OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  ANNALES DE L’EMPIRE
| Index Voltaire | Annales de l'empire  | Commande CDROM |
ANNALES DE L’EMPIRE (SUITE)

HENRI L’OISELEUR,

11e EMPEREUR.

919-920. Il est important d’observer que dans ces temps d’anarchie plusieurs bourgades d’Allemagne commencèrent à jouir des droits de la liberté naturelle, à l’exemple des villes d’Italie. Les unes achetèrent ces droits de leurs seigneurs, les autres les avaient soutenus les armes à la main. Les députés de ces villes concoururent, dit-on, avec les évêques et les seigneurs, pour choisir un empereur, et sont, cette fois, au rang d’électeurs. Ainsi Henri Ier dit l’Oiseleur, duc de Saxe, est élu par une assemblée qui ressemble aux trois états établis longtemps après en France. Rien n’est plus conforme à la nature que tous ceux qui ont intérêt d’être bien gouvernés concourent à établir le gouvernement. 

Ce n’est pas qu’il y eût alors en Allemagne trois états distincts, trois ordres distinctement reconnus. Ces trois ordres, noblesse, clergé, communes, n’existent qu’en France: jamais dans aucun autre pays le clergé n’a fait une nation à part. Les évêques et les abbés comme grands terriens, comme barons, comtes, princes, eurent de la puissance, et prévalurent souvent dans les élections des empereurs, jusqu’à ce qu’enfin les sept principaux officiers et chapelains de l’empire s’emparèrent du droit exclusif d’élire l’empereur. Il ne faut pas croire qu’il y ait aucune vérité fondamentale dans la science de l’histoire, comme il en est dans les mathématiques. 

Depuis 921 jusqu’à 930. Un des droits des rois de Germanie, comme des rois de France, fut toujours de nommer à tous les évêchés vacants. 

L’empereur Henri a une courte guerre avec le duc de Bavière, et la termine un lui cédant ce droit de nommer les évêques dans la Bavière. 

Il y a dans ces années peu d’événements qui intéressent le sort de la Germanie. Le plus important est l’affaire de la Lorraine. Il était toujours indécis si elle resterait à l’Allemagne ou à la France. 

Henri l’Oiseleur soumet toute la haute et basse Lorraine en 925, et l’enlève au duc Giselbert, à qui les rois de France l’avaient donnée. Il la rend ensuite à ce duc, pour le mettre sous la dépendance de la Germanie. Cette Lorraine n’était plus qu’un démembrement du royaume de Lotharinge. C’était le Brabant, c’était une partie du pays de Liège, disputée ensuite par l’évêque de Liège; c’étaient les terres entre Metz et la Franche-Comté, disputées aussi par l’évêque de Metz. Ce pays revint après à la France; il en fut ensuite séparé. 

Henri fait des lois plus intéressantes que les événements et les révolutions dont se surcharge l’histoire. Il tire de l’anarchie féodale ce qu’on peut en tirer. Les vassaux, les arrière-vassaux, se soumettent à fournir des milices, et des grains pour les faire subsister. Il change un villes les bourgs dépeuplés que les Huns, les Bohêmes, les Moraves, le Normands, avaient dévastés. Il bâtit Brandebourg, Misnie(1), Sleswick. Il y établit des marquis pour garder les marches de l’Allemagne. Il rétablit les abbayes d’Herford et de Corbie(2) ruinées. Il construit quelques villes, comme Gotha, Herford(3), Goslar. 

Les anciens Saxons, les Slaves-Abodrites, les Vandales leurs voisins, sont repoussés. Son prédécesseur Conrad s’était soumis à payer un tribut aux Hongrois, et Henri l’Oiseleur le payait encore. Il affranchit l’Allemagne de cette honte. 

Depuis 930 jusqu’à 936. On dit que des députés des Hongrois étant venus demander leur tribut, Henri leur donna un chien galeux. C’était une punition des chevaliers allemands. quand ils avaient commis des crimes, de porter un chien l’espace d’une lieue. Cette grossièreté, digne de ces temps-là, n’ôte rien à la grandeur du courage. Il est vrai que les Hongrois viennent faire plus de dégât que le tribut n’eût coûté mais enfin ils sont repoussés et vaincus. 

Alors il fait fortifier des villes pour tenir en bride les barbares. Il lève le neuvième homme dans quelques provinces, et les met en garnison dans ces villes. Il exerce la noblesse par des joutes et des espèces de tournois: il en fait un, à ce qu’on dit, où près de mille gentilshommes entrent en lice. 

Ces tournois avaient été inventés en Italie par les rois lombards, et s’appelaient battagliole.

Ayant pourvu à la défense de l’Allemagne, il veut enfin passer en Italie, à l’exemple de ses prédécesseurs, pour avoir la couronne impériale. 

Les troubles et les scandales de Rome étaient augmentés. Marozie, fille de Théodora, avait placé sur la chaire de saint Pierre le jeune Jean XI, né de son adultère avec Sergius III, et gouvernait l’Église sous le nom de son fils. Les vicaires de Jésus étaient alors les plus scandaleux et les plus impies de tous les hommes: mais l’ignorance des peuples était si profonde, leur imbécillité si grande, leur superstition si enracinée, qu’on respectait toujours la place quand la personne était en horreur. Quelques tyrans qui accablassent l’Italie, les Allemands étaient ce que Rome haïssait le plus. 

Henri l’Oiseleur, comptant sur ses forces, crut profiter de ces troubles; mais il mourut en chemin dans la Thuringe, en 936. On ne l’a appelé empereur que parce qu’il avait eu envie de l’être, et l’usage de le nommer ainsi a prévalu. 

OTHON Ier, SURNOMMÉ LE GRAND,

12e EMPEREUR.

936. Voici enfin un empereur véritable. Les ducs et les comtes, les évêques, les abbés, et tous les seigneurs puissants qui se trouvent à Aix-la-Chapelle, élisent Othon, fils de Henri l’Oiseleur. Il n’est pas dit que les députés des bourgs aient donné leurs voix. Il se peut faire que les grands seigneurs, devenus plus puissants sous Henri l’Oiseleur, leur eussent ravi ce droit naturel: il se peut encore que les communes, à l’élection de Henri l’Oiseleur, eussent donné leurs acclamations, et non pas leurs suffrages; et c’est ce qui est plus vraisemblable. 

L’archevêque de Mayence annonce au peuple cette élection, le sacre, et lui met la couronne sur la tête. Ce qu’on peut remarquer, c’est que les prélats dînèrent à la table de l’empereur, et que les ducs de Franconie, de Souabe, de Bavière et de Lorraine, servirent à table, le duc de Franconie, par exemple, en qualité de maître d’hôtel, et le duc de Souabe en qualité d’échanson. Cette cérémonie se fit dans une galerie de bois, au milieu des ruines d’Aix-la-Chapelle, brûlée par les Normands, et non encore rebâtie. 

Les Huns et les Hongrois viennent encore troubler la fête. Ils s’avancent jusqu’en Westphalie, mais on les repousse. 

937. La Bohême était alors entièrement barbare, et à moitié chrétienne. Heureusement pour Othon, elle est troublée par des guerres civiles. Il en profite aussitôt. Il rend la Bohême tributaire de la Germanie, et y rétablit le christianisme. 

938-939-940. Othon tâche de se rendre despotique, et les seigneurs des grands fiefs, de se rendre indépendants. Cette grande querelle, tantôt ouverte, tantôt cachée, subsiste dans les esprits depuis plus de huit cents années, ainsi que la querelle de Rome et de l’empire. 

Cette lutte du pouvoir royal qui veut toujours croître, et de la liberté qui ne veut point céder, a longtemps agité toute l’Europe chrétienne. Elle subsista en Espagne tant que les chrétiens y eurent les Maures à combattre; après quoi l’autorité souveraine prit le dessus. C’est ce qui troubla la France jusqu’au milieu du règne de Louis XI; ce qui a enfin établi en Angleterre le gouvernement mixte auquel elle doit sa grandeur: ce qui a cimenté en Pologne la liberté du noble et l’esclavage du peuple. Ce même esprit a troublé la Suède et le Danemark, a fondé les républiques de Suisse et de Hollande. La même cause a produit partout différents effets. Mais, dans les plus grands États, la nation a presque toujours été sacrifiée aux intérêts d’un seul homme ou de quelques hommes: la raison en est que la multitude, obligée de travailler pour gagner sa vie, n’a ni le temps ni le pouvoir d’être ambitieuse. 

Le duc de Bavière refuse de faire hommage. Othon entre en Bavière avec une armée. Il réduit le duc à quelques terres allodiales. Il crée un des frères du duc comte palatin en Bavière, et un autre comte palatin vers le Rhin. Cette dignité de comte palatin est renouvelée des comtes du palais des empereurs romains, et des comtes du palais des rois francs. 

Il donne la même dignité à un duc de Franconie. Ces palatins sont d’abord des juges suprêmes. Ils jugent en dernier ressort au nom de l’empereur. Ce ressort suprême de justice est, après une armée, le plus grand appui de la souveraineté. 

Othon dispose à son gré des dignités et des terres. Le premier marquis de Brandebourg étant mort sans enfants, il donna le marquisat à un comte Gérard, qui n’était point parent du mort. 

Plus Othon affecte le pouvoir absolu, plus les seigneurs des grands fiefs s’y opposent: et dès lors s’établit la coutume d’avoir recours à la France pour soutenir le gouvernement féodal en Germanie contre l’autorité des rois allemands. 

Les ducs de Franconie, de Lorraine, le prince de Brunswick, s’adressent à Louis d’Outre-mer, roi de France. Louis d’Outre-mer entre dans la Lorraine et dans l’Alsace, et se joint aux alliés. Othon prévient le roi de France; il défait vers le Rhin, auprès de Brisach, les ducs de Franconie et de Lorraine, qui sont tués. 

Il ôte le titre de palatin à la maison de Franconie. Il en pourvoit la maison de Bavière: il attache à ce titre des terres et des châteaux. C’est de là que se forme le Palatinat du Rhin d’aujourd’hui. C’était d’abord un juge; à présent c’est un prince électeur, un souverain. Le contraire est arrivé en France. 

941. Comme les seigneurs des grands fiefs germains avaient fait appeler le roi de France à leur secours, les seigneurs de France appellent pareillement Othon. Il poursuit Louis d’Outre-mer dans toute la Champagne: mais des conspirations le rappellent en Allemagne. 

942-943-944. Le despotisme d’Othon aliénait tellement les esprits, que son propre frère Henri, duc dans une partie de la Lorraine, s’était uni avec plusieurs seigneurs pour lui ôter le trône et la vie. Il repasse donc en Allemagne, étouffe la conspiration, et pardonne à son frère, qui apparemment était assez puissant pour se faire pardonner. 

Il augmente les privilèges des évêques et des abbés pour les opposer aux seigneurs. Il donne à l’évêque de Trèves le titre de prince et tous les droits régaliens. Il donne le duché de Bavière à son frère Henri qui avait conspiré contre lui, et l’ôte aux héritiers naturels. C’est la plus grande preuve de son autorité absolue. 

945-946. En ce temps la race de Charlemagne, qui régnait encore en France, était dans le dernier avilissement. On avait cédé en 912 la Neustrie proprement dite aux Normands, et même la Bretagne, devenue alors arrière-fief de la France. 

Hugues, duc de l’île de France, du sang de Charlemagne par les femmes, père de Hugues Capet, gendre en premières noces d’Édouard Ier roi d’Angleterre, beau-frère d’Othon par un second mariage, était un des plus puissants seigneurs de l’Europe, et le roi de France alors un des plus petits. Ce Hugues avait rappelé Louis d’Outre-mer pour le couronner et pour l’asservir, et on l’appelait Hugues le Grand, parce qu’il s’était rendu puissant aux dépens de son maître. 

Il s’était lié avec les Normands qui avaient fait le malheureux Louis d’Outre-mer prisonnier. Ce roi, délivré de prison, restait presque sans villes et sans domaine. Il était aussi beau-frère d’Othon dont il avait épousé la soeur. Il lui demande sa protection, en cédant tous ses droits sur la Lorraine. 

Othon marche jusqu’auprès de Paris. Il assiège Rouen; mais, étant abandonné par le comte de Flandre, il s’en retourne dans ses États après une expédition inutile. 

947-948. Othon, n’ayant pu battre Hugues le Grand, le fait excommunier. Il convoque un concile à Trèves, où un légat du pape prononce la sentence, à la réquisition de l’aumônier d’Othon. Hugues n’en est pas moins le maître en France. 

Il y avait, comme on a vu, un margrave à Sleswick dans la Chersonnèse Cimbrique, pour arrêter les courses des Danois. Ils tuent le margrave. Othon y court en personne, reprend la ville, assure les frontières. Il fait la paix avec le Danemark, à condition qu’on y prêchera le christianisme. 

949. De là Othon va tenir un concile auprès de Mayence à Ingelheim. Louis d’Outre-mer, qui n’avait point d’armée, avait demandé au pape Agapet ce concile, faible ressource contre Hugues le Grand. 

Des évêques germains, et Marin, légat du pape, y parurent comme juges, Othon comme protecteur, et Louis, roi de France, en suppliant. Le roi Louis y demanda justice, et dit: « J’ai été reconnu roi par les suffrages de tous les seigneurs. Si on prétend que j’ai commis quelque crime qui mérite les traitements que je souffre, je suis prêt de m’en purger au jugement du concile, suivant l’ordre d’Othon, ou par un combat singulier. » 

Ce triste discours prouve l’usage des duels, l’état déplorable du roi de France, la puissance d’Othon, et les élections des rois. Le droit du sang semblait n’être alors qu’une recommandation pour obtenir des suffrages. Hugues le Grand est cité à ce vain concile: on se doute bien qu’il n’y comparut point. 

Ce qui n’est pas moins prouvé, c’est que l’empereur regardait tous les rois de l’Europe comme dépendants de sa couronne impériale; c’est l’ancienne prétention de sa chancellerie, et on faisait valoir cette chimère, quand il se trouvait quelque malheureux roi assez faible pour s’y soumettre. 

