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| Index Voltaire | Essai sur les Moeurs | Commande CDROM | ESSAI SUR LES MOEURS (Suite) Le surintendant La Vieuville, qui avait prêté la main au cardinal de Richelieu pour monter au ministère, en fut écrasé le premier au bout de six mois, et le serment sur l’hostie ne le sauva pas. On l’accusa secrètement des malversations dont on peut toujours charger un surintendant. La Vieuville devait sa grandeur au chancelier de Silleri, et l’avait fait disgracier. Il est ruiné à son tour par Richelieu, qui lui devait sa place. Ces vicissitudes, si communes dans toutes les cours, l’étaient encore plus dans celle de Louis XIII que dans aucune autre. Ce ministre est mis en prison au château d’Amboise. Il avait commencé la négociation du mariage entre la soeur de Louis XIlI, Henriette, et Charles, prince de Galles, qui fut bientôt après roi de la Grande-Bretagne: le cardinal finit le traité malgré les cours de Rome et de Madrid. Il favorise sous main les protestants d’Allemagne, et il n’en est pas moins dans le dessein d’accabler ceux de France. Avant son ministère, on négociait vainement avec tous les princes d’Italie, pour empêcher la maison d’Autriche, si puissante alors, de demeurer maîtresse de la Valteline. Cette petite province, alors catholique, appartenait aux ligues grises qui sont réformées. Les Espagnols voulaient joindre ces vallées au Milanais. Le duc de Savoie et Venise, de concert avec la France, s’opposaient à tout agrandissement de la maison d’Autriche en Italie. Le pape Urbain VIII avait enfin obtenu qu’on séquestrât cette province entre ses mains, et ne désespérait pas de la garder. Marquemont, ambassadeur de France à Rome, écrit à Richelieu une longue dépêche, dans laquelle il étale toutes les difficultés de cette affaire. Celui-ci répond par cette fameuse lettre: « Le roi a changé de conseil, et le ministère de maxime: on enverra une armée dans la Valteline, qui rendra le pape moins incertain et les Espagnols plus traitables. » Aussitôt le marquis de Coeuvres entre dans la Valteline avec une armée. On ne respecte point les drapeaux du pape, et on affranchit ce pays de l’invasion autrichienne. C’est là le premier événement qui rend à la France sa considération chez les étrangers. (1625) L’argent manquait sous les précédents ministères, et l’on en trouve assez pour prêter aux Hollandais trois millions deux cent mille livres, afin qu’ils soient en état de soutenir la guerre contre la branche d’Autriche espagnole, leur ancienne souveraine. On fournit de l’argent à ce fameux chef Mansfeld, qui soutenait presque seul alors la cause de la maison palatine et des protestants contre la maison impériale. Il fallait bien s’attendre, en armant ainsi les protestants étrangers, que le ministère espagnol exciterait ceux de France et qu’il leur rendrait (comme disait Mirabel, ambassadeur d’Espagne) l’argent donné aux Hollandais. Les huguenots, en effet, animés et payés par l’Espagne, recommencent la guerre civile en France. C’est depuis Charles-Quint et François Ier que dure cette politique entre les princes catholiques, d’armer les protestants chez autrui, et de les poursuivre chez soi. Cette conduite prouve assez manifestement que le zèle de la religion n’a jamais été, dans les cours, que le masque de la religion et de la perfidie. Pendant cette nouvelle guerre contre le duc de Rohan et son parti, le cardinal négocie encore avec les puissances qu’il a outragées; et ni l’empereur Ferdinand II, ni Philippe IV, roi d’Espagne, n’attaquent la France. La Rochelle commençait à devenir une puissance; elle avait alors presque autant de vaisseaux que le roi. Elle voulait imiter la Hollande, et aurait pu y parvenir, si elle avait trouvé, parmi les peuples de sa religion, des alliés qui la secourussent. Mais le cardinal de Richelieu sut d’abord armer contre elle ces mêmes Hollandais qui, par les intérêts de leur secte, devaient prendre parti pour elle, et jusqu’aux Anglais, qui, par l’intérêt d’État, semblaient encore plus la devoir défendre. Ce qu’on avait donné d’argent aux Provinces-Unies, et ce qu’on devait leur donner encore, les engagea à fournir une flotte contre ceux qu’elles appelaient leurs frères; de sorte que le roi catholique secourait les calvinistes de son argent, et les Hollandais calvinistes combattaient pour la religion catholique, tandis que le cardinal de Richelieu (1621) chassait les troupes du pape de la Valteline en faveur des Grisons huguenots. C’est un sujet de surprise que Soubise, à la tête de la flotte rochelloise, osât attaquer la flotte hollandaise auprès de l’île de Ré, et qu’il remportât l’avantage sur ceux qui passaient alors pour les meilleurs marins du monde (1621). Ce succès, en d’autres temps, aurait fait de la Rochelle une république affermie et puissante. Louis XIII alors avait un amiral et point de flotte. Le cardinal, en commençant son ministère, avait trouvé dans le royaume tout à réparer ou à faire, et il n’avait pu, dans l’espace d’une année, établir une marine. A peine dix ou douze petits vaisseaux de guerre pouvaient être armés. Le duc de Montmorency, alors amiral, celui-là même qui finitdepuis sa vie si tragiquement, fut obligé de monter sur le vaisseau amiral des Provinces-Unies; et ce ne fut qu’avec des vaisseaux hollandais et anglais qu’il battit la flotte de la Rochelle. Cette victoire même montrait qu’il fallait se rendre puissant sur mer et sur terre, quand on avait le parti calviniste à soumettre en France, et la puissance autrichienne à miner dans l’Europe. Le ministre accorda donc la paix aux huguenots pour avoir le temps de s’affermir (1626). Le cardinal de Richelieu avait dans la cour de plus grands ennemis à combattre. Aucun prince du sang ne l’aimait; Gaston, frère de Louis XIII, le détestait; Marie de Médicis commençait à voir son ouvrage d’un oeil jaloux: presque tous les grands cabalaient. Il ôte la place d’amiral au duc de Montmorency, pour se la donner bientôt à lui-même sous un autre nom, et par là il se fait un ennemi irréconciliable. (1626) Deux fils de Henri IV, César de Vendôme et le grand-prieur, veulent se soutenir contre lui, et il les fait enfermer à Vincennes. Le maréchal Ornano et Taleyrand-Chalais animent contre lui Gaston: il les fait accuser de vouloir attenter contre le roi même. Il enveloppe dans l’accusation, le comte de Soissons, prince du sang, Gaston, frère du roi, et jusqu’à la reine régnante, dont il avait osé être amoureux, et dont il avait été rebuté avec mépris. On voit par là combien il savait soumettre l’insolence de ses passions passagères à l’intérêt permanent de sa politique. On dépose tantôt que le dessein des conjurés a été de tuer le roi, tantôt qu’on a formé le dessein de le déclarer impuissant, de l’enfermer dans un cloître, et de donner sa femme à Gaston, son frère. Ces deux accusations se contredisaient, et ni l’une ni l’autre n’étaient vraisemblables. Le véritable crime était de s’être uni contre le ministre, et d’avoir parlé même d’attenter à sa vie. Des commissaires jugent Chalais à mort (1626); il est exécuté à Nantes. Le maréchal Ornano meurt à Vincennes; le comte de Soissons fuit en Italie; la duchesse de Chevreuse, courtisée auparavant par le cardinal, et maintenant accusée d’avoir cabalé contre lui, prête d’être arrêtée, poursuivie par ses gardes, échappe à peine, et passe en Angleterre(1). Le frère du roi est maltraité et observé. Anne d’Autriche est mandée au conseil: on lui défend de parler à aucun homme chez elle qu’en présence du roi son mari; et on la force de signer qu’elle est coupable. Les soupçons, la crainte, la désolation, étaient dans la famille royale et dans toute la cour. Louis XIII n’était pas l’homme de son royaume le moins malheureux. Réduit à craindre sa femme et son frère; embarrassé devant sa mère, qu’il avait autrefois si maltraitée, et qui en laissait toujours échapper quelque souvenir; plus embarrassé encore devant le cardinal, dont il commençait à sentir le joug: la crise des affaires étrangères était encore pour lui un nouveau sujet de peine; le cardinal de Richelieu le liait à lui par la crainte et par les intrigues domestiques, par la nécessité de réprimer les complots de la cour, et de ne pas perdre son crédit chez les nations. Trois ministres également puissants faisaient alors presque tout le destin de l’Europe; Olivarès en Espagne, Buckingham en Angleterre, Richelieu en France: tous trois se haïssaient réciproquement, et tous trois négociaient toujours à la fois les uns contre les autres. Le cardinal de Richelieu se brouillait avec le duc de Buckingham, dans le temps même que l’Angleterre lui fournissait des vaisseaux contre la Rochelle, et il se liguait avec le comte-duc Olivarès, lorsqu’il venait d’enlever la Valteline au roi d’Espagne. De ces trois ministres, le duc de Buckingham passait pour être le moins ministre; il brillait comme un favori et un grand seigneur, libre, franc, audacieux, non comme un homme d’État; ne gouvernant pas le roi Charles Ier par l’intrigue, mais par l’ascendant qu’il avait eu sur le père, et qu’il avait conservé sur le fils. C’était l’homme le plus beau de son temps, le plus fier, et le plus généreux. Il pensait que ni les femmes ne devaient résister aux charmes de sa figure, ni les hommes à la supériorité de son caractère. Enivré de ce double amour-propre, il avait conduit le roi Charles, encore prince de Galles, en Espagne pour lui faire épouser une infante, et pour briller dans cette cour. C’est là que, joignant la galanterie espagnole à l’audace de ses entreprises, il attaqua la femme du premier ministre Olivarès, et fit manquer, par cette indiscrétion, le mariage du prince. Étant depuis venu en France, en 1625, pour conduire la princesse Henriette qu’il avait obtenue pour Charles Ier, il fut encore sur le point de faire échouer l’affaire par une indiscrétion plus hardie. Cet Anglais fit à la reine Anne d’Autriche une déclaration, et ne se cacha pas de l’aimer, ne pouvant espérer dans cette aventure que le vain honneur d’avoir osé s’expliquer. La reine, élevée dans les idées d’une galanterie permise alors en Espagne, ne regarda les témérités du duc de Buckingham que comme un hommage à sa beauté, qui ne pouvait offenser sa vertu. L’éclat du duc de Buckingham déplut à la cour de France, sans lui donner de ridicule, parce que l’audace et la grandeur n’en sont pas susceptibles. Il mena Henriette à Londres, et y rapporta dans son coeur sa passion pour la reine, augmentée par la vanité de l’avoir déclarée. Cette même vanité le porta à tenter un second voyage à la cour de France: le prétexte était de faire un traité contre le duc Olivarès, comme le cardinal en avait fait un avec Olivarès contre lui. La véritable raison qu’il laissait assez voir était de se rapprocher de la reine: non seulement on lui en refusa la permission, mais le roi chassa d’auprès de sa femme plusieurs domestiques accusés d’avoir favorisé la témérité du duc de Buckingham. Cet Anglais fit déclarer la guerre à la France, uniquement parce qu’on lui refusa la permission d’y venir parler de son amour. Une telle aventure semblait être du temps des Amadis. Les affaires du monde sont tellement mêlées, sont tellement enchaînées, que les amours romanesques du duc de Buckingham produisirent une guerre de religion et la prise de la Rochelle (1627). Un cher de parti profite de toutes les circonstances. Le duc de Rohan, aussi profond dans ses desseins que Buckingham était vain dans les siens, obtient du dépit de l’Anglais l’armement d’une flotte de cent vaisseaux de transport. La Rochelle et tout le parti étaient tranquilles; il les anime, et engage les Rochellois à recevoir la flotte anglaise, non pas dans la ville même, mais dans l’île de Ré. Le duc de Buckingham descend dans l’île avec environ sept mille hommes. Il n’y avait qu’un petit fort à prendre pour se rendre maître de l’île, et pour séparer à jamais la Rochelle de la France. Le parti calviniste devenait alors indomptable. Le royaume était divisé, et tous les projets du cardinal de Richelieu auraient été évanouis, si le duc de Buckingham avait été aussi grand homme de guerre, ou du moins aussi heureux qu’il était audacieux. (Juillet 1627) Le marquis, depuis maréchal de Thoiras, sauva la gloire de la France, en conservant l’île de Ré avec peu de troupes, contre les Anglais très supérieurs. Louis XIII a le temps d’envoyer une armée devant la Rochelle. Son frère Gaston la commande d’abord. Le roi y vient bientôt avec le cardinal. Buckingham est forcé de ramener en Angleterre ses troupes diminuées de moitié, sans même avoir jeté du secours dans la Rochelle, et n’ayant paru que pour en hâter la ruine. Le duc de Rohan était absent de cette ville, qu’il avait armée et exposée. Il soutenait la guerre dans le Languedoc, contre le prince de Condé et le duc de Montmorency. Tous trois combattaient pour eux-mêmes: le duc de Rohan, pour être toujours chef de parti; le prince de Condé, à la tête des troupes royales, pour regagner à la cour son crédit perdu; le duc de Montmorency, à la tête des troupes levées par lui-même et de sa seule autorité, pour devenir le maître dans le Languedoc, dont il était gouverneur, et pour rendre sa fortune indépendante, à l’exemple de Lesdiguières. La Rochelle n’a donc qu’elle seule pour se soutenir. Les citoyens, animés par la religion et par la liberté, ces deux puissants motifs des peuples, élurent un maire nommé Guiton, encore plus déterminé qu’eux. Celui-ci, avant d’accepter une place qui lui donnait la magistrature et le commandement des armes, prend un poignard, et le tenant à la main: « Je n’accepte, dit-il, l’emploi de votre maire qu’à condition d’enfoncer ce poignard dans le coeur du premier qui parlera de se rendre; et qu’on s’en serve contre moi, si jamais je songe à capituler. » Pendant que la Rochelle se prépare ainsi à une résistance invincible, le cardinal de Richelieu emploie toutes les ressources pour la soumettre; vaisseaux bâtis à la hâte, troupes de renfort, artillerie, enfin jusqu’au secours de l’Espagne: et profitant avec célérité de la haine du duc Olivarès contre le duc de Buckingham, faisant valoir les intérêts de la religion, promettant tout, et obtenant des vaisseaux du roi d’Espagne, alors l’ennemi naturel de la France, pour ôter aux Rochellois l’espérance d’un nouveau secours d’Angleterre. Le comte duc envoie Frédéric de Tolède avec quarante vaisseaux devant le port de la Rochelle. L’amiral espagnol arrive (1628). Croirait-on que le cérémonial rendit ce secours inutile, et que Louis XIII, pour n’avoir pas voulu accorder à l’amiral de se couvrir en sa présence, vit la flotte espagnole retourner dans ses ports (1629)? Soit que cette petitesse décidât d’une affaire si importante, comme il n’arrive que trop souvent, soit qu’alors de nouveaux différends au sujet de la succession de Mantoue aigrissent la cour espagnole, sa flotte parut et s’en retourna; et peut-être le ministre espagnol ne l’avait envoyée que pour montrer ses forces au ministre de France. Le duc de Buckingham prépare un nouvel armement pour sauver la ville. Il pouvait en très peu de temps rendre tous les efforts du roi de France inutiles. La cour a toujours été persuadée que le cardinal de Richelieu, pour parer ce coup, se servit de l’amour même de Buckingham pour Anne d’Autriche, et qu’on exigea de la reine qu’elle écrivit au duc. Elle le pria, dit-on, de différer au moins l’embarquement; et on assure que la faiblesse de Buckingham l’emporta sur son honneur et sur sa gloire. Cette anecdote singulière a acquis tant de crédit, qu’on ne peut s’empêcher de la rapporter: elle ne dément ni le caractère de Buckingham, ni l’esprit de la cour; et en effet on ne peut comprendre comment le duc de Buckingham se borne à faire partir seulement quelques vaisseaux, qui se montrent inutilement, et qui reviennent dans les ports d’Angleterre. Les intérêts publics sont si souvent sacrifiés à des intrigues secrètes, qu’on ne doit point du tout s’étonner que le faible Charles Ier, en feignant alors de protéger la Rochelle, la trahit pour complaire à la passion romanesque et passagère de son favori. Le général Ludlow, qui examina les papiers du roi, lorsque le parlement s’en fut rendu maître, assure qu’il a vu la lettre signée Charles rex, par laquelle ce monarque ordonnait au chevalier Pennington, commandant de l’escadre, de suivre en tout les ordres du roi de France quand il serait devant la Rochelle, et de couler à fond les vaisseaux anglais dont les capitaines ne voudraient pas obéir. Si quelque chose pouvait justifier la cruauté avec laquelle les Anglais traitèrent depuis leur roi, ce serait une telle lettre. Il n’est pas moins singulier que le cardinal ait seul commandé au siège, tandis que le roi était retourné à Paris. Il avait des patentes de général. Ce fut son coup d’essai: il montra que la résolution et le génie suppléent à tout; aussi exact à mettre la discipline dans les troupes qu’appliqué dans Paris à établir l’ordre, et l’un et l’autre étant également difficiles. On ne pouvait réduire la Rochelle tant que son port serait ouvert aux flottes anglaises; il fallait le fermer et dompter la mer. Pompe Targon, ingénieur italien, avait, dans la précédente guerre civile, imaginé de construire une estacade, dans le temps que Louis XIII voulait assiéger cette ville et que la paix fut conclue. Le cardinal de Richelieu suit cette vue: la mer renverse l’ouvrage: il n’en est pas moins ferme à le faire recommencer. Il commanda une digue dans la mer d’environ quatre mille sept cents pieds de long; les vents la détruisent. Il ne se rebuta pas, et ayant à la main son Quinte-Curce et la description de la digue d’Alexandre devant Tyr, il recommence encore la digue. Deux Français, Métézeau et Tiriot, mettent la digue en état de résister aux vents et aux vagues. (Mars 1628) Louis XIII vient au siège, et y reste depuis le mois de mars 1628 jusqu’à sa reddition. Souvent présent aux attaques, et donnant l’exemple aux officiers, il presse le grand ouvrage de la digue; mais il est toujours à craindre que bientôt une nouvelle flotte anglaise ne vienne la renverser. La fortune seconde en tout cette entreprise. Le duc de Buckingham, s’étant encore brouillé avec Richelieu, était prêt enfin de partir et de conduire une flotte redoutable devant la Rochelle, (septembre 1628) lorsqu’un Anglais fanatique, nommé Felton, l’assassina d’un coup de couteau, sans que jamais on ait pu découvrir ses instigateurs. Cependant la Rochelle, sans secours, sans vivres, tenait par son seul courage. La mère et la soeur du duc de Rohan, souffrant comme les autres la plus dure disette, encourageaient les citoyens. Des malheureux prêts à expirer de faim déploraient leur état devant le maire Guiton, qui répondait: « Quand il ne restera plus qu’un seul homme, il faudra qu’il ferme les portes. » L’espérance renaît dans la ville, à la vue de la flotte préparée par Buckingham, qui paraît enfin sous le commandement de l’amiral Lindsey. Elle ne peut percer la digue. Quarante pièces de canon, établies sur un fort de bois, dans la mer, écartaient les vaisseaux. Louis se montrait sur ce fort exposé à toute l’artillerie de la flotte ennemie, dont tous les efforts furent inutiles. La famine vainquit enfin le courage des Rochellois, et, après une année entière d’un siège où ils se soutinrent par eux-mêmes, ils furent obligés de se rendre (28 octobre 1628), malgré le poignard du maire, qui restait toujours sur la table de l’hôtel de ville, pour percer quiconque parlerait de capituler. On peut remarquer que ni Louis XIII comme roi, ni le cardinal de Richelieu comme ministre, ni les maréchaux de France en qualité d’officiers de la couronne, ne signèrent la capitulation. Deux maréchaux de camp signèrent. La Rochelle ne perdit que ses privilèges; il n’en coûta la vie à personne. La religion catholique fut rétablie dans la ville et dans le pays, et on laissa aux habitants leur calvinisme, la seule chose qui leur restât. Le cardinal de Richelieu ne voulait pas laisser son ouvrage imparfait. On marchait vers les autres provinces où les réformés avaient tant de places de sûreté, et où leur nombre les rendait encore puissants. Il fallait abattre et désarmer tout le parti, avant de pouvoir déployer en sûreté toutes ses forces contre la maison d’Autriche, en Allemagne, en Italie, en Flandre, et vers l’Espagne. Il importait que l’État fût uni et tranquille, pour troubler et diviser les autres États. Déjà l’intérêt de donner à Mantoue un duc dépendant de la France et non de l’Espagne, après la mort du dernier souverain, appelait les armes de la France en Italie. Gustave-Adolphe voulait descendre déjà en Allemagne, et il fallait l’appuyer. Dans ces circonstances épineuses, le duc de Rohan, ferme sur les ruines de son parti, traite avec le roi d’Espagne, qui lui promet des secours, après en avoir donné contre lui un an auparavant. Philippe IV, roi catholique, ayant consulté son conseil de conscience, promet trois cent mille ducats par an au chef des calvinistes de France; mais cet argent vient à peine. Les troupes du roi désolent le Languedoc. Privas est abandonné au pillage, et tout y est tué. Le duc de Rohan, ne pouvant soutenir la guerre, trouve encore le secret de faire une paix générale pour tout le parti, aussi bonne qu’on le pouvait. Le même homme qui venait de traiter avec le roi d’Espagne en qualité de chef de parti, traite de même avec le roi de France son maître, dans le temps qu’il est condamné par le parlement comme rebelle; et, après avoir reçu de l’argent de l’Espagne pour entretenir ses troupes, il exige et reçoit cent mille écus de Louis XIII (1628) pour achever de les payer et pour les congédier. Les villes calvinistes sont traitées comme la Rochelle; on leur ôte leurs fortifications et tous les droits qui pouvaient être dangereux; on leur laisse la liberté de conscience, leurs temples, leurs lois municipales, les chambres de l’édit, qui ne pouvaient pas nuire. Tout est apaisé. Le grand parti calviniste, au lieu d’établir une domination, est désarmé et abattu sans ressource. La Suisse, la Hollande, n’étaient pas si puissantes que ce parti quand elles s’érigèrent en souverainetés indépendantes. Genève, qui était peu de chose, se donna la liberté et la conserva. Les calvinistes de France succombèrent: la raison en est que leur parti même était dispersé dans leurs provinces, que la moitié des peuples et les parlements étaient catholiques, que la puissance royale tombait sur leurs pays tout ouverts, qu’on les attaquait avec des troupes supérieures et disciplinées, et qu’ils eurent affaire au cardinal de Richelieu. Jamais Louis XIII, qu’on ne connaît point assez, ne mérita tant de gloire par lui-même; car tandis qu’après la prise de la Rochelle les armées forçaient les huguenots à l’obéissance, il soutenait ses alliés en Italie; il marchait au secours du duc de Mantoue (mars 1629) au travers des Alpes, au milieu d’un hiver rigoureux, forçait trois barricades au pas de Suze, s’emparait de Suze, obligeait le duc de Savoie à s’unir à lui, et chassait les Espagnols de Casal. Le roi avait de la bravoure, mais n’avait nul courage d’esprit. Cependant le cardinal de Richelieu négociait avec tous les souverains, et contre la plus grande partie des souverains. Il envoyait un capucin à la diète de Ratisbonne pour tromper les Allemands, et pour lier les mains à l’empereur dans les affaires d’Italie. En même temps Charnacé était chargé d’encourager le roi de Suède, Gustave-Adolphe, à descendre en Allemagne: entreprise à laquelle Gustave était déjà très disposé. Richelieu songeait à ébranler l’Europe, tandis que la cabale de Gaston et des deux reines tentait en vain de le perdre à la cour. Sa faveur causait encore plus de troubles dans le cabinet que ses intrigues n’en excitaient dans les autres États. Il ne faut pas croire que ces troubles de la cour fussent le fruit d’une profonde politique et de desseins bien concertés, qui unissent contre lui un parti habilement formé pour le faire tomber, et pour lui donner un successeur capable de le remplacer. L’humeur, qui domine souvent les hommes, même dans les plus grandes affaires, produisit en grande partie ces divisions si funestes. La reine mère, quoiqu’elle eût toujours sa place au conseil, quoiqu’elle eût été régente des provinces en deçà de la Loire pendant l’expédition de son fils à la Rochelle, était toujours aigrie contre le cardinal de Richelieu, qui affectait de ne plus dépendre d’elle. Les Mémoires composés pour la défense de cette princesse rapportent que le cardinal étant venu la voir, et Sa Majesté lui demandant des nouvelles de sa santé, il lui répondit, enflammé de colère et les lèvres tremblantes (1629): « Je me porte mieux que ceux qui sont ici ne voudraient. » La reine fut indignée; le cardinal s’emporta: il demanda pardon; la reine s’adoucit; et