à Rome. Cela ressemble aux temps sauvages qu’on appelle héroïques. 

Cependant on exigea de l’empereur un acte particulier, scellé de son sceau, par lequel il promit de n’inquiéter de six ans les villes d’Italie. 

1178. Comment Frédéric Barberousse osait-il après cela passer par Milan, dont le peuple traité par lui en esclave l’avait vaincu? Il y alla pourtant en retournant en Allemagne. 

D’autres troubles agitaient ce vaste pays, guerrier, puissant, et malheureux, dans lequel il n’y avait pas encore une seule ville comparable aux médiocres de l’Italie. 

Henri le Lion, maître de la Saxe et de la Bavière, faisait toujours la guerre à plusieurs évêques, comme l’empereur l’avait faite au pape. Il succomba comme lui, et par l’empereur même. 

L’archevêque de Cologne, aidé de la moitié de la Westphalie, l’archevêque de Magdebourg, un évêque d’Halberstadt, étaient opprimés par Henri le Lion, et lui faisaient tout le mal qu’ils pouvaient. Presque toute l’Allemagne embrasse leur parti. 

1179. Henri le Lion est le quatrième duc de Bavière mis au ban de l’empire dans la diète de Goslar. Il fallait une puissante armée pour mettre l’arrêt à exécution. Ce prince était plus puissant que l’empereur. Il commandait alors depuis Lubeck jusqu’au milieu de la Westphalie. 

Il avait, outre la Bavière, la Styrie et la Carinthie. L’archevêque de Cologne, son ennemi, est chargé de l’exécution du ban. 

Parmi les vassaux de l’empire qui amènent des troupes à l’archevêque de Cologne, on voit un Philippe, comte de Flandre, ainsi qu’un comte de Hainaut, et un duc de Brabant, etc. Cela pourrait faire croire que la Flandre proprement dite se regardait toujours comme membre de l’empire, quoique pairie de la France; tant le droit féodal traînait après lui d’incertitudes. 

Le duc Henri se défend dans la Saxe; il prend la Thuringe; il prend la Hesse: il bat l’armée de l’archevêque de Cologne. 

La plus grande partie de l’Allemagne est ravagée par cette guerre civile, effet naturel du gouvernement féodal. Il est même étrange que cet effet n’arrivât pas plus souvent. 

1180. Après quelques succès divers, l’empereur tient une diète dans le château de Gelnhausen vers le Rhin. On y renouvelle, on y confirme la proscription de Henri le Lion: Frédéric y donne la Saxe à Bernard d’Anhalt, fils d’Albert l’Ours, marquis de Brandebourg. On lui donne aussi une partie de la Westphalie. La maison d’Anhalt paru alors devoir être la plus puissante de l’Allemagne. 

La Bavière est accordée au comte Othon de Wittelsbach, chef de la cour de justice de l’empereur. C’est de cet Othon-Wittelsbach que descendent les deux maisons électorales de Bavière(6) qui règnent de nos jours après tant de malheurs. Elles doivent leur grandeur à Frédéric Barberousse. 

Dès que ces seigneurs furent investis, chacun tombe sur Henri le Lion: et l’empereur se met lui-même à la tête de l’armée. 

1181. On prend au duc Henri Lunebourg dont il était maître; on attaque Lubeck dont il était le protecteur; et le roi de Danemark Valdemar aide l’empereur dans ce siège de Lubeck. 

Lubeck déjà riche, et qui craignait de tomber au pouvoir du Danemark, se donne à l’empereur, qui la déclare ville impériale, capitale des villes de la mer Baltique, avec la permission de battre monnaie. 

Le duc Henri, ne pouvant plus résister, va se jeter aux pieds de l’empereur, qui lui promet de lui conserver Brunswick et Lunebourg, reste de tant d’États qu’on lui enlève. 

Henri le Lion passe à Londres avec sa femme, chez le roi Henri II, son beau-père. Elle lui donne un fils nommé Othon; c’est le même qui fut depuis empereur sous le nom d’Othon IV; et c’est d’un frère de cet Othon IV que descendent les princes qui règnent aujourd’hui en Angleterre: de sorte que les ducs de Brunswick, les rois d’Angleterre, les ducs de Modène, ont tous une origine commune; et cette origine est italienne. 

1182. L’Allemagne est alors tranquille. Frédéric y abolit plusieurs coutumes barbares, entre autres celle de piller le mobilier des morts: droit horrible que tous les bourgeois des villes exerçaient au décès d’un bourgeois, aux dépens des héritiers, et qui causait toujours les querelles sanglantes, quoique le mobilier fût alors bien peu de chose. 

Toutes les villes de la Lombardie jouissent d’une profonde paix, et reprennent la vie. 

Les Romains persistent toujours dans l’idée de se soustraire au pouvoir des papes, comme à celui des empereurs. Ils chassent de Rome le pape Lucius III, successeur d’Alexandre. 

Le sénat est le maître dans Rome. Quelques clercs qu’on prend pour des espions du pape Lucius III, lui sont renvoyés avec les yeux crevés: inhumanité trop indigne du nom romain. 

1183. Frédéric Ier déclare Ratisbonne ville impériale. Il détache le Tyrol de la Bavière; il en détache aussi la Styrie, qu’il érige en duché. 

Célèbre congrès à Plaisance, le 30 avril, entre les commissaires de l’empereur et les députés de toutes les villes de Lombardie. Ceux de Venise même s’y trouvent. Ils conviennent que l’empereur peut exiger de ses vassaux d’Italie le serment de fidélité, et qu’ils sont obligés de marcher à son secours, en cas qu’on l’attaque dans son voyage à Rome, qu’on appelle l’expédition romaine. 

Ils stipulent que les villes et les vassaux ne fourniront à l’empereur, dans son passage, que le fourrage ordinaire et les provisions de bouche pour tout subside. 

L’empereur leur accorde le droit d’avoir des troupes, des fortifications, des tribunaux qui jugent en dernier ressort, jusqu’à concurrence de cinquante marcs d’argent; et nulle cause ne doit être jamais évoquée en Allemagne. 

Si, dans ces villes, l’évêque a le titre de comte, il y conservera le droit de créer les consuls de sa ville épiscopale; et si l’évêque n’est pas en possession de ce droit, il est réservé à l’empereur. 

Ce traité, qui rendait l’Italie libre sous un chef, a été regardé longtemps par les Italiens comme le fondement de leur droit public. 

Les marquis de Malaspina et les comtes de Crême y sont spécialement nommés; et l’empereur transige avec eux comme avec les autres villes. Tous les seigneurs des fiefs y sont compris en général. 

Les députés de Venise ne signèrent à ce traité que pour les fiefs qu’ils avaient dans le continent; car pour la ville de Venise, elle ne mettait pas sa liberté et son indépendance en compromis. 

1184. Grande diète à Mayence. L’empereur y fait encore reconnaître son fils Henri roi des Romains. 

Il arme chevaliers ses deux fils Henri et Frédéric. C’est le premier empereur qui ait fait ainsi ses fils chevaliers avec les cérémonies alors en usage. Le nouveau chevalier faisait la veille des armes, ensuite on le mettait au bain; il venait recevoir l’accolade et le baiser en tunique; des chevaliers lui attachaient ses éperons; il offrait son épée à Dieu et aux saints; on le revêtait d’une épitoge; mais ce qu’il y avait de plus bizarre, c’est qu’on lui servait à dîner sans qu’il lui fût permis de manger et de boire. Il lui était aussi défendu de rire. 

L’empereur va à Vérone, où le pape Lucius III, toujours chassé de Rome, était retiré. On y tenait un petit concile. Il ne fut pas question de rétablir Lucius à Rome. On y traita la grande querelle des terres de la comtesse Mathilde, et on ne convint de rien: aussi le pape refusa-t-il de couronner empereur Henri, fils de Frédéric. 

L’empereur alla le faire couronner roi d’Italie à Milan, et on y apporta la couronne de fer de Monza. 

1185. Le pape, brouillé avec les Romains, est assez imprudent pour se brouiller avec l’empereur au sujet de ce dangereux héritage de Mathilde. 

Un roi de Sardaigne commande les troupes de Frédéric. Ce roi de Sardaigne est le fils de ce bailli qui avait acheté le titre de roi. Il se saisit de quelques villes dont les papes étaient encore en possession. Lucius III, presque dépouillé de tout, meurt à Vérone; et Frédéric, vainqueur du pape, ne peut pourtant être souverain dans Rome. 

1186. L’empereur marie à Milan, le 6 février, son fils, le roi Henri, avec Constance de Sicile, fille de Roger II, roi de Sicile et de Naples, un petite-fille de Roger premier du nom. Elle était héritière présomptive de ce beau royaume: ce mariage fut la source des plus grands et des plus longs malheurs. 

Cette année doit être célèbre en Allemagne par l’usage qu’introduisit un évêque de Metz, nommé Bertrand, d’avoir des archives dans la ville, et d’y conserver les actes dont dépendent les fortunes des particuliers. Avant ce temps-là tout se faisait par témoins seulement et presque toutes les contestations se décidaient par des combats. 

1187. La Poméranie qui, après avoir appartenu aux Polonais, était vassale de l’empire, et qui lui payait un léger tribut, est subjuguée par Canut, roi de Danemark, et devient vassale des Danois. Sleswig, auparavant relevant de l’empire, devient un duché du Danemark. Ainsi ce royaume, qui auparavant relevait lui-même de l’Allemagne, lui ôte tout d’un coup deux provinces. 

Frédéric Barberousse, auparavant si grand et si puissant, n’avait plus qu’une ombre d’autorité en Italie, et voyait la puissance de l’Allemagne diminuée. 

Il rétablit sa réputation en conservant la couronne de Bohême à un duc ou à un roi que ses sujets venaient de déposer. 

Les Génois bâtissent un fort à Monaco, et font l’acquisition de Gavi. 

Grands troubles dans la Savoie. L’empereur Frédéric se déclare contre le comte de Savoie, et détache plusieurs fiefs de ce comté, entre autres les évêchés de Turin et de Genève. Les évêques de ces villes deviennent seigneurs de l’empire: de là les querelles perpétuelles entre les évêques et les comtes de Genève. 

1188. Saladin, le plus grand homme de son temps, ayant repris Jérusalem sur les chrétiens, le pape Clément III fait prêcher une nouvelle croisade dans toute l’Europe. 

Le zèle des Allemands s’alluma. On a peine à concevoir les motifs qui déterminèrent l’empereur Frédéric à marcher vers la Palestine, et à renouveler, a l’âge de soixante-huit ans, des entreprises dont un prince sage devait être désabusé. Ce qui caractérise ces temps-là, c’est qu’il envoie un comte de l’empire à Saladin, pour lui demander en cérémonie Jérusalem et la vraie croix. Cette vraie croix était incontestablement une très fausse relique; et cette Jérusalem était une ville très misérable: mais il fallait flatter le fanatisme absurde des peuples. 

On voit ici un singulier exemple de l’esprit du temps. Il était à craindre que Henri le Lion, pendant l’absence de l’empereur, ne tentât de rentrer dans les grands États dont il était dépouillé. On lui fit jurer qu’il ne ferait aucune tentative pendant la guerre sainte. Il jura, et on se fia à son serment. 

1189. Frédéric Barberousse, avec son fils Frédéric, duc de Souabe, passe par l’Autriche et par la Hongrie avec plus de cent mille croisés. S’il eût pu conduire à Rome cette armée de volontaires, il était empereur en effet. Les premiers ennemis qu’il trouve sont les chrétiens grecs de l’empire de Constantinople. Les empereurs grecs et les croisés avaient eu à se plaindre en tout temps les uns des autres. 

L’empereur de Constantinople était Isaac l’Ange. Il refuse de donner le titre d’empereur à Frédéric, qu’il ne regarde que comme un roi d’Allemagne; il lui fait dire que, s’il veut obtenir le passage, il faut qu’il donne des otages. On voit dans les Constitutions de Goldast les lettres de ces empereurs. Isaac l’Ange n’y donne d’autre titre à Frédéric que celui d’avocat de l’Église romaine. Frédéric répond à l’Ange qu’il est un chien. Et après cela on s’étonne des épithètes que se donnent les héros d’Homère dans des temps encore plus héroïques. 

1190. Frédéric, s’étant frayé le passage à main armée, bat le sultan d’Iconium; il prend sa ville, il passe le mont Taurus, et meurt(7) de maladie après sa victoire laissant une réputation célèbre d’inégalité et de grandeur, et une mémoire chère à l’Allemagne plus qu’à l’Italie. 

On dit qu’il fut enterré à Tyr. On ignore où est la cendre d’un empereur qui fit tant de bruit pendant sa vie. Il faut que ses succès dans l’Asie aient été beaucoup moins solides qu’éclatants; car il ne restait à son fils Frédéric de Souabe qu’une armée d’environ sept à huit mille combattants, de cent mille qu’elle était en arrivant. Le fils mourut bientôt de maladie comme le père; il ne demeura en Asie que Léopold, duc d’Autriche, avec quelques chevaliers. C’est ainsi que se terminait chaque croisade. 

HENRI VI,

23eEMPEREUR.

1190. Henri VI, déjà deux fois reconnu et couronné du vivant do son père, ne renouvelle point cet appareil, et règne de plein droit. 

Cet ancien duc de Saxe et de Bavière, ce possesseur de tant de villes, Henri le Lion, avait peu respecté son serment de ne pas chercher à reprendre son bien. Il était déjà entré dans le Holstein; il avait des évêques, et surtout celui de Brème, dans son parti. 

Henri VI lui livre bataille auprès de Verden, et est vainqueur. Enfin on fait la paix avec ce prince, toujours proscrit et toujours armé. On lui laisse Brunswick démantelé. Il partage avec le comte de Holstein le titre de seigneur de Lubeck, qui demeure toujours ville libre sous ses seigneurs. 

L’empereur Henri VI, par cette victoire et par cette paix, étant affermi en Allemagne, tourne ses pensées vers l’Italie. Il pouvait y être plus puissant que Charlemagne et les Othons; possesseur direct des terres de Mathilde, roi de Naples et de Sicile par sa femme, et suzerain de tout le reste. 

1191. Il fallait recueillir cet héritage de Naples et Sicile. Les seigneurs du pays ne voulaient pas que ce royaume, devenu florissant en si peu de temps, fût une province soumise à l’Allemagne. Le sang de ces gentilshommes français, devenus par leur courage leurs rois et leurs compatriotes, leur était cher. Ils élisent Tancrède, fils du prince Roger, et petit-fils de leur bon roi Roger. Ce prince Tancrède n’était pas né d’un mariage reconnu pour légitime; mais combien de bâtards avaient hérité avant lui de plus grands royaumes! la volonté des peuples et l’élection paraissaient d’ailleurs le premier de tous les droits. 

L’empereur traite avec les Génois pour avoir une flotte avec laquelle il aille disputer la Pouille et la Sicile. Des marchands pouvaient ce que l’empereur ne pouvait pas lui-même. Il confirme les privilèges des villes de Lombardie pour les mettre dans son parti. Il ménage le pape Célestin III; c’était un vieillard de quatre-vingt-cinq ans, qui n’était pas prêtre. Il venait d’être élu. 

Les cérémonies de l’intronisation des papes étaient alors de les revêtir d’une chape rouge dès qu’ils étaient nommés. On les conduisait dans une chaire de pierre qui était percée, et qu’on appelait stercorarium; ensuite dans une chaire de porphyre, sur laquelle on leur donnait deux clefs, celle de l’église de Latran, et celle du palais, origine des armes du pape; de là dans une troisième chaire, où on leur donnait une ceinture de soie, et une bourse dans laquelle il y avait douze pierres semblables à celles de l’éphod du grand prêtre des Juifs. On ne sait pas quand tous ces usages ont commencé. Ce fut ainsi que Célestin fut intronisé avant d’être prêtre. 

L’empereur étant venu à Rome, le pape se fait ordonner prêtre la veille de Pâques, le lendemain se fait sacrer évêque, le surlendemain sacre l’empereur Henri VI avec l’impératrice Constance. 

Roger Howed, Anglais, est le seul qui rapporte que le pape poussa d’un coup de pied la couronne dont on devait orner l’empereur, et que les cardinaux la relevèrent. Il prend cet accident pour une cérémonie. On a cru aussi que c’était une marque d’un orgueil aussi brutal que ridicule. Ou le pape était en enfance, ou l’aventure n’est pas vraie. 