950. Othon donne l’investiture de la Souabe, d’Augsbourg, de Constance, du Wurtemberg, à son fils Ludolphe, sauf les droits des évêques.

951. Othon retourne en Bohême, bat le duc Bol, qu’on appelle Boleslas. Le mot de slas chez ces peuples désignait un chef. C’est de là qu’on leur donna d’abord le nom de slaves, et qu’ensuite on appela esclaves ceux qui furent conquis par eux. L’empereur confirme le vasselage de la Bohême, et y établit la religion chrétienne. Tout ce qui était au delà était encore païen, excepté quelque marche de la Germanie. La religion chrétienne, exterminée en Syrie, où elle était née, et en Afrique, où elle s’était transplantée, s’établit encore dans le nord de l’Europe. Othon pensait dès lors à renouveler l’empire de Charlemagne: une femme lui en fraya les chemins. 

Adélaïde, soeur d’un petit roi de la Bourgogne transjurane, veuve d’un roi ou d’un usurpateur du royaume d’Italie, opprimée par un autre usurpateur, Bérenger II, assiégée dans Canosse, appelle Othon à son secours. Il y marche, la délivre; et étant veuf alors, il l’épouse. Il entre dans Pavie en triomphe avec Adélaïde. Mais il fallait du temps et des soins pour assujettir le reste du royaume, et surtout Rome qui ne voulait point de lui. 

952. Il laisse son armée à un prince nommé Conrad, qu’il a fait duc de Lorraine, et son gendre; et ce qui est assez commun dans ces temps-là, il va tenir un concile à Augsbourg, au lieu de poursuivre ses conquêtes. Il y avait des évêques italiens à ce concile: il est vraisemblable qu’il ne le tint que pour disposer les esprits à le recevoir en Italie. 

953. Son mariage avec Adélaïde, qui semblait devoir lui assurer l’Italie, semble bientôt la lui faire perdre. 

Son fils Ludolphe, auquel il avait donné tant d’États, mais qui craignait qu’Adélaïde, sa belle-mère, ne lui donnât un maître; son gendre Conrad, à qui il avait donné la Lorraine, mais à qui il ôte le commandement d’Italie, conspirent contre lui; un archevêque de Mayence, un évêque d’Augsbourg, se joignent à son fils et à son gendre: il marche contre son fils; et au lieu de se faire empereur à Rome, il soutient une guerre civile en Allemagne. 

954. Son fils dénaturé appelle les Hongrois à son secours, et on a bien de la peine à les repousser des bords du Rhin et des environs de Cologne, où ils s’avancent. 

Othon avait un frère ecclésiastique nommé Brunon; il le fait élire archevêque de Cologne, et lui donne la Lorraine. 

955. Les armes d’Othon prévalent. Ses enfants et les conjurés viennent demander pardon; l’archevêque de Mayence rentre dans le devoir. Le fils du roi en sort encore. Il vient enfin pieds nus se jeter aux genoux de son père. 

Les Hongrois appelés par lui ne demandent point grâce comme lui: il désolent l’Allemagne. Othon leur livre bataille dans Augsbourg et les défait. Il parait qu’il était assez fort pour les battre, non pas assez pour les poursuivre et les détruire, quoique son armée fût composée de légions à peu près selon le modèle des anciennes légions romaines. 

Ce que craignait le fils d’Othon arrive. Adélaïde accouche d’un prince; c’est Othon II. 

Depuis 956 jusqu’à 960. Les desseins sur Rome se mûrissent, mais les affaires d’Allemagne les empêchent encore d’éclore. Les Slaves et d’autres barbares inondent le nord de l’Allemagne, encore très mal assurée, malgré tous les soins d’Othon. De petites guerres, vers le Luxembourg et le Hainaut, qui étaient de la basse Lorraine, ne laissent pas de l’occuper encore. 

Ludolphe, ce fils d’Othon, envoyé en Italie contre Bérenger, y meurt ou de maladie, ou de débauche, ou de poison. 

Bérenger alors est maître absolu de l’ancien royaume de Lombardie, et non de Rome; mais il avait nécessairement mille différends avec elle, comme les anciens rois lombards. 

Un petit-fils de Marozie, nommé Octavien Sporco, fut élu pape à l’âge de dix-huit ans par le crédit de sa famille. Il prit le nom de Jean XII en mémoire de Jean XI son oncle. C’est le premier pape qui ait changé son nom à son avènement au pontificat. Il n’était point dans les ordres quand sa famille le fit pontife. C’était un jeune homme qui vivait en prince aimant les armes et les plaisirs. 

On s’étonne que, sous tant de papes scandaleux, l’Église romaine ne perdît ni ses prérogatives ni ses prétentions; mais alors presque toutes les autres Églises étaient ainsi gouvernées; les évêques, ayant toujours à demander à Rome ou des ordres ou des grâces, n’abandonnaient pas leurs intérêts pour quelques scandales de plus; et leur intérêt était d’être toujours unis à l’Église romaine, parce que cette union les rendait plus respectables aux peuples, et plus considérables aux yeux des souverains. Le clergé d’Italie pouvait alors mépriser les papes; mais il révérait la papauté, d’autant plus qu’il y aspirait: enfin, dans l’opinion des hommes, la place était toujours sacrée, quoique souillée. 

Les Italiens appellent enfin Othon à leur secours. Ils voulaient, comme dit Luitprand, contemporain, avoir deux maîtres pour n’en avoir réellement aucun. C’est là une des principales causes des longs malheurs de l’Italie. 

961. Othon, avant de partir pour l’Italie, a soin de faire élire son fils Othon, né d’Adélaïde, roi de Germanie, à l’âge de sept ans: nouvelle preuve que le droit de succession n’existait pas. Il prend la précaution de le faire couronner à Aix-la-Chapelle par les archevêques de Cologne, de Mayence et de Trèves, à la fois. L’archevêque de Cologne fait la première fonction: c’était Brunon, frère d’Othon. 

Il passe les Alpes du Tyrol, entre encore dans Pavie, qui est toujours au premier occupant. Il reçoit à Monza la couronne de Lombardie. 

962. Pendant que Bérenger fuit avec sa famille, Othon marche à Rome; on lui ouvre les portes. Il se fait couronner empereur par le jeune Jean XII, auquel il confirme quelques prétendues donations qu’on disait faites au pontificat par Pépin le Bref, par Charlemagne et par Louis le Faible. Mais il se fait prêter serment de fidélité par le pape sur le corps de saint Pierre, qui n’a pas été plus enterré à Rome, que Pépin, Chartes et Louis n’ont donné des royaumes aux papes. Il ordonne qu’il y ait toujours des commissaires impériaux à Rome. 

Cet instrument écrit en lettres d’or, souscrit par sept évêques d’Allemagne, cinq comtes, deux abbés, et plusieurs prélats italiens, est gardé encore au château Saint-Ange. La date est du 13 février 962. On dit que Lothaire, roi de France, et Hugues Capet, depuis roi, assistèrent à ce couronnement. Les rois de France étaient en effet si faibles, qu’ils pouvaient servir d’ornement au sacre d’un empereur; mais les noms de Lothaire et de Hugues Capet ne se trouvent pas dans les signatures de cet acte, si on en croit ceux qui en ont tant parlé sans l’avoir vu. 

Tout ce qu’on fait alors à Rome concernant les Églises d’Allemagne, c’est d’ériger Magdebourg en archevêché, Mersebourg en évêché, pour convertir, dit-on, les Slaves, c’est-à-dire ces peuples scythes et sarmates qui habitaient la Moravie, une partie du Brandebourg, de la Silésie, etc. 

A peine le pape s’était donné un maître qu’il s’en repentit. Il se ligue avec ce même Bérenger, réfugié chez les mahométans cantonnés sur les côtes de Provence. Il sollicite les Hongrois d’entrer en Allemagne; c’est ce qu’il fallait faire auparavant. 

963. L’empereur Othon, qui a achevé de soumettre la Lombardie, retourne à Rome. Il assemble un concile. Le pape Jean XII se cache. On l’accuse en plein concile, dans l’église de Saint-Pierre, d’avoir joui de plusieurs femmes, et surtout d’une nommée Étiennette, concubine de son père; d’avoir fait évêque de Lodi un enfant de dix ans, d’avoir vendu les ordinations et les bénéfices, d’avoir crevé les yeux à son parrain, d’avoir châtré un cardinal, et ensuite de l’avoir fait mourir, enfin de ne pas croire en Jésus-Christ, et d’avoir invoqué le diable: deux choses qui semblent se contredire. 

Ce jeune pontife, qui avait alors vingt-sept ans, parut être déposé pour ses incestes et pour ses scandales, et le fut en effet pour avoir voulu, ainsi que tous les Romains, détruire la puissance allemande dans Rome. 

On élit à sa place un nouveau pape nommé Léon VIII. Othon ne put se rendre maître de la personne de Jean XII; ou, s’il le put, il fit une grande faute. 

964. Le nouveau pape Léon VIII, si l’on en croit le discours d’Arnould, évêque d’Orléans, n’était ni ecclésiastique, ni même chrétien. 

Jean XII, pape débauché, mais prince entreprenant, soulève les Romains du fond de sa retraite; et tandis qu’Othon va faire le siège de Camerino, le pontife, aidé de sa maîtresse, rentre dans Rome. Il dépose son compétiteur, fait couper la main droite au cardinal Jean, qui avait écrit la déposition contre lui, oppose concile à concile, et fait statuer « que jamais l’inférieur ne pourra ôter le rang au supérieur; » cela veut dire que jamais empereur ne pourra déposer un pape. Il se promet de chasser les Allemands d’Italie; mais, au milieu de ce grand dessein, il est assassiné dans les bras d’une de ses maîtresses. 

Il avait tellement animé les Romains et relevé leur courage, qu’ils osèrent, même après sa mort, soutenir un siège, et ne se rendirent à Othon qu’à l’extrémité. 

Othon, deux fois vainqueur de Rome, fait déclarer dans un concile « qu’à l’exemple du bienheureux Adrien, qui donna à Charlemagne le droit d’élire les papes et d’investir tous les évêques, on donne les mêmes droits à l’empereur Othon. » Ce titre, qui existe dans le recueil de Gratien, est suspect; mais ce qui ne l’est pas, c’est le soin qu’eut l’empereur victorieux de se faire assurer tous ses droits. 

Après tant de serments, il fallait que les empereurs résidassent à Rome pour les faire garder. 

965. Il retourne en Allemagne. Il trouve toute la Lorraine soulevée contre son frère Brunon, archevêque de Cologne, qui gouvernait la Lorraine alors il est obligé d’abandonner Trèves, Metz, Toul, Verdun, à leurs évêques. La haute Lorraine passe dans la main d’un comte de Bar, et c’est ce seul pays qu’on appelle aujourd’hui toujours Lorraine. Brunon ne se réserve que les provinces du Rhin, de la Meuse et de l’Escaut. Ce Brunon était, dit-on, un savant aussi détaché de la grandeur que l’empereur Othon son frère était ambitieux. 

La maison de Luxembourg prend ce nom du château de Luxembourg, dont un abbé de Saint-Maximin de Trèves fait un échange avec elle. 

Les Polonais commencent à devenir chrétiens. 

966. A peine l’empereur Othon était-il en Allemagne que les Romains voulurent être libres. Ils chassent le pape Jean XIII attaché à l’empereur. Le préfet de Rome, les tribuns, le sénat, pensent faire revivre l’ancienne république. Mais ce qui dans un temps est une entreprise de héros, devient dans d’autres une révolte de séditieux. Othon revoie en Italie, fait pendre une partie du sénat. Le préfet de Rome, qui avait voulu être un Brutus, fut fouetté dans les carrefours, promené nu sur un âne, et jeté dans un cachot où il mourut de misère. Ces exécutions ne rendent pas la domination allemande chère aux Italiens. 

967. L’empereur fait venir son jeune fils Othon à Rome, et l’associe à l’empire. 

968. Il négocie avec Nicéphore Phocas, empereur des Grecs, le mariage de son fils avec la fille de cet empereur. Le Grec le trompe. Othon lui prend la Pouille et la Calabre pour dot de la jeune princesse Théophanie qu’il n’a point. 

969. C’est à cette année que presque tous les chronologistes placent l’aventure d’Othon, archevêque de Mayence, assiégé dans une tour au milieu du Rhin par une armée de souris qui passent le Rhin à la nage, et viennent le dévorer. Apparemment que ceux qui chargent encore l’histoire de ces inepties, veulent seulement laisser subsister ces anciens monuments d’une superstition imbécile, pour montrer de quelles ténèbres l’Europe est à peine sortie. 

Jean Zimiscès, qui détrône l’empereur Nicéphore, envoie enfin la princesse Théophanie à Othon pour son fils; tous tes auteurs ont écrit qu’Othon, avec cette princesse, eut la Pouille et la Calabre. Le savant et exact Giannone a prouvé que cette riche dot ne fut point donnée. 

971. Othon retourne victorieux dans la Saxe, sa patrie. 

972-973. Le duc de Bohême, vassal de l’empire, envahit la Moravie, qui devient une annexe de la Bohême. 

On établit un évêque de Prague. C’est le duc de Bohême qui le nomme, et l’archevêque de Mayence qui le sacre. 

Othon déclare l’archevêque de Mayence archichancelier de l’empire. Il fait de ce prélat un prince. Il en fait autant de plusieurs évêques l’Allemagne, et même de quelques moines. Par là il affaiblit l’autorité impériale chez lui, après l’avoir établie à Rome. 

Ce n’est que sous Henri IV que l’archevêque de Cologne fut chancelier d’Italie. 

C’est après la mort de Frédéric II que la dignité de chancelier des Gaules fut attachée à l’évêché de Trèves. Il ne s’agit que d’avoir des forces suffisantes pour exercer cette charge. 

Du temps d’Othon Ier, les archevêques de Magdebourg fondaient leur puissance. Le titre de métropolitains du Nord, avec de grandes terres, en devait faire un jour de grands princes. 