deux jours après ils s’aigrirent encore: la politique, qui surmonte les passions dans le cabinet, n’en étant pas toujours maîtresse dans la conversation. (21 novembre 1629) Marie de Médicis ôte alors au cardinal la place de surintendant de sa maison. Le premier fruit de cette querelle fut la patente de premier ministre que le roi écrivit de sa main en faveur du cardinal, lui adressant la parole, exaltant sa valeur et sa magnanimité, et laissant en blanc les appointements de la place pour les faire remplir par le cardinal même. Il était déjà grand amiral de France, sous le nom de surintendant de la navigation; et ayant ôté aux calvinistes leurs places de sûreté, il s’assurait pour lui-même de Saumur, d’Angers, de Honfleur, du Havre de Grâce, d’Oléron, de l’île de Ré, qui devenaient ses places de sûreté contre ses ennemis: il avait des gardes; son faste effaçait la dignité du trône; tout l’extérieur royal l’accompagnait, et toute l’autorité résidait en lui. Les affaires de l’Europe le rendaient plus que jamais nécessaire à son maître et à l’État. L’empereur Ferdinand II, depuis la bataille de Prague, s’était rendu despotique en Allemagne, et devenait alors puissant en Italie. Ses troupes assiégeaient Mantoue. La Savoie hésitait entre la France et la maison d’Autriche. Le marquis de Spinola occupait le Montferrat avec une armée espagnole. Le cardinal veut lui-même combattre Spinola; il se fait nommer généralissime de l’armée qui marche en Italie, et le roi ordonne dans ses provisions qu’on lui obéisse comme à sa propre personne. Ce premier ministre faisant les fonctions de connétable, ayant sous lui deux maréchaux de France, marche en Savoie. Il négocie dans la route, mais en roi, et veut que le duc de Savoie vienne le trouver à Lyon (1630); il ne peut l’obtenir. L’armée française s’empare de Pignerol et de Chambéry en deux jours. Le roi prend enfin lui-même le chemin de la Savoie; il amène avec lui les deux reines, son frère, et toute une cour ennemie du cardinal, mais qui n’est que témoin de ses triomphes. Le cardinal revient trouver le roi à Grenoble; ils marchent ensemble en Savoie. Une maladie contagieuse attaqua dans ce temps Louis XIII, et l’obligea de retourner à Lyon. C’est pendant ce temps-là que le duc de Montmorency remporte, avec peu de troupes, une victoire signalée, au combat de Végliane, sur les Impériaux, les Espagnols, et les Savoisiens: il blesse et prend lui-même le général Doria. Cette action le combla de gloire. Le roi lui écrivit (juillet 1630): « Je me sens obligé envers vous autant qu’un roi le puisse être. » Cette obligation n’empêcha pas que Montmorency ne mourût deux ans après sur un échafaud. Il ne fallait pas moins qu’une telle victoire pour soutenir la gloire et les intérêts de la France, tandis que les Impériaux prenaient et saccageaient Mantoue, poursuivaient le duc protégé par Louis XIII, et battaient les Vénitiens ses alliés. Le cardinal, dont les plus grands ennemis étaient à la cour, laissait le duc de Montmorency combattre les ennemis de la France, et observait les siens auprès du roi. Ce monarque était alors mourant à Lyon. Les confidents de la reine régnante, trop empressés, proposaient déjà à Gaston d’épouser la femme de son frère, qui devait être bientôt veuve. Le cardinal se préparait à se retirer dans Avignon. Le roi guérit; et tous ceux qui avaient fondé des espérances sur sa mort furent confondus. Le cardinal le suivit à Paris; il y trouva beaucoup plus d’intrigues qu’il n’y en avait en Italie entre l’Empire, l’Espagne, Venise, la Savoie, Rome, et la France. Mirabel, l’ambassadeur espagnol, était ligué contre lui avec les deux reines. Les deux frères Marillac, l’un maréchal de France, l’autre garde des sceaux, qui lui devaient leur fortune, se flattaient de le perdre et de succéder à son crédit. Le maréchal de Bassompierre, sans prétendre à rien, était dans leur confidence; le premier valet de chambre, Beringhen, instruisait la cabale de ce qui se passait chez le roi. La reine mère ôte une seconde fois au cardinal la charge de surintendant de sa maison, qu’elle avait été forcée de lui rendre; emploi qui, dans l’esprit du cardinal, était au-dessous de sa fortune et de sa fierté, mais que par une autre fierté il ne voulait pas perdre. Sa nièce, depuis duchesse d’Aiguillon, est renvoyée; et Marie de Médicis, à force de plaintes et de prières redoublées, obtient de son fils qu’il dépouillera le cardinal du ministère. Il n’y a dans ces intrigues que ce qu’on voit tous les jours dans les maisons des particuliers qui ont un grand nombre de domestiques; ce sont des petitesses communes, mais ici elles entraînaient le destin de la France et de l’Europe. Les négociations avec les princes d’Italie, avec le roi de Suède, Gustave-Adolphe, avec les Provinces-Unies et le prince d’Orange, contre l’empereur et l’Espagne, étaient dans les mains de Richelieu, et n’en pouvaient guère sortir sans danger pour l’État. (10 novembre 1630) Cependant la faiblesse du roi, appuyée en secret dans son coeur par ce dépit que lui inspirait la supériorité du cardinal, abandonne ce ministre nécessaire; il promet sa disgrâce aux empressements opiniâtres et aux larmes de sa mère. Le cardinal entra par une fausse porte dans la chambre où l’on concluait sa ruine: le roi sort sans lui parler; il se croit perdu, et prépare sa retraite au Havre de Grâce, comme il l’avait déjà préparée pour Avignon, quelques mois auparavant. Sa ruine paraissait d’autant plus sûre, que le roi, le jour même, donne pouvoir au maréchal de Marillac, ennemi déclaré du cardinal, de faire la guerre et la paix dans le Piémont. Alors le cardinal presse son départ: ses mulets avaient déjà porté ses trésors à trente-cinq lieues, sans passer par aucune ville; précaution prise contre la haine publique. Ses amis lui conseillent de tenter enfin auprès du roi un nouvel effort. Le cardinal va trouver le roi à Versailles (11 novembre 1630), alors petite maison de chasse, achetée par Louis XIII vingt mille écus, devenue depuis, sous Louis XIV, un des plus grands palais de l’Europe et un abîme de dépenses. Le roi, qui avait sacrifié son ministre par faiblesse, se remet par faiblesse entre ses mains, et il lui abandonne ceux qui l’avaient perdu. Ce jour, qui est encore à présent appelé la journée des dupes, fut celui du pouvoir absolu du cardinal. Dès le lendemain le garde des sceaux est arrêté, et conduit prisonnier à Châteaudun, où il mourut de douleur. Le jour même le cardinal dépêche un huissier du cabinet, de la part du roi, aux maréchaux de La Force et Schomberg, pour faire arrêter le maréchal de Marillac au milieu de l’armée qu’il allait commander seul. L’huissier arrive une heure après que ce maréchal de Marillac avait reçu la nouvelle de la disgrâce de Richelieu. Le maréchal est prisonnier dans le temps qu’il se croyait maître de l’État avec son frère. Richelieu résolut de faire mourir ce général ignominieusement par la main du bourreau; et ne pouvant l’accuser de trahison, il s’avisa de lui imputer d’être concussionnaire. Le procès dura près de deux années: il faut en rapporter ici les suites, pour ne point rompre le fil de cette affaire, et pour faire voir ce que peut la vengeance armée du pouvoir suprême, et colorée des apparences de la justice. Le cardinal ne se contenta pas de priver le maréchal du droit d’être jugé par les deux chambres du parlement assemblé, droit qu’on avait déjà violé tant de fois: ce ne fut pas assez de lui donner dans Verdun des commissaires dont il espérait de la sévérité; ces premiers juges ayant, malgré les promesses et les menaces, conclu que l’accusé serait reçu à se justifier, le ministre fit casser l’arrêt: il lui donna d’autres juges, parmi lesquels on comptait les plus violents ennemis de Marillac, et surtout ce Paul Hay du Châtelet, connu par une satire atroce contre les deux frères. Jamais on n’avait méprisé davantage les formes de la justice et les bienséances. Le cardinal leur insulta au point de transférer l’accusé, et de continuer le procès à Ruel, dans sa propre maison de campagne. Il est expressément défendu par les lois du royaume de détenir un prisonnier dans une maison particulière; mais il n’y avait point de lois pour la vengeance et pour l’autorité. Celles de l’Église ne furent pas moins violées dans ce procès que celles de l’État et celle de la bienséance. Le nouveau garde des sceaux, Châteauneuf, qui venait de succéder au frère de l’accusé, présida au tribunal, où la décence devait l’empêcher de paraître; et, quoiqu’il fût sous-diacre et revêtu de bénéfices, il instruisit un procès criminel: le cardinal lui fit venir une dispense de Rome, qui lui permettait de juger à mort. Ainsi, un prêtre verse le sang avec le glaive de la justice, et il tient ce glaive en France de la main d’un autre prêtre qui demeure au fond de l’Italie. Ce procès fait bien voir que la vie des infortunés dépend du désir de plaire aux hommes puissants. Il fallut rechercher toutes les actions du maréchal: on déterra quelques abus dans l’exercice de son commandement; quelques anciens profits illicites et ordinaires, faits autrefois par lui ou par ses domestiques, dans la construction de la citadelle de Verdun. « Chose étrange! disait-il à ses juges, qu’un homme de mon rang soit persécuté avec tant de rigueur et d’injustice! il ne s’agit dans tout mon procès que de foin, de paille, de pierre et de chaux. » Cependant ce général, chargé de blessures et de quarante années de service, fut condamné à la mort (1632) sous le même roi qui avait donné des récompenses à trente sujets rebelles. Pendant les premières instructions de ce procès étrange, le cardinal fait donner ordre à Beringhen de sortir du royaume; il met en prison tous ceux qui ont voulu lui nuire ou qu’il soupçonne. Toutes ces cruautés, et en même temps toutes ces petitesses de la vengeance, ne semblaient pas faites pour une grande âme occupée de la destinée de l’Europe. Il concluait alors avec Gustave-Adolphe le traité qui devait ébranler le trône de l’empereur Ferdinand II. Il n’en coûtait à la France que trois cent mille livres de ce temps-là une fois payées, et neuf cent mille par an pour diviser l’Allemagne, et pour accabler deux empereurs de suite, jusqu’à la paix de Westphalie: et déjà Gustave-Adolphe commençait le cours de ses victoires, qui donnaient à la France tout le temps d’établir en liberté sa propre grandeur. La cour de France devait être alors paisible par les embarras des autres nations; mais le ministre, en manquant de modération, excita la haine publique, et rendit ses ennemis implacables. Le duc d’Orléans, Gaston, frère du roi, fuit de la cour, se retire dans son apanage d’Orléans, et de là en Lorraine (1632), et proteste qu’il ne rentrera point dans le royaume tant que le cardinal, son persécuteur et celui de sa mère, y régnera. Richelieu fait déclarer, par un arrêt du conseil, tous les amis de Gaston criminels de lèse-majesté. Cet arrêt est envoyé au parlement: les voix y furent partagées. Le roi, indigné de ce partage, manda au Louvre le parlement, qui vint à pied, et qui parla à genoux: sa procédure fut déchirée en sa présence, et trois principaux membres de ce corps furent exilés. Le cardinal de Richelieu ne se bornait pas à soutenir ainsi son autorité liée désormais à celle du roi; ayant forcé l’héritier présomptif de la couronne à sortir de la cour, il ne balança plus à faire arrêter la reine, Marie de Médicis. C’était une entreprise délicate depuis que le roi se repentait d’avoir attenté sur sa mère, et de l’avoir sacrifiée à un favori. Le cardinal fit valoir l’intérêt de l’État pour étouffer la voix du sang, et fit jouer les ressorts de la religion pour calmer les scrupules. C’est dans cette occasion surtout qu’il employa le capucin Joseph du Tremblai, homme en son genre aussi singulier que Richelieu même, enthousiaste et artificieux, tantôt fanatique, tantôt fourbe, voulant à la fois établir une croisade contre le Turc, fonder les religieuses du Calvaire, faire des vers, négocier dans toutes les cours, et s’élever à la pourpre et au ministère. Cet homme, admis dans un de ces conseils secrets de conscience inventés pour faire le mal en conscience, remontra au roi qu’il pouvait et qu’il devait sans scrupule mettre sa mère hors d’état de s’opposer à son ministre. La cour était alors à Compiègne. Le roi en part, et y laisse sa mère entourée de gardes qui la retiennent (février 1631). Ses amis, ses créatures, ses domestiques, son médecin même, sont conduits à la Bastille et dans d’autres prisons. La Bastille fut toujours remplie sous ce ministère. Le maréchal de Bassompierre, soupçonné seulement de n’être pas dans les intérêts du cardinal, y fut renfermé pendant le reste de la vie du ministre. (Juillet 1631) Depuis ce moment Marie ne revit plus ni son fils, ni Paris qu’elle avait embelli. Cette ville lui devait le palais du Luxembourg, ces aqueducs dignes de Rome, et la promenade publique qui porte encore le nom de la Reine. Toujours immolée à des favoris, elle passa le reste de ses jours dans un exil volontaire, mais douloureux. La veuve de Henri le Grand, la mère d’un roi du France, la belle-mère de trois souverains, manqua quelquefois du nécessaire. Le fond de toutes ces querelles était qu’il fallait que Louis XIII fût gouverné, et qu’il aimait mieux l’être par son ministre que par sa mère. Cette reine, qui avait si longtemps dominé en France alla d’abord à Bruxelles, et, de cet asile, elle crie à son fils; elle demande justice aux tribunaux du royaume contre son ennemi. Elle est suppliante auprès du parlement de Paris, dont elle avait tant de fois rejeté les remontrances, et qu’elle avait renvoyé au soin de juger des procès, tandis qu’elle fut régente: tant la manière de penser change avec la fortune! On voit encore aujourd’hui sa requête: « Supplie Marie, reine de France et de Navarre, disant que depuis le 23 février elle aurait été arrêtée prisonnière au château de Compiègne, sans être ni accusée ni soupçonnée, etc. » Toutes ses plaintes réitérées contre le cardinal furent affaiblies par cela même qu’elles étaient trop fortes, et que ceux qui les dictaient, mêlant leurs ressentiments à sa douleur, joignaient trop d’accusations fausses aux véritables; enfin, en déplorant ses malheurs, elle ne fit que les augmenter. (1631) Pour réponse aux requêtes de la reine envoyées contre le ministre, il se fait créer duc et pair, et nommer gouverneur de Bretagne. Tout lui réussissait dans le royaume, en Italie, en Allemagne, dans les Pays-Bas. Jules Mazarin, ministre du pape dans l’affaire de Mantoue, était devenu le ministre de la France par la dextérité heureuse de ses négociations; et en servant le cardinal de Richelieu, il jetait sans le prévoir les fondements de la fortune qui le destinait à devenir le successeur de ce ministre. Un traité avantageux venait d’être conclu avec la Savoie; elle cédait pour jamais Pignerol à la France. Vers les Pays-Bas, le prince d’Orange, secouru de l’argent de la France, faisait des conquêtes sur les Espagnols; et le cardinal avait des intelligences jusque dans Bruxelles. En Allemagne, le bonheur extraordinaire des armes de Gustave-Adolphe rehaussait encore les services du cardinal en France. Enfin, toutes les prospérités de son ministère tenaient tous ses ennemis dans l’impuissance de lui nuire, et laissaient un libre cours à ses vengeances, que le bien de l’État semblait autoriser. Il établit une chambre de justice, où tous les partisans de la mère et du frère du roi sont condamnés. La liste des proscrits est prodigieuse: on voit chaque jour des poteaux chargés de l’effigie des hommes ou des femmes qui avaient ou suivi ou conseillé Gaston et la reine; on rechercha jusqu’à des médecins et des tireurs d’horoscopes qui avaient dit que le roi n’avait pas longtemps à vivre; et deux furent envoyés aux galères. Enfin, les biens, le douaire de la reine-mère, furent confisqués. « Je ne veux point vous attribuer, écrivit-elle à son fils (1631), la saisie de mon bien, ni l’inventaire qui en a été fait, comme si j’étais morte; il n’est pas croyable que vous ôtiez les aliments à celle qui vous a donné la vie. » Tout le royaume murmurait, mais presque personne n’osait élever la voix: la crainte retenait ceux qui pouvaient prendre le parti de la reine-mère et du duc d’Orléans. Il n’y eut guère alors que le maréchal duc de Montmorency, gouverneur du Languedoc, qui crut pouvoir braver la fortune du cardinal. Il se flatta d’être chef de parti; mais son grand courage ne suffisait pas pour ce dangereux rôle: il n’était point maître de sa province comme Lesdiguières avait su l’être du Dauphiné. Ses profusions l’avaient mis hors d’état d’acheter un assez grand nombre de serviteurs; son goût pour les plaisirs ne pouvait le laisser tout entier aux affaires enfin, pour être chef d’un parti, il fallait un parti, et il n’en avait pas. Gaston le flattait du titre de vengeur de la famille royale. On comptait sur un secours considérable du duc de Lorraine, Charles IV, dont Gaston avait épousé la soeur; mais ce duc ne pouvait se défendre lui-même contre Louis XIII, qui s’emparait alors d’une partie de ses États. La cour d’Espagne faisait espérer à Gaston, dans les Pays-Bas et vers Trèves, une armée qu’il conduirait en France; et il put à peine rassembler deux ou trois mille cavaliers allemands, qu’il ne put payer, et qui ne vécurent que de rapines. Dès qu’il paraîtrait en France avec ce secours, tous les peuples devaient se joindre à lui; et il n’y eut pas une ville qui remuât en sa faveur dans toute sa route, des frontières de la Franche-Comté aux provinces de la Loire et jusqu’en Languedoc. Il espérait que le duc d’Épernon, qui avait autrefois traversé tout le royaume pour délivrer la reine sa mère, et qui avait soutenu la guerre et fait la paix en sa faveur, se déclarerait aujourd’hui pour la même reine, et pour un de ses fils, héritier présomptif du royaume, contre un ministre dont l’orgueil avait souvent mortifié l’orgueil du duc d’Épernon. Cette ressource, qui était grande, manqua encore. Le duc d’Épernon s’était presque ruiné pour secourir la reine mère, et se plaignait d’avoir été négligé par elle après l’avoir si bien servie. Il haïssait le cardinal plus que personne, mais il commençait à le craindre. Le prince de Condé, qui avait fait la guerre au maréchal d’Ancre, était bien loin de se déclarer contre Richelieu: il cédait au génie de ce ministre; et, uniquement occupé du soin de sa fortune, il briguait le commandement des troupes au delà de la Loire contre Montmorency son beau-frère. Le comte de Soissons n’avait encore qu’une haine impuissante contre le cardinal, et n’osait éclater. Gaston, abandonné parce qu’il n’était pas assez fort, traversa le royaume, plutôt comme un fugitif suivi de bandits étrangers que comme un prince qui venait combattre un roi. Il arrive enfin dans le Languedoc. Le duc de Montmorency y a rassemblé, à ses dépens et à force de promesses, six à sept mille hommes que l’on compte pour une armée. La division, qui se met toujours dans les partis, affaiblit les forces de Gaston, dés qu’elles purent agir. Le duc d’Elbeuf, favori de Monsieur, voulait partager le commandement avec le duc de Montmorency, qui avait tout fait, et qui se trouvait dans son gouvernement. (1er septembre 1632) La journée de Castelnaudary commença par des reproches entre Gaston et Montmorency. Cette journée fut à peine un combat; ce fut une rencontre, une escarmouche, où le duc se porta, avec quelques seigneurs du parti, contre un petit détachement de l’armée royale, commandée par le maréchal de Schomberg; soit impétuosité naturelle, soit dépit et désespoir soit encore débauche de vin, qui n’était alors que trop commune, il franchit un large fossé suivi seulement de cinq ou six personnes: c’était la manière de combattre de l’ancienne chevalerie, et non pas celle d’un général. Avant pénétré dans les rangs ennemis, il y tomba percé de coups, et fut pris à la vue de Gaston et de sa petite armée, qui ne fit aucun mouvement pour le secourir. Gaston n’était pas le seul fils de Henri IV présent à cette journée; le comte de Moret, bâtard de ce monarque et de Mlle du Deuil, se hasarda plus que le fils légitime; il ne voulut point abandonner le duc de Montmorency, et fut tué à ses côtés. C’est ce même comte de Moret qu’on a fait revivre depuis, et qu’on a prétendu avoir été longtemps ermite: vaine fable mêlée à ces tristes événements. Le moment de la prise de Montmorency fut celui du découragement de Gaston, et de la dispersion d’une armée que Montmorency seul lui avait donnée. Alors ce prince ne put que se soumettre. La cour lui envoie le conseiller d’État Bullion, contrôleur général des finances, qui lui promet la grâce du duc de Montmorency. Cependant le roi ne stipula point cette grâce dans le traité qu’il fit avec son frère, ou plutôt dans l’amnistie qu’on lui accorda; ce n’est pas agir avec grandeur que de tromper les malheureux et les faibles: mais le cardinal voulait, par tous les moyens, l’avilissement de Monsieur et la mort de Montmorency. Gaston même promit, par un article du traité, d’aimer le cardinal de Richelieu. On n’ignore point la triste fin du maréchal duc de Montmorency. Son supplice fut juste, si celui de Marillac ne l’avait pas été: mais la mort d’un homme de si grande espérance, qui avait gagné des batailles, et que son extrême valeur, sa générosité, ses grâces, avaient rendu cher à toute la France, rendit le cardinal plus odieux que n’avait fait la mort de Marillac. On a écrit que, lorsqu’il fut conduit en prison, on lui trouva un bracelet au bras, avec le portrait de la reine Anne d’Autriche: cette particularité a toujours passé pour constante à la cour; elle est conforme à l’esprit du temps. Mme de Motteville, confidente de cette reine, avoue dans ses Mémoires que le duc de Montmorency, avait, comme Buckingham, fait vanité d’être touché de ses charmes; c’était le galantear des Espagnols, quelque chose d’approchant des sigisbés d’Italie, un reste de chevalerie, mais qui ne devait pas adoucir la sévérité de Louis XIII. Montmorency, avant d’aller à la mort (30 octobre 1632), légua un fameux tableau du Carrache au cardinal. Ce n’était pas là l’esprit du temps, mais un sentiment étranger inspiré aux approches de la mort, regardé par les uns comme un christianisme héroïque, et par les autres comme une faiblesse. (15 novembre 1632) Monsieur n’étant revenu en France que pour faire périr sur l’échafaud son ami et son défenseur, réduit à n’être qu’exilé de la cour par grâce, et craignant pour sa liberté, sort encore du royaume, et va chez les Espagnols rejoindre sa mère à Bruxelles. Sous un autre ministère, une reine, un héritier présomptif de la France, retirés chez les ennemis de l’État, tous les ordres du royaume mécontents, cent familles qui avaient du sang à venger, eussent pu déchirer le royaume dans les nouvelles circonstances où se trouvait l’Europe. Gustave-Adolphe, le fléau de la maison d’Autriche, fut tué alors (16 novembre 1632), au milieu de sa victoire de Lutzen, auprès de Leipsick; et l’empereur, délivré de cet ennemi, pouvait avec l’Espagne accabler la France. Mais, ce qui n’était presque jamais arrivé, les Suédois se soutinrent dans un pays étranger après la mort de leur chef. L’Allemagne fut aussi troublée, aussi sanglante qu’auparavant, et l’Espagne devint tous les jours plus faible. Toute cabale devait donc être écrasée sous le pouvoir du cardinal. Cependant il n’y eut pas un jour sans intrigues et sans factions. Lui-même y donnait lieu par des faiblesses secrètes, qui se mêlent toujours sourdement aux grandes affaires, et qui, malgré tous les déguisements qui les cachent, décèlent les petitesses de la grandeur. On prétend que la duchesse de Chevreuse, toujours intrigante et belle encore, engageait le cardinal ministre, par ses artifices, dans la passion qu’elle voulait lui inspirer, et qu’elle le sacrifiait au garde des sceaux Châteauneuf. Le commandeur de Jars et d’autres entraient dans la confidence. La reine Anne, femme de Louis XIII, n’avait d’autre consolation, dans la perte de son crédit, que d’aider la duchesse de Chevreuse à rabaisser par le ridicule celui qu’elle ne pouvait perdre. La duchesse feignait du goût pour le cardinal, et formait des intrigues, dans l’attente de sa mort, que de fréquentes maladies faisaient voir aussi prochaine qu’on la souhaitait. Un terme injurieux dont on se servait dans cette cabale pour désigner le cardinal, fut ce qui l’offensa davantage(2). Le garde des sceaux fut mis en prison sans forme de procès, parce qu’il n’y avait point de procès à lui faire. Le commandeur de Jars et d’autres, qu’on accusa de conserver quelques intelligences avec le frère et la mère du roi, furent condamnés par des commissaires à perdre la tête. Le commandeur eut sa grâce sur l’échafaud, mais les autres furent exécutés. (1633) On