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| Index Voltaire | Annales de l'empire | Commande CDROM | ANNALES DE L’EMPIRE (SUITE) De toutes les révolutions qui ont changé la face de la terre, celle qui transféra l’empire des Romains à Charlemagne pourrait paraître la seule juste, si le mot de juste peut être prononcé dans les choses où la force a tant de part, et si les Romains furent en droit de donner ce qu’ils ne possédaient pas. Charlemagne fut en effet appelé à l’empire par la voix du peuple romain même, qu’il avait sauvé à la fois de la tyrannie des Lombards et de la négligence des empereurs d’Orient. C’est la grande époque des nations occidentales. C’est à ces temps que commence un nouvel ordre de gouvernement. C’est le fondement de la puissance temporelle ecclésiastique; car aucun évêque, dans l’Orient, n’avait jamais été prince, et n’avait eu aucun des droits qu’on nomme régaliens. Ce nouvel empire romain ne ressembla en rien à celui des premiers Césars. On verra dans ces Annales ce que fut en effet cet empire, comment les pontifes romains acquirent leur puissance temporelle, qu’on leur a tant reprochée, pendant que tant d’évêques occidentaux, et surtout ceux d’Allemagne, se faisaient souverains; et comment le peuple romain voulut longtemps conserver sa liberté entre les empereurs et les papes qui se sont disputé la domination de Rome. Tout l’Occident, depuis le cinquième siècle, était ou désolé ou barbare. Tant de nations, subjuguées autrefois par les anciens Romains, avaient du moins vécu, jusqu’à ce cinquième siècle, dans une sujétion heureuse. C’est un exemple unique dans tous les âges, que des vainqueurs aient bâti pour des vaincus ces vastes thermes, ces amphithéâtres, aient construit ces grands chemins qu’aucune nation n’a osé depuis tenter même d’imiter. Il n’y avait qu’un peuple. La langue latine, du temps de Théodose, se parlait de Cadix à l’Euphrate. On commerçait de Rome à Trèves et à Alexandrie avec plus de facilité que beaucoup de provinces ne trafiquent aujourd’hui avec leurs voisins. Les tributs mêmes, quoique onéreux, l’étaient bien moins que quand il fallut payer depuis le luxe et la violence de tant de seigneurs particuliers. Que l’on compare seulement l’état de Paris, quand Julien le Philosophe le gouvernait, à l’état où il fut cent cinquante ans après. Qu’on voie ce qu’était Trèves, la plus grande ville des Gaules, appelée du temps de Théodose une seconde Rome, et ce qu’elle devint après l’inondation des barbares. Autun, sous Constantin, avait dans sa banlieue vingt-cinq mille chefs de famille. Arles était encore plus peuplée. Les barbares apportèrent avec eux la dévastation, la pauvreté, et l’ignorance. Les Francs étaient au nombre de ces peuples affamés et féroces qui couraient au pillage de l’Empire. Ils subsistaient de brigandages, quoique la contrée où ils s’étaient établis fût très belle et très fertile. Ils ne savaient pas la cultiver. Ce pays est marqué dans l’ancienne carte conservée à Vienne. On y voit les Francs établis depuis l’embouchure du Mein jusqu’à la Frise, et dans une partie de la Vestphalie, Franci ceu Chamavi. Ce n’est que par les anciens Romains mêmes que les Français, quand ils surent lire, connurent un peu leur origine. Les Francs étaient donc une partie de ces peuples nommés Saxons, qui habitaient la Vestphalie; et quand Charlemagne leur fit la guerre, trois cents ans après, il extermina les descendants de ses pères. Ces tribus de Francs, dont les Saliens étaient les plus illustres, s’étaient peu à peu établis dans les Gaules, non pas en alliés du peuple romain, comme on l’a prétendu, mais après avoir pillé les colonies romaines, Trèves, Cologne, Mayence, Tongres, Tournai, Cambrai: battus à la vérité par le célèbre Aétius, un des derniers soutiens de la grandeur romaine, mais unis depuis avec lui par nécessité contre Attila, profitant ensuite de l’anarchie où ces irruptions des Huns; des Goths et des Vandales, des Lombards et des Bourguignons, réduisaient l’empire, et se servant contre les empereurs mêmes des droits et des titres de maîtres de la milice et de patrices, qu’ils obtenaient d’eux. Cet empire fut déchiré en lambeaux; chaque borde de ces fiers sauvages saisit sa proie. Une preuve incontestable que ces peuples furent longtemps barbares, c’est qu’ils détruisirent beaucoup de villes, et qu’ils n’en fondèrent aucune. Toutes ces dominations furent peu de chose jusqu’à la fin du viiie siècle, devant la puissance des califes, qui menaçait toute la terre. Plus l’empire de Mahomet florissait, plus Constantinople et Rome étaient avilies. Rome ne s’était jamais relevée du coup fatal que lui porta Constantin, en transférant le siège de l’empire. La gloire, l’amour de la patrie, n’animèrent plus les Romains. Il n’y eut plus de fortune à espérer pour les habitants de l’ancienne capitale. Le courage s’énerva; les arts tombèrent; on ne vit plus dans le séjour des Scipions et des Césars que des contestations entre les juges séculiers et l’évêque. Prise, reprise, saccagée tant de fois par les barbares, elle obéissait encore aux empereurs; depuis Justinien, un vice-roi, sous le nom d’exarque, la gouvernait, mais ne daignait plus la regarder comme la capitale de l’Italie. Il demeurait à Ravenne, et de là il envoyait ses ordres au préfet de Rome. Il ne restait aux empereurs, en Italie, que le pays qui s’étend des bornes de la Toscane jusqu’aux extrémités de la Calabre. Les Lombards possédaient le Piémont, le Milanais, Mantoue, Gênes, Parme, Modène, la Toscane, Bologne. Ces États composaient le royaume de Lombardie. Ces Lombards étaient venus, à ce qu’on dit, de la Pannonie, et ils y avaient embrassé l’espèce de christianisme qui avait prévalu avant Constantin, et qui fut la religion dominante sous la plupart de ses successeurs; c’est ce qu’on nomme l’arianisme. Les barbares lombards avaient pénétré en Italie par le Tyrol. Leurs chefs se firent alors catholiques romains pour affermir leur domination à l’aide du clergé, ainsi que Clovis en usa dans la Gaule celtique. Rome, dont les murailles étaient abattues, et qui n’était défendue que par des troupes de l’exarque, était souvent menacée de tomber au pouvoir des Lombards. Elle était alors si pauvre, que l’exarque n’en retirait pour toute imposition annuelle qu’un sou d’or par chaque homme domicilié; et ce tribut paraissait un fardeau pesant. Elle était au rang de ces terres stériles et éloignées qui sont à charge à leurs maîtres. Le diurnal romain des viie et viiie siècles, monument précieux, dont une partie est imprimée, fait voir d’une manière authentique ce que le souverain pontife était alors. On l’appelait le vicaire de Pierre, évêque de la ville de Rome; quoiqu’il soit démontré que Simon Barjone (Pierre) ne vint jamais dans cette capitale. Dès que l’évêque était élu par les citoyens, le clergé en corps en donnait avis à l’exarque, et la formule était: « Nous vous supplions, vous chargé du ministère impérial, d’ordonner la consécration de notre père et pasteur. » Ils donnaient part aussi de la nouvelle élection au métropolitain de Ravenne, et ils lui écrivaient: « Saint-père, nous supplions Votre Béatitude d’obtenir du seigneur exarque l’ordination dont il s’agit. » Ils devaient aussi en écrire aux juges de Ravenne, qu’ils appelaient Vos Éminences. Le nouveau pontife alors était obligé, avant d’être ordonné, de prononcer deux professions de foi; et dans la seconde, il condamnait, parmi les hérétiques, le pape Honorius Ier, parce qu’à Constantinople cet évêque de Rome passait pour n’avoir reconnu qu’une volonté dans Jésus-Christ. Il y a loin de là à la tiare; mais il y a loin aussi du premier moine qui prêcha sur les bords du Rhin au bonnet électoral, et du premier chef des Saliens errants à un empereur romain: toute grandeur s’est formée peu à peu, et toute origine est petite. Le pontife de Rome, dans l’avilissement de la ville, établissait insensiblement sa grandeur. Les Romains étaient pauvres, mais l’Église ne l’était pas. Constantin avait donné à la seule basilique de Latran plus de mille marcs d’or, et environ trente mille d’argent, et lui avait assigné quatorze mille sous de rente. Les papes, qui nourrissaient les pauvres, et qui envoyaient des missions dans tout l’Occident, ayant eu besoin de secours plus considérables, les avaient obtenus sans peine. Les empereurs et les rois lombards même leur avaient accordé des terres. Ils possédaient auprès de Rome des revenus et des châteaux qu’on appelait les justices de saint Pierre. Plusieurs citoyens s’étaient empressés à enrichir, par donation ou par testament, une église dont l’évêque était regardé comme le père de la patrie. Le crédit des papes était très supérieur à leurs richesses: il était impossible de ne pas révérer une suite presque non interrompue de pontifes qui avaient consolé l’Église, étendu la religion, adouci les moeurs des Hérules, des Goths, des Vandales, des Lombards, et des Francs. Quoique les pontifes romains n’étendissent, du temps des exarques, leur droit de métropolitain que sur les villes suburbicaires, c’est-à-dire sur les villes soumises au gouvernement du préfet de Rome, cependant on leur donnait souvent le nom de pape universel, à cause de la primauté et de la dignité de leur siège. Grégoire, surnommé le Grand, refusa ce titre, mais le mérita par ses vertus; et ses successeurs étendirent leur crédit dans l’Occident. On ne doit donc pas s’étonner de voir au viiie siècle Boniface, archevêque de Mayence, le même qui sacra Pépin, s’exprimer ainsi dans la formule de son serment: « Je promets à saint Pierre et à son vicaire, le bienheureux Grégoire, etc. » Enfin le temps vint où les papes conçurent le dessein de délivrer à la fois Rome, et des Lombards qui la menaçaient sans cesse, et des empereurs grecs qui la défendaient mal. Les papes virent donc alors que ce qui, dans d’autres temps, n’eût été qu’une révolte et une sédition impuissante et punissable, pouvait devenir une révolution excusable par la nécessité, et respectable par le succès. C’est cette révolution qui fut commencée sous le second Pépin, usurpateur du royaume de France, et consommée par Charlemagne, son fils, dans un temps où tout était en confusion, et où il fallait nécessairement que la face de l’Europe changeât. Le royaume de France s’étendait alors des Pyrénées
et des Alpes au Rhin, au Mein, et à la Sale. La Bavière dépendait
de ce vaste royaume: c’était le roi des Francs qui donnait ce duché
quand il était assez fort pour le donner. Ce royaume des Francs,
presque toujours partagé depuis Clovis, déchiré par
des guerres intestines, n’était qu’une vaste province barbare de
l’ancien empire romain, laquelle n’était regardée par les
empereurs de Constantinople que comme une province rebelle, mais avec qui
elle traitait comme avec un royaume puissant.