Othon meurt à Minleben, le 7 mai 973, avec la gloire d’avoir rétabli l’empire de Charlemagne en Italie: mais Charles fut le vengeur de Rome; Othon en fut le vainqueur et l’oppresseur, et son empire n’eut pas des fondements aussi vastes et aussi fermes que celui de Charlemagne. 

OTHON II,

13e EMPEREUR.

974. Il est clair que les empereurs et les rois l’étaient alors par élection. Othon II, ayant été déjà élu empereur et roi de Germanie, se contente de se faire proclamer à Magdebourg par le clergé et la noblesse du pays; ce qui composait une médiocre assemblée. 

Le despotisme du père, la crainte du pouvoir absolu perpétué dans une famille, mais surtout l’ambition du duc de Bavière Henri, cousin d’Othon, soulèvent le tiers de l’Allemagne. 

Henri de Bavière se fait couronner empereur par l’évêque de Freisingen. La Pologne, le Danemark, entrent dans son parti, non comme membres de l’Allemagne et de l’empire, mais comme voisins qui ont intérêt à le troubler. 

975. Le parti d’Othon II arme le premier, et c’est ce qui lui conserve l’empire. Ses troupes franchissent ces retranchements qui séparaient le Danemark de l’Allemagne, et qui ne servaient qu’à montrer que le Danemark était devenu faible. 

On entre dans la Bohême, qui s’était déclarée pour Henri de Bavière. On marche au duc de Pologne. On prétend qu’il fit serment de fidélité à Othon comme vassal. 

Il est à remarquer que tous ces serments se faisaient à genoux, les mains jointes, et que c’est ainsi que les évêques prêtaient serment au roi. 

976. Henri de Bavière, abandonné, est mis en prison à Quedlimbourg, de là envoyé en exil à Elrick, avec un évêque d’Augsbourg, son partisan. 

977. Les limites de l’Allemagne et de la France étaient alors fort incertaines. Il n’était plus question de France orientale et occidentale. Les rois d’Allemagne étendaient leur supériorité territoriale jusqu’aux confins de la Champagne et de la Picardie. On doit entendre par supériorité territoriale, non le domaine direct, non la possession des terres mais la supériorité des terres; droit de paramont, droit de suzeraineté, droit de relief. On a ensuite, uniquement par ignorance des termes, appliqué cette expression de supériorité territoriale à la possession des domaines mêmes qui relèvent de l’empire, ce qui est au contraire une infériorité territoriale. 

Les ducs de Lorraine, de Brabant, de Hainaut, avaient fait hommage de leurs terres aux derniers rois d’Allemagne. Lothaire, roi de France, fait revivre ses prétentions sur ces pays. L’autorité royale prenait alors un peu de vigueur en France; et Lothaire profitait de ces moments pour attaquer à la fois la haute et la basse Lorraine. 

978. Othon assemble près de soixante mille hommes, désole toute la Champagne, et va jusqu’à Paris. On ne savait alors ni fortifier les frontières, ni faire la guerre dans le plat pays. Les expéditions militaires n’étaient que des ravages. 

Othon est battu, à son retour, au passage de la rivière d’Aisne. Geoffroi, comte d’Anjou, surnommé Grisegonelle, le poursuit sans relâche dans la forêt des Ardennes, et lui propose, selon les règles de la chevalerie, de vider la querelle par un duel. L’empereur refusa le défi, soit qu’il crût sa dignité au-dessus d’un combat avec Grisegonelle, soit qu’étant cruel, il ne fût point courageux. 

979. L’empereur et le roi de France font la paix, et par cette paix, Charles, frère de Lothaire, reçoit la basse Lorraine de l’empereur, avec quelque partie de la haute. Il lui fait hommage à genoux; et c’est, dit-on, ce qui a coûté le royaume de France à sa race; du moins Hugues Capet se servit de ce prétexte pour le rendre odieux. 

Pendant qu’Othon II s’affermissait en Allemagne, les Romains avaient voulu soustraire l’Italie au joug allemand. Un nommé Censius(4) était fait déclarer consul. Lui et son parti avaient fait un pape qui s’appelait Boniface VII. Un comte de Toscanelle, ennemi de sa faction, avait fait un autre pape; et Boniface VII était allé à Constantinople inviter les empereurs grecs, Basile et Constantin, à venir reprendre Rome. Les empereurs grecs n’étaient pas assez puissants. Le pape leur joignit les Arabes d’Afrique, aimant mieux rendre Rome mahométane qu’allemande. Les chrétiens grecs et les musulmans africains unissent leurs flottes, et s’emparent ainsi du pays de Naples. 

Othon II passe en Italie, et marche à Rome. 

981. Comme Rome était divisée, il y fut reçu. Il se loge dans le palais du pape; il invite à dîner plusieurs sénateurs et des partisans de Censius. Des soldats entrent pendant le repas, et massacrent les convives. C’était renouveler les temps des Marius, et c’était tout ce qui restait de l’ancienne Rome. Mais le fait est-il bien vrai? Godefroy de Viterbe le rapporte deux cents ans après. 

982. Au sortir de ce repas sanglant, il faut aller combattre dans la Pouille les Grecs et les Sarrasins, qui venaient venger Rome et l’asservir. Il avait beaucoup de troupes italiennes dans son armée; elles ne savaient alors que trahir. 

Les Allemands sont entièrement défaits. L’évêque d’Augsbourg et l’abbé de Fulde sont tués les armes à la main. L’empereur s’enfuit déguisé; il se fait recevoir comme un passager dans un vaisseau grec. Ce vaisseau passe prés de Capoue. L’empereur se jette à la nage, gagne le bord, et se réfugie dans Capoue. 

983. On touchait au moment d’une grande révolution. Les Allemands étaient prêts de perdre l’Italie. Les Grecs et les musulmans allaient se disputer Rome; mais Capoue est toujours fatale aux vainqueurs des Romains. Les Grecs et les Arabes ne pouvaient être unis; leur armée était peu nombreuse; ils donnent le temps à Othon de rassembler les débris de la sienne, de faire déclarer empereur à Vérone son fils Othon qui n’avait pas dix ans. 

Un Othon, duc de Bavière, avait été tué dans la bataille. On donne la Bavière à son fils. L’empereur repasse par Rome avec sa nouvelle armée. 

Après avoir saccagé Bénévent infidèle, il fait élire pape son chancelier d’Italie. On croirait qu’il va marcher contre les Arabes et contre les Grecs; mais point. Il tient un concile. Tout cela fait voir évidemment que son armée était faible, que les vainqueurs l’étaient aussi, et les Romains davantage. Au lieu donc d’aller combattre, il fait confirmer l’érection de Hambourg et de Brème en archevêché. Il fait des règlements pour la Saxe, et il meurt dans Rome, le 7 décembre sans gloire; mais il laisse son fils empereur. Les Grecs et les Sarrasins s’en retournent après avoir ruiné la Pouille et la Calabre, ayant aussi mal fait la guerre qu’Othon, et ayant soulevé contre eux tout le pays. 

OTHON III,

14e EMPEREUR.

983. Comment reconnaître en Allemagne un empereur et un roi de Germanie âgé de dix ans, qui n’avait été reconnu qu’à Vérone, et dont le père venait d’être vaincu par les Sarrasins? Ce même Henri de Bavière, qui avait disputé la couronne au père, sort de la prison de Maestricht, où il était renfermé; et, sous prétexte de servir de tuteur au jeune empereur Othon III, son petit-neveu, qu’on avait ramené en Allemagne, il se saisit de sa personne, et il le conduit à Magdebourg. 

984. L’Allemagne se divise en deux factions. Henri de Bavière a dans son parti la Bohême et la Pologne; mais la plupart des seigneurs de grands fiefs et des évêques, espérant être plus maîtres sous un prince de dix ans, obligent Henri à mettre le jeune Othon en liberté et à le reconnaître, moyennant quoi on lui rend enfin la Bavière. 

Othon III est donc solennellement proclamé à Veissemstadt. 

Il est servi à dîner par les grands officiers de l’empire. Henri de Bavière fait les fonctions de maître d’hôtel, le comte palatin de grand échanson, le duc de Saxe de grand écuyer, le duc de Franconie de grand chambellan. Les ducs de Bohême et de Pologne y assistèrent comme grands vassaux. 

L’éducation de l’empereur est confiée à l’archevêque de Mayence et à l’évêque d’Ildesheim. 

Pendant ces troubles, le roi de France Lothaire essaye de reprendre la haute Lorraine. Il se rend maître de Verdun. 

986. Après la mort de Lothaire, Verdun est rendu à l’Allemagne. 

987. Louis V, dernier roi en France de la race de Charlemagne étant mort après un an de règne, Charles, duc de Lorraine, son oncle et son héritier naturel, prétend en vain à la couronne de France. Hugues Capet prouve par l’adresse et par la force que le droit d’élire était alors en vigueur. 

988. L’abbé de Verdun obtient à Cologne la permission de ne point porter l’épée, et de ne point commander en personne les soldats qu’il doit quand l’empereur lève des troupes. 

Othon III confirme tous les privilèges des évêques et des abbés. Leur privilège et leur devoir étaient donc de porter l’épée, puisqu’il fallut une dispense particulière à cet abbé de Verdun. 

989. Les Danois prennent ce temps pour entrer par l’Elbe et par le Véser. On commence alors à sentir en Allemagne qu’il faut négocier avec la Suède contre le Danemark; et l’évêque de Sleswick est chargé de cette négociation. 

Les Suédois battent les Danois sur mer. Le nord de l’Allemagne respire. 

990. Le reste de l’Allemagne, ainsi que la France, est en proie aux guerres particulières des seigneurs; et ces guerres, que les souverains ne peuvent apaiser, montrent qu’ils avaient plus de droit que de puissance. C’était bien pis en Italie. 

Le pape Jean XV, fils d’un prêtre, tenait alors le saint-siège, et était favorable à l’empereur. Crescence, nouveau consul, fils du consul Crescence dont Jean X fut le père, voulait maintenir l’ombre de l’ancienne république; il avait chassé le pape de Rome. L’impératrice Théophanie, mère d’Othon III, était venue avec des troupes commandées par le marquis de Brandebourg soutenir dans l’Italie l’autorité impériale. 

Pendant que le marquis de Brandebourg est à Rome, les Slaves s’emparent de son marquisat. 

Depuis 991 jusqu’à 996. Les Slaves, avec un ramas d’autres barbares, assiègent Magdebourg. On les repousse avec peine. Ils se retirent dans la Poméranie, et cèdent quelques villages du Brandebourg qui arrondissent le marquisat. 

L’Autriche était alors un marquisat aussi, et non moins malheureux que le Brandebourg, étant frontière des Hongrois. 

La mère de l’empereur était revenue d’Italie sans avoir beaucoup remédié aux troubles de ce pays, et était morte à Nimègue. Les villes de Lombardie ne reconnaissaient point l’empereur. 

Othon III lève des troupes, fait le siège de Milan, s’y fait couronner, fait élire pape Grégoire V, son parent, comme il aurait fait un évêque de Spire, et est sacré dans Rome par son parent, avec sa femme l’impératrice Marie, fille de don Garcie, roi d’Aragon et de Navarre. 

997. Il est étrange que des auteurs de nos jours, et Maimbours, et tant d’autres, rapportent encore la fable des amours de cette impératrice avec un comte de Modène, et du supplice de l’amant et de la maîtresse. On prétend que l’empereur, plus irrité contre la maîtresse que contre l’amant, fit brûler sa femme toute vive, et condamna seulement son rival à perdre la tête; que la veuve du comte, ayant prouvé l’innocence de son mari, eut quatre beaux châteaux en dédommagement. Cette fable avait déjà été imaginée sur une Andaberte(5), femme de l’empereur Louis II. Ce sont des romans dont le sage et savant Muratoni prouve la fausseté. 

L’empereur, reconnu à Rome, retourne en Allemagne; il trouve les Slaves maîtres de Bernbourg, et on ôte à l’archevêque de Magdebourg le gouvernement dans ce pays pour s’être laissé battre par les Slaves. 

998. Tandis qu’Othon III est occupé contre les barbares du Nord, le consul Crescence chasse de Rome Grégoire V, qui va l’excommunier à Pavie, et Othon repasse en Italie pour le punir. 

Crescence soutient un siège dans Rome; il rend la ville au bout de quelques jours, et se retire dans le môle d’Adrien, appelé alors le môle de Crescence, et depuis le château Saint-Ange. Il y meurt en combattant, sans qu’on sache le genre de sa mort; mais il semblait mériter le nom de consul qu’il portait. L’empereur prend sa veuve pour maîtresse, et fait couper la langue et arracher les yeux au pape de la nomination de Crescence. Mais aussi on dit qu’Othon et sa maîtresse firent pénitence, qu’ils allèrent en pèlerinage à un monastère, qu’il couchèrent même sur une natte de jonc. 

999. Il fait un décret par lequel les Allemands seuls auront le droit d’élire l’empereur romain, et les papes seront obligés de le couronner. Grégoire V, son parent, ne manqua pas de signer le décret, et les papes suivants de le réprouver. 

1000. Othon retourne en Saxe, et passe En Pologne. Il donne au duc le titre de roi, mais non à ses descendants. On verra dans la suite que les empereurs créaient des ducs et des rois à brevet. Boleslas reçoit de lui la couronne, fait hommage à l’empire, et s’oblige à une légère redevance annuelle. 

Le pape Silvestre II, quelques années après, lui conféra aussi le litre de roi, prétendant qu’il n’appartenait qu’au pape de le donner. Il est étrange que des souverains demandent des titres à d’autres souverains; mais l’usage est le maître de tout. Les historiens disent qu’Othon, allant ensuite à Aix-la-Chapelle, fit ouvrir le tombeau de Charlemagne, et qu’on trouva cet empereur encore tout frais, assis sur un trône d’or, une couronne de pierreries sur la tête, et un grand sceptre d’or à la main. Si l’on avait enterré ainsi Charlemagne, les Normands, qui détruisirent Aix-la-Chapelle, ne l’auraient pas laissé sur son trône d’or. 

1001. Les Grecs alors abandonnaient le pays de Naples, mais les Sarrasins y revenaient souvent. L’empereur repasse les Alpes pour arrêter leurs progrès et ceux des défenseurs de la liberté italique, plus dangereux que les Sarrasins. 