ne poursuivait pas seulement les sujets qu’on pouvait accuser d’être dans les intérêts de Gaston; le duc de Lorraine, Charles IV, en fut la victime. Louis XIII s’empara de Nancy, et promit de lui rendre sa capitale, quand ce prince lui mettrait entre les mains sa soeur Marguerite de Lorraine, qui avait secrètement épousé Monsieur. Ce mariage était une nouvelle source de disputes et de querelles dans l’État et dans l’Église. Ces disputes même pouvaient un jour entraîner une grande révolution. Il s’agissait de la succession à la couronne; et depuis la question de la loi salique, on n’en avait point débattu de plus importante. Le roi voulait que le mariage de son frère avec Marguerite de Lorraine fût déclaré nul. Gaston n’avait qu’une fille de son premier mariage avec l’héritière de Montpensier. Si l’héritier présomptif du royaume persistait dans son nouveau mariage, s’il en naissait un prince, le roi prétendait que ce prince fût déclaré bâtard et incapable d’hériter. C’était évidemment insulter les usages de la religion; mais la religion n’ayant pu être instituée que pour le bien des États, il est certain que quand ces usages sont nuisibles ou dangereux, il faut les abolir. Le mariage de Monsieur avait été célébré en présence de témoins, autorisé par le père et par toute la famille de son épouse, consommé, reconnu juridiquement par les parties, confirmé solennellement par l’archevêque de Malines. Toute la cour de Rome, toutes les universités étrangères regardaient ce mariage comme valide et indissoluble; la faculté même de Louvain déclara depuis qu’il n’était pas au pouvoir du pape de le casser, et que c’était un sacrement ineffaçable. Le bien de l’État exigeait qu’il ne fût point permis aux princes du sang de disposer d’eux sans la volonté du roi; ce même bien de l’État pouvait, dans la suite, exiger qu’on reconnût pour roi légitime de France le fruit de ce mariage déclaré illégitime: mais ce danger était éloigné, l’intérêt présent parlait; et il importait qu’il fût décidé, malgré l’Église, qu’un sacrement tel que le mariage doit être annulé, quand il n’a pas été précédé de l’aveu de celui qui tient lieu du père de famille. (Septembre 1634) Un édit du conseil fit ce que Rome et les conciles n’eussent pas fait, et le roi vint avec le cardinal faire vérifier cet édit au parlement de Paris. Le cardinal parla dans ce lit de justice en qualité de premier ministre et de pair de France. Vous saurez quelle était l’éloquence de ces temps-là, par deux ou trois traits de la harangue du cardinal; il dit « que convertir une âme c’était plus que créer le monde; que le roi n’osait toucher à la reine sa mère non plus qu’à l’arche; et qu’il n’arrive jamais plus de deux ou trois rechutes aux grandes maladies, si les parties nobles ne sont gâtées. » Presque toute la harangue est dans ce style, et encore était-elle une des moins mauvaises qu’on prononçât alors. Ce faux goût, qui régna si longtemps, n’ôtait rien au génie du ministre, et l’esprit du gouvernement a toujours été compatible avec la fausse éloquence et le faux bel esprit. Le mariage de Monsieur fut solennellement cassé; et même l’assemblée générale du clergé, en 1635, se conformant à l’édit, déclara nuls les mariages des princes du sang contractés sans la volonté du roi. Rome ne vérifia pas cette loi de l’État et de l’Église de France. L’état de la maison royale devenait problématique en Europe. Si l’héritier présomptif du royaume persistait dans un mariage réprouvé en France, les enfants nés de ce mariage étaient bâtards en France, et auraient besoin d’une guerre civile pour hériter: s’il prenait une autre femme, les enfants nés de ce nouveau mariage étaient bâtards à Rome, et ils faisaient une guerre civile contre les enfants du premier lit. Ces extrémités furent prévenues par la fermeté de Monsieur: il n’en eut qu’en cette occasion, et le roi consentit enfin, au bout de quelques années, à reconnaître la femme de son frère; mais l’édit qui casse tous les mariages des princes du sang contractés sans l’aveu du roi, est demeuré dans toute sa force. Cette opiniâtreté du cardinal à poursuivre le frère du roi jusque dans l’intérieur de sa maison, à lui ôter sa femme, à dépouiller le duc de Lorraine, son beau-frère, à tenir la reine mère dans l’exil et dans l’indigence, soulève enfin les partisans de ces princes, et il y eut un complot de l’assassiner; on accusa juridiquement le P. Chanteloube de l’Oratoire, aumônier de Marie de Médicis, d’avoir suborné des meurtriers, dont l’un fut roué à Metz. Ces attentats furent très rares: on avait conspiré bien plus souvent contre la vie de Henri IV; mais les plus grandes inimitiés produisent moins de crimes que le fanatisme. Le cardinal, mieux gardé que Henri IV, n’avait rien à craindre; il triomphait de tous ses ennemis. La cour de la reine Marie et de Monsieur, errante et désolée, était encore plongée dans les dissensions qui suivent la faction et le malheur Le cardinal de Richelieu avait de plus puissants ennemis à combattre. Il résolut, malgré tous les troubles secrets qui agitaient l’intérieur du royaume, d’établir la force et la gloire de la France au dehors, et de remplir le grand projet de Henri IV, en faisant une guerre ouverte à toute la maison d’Autriche, en Allemagne, en Italie, en Espagne. Cette guerre le rendait nécessaire à un maître qui ne l’aimait pas, et auprès duquel on était souvent prêt à le perdre. Sa gloire était intéressée dans cette entreprise; le temps paraissait venu d’accabler la puissance d’Autriche dans son déclin. La Picardie et la Champagne étaient les bornes de la France on pouvait les reculer, tandis que les Suédois étaient encore dans l’empire. Les Provinces-Unies étaient prêtes à attaquer le roi d’Espagne dans la Flandre, pour peu que la France les secondât. Ce sont là les seuls motifs de la guerre contre l’empereur, qui ne finit que par les traités de Westphalie, et de celle contre le roi d’Espagne, qui dura longtemps après jusqu’au traité des Pyrénées: toutes les autres raisons ne furent que des prétextes. (6 décembre 1634) La cour de France jusqu’alors, sous le nom d’alliée des Suédois et de médiatrice dans l’empire, avait cherché à profiter des troubles de l’Allemagne. Les Suédois avaient perdu une grande bataille à Nordlingen; leur défaite même servit à la France, car elle les mit dans sa dépendance. Le chancelier Oxenstiern vint rendre hommage, dans Compiègne, à la fortune du cardinal, qui dès lors fut le maître des affaires en Allemagne, au lieu qu’Oxenstiern l’était auparavant. Il fait en même temps un traité avec les états généraux pour partager d’avance avec eux les Pays-Bas espagnols, qu’il comptait subjuguer aisément. Louis XIII envoya déclarer la guerre à Bruxelles par un héraut d’armes. Ce héraut devait présenter un cartel au cardinal infant, fils de Philippe III, gouverneur des Pays-Bas. On peut observer que ce prince cardinal, suivant l’usage du temps, commandait des armées. Il avait été l’un des chefs qui gagnèrent la bataille de Nordlingen contre les Suédois. On vit dans ce siècle les cardinaux de Richelieu, de La Valette et de Sourdis, endosser la cuirasse et marcher à la tête des troupes: tous ces usages ont changé. La déclaration de guerre par un héraut d’armes ne se renouvela plus depuis ce temps-là on se contenta de publier la guerre chez soi, sans aller la signifier à ses ennemis. Le cardinal de Richelieu attira encore le duc de Savoie et le duc de Parme dans cette ligue: il s’assura surtout du duc Bernard de Weimar, en lui donnant quatre millions de livres par an, et lui promettant le landgraviat d’Alsace. Aucun des événements ne répondit aux arrangements qu’avait pris la politique. Cette Alsace, que Weimar devait posséder, tomba longtemps après dans les mains de la France; et Louis XIII, qui devait partager en une campagne les Pays-Bas espagnols avec les Hollandais, perdit son armée, et fut près de voir toute la Picardie en proie aux Espagnols (1636). Ils avaient pris Corbie. Le comte de Galas, général de l’empereur, et le duc de Lorraine, étaient déjà auprès de Dijon. Les armes de la France furent d’abord malheureuses de tous les côtés. Il fallut faire de grands efforts pour résister à ceux qu’on croyait si facilement abattre. Enfin le cardinal fut en peu de temps sur le point d’être perdu par cette guerre même qu’il avait suscitée pour sa grandeur et pour celle de la France. Le mauvais succès des affaires publiques diminua quelque temps sa puissance à la cour. Gaston, dont la vie était un reflux perpétuel de querelles et de raccommodements avec le roi son frère, était revenu en France; et le cardinal fut obligé de laisser à ce prince et au comte de Soissons le commandement de l’armée qui reprit Corbie (1636). Il se vit alors exposé au ressentiment des deux princes. C’était, comme on l’a déjà dit, le temps des conspirations ainsi que des duels. Les mêmes personnes qui depuis excitèrent, avec le cardinal de Retz, les premiers troubles de la fronde, et qui firent les barricades, embrassaient dès lors toutes les occasions d’exercer cet esprit de faction qui les dévorait. Gaston et le comte de Soissons consentirent à tout ce que ces conspirateurs pourraient attenter contre le cardinal. Il fut résolu de l’assassiner chez le roi même; mais le duc d’Orléans, qui ne faisait jamais rien qu’à demi, effrayé de l’attentat, ne donna point le signal dont les conjurés étaient convenus. Ce grand crime ne fut qu’un projet inutile. Les Impériaux furent chassés de la Bourgogne; les Espagnols, de la Picardie le duc de Weimar réussit en Alsace, et s’empara de presque tout ce landgraviat que la France lui avait garanti. Enfin, après plus d’avantages que de malheurs, la fortune qui sauva la vie du cardinal de tant de conspirations, sauva aussi sa gloire, qui dépendait des succès. (1637) Cet amour de la gloire lui faisait rechercher l’empire des lettres et du bel esprit jusque dans la crise des affaires publiques et des siennes, et parmi les attentats contre sa personne. Il érigeait dans ce temps-là même l’académie française, et donnait dans son palais des pièces de théâtre auxquelles il travaillait quelquefois. Il reprenait sa hauteur et sa fierté sévère dès que le péril était passé. Car ce fut encore dans ce temps qu’il fomenta les premiers troubles d’Angleterre, et qu’il écrivit au comte d’Estrades ce billet, avant-coureur des malheurs de Charles Ier: « Le roi d’Angleterre, avant qu’il soit un an, verra qu’il ne faut pas me mépriser. » (1638) Lorsque le siège de Fontarabie fut levé par le prince de Condé, son armée battue, et le duc de La Valette accusé de n’avoir pas secouru le prince de Condé, il fit condamner La Valette fugitif par des commissaires auxquels le roi présida lui-même. C’était l’ancien usage du gouvernement de la pairie, quand les rois n’étaient encore regardés que comme les chefs des pairs; mais sous un gouvernement purement monarchique, la présence, la voix du souverain dirigeait trop l’opinion des juges. (1638) Cette guerre, excitée par le cardinal, ne réussit que quand le duc de Weimar eut enfin gagné une bataille complète, dans laquelle il fit quatre généraux de l’empereur prisonniers, qu’il s’établit dans Fribourg et dans Brisach, et qu’enfin la branche d’Autriche espagnole eut perdu le Portugal par la seule conspiration heureuse de ces temps-là, et qu’elle perdit encore la Catalogne par une révolte ouverte sur la fin de 1640. Mais avant que la fortune eût disposé de tous ces événements extraordinaires en faveur de la France, le pays était exposé à la ruine; les troupes commençaient à être mal payées. Grotius, ambassadeur de Suède à Paris, dit que les finances étaient mal administrées. Il avait bien raison, car le cardinal fut obligé, quelque temps après la perte de Corbie, de créer vingt-quatre nouveaux conseillers du parlement et un président. Certainement on n’avait pas besoin de nouveaux juges; et il était honteux de n’en faire que pour tirer quelque argent de la vente des charges. Le parlement se plaignit. Le cardinal, pour toute réponse, fit mettre en prison cinq magistrats qui s’étaient plaints en hommes libres. Tout ce qui lui résistait dans la cour, dans le parlement, dans les armées, était disgracié, exilé, ou emprisonné. C’est une chose peu digne d’attention, qu’il ne se trouva que vingt personnes qui achetassent ces places de juges mais ce qui fait connaître l’esprit des hommes, et sur tout des Français, c’est que ces nouveaux membres furent longtemps l’objet de l’aversion et du mépris de tout le corps; c’est que, dans la guerre de la Fronde, ils furent obligés de payer chacun quinze mille livres pour obtenir les bonnes grâces de leurs confrères, par cette contribution à la guerre contre le gouvernement; c’est, comme vous le verrez(3), qu’ils en eurent le sobriquet de Quinze-Vingts; c’est qu’enfin, de nos jours, quand on a voulu supprimer des conseillers inutiles, le parlement, qui avait éclaté contre l’introduction des membres surnuméraires, a éclaté contre la suppression. C’est ainsi que les mêmes choses sont bien ou mal reçues selon les temps, et qu’on se plaint souvent autant de la guérison que de la blessure. Louis XIII avait toujours besoin d’un confident, qu’on appelle un favori, qui pût amuser son humeur triste, et recevoir les confidences de ses amertumes. Le duc de Saint-Simon occupait ce poste; mais n’ayant pas assez ménagé le cardinal, il fut éloigné de la cour et relégué à Blaye. Le roi s’attachait quelquefois à des femmes: il aimait Mlle de La Fayette, fille d’honneur de la reine régnante, comme un homme faible, scrupuleux et peu voluptueux, peut aimer. Le jésuite Caussin, confesseur du roi, favorisait cette liaison, qui pouvait servir à faire rappeler la reine mère. Mlle de La Fayette, en se laissant aimer du roi était dans les intérêts des deux reines, contre le cardinal: mais le ministre l’emporta sur la maîtresse et sur le confesseur, comme il l’avait emporté sur les deux reines. Mlle de La Fayette, intimidée, fut obligée de se jeter dans un couvent (1637), et bientôt après le confesseur Caussin fut arrêté et relégué en Basse-Bretagne. Ce même jésuite Caussin avait conseillé à Louis XIII de mettre le royaume sous la protection de la Vierge, pour sanctifier l’amour du roi et de Mlle de La Fayette, qui n’était regardé que comme une liaison de coeur à laquelle les sens avaient très peu de part. Le conseil fut suivi, et le cardinal de Richelieu remplit cette idée l’année suivante, tandis que Caussin célébrait en mauvais vers, à Quimper-Corentin, l’attachement particulier de la Vierge pour le royaume de France. Il est vrai que la maison d’Autriche avait aussi Marie pour protectrice; de sorte que, sans les armes des Suédois et du duc de Weimar, protestants, la sainte Vierge eût été apparemment fort indécise. La duchesse de Savoie, Christine, fille de Henri IV, veuve de Louis Amédée, et régente de la Savoie, avait aussi un confesseur jésuite qui cabalait dans cette cour, et qui irritait sa pénitente contre le cardinal de Richelieu. Le ministre préféra la vengeance et l’intérêt de l’État au droit des gens; il ne balança pas à faire saisir ce jésuite dans les États de la duchesse. Remarquez ici que vous ne verrez jamais dans l’histoire aucun trouble, aucune intrigue de cour, dans lesquels les confesseurs des rois ne soient entrés, et que souvent ils ont été disgraciés. Un prince est assez faible pour consulter son confesseur sur les affaires d’État (et c’est là le plus grand inconvénient de la confession auriculaire): le confesseur, qui est presque toujours d’une faction, tâche de faire regarder à son pénitent cette faction comme la volonté de Dieu; le ministre en est bientôt instruit; le confesseur est puni, et on en prend un autre qui emploie le même artifice. (1637) Les intrigues de cour, les cabales, continuent toujours. La reine Anne d’Espagne, que nous nommons Anne d’Autriche, pour avoir écrit à la duchesse de Chevreuse, ennemie du cardinal et fugitive, est traitée comme une sujette criminelle. Ses papiers sont saisis, et elle subit un interrogatoire devant le chancelier Séguier. Il n’y avait point d’exemple en France d’un pareil procès criminel. Tous ces traits rapprochés forment le tableau qui peint ce ministère. Le même homme semblait destiné à dominer sur toute la famille de Henri IV, à persécuter sa veuve dans les pays étrangers; à maltraiter Gaston, son fils; à soulever des partis contre la reine d’Angleterre, sa fille; à se rendre maître de la duchesse de Savoie, son autre fille; enfin, à humilier Louis XIII en le rendant puissant, et à faire trembler son épouse. Tout le temps de son ministère se passa ainsi à exciter la haine et à se venger, et l’on vit presque chaque année des rébellions et des châtiments. La révolte du comte de Soissons fut la plus dangereuse: elle était appuyée par le duc de Bouillon, fils du maréchal, qui le reçut dans Sedan; par le duc de Guise, petit-fils du Balafré, qui, avec le courage de ses ancêtres, voulait en faire revivre la fortune; enfin, par l’argent du roi d’Espagne, et par ses troupes des Pays-Bas. Ce n’était pas une tentative hasardée comme celle de Gaston. Le comte de Soissons et le duc de Bouillon avaient une bonne armée; ils savaient la conduire; et, pour plus grande sûreté, tandis que cette armée devait s’avancer, on devait assassiner le cardinal, et faire soulever Paris. Le cardinal de Retz, encore très jeune, faisait dans ce complot son apprentissage de conspirations. (1641) La bataille de la Marfée, que le comte de Soissons gagna, près de Sedan, contre les troupes du roi, devait encourager les conjurés mais la mort de ce prince, tué dans la bataille, tira encore le cardinal de ce nouveau danger. Il fut, cette fois seule, dans l’impuissance de punir. Il ne savait pas la conspiration contre sa vie, et l’armée révoltée était victorieuse. Il fallut négocier avec le duc de Bouillon, possesseur de Sedan. Le seul duc de Guise, le même qui depuis se rendit maître de Naples, fut condamné par coutumace au parlement de Paris. Le duc de Bouillon, reçu en grâce à la cour, et raccommodé en apparence avec le cardinal, jura d’être fidèle, et dans le même temps il tramait une nouvelle conspiration. Comme tout ce qui approchait du roi haïssait le ministre, et qu’il fallait toujours au roi un favori, Richelieu lui avait donné lui-même le jeune d’Effiat Cinq-Mars, afin d’avoir sa propre créature auprès du monarque. Ce jeune homme, devenu bientôt grand écuyer, prétendit entrer dans le conseil; et le cardinal, qui ne le voulut pas souffrir, eut aussitôt en lui un ennemi irréconciliable. Ce qui enhardit le plus Cinq-Mars à conspirer, ce fut le roi lui-même. Souvent mécontent de son ministre, offensé de son faste, de sa hauteur, de son mérite même, il confiait ses chagrins à son favori, qu’il appelait cher ami, et parlait de Richelieu avec tant d’aigreur, qu’il enhardit Cinq-Mars à lui proposer plus d’une fois de l’assassiner; et c’est ce qui est prouvé par une lettre de Louis XIII lui-même au chancelier Séguier. Mais ce même roi fut ensuite si mécontent de son favori, qu’il le bannit souvent de sa présence; de sorte que bientôt Cinq-Mars hait également Louis XIII et Richelieu. Il avait eu déjà des intelligences avec le comte de Soissons: il les continuait avec le duc de Bouillon; et enfin Monsieur, qui, après ses entreprises malheureuses, se tenait tranquille dans son apanage de Blois, ennuyé de cette oisiveté, et pressé par ses confidents, entra dans le complot. Il ne s’en faisait point qui n’eût pour base la mort du cardinal; et ce projet, tant de fois tenté, ne fut exécuté jamais. (1642) Louis XIII et Richelieu, tous deux attaqués déjà d’une maladie plus dangereuse que les conspirations, et qui les conduisit bientôt au tombeau, marchaient en Roussillon, pour achever d’ôter cette province à la maison d’Autriche. Le duc de Bouillon, à qui l’on n’aurait pas dû donner une armée à commander lorsqu’il sortait d’une bataille contre les troupes du roi, en commandait pourtant une en Piémont contre les Espagnols; et c’est dans ce temps-là même qu’il conspirait avec Monsieur et avec Cinq-Mars. Les conjurés faisaient un traité avec le comte-duc Olivarès pour introduire une armée espagnole en France, et pour y mettre tout en confusion dans une régence qu’on croyait prochaine, et dont chacun espérait profiter. Cinq-Mars alors, ayant suivi le roi à Narbonne, était mieux que jamais dans ses bonnes grâces; et Richelieu, malade à Tarascon, avait perdu toute sa faveur, et ne conservait que l’avantage d’être nécessaire. (1642) Le bonheur du cardinal voulut encore que le complot fût découvert, et qu’une copie du traité lui tombât entre les mains. Il en coûta la vie à Cinq-Mars. C’était une anecdote transmise par les courtisans de ce temps-là, que le roi, qui avait si souvent appelé le grand écuyer cher ami, tira sa montre de sa poche à l’heure destinée pour l’exécution, et dit: « Je crois que cher ami fait à présent une vilaine mine. » Le duc de Bouillon fut arrêté au milieu de son armée à Casal. Il sauva sa vie, parce qu’on avait plus besoin de sa principauté de Sedan que de son sang. Celui qui avait deux fois trahi l’État conserva sa dignité de prince, et eut en échange de Sedan des terres d’un plus grand revenu. De Thou, à qui on ne reprochait que d’avoir su la conspiration, et qui l’avait désapprouvée, fut condamné à mort pour ne l’avoir pas révélée. En vain il représenta qu’il n’aurait pu prouver sa déposition, et que, s’il avait accusé le frère du roi d’un crime d’État dont il n’avait point de preuves, il aurait bien plus mérité la mort. Une justification si évidente ne fut point reçue du cardinal, son ennemi personnel. Les juges le condamnèrent suivant une loi de Louis XI, dont le seul nom suffit pour faire voir que la loi était cruelle(4). La reine elle-même était dans le secret de la conspiration; mais, n’étant point accusée, elle échappa aux mortifications qu’elle aurait essuyées. Pour Gaston, duc d’Orléans, il accusa ses complices à son ordinaire, s’humilia, consentit à rester à Blois, sans gardes, sans honneurs; et sa destinée fut toujours de traîner ses amis à la prison ou à l’échafaud. Le cardinal déploya dans sa vengeance, autorisée de la justice, toute sa rigueur hautaine. On le vit traîner le grand écuyer à sa suite, de Tarascon à Lyon, sur le Rhône, dans un bateau attaché au sien, frappé lui-même à mort, et triomphant de celui qui allait mourir par le dernier supplice. De là le cardinal se fit porter à Paris, sur les épaules de ses gardes, dans une chambre ornée, où il pouvait tenir deux hommes à côté de son lit: ses gardes se relayaient; on abattait des pans de muraille pour le faire entrer plus commodément dans les villes: c’est ainsi qu’il alla mourir à Paris (4 décembre 1642), à cinquante-huit ans, et qu’il laissa le roi satisfait de l’avoir perdu et embarrassé d’être le maître. On dit que ce ministre régna encore après sa mort, parce qu’on remplit quelques places vacantes de ceux qu’il avait nommés; mais les brevets étaient expédiés avant sa mort; et ce qui prouve sans réplique qu’il avait trop régné, et qu’il ne régnait plus, c’est que tous ceux qu’il avait fait enfermer à la Bastille en sortirent, comme des victimes déliées qu’il ne fallut plus immoler à sa vengeance. Il légua au roi trois millions de notre monnaie d’aujourd’hui, à cinquante livres le marc, somme qu’il tenait toujours en réserve. La dépense de sa maison, depuis qu’il était premier ministre, montait à mille écus par jour. Tout chez lui était splendeur et faste, tandis que chez le roi tout était simplicité et négligence; ses gardes entraient jusqu’à la porte de la chambre, quand il allait chez son maître; il précédait partout les princes du sang. Il ne lui manquait que la couronne; et même, lorsqu’il était mourant, et qu’il se flattait encore de survivre au roi, il prenait des mesures pour être régent du royaume. La veuve de Henri IV l’avait précédé de cinq mois (3 juillet 1642), et Louis XIII le suivit cinq mois après. (Mai 1643) Il était difficile de dire lequel des trois fut le plus malheureux. La reine-mère, longtemps errante, mourut à Cologne dans la pauvreté. Le fils, maître d’un beau royaume, ne goûta jamais ni les plaisirs de la grandeur, s’il en est, ni ceux de l’humanité; toujours sous le joug, et toujours voulant le secouer; malade, triste, sombre, insupportable à lui-même; n’ayant pas un serviteur dont il fût aimé; se défiant de sa femme; haï de son frère; quitté par ses maîtresses, sans avoir connu l’amour; trahi par ses favoris, abandonné sur le trône; presque seul au milieu d’une cour qui n’attendait que sa mort, qui la prédisait sans cesse, qui, le regardait comme incapable d’avoir des enfants: le sort du moindre citoyen paisible dans sa famille était bien préférable au sien. Le cardinal de Richelieu fut peut-être le plus malheureux des trois, parce qu’il était