ANNALES DE L’EMPIRE 1er EMPEREUR. 742. Naissance de Charlemagne, près d’Aix-la-Chapelle, le 10 avril. Il était fils de Pépin, maire du palais, duc des Francs, et petit-fils de Charles Martel. Tout ce qu’on connaît de sa mère, c’est qu’elle s’appelait Berthe. On ne sait pas même précisément le lieu de sa naissance. Il naquit pendant la tenue du concile de Germanie; et, grâce à l’ignorance de ces siècles, on ne sait pas où ce fameux concile s’est tenu. La moitié du pays qu’on nomme aujourd’hui Allemagne était idolâtre, des bords du Véser, et même du Mein et du Rhin, jusqu’à la mer Baltique, l’autre demi-chrétienne. Il y avait déjà des évêques à Trèves, à Cologne, à Mayence, villes frontières fondées par les Romains et instruites par les papes. Mais ce pays s’appelait alors l’Austrasie, et était du royaume des Francs. Un Anglais, nommé Villebrod, du temps du père de Charles Martel, était allé prêcher aux idolâtres de la Frise le peu de christianisme qu’il savait. Il y eut, vers la fin du viie siècle, un évêque titulaire de Westphalie qui ressuscitait les petits enfants morts. Villebrod prit le vain titre d’évêque d’Utrecht. Il y bâtit une petite église que les Frisons païens détruisirent. Enfin, au commencement du viiie siècle, un autre Anglais, qu’on appela depuis Boniface, alla prêcher en Allemagne: on l’en regarde comme l’apôtre. Les Anglais étaient alors les précepteurs des Allemands; et c’était aux papes que tous ces peuples, ainsi que les Gaulois, devaient le peu de lettres et de christianisme qu’ils connaissaient. 743. Un synode à Lestine en Hainaut sert à faire connaître les moeurs du temps; on y règle que ceux qui ont pris les biens de l’Église pour soutenir la guerre donneront un écu à l’Église par métairie: ce règlement regardait les officiers de Charles Martel et de Pépin son fils, qui jouirent jusqu’à leur mort des abbayes dont ils s’étaient emparés. Il était alors également ordinaire de donner aux moines et de leur ôter. Boniface, cet apôtre de l’Allemagne, fonde l’abbaye de Fulde dans le pays de Hesse. Ce ne fut d’abord qu’une église couverte de chaume, environnée de cabanes habitées par quelques moines qui défrichaient une terre ingrate; c’est aujourd’hui une principauté; il faut être gentilhomme pour être moine; l’abbé est souverain depuis longtemps, et évêque depuis 1753. 744. Carloman, oncle de Charlemagne, duc d’Austrasie, réduit les Bavarois, vassaux rebelles du roi de France, et bat les Saxons dont il veut faire aussi des vassaux. On voit par là évidemment qu’il y avait déjà de grands vassaux; et il est constant que le royaume des Lombards en Italie était composé de fiefs, et même de fiefs héréditaires. 745. En ce temps Boniface était évêque de Mayence. La dignité de métropole, attachée jusque-là au siège de Worms, passe à Mayence. Carloman, frère de Pépin, abdique le duché de l’Austrasie; c’était un puissant royaume qu’il gouvernait sous le nom de maire du palais, tandis que son frère Pépin dominait dans la France occidentale, et que Childeric, roi de toute la France, pouvait à peine commander aux domestiques de sa maison. Carloman renonce à sa souveraineté pour aller se faire moine au Mont-Cassin. Les historiens disent encore que Pépin l’aimait tendrement; mais il est vraisemblable que Pépin aimait encore davantage à dominer seul. Le cloître était alors l’asile de ceux qui avaient des concurrents trop puissants dans le monde. 747-748. On renouvelle dans la plupart des villes de France l’usage des anciens Romains, connu sous le nom de patronage ou de clientèle. Les bourgeois se choisissent des patrons parmi les seigneurs, et cela seul prouve que les peuples n’étaient point partagés dans les Gaules, comme on l’a prétendu, en maîtres et en esclaves. 749. Pépin entreprend enfin ce que Charles Martel son père n’avait pu faire. Il veut ôter la couronne à la race de Mérovée. Il mit d’abord l’apôtre Boniface dans son parti, avec plusieurs évêques, et enfin le pape Zacharie. 750. Pépin fait déposer son roi Hilderic ou Childeric III; il le fait moine à Saint-Bertin, et se met sur le trône des Francs. Comme cette usurpation atroce irritait plusieurs seigneurs, il attire le clergé dans son parti; il fonde le riche évêché de Vurtzbourg, dont le prélat se prétend duc de Franconie: il appelle aux états généraux, nommés parliaments (parliamenta),les évêques et les abbés, qui auparavant n’y venaient que très rarement, et quand on les consultait. 751. Pépin veut subjuguer les peuples nommés alors Saxons, qui s’étendaient depuis les environs du Mein jusqu’à la Chersonèse cimbrique, et qui avaient conquis l’Angleterre. Le pape Étienne III demande la protection de Pépin contre Astolphe, roi de Lombardie, qui voulait se rendre maître de Rome. L’empereur de Constantinople était trop éloigné et trop faible pour le secourir; et le premier domestique du roi de France, devenu usurpateur, pouvait seul le protéger. 754. La première action connue de Charlemagne est d’aller, de la part de Pépin son père, au-devant du pape Étienne à Saint-Maurice en Valais, et de se prosterner devant lui. C’était un usage d’Orient: on y mettait souvent à genoux devant les évêques; et ces évêques fléchissaient les genoux non seulement devant les empereurs, mais devant les gouverneurs des provinces, quand ceux-ci venaient prendre possession. Pour la coutume de baiser les pieds, elle n’était point encore introduite dans l’Occident. Dioclétien avait le premier exigé, dit-on, cette marque de respect, en quoi il ne fut que trop imité par Constantin. Les papes Adrien Ier et Léon III furent ceux qui attirèrent au pontificat cet honneur que Dioclétien avait arrogé à l’empire; après quoi les rois et les empereurs se soumirent comme les autres à cette cérémonie, qu’ils ne regardèrent que comme un acte de piété indifférent, quoique ridicule, et que les papes voulurent faire passer comme un acte de sujétion. Pépin se fait sacrer roi de France par le pape, au mois d’auguste, dans l’abbaye de Saint-Denis; il l’avait déjà été par Boniface; mais la main d’un pape rendait aux yeux des peuples son usurpation plus respectable. Éginhard, secrétaire de Charlemagne, dit en termes exprès « qu’Hilderic fut déposé par ordre du pape Étienne. » Pépin n’est pas le premier roi de l’Europe qui se soit fait sacrer avec de l’huile à la manière juive: les rois lombards avaient pris cette coutume des empereurs grecs; les ducs de Bénévent même se faisaient sacrer: Ces cérémonie imposaient à la populace. Pépin eut soin de faire sacrer en même temps ses deux fils, Charles et Carloman. Le pape, avant de le sacrer roi, l’absout de son parjure envers Hilderic son souverain; et après le sacre il fulmina une excommunication contre quiconque voudrait un jour entreprendre d’ôter la couronne à la famille de Pépin. C’est ainsi que les princes et les prêtres se sont souvent joués de Dieu et des hommes. Ni Hugues Capet ni Conrad n’ont pas eu un grand respect pour cette excommunication. Le nouveau roi, pour prix de la complaisance du pape, passe les Alpes avec Tassillon, duc de Bavière son vassal. Il assiège Astolphe dans Pavie, et s’en retourne la même année sans avoir bien fait ni la guerre ni la paix. 755. A peine Pépin a-t-il repassé les Alpes qu’Astolphe assiège Rome. Le pape Étienne conjure le nouveau roi de France de venir le délivrer. Rien ne marque mieux la simplicité de ces temps grossiers, qu’une lettre que le pape fait écrire au roi de France par saint Pierre, comme si elle était descendue du ciel; simplicité pourtant qui n’excluait jamais ni les fraudes de la politique, ni les attentats de l’ambition. Pépin délivre Rome, assiège encore Pavie, se rend maître de l’exarchat, et le donne, dit-on, au pape. C’est le premier titre de la puissance temporelle du saint-siège. Par la Pépin affaiblissait également les rois lombards et les empereurs d’Orient. Cette donation est bien douteuse, car les archevêques de Ravenne prirent alors le titre d’exarques. Il résulte que les évêques de Rome et de Ravenne voulaient s’agrandir. Il est très probable que Pépin donna quelques terres aux papes, et qu’il favorisait en Italie ceux qui affermissaient en France sa domination. S’il est vrai qu’il ait fait ce présent au pape, il est clair qu’il donna ce qui ne lui appartenait pas; mais aussi il avait pris ce qui ne lui appartenait pas. On ne trouve guère d’autre source des premiers droits: le temps les rend légitimes. Il faut avouer qu’en fait de donations comme de décrétales, la cour de Rome est un peu décriée; témoin la fameuse donation de Constantin, rapportée dans l’Essai sur les moeurs et l’esprit des nations. 756. Boniface, archevêque de Mayence, fait une mission chez les Frisons idolâtres. Il y reçoit le martyre. Mais comme les historiens disent qu’il fut martyrisé dans son camp et qu’il y eut beaucoup de Frisons tués, il est à croire que les missionnaires étaient des soldats. Tassillon, duc de Bavière, fait un hommage de son duché au roi de France, dans la forme des hommages qu’on a depuis appelés tiges. Il y avait déjà de grands fiefs héréditaires, et la Bavière en était un. Pépin défait encore les Saxons. Il paraît que toutes les guerres de ces peuples contre les Francs n’étaient guère que des incursions de barbares qui venaient tour à tour enlever des troupeaux et ravager des moissons. Point de place forte, point de politique, point de dessein formé; cette partie du monde était encore sauvage. Pépin, après ses victoires, ne gagna que le payement d’un ancien tribut de trois cents chevaux, auquel on ajouta cinq cents vaches: ce n’était pas la peine d’égorger tant de milliers d’hommes. 758-759-760. Didier, successeur du roi Astolphe, reprend les villes données par Pépin à saint Pierre; mais Pépin était si redoutable que Didier les rendit, à ce qu’on prétend, sur ses seules menaces. Le vasselage héréditaire commençait si bien à introduire, que les rois de France prétendaient être seigneurs suzerains du duché d’Aquitaine. Pépin force, les armes à la main, Gaïfre, duc d’Aquitaine, à lui prêter serment de fidélité en présence du duc de Bavière; de sorte qu’il eut deux grands souverains à ses genoux. On sent bien que ces hommages n’étaient que ceux de la faiblesse à la force. 762-763. Le duc de Bavière, qui se croit assez puissant et qui voit Pépin loin de lui, révoque son hommage. On est prêt de lui faire la guerre, et il renouvelle son serment de fidélité. 766-767. Érection de l’évêché de Saltzbourg. Le pape Paul Ier envoie au roi des livres, des chantres, et une horloge à roues. Constantin Copronyme lui envoie aussi un orgue et quelques musiciens. Ce ne serait pas un fait digne de l’histoire, s’il ne faisait voir combien les arts étaient étrangers dans cette partie du monde. Les Francs ne connaissaient alors que la guerre, la chasse et la table. 768. Les années précédentes sont stériles en événements, et par conséquent heureuses pour les peuples; car presque tous les grands traits de l’histoire sont des malheurs publics. Le duc d’Aquitaine révoque son hommage, à l’exemple du duc de Bavière. Pépin vole à lui, et réunit l’Aquitaine à la couronne. Pépin, surnommé le Bref, meurt à Saintes(1), le 24 septembre, figé de cinquante-quatre ans. Avant sa mort il fait son testament de bouche et non par écrit, en présence des grands officiers de sa maison, de ses généraux, et des possesseurs à vie des grandes terres. Il partage tous ses États entre ses deux enfants, Charles et Carloman. Après la mort de Pépin, les seigneurs modifient ses volontés. On donne à Carl, que nous avons depuis appelé Charlemagne, la Bourgogne, l’Aquitaine, la Provence, avec la Neustrie, qui s’étendait alors depuis la Meuse jusqu’à la Loire et à l’Océan. Carloman eut l’Austrasie depuis Reims jusqu’aux derniers confins de la Thuringe. Il est évident que le royaume de France comprenait alors près de la moitié de la Germanie. 770. Didier, roi des Lombards, offre en mariage sa fille Désidérate à Charles: il était déjà marié. Il épouse Désidérate; ainsi il paraît qu’il eut deux femmes à la fois. La chose n’était pas rare; Grégoire de Tours dit que les rois Gontran, Caribert, Sigebert, Chilperic, avaient plusieurs femmes. 771. Son frère Carloman meurt soudainement à l’âge de vingt ans. Sa veuve s’enfuit en Italie avec deux princes ses enfants. Cette mort et cette fuite ne prouvent pas absolument que Charlemagne ait voulu régner seul et ait eu de mauvais desseins contre ses neveux; mais elles ne prouvent pas aussi qu’il méritât qu’on célébrât sa fête, comme on a fait en Allemagne. 772. Charles se fait couronner roi d’Austrasie, et réunit tout le vaste royaume des Francs sans rien laisser à ses neveux. La postérité, éblouie par l’éclat de sa gloire, semble avoir oublié cette injustice. Il répudie sa femme, fille de Didier, pour se venger de l’asile que le roi lombard donnait à la veuve de Carloman son frère. Il va attaquer les Saxons, et trouve à leur tête un homme digne de le combattre; c’était Vitikind, le plus grand défenseur de la liberté germanique après Hermann, que nous nommons Arminius. Le roi de France l’attaque dans le pays qu’on nomme aujourd’hui le comté de la Lippe. Ces peuples étaient très mal armés; car dans les Capitulaires de Charlemagne on voit une défense rigoureuse de vendre des cuirasses et des casques aux Saxons. Les armes et la discipline des Francs devaient donc être victorieuses d’un courage féroce. Charles taille l’armée de Vitikind en pièce, il prend la capitale nommée Erresbourgh. Cette capitale était un assemblage de cabanes entourées d’un fossé. On égorgea les habitants; mais comme on força le peu qui restait à recevoir le baptême, ce fut un grand gain pour ce malheureux pays de sauvages, à ce que les prêtres de ce temps ont assuré. 