1002. Les Romains assiègent son palais dans Rome, et tout ce qu’il peut faire, c’est de s’enfuir avec le pape et avec sa maîtresse, la veuve de Crescence. Il meurt à Paterno, petite ville de la campagne de Rome, à l’âge de près de trente ans. Plusieurs auteurs disent que sa maîtresse l’empoisonna, parce qu’il n’avait pas voulu la faire impératrice; d’autres, qu’il fut empoisonné par les Romains, qui ne voulaient point d’empereur. Ce fait est peut-être vraisemblable, mais il n’est nullement prouvé. Sa mort laissa indécis plus que jamais ce long combat de la papauté contre l’empire, des Romains contre l’un et l’autre, et de la liberté italienne contre la puissance allemande. C’est ce qui tient l’Europe toujours attentive; c’est là le fil qui conduit dans le labyrinthe de l’histoire de l’Allemagne. 

Ces trois Othons, qui ont rétabli l’empire, ont tous trois assiégé Rome, et y ont fait couler le sang: et Arnoud, avant eux, l’avait saccagée. 

1003. Othon III ne laissait point d’enfants. Vingt seigneurs prétendirent à l’empire; un des plus puissants était Henri, duc de Bavière le plus opiniâtre de ses rivaux était Ékard, marquis de Thuringe. On assassine le marquis pour faciliter l’élection du Bavarois, qui, à la tête d’une armée, se fait sacrer à Mayence le 19 juillet. 

HENRI II,

15e EMPEREUR.

A peine Henri de Bavière est-il couronné, qu’il fait déclarer Hermann, duc de souabe et d’Alsace, son compétiteur, ennemi de l’empire. Il met Strasbourg dans ses intérêts: c’était déjà une ville puissante. Il ravage la Souabe; il marche en Saxe; il se fait prêter serment par le duc de Saxe, par les archevêques de Magdebourg et de Brème, par les comtes palatins, et même par Boleslas, roi de Pologne. Les Slaves, habitants de la Poméranie, le reconnurent. 

Il épouse Cunégonde, fille du premier comte de Luxembourg. Il parcourt des provinces; il reçoit les hommages des évêques de Liège et de Cambrai, qui lui font serment à genoux. Enfin le duc de Saxe le reconnaît, et lui prête serment comme les autres. 

Les efforts de la faiblesse italienne contre la domination allemande se renouvellent sans cesse. Un marquis d’Ivrée, nommé Ardouin, entreprend de se faire roi d’Italie; il se fait élire par les seigneurs, et prend le titre de césar. Alors les archevêques de Milan commençaient à prétendre qu’on ne pouvait faire un roi de Lombardie sans leur consentement, comme les papes prétendaient qu’on ne pouvait faire un empereur sans eux. Arnolphe, archevêque de Milan, s’adresse au roi Henri; car ce sont toujours les Italiens qui appellent les Allemands, dont ils ne peuvent se passer, et qu’ils ne peuvent souffrir. 

Henri envoie des troupes en Italie sous un Othon, duc de Carinthie. Le roi Ardouin bat ces troupes vers le Tyrol. L’empereur Henri ne pouvait quitter l’Allemagne, où d’autres troubles l’arrêtaient. 

1004. Le nouveau roi de Pologne chrétien profite de la faiblesse d’un Boleslas, duc de Bohême, se rend maître de ses États, et lui fait crever les yeux, en se conformant à la méthode des empereurs chrétiens d’Orient et d’Occident. Il prend toute la Bohême, la Misnie et la Lusace. Henri II se contente de le prier de lui faire hommage des États qu’il a envahis. Le roi de Pologne rit de la demande, et se ligue contre Henri avec plusieurs princes de l’Allemagne. Henri II songe donc à conserver l’Allemagne, avant d’aller s’opposer au nouveau césar d’Italie. 

1005. Il regagne les évêques; il négocie avec des seigneurs; il lève des milices; il déconcerte la ligue. 

Les Hongrois commencent à embrasser le christianisme par les soins des missionnaires, qui ne cherchent qu’à étendre leur religion, pendant que les princes ne veulent étendre que leurs États. 

Étienne, chef des Hongrois, qui avait épousé la soeur de l’empereur Henri, se fait chrétien en ce temps-là, et, heureusement pour l’Allemagne, il fait la guerre avec ses Hongrois chrétiens contre les Hongrois idolâtres. 

L’Église de Rome, qui s’était laissé prévenir par les empereurs dans la nomination d’un roi de Pologne, prend les devants pour la Hongrie. Le pape Jean XVIII donne à Étienne de Hongrie le titre de roi et d’apôtre, avec le droit de faire porter la croix devant lui comme les archevêques. D’autres historiens placent ce fait quelques années plus tôt, sous le pontificat de Silvestre II. Là Hongrie est divisée en dix évêchés, beaucoup plus remplis alors d’idolâtres que de chrétiens. 

L’archevêque de Milan presse Henri II de venir en Italie contre son roi Ardouin. Henri part pour l’Italie, il passe par la Bavière. Les états ou le parlement de Bavière y élisent un duc Henri de Luxembourg, beau-frère de l’empereur, a tous les suffrages. Fait important qui montre que les droits des peuples étaient comptés pour quelque chose. 

Henri, avant de passer les Alpes, laisse Cunégonde, son épouse, entre les mains de l’archevêque de Magdebourg. On prétend qu’il avait fait voeu de chasteté avec elle: voeu d’imbécillité dans un empereur. 

A peine est-il vers Vérone que le césar Ardouin s’enfuit. On voit toujours des rois d’Italie quand les Allemands n’y sont pas; et, dès qu’ils y mettent les pieds, on n’en voit plus. 

Henri est couronné à Pavie. On y conspire contre sa vie. Il étouffe la conspiration; et après beaucoup de sang répandu, il pardonne. 

Il ne va point à Rome, et, selon l’usage de ses prédécesseurs il quitte l’Italie le plus tôt qu’il peut. 

1006. C’est toujours le sort des princes allemands, que des troubles les rappellent chez eux quand ils pourraient affermir en Italie leur domination. Il va défendre les Bohémiens contre les Polonais. Reçu dans Prague, il donne l’investiture du duché de Bohême à Jaromire. Il passe l’Oder, poursuit les Polonais jusque dans leur pays, et fait la paix avec eux. 

Il bâtit Bamberg, et y fonde un évêché; mais il donne au pape la seigneurie féodale: on dit qu’il se réserva seulement le droit d’habiter dans le château. 

Il assemble un concile à Francfort-sur-le-Mein, uniquement à l’occasion de ce nouvel évêché de Bamberg, auquel s’opposait l’évêque de Vurtzbourg, comme à un démembrement de son évêché. L’empereur se prosterne devant les évêques. On discute les droits de Bamberg et de Vurtzbourg sans s’accorder. 

1007. On commence à entendre parler des Prussiens, ou des Borussiens. C’étaient des barbares qui se nourrissaient de sang de cheval. Ils habitaient depuis peu des déserts entre la Pologne et la mer Baltique. On dit qu’ils adoraient des serpents. Ils pillaient souvent les terres de la Pologne. Il faut bien qu’il y eût enfin quelque chose à gagner chez eux, puisque les Polonais y allaient aussi faire des incursions: mais dans ces pays sauvages, on envahissait des terres stériles avec la même fureur qu’on usurpait ailleurs des terres fécondes. 

1008-1009. Othon, duc de la basse Lorraine, le dernier qu’on connaisse de la race de Charlemagne, étant mort, Henri II donne ce duché à Godefroy, comte des Ardennes. Cette donation cause des troubles. Le duc de Bavière en profite pour inquiéter Henri, mais il est chassé de la Bavière. 

1010. Hermann, fils d’Ékard de Thuringe, reçoit de Henri II 10 marquisat de Misnie. 

1011. Encore des guerres contre la Pologne. Ce n’est que depuis qu’elle est feudataire de l’Allemagne, que l’Allemagne a des guerres avec elle. 

Glogau existait déjà en Silésie. On l’assiège. Les Silésiens étaient joints aux Polonais. 

1012. Henri, fatigué de tous ces troubles, veut se faire chanoine de Strasbourg. IL en fait voeu; et pour accomplir ce voeu il fonde ne canonicat, dont le possesseur est appelé le roi du choeur. Ayant renoncé à être chanoine, il va combattre les Polonais, et calmer des troubles en Bohême. 

On place dans ce temps-là l’aventure de Cunégonde, qui, accusée d’adultère après avoir fait voeu de chasteté, montre son innocence en niant un fer ardent. Il faut mettre ce conte avec le bûcher de l’impératrice Marie d’Aragon. 

1013. Depuis que l’empereur avait quitté l’Italie, Ardouin s’en était ressaisi, et l’archevêque de Milan ne cessait de prier Henri de venir régner. 

Henri repasse les Alpes du Tyrol une seconde fois; et les Slaves prennent justement ce temps-là pour renoncer au peu de christianisme qu’ils connaissaient, et pour ravager tout le territoire de Hambourg. 

1014. Dès que l’empereur est dans le Véronais, Ardouin prend la fuite. Les Romains sont prêts à recevoir Henri. Il vient à Rome se faire couronner avec Cunégonde. Le pape Benoît VIII change la formule. Il lui demande d’abord sur les degrés de Saint-Pierre: « Voulez-vous garder à moi et à mes successeurs la fidélité en toute chose? » C’était une espèce d’hommage que l’adresse du pape extorquait de la simplicité de l’empereur. 

L’empereur va soumettre la Lombardie. Il passe par la Bourgogne, va voir l’abbaye de Cluny, et se fait associer à la communauté. Il passe ensuite à Verdun, et veut se faire moine dans l’abbaye de Saint-Vall(6). On prétend que l’abbé, plus sage que Henri, lui dit: « Les moines doivent obéissance à leur abbé: je vous ordonne de rester empereur. » 

1015-1016-1017-1018. Ces années ne sont remplies que de petites guerres en Bohême et sur les frontières de la Pologne. Toute cette partie de l’Allemagne depuis l’Elbe est plus barbare et plus malheureuse que jamais. Tout seigneur qui pouvait armer quelques paysans serfs faisait la guerre à son voisin; et quand les possesseurs des grands fiefs avaient eux-mêmes des guerres à soutenir, ils obligeaient leurs vassaux de laisser là leur querelle, pour revenir les servir: cela s’appelait le droit de trêve.

Comment les empereurs restaient-ils au milieu de cette barbarie, an lieu d’aller résider à Rome? c’est qu’ils avaient besoin d’être puissants chez les Allemands pour être reconnus des Romains. 

1019-1020-1021. L’autorité de l’empereur était affermie dans la Lombardie par ses lieutenants: mais les Sarrasins venaient toujours dans la Sicile, dans la Pouille, dans la Calabre, et se jetèrent cette année sur la Toscane; mais leurs incursions en Italie étaient semblables à celles des Slaves et des Hongrois en Allemagne. Ils ne pouvaient plus faire de grandes conquêtes, parce qu’en Espagne ils étaient divisés et affaiblis. Les Grecs possédaient toujours une grande partie de la Pouille et de la Calabre, gouvernées par un catapan. Un Mello, prince de Bari, et un prince de Salerne s’élevèrent contre ce catapan. 

C’est alors que parurent, pour la première fois, ces aventuriers de Normandie qui fondèrent depuis le royaume de Naples. Ils servirent Mello contre les Grecs. Le pape Benoît VIII et Mello, craignant également les Grecs et les Sarrasins, vont à Bamberg demander du secours à l’empereur. 

Henri II confirme les donations de ses prédécesseurs au siège de Rome, se réservant le pouvoir souverain. Il confirme un décret fait à Pavie, par lequel les clercs ne doivent avoir ni femmes, ni concubines. 

1022. Il fallait, en Italie, s’opposer aux Grecs et aux Mahométans: il y va au printemps. Son armée est principalement composée d’évêques qui sont à la tête de leurs troupes. Ce saint empereur, qui ne permettait pas qu’un sous-diacre eût une femme, permettait que les évêques versassent le sang humain: contradictions trop ordinaires chez les hommes. 

Il envoie des troupes vers Capoue et vers la Pouille, mais il ne se rend point maître du pays; et c’est une médiocre conquête que de se saisir d’un abbé du Mont-Cassin déclaré contre lui, et d’en faire élire un autre. 

1023. Il repasse bien vite les Alpes, selon la maxime de ses prédécesseurs, de ne se pas éloigner longtemps de l’Allemagne. Il convient avec Robert, roi de France, d’avoir une entrevue avec lui dans un bateau sur la Meuse, entre Sedan et Mouzon. L’empereur prévient le roi de France, et va le trouver dans son camp avec franchise. C’était plutôt une visite d’amis qu’une conférence de rois; exemple peu imité. 

1024. L’empereur fait ensuite le tour d’une grande partie de l’Allemagne dans une profonde paix, laissant partout des marques de générosité et de justice. 

Il sentait que sa fin approchait, quoiqu’il n’eût que cinquante-deux ans. On a écrit qu’avant sa mort il dit aux parents de sa femme: « Vous me l’avez donnée vierge, je vous la rends vierge; » discours étrange dans un mari, encore plus dans un mari couronné. C’était se déclarer impuissant ou fanatique. Il meurt le 14 juillet; son corps est porté à Bamberg, sa ville favorite. Les chanoines de Bamberg le firent canoniser cent ans après. On ne sait s’il a mieux figuré sur un autel que sur le trône. 

CONRAD II, DIT LE SALIQUE,

16e EMPEREUR.

1024. On ne peut assez s’étonner du nombre prodigieux de dissertations sur les prétendus sept électeurs qu’on a crus institués dans ce temps-là. Jamais pourtant il n’y eut de plus grande assemblée que celle où Conrad II fut élu. On fut obligé de la tenir en plein champ entre Worms et Mayence. Les ducs de Saxe, de Bohême, de Bavière, de Carinthie, de la Souabe, de la Franconie, de la haute, de la basse Lorraine, un nombre prodigieux de comtes, d’évêques, d’abbés, tous donnèrent leurs voix. Il faut remarquer que les magistrats des villes y assistèrent, mais qu’ils ne donnèrent point leurs suffrages. On fut campé six semaines dans le champ d’élection avant de se déterminer. 