L’empereur, pour se rendre le pape favorable dans son expédition de Naples et de Sicile, lui rend l’ancienne ville de Tusculum. Le pape la rend au peuple romain, dont le gouvernement municipal subsistait toujours. Les Romains la détruisirent de fond en comble. Il semble qu’en cela les Romains eussent pris le génie destructeur des Goths et des Hérules habitués chez eux. 

Cependant le vieux Célestin III, comme suzerain de Naples et de Sicile, craignant un vassal puissant qui ne voudrait pas être vassal, défend à l’empereur cette conquête; défense non moins ridicule que le coup de pied à la couronne, puisqu’il ne pouvait empêcher l’empereur de marcher à Naples. 

Les maladies détruisent toujours les troupes allemandes dans les pays chauds et abondants. La moitié de l’armée impériale périt sur le chemin de Naples. 

Constance, femme de l’empereur, est livrée dans Salerne au roi Tancrède, qui la renvoie généreusement à son époux. 

1192. L’empereur diffère son entreprise sur Naples et Sicile, et va à Worms. Il fait un de ses frères Conrad, duc de Souabe. Il donne à Philippe, son autre frère, depuis empereur, le duché de Spolette, qu’il ôte à la maison des Guelfes. 

Établissement des chevaliers de l’ordre teutonique, destinés auparavant à servir les malades dans la Palestine, devenus depuis conquérants. La première maison qu’ils ont en Allemagne est bâtie à Coblentz. 

Henri le Lion renouvelle ses prétentions et ses guerres. Il ne poursuit rien sur la Saxe, rien sur la Bavière; il se jette encore sur le Holstein, et perd tout ce qui lui restait d’ailleurs. 

1193. En ce temps le grand Saladin chassait tous les chrétiens de la Syrie. Richard Coeur de Lion, roi d’Angleterre, après des exploits admirables et inutiles, s’en retourne comme les autres. Il était mal avec l’empereur; il était plus mal avec Léopold, duc d’Autriche, pour une vaine querelle sur un prétendu point d’honneur qu’il avait eue avec Léopold dans les malheureuses guerres d’Orient: Il passe par les terres du duc d’Autriche. Ce prince le fait mettre aux fers contre les serments de tous les croisés, contre les égards dus à un roi, contre les lois de l’honneur et des nations. 

Le duc d’Autriche livre son prisonnier à l’empereur. La reine Éléonore femme de Richard Coeur de Lion, ne pouvant venger son mari offre sa rançon. On prétend que cette rançon fut de cent cinquante mille marcs d’argent. Cela ferait environ deux millions d’écus d’Allemagne; et, attendu la rareté de l’argent et le prix des denrées, cette somme équivaudrait à quarante millions d’écus de ce temps-ci. Les historiens, peut-être, ont pris cent cinquante mille marques, marcas, pour cent cinquante mille marcs, demi-livres; ces méprises sont trop ordinaires. Quelle que fût la rançon, l’empereur Henri VI, qui n’avait sur Richard que le droit des brigands, la reçut avec autant de lâcheté qu’il retenait Richard avec injustice. On dit encore qu’il le força à lui faire hommage du royaume d’Angleterre; hommage très vain. Richard eût été bien loin de mériter son surnom de Coeur de Lion, s’il eût consenti à cette bassesse. 

Un évêque de Prague(8) est fait duc ou roi de Bohême; il achète son investiture de Henri VI à prix d’argent. 

Henri le Lion, âgé de soixante et dix ans, marie son fils, qui porte le titre de comte de Brunswick, avec Agnès, fille de Conrad, comte palatin, oncle de l’empereur. Agnès aimait le comte de Brunswick: ce mariage, auquel l’empereur consent, le réconcilie avec le vieux duc, qui meurt bientôt après, en laissant du moins le Brunswick à ses descendants. 

1194. Il est à croire que l’empereur Henri VI ne rançonnait le roi Richard et l’évêque de Bohême que pour avoir de quoi conquérir Naples et Sicile. Tancrède, son compétiteur, meurt. Les peuples mettent à sa place son fils Guillaume, quoique enfant; marque évidente que c’était moins Tancrède que la nation qui disputait le trône de Naples à l’empereur. 

Les Génois fournissent à Henri la flotte qu’ils lui ont promise; les Pisans y ajoutent douze galères, eux qui ne pourraient pas aujourd’hui fournir douze bateaux de pêcheurs. L’empereur, avec ces forces, fournies par des Italiens pour asservir l’Italie, se montre devant Naples qui se rend; et tandis qu’il fait assiéger en Sicile Palerme et Catane, la veuve de Tancrède, enfermée dans Salerne, capitule, et cède les deux royaumes, à condition que son fils Guillaume aura, du moins, la principauté de Tarente. Ainsi, après cent ans que Robert et Roger avaient conquis la Sicile, ce fruit de tant de travaux des chevaliers français tombe dans les mains de la maison de Souabe. 

Les Génois demandent à l’empereur l’exécution du traité qu’ils ont fait avec lui, la restitution stipulée de quelques terres, la confirmation de leurs privilèges en Sicile, accordés par le roi Roger. Henri VI leur répond: « Quand vous m’aurez fait voir que vous êtes libres, et que vous ne me deviez pas une flotte en qualité de vassaux, je vous tiendrai ce que je vous ai promis. » Alors, joignant l’atrocité de la cruauté à l’ingratitude et à la perfidie, il fait exhumer le corps de Tancrède, et lui fait couper la tête par le bourreau. Il fait eunuque le jeune Guillaume, fils de Tancrède, l’envoie prisonnier à Coire, où il lui fait crever les yeux. La reine sa mère et ses filles sont conduites en Allemagne, et enfermées dans un couvent en Alsace. Henri fait emporter une partie des trésors amassés par les rois. Et les hommes souffrent à leur tête de tels hommes! et on les appelle les oints du Seigneur! 

1195. Henri de Brunswick, fils du Lion, obtient le Palatinat après la mort de son beau-père le palatin Conrad. 

On publie une nouvelle croisade à Worms; Henri VI promet d’aller combattre pour Jésus-Christ. 

1196. Le zèle des voyages d’outre-mer croissait par les malheurs, comme les religions s’affermissent par les martyres. Une soeur du roi de France Philippe Auguste, veuve de Béla, roi de Hongrie, se met à la tête d’une partie de l’armée croisée allemande, et va en Palestine essuyer le sort de tous ceux qui l’ont précédée. Henri VI fait marcher une autre partie des croisés en Italie, où elle lui devait être plus utile qu’à Jérusalem. 

C’est ici un des points les plus curieux et les plus intéressants de l’histoire. La grande Chronique belgique rapporte que non seulement Henri fit élire son fils (Frédéric II, encore au berceau) par cinquante-deux seigneurs ou évêques, mais qu’il fit déclarer l’empire héréditaire, et qu’il statua que Naples et Sicile seraient incorporés pour jamais à l’empire. Si Henri VI put faire ces lois, il les fit sans doute, et il était assez redouté pour ne pas trouver de contradiction. Il est certain que son épitaphe, à Palerme, porte qu’il réunit la Sicile à l’empire; mais les papes rendirent bientôt cette réunion inutile; et à sa mort il parut bien que le droit d’élection était toujours cher aux seigneurs d’Allemagne. 

Cependant Henri VI passe à Naples par terre; tous les seigneurs y étaient animés contre lui; un soulèvement général était à craindre 

Il les dépouille de leurs fiefs, et les donne aux Allemands ou aux Italiens de son parti. Le désespoir forme la conjuration que l’empereur voulait prévenir. Un comte Jourdan, de la maison des princes normands, se met à la tête des peuples. Il est livré à l’empereur, qui le fait périr par un supplice qu’on croirait imité des tyrans fabuleux de l’antiquité: on l’attache nu sur une chaise de fer brûlante; on le couronne d’un cercle de fer enflammé, qu’on lui attache avec des clous. 

1197. Alors l’empereur laisse partir le reste de ses Allemands croisés; ils abordent en Chypre. L’évêque de Vurtzbourg, qui les conduit, donne la couronne de Chypre à Émery(9) de Lusignan, qui aimait mieux être vassal de l’empire allemand que de l’empire grec. 

Ce même Émery de Lusignan, roi de Chypre, épouse Isabelle, fille du dernier roi de Jérusalem; et de là vient le vain titre de roi de Chypre et de Jérusalem, que plusieurs souverains se sont disputé en Europe. 

Les Allemands croisés éprouvèrent des fortunes diverses en Asie. Pendant ce temps Henri VI reste en Sicile avec peu de troupes. Sa sécurité le perd; on conspire àNaples et en Sicile contre le tyran. Sa propre femme, Constance, est l’âme de la conjuration. On prend les armes de tous côtés; Constance abandonne son cruel mari, et se met à la tête des conjurés. On tue tout ce qu’on trouve d’Allemands en Sicile. C’est le premier coup des vêpres siciliennes, qui sonnèrent depuis sous Charles de France. Henri est obligé de capituler avec sa femme; il meurt(10), et l’on prétend que c’est d’un poison que cette princesse lui donna: crime peut-être excusable dans une femme, qui vengeait sa famille et sa patrie, si l’empoisonnement, et surtout l’empoisonnement d’un mari, pouvait jamais être justifié.

PHILIPPE Ier,

24e EMPEREUR.

1198. D’abord les seigneurs et les évêques assemblés dans Arnsberg, en Thuringe, accordent l’administration de l’Allemagne à Philippe duc de souabe, oncle de Frédéric II, mineur, reconnu déjà roi des Romains. Ainsi le véritable empereur était Frédéric II; mais d’autres seigneurs, indignés de voir un empire électif devenu héréditaire, choisissent à Cologne un autre roi; et ils élisent le moins puissant pour être plus puissants sous son nom. Ce prétendu roi ou empereur, nommé Berthold, duc d’une petite partie de la Suisse, renonce bientôt à un vain honneur qu’il ne peut soutenir. Alors l’assemblée de Cologne élit le duc de Brunswick, Othon, fils de Henri le Lion. Les électeurs étaient le duc de Lorraine, un comte de Kuke, l’archevêque de Cologne, les évêques de Minden, de Paderborn; l’abbé de Corbie, et deux autres abbés moines bénédictins. 

Philippe veut être aussi nommé empereur; il est élu à Erfort(11): voilà quatre empereurs en une année et aucun ne l’est véritablement. 

Othon de Brunswick était en Angleterre; et le roi d’Angleterre Richard, si indignement traité par Henri VI, et juste ennemi de la maison de Souabe, prenait le parti de Brunswick. Par conséquent le roi de France, Philippe Auguste, est pour l’autre empereur Philippe. 

C’était encore une occasion pour les villes d’Italie de secouer le joug allemand. Elles devenaient tous les jours plus puissantes: mais cette puissance même les divisait. Les unes tenaient pour Othon de Brunswick, les autres pour Philippe de Souabe. Le pape Innocent III restait neutre entre les compétiteurs. L’Allemagne souffre tous les fléaux d’une guerre civile. 

1199-1200. Dans ces troubles intestins de l’Allemagne on ne voit que changements de parti, accords faits et rompus, faiblesse de tous les côtés. Et cependant l’Allemagne s’intitule toujours l’empire romain. 

L’impératrice Constance restait en Sicile avec le prince Frédéric son fils: elle y était paisible, elle y était régente; et rien ne prouvait mieux que c’était elle qui avait conspiré contre son mari Henri VI. Elle retenait sous l’obéissance du fils ceux qu’elle avait soulevés contre le père. Naples et Sicile aimaient dans le jeune Frédéric le fils de Constance et le sang de leurs rois. Ils ne regardaient pas même ce Frédéric II comme le fils de Henri VI; et il y a très grande apparence qu’il ne l’était pas, puisque sa mère, en demandant pour lui l’investiture de Naples et de Sicile au pape Célestin III, avait été obligée de jurer que Henri VI était son père. 

Le fameux pape Innocent III, fils d’un comte de Segni, étant monté sur le siège de Rome, il faut une nouvelle investiture. Ici commence une querelle singulière qui dure encore depuis plus de cinq cents années. 

On a vu ces chevaliers de Normandie, devenus princes et rois dans Naples et Sicile, relevant d’abord des empereurs, faire ensuite hommage aux papes. Lorsque Roger, encore comte de Sicile, donnait de nouvelles lois à cette île, qu’il enlevait à la fois aux mahométans et aux Grecs; lorsqu’il rendait tant d’églises à la communion romaine, le pape Urbain II lui accorda solennellement le pouvoir des légats a latere et des légats-nés du saint-siège. Ces légats jugeaient en dernier ressort toutes les causes ecclésiastiques, conféraient les bénéfices, levaient des décimes. Depuis ce temps les rois de Sicile étaient en effet légats, vicaires du saint-siège dans ce royaume, et vraiment papes chez eux. Ils avaient véritablement les deux glaives. Ce privilège unique, que tant de rois auraient pu s’arroger, n’était connu qu’en Sicile. Les successeurs du pape Urbain II avaient confirmé cette prérogative, soit de gré, soit de force. Célestin III ne l’avait pas contestée. Innocent III s’y opposa, traita la légation des rois en Sicile de subreptice, exigea que Constance y renonçât pour son fils, et qu’elle fit un hommage lige pur et simple de la Sicile. 

Constance meurt(12) avant d’obéir, et laisse au pape la tutelle du roi et du royaume. 

1201. Innocent III ne reconnaît point l’empereur Philippe; il reconnaît Othon, et lui écrit: « Par l’autorité de Dieu à nous donnée, nous vous recevons roi des Romains, et nous ordonnons qu’on vous obéisse; et après les préliminaires ordinaires, nous vous donnerons la couronne impériale. » 

Le roi de France Philippe Auguste, partisan de Philippe de Souabe, et ennemi d’Othon, écrit au pape en faveur de Philippe. Innocent III lui répond: « Il faut que Philippe perde l’empire, ou que je perde le pontificat. » 

1202. Innocent III publie une nouvelle croisade. Les Allemands n’y ont point de part. C’est dans cette croisade que les chrétiens d’Occident prennent Constantinople au lieu de secourir la terre sainte. C’est elle qui étend le pouvoir et les domaines de Venise. 

1203. L’Allemagne s’affaiblit du côté du nord dans ces troubles. Les Danois s’emparent de la Vandalie; c’est une partie de la Prusse et de la Poméranie. Il est difficile d’en marquer les limites. Y en avait-il alors dans ces pays barbares? Le Holstein, annexé au Danemark, ne reconnaît plus alors l’empire. 

1204. Le duc de Brabant reconnaît Philippe pour empereur, et fait hommage. 

1205. Plusieurs seigneurs suivent cet exemple. Philippe est sacré à Aix par l’archevêque de Cologne. La guerre civile continue eu Allemagne. 

1206. Othon, battu par Philippe auprès de Cologne, se réfugie en Angleterre. Alors le pape consent à l’abandonner: il promet à Philippe de lever l’excommunication encourue par tout prince qui se dit empereur sans la permission du saint-siège. Il le reconnaîtra pour empereur légitime, s’il veut marier sa soeur à un neveu de Sa Sainteté, en donnant pour dot le duché de Spolette, la Toscane, la marche d’Ancône. Voilà des propositions bien étranges; la marche d’Ancône appartenait de droit au saint-siège. Philippe refuse le pape et aime mieux être excommunié que de donner une telle dot. Cependant, en rendant un archevêque de Cologne qu’il retenait prisonnier, il a son absolution, et ne fait point le mariage. 

1207. Othon revient d’Angleterre en Allemagne. Il y parait sans partisans. Il faut bien pourtant qu’il en eût de secrets, puisqu’il revenait. 

1208. Le comte Othon, qui était palatin dans la Bavière, assassine l’empereur Philippe à Bamberg, et se sauve aisément. 

OTHON IV(13),

25e EMPEREUR.

Othon, pour s’affermir et pour réunir les partis, épouse Béatrix, fille de l’empereur assassiné. 

Béatrix demande à Francfort vengeance de la mort de son père. La diète met l’assassin au ban de l’empire. Le comte Papenheim fit plus; il assassina quelque temps après l’assassin de l’empereur. 