773. Tandis que le roi des Francs contient les Saxons sur le bord du Véser, l’Italie le rappelle. Les querelles des Lombards et du pape subsistaient toujours; et le roi, en secourant l’Église, pouvait envahir l’Italie, qui valait mieux que les pays de Brème, d’Hanovre et de Brunswick. Il marche donc contre son beau-père Didier, qui était devant Rome. Il ne s’agissait pas de venger Rome, mais il s’agissait d’empêcher Didier de s’accommoder avec le pape pour rendre aux deux fils de Carloman le royaume qui leur appartenait. Il court attaquer son beau-père, et se sert de la piété pour appuyer son usurpation. Il est suivi de soixante et dix mille hommes de troupes réglées, chose inouïe dans ces temps-là. On assemblait, auparavant, des armées de cent et de deux cent mille hommes; mais c’étaient des paysans qui allaient faire leurs moissons après une bataille perdue ou gagnée. Charlemagne les retenait plus longtemps sous le drapeau, et c’est ce qui contribua à ses victoires. 774. L’armée française assiège Pavie. Le roi va à Rome, renouvelle, à ce qu’on dit, la donation de Pépin, et l’augmente: il en met lui-même une copie sur le tombeau qu’on prétend renfermer les cendres de saint Pierre. Le pape Adrien le remercie par des vers qu’il fait pour lui. La tradition de Rome est que Charles donna la Corse, la Sardaigne et la Sicile. Il ne donna sans doute aucun de ces pays qu’il ne possédait pas; mais il existe une lettre d’Adrien à l’impératrice Irène, qui prouve que Charles donna des terres que cette lettre ne spécifie pas. « Charles, duc des Francs et patrice, nous a, dit-il, donné des provinces et restitué les villes que les perfides Lombards retenaient à l’Église, etc. » On sent qu’Adrien ménage encore l’empire en ne donnant que le titre de duc et de patrice à Charles, et qu’il veut fortifier sa possession du nom de restitution. Le roi retourne devant Pavie. Didier se rend à lui. Le roi le fait moine, et l’envoie en France dans l’abbaye de Corbie. Ainsi finit ce royaume des Lombards, qui avaient, en Italie, détruit la puissance romaine, et substitué leurs lois à celles des empereurs. Tout roi détrôné devient moine dans ce temps-là, ou est assassiné. Charlemagne se fait couronner roi d’Italie, à Pavie, d’une couronne où il y avait un cercle de fer qu’on garde encore dans la petite ville de Monza. La justice était administrée toujours dans Rome au nom de l’empereur grec. Les papes mêmes recevaient de lui la confirmation de leur élection. On avait ôté à l’empereur le vrai pouvoir; on lui laissait quelques apparences. Charlemagne prenait seulement, ainsi que Pépin, le titre de patrice. Cependant on frappait alors de la monnaie à Rome au nom d’Adrien. Que peut-on en conclure, sinon que le pape, délivré des Lombards, et n’obéissant plus aux empereurs, était le maître dans Rome? Il est indubitable que les pontifes romains se saisirent des droits régaliens dès qu’ils le purent, comme ont fait les évêques francs et germains; toute autorité veut toujours croître et par cette raison-là même on ne mit plus que le nom de Charlemagne sur les nouvelles monnaies de Rome, lorsqu’en 800 le pape et le peuple romain l’eurent nommé empereur. Quelques critiques prétendent que les monnaies frappées au nom d’Adrien Ier n’étaient que des médailles en l’honneur de cet évêque: cette remarque est d’une très grande vraisemblance, puisque Adrien n’était pas certainement souverain de Rome. 775. Second effort des Saxons contre Charlemagne, pour leur liberté, qu’on appelle révolte. Ils sont encore vaincus dans la Westphalie; et après beaucoup de sang répandu, ils donnent des boeufs et des otages, n’ayant autre chose à donner. 776. Tentative du fils de Didier, nommé Adalgise, pour recouvrer le royaume de Lombardie. Le pape Adrien la qualifie horrible conspiration. Charles court la punir. Il revoie d’Allemagne en Italie, fait couper la tête à un duc de Frioul assez courageux pour s’opposer aux invasions du conquérant, et trop faible pour ne pas succomber. Pendant ce temps-là même les Saxons reviennent encore en Westphalie; il revient les battre. Ils se soumettent, et promettent encore de se faire chrétiens. Charles bâtit des forts dans leur pays avant d’y bâtir des églises. 777. Il donne des lois aux Saxons, et leur fait jurer qu’ils seront esclaves s’ils cessent d’être chrétiens et soumis. Dans une grande diète tenue à Paderborn sous des tentes, un émir musulman, qui commandait à Saragosse, vint conjurer Charles d’appuyer sa rébellion contre Abdérame, roi d’Espagne. 778. Charles marche de Paderborn en Espagne, prend le parti de cet émir, assiège Pampelune, et s’en rend maître. Il est à remarquer que les dépouilles des Sarrasins furent partagées entre le roi, les officiers et les soldats, selon l’ancienne coutume de ne faire la guerre que pour du butin, et de le partager également entre tous ceux qui avaient une égale part au danger. Mais tout ce butin est perdu en repassant les Pyrénées. L’arrière-garde de Charlemagne est taillée en pièces à Roncevaux par les Arabes et par les Gascons. C’est là que périt, dit-on, Roland son neveu, si célèbre par son courage et par sa force incroyable. Comme les Saxons avaient repris les armes pendant que Charles était en Italie, ils les reprennent tandis qu’il est en Espagne. Vitikind, retiré chez le duc de Danemark son beau-père, revient ranimer ses compatriotes. Il les rassemble; il trouve dans Brème, capitale du pays qui porte ce nom, un évêque, une église et ses Saxons désespérés qu’on traîne à des autels nouveaux: il chasse l’évêque, qui a le temps de fuir et de s’embarquer. Charlemagne accourt, et bat encore Vitikind. 780. Vainqueur de tous côtés, il part pour Rome avec une de ses femmes, nommée Hildegarde, et deux enfants puînés, Pépin et Louis. Le pape Adrien baptise ces deux enfants, sacre Pépin roi de Lombardie, et Louis roi d’Aquitaine; ainsi l’Aquitaine fut érigée en royaume pour quelque temps. 781-782. Le roi de France tient sa cour à Worms, à Ratisbonne, à Cuierci(2). Alcuin, archevêque d’York, vient l’y trouver. Le roi, qui à peine savait signer son nom, voulait faire fleurir les sciences, parce qu’il voulait être grand en tout. Pierre de Pise lui enseignait un peu de grammaire. Il n’était pas étonnant que des Italiens instruisissent des Gaulois et des Germains, mais il l’était qu’on eût toujours besoin des Anglais pour apprendre ce qui n’est pas même honoré aujourd’hui du nom de science. On tient devant le roi des conférences qui peuvent être l’origine des académies, et surtout de celles d’Italie, dans lesquelles chaque académicien prend un nouveau nom. Charlemagne se nommait David, Alcuin, Albinus; et un jeune homme nommé Ilgebert, qui faisait des vers en langue romance, prenait hardiment le nom d’Homère. 783. Cependant Vitikind, qui n’apprenait point la grammaire, soulève encore les Saxons. Il bat les généraux de Charles sur les bords du Véser. Charles vient réparer cette défaite. Il est encore vainqueur des Saxons; ils mettent bas les armes devant lui. Il leur ordonne de livrer Vitikind. Les Saxons lui répondent qu’il s’est sauvé en Danemark. « Ses complices sont encore ici, » répondit Charlemagne et il en fit massacrer quatre mille cinq cents à ses yeux. C’est ainsi qu’il disposait la Saxe au christianisme. Cette action ressemble à celle de Sylla; les Romains n’ont pas du moins été assez lâches pour louer Sylla. Les barbares qui ont écrit les faits et gestes de Charlemagne(3) ont eu la bassesse de le louer et même d’en faire un homme juste: ils ont servi de modèles à presque tous les compilateurs de l’Histoire de France. 784. Ce massacre fit le même effet que fit longtemps après la Saint-Barthélemy en France. Tous les Saxons reprennent les armes avec une fureur désespérée. Les Danois et les peuples voisins se joignent à eux. 785. Charles marche avec son fils, du même nom que lui, contre cette multitude. Il remporte une victoire nouvelle, et donne encore des lois inutiles. Il établit des marquis, c’est-à-dire des commandants des milices sur les frontières de ses royaumes. 786. Vitikind cède enfin. Il vient avec un duc de Frise se soumettre à Charlemagne dans Attigni sur l’Aisne. Alors le royaume de France s’étend jusqu’au Holstein. Le roi de France repasse en Italie, et rebâtit Florence. C’est une chose singulière que, dès qu’il est à un bout de ses royaumes, il y a toujours des révoltes à l’autre bout; c’est une preuve que le roi n’avait pas, sur toutes les frontières, de puissants corps d’armée. Les anciens Saxons se joignent aux Bavarois: le roi repasse les Alpes. 787. L’impératrice Irène, qui gouvernait encore l’empire grec, alors le seul empire, avait formé une puissante ligue contre le roi des Francs. Elle était composée de ces mêmes Saxons et de ces Bavarois, des Huns, si fameux autrefois sous Attila, et qui occupaient comme aujourd’hui, les bords du Danube et de la Drave; une partie même de l’Italie y était entrée. Charles vainquit les Huns vers le Danube, et tout fut dissipé. Depuis 788 jusqu’à 792. Pendant ces quatre années paisibles, il institue des écoles chez les évêques et dans les monastères. Le chant romain s’établit dans les églises de France. Il fait dans la diète d’Aix-la-Chapelle des lois qu’on nomme Capitulaires. Ces lois tenaient beaucoup de la barbarie dont on voulait sortir, et dans laquelle on fut longtemps plongé. La plus barbare de toutes fut cette loi de Westphalie, cet établissement de la cour vémique, dont il est bien étrange qu’il ne soit pas dit un seul mot dans l’Esprit des lois ni dans l’Abrégé chronologique du président Hénault. L’inquisition, le conseil des Dix, n’égalèrent pas la cruauté de ce tribunal secret établi par Charlemagne en 803: il fut d’abord institué principalement pour retenir les Saxons dans le christianisme et dans l’obéissance; bientôt après cette inquisition militaire s’étendit dans toute l’Allemagne. Les juges étaient nommés secrètement par l’empereur; ensuite ils choisirent eux-mêmes leurs associés sous le serment d’un secret inviolable: on ne les connaissait point; des espions, liés aussi par le serment, faisaient les informations. Les juges prononçaient sans jamais confronter l’accusé et les témoins, souvent sans les interroger; le plus jeune des juges faisait l’office de bourreau. Qui croirait que ce tribunal d’assassins ait duré jusqu’à la fin du règne de Frédéric III? cependant rien n’est plus vrai; et nous regardons Tibère comme un méchant homme! et nous prodiguons des éloges à Charlemagne! Si l’on veut savoir les coutumes du temps de Charlemagne dans le civil, le militaire et l’ecclésiastique, on les trouve dans l’Essai sur les moeurs et l’esprit des nations. 793. Charles, devenu voisin des Huns, devient par conséquent leur ennemi naturel. Il lève des troupes contre eux, et ceint l’épée à son fils Louis, qui n’avait que quatorze ans. Il le fait ce qu’on appelait alors miles, c’est-à-dire il lui fait apprendre la guerre; mais ce n’est pas le créer chevalier, comme quelques auteurs l’ont cru. La chevalerie ne s’établit que longtemps après. Il défait encore les Huns sur le Danube et sur le Raab. Charles assemble des évêques pour juger la doctrine d’Élipand, que les historiens disent archevêque de Tolède: il n’y avait point d’archevêque encore: ce titre n’est que du xe siècle. Mais il faut savoir que les musulmans vainqueurs laissèrent leur religion aux vaincus; qu’ils ne croyaient pas les chrétiens dignes d’être musulmans, et qu’ils se contentaient de leur imposer un léger tribut. Cet évêque Élipand imaginait, avec un Félix d’Urgel, que Jésus-Christ, en tant qu’homme, était fils adoptif de Dieu, et en tant que Dieu, fils naturel: il est difficile de savoir par soi-même ce qui en est. Il faut s’en rapporter aux juges, et les juges le condamnèrent. Pendant que Charles remporte des victoires, fait des lois, assemble des évêques, on conspire contre lui. Il avait un fils d’une de ses femmes ou concubines, qu’on nommait Pépin le Bossu, pour le distinguer de son autre fils Pépin, roi d’Italie. Les enfants qu’on nomme aujourd’hui bâtards, et qui n’héritent point, pouvaient hériter alors, et n’étaient point réputés bâtards. Le Bossu, qui était l’aîné de tous, n’avait point d’apanage; et voilà l’origine de la conspiration. Il est arrêté à Ratisbonne avec ses complices, jugé par un parlement, tondu, et mis dans le monastère de Prum, dans les Ardennes. On crève les yeux à quelques-uns de ses adhérents, et on coupe la tête à d’autres. 