Enfin le choix tomba sur Conrad, surnommé le Salique, parce qu’il était né sur la rivière de la Saale. C’était un seigneur de Franconie, qu’on fait descendre d’Othon le Grand par les femmes. Il y a grande apparence qu’il fut choisi comme le moins dangereux de tous les prétendants; en effet, on ne voit point de grandes villes qui lui appartiennent, et il n’est que le chef de puissants vassaux, dont chacun est aussi fort que lui. 

1025-1026. L’Allemagne se regardait toujours comme le centre de l’empire; et le nom d’empereur paraissait confondu avec celui de roi de Germanie. Les Italiens saisissaient toutes les occasions de séparer ces deux titres. 

Les députés des grands fiefs de l’Italie vont offrir l’empire à Robert, roi de France; c’était offrir alors un titre fort vain, et des guerres réelles. Robert le refuse sagement. On s’adresse à un duc de Guienne, pair de France: il l’accepte, ayant moins à risquer. Mais le pape Jean XX et l’archevêque de Milan font venir Conrad le Salique en Italie. Il fait auparavant élire et couronner son fils Henri roi de Germanie; c’était la coutume alors en France, et partout ailleurs. 

Il est obligé d’assiéger Pavie. Il essuie des séditions à Ravenne. Tout empereur allemand appelé en Italie y est toujours mal reçu. 

1027. A peine Conrad est couronné à Rome qu’il n’y est plus en sûreté. Il repasse en Allemagne, et il y trouve un parti contre lui. Ce sont là les causes de ces fréquents voyages des empereurs. 

1028-1029-1030. Henri duc de Bavière étant mort, le roi de Hongrie Étienne, parent par sa mère, demande la Bavière, au préjudice du fils du dernier duc; preuve que les droits du sang n’étaient pas encore bien établis et en effet, rien ne l’était. L’empereur donne la Bavière au fils. Le Hongrois veut l’avoir les armes à la main. On se bat, et on l’apaise. Et après la mort de cet Étienne, l’empereur a le crédit de faire placer sur le trône de Hongrie un parent d’Étienne, nommé Pierre; il a de plus le pouvoir de se faire rendre hommage et de se faire payer un tribut par ce roi Pierre, que les Hongrois irrités appelèrent Pierre l’Allemand. Les papes, qui croyaient toujours avoir érigé la Hongrie en royaume, auraient voulu qu’on l’appelât Pierre le Romain. 

Ernest, duc de Souabe, qui avait armé contre l’empereur, est mis au ban de l’empire. Ban signifiait d’abord bannière; ensuite édit, publication; il signifia aussi depuis bannissement. C’est un des premiers exemples de cette proscription. La formule était: « Nous déclarons ta femme veuve, tes enfants orphelins, et nous t’envoyons au nom du diable aux quatre coins du monde. » 

1031-1032. On commence alors à connaître des souverains de Silésie, qui ne sont sous le joug ni de la Bohême, ni de la Pologne: la Pologne se détache insensiblement de l’empire, et ne veut plus le reconnaître. 

1032-1033-1034. Si l’empire perd un vassal dans la Pologne, il en acquiert cent dans le royaume de Bourgogne. 

Le dernier roi, Rodolphe, qui n’avait point d’enfants, laisse en mourant ses États à Conrad le Salique. C’était très peu de domaine, avec la supériorité territoriale, ou du moins des prétentions de supériorité, c’est-à-dire de suzeraineté, de domaine suprême, sur les Suisses, les Grisons, la Provence, la Franche-Comté, la Savoie, Genève, le Dauphiné. C’est de là que les terres au delà du Rhône sont encore appelées terres d’empire. Tous les seigneurs de ces cantons, qui relevaient auparavant de Rodolphe, relèvent de l’empereur. 

Quelques évêques s’étaient érigés aussi en princes feudataires. Conrad leur donna à tous les mêmes droits. Les empereurs élevèrent toujours les évêques pour les opposer aux seigneurs; ils s’en trouvèrent bien quand ces deux corps étaient divisés, et mal quand ils s’unissaient. 

Les Lyon, de Besançon, d’Embrun, de Vienne, de Lausanne, de Genève, de Bâle, de Grenoble, de Valence, de Gap, de Die, furent des fiefs impériaux. 

De tous les feudataires de la Bourgogne, un seul jette les fondements d’une puissance durable. C’est Humbert aux blanches mains, tige des ducs de Savoie. Il n’avait que la Maurienne, l’empereur lui donne le Chablais, le Valais, et Saint-Maurice; ainsi de la Pologne jusqu’à l’Escaut, et de la Saône au Garillan, les empereurs faisaient partout des princes, et se regardaient comme les seigneurs suzerains de presque toute l’Europe. 

Depuis 1035 jusqu’à 1039. L’Italie encore troublée rappelle encore Conrad. Ce même archevêque de Milan qui avait couronné l’empereur était par cette raison-là même contre lui. Ses droits et ses prétentions en avaient augmenté. Conrad le fait arrêter avec trois autres évêques. Il est ensuite obligé d’assiéger Milan, et il ne peut le prendre. Il y perd une partie de son armée, et il perd par conséquent tout son crédit dans Rome. 

Il va faire des lois à Bénévent et à Capoue; mais pendant ce temps les aventuriers normands y font des conquêtes. 

Enfin il rentre dans Milan par des négociations, et il s’en retourne selon l’usage ordinaire. 

Une maladie le fait mourir à Utrecht le 4 juin 1039. 

HENRI III,

17e EMPEREUR.

Depuis 1039 jusqu’à 1042. Henri III, surnommé le Noir, fils de Conrad, déjà couronné du vivant de son père, est reconnu sans difficulté. Il est couronné et sacré une seconde fois par l’archevêque de Cologne. Les premières années de son règne sont signalées par des guerres contre la Bohême, la Pologne, la Hongrie, mais qui n’opèrent aucun grand événement. 

Il donne l’archevêché de Lyon, et investit l’archevêque par la crosse et par l’anneau, sans aucune contradiction; deux choses très remarquables. Elles prouvent que Lyon était ville impériale, et que les rois étaient en possession d’investir les évêques. 

Depuis 1042 jusqu’à 1046. La confusion ordinaire bouleversait Rome et l’Italie. 

La maison de Toscanelle avait toujours dans Rome la principale autorité. Elle avait acheté le pontificat pour un enfant de douze ans de cette maison. Deux autres l’ayant acheté aussi, ces trois pontifes partagèrent en trois les revenus, et s’accordèrent à vivre paisiblement, abandonnant les affaires politiques au chef de la maison de Toscanelle. 

Ce triumvirat singulier dura tant qu’ils eurent de l’argent pour fournir à leurs plaisirs; et quand ils n’en eurent plus, chacun vendit sa part de la papauté au diacre Gratien, que le P. Maimbourg appelle un saint prêtre, homme de qualité, fort riche: mais comme le jeune Benoît IX avait été élu longtemps avant les deux autres, on lui laissa, par un accord solennel, la jouissance du tribut que l’Angleterre payait alors à Rome, et qu’on appelait le denier de saint Pierre; à quoi les rois d’Angleterre s’étaient soumis depuis longtemps. 

Ce Gratien, qui prit le nom de Grégoire VI, et qui passe pour s’être conduit sagement, jouissait paisiblement du pontificat, lorsque l’empereur Henri III vint à Rome. 

Jamais empereur n’y exerça plus d’autorité. Il déposa Grégoire VI, comme simoniaque, et nomma pape Suidger(7), son chancelier, évêque de Bamberg, sans qu’on osât murmurer. 

Le chancelier, devenu pape, sacre l’empereur et sa femme, et promet tout ce que les papes ont promis aux empereurs, quand ceux-ci ont été les plus forts. 

1047. Henri III donne l’investiture de la Pouille, de la Calabre, et de presque tout le Bénéventin, excepté la ville de Bénévent et son territoire, aux princes normands qui avaient conquis ces pays sur les Grecs et sur les Sarrasins. Les papes ne prétendaient pas alors donner ces États. La ville de Bénévent appartenait encore aux Pandolfes de Toscanelle. 

L’empereur repasse en Allemagne, et confère tous les évêchés vacants. 

1048. Le duché de la Lorraine Mosellanique est donné à Gérard d’Alsace, et la basse Lorraine à la maison de Luxembourg. La maison d’Alsace, depuis ce temps, n’est connue que sous le titre de marquis, et ducs de Lorraine. 

Le pape étant mort, on voit encore l’empereur donner un pape à Rome, comme on donnait un autre bénéfice. Henri III envoie un Bavarois nommé Popon, qui sur-le-champ est reconnu pape sous le nom de Damase II. 

1049. Damase mort, l’empereur, dans l’assemblée de Worms, nomme l’évêque de Toul, Brunon, pape, et l’envoie prendre possession: c’est le pape Léon IX. Il est le premier pape qui ait gardé son évêché avec celui de Rome. Il n’est pas surprenant que les empereurs disposent ainsi du saint-siège. Théodora et Marozie y avaient accoutumé les Romains; et sans Nicolas II et Grégoire VII, pontificat eût toujours été dépendant. On leur eût baisé les pieds, et ils eussent été esclaves. 

1050-1051-1052. Les Hongrois tuent leur roi Pierre, renoncent à la religion chrétienne et à l’hommage qu’ils avaient fait à l’empire. Henri III leur fait une guerre malheureuse: il ne peut la finir qu’en donnant sa fille au nouveau roi de Hongrie André, qui était chrétien, quoique ses peuples ne le fussent pas. 

1053. Le pape Léon IX vient dans Worms se plaindre à l’empereur que les princes normands deviennent trop puissants. 

Henri III reprend les droits féodaux de Bamberg, et donne au pape la ville de Bénévent en échange. On ne pouvait donner au pape que la ville, les princes normands ayant fait hommage à l’empire pour le reste du duché mais l’empereur donna au pape une armée avec laquelle il pourrait chasser ces nouveaux conquérants devenus trop voisins de Rome 

Léon IX mène contre eux cette armée, dont la moitié est commandée par des ecclésiastiques. 

Humfroi, Richard, et Robert Guiscard ou Guichard, ces Normands si fameux dans l’histoire, taillent en pièces l’armée du pape, trois fois plus forte que la leur. Ils prennent le pape prisonnier, se jettent à ses pieds, lui demandent sa bénédiction, et le mènent prisonnier dans la ville de Bénévent. 

1054. L’empereur affecte la puissance absolue. Le duc de Bavière ayant la guerre avec l’évêque de Ratisbonne, Henri III prend le parti de l’évêque, cite le duc de Bavière devant son conseil privé, dépouille le duc, et donne la Bavière à son propre fils Henri, âgé de trois ans: c’est le célèbre empereur Henri IV. 

Le due de Bavière se réfugie chez les Hongrois, et veut en vain les intéresser à sa vengeance. 

L’empereur propose aux seigneurs qui lui sont attachés d’assurer l’empire à son fils presque au berceau. Il le fait déclarer roi des Romains dans le château de Tribur, près de Mayence. Ce titre n’était pas nouveau; il avait été pris par Ludolphe, fils d’Othon Ier

1055. Il fait un traité d’alliance avec Contarini, duc de Venise. Cette république était déjà puissante et riche, quoiqu’elle ne battît monnaie que depuis l’an 950, et qu’elle ne fût affranchie que depuis 998 d’une redevance d’un manteau de drap d’or, seul tribut qu’elle avait payé aux empereurs d’Occident. 

Gênes était la rivale de sa puissance et de son commerce. Elle avait déjà la Corse, qu’elle avait prise sur les Arabes; mais son négoce valait plus que la Corse, que les Pisans lui disputèrent. 

Il n’y avait point de telles villes en Allemagne, et tout ce qui était au delà du Rhin était pauvre et grossier. Les peuples du Nord et de l’Est, plus pauvres encore, ravageaient toujours ces pays. 

1056. Les Slaves font encore une irruption, et désolent le duché de Saxe. 

Henri III meurt auprès de Paderborn, entre les bras du pape Victor II, qui avant sa mort sacre l’empereur son fils Henri IV, âgé de près de six ans. 

HENRI IV,

18e EMPEREUR.

1056. Une femme gouverne l’empire: c’était une Française, fille d’un duc de Guienne, pair de France, nommée Agnès, mère du jeune Henri IV; et Agnès, qui avait de droit la tutelle des biens patrimoniaux de son fils, n’eut celle de l’empire que parce qu’elle fut habile et courageuse. 

Depuis 1051 jusqu’à 1069. Les premières années du règne de Henri IV sont des temps de troubles obscurs. 

Des seigneurs particuliers se font la guerre en Allemagne. Le duc de Bohême, toujours vassal de l’empire, est attaqué par la Pologne, qui ne veut plus en être membre. 

Les Hongrois, si longtemps redoutables à l’Allemagne, sont obligés de demander enfin du secours aux Allemands contre les Polonais, devenus dangereux; et malgré ce secours ils sont battus. Le roi André et sa femme se réfugient à Ratisbonne. 

Il paraît qu’aucune politique, aucun grand dessein, n’entrent dans ces guerres. Les sujets les plus légers les produisent: quelquefois elles ont leur source dans l’esprit de chevalerie introduit alors en Allemagne. Un comte de Hollande, par exemple, fait la guerre contre les évêques de Cologne et de Liège pour une querelle dans un tournoi. 

Le reste de l’Europe ne prend nulle part aux affaires de l’Allemagne. Point de guerre avec la France, nulle influence en Angleterre ni dans le Nord, et alors même très peu en Italie, quoique Henri IV en fût roi et empereur. 

L’impératrice Agnès maintient sa régence avec beaucoup de peine. 

Enfin, en 1061, les ducs de Saxe et de Bavière, oncles de Henri IV, un archevêque de Cologne, et d’autres princes, enlèvent l’empereur à sa mère, qu’on accusait de tout sacrifier à l’évêque d’Augsbourg, son ministre et son amant. Elle fuit à Rome, et y prend le voile. Les seigneurs restent maîtres de l’empereur et de l’Allemagne jusqu’à sa majorité. 