le plus haï, et qu’avec une mauvaise santé il avait à soutenir, de ses mains teintes de sang, un fardeau immense dont il fut souvent prêt d’être écrasé. Dans ce temps de conspirations et de supplices le royaume fleurit pourtant; et, malgré tant d’afflictions, le siècle de la politesse et des arts s’annonçait. Louis XIII n’y contribua en rien; mais le cardinal de Richelieu servit beaucoup à ce changement. La philosophie ne put, il est vrai, effacer la rouille scolastique; mais Corneille commença, en 1636, par la tragédie du Cid, le siècle qu’on appela celui de Louis XIV. Le Poussin égala Raphaël d’Urbin dans quelques parties de la peinture. La sculpture fut bientôt perfectionnée par Girardon, et le mausolée même du cardinal de Richelieu en est une preuve. Les Français commencèrent à se rendre recommandables, surtout par les grâces et les politesses de l’esprit: c’était l’aurore du bon goût. La nation n’était pas encore ce qu’elle devint depuis; ni le commerce n’était bien cultivé, ni la police générale établie. L’intérieur du royaume était encore à régler; nulle belle ville, excepté Paris, qui manquait encore de bien des choses nécessaires, comme on peut le voir ci-après dans le Siècle de Louis XIV(5). Tout était aussi différent dans la manière de vivre que dans les habillements, de tout ce qu’on voit aujourd’hui. Si les hommes de nos jours voyaient les hommes de ce temps-là, ils ne croiraient pas voir leurs pères. Les petites bottines, le pourpoint, le manteau, le grand collet de point, les moustaches, et une petite barbe en pointe, les rendraient aussi méconnaissables pour nous que leurs passions pour les complots, leur fureur des duels, leurs festins au cabaret, leur ignorance générale, malgré leur esprit naturel. La nation n’était pas aussi riche qu’elle l’est devenue en espèces monnayées et en argent travaillé: aussi le ministère, qui tirait ce qu’il pouvait du peuple, n’avait guère, par année, que la moitié du revenu de Louis XIV. On était encore moins riche en industrie. Les manufactures grossières de draps de Rouen et d’Elbeuf étaient les plus belles qu’on connût en France: point de tapisseries, point de cristaux, point de glaces. L’art de l’horlogerie était faible, et consistait à mettre une corde à la fusée d’une montre: on n’avait point encore appliqué le pendule aux horloges. Le commerce maritime, dans les échelles du Levant, était dix fois moins considérable qu’aujourd’hui; celui de l’Amérique se bornait à quelques pelleteries du Canada: nul vaisseau n’allait aux Indes orientales, tandis que la Hollande y avait des royaumes, et l’Angleterre de grands établissements. Ainsi la France possédait bien moins d’argent que sous Louis XIV. Le gouvernement empruntait à un plus haut prix; les moindres intérêts qu’il donnait pour la constitution des rentes étaient de sept et demi pour cent à la mort du cardinal de Richelieu. On peut tirer de là une preuve invincible, parmi tant d’autres, que le testament qu’on lui attribue ne peut être de lui. Le faussaire ignorant et absurde qui a pris son nom, dit, au chapitre Ier de la seconde partie, que la jouissance fait le remboursement entier de ces rentes en sept années et demie: il a pris le denier sept et demi pour la septième et demie partie de cent; et il n’a pas vu que le remboursement d’un capital supposé sans intérêt, en sept années et demie, ne donne pas sept et demi par année, mais prés de quatorze. Tout ce qu’il dit dans ce chapitre est d’un homme qui n’entend pas mieux les premiers éléments de l’arithmétique que ceux des affaires. J’entre ici dans ce petit détail, seulement pour faire voir combien les noms en imposent aux hommes tant que cette oeuvre de ténèbres a passé pour être du cardinal de Richelieu, on l’a louée comme un chef-d’oeuvre; mais quand on a reconnu la foule des anachronismes, des erreurs sur les pays voisins, des fausses évaluations, et l’ignorance absurde avec laquelle il est dit que la France avait plus de ports sur la Méditerranée que la monarchie espagnole, quand on a vu enfin que, dans un prétendu testament politique du cardinal de Richelieu, il n’était pas dit un seul mot de la manière dont il fallait se conduire dans la guerre qu’on avait à soutenir, alors on a méprisé ce chef-d’oeuvre qu’on avait admiré sans examen. Chap. CLXXVII. — Du gouvernement et des moeurs de l’Espagne depuis Philippe II jusqu’à Charles II. On voit, depuis la mort de Philippe II, les monarques espagnols affermir leur pouvoir absolu dans leurs États, et perdre insensiblement leur crédit dans l’Europe. Le commencement de la décadence se fit sentir dès les premières années du règne de Philippe III: la faiblesse de son caractère se répandit sur toutes les parties de son gouvernement. Il était difficile d’étendre toujours des soins vigilants sur l’Amérique, sur les vastes possessions en Asie, sur celles d’Afrique, sur l’Italie, et les Pays-Bas; mais son père avait vaincu ces difficultés, et les trésors du Mexique, du Pérou, du Brésil, des Indes orientales, devaient surmonter tous les obstacles. La négligence fut si grande, l’administration des deniers publics si infidèle, que, dans la guerre qui continuait toujours contre les Provinces-Unies, on n’eut pas de quoi payer les troupes espagnoles; elles se mutinèrent, elles passèrent, au nombre de trois mille hommes, sous les drapeaux du prince Maurice. (1604) Un simple stathouder, avec un esprit d’ordre, payait mieux ses troupes que le souverain de tant de royaumes. Philippe III aurait pu couvrir les mers de vaisseaux, et les petites provinces de Hollande et de Zélande en avaient plus que lui: leur flotte lui enlevait les principales îles Moluques (1606), et surtout Amboine, qui produit les plus précieuses épiceries, dont les Hollandais sont restés en possession. Enfin, ces sept petites provinces rendaient sur terre les forces de cette vaste monarchie inutiles, et sur mer elles étaient plus puissantes. (1609) Philippe III, en paix avec la France, avec l’Angleterre, n’ayant la guerre qu’avec cette république naissante, est obligé de conclure avec elle une trêve de douze années, de lui laisser tout ce qui était en sa possession, de lui assurer la liberté du commerce dans les grandes Indes, et de rendre enfin à la maison de Nassau ses biens situés dans les terres de la monarchie. Henri IV eut la gloire de conclure cette trêve par ses ambassadeurs. C’est d’ordinaire le parti le plus faible qui désire une trêve, et cependant le prince Maurice ne la voulait pas. Il fut plus difficile de l’y faire consentir que d’y résoudre le roi d’Espagne. (1609) L’expulsion des Maures fit bien plus de tort à la monarchie. Philippe III ne pouvait venir à bout d’un petit nombre de Hollandais, et il put malheureusement chasser six à sept cent mille Maures de ses États. Ces restes des anciens vainqueurs de l’Espagne étaient la plupart désarmés, occupés du commerce et de la culture des terres, bien moins formidables en Espagne que les protestants ne l’étaient en France, et beaucoup plus utiles, parce qu’ils étaient laborieux dans le pays de la paresse. On les forçait à paraître chrétiens; l’inquisition les poursuivait sans relâche. Cette persécution produisit quelques révoltes mais faibles et bientôt apaisées (1609). Henri IV voulut prendre ces peuples sous sa protection; mais ses intelligences avec eux furent découvertes par la trahison d’un commis du bureau des affaires étrangères. Cet incident hâta leur dispersion. On avait déjà pris la résolution de les chasser; ils proposèrent en vain d’acheter de deux millions de ducats d’or la permission de respirer l’air de l’Espagne. Le conseil fut inflexible: vingt mille de ces proscrits se réfugièrent dans des montagnes; mais n’ayant pour armes que des frondes et des pierres, ils y furent bientôt forcés. On fut occupé, deux années entières, à transporter des citoyens hors du royaume, et à dépeupler l’État. Philippe se priva ainsi des plus laborieux de ses sujets, au lieu d’imiter les Turcs, qui savent contenir les Grecs, et qui sont bien éloignés de les forcer à s’établir ailleurs. La plus grande partie des Maures espagnols se réfugièrent en Afrique, leur ancienne patrie; quelques-uns passèrent en France, sous la régence de Marie de Médicis: ceux qui ne voulurent pas renoncer à leur religion s’embarquèrent en France pour Tunis. Quelques familles, qui firent profession du christianisme, s’établirent en Provence, en Languedoc; il en vint à Paris même, et leur race n’y a pas été inconnue: mais enfin ces fugitifs se sont incorporés à la nation, qui a profité de la faute de l’Espagne, et qui ensuite l’a imitée dans l’émigration des réformés. C’est ainsi que tous les peuples se mêlent, et que toutes les nations sont absorbées les unes dans les autres, tantôt par les persécutions, tantôt par les conquêtes. Cette grande émigration, jointe à celle qui arriva sous Isabelle, et aux colonies que l’avarice transplantait dans le Nouveau-Monde, épuisait insensiblement l’Espagne d’habitants, et bientôt la monarchie ne fut plus qu’un vaste corps sans substance. La superstition, ce vice des âmes faibles, avilit encore le règne de Philippe III; sa cour ne fut qu’un chaos d’intrigues, comme celle de Louis XIII. Ces deux rois ne pouvaient vivre sans favoris, ni régner sans premiers ministres. Le duc de Lerme, depuis cardinal, gouverna longtemps le roi et le royaume: la confusion où tout était le chassa de sa place. Son fils lui succéda, et l’Espagne ne s’en trouva pas mieux. (1621) Le désordre augmenta sous Philippe IV, fils de Philippe III. Son favori, le comte-duc Olivarès, lui fit prendre le nom de grand à son avènement; s’il l’avait été, il n’eût point eu de premier ministre. L’Europe et ses sujets lui refusèrent ce titre: et, quand il eut perdu depuis le Roussillon par la faiblesse de ses armes, le Portugal par sa négligence, la Catalogne par l’abus de son pouvoir, la voix publique lui donna pour devise un fossé, avec ces mots: « Plus on lui ôte, plus il est grand. » Ce beau royaume était alors peu puissant au dehors, et misérable au dedans. On n’y connaissait nulle police. Le commerce intérieur était ruiné par les droits qu’on continuait de lever d’une province à une autre. Chacune de ces provinces ayant été autrefois un petit royaume, les anciennes douanes subsistaient: ce qui avait été autrefois une loi regardée comme nécessaire devenait un abus onéreux. On ne sut point faire de toutes ces parties du royaume un tout régulier. Le même abus a été introduit en France; mais il était porté en Espagne à un tel excès, qu’il n’était pas permis de transporter de l’argent de province à province. Nulle industrie ne secondait, dans ces climats heureux, les présents de la nature: ni les soies de Valence, ni les belles laines de l’Andalousie et de la Castille, n’étaient préparées par les mains espagnoles. Les toiles fines étaient un luxe très peu connu. Les manufactures flamandes, reste des monuments de la maison de Bourgogne, fournissaient à Madrid ce que l’on connaissait alors de magnificence. Les étoffes d’or et d’argent étaient défendues dans cette monarchie, comme elles le seraient dans une république indigente qui craindrait de s’appauvrir. En effet, malgré les mines du Nouveau-Monde, l’Espagne était si pauvre, que le ministère de Philippe IV se trouva réduit à la nécessité de la monnaie de cuivre, à laquelle on donna un prix presque aussi fort qu’à l’argent: il fallut que le maître du Mexique et du Pérou fît de la fausse monnaie pour payer les charges de l’État. On n’osait, si on en croit le sage Gourville, imposer des taxes personnelles, parce que ni les bourgeois ni les gens de la campagne, n’ayant presque point de meubles, n’auraient jamais pu être contraints à payer. Jamais ce que dit Charles-Quint ne se trouva si vrai: « En France tout abonde, tout manque en Espagne. » Le règne de Philippe IV ne fut qu’un enchaînement de pertes et de disgrâces; et le comte-duc Olivarès fut aussi malheureux dans son administration que le cardinal de Richelieu fut heureux dans la sienne. (1625) Les Hollandais, qui commencèrent la guerre à l’expiration de la trêve de douze années, enlèvent le Brésil à l’Espagne; il leur en est resté Surinam. Ils prennent Maestricht, qui leur est enfin demeuré. Les armées de Philippe sont chassées de la Valteline et du Piémont par les Français, sans déclaration de guerre; et enfin, lorsque la guerre est déclarée en 1635, Philippe IV est malheureux de tous côtés. L’Artois est envahi (1639); la Catalogne entière, jalouse de ses privilèges auxquels il attentait, se révolte, et se donne à la France (1640); le Portugal secoue le joug (1641); une conspiration, aussi bien exécutée que bien conduite, mit sur le trône la maison de Bragance. Le premier ministre, Olivarès, eut la confusion d’avoir contribué lui-même à cette grande révolution en envoyant de l’argent au duc de Bragance, pour ne point laisser de prétexte au refus de ce prince de venir à Madrid. Cet argent même servit à payer les conjurés. La révolution n’était pas difficile. Olivarès avait eu l’imprudence de retirer une garnison espagnole de la forteresse de Lisbonne. Peu de troupes gardaient le royaume. Les peuples étaient irrités d’un nouvel impôt; et enfin le premier ministre, qui croyait tromper le duc de Bragance, lui avait donné le commandement des armées (11 décembre 1640). La duchesse de Mantoue, vice-reine, fut chassée, sans que personne prît sa défense. Un secrétaire d’État espagnol, et un de ses commis, furent les seules victimes immolées à la vengeance publique. Toutes les villes du Portugal imitèrent l’exemple de Lisbonne presque dans le même jour. Jean de Bragance fut partout proclamé roi sans le moindre tumulte: un fils ne succède pas plus paisiblement à son père. Des vaisseaux partirent de Lisbonne pour toutes les villes de l’Asie et de l’Afrique, pour toutes les îles qui appartenaient à la couronne de Portugal: il n’y en eut aucune qui hésitât à chasser les gouverneurs espagnols. Tout ce qui restait du Brésil; ce qui n’avait point été pris par les Hollandais sur les Espagnols, retourna aux Portugais; et enfin les Hollandais, unis avec le nouveau roi, don Jean de Bragance, lui rendirent ce qu’ils avaient pris à l’Espagne dans le Brésil. Les îles Açores, Mozambique, Goa, Macao, furent animées du même esprit que Lisbonne. Il semblait que la conspiration eût été tramée dans toutes ces villes. On vit partout combien une domination étrangère est odieuse, et en même temps combien peu le ministère espagnol avait pris de mesures pour conserver tant d’États. On vit aussi comme on flatte les rois dans leurs malheurs, comme on leur déguise des vérités tristes. La manière dont Olivarès annonça à Philippe IV la perte du Portugal est célèbre. « Je viens vous annoncer, dit-il, une heureuse nouvelle: Votre Majesté a gagné tous les biens du duc de Bragance: il s’est avisé de se faire proclamer roi, et la confiscation de ses terres vous est acquise par son crime. » La confiscation n’eut pas lieu. Le Portugal devint un royaume considérable, surtout lorsque les richesses du Brésil commencèrent à lui procurer un commerce qui eût été très avantageux, si l’amour du travail avait pu animer l’industrie de la nation portugaise. Le comte-duc Olivarès, longtemps le maître de la monarchie espagnole, et l’émule du cardinal de Richelieu, fut enfin disgracié pour avoir été malheureux. Ces deux ministres avaient été longtemps également rois, l’un en France, l’autre en Espagne, tous deux ayant pour ennemis la maison royale, les grands et le peuple: tous deux très différents dans leurs caractères, dans leurs vertus et dans leurs vices; le comte-duc aussi réservé, aussi tranquille, et aussi doux, que le cardinal était vif, hautain, et sanguinaire. Ce qui conserva Richelieu dans le ministère, et ce qui lui donna presque toujours l’ascendant sur Olivarès, ce fut son activité. Le ministre espagnol perdit tout par sa négligence; il mourut de la mort des ministres déplacés: on dit que le chagrin les tue; ce n’est pas seulement le chagrin de la solitude après le tumulte, mais celui de sentir qu’ils sont haïs et qu’ils ne peuvent se venger. Le cardinal de Richelieu avait abrégé ses jours d’une autre manière, par les inquiétudes qui le dévorèrent dans la plénitude de sa puissance. Avec toutes les pertes que fit la branche d’Autriche espagnole, il lui resta encore plus d’États que le royaume d’Espagne n’en possède aujourd’hui. Le Milanais, la Flandre, la Franche-Comté, le Roussillon, Naples, et Sicile, appartenaient à cette monarchie; et, quelque mauvais que fût son gouvernement, elle fit encore beaucoup de peine à la France jusqu’à la paix des Pyrénées. La dépopulation de l’Espagne a été si grande, que le célèbre Ustariz, homme d’État, qui écrivait en 1723 pour le bien de son pays, n’y compte qu’environ sept millions d’habitants, un peu moins des deux cinquièmes de ceux de la France; et en se plaignant de la diminution des citoyens, il se plaint aussi que le nombre des moines soit toujours resté le même. Il avoue que les revenus du maître des mines d’or et d’argent ne se montaient pas à quatre-vingts millions de nos livres d’aujourd’hui. Les Espagnols, depuis le temps de Philippe II jusqu’à Philippe IV, se signalèrent dans les arts de génie. Leur théâtre, tout imparfait qu’il était, l’emportait sur celui des autres nations; il servit de modèle à celui d’Angleterre; et lorsque ensuite la tragédie commença à paraître en France avec quelque éclat, elle emprunta beaucoup de la scène espagnole. L’histoire, les romans agréables, les fictions ingénieuses, la morale, furent traités en Espagne avec un succès qui passa beaucoup celui du théâtre; mais la saine philosophie y fut toujours ignorée. L’inquisition et la superstition y perpétuèrent les erreurs scolastiques: les mathématiques furent peu cultivées, et les Espagnols, dans leurs guerres, employèrent presque toujours des ingénieurs italiens. Ils eurent quelques peintres du second rang, et jamais d’école de peinture. L’architecture n’y fit point de grands progrès: l’Escurial fut bâti sur les dessins d’un Français. Les arts mécaniques y étaient tous très grossiers. La magnificence des grands seigneurs consistait dans de grands amas de vaisselle d’argent, et dans un nombreux domestique. Il régnait chez les grands une générosité d’ostentation qui en imposait aux étrangers, et qui n’était en usage que dans l’Espagne: c’était de partager l’argent qu’on gagnait au jeu avec tous les assistants, de quelque condition qu’ils fussent. Montrésor rapporte que quand le duc de Lerme reçut Gaston, frère de Louis XIII, et sa suite dans les Pays-Bas, il étala une magnificence bien plus singulière. Ce premier ministre, chez qui Gaston resta plusieurs jours, faisait mettre après chaque repas deux mille louis d’or sur une grande table de jeu. Les suivants de Monsieur, et ce prince lui-même, jouaient avec cet argent. Les fêtes des combats de taureaux étaient très fréquentes, comme elles le sont encore aujourd’hui; et c’était le spectacle le plus magnifique et le plus galant, comme le plus dangereux. Cependant rien de ce qui rend la vie commode n’était connu. Cette disette de l’utile et de l’agréable augmenta depuis l’expulsion des Maures. De là vient qu’on voyage en Espagne comme dans les déserts de l’Arabie, et que dans les villes on trouve peu de ressource. La société ne fut pas plus perfectionnée que les arts de la main. Les femmes,presque aussi renfermées qu’en Afrique, comparant cet esclavage avec la liberté de la France, en étaient plus malheureuses. Cette contrainte avait perfectionné un art ignoré parmi nous, celui de parler avec les doigts: un amant ne s’expliquait pas autrement sous les fenêtres de sa maîtresse, qui ouvrait en ce moment-là ces petites grilles de bois nommées jalousies, tenant lieu de vitres, pour lui répondre dans la même langue. Tout le monde jouait de la guitare, et la tristesse n’en était pas moins répandue sur la face de l’Espagne. Les pratiques de dévotion tenaient lieu d’occupation à des citoyens désoeuvrés. On disait alors que la fierté, la dévotion, l’amour, et l’oisiveté, composaient le caractère de la nation; mais aussi il n’y eut aucune de ces révolutions sanglantes, de ces conspirations, de ces châtiments cruels, qu’on voyait dans les autres cours de l’Europe. Ni le duc de Lerme, ni le comte Olivarès, ne répandirent le sang de leurs ennemis sur les échafauds: les rois n’y furent point assassinés comme en France, et ne périrent point par la main du bourreau, comme en Angleterre. Enfin, sans les horreurs de l’inquisition, on n’aurait eu alors rien à reprocher à l’Espagne. Après la mort de Philippe IV, arrivée en 1666, l’Espagne fut très malheureuse. Marie d’Autriche, sa veuve, soeur de l’empereur Léopold, fut régente dans la minorité de don Carlos, ou Charles II du nom, son fils. Sa régence ne fut pas si orageuse que celle d’Anne d’Autriche en France; mais elles eurent ces tristes conformités, que la reine d’Espagne s’attira la haine des Espagnols pour avoir donné le ministère à un prêtre étranger, comme la reine de France révolta l’esprit des Français pour les avoir mis sous le joug d’un cardinal italien; les grands de l’État s’élevèrent dans l’une et dans l’autre monarchie contre ces deux ministres, et l’intérieur des deux royaumes fut également mal administré. Le premier ministre qui gouverna quelque temps l’Espagne, dans la minorité de don Carlos, ou Charles II, était le jésuite Évrard Nitard, Allemand, confesseur de la reine, et grand inquisiteur. L’incompatibilité que la religion semble avoir mise entre les voeux monastiques et les intrigues du ministère excita d’abord les murmures contre le jésuite. Son caractère augmenta l’indignation publique. Nitard, capable de dominer sur sa pénitente, ne l’était pas de gouverner un État, n’ayant rien d’un ministre et d’un prêtre que la hauteur et l’ambition, et pas même la dissimulation. Il avait osé dire un jour au duc de Lerme, même avant de gouverner: « C’est vous qui me devez du respect; j’ai tous les jours votre Dieu dans mes mains, et votre reine à mes pieds. » Avec cette fierté si contraire à la vraie grandeur, il laissait le trésor sans argent, les places de toute la monarchie en ruine, les ports sans vaisseaux, les armées sans discipline, destituées de chefs qui sussent commander: c’est là surtout ce qui contribua aux premiers succès de Louis XIV, quand il attaqua son beau-frère et sa belle-mère, en 1667, et qu’il leur ravit la moitié de la Flandre et toute la Franche-Comté. On se souleva contre le jésuite, comme en France on s’était soulevé contre Mazarin. Nitard trouva surtout dans don Juan d’Autriche, bâtard de Philippe IV, un ennemi aussi implacable que le grand Condé le fut du cardinal. Si Condé fut mis en prison, don Juan fut exilé. Ces troubles produisirent deux factions qui partagèrent l’Espagne: cependant il n’y eut point de guerre civile. Elle était sur le point d’éclater, lorsque la reine la prévint, en chassant, malgré elle, le P. Nitard, ainsi que la reine Anne d’Autriche fut obligée de renvoyer Mazarin, son ministre: mais Mazarin revint plus puissant que jamais; le P. Nitard, renvoyé en 1669, ne put revenir en Espagne. La raison en est que la régente d’Espagne eut un autre confesseur qui s’opposait au retour du premier, et la régente de France n’eut point de ministre qui lui tînt lieu de Mazarin. Nitard alla à Rome, où il sollicita le chapeau de cardinal, qu’on ne donne point à des ministres déplacés. Il y vécut peu accueilli de ses confrères, qui marquent toujours quelque ressentiment à quiconque s’est élevé au-dessus d’eux. Mais enfin il obtint par ses intrigues, et par la faveur de la reine d’Espagne, cette dignité de cardinal, que tous les ecclésiastiques ambitionnent; alors ses confrères les jésuites devinrent ses courtisans. Le règne de don Carlos, Charles II, fut aussi faible que celui de Philippe III et de Philippe IV, comme vous le verrez dans le Siècle de Louis XIV(6). Chap. CLXXVIII. — Des Allemands sous Rodolphe II, Mathias, et Ferdinand II. Des malheurs de Frédéric, électeur palatin. Des conquêtes de Gustave-Adolphe. Paix de Westphalie, etc. Pendant que la France reprenait une nouvelle vie sous Henri IV, que l’Angleterre florissait sous Élisabeth, et que l’Espagne était la puissance prépondérante de l’Europe sous Philippe II, l’Allemagne et le Nord ne jouaient pas un si grand rôle. Si on regarde l’Allemagne comme le siège de l’empire, cet empire n’était qu’un vain nom; et on peut observer que, depuis l’abdication de Charles-Quint jusqu’au règne de Léopold, elle n’a eu aucun crédit en Italie. Les couronnements à Rome et à Milan furent supprimés comme des cérémonies inutiles: on les regardait auparavant comme essentielles; mais depuis que Ferdinand Ier, frère et successeur de l’empereur Charles-Quint, négligea le voyage de Rome, on s’accoutuma à s’en passer. Les prétentions