794. Les Saxons se révoltent encore, et sont encore facilement battus. Vitikind n’était plus à leur tête. Célèbre concile de Francfort. On y condamne le second concile de Nicée, dans lequel l’impératrice Irène venait de rétablir le culte des images. Charlemagne fait écrire les livres carolins contre ce culte des images. Rome ne pensait pas comme le royaume des Francs, et cette différence d’opinion ne brouilla point Charlemagne avec le pape, qui avait besoin de lui. Observez que les livres carolins et le concile de Francfort traitent les Pères du concile de Nicée d’impies, d’insolents et d’impertinents: les Gaulois, les Francs, les Germains, encore barbares, n’ayant ni peintres ni sculpteurs, ne pouvaient aimer le culte des images. Observez encore que la religion de presque tous les chrétiens occidentaux différait beaucoup de celle des orientaux. Claude, évêque de Turin, conserva surtout dans les montagnes et dans les vallées de son diocèse la croyance et les rites de son Église: c’est l’origine des réformes prêchées et soutenues presque de siècle en siècle par ceux qu’on appela vaudois, albigeois, lollards, luthériens, calvinistes, dans la suite des temps. 795. Le duc de Frioul, vassal de Charles, est envoyé contre les Huns, et s’empare de leurs trésors, supposé qu’ils en eussent. Mort du pape Adrien, le 25 décembre. On prétend que Charlemagne lui fit une épitaphe en vers latins. Il n’est guère croyable que ce roi franc, qui ne savait pas écrire couramment, sût faire des vers latins. 796. Léon III succède à Adrien. Charles lui écrit: « Nous nous réjouissons de votre élection, et de ce qu’on nous rend l’obéissance et la fidélité qui nous est due. » Il parlait ainsi en patrice de Rome, comme son père avait parlé aux Francs en maire du palais. 797-798. Pépin, roi d’Italie, est envoyé par son père contre les Huns, preuve qu’on n’avait remporté que de faibles victoires. Il en remporte une nouvelle. La célèbre impératrice Irène est mise dans un cloître par son fils Constantin V. Elle remonte sur le trône, fait crever les yeux à son fils, il en meurt; elle pleure sa mort. C’est cette Irène, l’ennemie naturelle de Charlemagne, et qui avait voulu s’allier avec lui. 799. Dans ce temps-là, les Normands, c’est-à-dire les hommes du Nord, les habitants des côtes de la mer Baltique, étaient des pirates. Charles équipe une flotte contre eux, et en purge les mers. Le nouveau pape Léon III irrite contre lui les Romains. Ses chanoines veulent lui crever les yeux, et lui couper la langue. On le met en sang, mais il guérit. Il vient à Paderborn demander justice à Charles, qui le renvoie à Rome avec une escorte. Charles le suit bientôt. Il envoie son fils Pépin se saisir du duché de Bénévent, qui relevait encore de l’empereur de Constantinople. 800. Il arrive à Rome. Il déclare le pape innocent des crimes qu’on lui imputait, et le pape le déclare empereur aux acclamations de tout le peuple. Charlemagne affecta de cacher sa joie sous la modestie, et de paraître étonné de sa gloire. Il agit en souverain de Rome, et renouvelle l’empire des Césars. Mais, pour rendre cet empire durable, il fallait rester à Rome. On demande quelle autorité il y fit exercer en son nom; celle d’un juge suprême qui laissait à l’Église tous ses privilèges, et au peuple tous ses droits. Les historiens ne nous marquent pas s’il entretenait un préfet, un gouverneur à Rome, s’il y avait des troupes, s’il y donnait les emplois: ce silence pourrait presque faire soupçonner qu’il fut plutôt le protecteur que le souverain effectif de la ville dans laquelle il ne revint jamais. 801. Les historiens disent que, dès qu’il fut empereur, Irène voulut l’épouser. Le mariage eût été entre les deux empires plutôt qu’entre Charlemagne et la vieille Irène. 802. Charlemagne exerce toute l’autorité des anciens empereurs partout ailleurs que dans Rome même. Nul pays, depuis Bénévent jusqu’à Bayonne, et de Bayonne jusqu’en Bavière, n’est exempt de sa puissance législative. Le duc de Venise, Jean, ayant assassiné un évêque, est accusé devant Charles, et ne le récuse pas pour juge. Nicéphore, successeur d’Irène, reconnaît Charles pour empereur, sans convenir expressément des limites des deux empires. 803-804. L’empereur s’applique à policer ses États autant qu’on le pouvait alors. Il dissipe encore des factions de Saxons, et transporte enfin une partie de ce peuple dans la Flandre, dans la Provence, en Italie, à Rome même. 805. Il dicte son testament, qui commence ainsi: Charles, empereur, César, roi très invincible des Francs, etc. Il donne à Louis tout le pays depuis l’Espagne jusqu’au Rhin. Il laisse à Pépin l’Italie et la Bavière; à Charles la France, depuis la Loire jusqu’à Ingolstadt, et toute l’Austrasie, depuis l’Escaut jusqu’aux confins de Brandebourg. Il y avait dans ces trois lots de quoi exciter des divisions éternelles. Charlemagne crut y pourvoir en ordonnant, que s’il arrivait un différend sur les limites du royaume, qui ne put être décidé par témoins, le jugement de la croix en déciderait. Ce jugement de la croix consistait à faire tenir aux avocats les bras étendus, et le plus tôt las perdait sa cause. Le bon sens naturel d’un si grand conquérant ne pouvait prévaloir sur les coutumes de son siècle. Charlemagne retint toujours l’empire et la souveraineté, et il était le roi des rois ses enfants. C’est à Thionville que se fit ce fameux testament avec l’approbation d’un parlement. Ce parlement était composé d’évêques, d’abbés, d’officiers du palais et de l’armée, qui n’étaient là que pour attester ce que voulait un maître absolu. Les diètes n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui, et cette vaste république de princes, de seigneurs et de villes libres sous un chef, n’était pas établie. 806. Le fameux Aaron, calife de Bagdad, nouvelle Babylone, envoie des ambassadeurs et des présents à Charlemagne. Les nations donnèrent à cet Aaron un titre supérieur à celui de Charlemagne. L’empereur d’Occident était surnommé le Grand, mais le calife était surnommé le Juste. Il n’est pas étonnant qu’Aaron-al-Raschild envoyât des ambassadeurs à l’empereur français; ils étaient tous deux ennemis de l’empereur d’Orient mais ce qui serait étonnant, c’est qu’un calife eût, comme disent nos historiens, proposé de céder Jérusalem à Charlemagne. C’eût été, dans le calife, une profanation de céder à des chrétiens une ville remplie de mosquées, et cette profanation lui aurait coûté le trône et la vie. De plus l’enthousiasme n’appelait point alors les chrétiens d’Occident à Jérusalem. Charles convoqua un concile à Aix-la-Chapelle. Ce concile ajouta au symbole que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. Cette addition n’était point encore reçue à Rome; elle le fut bientôt après; ainsi plusieurs dogmes se sont établis peu à peu. C’est ainsi qu’on avait donné deux natures et une personne à Jésus; ainsi on avait donné à Marie le titre de theotocos(4);ainsi le terme de transsubstantiation ne s’établit que vers le xiie siècle. Dans ce temps, les peuples appelés Normands, Danois et Scandinaves, fortifiés d’anciens Saxons retirés chez eux, osaient menacer les côtes du nouvel empire: Charles traverse l’Elbe, et Godefroi, le chef de tous ces barbares, pour se mettre à couvert, tire un large fossé entre l’Océan et la mer Baltique, aux confins du Holstein, l’ancienne Chersonèse cimbrique. Il revêtit ce fossé d’une forte palissade. C’est ainsi que les Romains avaient tiré un retranchement entre l’Angleterre et l’Écosse, faible imitation de la fameuse muraille de la Chine. 807-808-809. Traité avec les Danois. Lois pour les Saxons. Police dans l’empire. Petites flottes établies à l’embouchure des fleuves. 810. Pépin, ce fils de Charlemagne, à qui son père avait donné le royaume d’Italie, meurt de maladie au mois de juillet: il laisse un bâtard, nommé Bernard. L’empereur donne sans difficulté l’Italie à ce bâtard, comme à l’héritier naturel, selon l’usage de ce temps-là. 811. Flotte établie à Boulogne sur la Manche. Phare de Boulogne relevé. Vurtzbourg bâti. Mort du prince Chartes, destiné à l’empire. 813. L’empereur associe à l’empire son fils, Louis, au mois de mars, à Aix-la-Chapelle. Il fait donner à tous les assistants leurs voix pour cette association. Il donne la ville d’Ulm à des moines qui traitent les habitants en esclaves. Il donne des terres à Éginhard, qu’on a dit l’amant de sa fille Emma. Les légendes sont pleines de fables dignes de l’archevêque Turpin sur cet Éginhard et cette prétendue fille de l’empereur; mais, par malheur, jamais Charlemagne n’eut de fille qui s’appelât Emma. 814. il meurt d’une pleurésie après sept jours de fièvre, le 28 janvier, à trois heures du matin. Il n’avait point de médecin auprès de lui qui sût ce que c’était qu’une pleurésie. La médecine, ainsi que la plupart des arts, n’était connue alors que des Arabes et des Grecs de Constantinople. Cette année 814 est en effet l’année 813; car alors elle commençait à Pâques. Ce monarque, par lequel commença le nouvel empire, est revendiqué par les Allemands, parce qu’il naquit près d’Aix-la-Chapelle. Golstad cite une constitution de Frédéric Barberousse dans laquelle est rapporté un édit de Charlemagne, en faveur de cette ville. Voici un passage de cet édit: « Vous saurez que, passant un jour auprès de cette cité, je trouvai les thermes et le palais que Granus, frère de Néron et d’Agrippa, avait autrefois bâtis. » Il faut croire que, si Charlemagne ne savait pas bien signer son nom, son chancelier était bien savant. Ce monarque au fond était, comme tous les autres conquérants, un usurpateur: son père n’avait été qu’un rebelle, et tous les historiens appellent rebelles ceux qui ne veulent pas plier sous le nouveau joug. Il usurpa la moitié de la France sur son frère Carloman, qui mourut trop subitement pour ne pas laisser des soupçons d’une mort violente: il usurpa l’héritage de ses neveux et la subsistance de leur mère: il usurpa le royaume de Lombardie sur son beau-père. On connaît ses bâtards, sa bigamie, ses divorces, ses concubines; on sait qu’il fit assassiner des milliers de Saxons; et on en a fait un saint(5). 814. Louis accourt de l’Aquitaine à Aix-la-Chapelle, et se met de plein droit en possession de l’empire. Il était né en 778, de Charlemagne et d’une de ses femmes, nommée Hildegarde, fille d’un duc allemand. On dit qu’il avait de la beauté, de la force, de la santé, de l’adresse à tous les exercices, qu’il savait le latin et le grec; mais il était faible, et il fut malheureux. Son empire avait pour bornes, au septentrion la mer Baltique et le Danemark; l’océan au couchant; la Méditerranée et la mer Adriatique, et les Pyrénées, au midi; à l’orient, la Vistule et la Taisse. Le duc de Bénévent était son feudataire, et lui payait sept mille écus d’or tous les ans pour son duché: c’était une somme très considérable alors. Le territoire de Bénévent s’étendait beaucoup plus loin qu’aujourd’hui, et il faisait les bornes des deux empires. 815. La première chose que fit Louis fut de mettre au couvent toutes ses soeurs, et en prison tous leurs amants, ce qui ne le fit aimer ni dans sa famille ni dans l’État; la seconde, d’augmenter les privilèges de toutes les églises; et la troisième, d’irriter Bernard, roi d’Italie, son neveu, qui vint lui prêter serment de fidélité, et dont il exila les amis. 816. Étienne IV est élu évêque de Rome et pape par le peuple romain, sans consulter l’empereur; mais il fait jurer obéissance et fidélité par le peuple à Louis, et apporte lui-même ce serment à Reims. Il y couronne l’empereur et sa femme Irmengarde. Il retourne à Rome au mois d’octobre, avec un décret que dorénavant les élections des papes se feraient en présence des ambassadeurs de l’empereur. 817. Louis associe à l’empire son fils aîné Lothaire: c’était bien se presser. Il fait son second fils Pépin roi d’Aquitaine, et érige la Bavière avec quelques pays voisins en royaume pour son dernier fils Louis. Tous trois sont mécontents: Lothaire, d’être empereur sans pouvoir; les autres, d’avoir de si petits États; et Bernard, roi d’Italie, neveu de l’empereur, plus mécontent que tous. 818. L’empereur Louis se croyait empereur de Rome, et Bernard, petit-fils de Charlemagne, ne voulait point de maître en Italie. Il est évident que Charlemagne, dans tant de partages, avait agi en père plus qu’en homme d’État, et qu’il avait préparé des guerres civiles à sa famille. L’empereur et Bernard lèvent des armées l’un contre l’autre. Ils se rencontrent à Châlons-sur-Saône. Bernard, plus ambitieux apparemment que guerrier, perd une partie de son armée sans combattre. Il se remet à la clémence de Louis son oncle. Ce prince fait crever les yeux à Bernard, son neveu, et à ses partisans. L’opération fut mal faite sur Bernard: il en mourut au bout de trois jours. Cet usage de crever les yeux aux princes était fort pratiqué par les empereurs grecs, ignoré chez les califes, et défendu par Charlemagne. Louis était faible et dur; et on l’a nommé Débonnaire. 819. L’empereur perd sa femme Irmengarde. Il ne sait s’il se fera moine ou s’il se remariera. Il épouse la fille d’un comte bavarois, nommée Judith; il apaise quelques troubles en Pannonie, et tient des diètes à Aix-la-Chapelle. 820. Ses généraux reprennent la Carniole et la Carinthie sur des barbares qui s’en étaient emparés. 