1209. Othon IV, pour s’affermir mieux, confirme aux villes d’Italie tous leurs droits, et reconnaît ceux que les papes s’attribuent. Il écrit à Innocent III: « Nous vous rendrons l’obéissance que nos prédécesseurs ont rendue aux vôtres. » Il le laisse en possession des terres que le pontife a déjà recouvrées, comme Viterbe, Orviette, Pérouse. Il lui abandonne la supériorité territoriale, c’est-à-dire le domaine suprême, le droit de mouvance sur Naples et Sicile. 

1210. On ne peut paraître plus d’accord; mais à peine est-il couronné à Rome, qu’il fait la guerre au pape pour ces mêmes villes. 

Il avait laissé au pape la suzeraineté et la garde de Naples et Sicile; il va s’emparer de la Pouille, héritage du jeune Frédéric, roi des Romains qu’en dépouillait à la fois de l’empire et de l’héritage de sa mère. 

1211. Innocent III ne peut qu’excommunier Othon. Une excommunication n’est rien contre un prince affermi: c’est beaucoup contre un prince qui a des ennemis. 

Les ducs de Bavière, celui d’Autriche, le landgrave de Thuringe, veulent le détrôner. L’archevêque de Mayence l’excommunie, et tout le parti reconnaît le jeune Frédéric II. 

L’Allemagne est encore divisée. Othon, prêt de perdre l’Allemagne, pour avoir voulu ravir la Pouille, repasse les Alpes. 

1212. L’empereur Othon assemble ses partisans à Nuremberg. Le jeune Frédéric passe les Alpes après lui: il s’empare de l’Alsace, dont les seigneurs se déclarent en sa faveur. Il met dans son parti Ferry, duc de Lorraine. L’Allemagne est d’un bout à l’autre le théâtre de la guerre civile. 

1213. Frédéric II reçoit enfin de l’archevêque de Mayence la couronne à Aix-la-Chapelle. 

Cependant Othon se soutient, et il regagne presque tout, lorsqu’il était prêt de tout perdre. 

Il était toujours protégé par l’Angleterre. Son concurrent, Frédéric II, l’était par la France. Othon fortifie son parti en épousant la fille du duc de Brabant après la mort de sa femme Béatrix. Le roi d’Angleterre, Jean, lui donne de l’argent pour attaquer le roi de France. Ce Jean n’était pas encore Jean sans Terre mais il était destiné à l’être, et à devenir, comme Othon, très malheureux. 

1214. Il paraît singulier qu’Othon, qui, un an auparavant, avait de la peine à se défendre en Allemagne, puisse faire la guerre à présent à Philippe Auguste. Mais il était suivi du duc de Brabant, du duc de Limbourg, du duc de Lorraine, du comte de Hollande, de tous les seigneurs de ces pays, et du comte de Flandre, que le roi d’Angleterre avait gagnés. C’est toujours un problème si les comtes de Flandre, qui alors faisaient toujours hommage à la France, étaient regardés comme vassaux de l’empire malgré cet hommage. 

Othon marche vers Valenciennes avec une armée de plus de cent vingt mille combattants, tandis que Frédéric II, caché vers la Suisse, attendait l’issue de cette grande entreprise. Philippe Auguste était pressé entre l’empereur et le roi d’Angleterre. 

BATAILLE FAMEUSE DE BOUVINES.

L’empereur Othon la perdit. On tua, dit-on, trente mille Allemands, nombre probablement exagéré. L’usage était alors de charger de chaînes les prisonniers. Le comte de Flandre et le comte de Boulogne furent menés à Paris les fers aux pieds et aux mains. C’était une coutume barbare établie. Le roi Richard d’Angleterre, Coeur de Lion, disait lui-même qu’étant arrêté en Allemagne, contre le droit des gens, « on l’avait chargé de fers aussi pesants qu’il avait pu les porter. » 

Au reste, on ne voit pas que le roi de France fît aucune conquête du côté de l’Allemagne après sa victoire de Bouvines mais il en eut bien plus d’autorité sur ses vassaux. 

Philippe Auguste envoie à Frédéric en Suisse, où il s’était retiré, le char impérial qui portait l’aigle allemande; c’était un trophée et un gage de l’empire. 

FRÉDÉRIC II,

26e EMPEREUR.

Othon vaincu, abandonné de tout le monde, se retire à Brunswick, où on le laisse en paix, parce qu’il n’est plus à craindre. Il n’est pas dépossédé, mais il est oublié. On dit qu’il devint dévot; ressource des malheureux, et passion des esprits faibles. Sa pénitence était, à ce qu’on prétend, de se faire fouler aux pieds par ses valets de cuisine, comme si les coups de pied d’un marmiton expiaient les fautes des princes. Mais doit-on croire ces inepties écrites par des moines? 

1215. Frédéric II, empereur(14)’ par la victoire de Bouvines, se fait partout reconnaître. 

Pendant les troubles de l’Allemagne on a vu que les Danois avaient conquis beaucoup de terres vers l’Elbe, au nord et à l’orient. Frédéric II commença par abandonner ces terres par un traité. Hambourg s’y trouvait comprise; mais comme à la première occasion on revient contre un traité onéreux, il profite d’une petite guerre que le nouveau comte palatin du Rhin, frère d’Othon, faisait aux Danois, il reçoit Hambourg sous sa protection, il la rend ensuite honteux commencement d’un règne illustre. 

Second couronnement(15) de l’empereur à Aix-la-Chapelle. Il dépossède le comte palatin, et le Palatinat retourne à la maison de Bavière-Wittelsbach. 

Nouvelle croisade. L’empereur prend la croix: il fallait qu’il doutât encore de sa puissance, puisqu’il promet au pape Innocent III de ne point réunir Naples et Sicile à l’empire, et de les donner à son fils dès qu’il aura été sacré à Rome. 

1216. Frédéric II reste en Allemagne avec sa croix et a plus de desseins sur l’Italie que sur la Palestine. Il disait hautement que la vraie terre de promission était Naples et Sicile, et non pas les déserts et les cavernes de Judée. La croisade est en vain prêchée à tous les rois. Il n’y a cette rois qu’André II, roi des Hongrois, qui parte. Ce peuple, qui à peine était chrétien, prend la croix contre les musulmans, qu’on nomme infidèles. 

1217. Les Allemands croisés n’en partent pas moins sous divers chefs par terre et par mer. La flotte des Pays-Bas, arrêtée par les vent contraires, fournit encore aux croisés l’occasion d’employer utilement leurs armes vers l’Espagne. Ils se joignent aux Portugais et battent les Maures. Ou pouvait poursuivre cette victoire, et délivrer enfin l’Espagne entière: le pape Honorius III, successeur d’Innocent, ne veut pas le permettre. Les papes commandaient aux croisés comme aux milices de Dieu; mais ils ne pouvaient que les envoyer en Orient. On ne gouverne les hommes que suivant leurs préjugés, et ces soldats des papes n’eussent point obéi ailleurs. 

1218. Frédéric II avait grande raison de n’être pas du voyage. Les villes d’Italie, et surtout Milan refusaient de reconnaître un souverain qui, maître de l’Allemagne et de Naples, pouvait asservir toute l’Italie. Elles tenaient encore le parti d’Othon IV, qui vivait obscurément dans un coin de l’Allemagne. Le reconnaître pour empereur, c’était en effet être entièrement libres. 

Othon meurt près de Brunswick, et la Lombardie n’a plus de prétexte. 

1219. Grande diète à Francfort, où Frédéric II fait élire roi des Romains son fils Henri, âgé de neuf ans, né de Constance d’Aragon. Toutes ces diètes se tenaient en plein champ, comme aujourd’hui encore en Pologne. 

L’empereur renonce au droit de la jouissance du mobilier des évêques défunts, et des revenus pendant la vacance. C’est ce qu’en France on appelle la régale. Il renonce au droit de juridiction dans les villes épiscopales où l’empereur se trouvera sans y tenir sa cour. Presque tous les premiers actes de ce prince sont des renonciations. 

1220. Il va en Italie chercher cet empire que Frédéric Barberousse n’avait pu saisir. Milan d’abord lui ferme ses portes, comme à un petit-fils de Barberousse, dont les Milanais détestaient la mémoire. Il souffre cet affront et va se faire couronner à Rome. Honorius III exige d’abord que l’empereur lui confirme la possession où il est de plusieurs terres de la comtesse Mathilde. Frédéric y ajoute encore le territoire de Fondi. Le pape veut qu’il renouvelle le serment d’aller à la terre sainte, et l’empereur fait ce serment; après quoi il est couronné avec toutes les cérémonies humbles ou humiliantes de ses prédécesseurs. Il signale encore son couronnement par des édits sanglants contre les hérétiques. Ce n’est pas qu’on en connût alors en Allemagne, où régnait l’ignorance avec le courage et le trouble: mais l’inquisition venait d’être établie à l’occasion des Albigeois; et l’empereur, pour plaire au pape, fit ces édits cruels par lesquels les enfants des hérétiques sont exclus de la succession de leurs pères. 

Ces lois, confirmées par le pape, étaient visiblement dictées pour justifier le ravissement des biens ôtés par Église et par les armes à la maison de Toulouse dans la guerre des Albigeois. Les comtes de Toulouse avaient beaucoup de fiefs de l’empire. Frédéric II voulait donc absolument complaire au pape. De telles lois n’étaient ni de son âge ni de son caractère. Auraient-elles été de son chancelier Pierre des Vignes, tant accusé d’avoir fait le prétendu livre des Trois Imposteurs, ou du moins d’avoir eu des sentiments que le titre du livre suppose? 

1221-1224. Dans ces années Frédéric II fait des choses plus dignes de mémoire. Il embellit Naples, il l’agrandit, il la fait la métropole du royaume, et elle devient bientôt la ville la plus peuplée de l’Italie. Il y avait encore beaucoup de Sarrasins en Sicile, et souvent ils prenaient les armes; il les transporte à Lucera dans la Pouille. C’est ce qui donna à cette ville le nom de Lucera ou Nocera de’ pagani: car on désignait du nom de païens les Sarrasins et les Turcs soit excès d’ignorance, soit excès de haine; et ces peuples, en voyant nos croix et nos images, nous appelaient idolâtres. 

L’académie ou l’université de Naples est établie et florissante. On y enseigne les lois, et peu à peu les lois lombardes cédèrent au droit romain. 

Il paraît que le dessein de Frédéric II était de rester dans l’Italie. On s’attache au pays où l’on est né, et qu’on embellit et ce pays était le plus beau de l’Europe. Il passe quinze ans sans aller en Allemagne. Pourquoi eût il tant flatté les papes, tant ménagé les villes d’Italie, s’il n’avait conçu l’idée d’établir enfin à Rome le siège de l’empire? N’était-ce pas le seul moyen de sortir de cette situation équivoque où étaient les empereurs; situation devenue encore plus embarrassante depuis que l’empereur était à la fois roi de Naples et vassal du saint-siège et depuis qu’il avait promis de séparer Naples et Sicile de l’empire? Tout ce chaos eût été enfin débrouillé, si l’empereur eût été le maître de l’Italie mais la destinée en ordonna autrement. 

Il paraît aussi que le grand dessein du pape était de se débarrasser de Frédéric, et de l’envoyer dans la terre sainte. Pour y réussir, il lui avait fait épouser, après la mort de Constance d’Aragon, une des héritières prétendues du royaume de Jérusalem, perdu depuis longtemps. Jean de Brienne, qui prenait ce vain titre de roi de Jérusalem, fondé sur la prétention de sa mère, donna sa fille Jolanda ou Violanta à Frédéric, avec Jérusalem pour dot, c’est-à-dire avec presque rien et Frédéric l’épousa, parce que le pape le voulait et qu’elle était belle. Les rois de Sicile ont toujours pris le titre de rois de Jérusalem depuis ce temps-là. Frédéric ne s’empressait pas d’aller conquérir la dot de sa femme, qui ne consistait que dans des prétentions sur un peu de terrain maritime resté encore aux chrétiens dans la Syrie. 

1225. Pendant les années précédentes et dans les suivantes, le jeune Henri, fils de l’empereur, est toujours en Allemagne. Une grande révolution arrive en Danemark et dans toutes les provinces qui bordent la mer Baltique. Le roi danois Valdemar s’était emparé de ces provinces, où habitaient les Slaves occidentaux, les Vandales; de Hambourg à Dantzick, et de Dantzick à Revel, tout reconnaissait Valdemar. 

Un comte de Schwérin, dans le Mecklembourg, devenu vassal de ce roi, forme le dessein d’enlever Valdemar et le prince héréditaire son fils. Il l’exécute dans une partie de chasse, le 23 mai 1223. 

Le roi de Danemark, prisonnier, implore Honorius III. Ce pape ordonne au comte de Schwérin, et aux autres seigneurs allemands, qui étaient de l’entreprise, de remettre en liberté le roi et son fils. Les papes prétendaient avoir donné la couronne de Danemark, comme celle de Hongrie, de Pologne, de Bohême. Les empereurs prétendaient aussi les avoir données. Les papes et les césars, qui n’étaient pas maîtres dans Rome, se disputaient toujours le droit de faire des rois au bout de l’Europe. On n’eut aucun égard aux ordres d’Honorius. Les chevaliers de l’ordre teutonique se joignent à l’évêque de Riga en Livonie, et se rendent maîtres d’une partie des côtes de la mer Baltique. 

Lubeck, Hambourg, reprennent leur liberté et leurs droits. Valdemar et son fils, dépouillés de presque tout ce qu’ils avaient dans ces pays, ne sont mis en liberté qu’en payant une grosse rançon. 

On voit ici une nouvelle puissance s’établir insensiblement: c’est cet ordre teutonique; il a déjà un grand maître; il a des fiefs en Allemagne, et il conquiert des terres vers la mer Baltique. 

1226. Ce grand maître de l’ordre teutonique sollicite en Allemagne de nouveaux secours pour la Palestine. Le pape Honorius presse en Italie l’empereur d’en sortir au plus vite, et d’aller accomplir son voeu en Syrie. Il faut observer qu’alors il y avait une trêve de neuf ans entre le sultan d’Égypte et les croisés. Frédéric II n’avait donc point de voeu à remplir. Il promet d’entretenir des chevaliers en Palestine, et n’est point excommunié. Il devait s’établir en Lombardie, et ensuite à Rome, plutôt qu’à Jérusalem. Les villes lombardes avaient eu le temps de s’associer; on leur donnait le titre de villes confédérées. Milan et Bologne étaient à la tête; on ne les regardait plus comme sujettes, mais comme vassales de l’empire. Frédéric II voulait au moins les attacher à lui; et cela était difficile. Il indique une diète à Crémone, et y appelle tous les seigneurs italiens et allemands. 

Le pape, qui craint que l’empereur ne prenne trop d’autorité dans cette diète, lui suscite des affaires à Naples. Il nomme à cinq évêchés vacants dans ce royaume sans consulter Frédéric; il empêche plusieurs villes, plusieurs seigneurs de venir à l’assemblée de Crémone; il soutient les droits des villes associées, et se rend le défenseur de la liberté italique. 

1227. Beau triomphe du pape Honorius III. L’empereur, ayant mis Milan au ban de l’empire, ayant transféré à Naples l’université de Bologne, prend le pape pour juge. Toutes les villes se soumettent à sa décision. Le pape, arbitre entre l’empereur et l’Italie, donne son arrêt: « Nous ordonnons, dit-il, que l’empereur oublie son ressentiment contre toutes les villes; et nous ordonnons que les villes fournissent et entretiennent quatre cents chevaliers pour le secours de la terre sainte pendant deux ans. » C’était parler dignement à la fois en souverain et en pontife. 

Ayant ainsi jugé l’Italie et l’empereur, il juge Valdemar, roi de Danemark, qui avait fait serment de payer aux seigneurs allemands le reste de sa rançon, et de ne jamais reprendre ce qu’il avait cédé. Le pape le relève d’un serment fait en prison, et par force; Valdemar rentre dans le Holstein, mais il est battu. Le seigneur de Lunebourg et de Brunswick, son neveu, qui combat pour lui, est fait prisonnier. Il n’est élargi qu’en cédant quelques terres. Toutes ces expéditions sont toujours des guerres civiles. L’Allemagne alors est quelque temps tranquille. 