des empereurs sur Rome, celles des papes de donner l’empire, tombèrent insensiblement dans l’oubli: tout s’est réduit à une lettre de félicitation que le souverain pontife écrit à l’empereur élu. L’Allemagne resta avec le titre d’empire, mais faible, parce qu’elle fut toujours divisée. Ce fut une république de princes, à laquelle présidait l’empereur; et ces princes, ayant tous des prétentions les uns contre les autres, entretinrent presque toujours une guerre civile, tantôt sourde, tantôt éclatante, nourrie par leurs intérêts opposés, et par les trois religions de l’Allemagne, plus opposées encore que les intérêts des princes. Il était impossible que ce vaste État, partagé en tant de principautés désunies et sans richesses, influât beaucoup sur le système de l’Europe. Il n’était point fort au dehors, mais il l’était au dedans, parce que la nation fut toujours laborieuse et belliqueuse. Si la constitution germanique avait succombé, si les Turcs avaient envahi une partie de l’Allemagne, et que l’autre eût appelé des maîtres étrangers, les politiques n’auraient pas manqué de prouver que l’Allemagne, déjà déchirée par elle-même, ne pouvait subsister: ils auraient démontré que la forme singulière de son gouvernement, la multitude de ses princes, la pluralité des religions, ne pouvaient que préparer une ruine et un esclavage inévitable. Les causes de la décadence de l’ancien empire romain n’étaient pas, à beaucoup près, si palpables; cependant le corps de l’Allemagne est resté inébranlable, en portant dans son sein tout ce qui semblait devoir le détruire; il est difficile d’attribuer cette permanence d’une constitution si compliquée à une autre cause qu’au génie de la nation. L’Allemagne avait perdu Metz, Toul, et Verdun, en 1552, sous l’empereur Charles-Quint; mais ce territoire, qui était l’ancienne France, pouvait être regardé tantôt comme une excroissance du corps germanique, que comme une partie naturelle de cet État. Ferdinand Ier ni ses successeurs ne firent aucune tentative pour recouvrer ces villes. Les empereurs de la maison d’Autriche, devenus rois de Hongrie, eurent toujours les Turcs à craindre, et ne furent pas en état d’inquiéter la France, quelque faible qu’elle fût depuis François II jusqu’à Henri IV. Des princes d’Allemagne purent venir la piller, et le corps de l’Allemagne ne put se réunir pour l’accabler. Ferdinand Ier voulut en vain réunir les trois religions qui partageaient l’empire, et les princes qui se faisaient quelquefois la guerre. L’ancienne maxime, diviser pour régner, ne lui convenait pas. Il fallait que l’Allemagne fût réunie pour qu’il fût puissant; mais loin d’être unie, elle fut démembrée. Ce fut précisément de son temps que les chevaliers teutoniques donnèrent aux Polonais la Livonie, réputée province impériale, dont les Russes sont à présent en possession. Les évêchés de la Saxe et du Brandebourg, tous sécularisés, ne furent pas un démembrement de l’État, mais un grand changement qui rendit ces princes plus puissants, et l’empereur plus faible. Maximilien II fut encore moins souverain que Ferdinand Ier. Si l’empire avait conservé quelque vigueur, il aurait maintenu ses droits sur les Pays-Bas, qui étaient réellement une province impériale. L’empereur et la diète étaient les juges naturels; ces peuples, qu’on appela rebelles si longtemps, devaient être mis par les lois au ban de l’empire: cependant Maximilien II laissa le prince d’Orange, Guillaume le Taciturne, faire la guerre dans les Pays-Bas, à la tête des troupes allemandes, sans se mêler de la querelle. En vain cet empereur se fit élire roi de Pologne, en 1575, après le départ du roi de France Henri III; départ regardé comme une abdication: Battori, vaivode de Transylvanie, vassal de l’empereur, l’emporta sur son souverain; et la protection de la Porte ottomane, sous laquelle était ce Battori, fut plus puissante que la cour de Vienne. Rodolphe II, successeur de son père Maximilien II, tint les rênes de l’empire d’une main encore plus faible. Il était à la fois empereur, roi de Bohème et de Hongrie; et il n’influa en rien ni sur la Bohème, ni sur la Hongrie, ni sur l’Allemagne, et encore moins sur l’Italie. Les temps de Rodolphe semblent prouver qu’il n’est point de règle générale en politique. Ce prince, passait pour être beaucoup plus incapable de gouverner que le roi de France Henri III. La conduite du roi de France lui coûta la vie, et perdit presque le royaume; la conduite de Rodolphe, beaucoup plus faible, ne causa aucun trouble en Allemagne. La raison en est qu’en France tous les seigneurs voulurent s’établir sur les ruines du trône, et que les seigneurs allemands étaient déjà tout établis. Il y a des temps où il faut qu’un prince soit guerrier. Rodolphe, qui ne le fut pas, vit toute la Hongrie envahie par les Turcs. L’Allemagne était alors si mal administrée, qu’on fut obligé de faire une quête publique pour avoir de quoi s’opposer aux conquérants ottomans. Des troncs furent établis aux portes de toutes les églises: c’est la première guerre qu’on ait faite avec des aumônes; elle fut regardée comme sainte, et n’en fut pas plus heureuse; sans les troubles du sérail il est vraisemblable que la Hongrie restait pour jamais sous le pouvoir de Constantinople. On vit précisément en Allemagne, sous cet empereur, ce qu’on venait de voir en France sous Henri III, une ligue catholique contre une ligue protestante, sans que le souverain pût arrêter les efforts ni de l’une ni de l’autre. La religion, qui avait été si longtemps la cause de tant de troubles dans l’empire, n’en était plus que le prétexte. Il s’agissait de la succession aux duchés de Clèves et de Juliers. C’était encore une suite du gouvernement féodal; on ne pouvait guère décider que par les armes à qui les fiefs appartenaient. Les maisons de Saxe, de Brandebourg, de Neubourg, les disputaient. L’archiduc Léopold, cousin de l’empereur, s’était mis en possession de Clèves, en attendant que l’affaire fût jugée. Cette querelle fut, comme nous l’avons vu, l’unique cause de la mort de Henri IV. Il allait marcher au secours de la ligue protestante. Ce prince victorieux, suivi de troupes aguerries, des plus grands généraux et des meilleurs ministres de l’Europe, était près de profiter de la faiblesse de Rodolphe et de Philippe III. La mort de Henri IV, qui fit avorter cette grande entreprise, ne rendit pas Rodolphe plus heureux. Il avait cédé la Hongrie, l’Autriche, la Moravie, à son frère Mathias, lorsque le roi de France se préparait à marcher contre lui; et lorsqu’il fut délivré d’un ennemi si redoutable, il fut encore obligé de céder la Bohême à ce même Mathias; et en conservant le titre d’empereur, il vécut en homme privé. Tout se fit sans lui sous son empire. Il ne s’était pas même mêlé de la singulière affaire de Gerhard de Truchsès, électeur de Cologne, qui voulut garder son archevêché et sa femme, et qui fut chassé de son électorat par les armes de ses chanoines et de son compétiteur. Cette inaction singulière venait d’un principe plus singulier encore dans un empereur. La philosophie qu’il cultivait lui avait appris tout ce qu’on pouvait savoir alors, excepté à remplir ses devoirs de souverain. Il aimait beaucoup mieux s’instruire avec le fameux Tycho-Brahé que tenir les États de Hongrie et de Bohême. Les fameuses tables astronomiques de Tycho-Brahé et de Képler portent le nom de cet empereur; elles sont connues sous le nom de Tables Rodolphines, comme celles qui furent composées au xiie siècle, en Espagne, par deux Arabes, portèrent le nom du roi Alfonse. Les Allemands se distinguaient principalement dans ce siècle par les commencements de la véritable physique. Ils ne réussirent jamais dans les arts de goût comme les Italiens; à peine même s’y adonnèrent-ils. Ce n’est jamais qu’aux esprits patients et laborieux qu’appartient le don de l’invention dans les sciences naturelles. Ce génie se remarquait depuis longtemps en Allemagne, et s’étendait à leurs voisins du Nord. Tycho-Brahé était Danois. Ce fut une chose bien extraordinaire, surtout dans ce temps-là, de voir un gentilhomme danois dépenser cent mille écus de son bien à bâtir, avec le secours de Frédéric II, roi de Danemark, non seulement un observatoire, mais une petite ville habitée par plusieurs savants: elle fut nommée Uranibourg, la ville duciel. Tycho-Brahé avait, à la vérité, la faiblesse. commune d’être persuadé de l’astrologie judiciaire; mais il n’en était ni moins bon astronome, ni moins habile mécanicien. Sa destinée fut celle des grands hommes; il fut persécuté dans sa patrie après la mort du roi son protecteur, mais il en trouva un autre dans l’empereur Rodolphe, qui le dédommagea de toutes ses pertes et de toutes les injustices des cours. Copernic avait trouvé le vrai système du monde, avant que Tycho-Brahé inventât le sien, qui n’est qu’ingénieux. Le trait de lumière qui éclaire aujourd’hui le monde partit de la petite ville de Thora, dans la Prusse polonaise, dès le milieu du xvie siècle. Képler, né dans le duché de Virtemberg, devina, au commencement du xviie siècle, les lois mathématiques du cours des astres, et fut regardé comme un législateur en astronomie. Le chancelier Bacon proposait alors de nouvelles sciences; mais Copernic et Képler en inventaient. L’antiquité n’avait point fait de plus grands efforts, et la Grèce n’avait pas été illustrée par de plus belles découvertes; mais les autres arts fleurirent à la fois en Grèce, au lieu qu’en Allemagne la physique seule fut cultivée par un petit nombre de sages inconnus à la multitude: cette multitude était grossière; il y avait de vastes provinces où les hommes pensaient à peine, et on ne savait que se haïr pour la religion. Enfin, la ligue catholique et la protestante plongèrent l’Allemagne dans une guerre civile de trente années, qui la réduisit dans un état plus déplorable que n’avait été celui de la France avant le règne paisible et heureux de Henri IV En l’an 1619, époque de la mort de l’empereur Mathias, successeur de Rodolphe, l’empire allait échapper à la maison d’Autriche; mais Ferdinand, archiduc de Gratz, réunit enfin les suffrages en sa faveur. Maximilien de Bavière, qui lui disputait l’empire, le lui céda: il fit plus, il soutint le trône impérial aux dépens de son sang et de ses trésors, et affermit la grandeur d’une maison, qui depuis écrasa la sienne. Deux branches de la maison de Bavière réunies auraient pu changer le sort de l’Allemagne: ces deux branches sont celles des électeurs palatins et des ducs de Bavière. Deux grands obstacles s’opposaient à leur intelligence, la rivalité et la différence des religions. L’électeur palatin, Frédéric, était réformé, le duc de Bavière catholique. Cet électeur palatin fut un des plus malheureux princes de son temps, et la cause des longs malheurs de l’Allemagne. Jamais les idées de liberté n’avaient prévalu dans l’Europe que dans ces temps-là. La Hongrie, la Bohême et l’Autriche même étaient aussi jalouses que les Anglais de leurs privilèges. Cet esprit dominait en Allemagne depuis les derniers temps de Charles-Quint. L’exemple des sept Provinces-Unies était sans cesse présent à des peuples qui prétendaient avoir les mêmes droits, et qui croyaient avoir plus de force que la Hollande. Quand l’empereur Mathias fit élire, en 1618, son cousin Ferdinand de Gratz, roi désigné de Hongrie et de Bohême; quand il lui fit céder l’Autriche par les autres archiducs, la Hongrie, la Bohême, l’Autriche, se plaignirent également qu’on n’eût pas assez d’égard au droit des États. La religion entra dans les griefs des Bohémiens, et alors la fureur fut extrême. Les protestants voulurent rétablir des temples que les catholiques avaient fait abattre. Le conseil d’État de Mathias et de Ferdinand se déclara contre les protestants; ceux-ci entrèrent dans la chambre du conseil, et précipitèrent de la salle dans la rue trois principaux magistrats. Cet emportement ne caractérise que la violence du peuple, violence toujours plus grande que les tyrannies dont il se plaint: mais ce qu’il y eut de plus étrange, c’est que les révoltés prétendirent, par un manifeste, qu’ils n’avaient fait que suivre les lois, et qu’ils avaient le droit de jeter par les fenêtres des conseillers qui les opprimaient. L’Autriche prit le parti de la Bohême, et ce fut parmi ces troubles que Ferdinand de Gratz fut élu empereur. Sa nouvelle dignité n’en imposa point aux protestants de Bohême, qui étaient alors très redoutables: ils se crurent en droit de destituer le roi qu’ils avaient élu, et ils offrirent leur couronne à l’électeur palatin, gendre du roi d’Angleterre, Jacques Ier. Il accepta ce trône (19 novembre 1620), sans avoir assez de force pour s’y maintenir. Son parent, Maximilien de Bavière, avec les troupes impériales et les siennes, lui fit perdre la bataille de Prague et sa couronne et son palatinat. Cette journée fut le commencement d’un carnage de trente années. La victoire de Prague décida pour quelque temps l’ancienne querelle des princes de l’empire et de l’empereur elle rendit Ferdinand II despotique (1621). Il mit l’électeur palatin au ban de l’empire, par un simple arrêt de son conseil aulique, et proscrivit tous les princes et tous les seigneurs de son parti, au mépris des capitulations impériales, qui ne pouvaient être un frein que pour les faibles. L’électeur palatin fuyait en Silésie, en Danemark, en Hollande, en Angleterre, en France; il fut au nombre des princes malheureux à qui la fortune manqua toujours, privé de toutes les ressources sur lesquelles il devait compter. Il ne fut point secouru par son beau-père, le roi d’Angleterre, qui se refusa aux cris de sa nation, aux sollicitations de son gendre et aux intérêts du parti protestant, dont il pouvait être le chef; il ne fut point aidé par Louis XIII, malgré l’intérêt visible qu’avait ce prince à empêcher les princes d’Allemagne d’être opprimés. Louis XIII n’était point alors gouverné par le cardinal de Richelieu. Il ne resta bientôt à la maison palatine, et à l’union protestante d’Allemagne, d’autres secours que deux guerriers qui avaient chacun une petite armée vagabonde, comme les condottieri d’Italie. L’un était un prince de Brunswick, qui n’avait pour tout État que l’administration ou l’usurpation de l’évêché d’Halberstadt; il s’intitulait ami de Dieu, et ennemi des prêtres, et méritait ce dernier titre, puisqu’il ne subsistait que du pillage des églises. L’autre soutien de ce parti alors ruiné, était un aventurier, bâtard de la maison de Mansfeld, aussi digne du titre d’ennemi des prêtres que le prince de Brunswick. Ces deux secours pouvaient bien servir à désoler une partie de l’Allemagne, mais non pas à rétablir le palatin et l’équilibre des princes. (1623). L’empereur, affermi alors en Allemagne, assemble une diète à Ratisbonne, dans laquelle il déclare que « l’électeur palatin s’étant rendu criminel de lèse-majesté, ses États, ses biens, ses dignités, sont dévolus au domaine impérial; mais que, ne voulant pas diminuer le nombre des électeurs, il veut, commande et ordonne que Maximilien de Bavière soit investi de l’électorat palatin. » Il donna en effet cette investiture du haut du trône, et son vice-chancelier prononça que l’empereur conférait cette dignité de sa pleine puissance. La ligue protestante, près d’être écrasée, fit de nouveaux efforts pour prévenir sa ruine entière. Elle mit à sa tête le roi de Danemark, Christiern IV. L’Angleterre fournit quelque argent; mais ni l’argent des Anglais, ni les troupes de Danemark, ni Brunswick, ni Mansfeld, ne prévalurent contre l’empereur, et ne servirent qu’à dévaster l’Allemagne. Ferdinand II triomphait de tout par les mains de ses deux généraux, le duc de Valstein et le comte Tilly. Le roi de Danemark était toujours battu à la tête de ses armées, et Ferdinand, sans sortir de sa maison, était victorieux et tout-puissant. Il mettait au ban de l’empire le duc de Mecklembourg, l’un des chefs de l’union protestante, et donnait ce duché à Valstein, son général. Il proscrivait de même le duc Charles de Mantoue, pour s’être mis en possession, sans ses ordres, de son pays qui lui appartenait par les droits du sang. Les troupes impériales surprirent et saccagèrent Mantoue; elles répandirent la terreur en Italie. Il commençait à resserrer cette ancienne chaîne qui avait lié l’Italie à l’empire, et qui était relâchée depuis si longtemps. Cent cinquante mille soldats, qui vivaient à discrétion dans l’Allemagne, rendaient sa puissance absolue. Cette puissance s’exerçait alors sur un peuple bien malheureux; on en peut juger par la monnaie, dont la valeur numéraire était alors quatre fois au-dessus de la valeur ancienne, et qui était encore altérée. Le duc de Valstein disait publiquement que le temps était venu de réduire les électeurs à la condition des ducs et pairs de France, et les évêques à la qualité de chapelains de l’empereur. C’est ce même Valstein qui voulut depuis se rendre indépendant, et qui ne voulait asservir ses supérieurs que pour s’élever sur eux. L’usage que Ferdinand II faisait de son bonheur et de sa puissance, fut ce qui détruisit l’un et l’autre. Il voulut se mêler en maître des affaires de la Suède et de la Pologne, et prendre parti contre le jeune Gustave-Adolphe, qui soutenait alors ses prétentions contre le roi de Pologne, Sigismond, son parent. Ainsi ce fut lui-même qui, en forçant ce prince à venir en Allemagne, prépara sa propre ruine. Il hâta encore son malheur, en réduisant les princes protestants au désespoir. Ferdinand II se crut, avec raison, assez puissant pour casser la paix de Passau, faite par Charles-Quint, pour ordonner de sa seule autorité à tous les princes, à tous les seigneurs, de rendre les évêchés et les bénéfices dont ils s’étaient emparés (1629). Cet édit est encore plus fort que celui de la révocation de l’édit de Nantes, qui a fait tant de bruit sous Louis XIV. Ces deux entreprises semblables ont eu des succès bien différents. Gustave-Adolphe, appelé alors par les princes protestants que le roi de Danemark n’osait plus secourir, vint les venger en se vengeant lui-même. L’empereur voulait rétablir l’Église pour en être le maître; et le cardinal de Richelieu se déclara contre lui. Rome même le traversa. La crainte de sa puissance était plus forte que l’intérêt de la religion. Il n’était pas plus extraordinaire que le ministre du roi très chrétien, et la cour de Rome même, soutinssent le parti protestant contre un empereur redoutable, qu’il ne l’avait été de voir François Ier et Henri II ligués avec les Turcs contre Charles-Quint. C’est la plus forte démonstration que la religion se tait quand l’intérêt parle. On aime à attribuer toutes les grandes choses à un seul homme quand il en a fait quelques-unes. C’est un préjugé fort commun en France, que le cardinal de Richelieu attira les armes de Gustave-Adolphe en Allemagne, et prépara seul cette révolution; mais il est évident qu’il ne fit autre chose que profiter des conjonctures. Ferdinand II avait en effet déclaré la guerre à Gustave; il voulait lui enlever la Livonie, dont ce jeune conquérant s’était emparé; il soutenait contre lui Sigismond, son compétiteur au royaume de Suède; il lui refusait le titre de roi. L’intérêt, la vengeance, et la fierté, appelaient Gustave en Allemagne; et quand même, lorsqu’il fut en Poméranie le ministère de France ne l’eût pas assisté de quelque argent, il n’en aurait pas moins tenté la fortune des armes dans une guerre déjà commencée. (1631) Il était vainqueur en Poméranie, quand la France fit son traité avec lui. Trois cent mille francs une fois payés, et neuf cent mille par an qu’on lui donna, n’étaient ni un objet important, ni un grand effort de politique, ni un secours suffisant. Gustave-Adolphe fit tout par lui-même. Arrivé en Allemagne avec moins de quinze mille hommes, il en eut bientôt près de quarante mille, en recrutant dans le pays qui les nourrissait, en faisant servir l’Allemagne même à ses conquêtes en Allemagne. Il force l’électeur de Brandebourg à lui assurer la forteresse de Spandau et tous les passages; il force l’électeur de Saxe à lui donner ses propres troupes à commander. L’armée impériale commandée par Tilly est entièrement défaite aux portes de Leipsick (17 septembre 1631). Tout se soumet à lui des bords de l’Elbe à ceux du Rhin. Il rétablit tout d’un coup le duc de Mecklembourg dans ses États à un bout de l’Allemagne; et il est déjà à l’autre bout, dans le Palatinat, après avoir pris Mayence. L’empereur, immobile dans Vienne, tombé en moins d’une campagne de ce haut degré de grandeur qui avait paru si redoutable, est réduit à demander au pape Urbain VIII de l’argent et des troupes: on lui refusa l’un et l’autre. Il veut engager la cour de Rome à publier une croisade contre Gustave; le saint-père promet un jubilé au lieu de croisade. Gustave traverse en victorieux toute l’Allemagne; il amène dans Munich l’électeur palatin, qui eut du moins la consolation d’entrer dans le palais de celui qui l’avait dépossédé. Cet électeur allait être rétabli dans son palatinat, et même dans le royaume de Bohême, par les mains du conquérant, lorsqu’à la seconde bataille auprès de Leipsick, dans les plaines de Lutzen, Gustave fut tué au milieu de sa victoire (16 novembre 1632). Cette mort fut fatale au palatin, qui étant alors malade, et croyant être sans ressource, termina sa malheureuse vie. Si l’on demande comment autrefois des essaims venus du Nord conquirent l’empire romain, qu’on voie ce que Gustave a fait en deux ans contre des peuples plus belliqueux que n’était alors cet empire, et l’on ne sera point étonné. C’est un événement bien digne d’attention, que ni la mort de Gustave, ni la minorité de sa fille Christine, reine de Suède, ni la sanglante défaite des Suédois à Nordlingen, ne nuisit point à la conquête. Ce fut alors que le ministère de France joua en effet le rôle principal; il fit la loi aux Suédois et aux princes protestants d’Allemagne, en les soutenant; et ce fut ce qui valut depuis l’Alsace au roi de France, aux dépens de la maison d’Autriche. Gustave-Adolphe avait laissé après lui de très grands généraux qu’il avait formés: c’est ce qui est arrivé à presque tous les conquérants. Ils furent secondés par un héros de la maison de Saxe, Bernard de Weimar, descendant de l’ancienne branche électorale dépossédée par Charles-Quint, et respirant encore la haine contre la maison d’Autriche. Ce prince n’avait pour tout bien qu’une petite armée qu’il avait levée dans ces temps de trouble, formée et aguerrie par lui, et dont la solde était au bout de leurs épées. La France payait cette armée, et payait alors les Suédois. L’empereur, qui ne sortait point de son cabinet, n’avait plus de grand général à leur opposer; il s’était défait lui-même du seul homme qui pouvait rétablir ses armes et son trône: il craignit que ce fameux duc de Valstein, auquel il avait donné un pouvoir sans bornes sur ses armées, ne se servît contre lui de ce pouvoir dangereux; (3 février 1634) il fit assassiner ce général qui voulait être indépendant. C’est ainsi que Ferdinand Ier s’était défait, par un assassinat, du cardinal Martinusius, trop puissant en Hongrie, et que Henri III avait fait périr le cardinal et le duc de Guise. Si Ferdinand II avait commandé lui-même ses armées, comme il le devait dans ces conjonctures critiques, il n’eût point eu besoin de recourir à cette vengeance des faibles, qu’il crut nécessaire, et qui ne le rendit pas plus heureux. Jamais l’Allemagne ne fut plus humiliée que dans ce temps: un chancelier suédois y dominait et y tenait sous sa main tous les princes protestants. Ce chancelier Oxenstiern, animé d’abord de l’esprit de Gustave-Adolphe, son maître, ne voulait point que les Français partageassent le fruit des conquêtes de Gustave; mais, après la bataille de Nordlingen, il fut obligé de prier le ministre français de daigner s’emparer de l’Alsace sous le titre de protecteur. Le cardinal de Richelieu promit l’Alsace à Bernard de Weimar, et fit ce qu’il put pour l’assurer à la France. Jusque-là ce ministre avait temporisé et agi sous main, mais alors il éclata. Il déclara la guerre aux deux branches de la maison d’Autriche, affaiblies toutes les deux en Espagne et dans l’empire. C’est là le fort de cette guerre de trente années. La France, la Suède, la Hollande, la Savoie, attaquaient à la fois la maison d’Autriche, et le vrai système de Henri IV était suivi. (15 février 1637) Ferdinand II mourut dans ces tristes circonstances, à l’âge de cinquante-neuf ans, après dix-huit ans d’un règne toujours troublé par des guerres intestines et étrangères, n’ayant jamais combattu que de son cabinet. Il fut très malheureux, puisque dans ses succès il se crut obligé d’être sanguinaire, et qu’il fallut soutenir ensuite de grands revers. L’Allemagne était plus malheureuse que lui, ravagée tour à tour par elle-même, par