821. Plusieurs ecclésiastiques donnent des remords à l’empereur Louis sur le supplice du roi Bernard son neveu, et sur la captivité monacale où il avait réduit trois de ses propres frères, nommés Drogon, Thierri et Hugues, malgré la parole donnée à Charlemagne d’avoir soin d’eux. Ces ecclésiastiques avaient raison. C’est une consolation pour le genre humain qu’il y ait partout des hommes qui puissent, au nom de la Divinité, inspirer des remords aux princes; mais il faudrait s’en tenir là, et ne les poursuivre ni les avilir, parce qu’une guerre civile produit cent fois plus de crimes qu’un prince n’en peut commettre. 822. Les évêques et les abbés imposent une pénitence publique à l’empereur. Il paraît dans l’assemblée d’Attigni couvert d’un cilice. Il donne des évêchés et des abbayes à ses frères, qu’il avait fait moines malgré eux. Il demande pardon à Dieu de la mort de Bernard: cela pouvait se faire sans le cilice, et sans la pénitence publique, qui rendait l’empereur ridicule. 823. Ce qui était plus dangereux, c’est que Lothaire était associé à l’empire, qu’il se faisait couronner à Rome par le pape Pascal, que l’impératrice Judith, sa belle-mère, lui donnait un frère, et que les Romains n’aimaient ni n’estimaient l’empereur. Une des grandes fautes de Louis était de ne point établir le siège de son empire à Rome. Le pape Pascal faisait crever les yeux sans rémission à ceux qui prêchaient l’obéissance aux empereurs; ensuite il jurait devant Dieu qu’il n’avait point de part à ces exécutions, et l’empereur ne disait mot. L’impératrice Judith accouche à Compiègne d’un fils qu’on nomme Charles. Lothaire était revenu alors de Rome l’empereur Louis, son père, exige de lui un serment qu’il consentira à laisser donner quelque royaume à cet enfant; espèce de serment dont on devait prévoir la violation. 824. Le pape Pascal meurt; les Romains ne veulent pas l’enterrer. Lothaire, de retour à Rome, fait informer contre sa mémoire. Le procès n’est pas poursuivi. Lothaire, comme empereur souverain de Rome, fait des ordonnances pour protéger les papes; mais dans ces ordonnances mêmes il nomme le pape avant lui: inattention bien dangereuse. Le pape Eugène II fait serment de fidélité aux deux empereurs, mais il y est dit que c’est de son plein gré. Le clergé et le peuple romain jurent de ne jamais souffrir qu’un pape soit élu sans le consentement de l’empereur. Ils jurent fidélité aux seigneurs Louis et Lothaire: mais ils y ajoutent, sauf la foi promise au seigneur pape. Il semble que dans tous les serments de ce temps-là il y avait toujours des clauses qui les annulent. Tout annonce la guerre éternelle de l’empire et du sacerdoce. L’Armorique ou la Bretagne ne voulait pas alors reconnaître l’empire. Ce peuple n’avait d’autre droit, comme tous les hommes, que celui d’être libre; mais en moins de quarante jours il fallut céder au plus fort. 825. Un Hériot, duc des Danois, vient à la cour de Louis embrasser la religion chrétienne; mais c’est qu’il était chassé de ses États. L’empereur envoie Anschaire, moine de Corbie, prêcher le christianisme dans les déserts où Stockholm est actuellement bâtie. Il fonde l’évêché de Hambourg pour cet Anschaire; et c’est de Hambourg que doivent partir des missionnaires pour aller convertir le Nord. La nouvelle Corbie fondée en Westphalie pour le même usage. Son abbé, au lien d’être missionnaire, est aujourd’hui prince de l’empire. 826. Pendant que Louis s’occupait à Aix-la-Chapelle des missions du Nord, les rois maures d’Espagne envoient des troupes en Aquitaine, et la guerre se fait vers les Pyrénées, entre les musulmans et les chrétiens; mais elle est bientôt terminée par un accord. 827. L’empereur Louis fait tenir des conciles à Mayence, à Paris, et à Toulouse. Il s’en trouve mal. Le concile de Paris lui écrit à lui et à son fils Lothaire: « Nous prions Vos Excellences de vous souvenir, à l’exemple de Constantin, que les évêques ont droit de vous juger, et que les évêques ne peuvent être jugés par les hommes. » Ils avaient tort de citer l’exemple de Constantin, qui fut toujours le maître absolu des évêques, et qui en châtia un grand nombre. Louis donne à son jeune fils Charles, au berceau, ce qu’on appelait alors l’Allemagne, c’est-à-dire ce qui est situé entre le Mein, le Rhin, le Necker, et le Danube. Il y ajoute la Bourgogne transjurane; c’est le pays de Genève, de Suisse, et de Savoie. Les trois autres enfants de Louis sont indignés de ce partage, et excitent d’abord les cris de tout l’empire. 828. Judith, mère de Charles, cet enfant nouveau roi d’Allemagne, gouvernait l’empereur son mari, et était gouvernée par un comte de Barcelone, son amant, nommé Bernard, qu’elle avait mis à la tête des affaires. 829. Tant de faiblesses forment des factions. Un abbé nommé Vala, parent de Louis, commence la conjuration contre l’empereur. Les trois enfants de Louis, Lothaire associé par lui à l’empire, Pépin à qui il a donné l’Aquitaine, Louis qui lui doit la Bavière, se déclarent tous contre leur père. Un abbé de Saint-Denis, qui avait à la fois Saint-Médard de Soissons et Saint-Germain, promet de lever des troupes pour eux. Les évêques de Vienne, d’Amiens, et de Lyon, déclarent « rebelles à Dieu et à l’Église ceux qui ne se joindront pas à eux. » Ce n’était pas la première fois qu’on avait vu la guerre civile ordonnée au nom de Dieu; mais c’était la première fois qu’un père avait vu trois enfants soulevés à la fois et dénaturés au nom de Dieu. 830. Chacun des enfants rebelles a une armée, et le père n’a que peu de troupes, avec lesquelles il fuit d’Aix-la-Chapelle à Boulogne, en Picardie. Il part le mercredi des Cendres, circonstance inutile par elle-même, devenue éternellement mémorable, parce qu’on lui en fit un crime, comme si c’eût été un sacrilège. D’abord un reste de respect pour l’autorité paternelle impériale, mêlé avec la révolte, fait qu’on écoute Louis le Faible dans une assemblée à Compiègne. Il y promet au roi Pépin, son fils, de se conduire par son conseil et par celui des prêtres, et de faire sa femme religieuse. En attendant qu’on prenne une résolution décisive, Pépin fait crever les yeux, selon la méthode ordinaire, à Bernard, cet amant de Judith, laquelle se croyait en sûreté, et au frère de cet amant. Les amateurs des recherches de l’antiquité croient que Bernard conserva ses yeux, que son frère paya pour lui, et qu’il fut condamné à mort sons Charles le Chauve. La vraie science ne consiste pas à savoir ces choses, mais à savoir quels usages barbares régnaient alors, combien le gouvernement était faible, les nations malheureuses, le clergé puissant. Lothaire arrive d’Italie. Il met l’empereur son père en prison entre les mains des moines. Un moine plus adroit que les autres, nommé Gombaud, sert adroitement l’empereur; il le fait délivrer. Lothaire demande enfin pardon à son père à Nimègue. Les trois frères sont divisés, et l’empereur, à la merci de ceux qui le gouvernent, laisse tout l’empire dans la confusion. 831. On assemble des diètes, et on lève de toutes parts des armées. L’empire devient une anarchie. Louis de Bavière entre dans le pays nommé Allemagne, et fait sa paix à main armée. Pépin est fait prisonnier. Lothaire rentre en grâce, et dans chaque traité on médite une révolte nouvelle. 832 L’impératrice Judith profité d’un moment de bonheur pour faire dépouiller Pépin du royaume d’Aquitaine, et le donner à son fils Charles: c’est-à-dire à elle-même sous le nom de son fils. Si l’empereur Louis le Faible n’eût pas donné tant de royaumes, il eût gardé le sien. Lothaire prend le prétexte du détrônement de Pépin, son frère, pour arriver d’Italie avec une armée, et avec cette armée il amène le pape Grégoire IV pour inspirer plus de respect et plus de trouble 833 Quelques évêques attachés à l’empereur Louis, et surtout les évêques de Germanie, écrivent au pape: « si tu es venu pour excommunier, tu t’en retourneras excommunié. » Mais le parti de Lothaire, des autres enfants rebelles, et du pape, prévaut. L’armée rebelle et papale s’avance auprès de Bâle contre l’armée impériale. Le pape écrit aux évêques: « Sachez que l’autorité de ma chaire est au-dessus de celle du trône de Louis. » Pour le prouver, il négocie avec cet empereur, et le trompe. Le champ où il négocia s’appela le Champ du mensonge. Il séduit les officiers et les soldats de l’empereur. Ce malheureux père se rend à Lothaire et à Louis de Bavière, ses enfants rebelles, à cette seule condition qu’on ne crèvera pas les yeux à sa femme et à son fils Charles, qui était avec lui. Il faut remarquer que ce Champ du mensonge, où le pape usa de tant de perfidie envers l’empereur, est auprès de Rouffac dans la haute Alsace, à quelques lieues de Bâle: il a conservé le nom de Champ du mensonge. Si nos campagnes avaient été désignées par les crimes qui s’y sont commis, la terre entière serait un monument de scélératesse. Le rebelle Lothaire envoie sa belle-mère Judith prisonnière à Tortone, son père dans l’abbaye de Saint-Médard, et son frère Charles dans le monastère de Prum. Il assemble une diète à Compiègne, et de là à Soissons. Un archevêque(6) de Reims nommé Ebbon, tiré de la condition servile, élevé malgré les lois à cette dignité par Louis même, dépose son souverain et son bienfaiteur. On fait comparaître le monarque devant ce prélat, entouré de trente évêques, de chanoines, de moines, dans l’église de Notre-Dame de Soissons. Lothaire, son fils, est présent à l’humiliation de son père. On fait étendre un cilice devant l’autel. L’archevêque ordonne à l’empereur d’ôter son baudrier, son épée, son habit, et de se prosterner sur ce cilice. Louis, le visage contre terre, demande lui-même la pénitence publique, qu’il ne méritait que trop en s’y soumettant. L’archevêque le force de lire à haute voix la liste de ses crimes, parmi lesquels il est spécifié qu’il avait fait marcher ses troupes le mercredi des Cendres, et indiqué un parlement un jeudi saint. On dresse un procès-verbal de toute cette action, monument encore subsistant d’insolence et de bassesse. Dans ce procès-verbal on ne daigne pas seulement nommer Louis du nom d’empereur. Louis le Faible reste enfermé un an dans une cellule du couvent de Saint-Médard de Soissons, vêtu d’un sac de pénitent, sans domestiques. Si des prêtres appelés évêques (se disant successeurs de Jésus, qui n’institua jamais d’évêques) traitaient ainsi leur empereur, leur maître, le fils de Charlemagne, dans quel horrible esclavage n’avaient-ils pas plongé les citoyens! à quel excès la nature humaine n’était-elle pas dégradée! mais, et empereurs et peuples méritaient des fers si honteux, puisqu’ils s’y soumettaient. Dans ce temps d’anarchie, les Normands, c’est-à-dire ce ramas de Norvégiens, de Suédois, de Danois, de Poméraniens, de Livoniens, infestaient les côtes de l’empire. Ils brûlaient le nouvel évêché de Hambourg; ils saccageaient la Frise; ils faisaient prévoir les malheurs qu’ils devaient causer un jour: et on ne put les chasser qu’avec de l’argent, ce qui les invitait à revenir encore. 834. Louis, roi de Bavière, Pépin, roi d’Aquitaine, veulent délivrer leur père parce qu’ils sont mécontents de Lothaire leur frère. Lothaire est forcé d’y consentir. On réhabilite l’empereur dans Saint-Denis auprès de Paris; mais il n’ose reprendre la couronne qu’après avoir été absous par les évêques. 835. Dès qu’il est absous, il peut lever des armées. Lothaire lui rend sa femme Judith et son fils Charles. Une assemblée à Thionville anathématise celle de Soissons. Il n’en coûte à l’archevêque Ebbon que la perte de son siège; encore ne fut-il déposé que dans la sacristie. L’empereur l’avait été au pied de l’autel. 836. Toute cette année se passe en vaines négociations, et est marquée par des calamités publiques. 837. Louis le Faible est malade. Une comète paraît: « Ne manquez pas, dit l’empereur à son astrologue, de me dire ce que cette comète signifie. » L’astrologue répondit qu’elle annonçait la mort d’un grand prince. L’empereur ne douta pas que ce ne fût la sienne. Il se prépara à la mort, et guérit. Dans la même année la comète eut son effet sur le roi Pépin son fils: ce fut un nouveau sujet de trouble. 838. L’empereur Louis n’a plus que deux enfants à craindre au lieu de trois. Louis de Bavière se révolte encore, et lui demande encore pardon. 839. Lothaire demande aussi pardon, afin d’avoir l’Aquitaine. L’empereur fait un nouveau partage de ses États. Il ôte tout aux enfants de Pépin dernier mort. Il ajoute à l’Italie, que possédait le rebelle Lothaire, la Bourgogne, Lyon, la Franche-Comté, une partie de la Lorraine, du Palatinat, Trèves, Cologne, l’Alsace, la Franconie, Nuremberg, la Thuringe, la Saxe, et la Frise. Il donne à son bien-aimé Charles, le fils de Judith, tout ce qui est entre la Loire, le Rhône, la Meuse, et l’Océan. Il trouve encore, par ce partage, le secret de mécontenter ses enfants et ses petits-enfants. Louis de Bavière arme contre lui. 840. L’empereur Louis meurt enfin de chagrin. Il fait, avant sa mort, des présents à ses enfants. Quelques partisans de Louis de Bavière lui faisant un scrupule de ce qu’il ne donnait rien à ce fils dénaturé: « Je lui pardonne, dit-il; mais qu’il sache qu’il me fait mourir. » Son testament, vrai ou faux, confirme la donation de Pépin et de Charlemagne à l’Église de Rome, laquelle doit tout aux rois des Francs. On est étonné, en lisant la charte appelée Carta divisionis, qu’il ajoute à ces présents la Corse, la Sardaigne, et la Sicile. La Sardaigne et la Corse étaient disputées entre les musulmans et quelques aventuriers chrétiens. Ces aventuriers avaient recours aux papes, qui leur donnaient des bulles et des aumônes. Ils consentaient à relever des papes; mais alors, pour acquérir ce droit de mouvance, il fallait que les papes le demandassent aux empereurs. Reste à savoir si Louis le Faible leur céda en effet le domaine suprême de la Sardaigne et de la Corse. Pour la Sicile, elle appartenait aux empereurs d’Orient. Louis expire le 20 juin 840. 