1228. Honorius III étant mort, et Grégoire IX, frère d’Innocent III, lui ayant succédé, la politique du pontificat fut la même; mais l’humeur du nouveau pontife fut plus altière: il presse la croisade et le départ tant promis de Frédéric II; il fallait envoyer ce prince à Jérusalem pour l’empêcher d’aller à Rome. L’esprit du temps faisait regarder le voeu de ce prince comme un devoir inviolable. Sur le premier délai de l’empereur, le pape l’excommunie. Frédéric dissimule encore son ressentiment; il s’excuse, il prépare sa flotte, il exige de chaque fief de Naples et de Sicile huit onces d’or pour son voyage. Les ecclésiastiques même lui fournissent de l’argent, malgré la défense du pape. Enfin, il s’embarque à Brindisi, mais sans avoir fait lever son excommunication. 

1229. Que fait Grégoire IX pendant que l’empereur va vers la terre sainte? il profite de la négligence de ce prince à se faire absoudre, ou plutôt da mépris qu’il a fait de l’excommunication, et il se ligue avec les Milanais et les autres villes confédérées pour lui ravir le royaume de Naples, dont on craignait tant l’incorporation avec l’empire. 

Renaud, duc de Spolette et vicaire du royaume, prend au pape la marche d’Ancône. Alors le pape fait prêcher une croisade en Italie contre ce même Frédéric II qu’il avait envoyé à la croisade de la terre sainte. 

Il envoie un ordre au patriarche titulaire de Jérusalem, qui résidait à Ptolémaïs, de ne point reconnaître l’empereur. 

Frédéric, dissimulant encore, conclut avec le soudan d’Égypte Melecsala, que nous appelons Mélédin, maître de la Syrie, un traité par lequel il paraît que l’objet de la croisade est rempli. Le sultan lui cède Jérusalem, avec quelques petites villes maritimes dont les chrétiens étaient encore en possession; mais c’est à condition qu’il ne résidera pas à Jérusalem; que les mosquées bâties dans les saints lieux subsisteront; qu’il y aura toujours un émir dans la ville. Frédéric passa pour s’être entendu avec le soudan afin de tromper le pape. Il va à Jérusalem avec une très petite escorte: il s’y couronne lui-même; aucun prélat ne voulut couronner un excommunié. Il retourne bientôt au royaume de Naples qui exigeait sa présence. 

1230. Il trouve, dans le territoire de Capoue, son beau-père Jean de Brienne à la tête de la croisade papale. 

Les croisés du pape, qu’on appelait Guelfes, portaient le signe des deux clefs sur l’épaule. Les croisés de l’empereur, qu’on appelait Gibelins, portaient la croix. Les clefs s’enfuirent devant la croix. 

Tout était en combustion en Italie. On avait besoin de la paix; ou la fait le 23 juillet à San Germano. L’empereur n’y gagne que l’absolution. Il consent que, désormais, les bénéfices se donnent par élection en Sicile; qu’aucun clerc, dans ces deux royaumes, ne puisse être traduit devant un juge laïque; que tous les biens ecclésiastiques soient exempts d’impôts, et enfin il donne de l’argent au pape. 

1231. Il paraît jusqu’ici que ce Frédéric II, qu’on a peint comme le plus dangereux des hommes, était le plus patient; mais on prétend que son fils était déjà prêt à se révolter en Allemagne et c’est ce qui rendait le père si facile en Italie. 

1232-1233-1234. Il est clair que l’empereur ne restait si longtemps en Italie que dans le dessein d’y fonder un véritable empire romain. Maître de Naples et de Sicile, s’il eût pris sur la Lombardie l’autorité des Othons, il était le maître de Rome. C’est là son véritable crime aux yeux des papes; et ces papes, qui le poursuivirent d’une manière violente, étaient toujours regardés d’une partie de l’Italie comme les soutiens de la nation. Le parti des Guelfes était celui de la liberté. Il eût fallu, dans ces circonstances, à Frédéric, des trésors et une grande armée bien disciplinée, et toujours sur pied. C’est ce qu’il n’eut jamais. Othon IV, bien moins puissant que lui, avait eu contre le roi de France une armée de près de cent trente mille hommes mais il ne la soudoya pas, et c’était un effort passager de vassaux et d’alliés réunis pour un moment. 

Frédéric pouvait faire marcher ses vassaux d’Allemagne en Italie. On prétend que le pape Grégoire IX prévint ce coup en soulevant le roi des Romains Henri contre son père, ainsi que Grégoire VII, Urbain II, et Pascal II, avaient armé les enfants de Henri IV. 

Le roi des Romains met d’abord dans son parti plusieurs villes le long de Rhin et du Danube. Le duc d’Autriche se déclare en sa faveur. Milan, Bologne, et d’autres villes d’Italie entrent dans ce parti contre l’empereur. 

1235. Frédéric II retourne enfin en Allemagne après quinze ans d’absence. Le marquis de Bade défait les révoltés. Le jeune Henri vient se jeter aux genoux de son père à la grande diète de Mayence. C’est dans ces diètes célèbres, dans ces parlements de princes, présidés par les empereurs en personne, que se traitent toujours les plus importantes affaires de l’Europe avec la plus grande solennité. L’empereur, dans cette mémorable diète de Mayence, dépose son fils Henri, roi des Romains; et craignant le sort du faible Louis, nommé le Débonnaire, et du courageux et trop facile Henri IV, il condamne son fils rebelle à une prison perpétuelle. Il assure dans cette diète le duché de Brunswick à la maison guelfe, qui le possède encore. Il reçoit solennellement le droit canon, publié par Grégoire IX; et il fait publier, pour la première fois, des décrets de l’empire en langue allemande, quoiqu’il n’aimât pas cette langue, et qu’il cultivât la romance, à laquelle succéda l’Italienne. 

1236. Il charge le roi de Bohême, le duc de Bavière, et quelques évêques ennemis du duc d’Autriche, de faire la guerre à ce duc, comme vassaux de l’empire qui en soutiennent les droits contre des rebelles. 

Il repassé en Lombardie, mais avec peu de troupes, et par conséquent n’y peut faire aucune expédition utile. Quelques villes, comme Vicence et Vérone, mises au pillage, le rendent plus odieux aux Guelfes sans le rendre plus puissant. 

1237. Il vient dans l’Autriche défendue par les Hongrois. Il la subjugue, et fonde une université à Vienne. Cependant les papes ont toujours prétendu qu’il n’appartenait qu’à eux d’ériger des universités; sur quoi on leur a appliqué cet ancien mot d’une farce italienne: « Parce que tu sais lire et écrire, tu te crois plus savant que moi. » 

Il confirme les privilèges de quelques villes impériales, comme de Ratisbonne et de Strasbourg; fait reconnaître son fils, Conrad, roi des Romains, à la place de Henri; et enfin, après ses succès en Allemagne, il se croit assez fort pour remplir son grand projet de subjuguer l’Italie. Il y revole, prend Mantoue, défait l’armée des confédérés. 

Le pape, qui le voyait alors marcher à grands pas à l’exécution de son grand dessein, fait une diversion par les affaires ecclésiastiques; et, sous prétexte que l’empereur faisait juger par des cours laïques les crimes des clercs, il excite toute l’Église contre lui; l’Église excite les peuples. 

1238-1239. Frédéric II avait un bâtard nommé Entius, qu’il avait fait roi de Sardaigne; autre prétexte pour le pontife, qui prétendait que la Sardaigne relevait du saint-siège. 

Ce pape était toujours Grégoire IX. Les différents noms des papes ne changent jamais rien aux affaires; c’est toujours la même querelle et le même esprit. Grégoire IX excommunie solennellement l’empereur deux fois pendant la semaine de la Passion. Ils écrivent violemment l’un contre l’autre. Le pape accuse l’empereur de soutenir que le monde a été trompé par trois imposteurs, Moïse, Jésus-Christ, et Mahomet. Frédéric appelle Grégoire antechrist, Balaam, et prince des ténèbres. Peut-être le peuple accusa faussement l’empereur, qui de son côté calomnia le pape. C’est de cette querelle que naquit ce préjugé qui dure encore, que Frédéric composa ou fit composer en latin le livre des Trois Imposteurs: on n’avait pas alors assez de science et de critique pour faire un tel ouvrage. Nous avons, depuis peu, quelques mauvaises brochures sur le même sujet: mais personne n’a été assez sot pour les imputer à Frédéric II, ni à son chancelier des Vignes. 

La patience de l’empereur était enfin poussée à bout, et il se croyait puissant. Les dominicains et les franciscains, milices spirituelles du pape, nouvellement établies, sont chassés de Naples et de Sicile. Les bénédictins du Mont-Cassin sont chassés aussi, et on n’en laisse que huit pour faire l’office. On défend, sous peine de mort, dans les deux royaumes, de recevoir des lettres du pape. 

Tout cela anime davantage les factions des Guelfes et des Gibelins. Venise et Gênes s’unissent aux villes de Lombardie. L’empereur marche contre elles. Il est défait par les Milanais. C’est la troisième victoire signalée dans laquelle les Milanais soutiennent leur liberté contre les empereurs. 

1240. Il n’y a plus alors à négocier, comme l’empereur avait toujours fait. Il augmente ses troupes, et marche à Rome, où il y avait un grand parti de Gibelins. 

Grégoire IX fait exposer les têtes de saint Pierre et de saint Paul. Où les avait-on prises? Il harangue le peuple en leur nom, échauffe tous les esprits, et profite de ce moment d’enthousiasme pour faire une croisade contre Frédéric. 

Ce prince, ne pouvant entrer dans Rome, va ravager le Bénéventin. Tel était le pouvoir des papes dans l’Europe, et le seul nom de croisade était devenu si sacré, que le pape obtient le vingtième des revenus ecclésiastiques en France, et le cinquième en Angleterre, pour sa croisade contre l’empereur. 

Il offre, par ses légats, la couronne impériale à Robert d’Artois, frère de saint Louis. Il est dit dans sa lettre au roi et au baronnage de France: « Nous avons condamné Frédéric, soi-disant empereur et lui avons ôté l’empire. Nous avons élu en sa place le prince Robert, frère du roi: nous le soutiendrons de toutes nos forces, et par toutes sortes de moyens. » 

Cette offre indiscrète fut refusée. Quelques historiens disent, en citant mal Matthieu Pâris, que les barons de France répondirent qu’il suffisait à Robert d’Artois d’être frère d’un roi qui était au-dessus de l’empereur. Ils prétendent même que les ambassadeurs de saint Louis auprès de Frédéric lui dirent la même chose dans les mêmes termes. Il n’est nullement vraisemblable qu’on ait répondu une grossièreté si indécente, si peu fondée, et si inutile. 

La réponse des barons de France, que Matthieu Pâris rapporte, n’a pas plus de vraisemblance. Les premiers de ces barons étaient tous les évêques du royaume; or il est bien difficile que tous les barons et tous les évêques du temps de saint Louis aient répondu au pape: Tantum religionis in papa non invenimus. Imo qui eum debuit promovisse, et Deo militantem protexisse, eum conatus est absentem confundere et nequiter supplantare. « Nous ne trouvons pas tant de religion dans le pape que dans Frédéric II; dans ce pape qui devait secourir un empereur combattant pour Dieu, et qui profite de son absence pour l’opprimer et le supplanter méchamment. » 

Pour peu qu’un lecteur ait de bon sens, il verra bien qu’une nation en corps ne peut faire une réponse insultante au pape qui offre l’empire à cette nation. Comment les évêques auraient-ils écrit au pape que l’incrédule Frédéric II avait plus de religion que lui? Que ce trait apprenne à se défier des historiens qui érigent leurs propres idées en monuments publics. 

1241. Dans ce temps, les peuples de la grande Tartarie menaçaient le reste du monde. Ce vaste réservoir d’hommes grossiers et belliqueux avait vomi ses inondations sur presque tout notre hémisphère dès le ve siècle de l’ère chrétienne. Une partie de ces conquérants venait d’enlever la Palestine au soudan d’Égypte, et au peu de chrétiens qui restaient encore dans cette contrée. Des hordes plus considérables de Tartares sous Batou-khan, petit-fils de Gengis-khan, avaient été jusqu’en Pologne et jusqu’en Hongrie. 

Les Hongrois, mêlés avec les Huns, anciens compatriotes de ces Tartares, venaient d’être vaincus par ces nouveaux brigands. Ce torrent s’était répandu en Dalmatie, et portait ainsi ses ravages de Pékin aux frontières de l’Allemagne. Était-ce là le temps pour un pape d’excommunier l’empereur, et d’assembler un concile pour le déposer? 

Grégoire IX indique ce concile. On ne conçoit pas comment il peut proposer à l’empereur de faire une cession entière de l’empire et de tous ses États au saint-siège pour tout concilier. Le pape fait pourtant cette proposition. Quel était l’esprit du siècle où l’on pouvait proposer de pareilles choses! 

1242. L’orient de l’Allemagne est délivré des Tartares, qui s’en retournent comme des bêtes féroces après avoir saisi quelque proie. 

Grégoire IX et son successeur Célestin IV étant morts presque dans la même année(16), et le saint-siège ayant vaqué longtemps, il est surprenant que l’empereur presse les Romains de faire un pape, et même à main armée. Il paraît qu’il était de son intérêt que la chaire de ses ennemis ne fût pas remplie; mais le fond de la politique de ces temps-là est bien peu connu. Ce qui est certain, c’est qu’il fallait que Frédéric II fût un prince sage, puisque, dans ces temps de troubles, l’Allemagne et son royaume de Naples et Sicile étaient tranquilles. 

1243. Les cardinaux, assemblés à Anagni, élisent le cardinal Fiesque, Génois, de la maison des comtes de Lavagna, attaché à l’empereur. Ce prince dit: « Fiesque était mon ami; le pape sera mon ennemi. » 

1244. Fiesque, connu sous le nom d’Innocent IV, ne va pas jusqu’à demander que Frédéric II lui cède l’empire; mais il veut la restitution de toutes les villes de l’État ecclésiastique et de la comtesse Mathilde, et demande à l’empereur l’hommage de Naples et de Sicile. 

1245. Innocent IV, sur le refus de l’empereur, assemble à Lyon le concile indiqué par Grégoire IX; c’est le treizième des conciles généraux. 

On peut demander pourquoi ce concile se tint dans une ville impériale: cette ville était protégée par la France; l’archevêque était prince; et l’empereur n’avait plus dans ces provinces que le vain titre de seigneur suzerain. 

Il n’y eut à ce concile général que cent quarante-quatre évêques; mais il était décoré de la présence de plusieurs princes et surtout de l’empereur de Constantinople, Baudouin de Courtenay, placé à la droite du pape. Ce monarque était venu demander des secours qu’il n’obtint point. 

Frédéric ne négligea pas d’envoyer à ce concile, où il devait être accusé, des ambassadeurs pour le défendre. Innocent IV prononça contre lui deux longues harangues dans les deux premières sessions. Un moine de l’ordre de Cîteaux, évêque de Carinola, près du Garillan, chassé du royaume de Naples par Frédéric, l’accusa dans les formes. 

Il n’y a aujourd’hui aucun tribunal réglé auquel les accusations intentées par ce moine fussent admises. L’empereur, dit-il, ne croit ni à Dieu ni aux saints; mais qui l’avait dit à ce moine? L’empereur a plusieurs épouses à la fois; mais quelles étaient ces épouses? Il a des correspondances avec le soudan de Babylone; mais pourquoi le roi titulaire de Jérusalem ne pouvait-il traiter avec son voisin? Il pense, comme Averroès, que Jésus-Christ et Mahomet étaient des imposteurs; mais où Averroès a-t-il écrit cela? et comment prouver que l’empereur pense comme Averroès? Il est hérétique; mais quelle est son hérésie? et comment peut-il être hérétique sans être chrétien? 

Thadée Sessa, ambassadeur de Frédéric, répond au moine évêque qu’il en a menti; que son maître est un fort bon chrétien, et qu’il ne tolère point la simonie. Il accusait assez par ces mots la cour de Rome. 

L’ambassadeur d’Angleterre alla plus loin que celui de l’empereur. « Vous tirez, dit-il, par vos Italiens, plus de soixante mille marcs par an du royaume d’Angleterre; vous taxez toutes nos églises; vous excommuniez quiconque se plaint; nous ne souffrirons pas plus longtemps de telles vexations. » 

Tout cela ne fit que hâter la sentence du pape. « Je déclare, dit Innocent IV, Frédéric convaincu de sacrilège et d’hérésie, excommunié, et déchu de l’empire. J’ordonne aux électeurs d’élire un autre empereur, et je me réserve la disposition du royaume de Sicile. » 

Après avoir prononcé cet arrêt, il entonne un Te Deum, comme on fait aujourd’hui après une victoire. 