les Suédois et les Français, éprouvant la famine, la disette, et plongée dans la barbarie, suite inévitable d’une guerre si longue et si malheureuse. Ferdinand II a été loué comme un grand empereur, et l’Allemagne ne fut jamais plus à plaindre que sous son gouvernement; elle avait été heureuse sous ce Rodolphe II qu’on méprise. Ferdinand II laissa l’empire à son fils, Ferdinand III, déjà élu roi des Romains; mais il ne lui laissa qu’un empire déchiré, dont la France et la Suède partagèrent les dépouilles. Sous le règne de Ferdinand III, la puissance autrichienne déclina toujours. Les Suédois, établis dans l’Allemagne, n’en sortirent plus: la France, jointe à eux, soutenait toujours le parti protestant de son argent et de ses armes; et, quoiqu’elle fût elle-même embarrassée dans une guerre d’abord malheureuse contre l’Espagne, quoique le ministre eût souvent des conspirations ou des guerres civiles à étouffer, cependant elle triompha de l’empire, comme un homme blessé terrasse avec du secours un ennemi plus blessé que lui. Le duc Bernard de Weimar, descendant de l’infortuné duc de Saxe, dépossédé par Charles-Quint, vengea sur l’Autriche les malheurs de sa race. Il avait été l’un des généraux de Gustave, et il n’y eut pas un seul de ces généraux qui, depuis sa mort, ne soutînt la gloire de la Suède. Le duc de Weimar fut le plus fatal de tous à l’empereur. Il avait commencé, à la vérité, par perdre la grande bataille de Nordlingen; mais ayant depuis rassemblé avec l’argent de la France une armée qui ne reconnaissait que lui, il gagna quatre batailles, en moins de quatre mois, contre les Impériaux. Il comptait se faire une souveraineté le long du Rhin. La France même lui garantissait, par son traité, la possession de l’Alsace. (1639) Ce nouveau conquérant mourut à trente-cinq ans, et légua son armée à ses frères, comme on lègue son patrimoine; mais la France, qui avait plus d’argent que les frères du duc de Weimar, acheta l’armée, et continua les conquêtes pour elle. Le maréchal de Guébriant, le vicomte de Turenne, et le duc d’Enghien, depuis le grand Condé, achevèrent ce que le duc de Weimar avait commencé. Les généraux suédois Bannier et Torstenson pressaient l’Autriche d’un côté, tandis que Turenne et Condé l’attaquaient de l’autre. Ferdinand III, fatigué de tant de secousses, fut obligé de conclure enfin la paix de Westphalie. Les Suédois et les Français furent, par ce fameux traité, les législateurs de l’Allemagne dans la politique et dans la religion. La querelle des empereurs et des princes de l’empire, qui durait depuis sept cents ans, fut enfin terminée. L’Allemagne fut une grande aristocratie, composée d’un roi, des électeurs, des princes et des villes impériales. Il fallut que l’Allemagne épuisée payât encore cinq millions de rixdales aux Suédois, qui l’avaient dévastée et pacifiée. Les rois de Suède devinrent princes de l’empire, en se faisant céder la plus belle partie de la Poméranie, Stetin, Vismar, Rugen, Verden, Brême, et des territoires considérables. Le roi de France devint landgrave d’Alsace, sans être prince de l’empire. La maison palatine fut enfin rétablie dans ses droits, excepté dans le Haut-palatinat, qui demeura à la branche de Bavière. Les prétentions des moindres gentilshommes furent discutées devant les plénipotentiaires, comme dans une cour suprême de justice. Il y eut cent quarante restitutions d’ordonnées, et qui furent faites. Les trois religions, la romaine, la luthérienne, et la calviniste, furent également autorisées. La chambre impériale fut composée de vingt-quatre membres protestants, et de vingt-six catholiques, et l’empereur fut obligé de recevoir six protestants jusque dans son conseil aulique à Vienne. L’Allemagne, sans cette paix, serait devenue ce qu’elle était sous les descendants de Charlemagne, un pays presque sauvage. Les villes étaient ruinées de la Silésie jusqu’au Rhin, les campagnes en friche, les villages déserts, la ville de Magdebourg, réduite en cendres par le général impérial Tilly, n’était point rebâtie; le commerce d’Augsbourg et de Nuremberg avait péri. Il ne restait guère de manufactures que celles de fer et d’acier; l’argent était d’une rareté extrême; toutes les commodités de la vie ignorées; les moeurs se ressentaient de la dureté que trente ans de guerre avaient mise dans tous les esprits. Il a fallu un siècle entier pour donner à l’Allemagne tout ce qui lui manquait. Les réfugiés de France ont commencé à y porter cette réforme, et c’est de tous les pays celui qui a retiré le plus d’avantages de la révocation de l’édit de Nantes. Tout le reste s’est fait de soi-même et avec le temps. Les arts se communiquent toujours de proche en proche; et enfin l’Allemagne est devenue aussi florissante que l’était l’Italie au xvie siècle lorsque tant de princes entretenaient à l’envi dans leurs cours la magnificence et la politesse. Si l’Espagne s’affaiblit après Philippe II, si la France tomba dans la décadence et dans le trouble après Henri IV jusqu’aux grands succès du cardinal de Richelieu, l’Angleterre déchut longtemps depuis le règne d’Élisabeth. Son successeur, Jacques Ier, devait avoir plus d’influence qu’elle dans l’Europe, puisqu’il joignait à la couronne d’Angleterre celle d’Écosse; et cependant son règne fut bien moins glorieux. Il est à remarquer que les lois de la succession au trône n’avaient pas en Angleterre cette sanction et cette force incontestable qu’elles ont en France et en Espagne. (1603) On compte pour un des droits de Jacques le testament d’Élisabeth qui l’appelait à la couronne; et Jacques avait craint de n’être pas nommé dans le testament d’une reine respectée, dont les dernières volontés auraient pu diriger la nation. Malgré ce qu’il devait au testament d’Élisabeth, il ne porta point le deuil de la meurtrière de sa mère. Dès qu’il fut reconnu roi, il crut l’être de droit divin; il se faisait traiter, par cette raison, de sacrée majesté. Ce fut là le premier fondement du mécontentement de la nation, et des malheurs inouïs de son fils et de sa postérité. Dans le temps paisible des premières années de son règne, il se forma la plus horrible conspiration qui soit jamais entrée dans l’esprit humain; tous les autres complots qu’ont produits la vengeance, la politique, la barbarie des guerres civiles, le fanatisme même, n’approchent pas de l’atrocité de la conjuration des poudres. Les catholiques romains d’Angleterre s’étaient attendus à des condescendances que le roi n’eut point pour eux; quelques-uns, possédés plus que les autres de cette fureur de parti, et de cette mélancolie sombre qui détermine aux grands crimes, résolurent de faire régner leur religion en Angleterre, en exterminant d’un seul coup le roi, la famille royale, et tous les pairs du royaume. (Février 1605) Un Piercy, de la maison de Northumberland, un Catesby, et plusieurs autres, conçurent l’idée de mettre trente-six tonneaux de poudre sous la chambre où le roi devait haranguer son parlement. Jamais crime ne fut d’une exécution plus facile, et jamais succès ne parut plus assuré. Personne ne pouvait soupçonner une entreprise si inouïe, aucun empêchement n’y pouvait mettre obstacle. Les trente-six barils de poudre, achetés en Hollande, en divers temps, étaient déjà placés sous les solives de la chambre, dans une cave de charbon louée depuis plusieurs mois par Piercy. On n’attendait que le jour de l’assemblée: il n’y aurait eu à craindre que le remords de quelque conjuré; mais les jésuites Garnet et Oldcorn, auxquels ils s’étaient confessés, avaient écarté les remords. Piercy, qui allait sans pitié faire périr la noblesse et le roi, eut pitié d’un de ses amis, nommé Monteagle, pair du royaume; et ce seul mouvement d’humanité fit avorter l’entreprise. Il écrivit par une main étrangère à ce pair: « Si vous aimez votre vie, n’assistez point à l’ouverture du parlement; Dieu et les hommes concourent à punir la perversité du temps: le danger sera passé en aussi peu de temps que vous en mettrez à brûler cette lettre. » Piercy, dans sa sécurité, ne croyait pas possible qu’on devinât que le parlement entier devait périr par un amas de poudre. Cependant la lettre ayant été lue dans le conseil du roi, et personne n’ayant pu conjecturer la nature du complot, dont il n’y n’avait pas le moindre indice, le roi, réfléchissant sur le peu de temps que le danger devait durer, imagina précisément quel était le dessein des conjurés. On va par son ordre, la nuit même qui précédait le jour de l’assemblée, visiter les caves sous la salle: on trouve un homme à la porte, avec une mèche, et un cheval qui l’attendait: on trouve les trente-six tonneaux. Piercy et les chefs, au premier avis de la découverte, eurent encore le temps de rassembler cent cavaliers catholiques, et vendirent chèrement leurs vies. Huit conjurés seulement furent pris et exécutés; les deux jésuites périrent du même supplice. Le roi soutint publiquement qu’ils avaient été légitimement condamnés; leur ordre les soutint innocents, et en fit des martyrs. Tel était l’esprit du temps dans tous les pays où les querelles de la religion aveuglaient et pervertissaient les hommes. Cependant la conspiration des poudres fut le seul grand exemple d’atrocité que les Anglais donnèrent au monde sous le règne de Jacques Ier. Loin d’être persécuteur, il embrassait ouvertement le tolérantisme; il censura vivement les presbytériens, qui enseignaient alors que l’enfer est nécessairement le partage de tout catholique romain. Son règne fut une paix de vingt-deux années: le commerce florissait: la nation vivait dans l’abondance. Ce règne fut pourtant méprisé au dehors et au dedans. Il le fut au-dehors, parce qu’étant à la tête du parti protestant en Europe, il ne le soutint pas contre le parti catholique, dans la grande crise de la guerre de Bohême, et que Jacques abandonna son gendre, l’électeur palatin; négociant quand il fallait combattre, trompé à la fois par la cour de Vienne et par celle de Madrid, envoyant toujours de célèbres ambassades, et n’ayant jamais d’alliés. Son peu de crédit chez les nations étrangères contribua beaucoup à le priver de celui qu’il devait avoir chez lui. Son autorité en Angleterre éprouva un grand déchet par le creuset où il la mit lui-même, en voulant lui donner trop de poids et trop d’éclat, ne cessant de dire à son parlement que Dieu l’avait fait maître absolu, que tous leurs privilèges n’étaient que des concessions de la bonté des rois. Par là il excita les parlements à examiner les bornes de l’autorité royale, et l’étendue des droits de la nation. On chercha dès lors à poser des limites qu’on ne connaissait pas bien encore. L’éloquence du roi ne servit qu’à lui attirer des critiques sévères: on ne rendit pas à son érudition toute la justice qu’il croyait mériter. Henri IV ne l’appelait jamais que Maître Jacques, et ses sujets ne lui donnaient pas des titres plus flatteurs. Aussi il disait à son parlement: « Je vous ai joué, de la flûte, et vous n’avez point dansé; je vous ai chanté des lamentations, et vous n’avez point été attendris. » Mettant ainsi ses droits en compromis par de vains discours mal reçus, il n’obtint presque jamais l’argent qu’il demandait. Ses libéralités et son indigence l’obligèrent, comme plusieurs autres princes de vendre des dignités et des titres que la vanité paye toujours chèrement. Il créa deux cents chevaliers baronnets héréditaires; ce faible honneur fut payé deux mille livres sterling par chacun d’eux. Toute la prérogative de ces baronnets consistait à passer devant les chevaliers: ni les uns ni les autres n’entraient dans la chambre des pairs, et le reste de la nation fit peu de cas de cette distinction nouvelle. Ce qui aliéna surtout les Anglais de lui, ce fut son abandonnement à ses favoris. Louis XIII, Philippe III, et Jacques, avaient en même temps le même faible; et, tandis que Louis XIII était absolument gouverné par Cadenet, créé duc de Luynes, Philippe III par Sandoval, fait duc de Lerme, Jacques l’était par un Écossais nommé Garr, qu’il fit comte de Sommerset; et depuis il quitta ce favori pour Georges Villiers, comme une femme abandonne un amant pour un autre. Ce Georges Villiers est ce même Buckingham, fameux alors dans l’Europe par les agréments de sa figure, par ses galanteries, et par ses prétentions. Il fut le premier gentilhomme qui fut duc en Angleterre sans être parent ou allié des rois. C’était un de ces caprices de l’esprit humain, qu’un roi théologien, écrivant sur la controverse, se livrât sans réserve à un héros de roman. Buckingham mit dans la tête du prince de Galles, qui fut depuis l’infortuné Charles Ier, d’aller déguisé, et sans aucune suite, faire l’amour, dans Madrid, à l’infante d’Espagne, dont on ménageait alors le mariage avec ce jeune prince; s’offrant à lui servir d’écuyer dans ce voyage de chevalerie errante. Jacques, que l’on appelait le Salomon d’Angleterre, donna les mains à cette bizarre aventure, dans laquelle il hasardait la sûreté de son fils. Plus il fut obligé de ménager alors la branche d’Autriche, moins il put servir la cause protestante et celle du palatin son gendre. Pour rendre l’aventure complète, le duc de Buckingham, amoureux de la duchesse d’Olivarès, outragea de paroles le duc son mari, premier ministre, rompit le mariage avec l’infante, et ramena le prince de Galles en Angleterre aussi précipitamment qu’il en était parti. Il négocia aussitôt le mariage de Charles avec Henriette, fille de Henri IV et soeur de Louis XIII; et, quoiqu’il se laissât emporter en France à de plus grandes témérités qu’en Espagne, il réussit: mais Jacques ne regagna jamais dans sa nation le crédit qu’il avait perdu. Ces prérogatives de la majesté royale, qu’il mêlait dans tous ses discours, et qu’il ne soutint point par ses actions, firent naître une faction qui renversa le trône, et en disposa plus d’une fois après l’avoir souillé de sang. Cette faction fut celle des puritains, qui a subsisté longtemps sous le nom de whigs; et le parti opposé, qui fut celui de l’Église anglicane et de l’autorité royale, a pris le nom de torys. Ces animosités inspirèrent dès lors à la nation un esprit de dureté, de violence et de tristesse, qui étouffa le germe des sciences et des arts à peine développé. Quelques génies, du temps d’Élisabeth, avaient défriché le champ de la littérature, toujours inculte jusqu’alors en Angleterre. Shakspeare, et après lui ben-Johnson, paraissaient dégrossir le théâtre barbare de la nation. Spencer avait ressuscité la poésie épique. François Bacon, plus estimable dans ses travaux littéraires que dans sa place de chancelier, ouvrait une carrière toute nouvelle à la philosophie. Les esprits se polissaient, s’éclairaient. Les disputes du clergé, et les animosités entre le parti royal et le parlement, ramenèrent la barbarie. Les limites du pouvoir royal, des privilèges parlementaires, et des libertés de la nation, étaient difficiles à discerner, tant en Angleterre qu’en Écosse. Celles des droits de l’épiscopat anglican et écossais ne l’étaient pas moins. Henri VIII avait renversé toutes les barrières; Élisabeth en trouva quelques-unes nouvellement posées, qu’elle abaissa et qu’elle releva avec dextérité. Jacques Ier disputa: il ne les abattit point, mais il prétendit qu’il fallait les abattre toutes; et la nation, avertie par lui, se préparait à les défendre. (1625 et suiv.) Charles Ier, bientôt après son avènement, voulut faire ce que son père avait trop proposé, et qu’il n’avait point fait. L’Angleterre était en possession, comme l’Allemagne, la Pologne, la Suède, le Danemark, d’accorder à ses souverains les subsides comme un don libre et volontaire. Charles Ier voulut secourir l’électeur palatin, son beau-frère, et les protestants, contre l’empereur. Jacques, son père avait enfin entamé ce dessein, la dernière année de sa vie, lorsqu’il n’en était plus temps. Il fallait de l’argent pour envoyer des troupes dans le Bas-Palatinat; il en fallait pour les autres dépenses: ce n’est qu’avec ce métal qu’on est puissant, depuis qu’il est devenu le signe représentatif de toutes choses. Le roi en demandait comme une dette; le parlement n’en voulait accorder que comme un don gratuit; et avant de l’accorder, il voulait que le roi réformât des abus. Si l’on attendait dans chaque royaume que tous les abus fussent reformés pour avoir de quoi lever des troupes, on ne ferait jamais la guerre. Charles Ier était déterminé par sa soeur, la princesse palatine à cet arrangement; c’était elle qui avait forcé le prince son mari à recevoir la couronne de Bohême, qui ensuite avait, pendant cinq ans entiers, sollicité le roi son père à la secourir, et qui enfin obtenait, par les inspirations du duc de Buckingham, un secours si longtemps différé. Le parlement ne donna qu’un très léger subside. Il y avait quelques exemples en Angleterre de rois qui, ne voulant point assembler de parlement, et ayant besoin d’argent, en avaient extorqué des particuliers par voie d’emprunt. Le prêt était forcé: celui qui prêtait perdait d’ordinaire son argent, et celui qui ne prêtait pas était mis en prison. Ces moyens tyranniques avaient été mis en usage dans des occasions où un roi affermi et armé pouvait exercer impunément quelques vexations. Charles Ier se servit de cette voie, qu’il adoucit; il emprunta quelques deniers, avec lesquels il eut une flotte et des soldats, qui revinrent sans avoir rien fait. (1626) Il fallut assembler un parlement nouveau. La chambre des communes, au lieu de secourir le roi, poursuivit son favori, le duc de Buckingham, dont la puissance et la fierté révoltaient la nation. Charles, loin de souffrir l’outrage qu’on lui faisait dans la personne de son ministre, fit mettre en prison deux membres de la chambre des plus ardents à l’accuser. Cet acte de despotisme, qui violait les lois, ne fut pas soutenu; et la faiblesse avec laquelle il relâcha les deux prisonniers enhardit contre lui les esprits, que la détention de ces deux membres avait irrités. Il mit en prison pour le même sujet un pair du royaume, et le relâcha de même. Ce n’était pas le moyen d’obtenir des subsides; aussi n’en eut-il point. Les emprunts forcés continuèrent. On logea des gens de guerre chez les bourgeois qui ne voulurent pas prêter, et cette conduite acheva d’aliéner tous les coeurs. Le duc de Buckingham augmenta le mécontentement général par son expédition infructueuse à la Rochelle (1627). Un nouveau parlement fut convoqué, mais c’était assembler des citoyens irrités; ils ne songeaient qu’à rétablir les droits de la nation et du parlement: ils votèrent que la fameuse loi Habeas corpus, la gardienne de la liberté, ne devait jamais recevoir d’atteinte; qu’aucune levée de deniers ne devait être faite que par acte du parlement, et que c’était violer la liberté et la propriété, de loger les gens de guerre chez les bourgeois. Le roi, s’opiniâtrant toujours à soutenir son autorité, et à demander de l’argent, affaiblissait l’une, et n’obtenait point l’autre. On voulait toujours faire le procès au duc de Buckingham. (1628) Un fanatique nommé Felton, comme on l’a déjà dit, rendu furieux par cette animosité générale, assassina le premier ministre dans sa propre maison et au milieu de ses courtisans. Ce coup fit voir quelle fureur commençait dès lors à saisir la nation. Il y avait un petit droit sur l’importation et l’exportation des marchandises, qu’on nommait droit de tonnage et de pontage. Le feu roi en avait toujours joui par acte du parlement, et Chartes croyait n’avoir pas besoin d’un second acte. Trois marchands de Londres ayant refusé de payer cette petite taxe, les officiers de la douane saisirent leurs marchandises. Un de ces trois marchands était membre de la chambre basse. Cette chambre, ayant à soutenir à la fois ses libertés et celles du peuple, poursuivit les commis du roi. Le roi irrité cassa le parlement, et fit emprisonner quatre membres de la chambre. Ce sont là les faibles et premiers principes qui bouleversèrent tout l’État, et qui ensanglantèrent le trône. A ces sources du malheur public se joignit le torrent des dissensions ecclésiastiques en Écosse. Charles voulut remplir les projets de son père dans la religion comme dans l’État. L’épiscopat n’avait point été aboli en Écosse au temps de la réformation, avant Marie Stuart; mais ces évêques protestants étaient subjugués par les presbytériens. Une république de prêtres égaux entre eux gouvernait le peuple écossais. C’était le seul pays de la terre où les honneurs et les richesses ne rendaient pas les évêques puissants. La séance au parlement, les droits honorifiques, les revenus de leur siège, leur étaient conservés; mais ils étaient pasteurs sans troupeau, et pairs sans crédit. Le parlement écossais, tout presbytérien, ne laissait subsister les évêques que pour les avilir. Les anciennes abbayes étaient entre les mains de séculiers, qui entraient au parlement en vertu de ce titre d’abbé. Peu à peu le nombre de ces abbés titulaires diminua. Jacques Ier rétablit l’épiscopat dans tous ses droits. Le roi d’Angleterre n’était pas reconnu chef de l’Église en Écosse; mais étant né dans le pays, et prodiguant l’argent anglais, les pensions et les charges à plusieurs membres, il était plus maître à Édimbourg qu’à Londres. Le rétablissement de l’épiscopat n’empêcha pas l’assemblée presbytérienne de subsister. Ces deux corps se choquèrent toujours, et la république synodale l’emporta toujours sur la monarchie épiscopale. Jacques, qui regardait les évêques comme attachés au trône, et les calvinistes presbytériens comme ennemis du trône, crut qu’il réunirait le peuple écossais aux évêques en faisant recevoir une liturgie nouvelle, qui était précisément la liturgie anglicane. Il mourut avant d’accomplir ce dessein, que Charles son fils voulut exécuter. La liturgie consistait dans quelques formules de prières, dans quelques cérémonies, dans un surplis que les célébrants devaient porter à l’église. A peine l’évêque d’Édimbourg eut fait lecture dans l’église des canons qui établissaient ces usages indifférents, que le peuple s’éleva contre lui en fureur et lui jeta des pierres. La sédition passa de ville en ville. Les presbytériens firent une ligue, comme s’il s’était agi du renversement de toutes les lois divines et humaines. D’un côté cette passion si naturelle aux grands de soutenir leurs entreprises, et de l’autre la fureur populaire, excitèrent une guerre civile en Écosse. On ne sut pas alors ce qui la fomentait, et ce qui prépara la fin tragique de Charles; c’était le cardinal de Richelieu. Ce ministre-roi, voulant empêcher Marie de Médicis de trouver un asile en Angleterre chez sa fille, et engager Charles dans les intérêts de la France, essuya du monarque anglais, plus fier que politique, des refus qui l’aigrirent (1637). On lit, dans une lettre du cardinal au comte d’Estrades, alors envoyé en Angleterre, ces propres mots bien remarquables, que nous avons déjà rapportés: « Le roi et la reine d’Angleterre se repentiront, avant qu’il soit un an, d’avoir négligé mes offres; on connaîtra bientôt qu’on ne doit pas me mépriser. » Il avait parmi ses secrétaires un prêtre Irlandais, qu’il envoya à Londres et à Édimbourg semer la discorde avec de l’argent parmi les puritains; et la lettre au comte d’Estrades est encore un monument de cette manoeuvre. Si l’on ouvrait toutes les archives, on y verrait toujours la religion immolée à l’intérêt et à la vengeance. Les Écossais armèrent. Charles eut recours au clergé anglican, et même aux catholiques d’Angleterre, qui tous haïssaient également les puritains. Ils ne lui fournirent de l’argent que parce que c’était une guerre de religion; et il eut même jusqu’à vingt mille hommes pour quelques mois. Ces vingt mille hommes ne lui servirent guère qu’à négocier; et quand la plus grande partie de cette armée fut dissipée, faute de paye, les négociations devinrent plus difficiles. (1638 et suiv.) Il fallut donc se résoudre encore à la guerre. On trouve peu d’exemples dans l’histoire d’une grandeur d’âme pareille à celle des seigneurs qui composaient le conseil secret du roi: ils lui sacrifièrent tous une grande partie de leurs biens. Le célèbre Laud, archevêque de Cantorbéry, le marquis Hamilton surtout, se signalèrent dans cette générosité; et le fameux comte de Strafford donna seul vingt mille livres sterling; mais ces libéralités n’étant pas à beaucoup près suffisantes, le roi fut encore obligé de convoquer un parlement. La chambre des communes ne regardait pas les Écossais comme des ennemis, mais comme des frères qui lui enseignaient à défendre ses privilèges. Le roi ne recueillit d’elle que des plaintes amères contre tous les moyens dont il se servait pour avoir des secours qu’elle lui refusait. Tous les droits que le roi s’était arrogés furent déclarés abusifs: impôt de tonnage et pontage, impôt de marine, vente de privilèges exclusifs