Cependant en Italie, après bien des troubles toujours excités au sujet du pontificat, le pape Nicolas II, en 1059, avait statué dans un concile de cent treize évêques que désormais les cardinaux seuls éliraient le pape, qu’il serait ensuite présenté au peuple pour faire confirmer l’élection; « sauf, ajoute-t-il, l’honneur et le respect dûs à notre cher fils Henri, maintenant roi, qui, s’il plaît à Dieu, sera empereur selon le droit que nous lui en avons déjà donné. » 

On se prévalait ainsi de la minorité de Henri IV pour accréditer des droits et des prétentions que les pontifes de Rome soutinrent toujours quand ils le purent. 

Il s’établissait alors une coutume que la crainte des rapacités de mille petits tyrans d’Italie avait introduite. On donnait ses biens à l’Église sous le titre d’oblata; et on en restait possesseur feudataire avec une légère redevance. Voilà l’origine de la suzeraineté de Rome sur le royaume de Naples. 

Ce même pape Nicolas II, après avoir inutilement excommunié les conquérants normands, s’en fait des protecteurs et des vassaux; et ceux-ci, qui étaient feudataires de l’empire, et qui craignaient bien moins les papes que les empereurs, font hommage de leurs terres au pape Nicolas dans le concile de Melphi, en 1059. Les papes, dans ces commencements de leur puissance, étaient comme les califes dans la décadence de la leur; ils donnaient l’investiture au plus fort qui la demandait. 

Robert reçoit du pape la couronne ducale de la Pouille et de la Calabre, et est investi par l’étendard. Richard est confirmé prince de Capoue, et le pape leur donne encore la Sicile, en cas qu’ils en chassent les Sarrasins.

En effet, Robert et ses frères s’emparèrent de la Sicile en 1061, et par là rendirent le plus grand service à l’Italie. 

Les papes n’eurent que longtemps après Bénévent, laissé par les princes normands aux Pandolfes de la maison de Toscanelle. 

1069. Henri 1V, devenu majeur, sort de la captivité où le retenaient les ducs de Saxe et de Bavière. 

Tout était alors dans la plus horrible confusion. Qu’on en juge par le droit de rançonner les voyageurs; droit que tous les seigneurs, depuis le Mein et le Véser jusqu’au pays des Slaves, comptaient parmi les prérogatives féodales. 

Le droit de dépouiller l’empereur paraissait aussi fort naturel aux ducs de Bavière, de Saxe, au marquis de Thuringe. Ils forment une ligue contre lui. 

1070. Henri IV, aidé du reste de l’empire, dissipe la ligue. 

Othon de Bavière est mis au ban de l’empire. C’est le second souverain de ce duché qui essuie cette disgrâce. L’empereur donne la Bavière à Guelfe, fils d’Azon, marquis d’Italie. 

1071-1072. L’empereur, quoique jeune et livré aux plaisirs, parcourt l’Allemagne pour y mettre quelque ordre. 

L’année 1072 est la première époque des fameuses querelles pour les investitures. 

Alexandre II avait été élu pape sans consulter la cour impériale, et était resté pape malgré elle. Hildebrand, né à Soane en Toscane, de parents inconnus, moine de Cluny sous l’abbé Odilon, et depuis cardinal, gouvernait le pontificat. Il est assez connu sous le nom de Grégoire VII; esprit vaste, inquiet, ardent, mais artificieux jusque dans l’impétuosité: le plus fier des hommes, le plus zélé des prêtres. Alexandre avait déjà, par ses conseils, raffermi l’autorité du sacerdoce. 

Il engage le pape Alexandre à citer l’empereur à son tribunal. Cette témérité paraît ridicule; mais si l’on songe à l’état où se trouvait alors l’empereur, elle ne l’est point. La Saxe, la Thuringe, une partie de l’Allemagne, étaient alors déclarées contre Henri IV. 

Alexandre II étant mort, Hildebrand a le crédit de se faire élire par le peuple sans demander les voix des cardinaux, et sans attendre le consentement de l’empereur. Il écrit à ce prince qu’il a été élu malgré lui, et qu’il est prêt à se démettre, Henri IV envoie son chancelier confirmer l’élection du pape, qui alors, n’ayant plus rien à craindre, lève le masque. 

Henri continue à faire la guerre aux Saxons, et à la ligue établie contre lui. Henri IV est vainqueur. 

1075. Les Russes commençaient alors à être chrétiens, et connus dans l’Occident. 

Un Démétrius (car les noms grecs étaient parvenus jusque dans cette partie du monde), chassé de ses États par son frère, vient à Mayence implorer l’assistance de l’empereur; et, ce qui est plus remarquable, il envoie son fils à Rome aux pieds de Grégoire VII, comme au juge des chrétiens. L’empereur passait pour le chef temporel, et le pape pour le chef spirituel de l’Europe. 

Henri achève de dissiper la ligue, et rend la paix à l’empire. 

Il paraît qu’il redoutait de nouvelles révolutions car il écrivit une lettre très soumise au pape, dans laquelle il s’accuse de débauche et de simonie; il faut l’en croire sur parole. Son aveu donnait à Grégoire VII le droit de le reprendre; c’est le plus beau des droits; mais il ne donne pas celui de disposer des couronnes. 

Grégoire VII écrit aux évêques de Brême, de Constance, à l’archevêque de Mayence, et à d’autres, et leur ordonne de venir à Rome. « Vous avez permis aux clercs, dit-il, de garder leurs concubines, même d’en prendre de nouvelles; nous vous ordonnons de venir à Rome au premier concile. » 

Il s’agissait aussi de dîmes ecclésiastiques, que les évêques et les abbés d’Allemagne se disputaient. 

Grégoire VII propose le premier une croisade: il en écrit à Henri IV. Il prétend qu’il ira délivrer le saint sépulcre à la tête de cinquante mille hommes, et veut que l’empereur vienne servir sous lui. L’esprit qui régnait alors ôte à cette idée du pape l’air de la démence, et n’y laisse que celui de la grandeur. 

Le dessein de commander à l’empereur et à tous les rois ne paraissait pas moins chimérique; c’est cependant ce qu’il entreprit, et non sans quelques succès. 

Salomon, roi de Hongrie, chassé d’une partie de ses États, et n’étant plus maître que de Presbourg jusqu’à l’Autriche, vient à Worms renouveler l’hommage de la Hongrie à l’empire. 

Grégoire VII lui écrit: « Vous devez savoir que le royaume de Hongrie appartient à l’Église romaine. Apprenez que vous éprouverez l’indignation du saint-siège, si vous ne reconnaissez que vous tenez vos États de lui, et non du roi de Germanie. » 

Le pape exige du duc de Bohême cent marcs d’argent en tribut annuel, et lui donne en récompense le droit de porter la mitre. 

1076. Henri IV jouissait toujours du droit de nommer les évêques et les abbés, et de donner l’investiture par la crosse et par l’anneau: ce droit lui était commun avec presque tous les princes. Il appartient naturellement aux peuples de choisir ses pontifes et ses magistrats. Il est juste que l’autorité royale y concoure: mais cette autorité avait tout envahi. Les empereurs nommaient aux évêchés, et Henri IV les vendait. Grégoire, en s’opposant à l’abus, soutenait la liberté naturelle des hommes; mais en s’opposant auconcours de l’autorité impériale, il introduisait un abus plus grand encore. C’est alors qu’éclatèrent les divisions entre l’empire et le sacerdoce. 

Les prédécesseurs de Grégoire VII n’avaient envoyé des légats aux empereurs que pour les prier de venir les secourir et de se faire couronner dans Rome. Grégoire envoie deux légats à Henri, pour le citer à venir comparaître devant lui comme un accusé. 

Les légats, arrivés à Goslar, sont abandonnés aux insultes des valets. On assemble pour réponse une diète dans Worms, où se trouvent presque tous les seigneurs, les évêques, et les abbés d’Allemagne. 

Un cardinal, nommé Hugues, y demande justice de tous les crimes qu’il impute au pape. Grégoire y est déposé à la pluralité des voix; mais il fallait avoir une armée pour aller à Rome soutenir ce jugement. 

Le pape, de son côté, dépose l’empereur par une bulle. « Je lui défends, dit-il, de gouverner le royaume teutonique et l’Italie; et je délivre ses sujets du serment de fidélité. » 

Grégoire, plus habile que l’empereur, savait bien que ces excommunications seraient secondées par des guerres civiles. Il met les évêques allemands dans son parti. Ces évêques gagnent des seigneurs. Les anciens ennemis de Henri, se joignent à eux. L’excommunication de Henri IV leur sert de prétexte. 

Ce même Guelfe, à qui l’empereur avait donné la Bavière, s’arme contre lui de ses bienfaits, et soutient les mécontents. 

Enfin la plupart des mêmes évêques et des mêmes princes qui avaient déposé Grégoire VII soumettent leur empereur au jugement de ce pape. Ils décrètent que le pape viendra juger définitivement l’empereur dans Augsbourg. 

1077. L’empereur veut prévenir ce jugement fatal d’Augsbourg; et par une résolution inouïe, il va, suivi de peu de domestiques, demander au pape l’absolution. 

Le pape était alors dans la forteresse de Canosse sur l’Apennin, avec la comtesse Mathilde, propre cousine de l’empereur. 

Cette comtesse Mathilde est la véritable cause de toutes les guerres entre les empereurs et les papes qui ont si longtemps désolé l’Italie. Elle possédait de son chef une grande partie de la Toscane, Mantoue, Parme, Reggio, Plaisance, Ferrare, Modène, Vérone, presque tout ce qu’on appelle aujourd’hui le patrimoine de Saint-Pierre de Viterbe jusqu’à Orviette, une partie de l’Ombrie, de Spolette, de la marche d’Ancône. On l’appelait la grande comtesse, quelquefois duchesse; il n’y avait alors aucune formule de titres usités en Europe; on disait aux rois Votre Excellence, Votre Sérénité, Votre Grandeur, Votre Grâce indifféremment. Le titre de majesté était rarement donné aux empereurs; et c’était plutôt une épithète qu’un nom d’honneur affecté à la divinité impériale. Il y a encore un diplôme d’une donation de Mathilde à l’évêque de Modène, qui commence ainsi: « En présence de Mathilde, par la grâce de Dieu, duchesse et comtesse. » Sa mère, soeur de Henri III, et très maltraitée par son frère, avait nourri cette puissante princesse dans une haine implacable contre la maison de Henri. Elle était soumise au pape, qui était son directeur, et que ses ennemis accusaient d’être son amant. Son attachement à Grégoire et sa haine contre les Allemands allèrent au point qu’elle fit une donation de toutes ses terres au pape, du moins à ce qu’on prétend. 

C’est en présence de cette comtesse Mathilde qu’au mois de janvier 1077, l’empereur, pieds nus et couvert d’un cilice, se prosterne aux pieds du pape, en lui jurant qu’il sera en tout parfaitement soumis, et qu’il ira attendre son arrêt à Augsbourg. 

Tous les seigneurs lombards commençaient alors à être beaucoup plus mécontents du pape que de l’empereur. La donation de Mathilde leur donnait des alarmes. Ils promettent à Henri IV de le secourir s’il casse le traité honteux qu’il vient de faire. Alors on voit ce qu’on n’avait point vu encore: un empereur allemand secouru par l’Italie et abandonné par l’Allemagne. 

Les seigneurs et les évêques assemblés à Forcheim en Franconie, animés par les légats du pape, déposent l’empereur, et réunissent leurs suffrages en faveur de Rodolphe de Reinfeld, duc de Souabe. 

1078. Grégoire se conduit alors en juge suprême des rois. Il a déposé Henri IV, mais il peut lui pardonner. Il trouve mauvais qu’on n’ait pas attendu son ordre précis pour sacrer le nouvel élu à Mayence. Il déclare, de la forteresse de Canosse, où les seigneurs lombards le tiennent bloqué, qu’il reconnaîtra pour empereur et pour roi d’Allemagne celui des concurrents qui lui obéira le mieux. 

Henri IV repasse en Allemagne, ranime son parti, lève une armée. Presque toute l’Allemagne est mise par les deux partis à feu et à sang. 

1079. On voit tous les évêques en armes dans cette guerre. 

Un évêque de Strasbourg, partisan de Henri, va piller tous les couvents déclarés pour le pape. 

1080. Pendant qu’on se bat en Allemagne, Grégoire VII, échappé aux Lombards, excommunie de nouveau Henri; et par sa bulle du 7 mars: « Nous donnons, dit-il, le royaume teutonique à Rodolphe, et nous condamnons Henri à être vaincu. » 

Il envoie à Rodolphe une couronne d’or avec ce mauvais vers si connu: 

Petra dedit Petro, Petrus diadema Rodolpho.

Henri IV, de son côté, assemble trente évêques et quelques seigneurs allemands et lombards à Brixen, et dépose le pape pour la seconde fois aussi inutilement que la première. 

Bertrand, comte de Provence, se soustrait à l’obéissance des deux empereurs, et fait hommage au pape. La ville d’Arles reste fidèle à Henri. 

Grégoire VII se fortifie de la protection des princes normands et leur donne une nouvelle investiture, à condition qu’ils défendront toujours les papes. 

Grégoire encourage Rodolphe et son parti, et leur promet que Henri mourra cette année. Mais dans la fameuse bataille de Mersebourg, Henri IV, assisté de Godefroy de Bouillon, fait retomber la prédiction du pape sur Rodolphe son compétiteur, blessé à mort par Godefroy même. 

1081. Henri se venge sur la Saxe, qui devient alors le pays le plus malheureux. 

Avant de partir pour l’Italie, il donne sa fille Agnès au baron Frédéric de Stauffen, qui l’avait aidé, ainsi que Godefroy de Bouillon, à gagner la bataille décisive de Mersebourg. Le duché de Souabe est sa dot. C’est l’origine de l’illustre et malheureuse maison de Souabe. 