L’empereur était à Turin, qui appartenait alors au marquis de Suze. Il se fait donner la couronne impériale (les empereurs la portaient toujours avec eux), et, la mettant sur sa tête: « Le pape, dit-il, ne me l’a pas encore ravie; et avant qu’on me l’ôte, il y aura bien du sang répandu. » Il envoie à tous les princes chrétiens une lettre circulaire. « Je ne suis pas le premier, dit-il, que le clergé ait aussi indignement traité; et je ne serai pas le dernier. Vous en êtes la cause, en obéissant à ces hypocrites dont vous connaissez l’ambition effrénée. Combien ne découvririez vous pas d’infamies à Rome qui fout frémir la nature! etc. » 

1246. Le pape écrit au duc d’Autriche, chassé de ses États, aux ducs de Saxe, de Bavière et de Brabant, aux archevêques de Cologne, de Trèves et de Mayence, aux évêques de Strasbourg et de Spire, et leur ordonne d’élire pour empereur Henri, landgrave de Thuringe. 

Les ducs refusent de se trouver à la diète indiquée à Wurtzbourg, et les évêques couronnent leur Thuringien, qu’on appelle le roi des prêtres.

Il y a ici deux choses importantes à remarquer: la première, qu’il est évident que les électeurs n’étaient pas au nombre de sept; la seconde, que Conrad, fils de l’empereur, roi des Romains, était compris dans l’excommunication de son père, et déchu de tous ses droits comme un hérétique, selon la loi des papes et selon celle de son propre père, qu’il avait publiée quand il voulait plaire aux papes. 

Conrad soutient la cause de son père et la sienne. Il donne bataille au roi des prêtres près de Francfort: mais il a du désavantage. 

Le landgrave de Thuringe, ou l’antiempereur, meurt en assiégeant Ulm: mais le schisme impérial ne finit pas. 

C’est apparemment cette année que Frédéric II, n’ayant que trop d’ennemis, se réconcilia avec le duc d’Autriche, et que, pour se l’attacher, il lui donna à lui et à ses descendants le titre de roi, par un diplôme conservé à Vienne: ce diplôme est sans date. Il est bien étrange que les ducs d’Autriche n’en aient fait aucun usage. Il est vraisemblable que les princes de l’empire s’opposèrent à ce nouveau titre, donné par un empereur excommunié, que la moitié de l’Allemagne commençait à ne plus reconnaître. 

1247. Innocent IV offre l’empire à plusieurs princes. Tous refusent une dignité si orageuse. Un Guillaume, comte de Hollande, l’accepte. C’était un jeune seigneur de vingt ans. La plus grande partie de l’Allemagne ne le reconnaît pas; c’est le légat du pape qui le nomme empereur dans Cologne, et qui le fait chevalier. 

1248. Deux partis se forment en Allemagne, aussi violents que les Guelfes et les Gibelins en Italie: l’un tient pour Frédéric et son fils Conrad, l’autre pour le nouveau roi Guillaume; c’était ce que les papes voulaient. Guillaume est couronné à Aix-la-Chapelle par l’archevêque de Cologne. Les fêtes de ce couronnement sont de tous côtés du sang répandu et des villes en cendres. 

1249. L’empereur n’est plus en Italie que le chef d’un parti dans une guerre civile. Son fils Enzio, que nous nommons Entius, est battu par les Polonais, tombe captif entre leurs mains; et son père ne peut pas même obtenir sa délivrance à prix d’argent. 

Une autre aventure funeste trouble les derniers jours de Frédéric II, si pourtant cette aventure est telle qu’on la raconte. Son fameux chancelier Pierre des Vignes, ou plutôt de la Vigna, son conseil, son oracle, son ami, depuis plus de trente années, le restaurateur des lois en Italie, veut, dit-on, l’empoisonner, et par les mains de son médecin. Les historiens varient sur l’année de cet événement, et cette variété peut causer quelque soupçon. Est-il croyable que le premier des magistrats de l’Europe, vieillard vénérable, ait tramé un aussi abominable complot? et pourquoi? pour plaire au pape son ennemi ou pouvait-il espérer une plus grande fortune? quel meilleur poste le médecin pouvait-il avoir que celui de médecin de l’empereur? 

Il est certain que Pierre des Vignes eut les yeux crevés; ce n’est pas là le supplice de l’empoisonneur de son maître. Plusieurs auteurs italiens prétendent qu’une intrigue de cour fut la cause de sa disgrâce, et porta Frédéric II à cette cruauté; ce qui est bien plus vraisemblable. 

1250. Cependant Frédéric fait encore un effort dans la Lombardie; il fait même passer les Alpes à quelques troupes, et donne l’alarme au pape, qui était toujours dans Lyon sous la protection de saint Louis; car ce roi de France, en blâmant les excès du pape, respectait sa personne et le concile. 

Cette expédition est la dernière de Frédéric. 

Il meurt le 17 décembre. Quelques-uns croient qu’il eut des remords du traitement qu’il avait fait à Pierre des Vignes; mais, par son testament, il paraît qu’il ne se repent de rien. Sa vie et sa mort sont une époque importante dans l’histoire. Ce fut de tous les empereurs celui qui chercha le plus à établir l’empire en Italie, et qui y réussit le moins, ayant tout ce qu’il fallait pour y réussir. 

Les papes, qui ne voulaient point de maîtres, et les villes de Lombardie, qui défendirent si souvent la liberté contre un maître, empêchèrent qu’il n’y eût en effet un empereur romain. 

La Sicile, et surtout Naples, furent ses royaumes favoris. Il augmenta et embellit Naples et Capoue, bâtit Alitea, Monte-Leone, Flagelle, Dondona, Aquila, et plusieurs autres villes, fonda des universités, et cultiva les beaux-arts dans ces climats où ces fruits semblent venir d’eux-mêmes; c’était encore une raison qui lui rendait cette patrie plus chère; il en fut le législateur. Malgré son esprit, son courage, son application et ses travaux, il fut très malheureux; et sa mort produisit de plus grands malheurs encore. 

CONRAD IV

27e EMPEREUR.

On peut compter parmi les empereurs Conrad IV, fils de Frédéric II, à plus juste titre que ceux qu’on place entre les descendants de Charlemagne et les Othons. Il avait été couronné deux fois roi des Romains; il succédait à un père respectable et Guillaume, comte de Hollande, son concurrent, qu’on appelait aussi le roi des prêtres, comme le landgrave de Thuringe, n’avait pour tout droit qu’un ordre du pape, et les suffrages de quelques évêques. 

Conrad essuie d’abord une défaite auprès d’Oppenheim, mais il se soutient. Il force son compétiteur à quitter l’Allemagne. Il va à Lyon trouver le pape Innocent IV, qui le confirme roi des Romains, et qui lui promet de lui donner la couronne impériale à Rome. 

Il était devenu ordinaire de prêcher des croisades contre les princes chrétiens. Le pape en fait prêcher une en Allemagne contre l’empereur Conrad, et une en Italie contre Manfredo ou Mainfroi, bâtard de Frédéric II, fidèle alors à son frère et aux dernières volontés de son père. 

Ce Mainfroi, prince de Tarente, gouvernait Naples et Sicile au nom de Conrad. Le pape faisait révolter contre lui Naples et Capoue. Conrad y marche, et semble abandonner l’Allemagne à son rival Guillaume, pour aller seconder son frère Mainfroi contre les croisés du pape. 

1252. Guillaume de Hollande s’établit pendant ce temps-là en Allemagne. On peut observer ici une aventure qui prouve combien tous les droits ont été longtemps incertains, et les limites confondues. Une comtesse de Flandre et du Hainaut a une guerre avec Jean d’Avesnes, son fils d’un premier lit, pour le droit de succession de ce fils même sur les États de sa mère. On prend saint Louis pour arbitre. Il adjuge le Hainaut à d’Avesnes, et la Flandre au fils du second lit. Jean d’Avesnes dit au roi Louis: « Vous me donnez le Hainaut qui ne dépend pas de vous; il relève de l’évêque de Liège, et il est arrière-fief de l’empire. La Flandre dépend de vous et vous ne me la donnez pas. » 

Il n’était donc pas décidé de qui le Hainaut relevait. La Flandre était encore un autre problème. Tout le pays d’Alost était fief de l’empire; tout ce qui était sur l’Escaut l’était aussi; mais le reste de la Flandre, depuis Gand, relevait des rois de France. Cependant Guillaume, en qualité de roi d’Allemagne, met la comtesse au ban de l’empire, et confisque tout au profit de Jean d’Avesnes, en 1252. Cette affaire s’accommoda enfin mais elle fait voir quels inconvénients la féodalité entraînait. C’était encore bien pis en Italie, et surtout pour les royaumes de Naples et Sicile. 

1253-1254. Ces années, qu’on appelle, ainsi que les suivantes, les années d’interrègne, de confusion et d’anarchie, sont pourtant très dignes d’attention. 

La maison de Maurienne et de Savoie, qui prend le parti de Guillaume de Hollande, et qui le reconnaît empereur, en reçoit l’investiture de Turin, de Montcalier, d’Ivrée, et de plusieurs fiefs, qui en font une maison puissante. 

En Allemagne, les villes de Francfort, Mayence, Cologne, Worms, Spire, s’associent pour leur commerce et pour se défendre des Seigneurs de châteaux, qui étaient autant de brigands. Cette union des villes du Rhin est moins une imitation de la confédération des villes de Lombardie que des premières villes anséatiques, Lubeck, Hambourg, Brunswick. 

Bientôt la plupart des villes d’Allemagne et de Flandre entrent dans la Hanse. Le principal objet est d’entretenir des vaisseaux et des barques à frais communs pour la sûreté du commerce. Un billet d’une de ces villes est payé sans difficulté dans les autres. La confiance du négoce s’établit. Des commerçants font, par cette alliance, plus de bien à la société que n’en avaient fait tant d’empereurs et de papes. 

La ville de Lubeck seule est déjà si puissante, que, dans une guerre intestine qui survint au Danemark, elle arme une flatte. 

Tandis que des villes commerçantes procurent ces avantages temporels, les chevaliers de l’ordre teutonique veulent procurer celui du christianisme à ces restes de Vandales qui vivaient dans la Prusse et aux environs. Ottocare II, roi de Bohême, se croise avec eux. Le nom d’Ottocare était devenu celui des rois de Bohême depuis qu’ils avaient pris le parti d’Othon IV. Ils battent les païens; les deux chefs des Prussiens reçoivent le baptême. Ottocare rebâtit Koenigsberg. 

D’autres scènes s’ouvrent en Italie. Le pape entretient toujours la guerre, et veut disposer du royaume de Naples et Sicile; mais il ne peut recouvrer son propre domaine ni celui de la comtesse Mathilde. On voit toujours les papes puissants au dehors par les excommunications qu’ils lancent, par les divisions qu’ils fomentent, très faibles chez eux, et surtout dans Rome. 

Les factions des Gibelins et des Guelfes partageaient et désolaient l’Italie. Elles avaient commencé par les querelles des papes et des empereurs; ces noms avaient été partout un mot de ralliement du temps de Frédéric II. Ceux qui prétendaient acquérir des fiefs et des titres que les empereurs donnent se déclaraient Gibelins. Les Guelfes paraissaient plus partisans de la liberté italique. Le parti guelfe, à Rome, était à la vérité pour le pape quand il s’agissait de se réunir contre l’empereur; mais ce même parti s’opposait au pape, quand le pontife, délivré d’un maître, voulait l’être à son tour. Ces factions se subdivisaient encore en plusieurs parties différentes, et servaient d’aliment aux discordes des villes et des familles. Quelques anciens capitaines de Frédéric II employaient ces noms de faction qui échauffent les esprits pour attirer du monde sous leurs drapeaux, et autorisaient leurs brigandages du prétexte de soutenir les droits de l’empire. Des brigands opposés feignaient de servir le pape qui ne les en chargeait pas, et ravageaient l’Italie en son nom. 

Parmi Ces brigands qui se rendirent illustres, il y eut surtout un partisan de Frédéric II, nommé Ezzelino, qui fut sur le point de s’établir une grande domination et de changer la face des affaires. Il est encore fameux par ses ravages; d’abord il ramassa quelque butin à la tête d’une troupe de voleurs: avec ce butin il leva une petite armée. Si la fortune l’eût toujours secondé, il devenait un conquérant; mais enfin il fut pris dans une embuscade; et Rome, qui le craignait, en fut délivrée. Les factions guelfe et gibeline ne s’éteignirent pas avec lui. Elles subsistèrent longtemps, et furent violentes, même pendant que l’Allemagne, sans empereur véritable dans l’interrègne qui suivit la mort de Conrad, ne pouvait plus servir de prétexte à ces troubles. 

Un pape, dans ces circonstances, avait une place bien difficile à remplir. Obligé, par sa qualité d’évêque, de prêcher la paix au milieu de la guerre, se trouvant à la tête du gouvernement romain sans pouvoir parvenir à l’autorité absolue, ayant à se défendre des Gibelins, à ménager les Guelfes, craignant surtout une maison impériale qui possédait Naples et Sicile; tout était équivoque dans sa situation. Les papes, depuis Grégoire VII, eurent toujours avec les empereurs cette conformité, les titres de maîtres du monde, et la puissance la plus gênée. Et si on y fait attention, on verra que, dès le temps des premiers successeurs de Charlemagne, l’empire et le sacerdoce sont deux problèmes difficiles à résoudre. 

Conrad fait venir un de ses frères(17), à qui Frédéric II avait donné le duché d’Autriche. Ce jeune prince meurt, et on soupçonne Conrad de l’avoir empoisonné car, dans ce temps, il fallait qu’un prince mourût de vieillesse pour qu’on n’imputât pas sa mort au poison. 

Conrad IV meurt bientôt après, et on accuse Mainfroi de l’avoir fait périr par le même crime. 

L’empereur Conrad IV, mort à la fleur de son âge, laissait un enfant, ce malheureux Conradin dont Mainfroi prit la tutelle. Le pape Innocent IV poursuit sur cet enfant la mémoire de ses pères. Ne pouvant s’emparer du royaume de Naples, il l’offre au roi d’Angleterre, il l’offre à un frère de saint Louis. Il meurt, au milieu de ses projets, dans Naples même que son parti avait conquis. On croirait, à voir les dernières entreprises d’Innocent IV, que c’était un guerrier; non, il passait pour un profond théologien. 

1255. Après la mort de Conrad IV, ce dernier empereur, et non le dernier prince de la maison de Souabe, il était vraisemblable que le jeune Guillaume de Hollande, qui commençait à régner sans contradiction en Allemagne, ferait une nouvelle maison impériale. Ce droit féodal, qui a causé tant de disputes et tant de guerres, le fait armer contre les Frisons. On prétendait qu’ils étaient vassaux des comtes de Hollande et arrière-vassaux de l’empire; et les Frisons ne voulaient relever de personne. Il marche contre eux; il y est tué sur la fin de l’année 1255 ou au commencement de l’autre(18); et c’est là l’époque de la grande anarchie d’Allemagne. 

La même anarchie est dans Rome, dans la Lombardie, dans le royaume de Naples et de Sicile. 

Les Guelfes venaient d’être chassés de Naples par Mainfroi. Le nouveau pape, Alexandre IV, mal affermi dans Rome, veut, comme son prédécesseur, ôter Naples et Sicile à la maison excommuniée de Souabe, et dépouiller à la fois le jeune Conradin, à qui ce royaume appartient, et Mainfroi, qui en est le tuteur. 

Qui pourrait croire qu’Alexandre IV fait prêcher en Angleterre une croisade contre Conradin, et qu’en offrant les États de cet enfant au roi d’Angleterre, Henri III, il emprunte, au nom même de ce roi anglais, assez d’argent pour lever lui-même une armée? Quelles démarches d’un pontife pour dépouiller un orphelin! Un légat du pape commande cette armée, qu’on prétend être de près de cinquante mille hommes. L’armée du pape est battue et dissipée. 