3e EMPEREUR. 841. Bientôt après la mort du fils de Charlemagne, son empire éprouva la destinée de celui d’Alexandre et de la grandeur des califes. Fondé avec précipitation, il s’écroula de même; et les guerres intestines le divisèrent. Il n’est pas surprenant que des princes qui avaient détrôné leur père se voulussent exterminer l’un l’autre. C’était à qui dépouillerait son frère. L’empereur Lothaire voulait tout. Louis de Bavière et Charles, fils de Judith, s’unissent contre lui. Ils désolent l’empire, ils l’épuisent de soldats. Les deux rois livrent à Fontenoi, dans l’Auxerrois, une bataille sanglante à leur frère. On a écrit qu’il y périt cent mille hommes. Lothaire fut vaincu. Il donne alors au monde l’exemple d’une politique toute contraire à celle de Charlemagne. Le vainqueur des Saxons et des Frisons les avait assujettis au christianisme, comme à un frein nécessaire: Lothaire, pour les attacher à son parti, leur donne une liberté entière de conscience; et la moitié du pays redevient idolâtre. 842. Les deux frères, Louis de Bavière et Charles d’Aquitaine, s’unissent par ce fameux serment, qui est presque le seul monument que nous ayons de la langue romance: Pro Deo amur.... On parle encore cette langue chez les Grisons dans la vallée d’Engadina. 843-844; On s’assemble à Verdun pour un traité de partage entre les trois frères. On se bat et on négocie depuis le Rhin jusqu’aux Alpes. L’Italie, tranquille, attend que le sort des armes lui donne un maître. 845. Pendant que les trois frères déchirent le sein de l’empire, les Normands continuent à désoler ses frontières impunément. Les trois frères signent enfin le fameux traité de partage, terminé à Coblentz par cent vingt députés. Lothaire reste empereur; il possède l’Italie, une partie de la Bourgogne, le cours du Rhin, de l’Escaut, et de la Meuse. Louis de Bavière a tout le reste de la Germanie. Charles, surnommé depuis le Chauve, est roi de France. L’empereur renonce à toute autorité sur ses deux frères. Ainsi il n’est plus qu’empereur d’Italie, sans être le maître de Rome. Tous les grands officiers et soigneurs des trois royaumes reconnaissent, par un acte authentique, le partage des trois frères, et l’hérédité assurée à leurs enfants. Le pape Sergius II est élu par le peuple romain, et prend possession sans attendre la confirmation de l’empereur Lothaire. Ce prince n’est pas assez puissant pour se venger, mais il l’est assez pour envoyer son fils Louis confirmer à Rome l’élection du pape, afin de conserver son droit, et pour le couronner roi des Lombards ou d’Italie. Il fait encore régler à Rome, dans une assemblée d’évêques, que jamais les papes ne pourront être consacrés sans la confirmation des empereurs. Cependant Louis en Germanie est obligé de combattre tantôt les Huns, tantôt les Normands, tantôt les Bohêmes. Ces Bohêmes, avec les Silésiens et les Moraves, étaient des idolâtres barbares qui couraient sur des chrétiens barbares avec des succès divers. L’empereur Lothaire et Charles le Chauve ont encore plus à souffrir dans leurs États. Les provinces depuis les Alpes jusqu’au Rhin ne savent plus à qui elles doivent obéir. Il s’élève un parti en faveur d’un fils de ce malheureux Pépin, roi d’Aquitaine, que Louis le Faible son père avait dépouillé. Plusieurs tyrans s’emparent de plusieurs villes. On donne partout de petits combats, dans lesquels il y a toujours des moines, des abbés, des évêques, tués les armes à la main. Hugues, l’un des bâtards de Charlemagne, forcé à être moine, et depuis abbé de Saint-Quentin, est tué devant Toulouse avec l’abbé de Ferrière. Deux évêques y sont prisonniers. Les Normands ravagent les côtes de France. Charles le Chauve ne s’oppose à eux qu’en s’obligeant à leur payer quatorze mille marcs d’argent, ce qui était encore les inviter à revenir. 847. L’empereur Lothaire, non moins malheureux, cède la Frise aux Normands à condition d’hommage. Cette funeste coutume d’avoir ses ennemis pour vassaux prépare l’établissement de ces pirates dans la Normandie. 848. Pendant que les Normands ravagent les côtes de la France, les Sarrasins entraient en Italie. Ils s’étaient emparés de la Sicile. Ils s’avancent vers Rome par l’embouchure du Tibre. Ils pillent la riche église de Saint-Pierre hors des murs. Le pape Léon IV, prenant dans ces dangers une autorité que les généraux de l’empereur Lothaire paraissaient abandonner, se montra digne, en défendant Rome, d’y commander en souverain. Il avait employé les richesses de l’Église à réparer les murailles, à élever des tours, à tendre des chaînes sur le Tibre. Il arma les milices à ses dépens, engagea les habitants de Naples et de Galète à venir défendre les côtes et le part d’Ostie, sans manquer à la sage précaution de prendre d’eux des otages; sachant bien que ceux qui sont assez puissants pour nous secourir le sont assez pour nous nuire. Il visita lui-même tous les postes, et reçut les Sarrasins à leur descente, non pas en équipage de guerrier, ainsi qu’en usa Goslin, évêque de Paris, dans une occasion encore plus pressante, mais comme un pontife qui exhortait un peuple chrétien, et comme un roi qui veillait à la sûreté de ses sujets. Il était né romain: on doit répéter ici les paroles qui se trouvent dans l’Essai sur les moeurs et l’esprit des nations: « Le courage des premiers âges de la république revivait en lui dans un temps de lâcheté et de corruption; tel qu’un beau monument de l’ancienne Rome, qu’on trouve quelquefois dans les ruines de la nouvelle. » Les Arabes sont défaits, et les prisonniers employés à bâtir la nouvelle enceinte autour de Saint-Pierre, et à agrandir la ville qu’ils venaient détruire. Lothaire fait associer son fils Louis à son faible empire. Les musulmans sont chassés de Bénévent; mais ils restent dans le Garillan et dans la Calabre. 849. Nouvelles discordes entre les trois frères, entre les évêques et les seigneurs. Les peuples n’en sont que plus malheureux. Quelques évêques francs et germains déclarent l’empereur Lothaire déchu de l’empire. Ils n’en avaient le droit, ni comme évêques, ni comme Germains et Francs, puisque l’empereur n’était qu’empereur d’Italie. Ce ne fut qu’un attentat inutile: Lothaire fut plus heureux que son père. 850-851. Raccommodement des trois frères. Nouvelles incursions de tous les barbares voisins de la Germanie. 852. Au milieu de ces horreurs le missionnaire Anschaire, évêque de Hambourg, persuade un Éric, chef ou duc ou roi du Danemarck, de souffrir la religion chrétienne dans ses États. Il obtient la même permission en Suède. Les Suédois et les Danois n’en vont pas moins en course contre les chrétiens. 853-854. Dans ces désolations de la France et de la Germanie, dans la faiblesse de l’Italie menacée par les musulmans, dans le mauvais gouvernement de Louis d’Italie, fils de Lothaire, livré aux débauches à Pavie, et méprisé dans Rome, l’empereur de Constantinople négocie avec le pape pour recouvrer Rome; mais cet empereur était Michel, plus débauché encore, et plus méprisé que Louis d’Italie, et tout cela ne contribue qu’à rendre le pape plus puissant. 855. L’empereur Lothaire, qui avait fait moine l’empereur Louis le Faible son père, se fait moine à son tour, par lassitude des troubles de son empire, par crainte de la mort, et par superstition. Il prend le froc dans l’abbaye de Prum, et meurt imbécile, le 28 septembre, après avoir vécu en tyran, comme il est dit dans l’Essai sur les moeurs et l’esprit des nations. 856. Après la mort de ce troisième empereur d’Occident, il s’élève de nouveaux royaumes en Europe. Louis l’Italique, son fils aîné, reste à Pavie avec le vain titre d’empereur d’Occident. Le second fils, nommé Lothaire comme son père, a le royaume de Lotharinge, appelé ensuite Lorraine: ce royaume s’étendait depuis Genève jusqu’à Strasbourg et jusqu’à Utrecht. Le troisième, nommé Charles, eut la Savoie, le Dauphiné, une partie du Lyonnais, de la Provence et du Languedoc. Cet État composa le royaume d’Arles, du nom de la capitale, ville autrefois opulente et embellie par les Romains, mais alors petite et pauvre, ainsi que toutes les villes en deçà des Alpes. Dans les temps florissants de la république et des Césars, les Romains avaient agrandi et décoré les villes qu’ils avaient soumises; mais rendues à elles-mêmes ou aux barbares, elles dépérirent toutes, attestant, par leurs ruines, la supériorité du génie des Romains. Un barbare, nommé Salomon, se fit bientôt après roi de la Bretagne, dont une partie était encore païenne; mais tous ces royaumes tombèrent presque aussi promptement qu’ils furent élevés. 857. Louis le Germanique commence par enlever l’Alsace au nouveau roi de Lorraine. Il donne des privilèges à Strasbourg, ville déjà puissante lorsqu’il n’y avait que des bourgades dans cette partie du monde au delà du Rhin. Les Normands désolent la France. Louis le Germanique prend ce temps pour venir accabler son frère, au lieu de le secourir contre les barbares. Il le défait vers Orléans. Les évêques de France ont beau l’excommunier, il veut s’emparer de la France. Des restes des Saxons et d’autres barbares, qui se jettent sur la Germanie, le contraignent de venir défendre ses propres États. Depuis 858 jusqu’à 865. Louis II, fantôme d’empereur en Italie, ne prend point de part à tous ces troubles, laisse les papes s’affermir, et n’ose résider à Rome. Charles le Chauve de France et Louis le Germanique font la paix, parce qu’ils ne peuvent se faire la guerre. L’événement de ce temps-là qui est le plus demeuré dans la mémoire des hommes, concerne les amours du roi de Lorraine, Lothaire: ce prince voulut imiter Charlemagne, qui répudiait ses femmes et épousait ses maîtresses. Il fait divorce avec sa femme nommée Teutberge, fille d’un seigneur de Bourgogne. Il l’accuse d’adultère. Elle s’avoue coupable. Il épouse sa maîtresse nommée Valrade, qui lui avait été auparavant promise pour femme. Il obtient qu’on assemble un concile à Aix-la-Chapelle, dans lequel on approuve son divorce avec Teutberge. Le décret de ce concile est confirmé dans un autre à Metz, on présence des légats du pape. Le pape Nicolas Ier casse les conciles de Metz et d’Aix-la-Chapelle, et exerce une autorité jusqu’alors inouïe. Il excommunie et dépose quelques évêques, qui ont pris le parti du roi de Lorraine. Et enfin ce roi fut obligé de quitter la femme qu’il aimait, et de reprendre celle qu’il n’aimait pas. Il est à souhaiter sans doute qu’il y ait un tribunal sacré qui avertisse les souverains de leurs devoirs, et les fasse rougir de leurs violences: mais il paraît que le secret du lit d’un monarque pouvait n’être pas soumis à un évêque étranger, et que les Orientaux ont toujours eu des usages plus conformes à la nature, et plus favorables au repos intérieur des familles, en regardant tous les fruits de l’amour comme légitimes, et en rendant ces amours impénétrables aux yeux du public. Pendant ce temps les descendants de Charlemagne sont toujours aux prises les uns contre les autres, leurs royaumes toujours attaqués par les barbares. Le jeune Pépin, arrière-petit-fils de Charlemagne, fils de ce Pépin, roi d’Aquitaine, déposé et mort sans États, ayant quelque temps traîné une vie errante et malheureuse, se joignit aux Normands, et renonça à la religion chrétienne; il finit par être pris et enfermé dans un couvent où il mourut. 866. C’est principalement à cette année qu’on peut fixer le schisme qui dure encore entre les Églises grecque et romaine. La Germanie ni la France n’y prirent aucun intérêt. Les peuples étaient trop malheureux pour s’occuper de ces disputes qui sont si intéressantes dans le loisir de la paix. Charles, roi d’Arles, meurt sans enfants. L’empereur Louis et Lothaire partagent ses États. C’est la destinée de la maison de Charlemagne que les enfants s’arment contre leurs pères. Louis le Germanique avait deux enfants. Louis, le plus jeune, mécontent de son apanage, veut le détrôner: sa révolte n’aboutit qu’à demander grâce. 867-868. Louis, roi de Germanie, bat les Moraves et les Bohêmes par les mains de ses enfants. Ce ne sont pas là des victoires qui augmentent un État, et qui le fassent fleurir. Ce n’était que repousser des sauvages dans leurs montagnes et dans leurs forêts. 869. L’excommunié roi de Lorraine va voir le nouveau pape Adrien à Rome, dîne avec lui, lui promet de ne plus vivre avec sa maîtresse; il meurt à Plaisance à son retour. Charles le Chauve s’empare de la Lorraine, et même de l’Alsace, au mépris des droits d’un bâtard de Lothaire, à qui son père l’avait donnée. Louis le Germanique avait pris l’Alsace à Lothaire, mais il la rendit; Charles le Chauve la prit, mais ne la rendit point. 