à des marchands, logement de soldats par billets chez les bourgeois, enfin tout ce qui gênait la liberté publique. On se plaignit surtout d’une cour de justice nommée la Chambre étoilée, dont les arrêts avaient condamné trop sévèrement plusieurs citoyens. Charles cassa ce nouveau parlement, et aggrava ainsi les griefs de la nation. Il semblait que Charles prit à tâche de révolter tous les esprits; car, au lieu de ménager la ville de Londres dans des circonstances si délicates, il lui fit intenter un procès devant la Chambre étoilée pour quelques terres en Irlande, et la fit condamner à une amende considérable. Il continua à exiger toutes les taxes contre lesquelles le parlement s’était récrié. Un roi despotique qui en aurait usé ainsi aurait révolté ses sujets; à plus forte raison un roi d’une monarchie limitée. Mal secouru par les Anglais, secrètement inquiété par les intrigues du cardinal de Richelieu, il ne put empêcher l’armée des puritains écossais de pénétrer jusqu’à Newcastle. Ayant ainsi préparé ses malheurs, il convoqua enfin le parlement qui acheva sa ruine (1640). Cette assemblée commença, comme toutes les autres, par lui demander la réparation des griefs, abolition de la Chambre Étoilée, suppression des impôts arbitraires, et particulièrement de celui de la marine; enfin elle voulut que le parlement fût convoqué tous les trois ans. Charles, ne pouvant plus résister, accorda tout. Il crut regagner son autorité en pliant, et il se trompa. Il comptait que son parlement l’aiderait à se venger des Écossais, qui avaient fait une irruption en Angleterre; et ce même parlement leur fit présent de trois cent mille livres sterling pour les récompenser de la guerre civile. Il se flattait d’abaisser en Angleterre le parti des puritains, et presque toute la chambre des communes était puritaine. Il aimait tendrement le comte de Strafford, dévoué si généreusement à son service; et la chambre des communes, pour ce dévouement même, accusa Strafford de haute trahison. On lui imputa quelques malversations inévitables dans ces temps de troubles, mais commises toutes pour le service du roi, et surtout effacées par la grandeur d’âme avec laquelle il l’avait secouru. Les pairs le condamnèrent, il fallait le consentement du roi pour l’exécution. Le peuple féroce demandait ce sang à grands cris. (1641) Strafford poussa la vertu jusqu’à supplier lui-même le roi de consentir à sa mort; et le roi poussa la faiblesse jusqu’à signer cet acte fatal, qui apprit aux Anglais à répandre un sang plus précieux. On ne voit point dans les grands hommes de Plutarque une telle magnanimité dans un citoyen, ni une telle faiblesse dans un monarque. L’Angleterre, l’Écosse et l’Irlande, étaient alors partagées en factions violentes, ainsi que l’était la France: mais celles de la France n’étaient que des cabales de princes et de seigneurs contre un premier ministre qui les écrasait; et les partis qui divisaient le royaume de Charles Ier étaient des convulsions générales dans tous les esprits, une ardeur violente et réfléchie de changer la constitution de l’État, un dessein mal conçu chez les royalistes d’établir le pouvoir despotique, la fureur de la liberté dans la nation, la soif de l’autorité dans la chambre des communes, le désir vague dans les évêques d’écraser le parti calviniste puritain; le projet formé chez les puritains d’humilier les évêques; et enfin le plan suivi et caché de ceux qu’on appelait indépendants, qui consistait à se servir des fautes de tous les autres pour devenir leurs maîtres. (Octobre 1641) Au milieu de tous ces troubles, les catholiques d’Irlande crurent avoir trouvé enfin le temps de secouer le joug de l’Angleterre. La religion et la liberté, ces deux sources des plus grandes actions, les précipitèrent dans une entreprise horrible dont il n’y a d’exemples que dans la saint-Barthélemy. Ils complotèrent d’assassiner tous les protestants de leur île, et en effet ils en égorgèrent plus de quarante mille. Ce massacre n’a pas dans l’histoire des crimes la même célébrité que la Saint-Barthélemy; il fut pourtant aussi général et aussi distingué par toutes les horreurs qui peuvent signaler un tel fanatisme. Mais cette dernière conspiration de la moitié d’un peuple contre l’autre, pour cause de religion, se faisait dans une île alors peu connue des autres nations; elle ne fut point autorisée par des personnages aussi considérables qu’une Catherine de Médicis, un roi de France, un duc de Guise: les victimes immolées n’étaient pas aussi illustres, quoique aussi nombreuses. La scène ne fut pas moins souillée de sang; mais le théâtre n’attirait pas les yeux de l’Europe. Tout retentit encore des fureurs de la Saint-Barthélemy, et les massacres d’Irlande sont presque oubliés. Si l’on comptait les meurtres que le fanatisme a commis depuis les querelles d’Athanase et d’Arius jusqu’à nos jours, on verrait que ces querelles ont plus servi que les combats à dépeupler la terre: car dans les batailles on ne détruit que l’espèce mâle, toujours plus nombreuse que la femelle; mais dans les massacres faits pour la religion, les femmes sont immolées comme les hommes. Pendant qu’une partie du peuple irlandais égorgeait l’autre, le roi Charles Ier était en Écosse, à peine pacifiée, et la chambre des communes gouvernait l’Angleterre. Ces catholiques irlandais, pour se justifier de ce massacre, prétendirent avoir reçu une commission du roi même pour prendre les armes; et Charles, qui demandait du secours contre eux à l’Écosse et à l’Angleterre, se vit accusé du crime même qu’il voulait punir. Le parlement d’Écosse le renvoie avec raison au parlement de Londres, parce que l’Irlande appartient en effet à l’Angleterre, et non pas à l’Écosse. Il retourne donc à Londres. La chambre basse, croyant ou feignant de croire qu’il a part en effet à la rébellion des Irlandais, n’envoie que peu d’argent et peu de troupes dans cette île pour ne pas dégarnir le royaume, et fait au roi la remontrance la plus terrible. Elle lui signifie « qu’il faut désormais qu’il n’ait pour conseil que ceux que le parlement lui nommera; et en cas de refus elle le menace de prendre des mesures. » Trois membres de la chambre allèrent lui présenter à genoux cette requête qui lui déclarait la guerre. Olivier Cromwell était déjà dans ce temps-là admis dans la chambre basse; et il dit que, « si ce projet de remontrance ne passait pas dans la chambre, il vendrait le peu qu’il avait de bien, et se retirerait de l’Angleterre. » Ce discours prouve qu’il était alors fanatique de la liberté, que son ambition développée foula depuis aux pieds. (1641) Charles n’osait pas alors dissoudre le parlement: on ne lui eût pas obéi. Il avait pour lui plusieurs officiers de l’armée assemblée auparavant contre l’Écosse, assidus auprès de sa personne. Il était soutenu par les évêques et les seigneurs catholiques épars dans Londres; eux qui avaient voulu, dans la conspiration des poudres, exterminer la famille royale, se livraient alors à ses intérêts: tout le reste était contre le roi. Déjà le peuple de Londres, excité par les puritains de la chambre basse, remplissait la ville de séditions; il criait à la porte de la chambre des pairs: « Point d’évêques! point d’évêques! » Douze prélats intimidés résolurent de s’absenter, et protestèrent contre tout ce qui se ferait pendant leur absence. La chambre des pairs les envoya à la Tour; et, bientôt après, les autres évêques se retirèrent du parlement. Dans ce déclin de la puissance du roi, un de ses favoris, le lord Digby, lui donna le fatal conseil de la soutenir par un coup d’autorité. Le roi oublia que c’était précisément le temps qu’il ne fallait pas la compromettre. Il alla lui-même dans la chambre des communes pour y faire arrêter cinq sénateurs les plus opposés à ses intérêts, et qu’il accusait de haute trahison; Ces cinq membres s’étaient évadés; toute la chambre se récria sur la violation de ses privilèges. Le roi, comme un homme égaré qui ne sait plus à quoi se prendre, va de la chambre des communes à l’hôtel de ville lui demander du secours; le conseil de la ville ne lui répond que par des plaintes contre lui-même. Il se retire à Windsor; et là, ne pouvant plus soutenir la démarche qu’on lui avait conseillée, il écrit à la chambre basse « qu’il se désiste de ses procédures contre ses membres, et qu’il prendra autant de soin des privilèges du parlement que de sa propre vie. » Sa violence l’avait rendu odieux, et le pardon qu’il en demandait le rendait méprisable. La chambre basse commençait alors à gouverner l’État. Les pairs sont au parlement pour eux-mêmes; c’est l’ancien droit des barons et des seigneurs de fiefs; les communes sont en parlement pour les villes et les bourgs dont elles sont députées. Le peuple avait bien plus de confiance dans ses députés, qui le représentent, que dans les pairs. Ceux-ci, pour regagner le crédit qu’ils perdaient insensiblement, entraient dans les sentiments de la nation, et soutenaient l’autorité d’un parlement dont ils étaient originairement la partie principale. Pendant cette anarchie, les rebelles d’Irlande triomphent, et, teints du sang de leurs compatriotes, ils s’autorisent encore du nom du roi, et surtout de celui de la reine sa femme, parce qu’elle était catholique. Les deux chambres du parlement proposent d’armer les milices du royaume, bien entendu qu’elles ne mettront à leur tête. que des officiers dépendants du parlement. On ne pouvait rien faire, selon la loi, au sujet des milices sans le consentement du roi. Le parlement s’attendait bien qu’il ne souscrirait pas à un établissement fait contre lui-même. Ce prince se retire, ou plutôt fuit vers le nord de l’Angleterre. Sa femme, Henriette de France, fille de Henri IV, qui avait presque toutes les qualités du roi son père, l’activité et l’intrépidité, l’insinuation et même la galanterie, secourut en héroïne un époux à qui d’ailleurs elle était infidèle. Elle vend ses meubles et ses pierreries, emprunte de l’argent en Angleterre, en Hollande, donne tout à son mari, passe en Hollande elle-même pour solliciter des secours par le moyen de la princesse Marie, sa fille, femme du prince d’Orange. Elle négocie dans les cours du Nord; elle cherche partout de l’appui, excepté dans sa patrie, où le cardinal de Richelieu, son ennemi, et le roi son frère, étaient mourants. La guerre civile n’était point encore déclarée. Le parlement avait de son autorité mis un gouverneur nommé le chevalier Hotham, dans Hull, petite ville maritime de la province d’York. Il y avait depuis longtemps des magasins d’armes et de munitions. Le roi s’y transporte, et veut y entrer. Hotham fait fermer les portes, et conservant encore du respect pour la personne du roi, il se met à genoux sur les remparts, en lui demandant pardon de lui désobéir. Ou lui résista depuis moins respectueusement. Les manifestes du roi et du parlement inondent l’Angleterre. Les seigneurs attachés au roi se rendent auprès de lui. Il fait venir de Londres le grand sceau du royaume, sans lequel on avait cru qu’il n’y a point de loi; mais les lois que le parlement faisait contre lui n’en étaient pas moins promulguées. Il arbora son étendard royal à Nottingham; mais cet étendard ne fut d’abord entouré que de quelques milices sans armes. Enfin avec les secours que lui fournit la reine sa femme, avec les présents de l’Université d’Oxford, qui lui donna toute son argenterie, et avec tout ce que ses amis lui fournirent, il eut une armée d’environ quatorze mille hommes. Le parlement, qui disposait de l’argent de la nation, en avait une plus considérable. Charles protesta d’abord, en présence de la sienne, qu’il « maintiendrait les lois du royaume, et les privilèges mêmes du parlement armé contre lui, et qu’il vivrait et mourrait dans la véritable religion protestante. » C’est ainsi que les princes, en fait de religion, obéissent plus aux peuples que les peuples ne leur obéissent. Quand une fois ce qu’on appelle dogme est enraciné dans une nation, il faut que le souverain dise qu’il mourra pour ce dogme. Il est plus aisé de tenir ce discours que d’éclairer le peuple(7). Les armées du roi furent presque toujours commandées par le prince Robert, frère de l’infortuné Frédéric, électeur palatin, prince d’un grand courage, renommé d’ailleurs pour ses connaissances dans la physique, dans laquelle il fit des découvertes. (1642) Les combats de Worcester et d’Edge-hill furent d’abord favorables à la cause du roi. Il s’avança jusqu’auprès de Londres. La reine sa femme lui amena de Hollande des soldats, de l’artillerie, des armes, des munitions. Elle repartit sur-le-champ pour aller chercher de nouveaux secours, qu’elle amena quelques mois après. On reconnaissait dans cette activité courageuse la fille de Henri IV. Les parlementaires ne furent point découragés; ils sentaient leurs ressources: tout vaincus qu’ils étaient, ils agissaient comme des maîtres contre lesquels le roi était révolté. Ils condamnaient à la mort, pour crime de haute trahison, les sujets qui voulaient rendre au roi des villes; et le roi ne voulut point alors user de représailles contre ses prisonniers. Cela seul peut justifier, aux yeux de la postérité, celui qui fut si criminel aux yeux de son peuple. Les politiques le justifient moins d’avoir trop négocié, tandis qu’il devait, selon eux, profiter d’un premier succès, et n’employer que ce courage actif et intrépide qui seul peut finir de pareils débats. (1643) Charles et le prince Robert, quoique battus à Newbury, eurent pourtant l’avantage de la campagne. Le parlement n’en fut que plus opiniâtre. On voyait, ce qui est très rare, une compagnie plus ferme et plus inébranlable dans ses vues qu’un roi à la tête de son armée. Les puritains, qui dominaient dans les deux chambres, levèrent enfin le masque; ils s’unirent solennellement avec l’Écosse, et signèrent (1643) le fameux convenant, par lequel ils s’engagèrent à détruire l’épiscopat. Il était visible, par ce convenant, que l’Écosse et l’Angleterre puritaines voulaient s’ériger en république: c’était l’esprit du calvinisme. Il tenta longtemps en France cette grande entreprise; il l’exécuta en Hollande: mais en France et en Angleterre, on ne pouvait arriver à ce but si cher aux peuples qu’à travers des flots de sang. Tandis que le presbytérianisme armait ainsi l’Angleterre et l’Écosse, le catholicisme servait encore de prétexte aux rebelles d’Irlande, qui, teints du sang de quarante mille compatriotes, continuaient à se défendre contre les troupes envoyées par le parlement de Londres. Les guerres de religion, sous Louis XIII, étaient toutes récentes, et l’invasion des Suédois en Allemagne, sous prétexte de religion, durait encore dans toute sa force. C’était une chose bien déplorable que les chrétiens eussent cherché, durant tant de siècles, dans le dogme, dans le culte, dans la discipline, dans la hiérarchie, de quoi ensanglanter presque sans relâche la partie de l’Europe où ils sont établis. La fureur de la guerre civile était nourrie par cette austérité sombre et atroce que les puritains affectaient. Le parlement prit ce temps pour faire brûler par le bourreau un petit livre du roi Jacques Ier, dans lequel ce monarque savant soutenait qu’il était permis de se divertir le dimanche après le service divin. On croyait par là servir la religion et outrager le roi régnant. Quelque temps après, ce même parlement s’avisa d’indiquer un jour de jeûne par semaine, et d’ordonner qu’on payât la valeur du repas qu’on se retranchait, pour subvenir à la guerre civile. L’empereur Rodolphe avait cru se soutenir contre les Turcs par des aumônes. Le parti parlementaire essaya dans Londres de vaincre par des jeûnes. De tant de troubles qui ont si souvent bouleversé l’Angleterre avant quelle ait pris la forme stable et heureuse qu’elle a de nos jours, les troubles de ces années, jusqu’à la mort du roi, furent les seuls où l’excès du ridicule se mêla aux excès de la fureur. Ce ridicule, que les réformateurs avaient tant reproché à la communion romaine, devint le partage des presbytériens. Les évêques se conduisirent en lâches; ils devaient mourir pour défendre une cause qu’ils croyaient juste: mais les presbytériens se conduisirent en insensés, leurs habillements, leurs discours, leurs basses allusions aux passages de l’Évangile, leurs contorsions, leurs sermons, leurs prédictions, tout en eux aurait mérité, dans des temps plus tranquilles, d’être joué à la foire de Londres, si cette farce n’avait pas été trop dégoûtante. Mais malheureusement l’absurdité de ces fanatiques se joignait à la fureur: les mêmes hommes dont les enfants se seraient moqués, imprimaient la terreur en se baignant dans le sang; et ils étaient à la fois les plus fous de tous les hommes et les plus redoutables. Il ne faut pas croire que dans aucune des factions, ni en Angleterre, ni en Irlande, ni en Écosse, ni auprès du roi, ni parmi ses ennemis, il y eût beaucoup de ces esprits déliés qui, dégagés des préjugés de leur parti, se servent des erreurs et du fanatisme des autres pour les gouverner; ce n’était pas là le génie de ces nations. Presque tout le monde était de bonne foi dans le parti qu’il avait embrassé. Ceux qui en changeaient pour des mécontentements particuliers, changeaient presque tous avec hauteur. Les indépendants étaient les seuls qui cachassent leurs desseins: premièrement, parce qu’étant à peine comptés pour chrétiens, ils auraient trop révolté les autres sectes; en second lieu, parce qu’ils avaient des idées fanatiques de l’égalité primitive des hommes, et que ce système d’égalité choquait trop l’ambition des autres. Une des grandes preuves de cette atrocité inflexible répandue alors dans les esprits, c’est le supplice de l’archevêque de Cantorbéry, Guillaume Laud, qui, après avoir été quatre ans en prison, fut enfin condamné par le parlement. Le seul crime bien constaté qu’on lui reprocha était de s’être servi de quelques cérémonies de l’Église romaine en consacrant une église de Londres. La sentence porta qu’il serait pendu, et qu’on lui arracherait le coeur pour lui en battre les joues; supplice ordinaire des traîtres: on lui fit grâce en lui coupant la tête. Charles, voyant les parlements d’Angleterre et d’Écosse réunis contre lui, pressé entre les armées de ces deux royaumes, crut devoir faire au moins une trêve avec les catholiques rebelles d’Irlande, afin d’engager à sa cause une partie des troupes anglaises qui servaient dans cette île. Cette politique lui réussit. Il eut à son service non seulement beaucoup d’Anglais de l’armée d’Irlande, mais encore un grand nombre d’Irlandais, qui vinrent grossir son armée. Alors le parlement l’accusa hautement d’avoir été l’auteur de la rébellion d’Irlande et du massacre. Malheureusement ces troupes nouvelles, sur lesquelles il devait tant compter, furent entièrement défaites par le lord Fairfax, l’un des généraux parlementaires (1644); et il ne resta au roi que la douleur d’avoir donné à ses ennemis le prétexte de l’accuser d’être complice des Irlandais. Il marchait d’infortune en infortune. Le prince Robert, ayant soutenu longtemps l’honneur des armes royales, est battu auprès d’York, et son armée est dissipée par Manchester et Fairfax (1644). Charles se retire dans Oxford, ou il est bientôt assiégé. La reine fuit en France. Le danger du roi excite, à la vérité, ses amis à faire de nouveaux efforts. Le siège d’Oxford fut levé. Il rassembla des troupes; il eut quelques succès. Cette apparence de fortune ne dura pas. Le parlement était toujours en état de lui opposer une armée plus forte que la sienne. Les généraux Essex, Manchester et Waller, attaquèrent Charles à Newbury, sur le chemin d’Oxford. Cromwell était colonel dans leur armée; il s’était déjà fait connaître par des actions d’une valeur extraordinaire. On a écrit qu’à cette bataille de Newbury (27 octobre 1644), le corps que Manchester commandait ayant plié, et Manchester lui-même étant entraîné dans la fuite, Cromwell courut à lui, tout blessé, et lui dit: « Vous vous trompez, milord, ce n’est pas de ce côté que sont les ennemis; » qu’il le ramena au combat, et qu’enfin on ne dut qu’à Cromwell le succès de cette journée. Ce qui est certain, c’est que Cromwell, qui commençait à avoir autant de crédit dans la chambre des communes qu’il avait de réputation dans l’armée, accusa son général de n’avoir pas fait son devoir. Le penchant des Anglais pour des choses inouïes fit éclater alors une étrange nouveauté, qui développa le caractère de Cromwell, et qui fut à la fois l’origine de sa grandeur, de la chute du parlement et de l’épiscopat, du meurtre du roi, et de la destruction de la monarchie. La secte des indépendants commençait à faire quelque bruit. Les presbytériens les plus emportés s’étaient jetés dans ce parti: ils ressemblaient aux quakers, en ce qu’ils ne voulaient d’autres prêtres qu’eux-mêmes, ni d’autre explication de l’Évangile que celle de leurs propres lumières; ils différaient d’eux en ce qu’ils étaient aussi turbulents que les quakers étaient pacifiques. Leur projet chimérique était l’égalité entre tous les hommes: mais ils allaient à cette égalité par la violence. Olivier Cromwell les regarda comme des instruments propres à favoriser ses desseins. La ville de Londres, partagée entre plusieurs factions, se plaignait alors du fardeau de la guerre civile que le parlement appesantissait sur elle. Cromwell fit proposer à la chambre des communes, par quelques indépendants, de réformer l’armée, et de s’engager, eux et les pairs, à renoncer à tous les emplois civils et militaires. Tous ces emplois étaient entre les mains des membres des deux chambres. Trois pairs étaient généraux des armées parlementaires. La plupart des colonels et des majors, des trésoriers, des munitionnaires, des commissaires de toute espèce, étaient de la chambre des communes. Pouvait-on se flatter d’engager par la force de la parole tant d’hommes puissants à sacrifier leurs dignités et leurs revenus? C’est pourtant ce qui arriva dans une seule séance. La chambre des communes surtout fut éblouie de l’idée de régner sur les esprits du peuple par un désintéressement sans exemple. On appela cet acte l’acte du renoncement à soi-même. Les pairs hésitèrent; mais la chambre des communes les entraîna. Les lords Essex, Denbigh, Fairfax, Manchester, se déposèrent eux-mêmes du généralat (1645); et le chevalier Fairfax, fils du général, n’étant point de la chambre des communes, fut nommé seul commandant de l’armée. C’était ce que voulait Cromwell; il avait un empire absolu sur le chevalier Fairfax. Il en avait un si grand dans la chambre, qu’on lui conserva un régiment, quoiqu’il fût membre du parlement; et même il fut ordonné au général de lui confier le commandement de la cavalerie qu’on envoyait alors à Oxford. Le même homme qui avait eu l’adresse d’ôter à tous les sénateurs tous les emplois militaires, eut celle de faire conserver dans leurs postes les officiers du parti des indépendants, et dès lors on s’aperçut bien que l’armée devait gouverner le parlement. Le nouveau général Fairfax, aidé de Cromwell, réforma toute l’armée, incorpora des régiments dans d’autres, changea tous les corps, établit une discipline nouvelle: ce qui, dans tout autre temps, eût excité une révolte, se fit alors sans résistance. Cette armée, animée d’un nouvel esprit, marcha droit au roi, près d’Oxford; et alors se donna la bataille décisive de Naseby, non loin d’Oxford. Cromwell, général de la cavalerie, après avoir mis en déroute celle du roi, revint défaire son infanterie, et eut presque seul l’honneur de cette célèbre journée (14 juin 1645). L’armée royale, après un grand carnage, fut ou prisonnière ou dispersée. Toutes les villes se rendirent à Fairfax et à Cromwell. Le jeune prince de Galles, qui fut depuis Charles II, partageant de bonne heure les infortunes de son père, fut obligé de s’enfuir dans la petite île de Scilly. Le roi se retira enfin dans Oxford avec les débris de son armée? et demanda au parlement la paix, qu’on était bien loin de lui accorder. La chambre des communes insultait à sa disgrâce. Le général avait envoyé à cette chambre la cassette du roi, trouvée sur le champ de bataille, remplie de lettres de la reine sa femme. Quelques-unes de ces lettres n’étaient que des expressions de tendresse et de douleur. La chambre les lut avec ces railleries amères qui sont le partage de la férocité. Le roi était dans Oxford, ville presque sans fortification, entre l’armée victorieuse des Anglais et celle des Écossais, payée par les Anglais. Il crut trouver sa sûreté dans l’armée écossaise, moins acharnée contre lui. Il se livra entre ses mains; mais la chambre des communes ayant donné à l’armée écossaise deux cent mille livres sterling d’arrérages, et lui en devant encore autant, le roi cessa dès lors d’être libre. (16 février 1645) Les Écossais le livrèrent au