Remarquons encore que le pape Alexandre IV, qui croyait pouvoir se rendre maître de deux royaumes aux portes de Rome, n’ose pas rentrer dans cette ville, et se retire dans Viterbe. Rome était toujours comme ces villes impériales qui disputent à leurs archevêques les droits régaliens; comme Cologne, par exemple, dont le gouvernement municipal est indépendant de l’électeur. Rome resta dans cette situation équivoque jusqu’au temps d’Alexandre VI. 

1256-1257-1258. On veut en Allemagne faire un empereur. Les princes allemands pensaient alors comme pensent aujourd’hui les palatins de Pologne; ils ne voulaient point un compatriote pour roi. Une faction choisit Alfonse X, roi de Castille; une autre élit Richard, frère du roi d’Angleterre Henri III. Les deux élus envoient également au pape pour faire confirmer leur élection: le pape n’en confirme aucune. Richard cependant va se faire couronner à Aix-la-Chapelle, le 17 mai 1257, sans être pour cela plus obéi en Allemagne. 

Alfonse de Castille fait des actes de souverain d’Allemagne à Tolède. Frédéric III, duc de Lorraine, y va recevoir à genoux l’investiture de son duché, et la dignité de grand sénéchal de l’empereur sur les bords du Rhin, avec le droit de mettre le premier plat sur la table impériale dans les cours plénières. 

Tous les historiens d’Allemagne, comme les plus modernes, disent que Richard ne reparut plus dans l’empire; mais c’est qu’ils n’avaient pas connaissance de la chronique d’Angleterre de Thomas Wik. Cette chronique nous apprend que Richard repassa trois fois en Allemagne; qu’il y exerça ses droits d’empereur dans plus d’une occasion; qu’en 1263 il donna l’investiture de l’Autriche et de la Styrie à un Ottocare, roi de Bohême, et qu’il se maria an 1269 à la fille d’un baron, nommée Falkenstein, avec laquelle il retourna à Londres. Ce long interrègne, dont on parle tant, n’a donc pas véritablement subsisté; mais on peut appeler ces années un temps d’interrègne, puisque Richard était rarement en Allemagne, On ne voit, dans ces temps-là, en Allemagne, que de petites guerres entre de petits souverains. 

1259. Le jeune Conradin était alors élevé en Bavière avec le duc titulaire d’Autriche son cousin, de l’ancienne branche d’Autriche-Bavière, qui ne subsiste plus. Mainfroi, plus ambitieux que fidèle, et lassé d’être régent, se fait déclarer roi de Sicile et de Naples. 

C’était donner au pape un juste sujet de chercher à le perdre. Alexandre IV, comme pontife, avait le droit d’excommunier un parjure; et, comme seigneur suzerain de Naples, le droit de punir un usurpateur; mais il ne pouvait, ni comme pape, ni comme seigneur, ôter au jeune et innocent Conradin son héritage. 

Mainfroi, qui se croit affermi, insulte aux excommunications et aux entreprises du pape. 

Depuis 1260 jusqu’à 1266. Tandis que l’Allemagne est ou désolée ou languissante dans son anarchie; que l’Italie est partagée en factions; que les guerres civiles troublent l’Angleterre; que saint Louis, racheté de sa captivité en Égypte, médite encore une nouvelle croisade, qui fut plus malheureuse s’il est possible, le saint-siège persiste toujours dans lé dessein d’arracher a Mainfroi Naples et Sicile, et de dépouiller à la fois le tuteur coupable et l’orphelin. 

Quelque pape qui soit sur la chaire de saint Pierre, c’est toujours le même génie, le même mélange de grandeur et de faiblesse, de religion et de crimes. Les Romains ne veulent ni reconnaître l’autorité temporelle des papes, ni avoir d’empereurs. Les papes sont à peine soufferts dans Rome, et ils ôtent ou donnent des royaumes. Rome élisait alors un seul sénateur, comme protecteur de sa liberté. Mainfroi, Pierre d’Aragon son gendre, le duc d’Anjou Charles, frère de saint Louis, briguent tous trois cette dignité, qui était celle de patrice sous un autre nom. 

Urbain IV, nouveau pontife(19), offre à Charles d’Anjou Naples et Sicile, mais il ne veut pas qu’il soit sénateur; ce serait trop de puissance. 

Il propose à saint Louis d’armer le duc d’Anjou pour lui faire conquérir le royaume de Naples. Saint Louis hésite. C’était manifestement ravir à un pupille l’héritage de tant d’aïeux qui avaient conquis cet État sur les musulmans. Le pape calme ses scrupules. Charles d’Anjou accepte la donation du pape, et se fait élire sénateur de Rome malgré lui. 

Urbain IV, trop engagé, fait promettre à Charles d’Anjou qu’il renoncera dans cinq ans au titre dé sénateur; et comme ce prince doit faire serment aux Romains pour toute sa vie, le pape concilie ces deux serments, et l’absout de l’un, pourvu qu’il lui fasse l’autre. 

Il l’oblige aussi de jurer entre les mains de son légat qu’il ne possédera jamais l’empire avec la couronne de Sicile. C’était la loi des papes ses prédécesseurs; et cette loi montre combien on avait craint Frédéric II. 

Le comte d’Anjou promet surtout d’aider le saint-siège à se remettre en possession du patrimoine usurpé par beaucoup de seigneurs, et des terres de la comtesse Mathilde. Il s’engage à payer par an huit mille onces d’or de tribut: consentant d’être excommunié si jamais ce payement est différé de deux mois: il jure d’abolir tous les droits que les conquérants français et les princes de la maison de Souabe avaient eus sur les ecclésiastiques, et par là il renonce à la prérogative singulière de Sicile. 

A ces conditions et à beaucoup d’autres, il s’embarque à Marseille avec trente galères, et va recevoir à Rome, en juin 1265, l’investiture de Naples et de Sicile qu’on lui vend si cher. 

Une bataille dans les plaines de Bénévent, le 26 février 1266, décide de tout. Mainfroi y périt; sa femme, ses enfants, ses trésors, sont livrés au vainqueur. 

Le légat du pape, qui était dans l’armée, prive le corps de Mainfroi de la sépulture des chrétiens; vengeance lâche et maladroite, qui ne sert qu’à irriter les peuples. 

1267-1268. Dès que Charles d’Anjou est sur le trône de Sicile, il est craint du pape et haï de ses sujets. Les conspirations se forment. Les Gibelins, qui partageaient l’Italie, envoient en Bavière solliciter le jeune Conradin de venir prendre l’héritage de ses pères. Clément IV, successeur d’Urbain, lui défend de passer en Italie, comme un souverain donne un ordre à son sujet. 

Conradin part à l’âge de seize ans avec le duc de Bavière son oncle, le comte de Tyrol, dont il vient d’épouser la fille, et surtout avec le jeune duc d’Autriche, son cousin, qui n’était pas plus maître de l’Autriche que Conradin ne l’était de Naples. Les excommunications ne leur manquèrent pas. Clément IV, pour leur mieux résister, nomme Charles d’Anjou vicaire impérial en Toscane car les papes, osant prétendre qu’ils donnaient l’empire, devaient à plus forte raison en donner le vicariat. La Toscane, cette province illustre, devenue libre par son esprit et par son courage, était partagée en Guelfes et en Gibelins; et par là les Guelfes y prennent toute l’autorité. 

Charles d’Anjou, sénateur de Rome et chef de la Toscane, en devenait plus redoutable au pape mais Conradin l’eût été davantage. 

Tous les coeurs étaient à Conradin; et par une destinée singulière, les Romains et les musulmans se déclarèrent en même temps pour lui. D’un côté, l’infant Henri, frère d’Alfonse X roi de Castille, vrai chevalier errant, passe en Italie, et se fait déclarer sénateur de Rome pour y soutenir les droits de Conradin; de l’autre, un roi de Tunis leur prête de l’argent et des galères; et tous les Sarrasins qui étaient restés dans le royaume de Naples prennent les armes en sa faveur. 

Conradin est reçu dans Rome au Capitole comme un empereur. Ses galères abordent en Sicile; et presque toute la nation y reçoit ses troupes avec joie. Il marche de succès en succès jusqu’à Aquila dans l’Abruzze. Les chevaliers français aguerris défont entièrement en bataille rangée l’armée de Conradin, composée à la hâte de plusieurs nations. 

Conradin, le duc d’Autriche, et Henri de Castille, sont faits prisonniers. 

Les historiens Villani, Guadelfiero, Fazelli, assurent que le pape Clément IV demanda le supplice de Conradin à Charles d’Anjou. Ce fut sa dernière volonté. Ce pape mourut bientôt après(20). Charles fait prononcer une sentence de mort par son protonotaire Robert de Bari contre les deux princes. Il envoie prisonnier Henri de Castille en Provence; car la Provence lui appartenait du chef de sa femme. 

Le 26 octobre, Conradin et Frédéric d’Autriche sont exécutés dans le marché de Naples par la main du bourreau. C’est le premier exemple d’un pareil attentat contre des têtes couronnées. Conradin, avant de recevoir le coup, jeta son gant dans l’assemblée, en priant qu’il fût porté à Pierre d’Aragon, son cousin, gendre de Mainfroi qui vengera un jour sa mort. Le gant fut ramassé par le chevalier Truchsés de Waldbourg, qui exécuta en effet sa volonté. Depuis ce temps la maison de Waldbourg porte les armes de Conradin, qui sont celles de Souabe. Le jeune duc d’Autriche est exécuté le premier. Conradin, qui l’aimait tendrement, ramasse sa tête, et reçoit en la baisant le coup de la mort. 

On tranche la tête à plusieurs seigneurs sur le même échafaud. Quelque temps après, Charles d’Anjou fait périr en prison la veuve de Mainfroi avec le fils qui lui reste. Ce qui surprend, c’est qu’on ne voit point que saint Louis, frère de Charles d’Anjou, ait jamais fait à ce barbare le moindre reproche de tant d’horreurs. Au contraire, ce fut en faveur de Chartes qu’il entreprit en partie sa dernière malheureuse croisade contre le roi de Tunis, protecteur de Conradin. 

1269 à 1272. Les petites guerres continuaient toujours entre les seigneurs d’Allemagne. Rodolphe, comte de Habsbourg en Suisse, se rendait déjà fameux dans ces guerres, et surtout dans celle qu’il fit à l’évêque de Bâle en faveur de l’abbé de Saint-Gall. C’est à ces temps que commencent les traités de confraternité héréditaire entre les maisons allemandes. C’est une donation réciproque des terres d’une maison à une autre, au dernier survivant des mâles. 

La première de ces confraternités avait été faite, dans les dernières années de Frédéric II, entre les maisons de Saxe et de Hesse. 

Les villes anséatiques augmentent dans ces années leurs privilèges et leur puissance. Elles établissent des consuls qui jugent toutes les affaires du commerce; car à quel tribunal aurait-on eu alors recours? 

La même nécessité qui fait inventer les consuls aux villes marchandes, fait inventer les austrègues aux autres villes et aux seigneurs, qui ne veulent pas toujours vider leurs différends par le fer. Ces austrègues sont, ou des seigneurs, ou des villes mêmes, que l’on choisit pour arbitres sans frais de justice. 

Ces deux établissements, si heureux et si sages, furent le fruit des malheurs des temps, qui obligeaient d’y avoir recours. 

L’Allemagne restait toujours sans chef, mais voulait enfin en avoir un. 

Richard d’Angleterre était mort(21). Alfonse de Castille n’avait plus de parti. Ottocare III, roi de Bohême, duc d’Autriche et de Styrie, fut proposé, et refusa, dit-on, l’empire. Il avait alors une guerre avec Béla, roi de Hongrie, qui lui disputait la Styrie, la Carinthie, et la Carniole. On pouvait lui contester la Styrie, dépendante de l’Autriche, mais non la Carinthie et la Carniole, qu’il avait achetées. 

La paix se fit. La Styrie et la Carinthie avec la Carniole restèrent à Ottocare. On ne conçoit pas comment, étant si puissant, il refusa l’empire, lui qui depuis refusa l’hommage à l’empereur. Il est bien plus vraisemblable qu’on ne voulut pas de lui, par cela même qu’il était trop puissant. 

RODOLPHE Ier, DE HABSBOURG,

28e EMPEREUR.

1273. Enfin, on s’assemble à Francfort pour élire un empereur, et cela sur les lettres de Grégoire X, qui menace d’en nommer un. C’était une chose nouvelle que ce fût un pape qui voulût un empereur. 

On ne propose dans cette assemblée aucun prince possesseur de grands États. Ils étaient trop jaloux les uns des autres. Le comte de Tyrol, qui était du nombre des électeurs, indique trois sujets: un comte de Goritz, seigneur d’un petit pays dans le Frioul, et absolument inconnu; un Bernard, non moins inconnu encore, qui n’avait pour tout bien que des prétentions sur le duché de Carinthie; et Rodolphe de Habsbourg, capitaine célèbre, et grand maréchal de la cour d’Ottocare, roi de Bohême. 

Les électeurs, partagés entre ces trois concurrents, s’en rapportent à la décision du comte palatin Louis le Sévère, duc de Bavière, le même qui avait élevé et secouru en vain le malheureux Conradin et Frédéric d’Autriche. C’est là le premier exemple d’un pareil arbitrage. Louis de Bavière nomme empereur Rodolphe de Habsbourg. 

Le burgrave ou châtelain de Nuremberg en apporte la nouvelle à Rodolphe, qui, n’étant plus alors au service du roi de Bohême, s’occupait de ses petites guerres vers Bâle et vers Strasbourg. 

Alfonse de Castille et le roi de Bohême protestent en vain contre l’élection. Cette protestation d’Ottocare ne prouve pas assurément qu’il eût refusé la couronne impériale. 

Rodolphe était fils d’Albert, comte de Habsbourg en Suisse. Sa mère était Ulrike de Kibourg, qui avait plusieurs seigneuries en Alsace. Il était marié depuis longtemps avec Anne de Haeneberg(22), dont il avait quatre enfants. Son âge était de cinquante-cinq ans et demi quand il fut élevé à l’empire. Il avait un frère colonel au service des Milanais, et un autre chanoine à Bâle. Ses deux frères moururent avant son élection. 

Il est couronné à Aix-la-Chapelle: on ignore par quel archevêque. Il est rapporté que le sceptre impérial, qu’on prétendait être celui de Charlemagne, ne se trouvant pas, ce défaut de formalité commençait à servir de prétexte à plusieurs seigneurs qui ne voulaient pas lui prêter serment. Il prit un crucifix: « Voilà mon sceptre, » dit-il; et tous lui rendirent hommage. Cette seule action de fermeté le rendit respectable, et le reste de sa conduite le montra digne de l’empire. 

Il marie son fils Albert à la fille du comte de Tyrol, soeur utérine de Conradin. Par ce mariage, Albert semble acquérir des droits sur l’Alsace et sur la Souabe, héritage de la maison du fameux empereur Frédéric II. L’Alsace était alors partagée entre plusieurs petits seigneurs. Il fallut leur faire la guerre. Il obtint, par sa prudence, des troupes de l’empire, et soumit tout par sa valeur. Un préfet est nommé pour gouverner l’Alsace. C’est ici une des plus importantes époques pour l’intérieur de l’Allemagne. Les possesseurs des terres dans la Souabe et dans l’Alsace relevaient de la maison impériale de Souabe; mais après l’extinction de cette maison dans la personne de l’infortuné Conradin, ils ne voulurent plus relever que de l’empire. Voilà la véritable origine de la noblesse immédiate; et voilà pourquoi l’on trouve plus de cette noblesse en Souabe que dans les autres provinces. L’empereur Rodolphe vint à bout de soumettre les gentilshommes d’Alsace, et créa un préfet dans cette province; mais après lui les barons d’Alsace redevinrent, pour la plupart, barons libres et immédiats, souverains dans leurs petites terres, comme les plus grands seigneurs allemands dans les leurs. C’était dans presque toute l’Europe l’objet de quiconque possédait un château. 

1274. Trois ambassadeurs de Rodolphe font serment de sa part au pape Grégoire X dans le consistoire. Le pape écrit à Rodolphe: « De l’avis des cardinaux, nous vous nommons roi des Romains. » 

Alfonse X, roi de Castille, renonce alors à l’empire. 