870. Louis de Germanie veut avoir la Lorraine. Louis d’Italie, empereur, veut l’avoir aussi, et met le pape Adrien dans ses intérêts. On n’a égard ni à l’empereur ni au pape. Louis de Germanie et Charles le Chauve partagent tous les États compris sous le nom de Lorraine en deux parts égales. L’Occident est pour le roi de France, l’Orient pour le roi de Germanie. Le pape Adrien menace d’excommunication. On commençait déjà à se servir de ces armes, mais elles furent méprisées. L’empereur d’Italie n’était pas assez puissant pour les rendre terribles. 871. Cet empereur d’Italie pouvait à peine prévaloir contre un duc de Bénévent, qui, étant à la fois vassal des empires d’Orient et d’Occident, ne l’était en effet ni de l’un ni de l’autre, et tenait entre eux la balance égale. L’empereur Louis se hasarde d’aller à Bénévent, et le duc le fait mettre en prison. C’est précisément l’aventure de Louis XI avec le duc de Bourgogne. 872-873. Le pape Jean VIII, successeur d’Adrien II, voyant la santé de l’empereur Louis II chancelante, promet en secret la couronne impériale à Charles le Chauve, roi de France, et lui vend cette promesse. C’est ce même Jean VIII qui ménagea tant le patriarche Photius, et qui souffrit qu’on nommât Photius avant lui, dans un concile à Constantinople. Les Moraves, les Huns, les Danois, continuent d’inquiéter la Germanie, et ce vaste État ne peut encore avoir de bonnes lois. 874. La France n’était pas plus heureuse. Charles le Chauve avait un fils nommé Carloman, qu’il avait fait tonsurer dans son enfance, et qu’on avait ordonné diacre malgré lui. Il se réfugia enfin à Metz dans les États de Louis de Germanie, son oncle. Il lève des troupes; mais ayant été pris, son père lui fit crever les yeux, suivant la nouvelle coutume. 875. L’empereur Louis II meurt à Milan. Le roi de France, Charles le Chauve, son frère, passe les Alpes, ferme les passages à son frère Louis de Germanie, court à Rome, répand de l’argent, se fait proclamer par le peuple roi des Romains, et couronner par le pape. Si la loi salique avait été en vigueur dans la maison de Charlemagne, c’était à l’aîné de la maison, à Louis le Germanique, qu’appartenait l’empire; mais quelques troupes, de la célérité, de la condescendance, et de l’argent, firent les droits de Charles le Chauve. Il avilit sa dignité pour en jouir. Le pape Jean VIII donna la couronne en souverain; le Chauve la reçut en vassal, confessant qu’il tenait tout du pape, laissant aux successeurs de ce pontife le pouvoir de conférer l’empire, et promettant d’avoir toujours près de lui un vicaire du saint-siège pour juger toutes les grandes affaires ecclésiastiques. L’archevêque de Sens fut en cette qualité primat de Gaule et de Germanie, titre devenu inutile. Certes les papes eurent raison de se croire en droit de donner l’empire, et même de le vendre, puisqu’on le leur demandait et qu’on l’achetait, et puisque Charlemagne lui-même avait reçu le titre d’empereur du pape Léon III: mais aussi on avait raison de dire que Léon III, en déclarant Charlemagne empereur, l’avait déclaré son maître; que ce prince avait pris les droits attachés à sa dignité; que c’était à ses successeurs à confirmer les papes, et non à être choisis par eux. Le temps, l’occasion, l’usage, la prescription, la force, font tous les droits. On a conservé et on garde peut-être encore à Rome un diplôme de Charles le Chauve, dans lequel il confirme les donations de Pépin; mais Othon lit déclara que toutes ces donations étaient aussi fausses que celles de Constantin. Charles se fait couronner à Pavie, roi de Lombardie, par les évêques, les comtes, et les abbés de ce pays. « Nous vous élisons, est-il dit dans cet acte, d’un commun consentement, puisque vous avez été élevé au trône impérial par l’intercession des apôtres saint Pierre et saint Paul, et par leur vicaire Jean, souverain pontife, etc. » 876. Louis de Germanie se jette sur la France, pour se venger d’avoir été prévenu par son frère dans l’achat de l’empire. La mort le surprend dans sa vengeance. La coutume, qui gouverne les hommes, était alors d’affaiblir ses États en les partageant entre ses enfants. Trois fils de Louis le Germanique partagent ses États. Carloman a la Bavière, la Carinthie, la Pannonie; Louis, la Frise, la Saxe, la Thuringe, la Franconie; Charles le Gros, depuis empereur, la moitié de la Lorraine, avec la Souabe et les pays circonvoisins, qu’on appelait alors l’Allemagne. 877. Ce partage rend l’empereur Charles le Chauve plus puissant. Il veut saisir la moitié de la Lorraine qui lui manque. Voici un grand exemple de l’extrême superstition qu’on joignait alors à la rapacité et à la fourberie. Louis de Germanie et de Lorraine envoie trente hommes au camp de Charles le Chauve, pour lui prouver, au nom de Dieu, que sa partie de la Lorraine lui appartient. Dix de ces trente confesseurs ramassent dix bagues et dix cailloux dans une chaudière d’eau bouillante sans s’échauder; dix autres portent chacun un fer rouge l’espace de neuf pieds sans se brûler; dix autres, liés avec des cordes sont jetés dans de l’eau froide et tombent au fond, ce qui marquait la bonne cause; car l’eau repoussait en haut les parjures. L’histoire est si pleine de ces épreuves qu’on ne peut guère les nier toutes. L’usage qui les rendait communes rendait aussi communs les secrets qui font la peau insensible pour quelque temps à l’action du feu, comme l’huile de vitriol et d’autres corrosifs. A l’égard du miracle d’aller au fond de l’eau quand on y est jeté, ce serait un plus grand miracle de surnager. Louis ne s’en tint pas à cette cérémonie. Il battit auprès de Cologne l’empereur, son oncle. L’empereur battu repasse en Italie, poursuivi par les vainqueurs. Rome alors était menacée par les musulmans, toujours cantonnés dans la Calabre. Carloman, ce roi de Bavière, ligué avec son frère le Lorrain, poursuit en Italie son oncle le Chauve, qui se trouve pressé à la fois par son neveu, par les mahométans, par les intrigues du pape, et qui meurt au mois d’octobre dans un village près du Mont-Cenis. Les historiens disent qu’il fut empoisonné par son médecin, un juif nommé Sédécias. Il est seulement constant que l’Europe chrétienne était alors si ignorante, que les rois étaient obligés de prendre pour leurs médecins des Juifs ou des Arabes. C’est à l’empire de Charles le Chauve que commence le grand gouvernement féodal, et la décadence de toutes choses. C’est sous lui que plusieurs possesseurs des grands offices militaires, des duchés, des marquisats, des comtés, veulent les rendre héréditaires: ils faisaient très bien. L’empire romain avait été fondé par d’illustres brigands d’Italie; des brigands du Nord en avaient élevé un autre sur ses débris. Pourquoi les sous-brigands ne se seraient-ils pas procuré des domaines? Le genre humain en souffrait, mais il a toujours été traité ainsi. 878. Le pape Jean VIII, qui se croit en droit de nommer un empereur, se soutient à peine dans Rome. Il promet l’empire à Louis le Bègue, roi de France, fils du Chauve. Il le promet à Carloman de Bavière. Il s’engage avec un Lambert, duc de Spolette, vassal de l’Empire. Ce Lambert de Spolette, joué par le pape, se joint à un marquis de Toscane, entre dans Rome, et se saisit du pape; mais il est ensuite obligé de le relâcher. Un Boson, duc d’Arles, prétend aussi à l’empire. Les mahométans étaient plus près de subjuguer Rome que tous ces compétiteurs. Le pape se soumet à leur payer un tribut annuel de vingt-cinq mille marcs d’argent. L’anarchie est extrême dans la Germanie, dans la France, et dans l’Italie. Louis le Bègue meurt à Compiègne, le 10 avril 879. On ne l’a mis au rang des empereurs que parce qu’il était fils d’un prince qui l’était. 879. Il s’agit alors de faire un empereur et un roi de France. Louis le Bègue laissa deux enfants de quatorze à quinze ans. Il n’était pas alors décidé si un enfant pouvait être roi. Plusieurs nouveaux seigneurs de France offrent la couronne à Louis de Germanie. Il ne prit que la partie occidentale de la Lorraine, qu’avait eue Charles le Chauve en partage. Les deux enfants du Bègue, Louis et Carloman, sont reconnus rois de France, quoiqu’ils ne soient pas reconnus unanimement pour enfants légitimes; mais Boson se fait sacrer roi d’Arles, augmente son territoire, et demande l’empire. Charles le Gros, roi du pays qu’on nommait encore Allemagne, presse le pape de le couronner empereur. Le pape répond qu’il donnera la couronne impériale à celui qui viendra le secourir le premier contre les chrétiens et contre les mahométans. 880. Charles le Gros, roi d’Allemagne, Louis, roi de Bavière et de Lorraine, s’unissent avec le roi de France contre ce Boson, nouveau roi d’Arles, et lui font la guerre. Ils assiègent Vienne en Dauphiné; mais Charles le Gros va de Vienne à Rome. 881. Charles est couronné et sacré empereur par le pape Jean VIII, dans l’église de Saint-Pierre, le jour de Noël. Le pape lui envoie une palme, selon l’usage; mais ce fut la seule que Charles remporta. 882. Son frère Louis, roi de Bavière, de la Pannonie, de ce qu’on nommait la France orientale, et des deux Lorraines, meurt le 20 janvier de la même année. Il ne laissait point d’enfants. L’empereur Charles le Gros était l’héritier naturel de ses États; mais les Normands se présentaient pour les partager. Ces fréquents troubles du Nord achevaient de rendre la puissance impériale très problématique dans Rome, où l’ancienne liberté repoussait toujours des racines. On ne savait qui dominerait dans cette ancienne capitale de l’Europe; si ce serait ou un évêque, ou le peuple, ou un empereur étranger. Les Normands pénètrent jusqu’à Metz; ils vont brûler Aix-la-Chapelle, et détruire tous les ouvrages de Charlemagne. Charles le Gros ne se délivre d’eux qu’en prenant toute l’argenterie des églises, et en leur donnant quatre mille cent soixante marcs d’argent, avec lesquels ils allèrent préparer des armements nouveaux. 883. L’Empire était devenu si faible, que le pape Martin II(7), successeur de Jean VIII, commence par faire un décret solennel, par lequel on n’attendra plus les ordres de l’empereur pour l’élection des papes. L’empereur se plaint en vain de ce décret. Il avait ailleurs assez d’affaires. Un duc de Zvintilbold ou Zvintibold, à la tête des païens moraves, dévastait la Germanie. L’empereur s’accommoda avec lui comme avec les Normands. On ne sait pas s’il avait de l’argent à lui donner, mais il le reconnut prince et vassal de l’Empire. 884. Une grande partie de l’Italie est toujours dévastée par le duc de Spolette et par les Sarrasins. Ceux-ci pillent la riche abbaye de Mont-Cassin, et enlèvent tous ses trésors; mais un duc de Bénévent les avait déjà prévenus. Charles le Gros marche en Italie pour arrêter tous ces désordres. A peine était-il arrivé, que les deux rois de France ses neveux étant morts, il repasse les Alpes pour leur succéder. 885. Voilà donc Charles le Gros qui réunit sur sa tête toutes les couronnes de Charlemagne; mais elle ne fut pas assez forte pour les porter. Un bâtard de Lothaire, nommé Hugues, abbé de Saint-Denis, s’était depuis longtemps mis en tête d’avoir la Lorraine pour son partage. Il se ligue avec un Normand auquel on avait cédé la Frise, et qui épousa sa soeur. Il appelle d’autres Normands. L’empereur étouffa cette conspiration. Un comte de Saxe, nommé Henri, et un archevêque de Cologne, se chargèrent d’assassiner ce Normand, duc de Frise, dans une conférence. On se saisit de l’abbé Hugues, sous le même prétexte, en Lorraine, et l’usage de crever les yeux se renouvela pour lui. Il eût mieux valu combattre les Normands avec de bonnes armées. Ceux-ci, voyant qu’on ne les attaquait que par des trahisons, pénètrent de la Hollande en Flandre; ils passent la Somme et l’Oise sans résistance, prennent et brûlent Pontoise, et arrivent par eau et par terre à Paris. Cette ville, aujourd’hui immense, n’était ni forte, ni grande, ni peuplée. La tour du grand Châtelet n’était pas encore entièrement élevée quand les Normands parurent. Il fallut se hâter de l’achever avec du bois; de sorte que le bas de la tour était de pierre, et le haut de charpente. Les Parisiens, qui s’attendaient alors à l’irruption des barbares, n’abandonnèrent point la ville comme autrefois. Le comte de Paris, Odon ou Eudes, que sa valeur éleva depuis sur le trône de France, mit dans la ville un ordre qui anima les courages, et qui leur tint lieu de tours et de remparts. Sigefroi, chef des Normands, pressa le siège avec une fureur opiniâtre, mais non destituée d’art. Les Normands se servirent du bélier pour battre les murs. Ils firent brèche, et donnèrent trois assauts. Les Parisiens les soutinrent avec un courage inébranlable. Ils avaient à leur tête le comte Eudes, et leur évêque Goslin, qui fit à la fois les fonctions de prêtre et de guerrier dans cette petite ville: il bénissait le peuple, et combattait avec lui; il mourut de ses fatigues au milieu du siège: le véritable martyr est celui qui meurt pour sa patrie. Les Normands tinrent la petite ville de Paris bloquée un an et demi, après quoi ils allèrent piller la Bourgogne et les frontières de l’Allemagne, tandis que Charles le Gros assemblait des diètes. 