Henri vainqueur passe en Italie. Les places de la comtesse Mathilde lui résistent. Il amenait avec lui un pape de sa façon, nommé Guibert: mais cela même l’empêche d’abord d’être reçu à Rome. 

1082. Les Saxons se font un fantôme d’empereur: c’est un comte Hermann à peine connu. 

1083. Henri assiège Rome. Grégoire lui propose de venir encore lui demander l’absolution, et lui promet de le couronner à ce prix. Henri pour réponse prend la ville. Le pape s’enferme dans le château Saint-Ange. 

Robert Guiscard vient à son secours, quoiqu’il eût eu aussi quelques années auparavant sa part des excommunications que Grégoire avait prodiguées. On négocie: on fait promettre au pape de couronner Henri. 

Grégoire, pour tenir sa promesse, propose de descendre la couronne du haut du château Saint-Ange avec une corde, et de couronner ainsi l’empereur. 

1084. Henri ne s’accommode point de cette plaisante cérémonie; il fait introniser son antipape Guibert et est couronné solennellement par lui. 

Cependant Robert Guiscard ayant reçu de nouvelles troupes, cet aventurier normand force l’empereur à s’éloigner, tire le pape du château Saint-Ange, devient à la fois son protecteur et son maître, et l’emmène à Salerne, où Grégoire demeura jusqu’à sa mort prisonnier de ses libérateurs, mais toujours parlant en maître des rois et en martyr de l’Église. 

1085. L’empereur retourne à Rome, s’y fait reconnaître lui et son pape, et se hâte de retourner en Allemagne, comme tous ses prédécesseurs, qui paraissaient n’être venus prendre Rome que par cérémonie. Les divisions de l’Allemagne le rappelaient: il fallait écraser l’antiempereur, et dompter les Saxons; mais il ne peut jamais avoir de grandes armées, ni par conséquent de succès entiers. 

1086. Il soumet la Thuringe; mais la Bavière, soulevée par l’ingratitude de Guelfe, la moitié de la Souabe, qui ne veut point reconnaître son gendre, se déclarent contre lui: et la guerre civile est dans toute l’Allemagne. 

1087. Grégoire VII étant mort, Didier, abbé du Mont-Cassin, est pape(8) sous le nom de Victor III. La comtesse Mathilde, fidèle à sa haine contre Henri IV, fournit des troupes à ce Victor, pour chasser de Rome la garnison de l’empereur et son pape Guibert. Victor meurt, et Rome n’est pas moins soustraite à l’autorité impériale. 

1088. L’antiempereur Hermann, n’ayant plus ni argent ni troupes, vient se jeter aux genoux de Henri IV et meurt ensuite ignoré. 

Henri IV épouse une princesse russe, veuve d’un marquis de Brandebourg de la maison de Stade; ce n’était pas un mariage de politique. 

Il donne le marquisat de Misnie au comte de Lanzberg, l’un des plus anciens seigneurs saxons. C’est de ce marquis de Misnie que descend toute la maison de Saxe. 

Ayant pacifié l’Allemagne, il repasse en Italie; le plus grand obstacle qu’il y trouve est toujours cette comtesse Mathilde, remariée depuis peu avec le jeune Guelfe, fils de cet ingrat Guelfe à qui Henri IV avait donné la Bavière. 

La comtesse soutient la guerre dans ses États contre l’empereur, qui retourne en Allemagne sans avoir presque rien fait. 

Ce Guelfe, mari de la comtesse Mathilde, est, dit-on, la première origine de la faction des Guelfes, par laquelle on désigna depuis en Italie le parti des papes. Le mot de Gibelin fut longtemps depuis appliqué à la faction des empereurs, parce que Henri, fils de Conrad III, naquit à Ghibeling. Cette origine de ces deux mots de guerre est aussi probable et aussi incertaine que les autres. 

1090. Le nouveau pape Urbain II, auteur des croisades, poursuit Henri IV avec non moins de vivacité que Grégoire VII. 

Les évêques de Constance et de Passau soulèvent le peuple. Sa nouvelle femme Adélaïde de Russie, et son fils Conrad, né de Berthe, se révoltent contre lui; jamais empereur, ni mari, ni père, ne fut plus malheureux que Henri IV. 

1091. L’impératrice Adélaïde et Conrad son beau-fils passent en Italie. La comtesse Mathilde leur donne des troupes et de l’argent. Roger, duc de Calabre, marie sa fille à Conrad. 

Le pape Urbain, ayant fait cette puissante ligue contre l’empereur, ne manque pas de l’excommunier. 

1092. L’empereur, en partant d’Italie, avait laissé une garnison dans Rome; il était encore maître du palais de Latran, qui était assez fort, et où son pape Guibert était revenu. 

Le commandant de la garnison vend au pape la garnison et le palais. Geoffroy, abbé de Vendôme, qui était alors à Rome, prête à Urbain II l’argent qu’il faut pour ce marché; et Urbain II le rembourse par le titre de cardinal qu’il lui donne, à lui et à ses successeurs. Ainsi, dans tous les gouvernements monarchiques, la vanité a toujours fait ses marchés avec l’avarice. Le pape Guibert s’enfuit. 

1093-1094-1095. Les esprits s’occupent pendant ces années, en Europe, de l’idée des croisades, que le fameux ermite Pierre prêchait partout avec un enthousiasme qu’il communiquait de ville en ville. 

Grand concile, ou plutôt assemblée prodigieuse à Plaisance, en 1095. Il y avait plus de quarante mille hommes, et le concile se tenait en plein champ. Le pape y propose la croisade. 

L’impératrice Adélaïde et la comtesse Mathilde y demandent solennellement justice contre l’empereur Henri IV. 

Conrad vient baiser les pieds d’Urbain II, lui prête serment de fidélité, et conduit son cheval par la bride. Urbain lui promet de le couronner empereur, à condition qu’il renoncera aux investitures. Ensuite il le baise à la bouche, et mange avec lui dans Crémone. 

1096. La croisade ayant été prêchée en France avec plus de succès qu’à Plaisance, Gautier sans Avoir, l’ermite Pierre, et un moine allemand nommé Godelscald, prennent leur chemin par l’Allemagne, suivis d’une armée de vagabonds. 

1097. Comme ces vagabonds portaient la croix et n’avaient point d’argent, et que les Juifs, qui faisaient tout le commerce d’Allemagne, en avaient beaucoup, les croisés commencèrent leurs expéditions par eux à Worms, à Cologne, à Mayence, à Trèves, et dans plusieurs autres villes; on les égorge, on les brûle: presque toute la ville de Mayence est réduite en cendres par ces désordres. 

L’empereur Henri réprime ces excès autant qu’il le peut, et laisse les croisés prendre leur chemin par la Hongrie, où ils sont presque tous massacrés. 

Le jeune Guelfe se brouille avec sa femme Mathilde; il se sépare d’elle, et cette brouillerie rétablit un peu les affaires de l’empereur. 

1098. Henri tient une diète à Aix-la-Chapelle, où il fait déclarer son fils Conrad indigne de jamais régner. 

1099. Il fait élire et couronner son second fils Henri, ne se doutant pas qu’il aurait plus à se plaindre du cadet que de l’aîné. 

1100. L’autorité de l’empereur est absolument détruite en Italie, mais rétablie en Allemagne. 

1101. Conrad le rebelle meurt subitement à Florence. Le pape Pascal II, auquel les faibles lieutenants de l’empereur en Italie opposaient en vain des antipapes, excommunie Henri IV, à l’exemple de ses prédécesseurs. 

1102. La comtesse Mathilde, brouillée avec son mari, renouvelle sa donation à l’Église romaine. 

Brunon, archevêque de Trèves, primat des Gaules de Germanie, investi par l’empereur, va à Rome, où il est obligé de demander pardon d’avoir reçu l’investiture. 

1104. Henri IV promet d’aller à la terre sainte: c’était le seul moyen alors de gagner tous les esprits. 

1105. Mais, dans ce même temps, l’archevêque de Mayence et l’évêque de Constance, légats du pape, voyant que la croisade de l’empereur n’est qu’une feinte, excitent son fils Henri contre lui; ils le relèvent de l’excommunication qu’il a, disent-ils, encourue pour avoir été fidèle à son père. Le pape l’encourage; on gagne plusieurs seigneurs saxons et bavarois. 

Les partisans du jeune Henri assemblent un concile et une armée. On ne laisse pas de faire dans ce concile des lois sages; on y confirme ce qu’on appelle la trêve de Dieu, monument de l’horrible barbarie de ces temps-là. Cette trêve était une défense aux seigneurs et aux barons, tous en guerre les uns contre les autres, de se tuer les dimanches et les fêtes. 

Le jeune Henri proteste dans le concile qu’il est prêt de se soumettre à son père. Si son père se soumet au pape. Tout le concile cria Kyrie eleison, c’était la prière des armées et des conciles. 

Cependant ce fils révolté met dans son parti le marquis d’Autriche et le duc de Bohême. Les ducs de Bohême prenaient alors quelquefois le titre de roi, depuis que le pape leur avait donné la mitre. 

Son parti se fortifie; l’empereur écrit en vain au pape Pascal, qui ne l’écoute pas. On indique une diète à Mayence pour apaiser tant de troubles. 

Le jeune Henri feint de se réconcilier avec son père: il lui demande pardon les larmes aux yeux; et l’ayant attiré près de Mayence dans le château de Bingenheim, il l’y fait arrêter et le retient en prison. 

1106. La diète de Mayence se déclare pour le fils perfide contre le père malheureux. On signifie à l’empereur qu’il faut qu’il envoie les ornements impériaux au jeune Henri; on les lui prend de force, on les porte à Mayence. L’usurpateur dénaturé y est couronné; mais il assure, en soupirant, que c’est malgré lui, et qu’il rendra la couronne à son père, dès que Henri IV sera obéissant au pape. 

On trouve, dans les Constitutions de Goldast(9), une lettre de l’empereur à son fils, par laquelle il le conjure de souffrir au moins que l’évêque de Liège lui donne un asile. « Laissez-moi, dit-il, rester à Liège, sinon en empereur, du moins en réfugié; qu’il ne soit pas dit à ma honte, ou plutôt à la vôtre, que je sois forcé de mendier de nouveaux asiles dans le temps de Pâques. Si vous m’accordez ce que je vous demande, je vous en aurai une grande obligation: si vous me refusez, j’irai plutôt vivre en villageois dans les pays étrangers, que de marcher ainsi d’opprobre en opprobre dans un empire qui fut autrefois le mien. » 

Quelle lettre d’un empereur à son fils! L’hypocrite et inflexible dureté de ce jeune prince rendit quelques partisans à Henri IV. Le nouvel élu, voulant violer à Liège l’asile de son père, fut repoussé. Il alla demander en Alsace le serment de fidélité, et les Alsaciens, pour tout hommage, battirent les troupes qui l’accompagnaient, et le contraignirent de prendre la fuite; mais ce léger échec ne fit que l’irriter et qu’aggraver les malheurs du père. 

L’évêque de Liège, le duc de Limbourg, le duc de la basse Lorraine, protégeaient l’empereur. Le comte de Hainaut était contre lui. Le pape Pascal écrit au comte de Hainaut: « Poursuivez partout Henri, chef des hérétiques, et ses fauteurs; vous ne pouvez offrir à Dieu de sacrifices plus agréable. » 

Henri IV enfin, presque sans secours, prêt d’être forcé dans Liège, écrit à l’abbé de Cluny; il semble qu’il méditât une retraite dans ce couvent. Il meurt à Liège le 7 août, accablé de douleurs, et en criant: « Dieu des vengeances, vous vengerez ce parricide; » c’était une opinion aussi ancienne que vaine, que Dieu exauçait les malédictions des mourants, et surtout des pères; erreur utile, si elle eût pu effrayer ceux qui méritaient ces malédictions. 

Le fils dénaturé de Henri IV vient à Liège, fait déterrer de l’église le corps de son père, comme celui d’un excommunié, et le fait porter à Spire dans une cave. 

HENRI V,

19e EMPEREUR.

Les seigneurs des grands fiefs commençaient alors à s’affermir dans le droit de souveraineté. Ils s’appelaient co-imperantes, se regardant comme des souverains dans leurs fiefs, et vassaux de l’empire, non de l’empereur. Ils recevaient à la vérité de lui les fiefs vacants; mais la même autorité qui les leur donnait ne pouvait les leur ôter. C’est ainsi qu’en Pologne le roi confère les palatinats, et la république seule a le droit de destitution. En effet, on peut recevoir par grâce, mais on ne doit être dépossédé que par justice. Plusieurs vassaux de l’empire s’intitulaient déjà ducs et comtes par la grâce de Dieu.

Cette indépendance que les seigneurs s’assuraient, et que les empereurs voulaient réduire, contribua pour le moins autant que les papes au trouble de l’empire, et à la révolte des enfants contre leurs pères. 

La force des grands s’accroissait de la faiblesse du trône. Ce gouvernement féodal était à peu près le même en France et en Aragon. Il n’y avait plus de royaume en Italie; tous les seigneurs s’y cantonnaient: l’Europe était toute hérissée de châteaux et couverte de brigands; la barbarie et l’ignorance régnaient. Les habitants des campagnes étaient dans la servitude, les bourgeois des villes méprisés et rançonnés, et, à quelques villes commerçantes près, en Italie, l’Europe n’était, d’un bout à l’autre, qu’un théâtre de misères. 

La première chose que fait Henri V, dès qu’il s’est fait couronner est de maintenir ce même droit des investitures, contre lequel il s’était élevé pour détrôner son père. 

Le pape Pascal, étant venu en France, va jusqu’à Châlons en Champagne pour conférer avec les princes et les évêques allemands, qui y viennent au nom de l’empereur. 

Cette nombreuse ambassade refuse d’abord de faire la première visite au pape. Ils se rendent pourtant chez lui à la fin. Brunon, archevêque de Trèves, soutient le droit de l’empereur. Il était bien plus naturel qu’un archevêque réclamât contre ces investitures et ces hommages, dont les évêques se plaignaient tant; mais l’intérêt particulier combat dans toutes les occasions l’intérêt général. 