1275. Rodolphe va trouver le pape à Lausanne. Il lui promet de lui faire rendre la marche d’Ancône et les terres de Mathilde. Il promettait ce qu’il ne pouvait tenir. Tout cela était entre les mains des villes et des seigneurs qui s’en étaient emparés aux dépens du pape et de l’empire. L’Italie était partagée en vingt principautés ou républiques, comme l’ancienne Grèce, mais plus puissantes. Venise, Gênes et Pise, avaient plus de vaisseaux que l’empereur ne pouvait entretenir d’enseignes. Florence devenait considérable, et déjà elle était le berceau des beaux-arts. 

Rodolphe pense d’abord à l’Allemagne. Le puissant roi de Bohême, Ottocare III, duc d’Autriche, de Carinthie et de Carniole, lui refuse l’hommage: « Je ne dois rien à Rodolphe, dit-il; je lui ai payé ses gages. » Il se ligue avec la Bavière. 

Rodolphe soutient la majesté de son rang. Il fait mettre au ban de l’empire ce puissant Ottocare, et le duc de Bavière Henri, qui est lié avec lui. On donne à l’empereur des troupes, et il va venger les droits de l’empire allemand. 

1276. L’empereur Rodolphe bat l’un après l’autre tous ceux qui prennent le parti d’Ottocare, ou qui veulent profiter de cette division; le comte de Neubourg, le comte de Fribourg, le marquis de Bade, le comte de Wirtemberg, et Henri, duc de Bavière. Il finit tout d’un coup cette guerre avec les Bavarois en mariant une de ses filles au fils de ce prince, et en recevant quarante mille onces d’or au lieu de donner une dot à sa fille. 

De là il marche contre Ottocare; il le force de venir à composition. Le roi de Bohême cède l’Autriche, la Styrie et la Carniole. Il consent de faire un hommage lige à l’empereur dans l’île de Cambert au milieu du Danube, sous un pavillon dont les rideaux devaient être fermés, pour lui épargner une mortification publique. 

Ottocare s’y rend couvert d’or et de pierreries. Rodolphe, par un faste supérieur, le reçoit avec l’habit le plus simple; et au milieu de la cérémonie les rideaux du pavillon tombent, et font voir aux yeux du peuple et des armées qui bordaient le Danube, le superbe Ottocare à genoux, tenant ses mains jointes entre les mains de son vainqueur, qu’il avait si souvent appelé son maître d’hôtel, et dont il devenait le grand échanson. Ce conte est accrédité, et il importe peu qu’il soit vrai. 

1277. La femme d’Ottocare, princesse plus altière que son époux, lui fait tant de reproches de son hommage rendu, et de la cession de ses provinces, que le roi de Bohême recommence la guerre vers l’Autriche. 

L’empereur remporte une victoire complète. Ottocare est tué dans la bataille le 26 août. Le vainqueur use de sa victoire en législateur. Il laisse la Bohême au fils du vaincu, le jeune Venceslas, et la régence au marquis de Brandebourg. 

1278. Rodolphe fait son entrée à Vienne, et s’établit dans l’Autriche. Louis, duc de Bavière, qui avait plus d’un droit à ce duché, veut remuer pour soutenir ce droit; Rodolphe tombe sur lui avec ses troupes victorieuses. Alors rien ne résiste; et on voit ce prince, que les électeurs avaient appelé à l’empire pour y régner sans pouvoir, devenir en effet le conquérant de l’Allemagne. 

1279. Ce maître de l’Allemagne est bien loin de l’être en Italie. Le pape Nicolas III gagne avec lui sans peine ce long procès que tant de pontifes ont soutenu contre tant d’empereurs. Rodolphe, par un diplôme du 15 février 1279, cède au saint-siège les terres de la comtesse Mathilde, renonce au droit de suzeraineté, désavoue son chancelier qui a reçu l’hommage. Les électeurs approuvent la même année cette cession de Rodolphe. Ce prince, en abandonnant des droits pour lesquels on avait si longtemps combattu, ne cédait en effet que le droit de recevoir un hommage de seigneurs qui voulaient à peine le rendre. C’était tout ce qu’il pouvait alors obtenir en Italie, où l’empire n’était plus rien. Il fallait que cette cession fût bien peu de chose, puisque l’empereur n’eut en échange que le titre de sénateur de Rome; et encore ne l’eut-il que pour un an. 

Le pape vint à bout de faire ôter cette vaine dignité de sénateur à Charles d’Anjou, roi de Sicile, parce que ce prince ne voulut pas marier son neveu avec la nièce de ce pontife, en disant que, « quoiqu’il s’appelât Orsini, et qu’il eût les pieds rouges, son sang n’était pas fait pour se mêler au sang de France. » 

Nicolas III ôte encore à Charles d’Anjou le vicariat de l’empire en Toscane. Ce vicariat n’était plus qu’un nom, et ce nom même ne pouvait plus subsister depuis qu’il y avait un empereur. 

La situation de Rodolphe en Italie était, à ce que dit Girolamo Briani semblable à celle d’un négociant qui a fait faillite, et dont d’autres marchands partagent les effets. 

1280. L’empereur Rodolphe se raccommode avec Charles de Sicile par le mariage d’une de ses filles. Il donne cette princesse, nommée Clémence, à Charles Martel, petit-fils de Charles. Les deux mariés étaient presque encore au berceau. 

Charles, au moyen de ce mariage, obtient de l’empereur l’investiture des comtés de Provence et de Forcalquier. 

Après la mort de Nicolas III(23), on élit un Français nommé Brion, qui prend le nom de Martin IV. Ce Français fait rendre d’abord la dignité de sénateur au roi de Sicile, et veut lui faire rendre aussi le vicariat de l’empire en Toscane. Rodolphe paraît ne guère s’en embarrasser; il est assez occupé en Bohême. Ce pays s’était révolté par la conduite violente du margrave de Brandebourg, qui en était régent; et d’ailleurs Rodolphe avait plus besoin d’argent que de titres. 

1281-1282. Ces années sont mémorables par la fameuse conspiration des vêpres siciliennes. Jean de Procida, gentilhomme de Salerne, riche, et qui malgré son état exerçait la profession de médecin et de jurisconsulte, fut l’auteur de cette conspiration, qui semblait si opposée à son genre de vie. C’était un Gibelin passionnément attaché à la mémoire de Frédéric II et à la maison de Souabe. Il avait été plusieurs fois en Aragon auprès de la reine Constance, fille de Mainfroi. Il brûlait de venger le sang que Charles d’Anjou avait fait répandre; mais ne pouvant rien dans le royaume de Naples, que Charles contenait par sa présence et par la terreur, il trama son complot dans la Sicile, gouvernée par des Provençaux plus détestés que leur maître, et moins puissants. 

Le projet de Charles d’Anjou était la conquête de Constantinople. Un des grands fruits des croisades de l’Occident avait été de prendre l’empire des Grecs en 1204; et on l’avait perdu depuis, ainsi que les autres conquêtes sur les musulmans. La fureur d’aller se battre en Palestine avait passé depuis les malheurs de saint Louis; mais la proie de Constantinople paraissait facile à saisir; et Charles d’Anjou espérait détrôner Michel Paléologue, qui possédait alors le reste de l’empire d’Orient. 

Jean de Procida va déguisé à Constantinople avertir Michel Paléologue; il l’excite à prévenir Charles: de là il court en Aragon voir en secret le roi Pierre. Il eut de l’argent de l’un et de l’autre; il gagne aisément des conjurés. Pierre d’Aragon équipe une flotte, et, feignant d’aller contre l’Afrique, il se tient prêt pour descendre en Sicile. Procida n’a pas de peine à disposer les Siciliens. 

Enfin le troisième jour de Pâques 1282, au son de la cloche des vêpres, tous les Provençaux sont massacrés dans l’île, les uns dans les églises, les autres aux portes ou dans les places publiques, les autres dans leurs maisons. On compte qu’il y eut huit mille personnes égorgées. Cent batailles ont fait périr le triple et le quadruple d’hommes, sans qu’on y ait fait attention: mais ici ce secret gardé si longtemps par tout un peuple; des conquérants exterminés par la nation conquise; les femmes, les enfants massacrés; des filles siciliennes enceintes par des Provençaux, tuées par leurs propres-pères; des pénitentes égorgées par leurs confesseurs, rendent cette action à jamais fameuse et exécrable. On dit toujours que ce furent des Français qui furent massacrés à ces vêpres siciliennes, parce que la Provence est aujourd’hui à la France; mais elle était alors province de l’empire, et c’était réellement des impériaux qu’on égorgeait. 

Voilà comme on commença enfin, la vengeance de Conradin et du duc d’Autriche: leur mort avait été le crime d’un seul homme, de Charles d’Anjou; et huit mille innocents l’expièrent! 

Pierre d’Aragon aborde en Sicile avec sa femme Constance; toute la nation se donne à lui, et, de ce jour, la Sicile resta à la maison d’Aragon; mais le royaume de Naples demeure au prince de France. 

L’empereur investit ses deux fils aînés, Albert et Rodolphe, à la fois, de l’Autriche, de la Styrie, de la Carniole, le 27 décembre 1282, dans une diète à Augsbourg, du consentement de tous les seigneurs, et même de celui de Louis de Bavière, qui avait des droits sur l’Autriche. Mais comment donner à la fois l’investiture des mêmes États à ces deux princes? n’en avaient-ils que le titre? le puîné devait-il succéder à l’aîné? ou bien le puîné n’avait-il que le nom, tandis que l’autre avait la terre? ou devaient-ils posséder ces États en commun? c’est ce qui n’est pas expliqué. Ce qui est incontestable, c’est qu’on voit beaucoup de diplômes dans lesquels les deux frères sont nommés conjointement ducs d’Autriche, de Styrie et de Carniole. 

Il y a une seule vieille chronique anonyme qui dit que l’empereur Rodolphe investit son fils Rodolphe de la Souabe; mais il n’y a aucun document, aucune charte, où l’on trouve que ce jeune Rodolphe ait eu la Souabe. Tous les diplômes l’appellent duc d’Autriche, de Styrie, de Carniole, comme son frère. Cependant un historien ayant adopté cette chronique, tous les autres l’ont suivie; et, dans les tables généalogiques, on appelle toujours ce Rodolphe duc de Souabe: s’il l’avait été, comment sa maison aurait-elle perdu ce duché? 

Dans la même diète l’empereur donne la Carinthie et la marche Trévisane au comte de Tyrol son gendre. L’avantage qu’il tira de sa dignité d’empereur fut de pourvoir toute sa maison. 

1283-1284. Rodolphe gouverne l’empire aussi bien que sa maison. Il apaise les querelles de plusieurs seigneurs et de plusieurs villes. 

Les historiens disent que ses travaux l’avaient fort affaibli, et qu’à l’âge de soixante-cinq ans passés les médecins lui conseillèrent de prendre une femme de quinze ans pour fortifier sa santé. Ces historiens ne sont pas physiciens. Il épouse Agnès, fille d’un comte de Bourgogne. 

Dans cette année 1284, le roi d’Aragon, Pierre(24), fait prisonnier le prince de Salerne, fils de Charles d’Anjou, mais sans pouvoir se rendre maître de Naples. Les guerres de Naples ne regardent plus l’empire jusqu’à Charles-Quint. 

1285. Les Cumins, reste de Tartares, dévastent la Hongrie. 

L’empereur investit Jean d’Avesne du comté d’Alost, du pays de Vass, de la Zélande, du Hainaut. Le comté de Flandre n’est point spécifié dans l’investiture: il était devenu incontestable qu’il relevait de la France. 

1286-1287. Pour mettre le comble à la gloire de Rodolphe, il eût fallu s’établir en Italie, comme il l’était en Allemagne; mais le temps était passé. Il ne voulut pas même aller se faire couronner à Rome. Il se contenta de vendre la liberté aux villes d’Italie qui voulurent bien l’acheter. Florence donna quarante mille ducats d’or; Lucques, douze mille; Gênes, Bologne, six mille. Presque toutes les autres ne donnèrent rien du tout, prétendant qu’elles ne devaient point reconnaître un empereur qui n’était pas couronné à Rome. 

Mais en quoi consistait cette liberté ou donnée ou confirmée? était-ce dans une séparation absolue de l’empire? Il n’y a aucun acte de ces temps-là qui énonce de pareilles conventions. Cette liberté consistait dans le droit de nommer des magistrats, de se gouverner suivant leurs lois municipales, de battre monnaie, d’entretenir des troupes. Ce n’était qu’une confirmation, une extension des droits obtenus de Frédéric Barberousse. L’Italie fut alors indépendante et comme détachée de l’empire, parce que l’empereur était éloigné et trop peu puissant. Le temps eût pu assurer à ce pays une liberté pleine et entière. Déjà les villes de Lombardie, celles de la Suisse même, ne prêtaient plus de serment, et rentraient insensiblement dans leurs droits naturels. 

A l’égard des villes d’Allemagne, elles prêtaient toutes serment; mais les unes étaient réputées libres, comme Augsbourg, Aix-la-Chapelle, et Metz; les autres avaient le nom d’impériales, en fournissant des tributs; les autres sujettes, comme celles qui relevaient immédiatement des princes, et médiatement de l’empire; les autres mixtes, qui, en relevant des princes, avaient pourtant quelques droits impériaux. 

Les grandes villes impériales étaient toutes différemment gouvernées. Nuremberg était administrée par des nobles: les citoyens avaient, à Strasbourg, l’autorité. 

1288-1289-1290. Rodolphe fait servir toutes ses filles à ses intérêts. Il marie encore une fille qu’il avait de sa première femme au jeune Venceslas(25), roi de Bohême, devenu majeur, et lui fait jurer qu’il ne prétendra jamais rien aux duchés d’Autriche et de Styrie; mais aussi, en récompense, il lui confirme la charge de grand échanson. 

Les ducs de Bavière prétendaient cette charge de la maison de l’empereur. Il semble que la qualité d’électeur fût inséparable de celle de grand officier de la couronne: non que les seigneurs des principaux fiefs ne prétendissent encore le droit d’élire; mais les grands officiers voulaient ce droit de préférence aux autres. C’est pourquoi les ducs de Bavière disputaient la charge de grand maître à la branche de Bavière palatine, quoique aînée. 

Grande diète à Erfort(26), dans laquelle on confirme le partage déjà fait de la Thuringe. L’orientale reste à la maison de Misnie, qui est aujourd’hui de Saxe; l’occidentale demeure à la maison de Brabant, héritière de la Misnie par les femmes. C’est la maison de Hesse. 

Le roi de Hongrie, Ladislas III, ayant été tué par les Tartares cumains(27), qui ravageaient toujours ce pays, l’empereur, qui prétend que la Hongrie est un fief de l’empire, veut donner ce fief à son fils Albert, auquel il avait déjà donné l’Autriche. 

Le pape Nicolas IV, qui croit que tous les royaumes sont des fiefs de Rome, donne la Hongrie à Charles Martel, petit-fils de Chartes d’Anjou, roi de Naples et de Sicile. Mais comme ce Charles Martel se trouve gendre de l’empereur, et comme les Hongrois ne voulaient point du fils d’un empereur pour roi, de peur d’être asservis, Rodolphe consent que Charles Martel, son gendre, tâche de s’emparer de cette couronne, qu’il ne peut lui ôter. 

Voici encore un grand exemple qui prouve combien le droit féodal était incertain. Le comte de Bourgogne, c’est-à-dire de la Franche-Comté, prétendait relever du royaume de France, et, en cette qualité, il avait prêté serment de fidélité à Philippe le Bel. Cependant. jusque-là, tout ce qui faisait partie de l’ancien royaume de Bourgogne relevait des empereurs. 

Rodolphe lui fait la guerre: elle se termine bientôt par l’hommage que le comte de Bourgogne lui rend. Ainsi ce comte se trouve relever à la fois de l’empire et de la France. 

Rodolphe donne au duc dé Saxe, son gendre, Albert II, le titre de palatin de Saxe. Il faut bien distinguer cette maison de Saxe d’avec celle d’aujourd’hui, qui est, comme nous l’avons dit, celle de Misnie. 

1291. L’empereur Rodolphe meurt à Germersheim le 15 juillet(28), à l’âge de soixante-treize ans, après en avoir régné dix-huit. 

ADOLPHE DE NASSAU,

29e EMPEREUR.

APRÈS UN INTERRÈGNE DE NEUF MOIS.

1292. Les princes allemands craignant de rendre héréditaire cet empire d’Allemagne, toujours nommé l’empire romain, et ne pouvant s’accorder dans leur choix, font un second compromis, dont on avait vu l’exemple à la nomination de Rodolphe. 