887. il ne manquait à Charles le Gros que d’être malheureux dans sa maison: méprisé dans l’Empire, il passa pour l’être de sa femme l’impératrice Richarde. Elle fut accusée d’infidélité. Il la répudia, quoiqu’elle offrît de se justifier par le jugement de Dieu. Il l’envoya dans l’abbaye d’Andlaw, qu’elle avait fondée en Alsace. On fit ensuite adopter à Charles, pour son fils (ce qui était alors absolument hors d’usage), le fils de Boson, ce roi d’Arles, son ennemi. On dit qu’alors son cerveau était affaibli. Il l’était sans doute, puisque, possédant autant d’États que Charlemagne, il se mit au point de tout perdre sans résistance. Il est détrôné dans une diète auprès de Mayence. 888. La déposition de Charles le Gros est un spectacle qui mérite une grande attention. Fut-il déposé par ceux qui l’avaient élu? quelques seigneurs thuringiens, saxons, bavarois, pouvaient-ils, dans un village appelé Tribur, disposer de l’empire romain et du royaume de France? non; mais ils pouvaient renoncer à reconnaître un chef indigne de l’être. Ils abandonnent donc le petit-fils de Charlemagne pour un bâtard de Carloman, fils de Louis le Germanique: ils déclarent ce bâtard, nommé Arnoud, roi de Germanie. Charles le Gros meurt sans secours, auprès de Constance, le 13 janvier 888. Le sort de l’Italie, de la France, et de tant d’États, était alors incertain. Le droit de la succession était partout très peu reconnu. Charles le Gros lui-même avait été couronné roi de France au préjudice d’un fils posthume de Louis le Bègue; et, au mépris des droits de ce même enfant, les seigneurs français élisent pour roi Eudes, comte de Paris. Un Rodolphe, fils d’un autre comte de Paris, se fait roi de la Bourgogne transjurane. Ce fils de Boson, roi d’Arles, adopté par Charles le Gros, devient roi d’Arles par les intrigues de sa mère. L’empire n’était plus qu’un fantôme, mais on ne voulait pas moins saisir ce fantôme, que le nom de Charlemagne rendait encore vénérable. Ce prétendu empire, qui s’appelait romain, devait être donné à Rome. Un Gui, duc de Spolette, un Bérenger, duc de Frioul, se disputaient le nom et le rang des Césars. Gui de Spolette se fait couronner à Rome. Bérenger prend le vain titre de roi d’Italie; et, par une singularité digne de la confusion de ces temps-là, il vient à Langres en Champagne se faire couronner roi d’Italie. C’est dans ces troubles que tous les seigneurs se cantonnent, que chacun se fortifie dans son château, que la plupart des villes sont sans police, que des troupes de brigands courent d’un bout de l’Europe à l’autre, et que la chevalerie s’établit pour réprimer ces brigands, et pour défendre les dames, ou pour les enlever. 889. Plusieurs évêques de France, et surtout l’archevêque de Reims, offrent le royaume de France au bâtard Arnoud, parce qu’il descendait de Charlemagne, et qu’ils haïssaient Eudes, qui n’était du sang de Charlemagne que par les femmes. Le roi de France Eudes va trouver Arnoud à Worms, lui cède une partie de la Lorraine, dont Arnoud était déjà en possession, lui promet de le reconnaître empereur, et lui remet dans les mains le sceptre et la couronne de France, qu’il avait apportés avec lui. Arnoud les lui rend et le reconnaît roi de France. Cette soumission prouve que les rois se regardaient encore comme vassaux de l’empire romain. Elle prouve encore plus combien Eudes craignait le parti qu’Arnoud avait en France. 890-891. Le règne d’Arnoud, en Germanie, est marqué par des événements sinistres. Des restes de Saxons mêlés aux Slaves; nommés Abodrites, cantonnés vers la mer Baltique, entre l’Elbe et l’Oder, ravagent le nord de la Germanie; les Bohêmes, les Moraves, d’autres Slaves, désolent le Midi et battent les troupes d’Arnoud; les Huns font des incursions, les Normands recommencent leurs ravages: tant d’invasions n’établissent pourtant aucune conquête. Ce sont des dévastations passagères, mais qui laissent la Germanie dans un état très pauvre et très malheureux. A la fin, il défait en personne les Normands, auprès de Louvain, et l’Allemagne respire. 892. La décadence de l’empire de Charlemagne enhardit le faible empire d’Orient. Un patrice de Constantinople reprend le duché de Bénévent avec quelques troupes, et menace Rome: mais comme les Grecs ont à se défendre des Sarrasins, le vainqueur de Bénévent ne peut aller jusqu’à l’ancienne capitale de l’empire. On voit combien Eudes, roi de France, avait eu raison de mettre sa couronne aux pieds d’Arnoud. Il avait besoin de ménager tout le monde. Les seigneurs et les évêques de France rendent la couronne à Charles le Simple, ce fils posthume de Louis le Bègue, qu’on fit alors revenir d’Angleterre, où il était réfugié. 893. Comme dans ces divisions le roi Eudes avait imploré la protection d’Arnoud, Charles le Simple vient l’implorer à son tour à la diète de Worms. Arnoud ne fait rien pour lui; il le laisse disputer le royaume de France, et marche en Italie, pour y disputer le nom d’empereur à Gui de Spolette, la Lombardie à Bérenger, et Rome au pape. 894. Il assiège Pavie, où était cet empereur de Spolette, qui fuit. Il s’assure de la Lombardie; Bérenger se cache; mais on voit dès lors combien il est difficile aux empereurs de se rendre maîtres de Rome. Arnoud, au lieu de marcher vers Rome, va tenir un concile auprès de Mayence. 895. Arnoud, après son concile, tenu pour s’attacher les évêques, tient une diète à Worms, pour avoir de nouvelles troupes et de l’argent, et pour faire couronner son fils Zventilbold roi de Lorraine. 896. Alors il retourne vers Rome. Les Romains ne voulaient plus d’empereur; mais ils ne savaient pas se défendre. Arnoud attaque la partie de la ville appelée Léonine, du nom du célèbre pontife Léon IV, qui l’avait fait entourer de murailles. Il la force. Le reste de la ville, au delà du Tibre, se rend; et le pape Formose sacre Arnoud empereur dans l’église de Saint-Pierre. Les sénateurs (car il y avait encore un sénat) lui font le lendemain serment de fidélité dans l’église de Saint-Paul. C’est l’ancien serment équivoque: « Je jure que je serai fidèle à l’empereur, sauf ma fidélité pour le pape. » 896. Une femme d’un grand courage, nommée Agiltrude, mère de ce prétendu empereur Gui de Spolette, laquelle avait en vain armé Rome contre Arnoud, se défend encore contre lui. Arnoud l’assiège dans la ville de Fermo. Les auteurs prétendent que cette héroïne lui envoya un breuvage empoisonné, pour adoucir son esprit, et disent que l’empereur fut assez imbécile pour le prendre. Ce qui est incontestable, c’est qu’il leva le siège, qu’il était malade, qu’il repassa les Alpes avec une armée délabrée, qu’il laissa l’Italie dans une plus grande confusion que jamais, et qu’il retourna dans la Germanie, où il avait perdu toute son autorité pendant son absence. 897-898-899. La Germanie est alors dans la même anarchie que la France. Les seigneurs s’étaient cantonnés dans la Lorraine, dans l’Alsace, dans le pays appelé aujourd’hui la Saxe, dans la Bavière, dans la Franconie. Les évêques et les abbés s’emparent des droits régaliens: ils ont des avoués, c’est-à-dire des capitaines, qui leur prêtent serment, auxquels ils donnent des terres, et qui tantôt combattent pour eux, et tantôt les pillent. Ces avoués étaient auparavant les avocats des monastères; et les couvents étant devenus des principautés, les avoués devinrent des seigneurs. Les évêques et les abbés d’Italie ne furent jamais sur le même pied: premièrement, parce que les seigneurs italiens étaient plus habiles, les villes plus puissantes et plus riches que les bourgades de Germanie et de France; et enfin, parce que l’Église de Rome; quoique très mal conduite, ne souffrait pas que les autres Églises d’Italie fussent puissantes. La chevalerie et l’esprit de chevalerie s’étendent dans tout l’Occident. On ne décide presque plus de procès que par des champions. Les prêtres bénissent leurs armes, et on leur fait toujours jurer avant le combat que leurs armes ne sont point enchantées, et qu’ils n’ont point fait de pacte avec le diable. Arnoud, empereur sans pouvoir, meurt en Bavière en 899. Des auteurs le font mourir de poison, d’autres d’une maladie pédiculaire: mais la maladie pédiculaire est une chimère, et le poison en est souvent une autre. 900. La confusion augmente. Bérenger règne en Lombardie, mais au milieu des factions. Ce fils de Boson, roi d’Arles par les intrigues de sa mère, est, par les mêmes intrigues, reconnu empereur à Rome. Les femmes alors disposaient de tout: elles faisaient des empereurs et des papes, mais qui n’en avaient que le nom. Louis IV est reconnu roi de Germanie. Il y joint la Lorraine après la mort de Zventilbold, son frère, et n’en est guère plus puissant. Depuis 901 jusqu’à 907. Les Huns et les Hongrois réunis viennent ravager la Bavière, la Souabe et la Franconie où il semblait qu’il n’y eût plus rien à prendre. Un Moimir, qui s’était fait duc de Moravie et chrétien, va à Rome demander des évêques. Un marquis de Toscane, Adelbert, célèbre par sa femme Théodora, est despotique dans Rome. Bérenger s’affermit dans la Lombardie, fait alliance avec les Huns, afin d’empêcher le nouveau roi germain de venir en Italie; fait la guerre au prétendu empereur d’Arles; le prend prisonnier et lui fait crever les yeux; entre dans Rome, et force le pape Jean IX à le couronner empereur. Le pape, après l’avoir sacré, s’enfuit à Ravenne, et sacre un autre empereur nommé Lambert, fils du duc de Spolette, errant et pauvre, qui prend le titre d’invincible et toujours auguste. 908-909-910-911. Cependant Louis IV, roi de Germanie, s’intitule aussi empereur; plusieurs auteurs lui donnent ce titre; mais Sigebert dit qu’à cause des maux qui de son temps désolèrent l’Italie, il ne mérita pas la bénédiction impériale: la véritable raison est qu’il ne fut point assez puissant pour se faire reconnaître empereur. Il n’eut aucune part aux troubles qui agitèrent l’Italie de son temps. 912. Sous cet étrange empereur, l’Allemagne est dans la dernière désolation. Les Huns, payés par Bérenger pour venir ravager la Germanie, sont ensuite payés par Louis IV pour s’en retourner. Deux factions, celle d’un duc de Saxe et celle d’un duc de Franconie, s’élèvent, et font plus de mal que les Huns. On pille toutes les églises; les Hongrois reviennent pour y avoir part. L’empereur Louis IV s’enfuit à Ratisbonne, où il meurt à l’âge de vingt ans. C’est ainsi que finit la race de Charlemagne en Germanie. 10e EMPEREUR. Les seigneurs germains s’assemblent à Worms pour élire un roi. Ces seigneurs étaient tous ceux qui, ayant le plus d’intérêt à choisir un prince selon leur goût, avaient assez de pouvoir et assez de crédit pour se mettre au rang des électeurs. On ne reconnaissait guère dans ce siècle le droit d’hérédité en Europe. Les élections ou libres ou forcées prévalaient presque partout; témoin celle d’Arnoud en Germanie, de Gui de Spolette, et de Bérenger en Italie, de don Sanche en Aragon, d’Eudes, de Robert, de Raoul, de Hugues Capet en France, et des empereurs de Constantinople: car tant de vassaux, tant de princes, voulaient avoir le droit de choisir un chef, et l’espérance de pouvoir l’être. On prétend qu’Othon, duc de la nouvelle Saxe, fut choisi par la diète, mais que se voyant trop vieux il proposa lui-même Conrad, duc de Franconie, son ennemi, parce qu’il le croyait digne du trône. Cette action n’est guère dans l’esprit de ces temps presque sauvages; on y voit de l’ambition, de la fourberie, du courage, comme dans tous les autres siècles mais, à commencer par Clovis, on ne voit pas une action de magnanimité. Conrad ne fut jamais reconnu empereur ni en Italie ni en France. Les Germains seuls, accoutumés à voir des empereurs dans leurs rois depuis Charlemagne, lui donnèrent, dit-on, ce titre. Depuis 913 jusqu’à 919. Le règne de Conrad ne change rien à l’état où il a trouvé l’Allemagne. Il a des guerres contre ses vassaux, et particulièrement contre le fils de ce duc de Saxe auquel on a dit qu’il devait la couronne. Les Hongrois font toujours la guerre à l’Allemagne, et on n’est occupé qu’à les repousser. Les Français, pendant ce temps, s’emparent de la Lorraine. Si Charles le Simple avait fait cette conquête, il ne méritait pas le nom de Simple; mais il avait des ministres et des généraux qui ne l’étaient pas. Il crée un duc de Lorraine. Les évêques d’Allemagne s’affermissent dans la possession de leurs fiefs. Conrad meurt en 919(8) dans la petite ville de Weilbourg. On prétend qu’avant sa mort il désigna Henri, duc de Saxe, pour son successeur, au préjudice de son propre frère. Il n’est guère vraisemblable qu’il eût cru être en droit de se choisir un successeur, ni qu’il eût choisi son ennemi. Le nom de ce prétendu empereur fut ignoré en Italie pendant son règne. La Lombardie était en proie aux divisions, Rome aux plus horribles scandales, et Naples et la Sicile aux dévastations des Sarrasins. C’est dans ce temps que la prostituée Théodora
plaçait à Rome sur le trône de l’Église Jean
X, non moins prostitué qu’elle.
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