1107-1108-1109-1110. Ces quatre années ne sont guère employées qu’à des guerres contre la Hongrie et contre une partie de la Pologne: guerres sans sujet, sans grand succès de part ni d’autre, qui finissent par la lassitude de tous les partis, et qui laissent les choses comme elles étaient. 

1111-1112. L’empereur, à la fin de cette guerre, épouse la fille de Henri Ier, roi d’Angleterre, fils et second successeur de Guillaume le Conquérant. On prétend que sa femme eut pour dot une somme qui revient à environ neuf cent mille livres sterling. Cela composerait plus de cinq millions d’écus d’Allemagne d’aujourd’hui, et de vingt millions de France. Les historiens manquent tous d’exactitude sur ces faits et l’histoire de ces temps-là n’est que trop souvent un ramas d’exagérations. 

Enfin, l’empereur pense à l’Italie et à la couronne impériale; et le pape Pascal II, pour l’inquiéter, renouvelle la querelle des investitures. 

Henri V envoie à Rome des ambassadeurs, suivis d’une armée. Cependant il promet, par un écrit conservé encore au Vatican, de renoncer aux investitures, de laisser aux papes tout ce que les empereurs leur ont donné; et, ce qui est assez étrange, après de telles soumissions, il promet de ne tuer ni de mutiler le souverain pontife. 

Pascal II, par le même acte, promet d’ordonner aux évêques d’abandonner à l’empereur tous leurs fiefs relevants de l’empire: par cet accord, les évêques perdaient beaucoup, le pape et l’empereur gagnaient. 

Tous les évêques d’Italie et d’Allemagne qui étaient à Rome protestent contre cet accord; Henri V, pour les apaiser, leur propose d’être fermiers des terres dont ils étaient auparavant en possession. Les évêques ne veulent point du tout être fermiers. 

Henri V, lassé de toutes ces contestations, dit qu’il veut être couronné et sacré sans aucune condition. Tout cela se passait dans l’église de Saint-Pierre pendant la messe; et à la fin de la messe l’empereur fait arrêter le pape par ses gardes. 

Il se fait un soulèvement dans Rome en faveur du pape. L’empereur est obligé de se sauver; il revient sur-le-champ avec des troupes, donne dans Rome un sanglant combat, tue beaucoup de Romains, et surtout de prêtres, et emmène le pape prisonnier avec quelques cardinaux. 

Pascal fut plus doux en prison qu’à l’autel. Il fit tout ce que l’empereur voulut. Henri V, au bout de deux mois, reconduit à Rome le saint-père à la tête de ses troupes. Le pape le couronne empereur le 13 avril, et lui donne en même temps la bulle par laquelle il lui confirme le droit des investitures. Il est remarquable qu’il ne lui donne, dans cette bulle, que le titre de dilection. Il l’est encore plus que l’empereur et le pape communièrent de la même hostie, et que le pape dit, en donnant la moitié de l’hostie à l’empereur: « Comme cette partie du sacrement est divisée de l’autre, que le premier de nous deux qui rompra la paix soit séparé du royaume de Jésus-Christ. » 

Henri V achève cette comédie en demandant au pape la permission de faire enterrer son père en terre sainte, lui assurant qu’il est mort pénitent: et il retourne en Allemagne faire les obsèques de Henri IV, sans avoir affermi son pouvoir en Italie. 

Pascal II ne trouva pas mauvais que les cardinaux et ses légats, dans tous les royaumes, désavouassent sa condescendance pour Henri V. 

Il assemble un concile dans la basilique de Saint-Jean de Latran. Là, en présence de trois cents prélats, il demande pardon de sa faiblesse, offre de se démettre du pontificat, casse, annule tout ce qu’il a fait, et s’avilit lui-même pour relever l’Église. 

1113. Il se peut que Pascal II et son concile n’eussent pas fait cette démarche, s’ils n’eussent compté sur quelqu’une de ces révolutions qui ont toujours suivi le sacre des empereurs. En effet, il y avait de troubles en Allemagne au sujet du fisc impérial; autre source de guerres civiles. 

1114. Lothaire, duc de Saxe, depuis empereur, est à la tête de la faction contre Henri V. Cet empereur, ayant à combattre les Saxons comme son père, est défendu comme lui par la maison de Souabe. Frédéric de Stauffen, duc de Souabe, père de l’empereur Barberousse, empêche Henri V de succomber. 

1115. Les ennemis les plus dangereux de Henri V sont trois prêtres: le pape, en Italie; l’archevêque de Mayence, qui bat quelquefois ses troupes; et l’évêque de Vurtzbourg, Erlang, qui, envoyé par lui aux ligueurs, le trahit et se range de leur côté. 

1116. Henri V, vainqueur, met l’évêque de Vurtzbourg, Erlang, au ban de l’empire. Les évêques de Vurtzbourg se prétendaient seigneurs directs de toute la Franconie, quoiqu’il y eût des ducs, et que ce duché même appartînt à la maison impériale. 

Le duché de Franconie est donné à Conrad, neveu de Henri V. Il n’y a plus aujourd’hui de duc de cette grande province, non plus que de Souabe. 

L’évêque Erlang se défend longtemps dans Vurtzbourg, dispute les remparts l’épée à la main, et s’échappe quand la ville est prise. 

La fameuse comtesse Mathilde meurt, après avoir renouvelé la donation de tous ses biens à l’Église romaine. 

1117. L’empereur Henri V, déshérité par sa cousine et excommunié par le pape, va en Italie se mettre en possession des terres de Mathilde, et se venger du pape. Il entre dans Rome, et le pape s’enfuit chez les nouveaux vassaux et les nouveaux protecteurs de l’Église, les princes normands 

Le premier couronnement de l’empereur paraissant équivoque, on en fait un second qui l’est bien davantage. Un archevêque de Brague en Portugal, Limousin de naissance, nommé Bourdin, s’avise de sacrer l’empereur. 

1118. Henri, après cette cérémonie, va s’assurer de la Toscane. Pascal II revient à Rome avec une petite armée des princes normands. Il meurt, et l’armée s’en retourne après s’être fait payer. 

Les cardinaux seuls élisent Gaiëtan(10), Gélase II. Cousin, consul de Rome, marquis de Frangipani, dévoué à l’empereur, entre dans le conclave l’épée à la main, saisit le pape à la gorge, l’accable de coups, le fait prisonnier. Cette férocité brutale met Rome en combustion. Henri V va à Rome; Gélase se retire en France; l’empereur donne le pontificat à son Limousin Bourdin(11).

1119. Gélase étant mort au concile de Vienne(12) en Dauphiné, les cardinaux qui étaient à ce concile élisent, conjointement avec les évêques, et même avec des laïques romains qui s’y trouvaient, Gui de Bourgogne, archevêque de Vienne, fils d’un duc de Bourgogne, et du sang royal de France. Ce n’est pas le premier prince élu pape. Il prend le nom de Calixte II. 

Louis le Gros, roi de France, se rend médiateur dans cette grande affaire des investitures entre l’empire et l’Église. On assemble un concile à Reims. L’archevêque de Mayence y arrive avec cinq cents gendarmes à cheval, et le comte de Troyes va le recevoir à une demi-lieue avec un pareil nombre. 

L’empereur et le pape se rendent à Mouzon. On est prêt de s’accommoder; et, sur une dispute de mots, tout est plus brouillé que jamais. L’empereur quitte Mouzon, et le concile l’excommunie. 

1120-1121. Comme il y avait dans ce concile plusieurs évêques allemands qui avaient excommunié l’empereur, les autres évêques d’Allemagne ne veulent plus que l’empereur donne les investitures. 

1122. Enfin, dans une diète de Worms, la paix de l’empire et de l’Église est faite. Il se trouve que dans cette longue querelle on ne s’était jamais entendu. Il ne s’agissait pas de savoir si les empereurs conféraient l’épiscopat, mais s’ils pouvaient investir de leurs fiefs impériaux des évêques canoniquement élus à leur recommandation. Il fut décidé que les investitures seraient dorénavant données par le sceptre, et non par un bâton recourbé et par un anneau. Mais ce qui fut bien plus important, l’empereur renonça en termes exprès à nommer aux bénéfices ceux qu’il devait investir. Ego, Henricus, Dei gratia, Romanorum imperator, concedo in omnibus ecclesiis fieri electionem et liberam consecrationem. Ce fut une brèche irréparable à l’autorité impériale. 

1123. Troubles civils en Bohême, en Hongrie, en Alsace, en Hollande. Il n’y a, dans ce temps malheureux, que de la discorde dans l’Église, des guerres particulières entre tous les grands, et de la servitude dans les peuples. 

1124. Voici la première fois que les affaires d’Angleterre se trouvent mêlées avec celles de l’Empire. Le roi d’Angleterre Henri Ier, frère du duc de Normandie, a déjà des guerres avec la France au sujet de ce duché. 

L’empereur lève des troupes et s’avance vers le Rhin. On voit aussi que dès ce temps-là même tous les seigneurs allemands ne secondaient pas l’empereur dans de telles guerres. Plusieurs refusent de l’assister contre une puissance qui, par sa position, devait être naturellement la protectrice des seigneurs des grands fiefs allemands contre le dominateur suzerain, ainsi que les rois d’Angleterre s’unirent depuis avec les grands vassaux de la France. 

1125. Les malheurs de l’Europe étaient au comble par une maladie contagieuse. Henri V en est attaqué, et meurt à Utrecht le 22 mai, avec la réputation d’un fils dénaturé, d’un hypocrite sans religion, d’un voisin inquiet, et d’un mauvais maître. 

LOTHAIRE II,

20e EMPEREUR.

1125-1126-1127. Voici une époque singulière. La France, pour la première fois, depuis la décadence de la maison de Charlemagne, se mêle en Allemagne de l’élection d’un empereur. Le célèbre moine Suger, abbé de Saint-Denis, et ministre d’État sous Louis le Gros, va à la diète de Mayence avec le cortège d’un souverain, pour s’opposer au moins à l’élection de Frédéric duc de Souabe. Il y réussit, soit par bonheur, soit par intrigues. La diète partagée choisit dix électeurs. On ne nomme point ces dix princes. Ils élisent le duc de Saxe Lothaire; et les seigneurs qui étaient présents l’élevèrent sur leurs épaules. 

Conrad, duc de Franconie, de la maison de Stauffen-Souabe, et Frédéric, duc de Souabe, protestent contre l’élection. L’abbé Suger fit, parmi les ministres de France, le premier qui excita des guerres civiles en Allemagne. Conrad se fait proclamer roi à Spire; mais, au lieu de soutenir sa faction, il va se faire roi de Lombardie à Milan. On lui prend ses villes en Allemagne; mais il en gagne en Lombardie. 

1128-1129. Sept ou huit guerres à la fois dans le Danemark et dans le Holstein, dans l’Allemagne et dans la Flandre. 

1130. A Rome le peuple prétendait toujours élire les papes malgré les cardinaux, qui s’étaient réservé ce droit, et persistait à ne reconnaître l’élu que comme son évêque, et non comme son souverain. Rome entière se partage en deux factions. L’un élit Innocent II, l’autre élit le fils ou petit-fils du juif, comme plus riche, chasse son compétiteur de Rome. Innocent II se réfugie en France, devenue l’asile des papes opprimés. Ce pape va à Liège, met Lothaire II dans ses intérêts, le couronne empereur avec son épouse, et excommunie ses compétiteurs. 

1131-1132-1133. L’antiempereur Conrad de Franconie et l’antipape Anaclet ont un grand parti en Italie. L’empereur Lothaire et le pape Innocent vont à Rome. Les deux papes se soumettent au jugement de Lothaire: il décide pour Innocent. L’antipape se retire dans le château Saint-Ange, dont il était encore maître. Lothaire se fait sacrer par Innocent II, selon les usages alors établis. L’un de ces usages était que l’empereur faisait d’abord serment de conserver au pape la vie et les membres: mais on en promettait autant à l’empereur. 

Le pape cède l’usufruit des terres de la comtesse Mathilde à Lothaire et à son gendre le duc de Bavière, seulement leur vie durant, moyennant une redevance annuelle au saint-siège. C’était une semence de guerres pour leurs successeurs. 

Pour faciliter la donation de cet usufruit, Lothaire II baisa les pieds du pape, et conduisit sa mule quelques pas. On croit que Lothaire est le premier empereur qui ait fait cette double cérémonie. 

1134-1135. Les deux rivaux de Lothaire, Conrad de Franconie, et Frédéric de Souabe, abandonnés de leurs partis, se réconcilient avec l’empereur et le reconnaissent. 

On tient à Magdebourg une diète célèbre. L’empereur grec, les Vénitiens; y envoient des ambassadeurs pour demander justice contre Roger, roi de Sicile; des ambassadeurs du duc de Pologne y prêtent à l’empire serment de fidélité, pour conserver apparemment la Poméranie, dont ils s’étaient emparés. 

1136. Police établie en Allemagne. Hérédités, et coutumes des fiefs et des arrière-fiefs confirmées. Magistratures des bourgmestres, des maires, des prévôts, soumises aux seigneurs féodaux. Privilèges des églises, des évêchés, et des abbayes, confirmés. 

1137. Voyage de l’empereur en Italie. Roger, duc de la Pouille et nouveau roi do Sicile, tenait le parti de l’antipape Anaclet, et menaçait Rome. On fait la guerre à Roger. 

La ville de Pise avait alors une grande considération dans l’Europe, et l’emportait même sur Venise et sur Gênes. Ces trois villes commerçantes fournissaient à presque tout l’Occident toutes les délicatesses de l’Asie. Elles s’étaient sourdement enrichies par le commerce et par la liberté, tandis que les désolations du gouvernement féodal répandaient presque partout ailleurs la servitude et la misère. Les Pisans seuls arment une flotte de quarante galères au secours de l’empereur; et sans eux l’empereur n’aurait pu résister. On dit qu’alors on trouva dans la Pouille le premier exemplaire du Digeste, et que l’empereur en fit présent à la ville de Pise(13).

Lothaire II meurt en passant les Alpes du Tyrol vers Trente.