L’archevêque de Mayence, auquel on se rapporte, nomme Adolphe de Nassau, par le même principe qu’on avait choisi son prédécesseur. C’était le plus illustre guerrier de ces temps-là, et le plus pauvre. Il paraissait capable de soutenir la gloire de l’empire à la tête des armées allemandes, et trop peu puissant pour l’asservir. Il ne possédait que trois seigneuries dans le comté de Nassau. 

Albert, duc d’Autriche, fâché de ne point succéder à son père, s’unit contre le nouvel empereur avec ce même comte de Bourgogne, qui ne veut plus être vassal de l’Allemagne; et tous deux obtiennent des secours du roi de France, Philippe le Bel. La maison d’Autriche commence par appeler contre l’empereur ces mêmes Français que les princes de l’empire ont depuis si souvent appelés contre elle. Athert d’Autriche, avec le secours de la France, fait d’abord la guerre en Suisse, dont sa maison réclame la souveraineté. Il prend Zurich avec des troupes françaises. 

1293. Albert d’Autriche soulève contre Adolphe Strasbourg et Colmar. L’empereur, à la tête de quelques troupes que les fiefs impériaux lui fournissent, apaise ces troubles. 

Un différend entre le comte de Flandre et les citoyens de Gand est porté au parlement de Paris, et jugé en faveur des citoyens. Il était bien clairement reconnu que, depuis Gand jusqu’à Boulogne, Arras, et Cambrai, la Flandre relevait uniquement du roi de France. 

1294. Adolphe s’unit avec Édouard(29), roi d’Angleterre, contre la France; mais, comme il craint un aussi puissant vassal que le duc d’Autriche, il n’entreprend rien. On a vu depuis renouveler plus d’une fois cette alliance dans des circonstances pareilles. 

1295. Une injustice honteuse de l’empereur est la première origine de ses malheurs et de sa fin funeste: grand exemple pour les souverains! Albert de Misnie, landgrave de Thuringe, l’un des ancêtres de tous les princes de Saxe, qui font une si grande figure en Allemagne, gendre de l’empereur Frédéric II, avait trois enfants de la princesse sa femme. Il l’avait répudiée pour une maîtresse indigne de lui; et c’est pour cela que les Allemands lui avaient donné avec justice le surnom de Dépravé. Ayant un bâtard de cette concubine, il voulait déshériter pour lui ses trois enfants légitimes. Il met ses fiefs en vente malgré les lois; et l’empereur, malgré les lois, les achète avec l’argent que le roi d’Angleterre lui avait donné pour faire la guerre à la France. 

Les trois princes soutiennent hardiment leurs droits contre l’empereur. Il a beau prendre Dresde et plusieurs châteaux, il est chassé de la Misnie; et toute l’Allemagne se déclare contre cet indigne procédé. 

1296. La rupture entre l’empereur et le roi d’Angleterre d’un côté, et la France de l’autre, durait toujours. Le pape Boniface VIII leur ordonne à tous trois une trêve, sous peine d’excommunication. 

1297. L’empereur avait plus besoin d’une trêve avec les seigneurs de l’empire. Sa conduite les révoltait tous. Venceslas, roi de Bohême, Albert, duc d’Autriche, le duc de Saxe, l’archevêque de Mayence, s’assemblent à Prague. Il y avait deux marquis de Brandebourg; non qu’ils possédassent tous deux la même Marche; mais, étant frères, ils prenaient tous deux le même titre. C’est un usage qui commençait à s’établir. On accuse l’empereur dans les formes, et on indique une diète à Égra pour le déposer. 

Albert d’Autriche envoie à Rome solliciter la déposition d’Adolphe. C’est un droit qu’on reconnaît toujours dans les papes quand on croit en profiter. 

Le duc d’Autriche feint d’avoir reçu le consentement du pape, qu’il n’a pourtant pas. L’archevêque de Mayence dépose solennellement l’empereur au nom de tous les princes. Voici comme il s’exprime: « On nous a dit que nos envoyés avaient obtenu l’agrément du pape; d’autres assurent que le pape l’a refusé; mais n’ayant égard qu’à l’autorité qui nous a été confiée, nous déposons Adolphe de la dignité impériale, et nous élisons pour roi des Romains le seigneur Albert, duc d’Autriche. » 

1298. Boniface VIII défend aux électeurs, sous peine d’excommunication, de sacrer le nouveau roi des Romains. Ils lui répondent que ce n’est pas là une affaire de religion. 

Cependant Adolphe, ayant dans son parti quelques évêques et quelques seigneurs, avait encore une armée. Il donne bataille le 2 juillet, auprès de Spire(30), à son rival: tous deux se joignent au fort de la mêlée. Albert d’Autriche lui porte un coup d’épée dans l’oeil. Adolphe meurt en combattant, et laisse l’empire à Albert. 

ALBERT Ier D’AUTRICHE,

30e EMPEREUR.

1298. Albert d’Autriche commence par remettre son droit aux électeurs, afin de le mieux assurer. Il se fait élire une seconde fois à Francfort, puis couronner à Aix-la-Chapelle par l’archevêque de Cologne. 

Le pape Boniface VIII ne veut pas le reconnaître. Ce pape avait alors de violents démêlés avec le roi de France Philippe le Bel. 

1299. L’empereur Albert s’unit incontinent avec Philippe, et marie son fils aîné Rodolphe à Blanche, soeur du roi. Les articles de ce mariage sont remarquables. Il s’engage de donner à son fils l’Autriche, la Styrie, la Carniole, l’Alsace, Fribourg en Brisgaw, et assigne pour douaire à sa belle-fille l’Alsace et Fribourg, s’en remettant pour la dot de Blanche à la volonté du roi de France. 

Albert fait part de ce mariage au pape, qui, pour toute réponse, dit que l’empereur n’est qu’un usurpateur, et qu’il n’y a d’autre César que le souverain pontife des chrétiens. 

1300-1301. Les maisons de France et d’Autriche semblaient alors étroitement unies par ce mariage, par leur haine commune contre Boniface VIII, par la nécessité où elles étaient de se défendre contre leurs vassaux; car, dans le même temps, la Hollande et la Zélande, vassales de l’empire, faisaient la guerre à Albert, et les Flamands, vassaux de la France, la faisaient au roi Philippe le Bel. 

Boniface VIII, plus fier encore que Grégoire VII, et plus impétueux, prend ce temps pour braver à la fois l’empereur et le roi de France. D’un côté, il excite contre Philippe le Bel son frère Charles de Valois; de l’autre, il soulève des princes de l’Allemagne contre Albert. 

Nul pape ne poussa plus loin la manie de donner des royaumes. Il fait venir en Italie ce Charles de Valois, et le nomme vicaire de l’empire en Toscane. Il marie ce prince à la fille de Baudouin II, empereur de Constantinople, dépossédé, et déclare hardiment Charles de Valois empereur des Grecs. Rien n’est plus grand que ces entreprises quand elles sont bien conduites et heureuses: rien de plus petit quand elles sont sans effet. Ce pape, en moins de trois ans, donna les empires d’Orient et d’Occident, et mit en interdit le royaume de France. 

Les circonstances où se trouvait l’Allemagne le mirent sur le point de réussir contre Albert d’Autriche. 

Il écrit aux archevêques de Mayence, de Trèves et de Cologne: « Nous ordonnons qu’Albert comparaisse devant nous dans six mois, pour se justifier, s’il peut, du crime de lèse-majesté, commis contre la personne de son souverain Adolphe. Nous défendons qu’on le reconnaisse pour roi des Romains, etc. » 

Ces trois archevêques, qui n’aimaient pas Albert, conviennent avec le comte palatin du Rhin de procéder contre lui, comme ils avaient procédé contre son prédécesseur; et, ce qui montre bien qu’on a toujours deux poids et deux mesures, c’est qu’ils lui font un crime d’avoir vaincu et tué en combattant ce même Adolphe qu’ils avaient déposé, et contre lequel il avait été armé par eux-mêmes. 

Le comte palatin fait en effet des informations contre l’empereur Albert. On sait que les comtes palatins étaient originairement juges dans le palais, et juges des causes civiles entre le prince et les sujets, comme cela se pratique dans tous les pays sous des noms différents. 

Les palatins se croyaient en droit de juger criminellement l’empereur même. C’est sur cette prétention qu’on verra un palatin, un ban de Croatie, condamner une reine(31).

Albert, ayant pour lui les autres princes de l’empire, répond aux procédures par la guerre. 

1302. Bientôt ses juges lui demandent grâce, et l’électeur palatin paye par une grosse somme d’argent ses procédures. 

La Pologne, après beaucoup de troubles, élit pour son roi Venceslas(32), roi de Bohême. Venceslas met quelque ordre dans un pays où il n’y en avait jamais eu. C’est lui qui institua le sénat. Ce Venceslas donne son fils pour roi aux Hongrois, qui le demandaient eux-mêmes. 

Boniface VIII ne manque pas de prétendre que c’est un attentat contre lui, et qu’il n’appartient qu’à lui seul de donner un roi à la Hongrie. Il nomme à ce royaume Charobert, descendant de Charles d’Anjou. Il semblerait que l’empereur n’eût pas dû accoutumer le pape à donner des royaumes; cependant c’est ce qui le raccommoda avec lui. Il craignait plus la puissance de Venceslas que celle du pape. Il protège donc Charobert, et désole la Bohême avec une armée. Les auteurs disent que cette armée fut empoisonnée par les Bohémiens, qui infectèrent les eaux voisines du camp; cela est assez difficile à croire. 

1303. Ce qui achève de mettre l’empereur dans les intérêts de Boniface VIII, c’est la sanglante querelle de ce pape avec Philippe le Bel. Boniface, très maltraité par ce monarque, et qui méritait de l’être, reconnaît enfin cet Albert, à qui il avait voulu faire le procès, pour roi légitime des Romains, et lui promet la couronne impériale, pourvu qu’il déclare la guerre au roi de France. 

Albert paye la complaisance du pape par une complaisance bien plus grande. Il reconnaît « que l’empire a été transféré des Grecs aux Allemands par le saint-siège; que les électeurs tiennent leur droit du pape, et que les empereurs et les rois reçoivent de lui le droit du glaive. » C’est contre une telle déclaration que le comte Palatin aurait dû faire des procédures. 

Ce n’était pas la peine de flatter ainsi Boniface VIII, qui mourut le 12 octobre, échappé à peine de la prison où le roi de France l’avait retenu aux portes même de Rome. 

Cependant le roi de France confisque la Flandre sur le comte Gui Dampierre, et demeure, après une sanglante bataille, maître de Lille, de Douai, d’Orchies, de Béthune, et d’un très grand pays, sans que l’empereur s’en mette en peine. 

Il ne songe pas davantage à l’Italie, toujours partagée entre les Guelfes et les Gibelins. 

1304-1305. Ladislas, ce fils du respectable Venceslas, roi de Bohême et de la Pologne, est chassé de la Hongrie. Son père en meurt(33), à ce qu’on prétend, de chagrin, si les rois peuvent mourir de cette maladie. 

Le duc de Bavière Othon se fait élire roi de Hongrie, et se fait renvoyer dès la même année. Ladislas, retourné en Bohême, y est assassiné. Ainsi, voilà trois royaumes électifs à donner à la fois, la Hongrie, la Bohême et la Pologne. 

L’empereur Albert fait couronner son fils Rodolphe en Bohême à main armée. Charobert se propose toujours pour la Hongrie; et un seigneur polonais, nommé Vladislas Locticus, est élu, ou plutôt rétabli en Pologne; mais l’empereur n’y a aucune part. 

1306. Voici une injustice qui ne paraît pas d’un prince habile. L’empereur Adolphe de Nassau avait perdu la couronne et la vie pour s’être attiré la haine des Allemands, et cette haine fut principalement fondée sur ce qu’il voulut dépouiller à prix d’argent les héritiers légitimes de la Misnie et de la Thuringe. 

Philippe de Nassau, frère de cet empereur, réclama ces pays si injustement achetés. Albert se déclare pour lui dans l’espérance d’en obtenir une part. Les princes de Thuringe se défendent, ils sont mis sans formalité au ban de l’empire. Cette proscription leur donne des partisans et une armée. Ils taillent en pièces l’armée de l’empereur, qui est trop heureux de les laisser paisibles dans leurs États. On voit toujours, en général, dans les Allemands, un grand fonds d’attachement pour leurs droits; et c’est ce qui a fait subsister si longtemps ce gouvernement mixte; édifice souvent prêt à écrouler, et cependant toujours ferme. 

1307. Le pape Clément V envoie un légat en Hongrie, qui donne la couronne à Charobert au nom du saint-siège. Autrefois les empereurs donnaient ce royaume alors les papes en disposaient ainsi que de celui de Naples. Les Hongrois aimaient mieux être vassaux des papes désarmés que des empereurs qui pouvaient les asservir. Il valait mieux n’être vassal de personne. 

Origine de ta liberté des Suisses. —La Suisse relevait de l’empire, et une partie de ce pays était domaine de la maison d’Autriche, comme Fribourg, Lucerne, Zug, Glaris. Ces petites villes, quoique sujettes, avaient de grands privilèges, et étaient au rang des villes mixtes de l’empire; d’autres étaient impériales, et se gouvernaient par leurs citoyens, comme Zurich, Bâle, et Schaffouse. Les cantons d’Uri, de Schwitz et d’Underwald, étaient sous le patronage de la maison d’Autriche, mais non sous sa domination. 

L’empereur Albert voulut être despotique dans tout le pays. Les gouverneurs et les commissaires qu’il y envoya, y exercèrent une tyrannie qui causa d’abord beaucoup de malheurs, et qui ensuite produisit le bonheur de la liberté. 

Les fondateurs de cette liberté se nomment Melchthal, Stauffacher et Walther Fürst(34). La difficulté de prononcer des noms si respectables nuit à leur célébrité. Ces trois paysans, hommes de sens et de résolution, furent les premiers conjurés. Chacun d’eux en attira trois autres. Ces neuf gagnèrent les cantons d’un, Schwitz, et Underwald. 

Tous les historiens prétendent que, tandis que la conspiration se tramait, un gouverneur d’Uri, nommé Grisler, s’avisa d’un genre de tyrannie ridicule et horrible. Il fit mettre, dit-on, un de ses bonnets au haut d’une perche dans la place, et ordonna qu’on saluât le bonnet, sous peine de la vie. Un des conjurés, nommé Guillaume Tell, ne salua point le bonnet. Le gouverneur le condamna à être pendu, et ne lui donna sa grâce qu’à condition que le coupable, qui passait pour archer adroit, abattrait d’un coup de flèche une pomme placée sur la tête de son fils. Le père tremblant tira, et fut assez heureux pour abattre la pomme. Grisler, apercevant une seconde flèche sous l’habit de Tell, demanda ce qu’il en prétendait faire. « Elle t’était destinée, dit le Suisse, si j’avais blessé mon fils. » 

Avouons que toutes ces histoires de pommes sont bien suspectes: celle-ci l’est d’autant plus qu’elle semble tirée d’une ancienne fable danoise. Mais enfin on tient pour constant que Tell, ayant été mis aux fers, tua ensuite le gouverneur d’une flèche; que ce fut le signal des conjurés; que les peuples se saisirent des forteresses, et démolirent ces instruments de leur esclavage. Voyez l’Essai sur les moeurs et l’esprit des nations.

1308. Albert, prêt de commettre ses forces contre ce courage que donne l’enthousiasme d’une liberté naissante, perd la vie d’une manière funeste. Son propre neveu Jean, qu’on a appelé mal à propos duc de Souabe, qui ne pouvait obtenir de lui la jouissance de son patrimoine, conspire sa mort avec quelques complices. Il lui porta lui-même le dernier coup en se promenant avec lui auprès de Rheinsfeld, sur le bord de la rivière de Reuss, dans le voisinage de la Suisse(35). Peu de souverains ont péri d’une mort plus tragique, et nul n’a été moins regretté. Il est très vraisemblable que le don de l’Autriche, de la Styrie, de la Carniole, fait par l’empereur Rodolphe de Habsbourg à ses deux enfants, fut la cause de cet assassinat. Jean, fils du prince Rodolphe, ayant en vain demandé à son oncle Albert sa part qu’il retenait, voulut s’en mettre en possession par un crime