commissaire du parlement anglais, qui d’abord ne sut comment il devait traiter son roi prisonnier. La guerre paraissait finie; l’armée d’Écosse payée retournait en son pays: le parlement n’avait plus à craindre que sa propre armée qui l’avait rendu victorieux. Cromwell et ses indépendants y étaient les maîtres. Ce parlement, ou plutôt la chambre des communes, toute-puissante encore à Londres, et sentant que l’armée allait l’être, voulut se débarrasser de cette armée devenue si dangereuse à ses maîtres: elle vota d’en faire marcher une partie en Irlande, et de licencier l’autre. On peut bien croire que Cromwell ne le souffrit pas. C’était là le moment de la crise; il forma un conseil d’officiers, et un autre de simples soldats nommés agitateurs, qui d’abord firent des remontrances, et qui bientôt donnèrent des lois. Le roi était entre les mains de quelques commissaires du parlement, dans un château nommé Holmby. Des soldats du conseil des agitateurs allèrent l’enlever au parlement dans ce château, et le conduisirent à Newmarket. Après ce coup d’autorité, l’armée marcha vers Londres. Cromwell, voulant mettre dans ses violences des formes usitées, fit accuser par l’armée onze membres du parlement, ennemis ouverts du parti indépendant. Ces membres n’osèrent plus, dès ce moment, rentrer dans la chambre. La ville de Londres ouvrit enfin les yeux, mais trop tard et trop inutilement, sur tant de malheurs; elle voyait un parlement oppresseur opprimé par l’armée, son roi captif entre les mains des soldats, ses citoyens exposés. Le conseil de ville assemble ses milices, on entoure à la hâte Londres de retranchements; mais l’armée étant arrivée aux portes, Londres les ouvrit, et se tut. Le parlement remit la Tour au général Fairfax (1647), remercia l’armée d’avoir désobéi, et lui donna de l’argent. Il restait toujours à savoir ce qu’on ferait du roi prisonnier, que les indépendants avaient transféré à la maison royale de Hampton-court, Cromwell d’un côté, les presbytériens de l’autre, traitaient secrètement avec lui. Les Écossais lui proposaient de l’enlever. Charles, craignant également tous les partis, trouva le moyen de s’enfuir de Hampton-court et de passer dans l’île de Wight, où il crut trouver un asile, et où il ne trouva qu’une nouvelle prison. Dans cette anarchie d’un parlement factieux et méprisé, d’une ville divisée, d’une armée audacieuse, d’un roi fugitif et prisonnier, le même esprit qui animait depuis longtemps les indépendants saisit tout à coup plusieurs soldats de l’armée; ils se nommèrent les aplanisseurs, nom qui signifiait qu’ils voulaient tout mettre au niveau, et ne reconnaître aucun maître au-dessus d’eux, ni dans l’armée, ni dans l’État, ni dans l’Église. Ils ne faisaient que ce qu’avait fait la chambre des communes: ils imitaient leurs officiers, et leur droit paraissait aussi bon que celui des autres; leur nombre était considérable. Cromwell, voyant qu’ils étaient d’autant plus dangereux qu’ils se servaient de ses principes, et qu’ils allaient lui ravir le fruit de tant de politique et de tant de travaux, prit tout d’un coup le parti de les exterminer au péril de sa vie. Un jour qu’ils s’assemblaient, il marche à eux, à la tête de son régiment des Frères rouges, avec lesquels il avait toujours été victorieux, leur demande au nom de Dieu ce qu’ils veulent, et les charge avec tant d’impétuosité, qu’ils résistèrent à peine. Il en fit pendre plusieurs, et dissipa ainsi une faction dont le crime était de l’avoir imité. Cette action augmenta encore son pouvoir dans l’armée, dans le parlement, et dans Londres. Le chevalier Fairfax était toujours général, mais avec bien moins de crédit que lui. Le roi, prisonnier dans l’île de Wight, ne cessait de faire des propositions de paix, comme s’il eût fait encore la guerre, et comme si l’on eût voulu l’écouter. Le duc d’York, un de ses fils, qui fut depuis Jacques II, âgé alors de quinze ans, prisonnier au palais de Saint-James, se sauva plus heureusement de sa prison que son père ne s’était sauvé de Hampton-court: il se retira en Hollande; et quelques partisans du roi ayant dans ce temps-là même gagné une partie de la flotte anglaise, cette flotte fit voile au port de la Brille, où ce jeune prince était retiré. Le prince de Galles, son frère, et lui, montèrent sur cette flotte pour aller au secours de leur père, et ce secours hâta sa perte. Les Écossais, honteux de passer dans l’Europe pour avoir vendu leur maître, assemblaient de loin quelques troupes en sa faveur. Plusieurs jeunes seigneurs les secondaient en Angleterre. Cromwell marche à eux à grandes journées, avec une partie de l’armée. Il les défait entièrement à Preston, (1648) et prend prisonnier le duc Hamilton, général des Écossais. La ville de Colchester, dans le comté d’Essex, ayant pris le parti du roi, se rendit à discrétion au général Fairfax; et ce général fit exécuter à ses yeux, comme des traîtres, plusieurs seigneurs qui avaient soulevé la ville en faveur de leur prince. Pendant que Fairfax et Cromwell achevaient ainsi de tout soumettre, le parlement, qui craignait encore plus Cromwell et les indépendants qu’il n’avait craint le roi, commençait à traiter avec lui, et cherchait tous les moyens possibles de se délivrer d’une armée dont il dépendait plus que jamais. Cette armée, qui revenait triomphante, demande enfin qu’on mette le roi en justice, comme la cause de tous les maux, que ses principaux partisans soient punis, qu’on ordonne à ses enfants de se soumettre, sous peine d’être déclarés traîtres. Le parlement ne répond rien; Cromwell se fait présenter des requêtes par tous les régiments de son armée, pour qu’on fasse le procès au roi. Le général Fairfax, assez aveuglé pour ne pas voir qu’il agissait pour Cromwell, fait transférer le monarque prisonnier de l’île de Wight au château de Hurst, et de là à Windsor, sans daigner seulement en rendre compte au parlement. Il mène l’armée à Londres, saisit tous les postes, oblige la ville de payer quarante mille livres sterling. Le lendemain la chambre des communes veut s’assembler; elle trouve des soldats à la porte, qui chassent la plupart de ces membres presbytériens, les anciens auteurs de tous les troubles dont ils étaient alors les victimes; on ne laisse entrer que les indépendants et les presbytériens rigides, ennemis toujours implacables de la royauté. Les membres exclus protestent; on déclare leur protestation séditieuse. Ce qui restait de la chambre des communes n’était plus qu’une troupe de bourgeois esclaves de l’armée; les officiers, membres de cette chambre, y dominaient; la ville était asservie à l’armée; et ce même conseil de ville, qui naguère avait pris le parti du roi, dirigé alors par les vainqueurs, demanda par une requête qu’on lui fît son procès. La chambre des communes établit un comité de trente-huit personnes, pour dresser contre le roi des accusations juridiques: on érige une cour de justice nouvelle, composée de Fairfax, de Cromwell, d’Ireton, gendre de Cromwell; de Waller, et de cent quarante-sept autres juges. Quelques pairs qui s’assemblaient encore dans la chambre haute seulement pour la forme, tous les autres s’étant retirés, furent sommés de joindre leur assistance juridique à cette chambre illégale; aucun d’eux n’y voulut consentir. Leur refus n’empêcha point la nouvelle cour de justice de continuer ses procédures. Alors la chambre basse déclara enfin que le pouvoir souverain réside originairement dans le peuple, et que les représentants du peuple avaient l’autorité légitime: c’était une question que l’armée jugeait par l’organe de quelques citoyens, c’était renverser toute la constitution de l’Angleterre. La nation est, à la vérité, représentée légalement par la chambre des communes, mais elle l’est aussi par un roi et par les pairs. On s’est toujours plaint dans les autres États, quand on a vu des particuliers jugés par des commissaires, et c’étaient ici des commissaires, nommés par la moindre partie du parlement, qui jugeaient leur souverain. Il n’est pas douteux que la chambre des communes ne crût en avoir le droit; elle était composée d’indépendants, qui pensaient tous que la nature n’avait mis aucune différence entre le roi et eux, et que la seule qui subsistait était celle de la victoire. Les Mémoires de Ludlow, colonel alors dans l’armée, et l’un des juges, font voir combien leur fierté était flattée en secret de condamner en maîtres celui qui avait été le leur. Ce même Ludlow, presbytérien rigide, ne laisse pas douter que le fanatisme n’eût part à cette catastrophe. Il développe tout l’esprit du temps, en citant ce passage de l’ancien Testament: « Le pays ne peut être purifié de sang que par le sang de celui qui l’a répandu. » (Janvier 1648) Enfin Fairfax, Cromwell, les indépendants, les presbytériens, croyaient la mort du roi nécessaire à leur dessein d’établir une république. Cromwell ne se flattait certainement pas alors de succéder au roi; il n’était que lieutenant général dans une armée pleine de factions. Il espérait, avec grande raison, dans cette armée et dans la république, le crédit attaché à ses grandes actions militaires et à son ascendant sur les esprits; mais s’il avait formé dès lors le dessein de se faire reconnaître pour le souverain de trois royaumes, il n’aurait pas mérité de l’être. L’esprit humain, dans tous les genres, ne marche que par degrés, et ces degrés amenèrent nécessairement l’élévation de Cromwell, qui ne la dut qu’à sa valeur et à la fortune. Charles Ier, roi d’Écosse, d’Angleterre et d’Irlande, fut exécuté par la main du bourreau, dans la place de Whitehall (10 février 1649); son corps fut transporté à la chapelle de Windsor, mais on n’a jamais pu le retrouver. Plus d’un roi d’Angleterre avait été déposé anciennement par des arrêts du parlement; des femmes de rois avaient péri par le dernier supplice; des commissaires anglais avaient jugé à mort la reine d’Écosse, Marie Stuart, sur laquelle ils n’avaient d’autre droit que celui des brigands sur ceux qui tombent entre leurs mains: mais on n’avait vu encore aucun peuple faire périr son propre roi sur un échafaud, avec l’apparence de la justice. Il faut remonter jusqu’à trois cents ans avant notre ère pour trouver dans la personne d’Agis, roi de Lacédémone, l’exemple d’une pareille catastrophe(8). Après le meurtre de Charles Ier la chambre des communes défendit, sous peine de mort, de reconnaître pour roi ni son fils ni aucun autre. Elle abolit la chambre haute, où il ne siégeait plus que seize pairs du royaume, et resta ainsi souveraine en apparence de l’Angleterre et de l’Irlande. Cette chambre, qui devait être composée de cinq cent treize membres, ne l’était alors que d’environ quatre-vingts. Elle fit un nouveau grand sceau, sur lequel étaient gravés ces mots: Le parlement de la république d’Angleterre. On avait déjà abattu la statue du roi, élevée dans la Bourse de Londres, et l’on avait mis en sa place cette inscription: Charles, le dernier roi et le premier tyran. Cette même chambre condamna à mort plusieurs seigneurs qui avaient été faits prisonniers en combattant pour le roi. Il n’était pas étonnant qu’on violât les lois de la guerre, après avoir violé celles des nations; et pour les enfreindre plus pleinement encore, le duc Hamilton, Écossais, fut du nombre des condamnés. Cette nouvelle barbarie servit beaucoup à déterminer les Écossais à reconnaître pour leur roi Charles II; mais en même temps, l’amour de la liberté était si profondément gravé dans tous les coeurs, qu’ils bornèrent le pouvoir royal autant que le parlement d’Angleterre l’avait limité dans les premiers troubles. L’Irlande reconnaissait le nouveau roi sans conditions. Cromwell alors se fit nommer gouverneur d’Irlande (1649): il partit avec l’élite de son armée, et fut suivi de sa fortune ordinaire. Cependant Charles II était rappelé en Écosse par le parlement, mais aux mêmes conditions que ce parlement écossais avait faites au roi son père. On voulait qu’il fût presbytérien, comme les Parisiens avaient voulu que Henri IV, son grand-père, fût catholique. On restreignait en tout l’autorité royale; Charles la voulait pleine et entière. L’exemple de son père n’affaiblissait point en lui des idées qui semblent nées dans le coeur des monarques. Le premier fruit de sa nomination au trône d’Écosse était déjà une guerre civile. Le marquis de Montrose, homme célèbre dans ces temps-là par son attachement à la famille royale et par sa valeur, avait amené d’Allemagne et du Danemark quelques soldats dans le nord d’Écosse et suivi des montagnards, il prétendait joindre aux droits du roi celui de conquête. Il fut défait, pris, et condamné par le parlement d’Écosse à être pendu à une potence haute de trente pieds, à être ensuite écartelé, et ses membres à être attachés aux portes des quatre principales villes, pour avoir contrevenu à ce qu’on appelait la loi nouvelle, ou convenant presbytérien. Ce brave homme dit à ses juges qu’il n’était fâché que de n’avoir pas assez de membres pour être attachés à toutes les portes des villes de l’Europe, comme des monuments de sa fidélité pour son roi. Il mit même cette pensée en assez beaux vers, en allant au supplice. C’était un des plus agréables esprits qui cultivassent alors les lettres, et l’âme la plus héroïque qui fût dans les trois royaumes. Le clergé presbytérien le conduisit à la mort en l’insultant et en prononçant sa damnation. (1650) Charles II, n’ayant pas d’autre ressource, vint de Hollande se remettre à la discrétion de ceux qui venaient de faire pendre son général et son appui, et entra dans Édimbourg par la porte ou les membres de Montrose étaient exposés. La nouvelle république d’Angleterre se prépara dès ce moment à faire la guerre à l’Écosse, ne voulant pas que dans la moitié de l’île il y eût un roi qui prétendît l’être de l’autre. Cette nouvelle république soutenait la révolution avec autant de conduite qu’elle l’avait faite avec fureur. C’était une chose inouïe, de voir un petit nombre de citoyens obscurs, sans aucun chef à leur tête, tenir tous les pairs du royaume dans l’éloignement et dans le silence, dépouiller tous les évêques, contenir les peuples, entretenir en Irlande environ seize mille combattants et autant en Angleterre, maintenir une grande flotte bien pourvue, et payer exactement toutes les dépenses, sans qu’aucun des membres de la chambre s’enrichît aux dépens de la nation. Pour subvenir à tant de frais, on employait avec une économie sévère les revenus autrefois attachés à la couronne, et les terres des évêques et des chapitres qu’on vendit pour dix années. Enfin la nation payait une taxe de cent vingt mille livres sterling par mois, taxe dix fois plus forte que cet impôt de la marine que Charles Ier s’était arrogé, et qui avait été la première cause de tant de désastres. Ce parlement d’Angleterre n’était pas gouverné par Cromwell, qui alors était en Irlande avec son gendre Ireton; mais il était dirigé par la faction des indépendants, dans laquelle il conservait toujours un grand crédit. La chambre résolut de faire marcher une armée contre l’Écosse, et d’y faire servir Cromwell sous le général Fairfax. Cromwell reçut ordre de quitter l’Irlande, qu’il avait presque soumise. Le général Fairfax ne voulut point marcher contre l’Écosse, il n’était point indépendant, mais presbytérien. Il prétendait qu’il ne lui était pas permis d’aller attaquer ses frères, qui n’attaquaient point l’Angleterre. Quelques représentations qu’on lui fît, il demeura inflexible, et se démit du généralat pour passer le reste de ses jours en paix. Cette résolution n’était point extraordinaire dans un temps et dans un pays où chacun se conduisait suivant ses principes. (Juin 1650) C’est là l’époque de la grande fortune de Cromwell. Il est nommé général à la place de Fairfax. Il se rend en Écosse avec une armée accoutumée à vaincre depuis près de dix ans. D’abord il bat les Écossais à Dunbar, et se rend maître de la ville d’Édimbourg. De là il suit Charles II, qui s’était avancé jusqu’à Worcester en Angleterre, dans l’espérance que les Anglais de son parti viendraient l’y joindre; mais ce prince n’avait avec lui que de nouvelles troupes sans discipline. (13 septembre 1650) Cromwell l’attaqua sur les bords de la Saverne, et remporta presque sans résistance la victoire la plus complète qui eût jamais signalé sa fortune. Environ sept mille prisonniers furent menés à Londres, et vendus pour aller travailler aux plantations anglaises en Amérique. C’est, je crois, la première fois qu’on a vendu des hommes comme des esclaves, chez les chrétiens, depuis l’abolition de la servitude. L’armée victorieuse se rend maîtresse de l’Écosse entière. Cromwell poursuit le roi partout. L’imagination, qui a produit tant de romans, n’a guère inventé d’aventures plus singulières, ni des dangers plus pressants, ni des extrémités plus cruelles, que tout ce que Charles II essuya en fuyant la poursuite du meurtrier de son père. Il fallut qu’il marchât presque seul par les routes les moins fréquentées, exténué de fatigue et de faim, jusque dans le comté de Strafford. Là, au milieu d’un bois, poursuivi par les soldats de Cromwell, il se cacha dans le creux d’un chêne, où il fut obligé de passer un jour et une nuit. Ce chêne se voyait encore au commencement de ce siècle. Les astronomes l’ont placé dans les constellations du pôle austral, et ont ainsi éternisé la mémoire de tant de malheurs. (Novembre 1650) Ce prince, errant de village en village, déguisé, tantôt en postillon, tantôt en bûcheron, se sauva enfin dans une petite barque, et arriva en Normandie, après six semaines d’aventures incroyables. Remarquons ici que son petit-neveu, Charles-Édouard, a éprouvé de nos jours des aventures pareilles, et encore plus inouïes. On ne peut trop remettre ces terribles exemples devant les yeux des hommes vulgaires qui voudraient intéresser le monde entier à leurs malheurs, quand ils ont été traversés dans leurs petites prétentions, ou dans leurs vains plaisirs. Cromwell cependant revint à Londres en triomphe. La plupart des députés du parlement, leur orateur à leur tête, le conseil de ville, précédé du maire, allèrent au-devant de lui à quelques milles de Londres. Son premier soin, dès qu’il fut dans la ville, fut de porter le parlement à un abus de la victoire dont les Anglais devaient être flattés. La chambre réunit l’Écosse à l’Angleterre comme un pays de conquête, et abolit la royauté chez les vaincus, comme elle l’avait exterminée chez les vainqueurs. Jamais l’Angleterre n’avait été plus puissante que depuis qu’elle était république. Ce parlement tout républicain forma le projet singulier de joindre les sept Provinces-Unies à l’Angleterre, comme il venait d’y joindre l’Écosse (1651). Le stathouder, Guillaume II, gendre de Charles Ier, venait de mourir, après avoir voulu se rendre souverain en Hollande, comme Charles en Angleterre, et n’ayant pas mieux réussi que lui. Il laissait un fils au berceau, et le parlement espérait que les Hollandais se passeraient de stathouder, comme l’Angleterre se passait de monarque, et que la nouvelle république de l’Angleterre, de l’Écosse, et de la Hollande, pourrait tenir la balance de l’Europe: mais les partisans de la maison d’Orange s’étant opposés à ce projet, qui tenait beaucoup de l’enthousiasme de ces temps-là, ce même enthousiasme porta le parlement anglais à déclarer la guerre à la Hollande. On se battit sur mer avec des succès balancés. Les plus sages du parlement, redoutant le grand crédit de Cromwell, ne continuaient cette guerre que pour avoir un prétexte d’augmenter la flotte aux dépens de l’armée, et de détruire ainsi peu-à-peu la puissance dangereuse du général. Cromwell les pénétra comme ils l’avaient pénétré: ce fut alors qu’il développa tout son caractère. « Je suis, dit-il au major général Vernon, poussé à un dénouement qui me fait dresser les cheveux à la tête. » Il se rendit au parlement (30 avril 1653), suivi d’officiers et de soldats choisis qui s’emparèrent de la porte. Dès qu’il eut pris sa place: « Je crois, dit-il, que ce parlement est assez mûr pour être dissous. » Quelques membres lui ayant reproché son ingratitude, il se met au milieu de la chambre: « Le Seigneur, dit-il, n’a plus besoin de vous; il a choisi d’autres instruments pour accomplir son ouvrage. » Après ce discours fanatique, il les charge d’injures, dit à l’un qu’il est un ivrogne, à l’autre qu’il mène une vie scandaleuse, que l’Évangile les condamne, et qu’ils aient à se dissoudre sur-le-champ. Ses officiers et ses soldats entrent dans la chambre. « Qu’on emporte la masse du parlement, dit-il; qu’on nous défasse de cette marotte. » Son major général, Harrisson, va droit à l’orateur, et le fait descendre de la chaire avec violence. « Vous m’avez forcé, s’écria Cromwell, à en user ainsi; car j’ai prié le Seigneur, cette la nuit, qu’il me fît plutôt mourir que de commettre une telle action. » Ayant dit ces paroles, il fit sortir tous les membres du parlement l’un après l’autre, ferma la porte lui-même, et emporta la clef dans sa poche. Ce qui est bien plus étrange, c’est que le parlement était détruit avec cette violence, et nulle autorité législative n’étant reconnue, il n’y eut point de confusion. Cromwell assembla le conseil des officiers. Ce furent eux qui changèrent véritablement la constitution de l’État; et il n’arrivait en Angleterre que ce qu’on a vu dans tous les pays de la terre, où le fort a donné la loi au faible. Cromwell fit nommer par ce conseil cent quarante-quatre députés du peuple, qu’on prit pour la plupart dans les boutiques et dans les ateliers des artisans. Le plus accrédité de ce nouveau parlement d’Angleterre était un marchand de cuir, nommé Barebone; c’est ce qui fit qu’on appela cette assemblée le parlement des Barebones. Cromwell, en qualité de général, écrivit une lettre circulaire à tous ces députés, et les somma de venir gouverner l’Angleterre, l’Écosse et l’Irlande. Au bout de cinq mois, ce prétendu parlement, aussi méprisé qu’incapable, fut obligé de se casser lui-même, et de remettre à son tour le pouvoir souverain au conseil de guerre. Les officiers seuls déclarèrent alors Cromwell protecteur des trois royaumes (22 décembre 1653). On envoya chercher le maire de Londres et les aldermans. Cromwell fut installé à Whitehall, dans le palais des rois où il prit dès lors son logement. On lui donna le titre d’altesse, et la ville de Londres l’invita à un festin, avec les mêmes honneurs qu’on rendait aux monarques. C’est ainsi qu’un citoyen obscur du pays de Galles parvint à se faire roi, sous un autre nom, par sa valeur secondée de son hypocrisie. Il était âgé alors de près de cinquante ans, et en avait passé quarante sans aucun emploi ni civil ni militaire. A peine était-il connu en 1642, lorsque la chambre des communes, dont il était membre, lui donna une commission de major de cavalerie. C’est de là qu’il parvint à gouverner la chambre et l’armée, et que, vainqueur de Charles Ier et de Charles II, il monta en effet sur leur trône, et régna sans être roi, avec plus de pouvoir et plus de bonheur qu’aucun roi. Il choisit d’abord, parmi les seuls officiers compagnons de ses victoires, quatorze conseillers, à chacun desquels il assigna mille livres sterling de pension. Les troupes étaient toujours payées un mois d’avance, les magasins fournis de tout; le trésor public, dont il disposait, était rempli de trois cent mille livres sterling: il en avait cent cinquante mille en Irlande. Les Hollandais lui demandèrent la paix, et il en dicta les conditions(9), qui furent, qu’on lui payerait trois cent mille livres sterling, que les vaisseaux des Provinces-Unies baisseraient pavillon devant les vaisseaux anglais, et que le jeune prince d’Orange ne serait jamais rétabli dans les charges de ses ancêtres. C’est ce même prince qui détrôna depuis Jacques II, dont Cromwell avait détrôné le père. Toutes les nations courtisèrent à l’envi le protecteur. La France rechercha son alliance contre l’Espagne, et lui livra la ville de Dunkerque(10). Ses flottes prirent sur les Espagnols la Jamaïque, qui est restée à l’Angleterre. L’Irlande fut entièrement soumise, et traitée comme un pays de conquête. On donna aux vainqueurs les terres des vaincus et ceux qui étaient le plus attachés à leur patrie périrent par la main des bourreaux. Cromwell, gouvernant en roi, assemblait des parlements; mais il s’en rendait le maître, et les cassait à sa volonté. Il découvrit toutes les conspirations contre lui, et prévint tous les soulèvements. Il n’y eut aucun pair du royaume dans ces parlements qu’il convoquait: tous vivaient obscurément dans leurs terres. Il eut l’adresse d’engager un de ces parlements à lui offrir le titre de roi (1656), afin de le refuser et de mieux conserver la puissance réelle. Il menait dans le palais des rois une vie sombre et retirée, sans aucun faste, sans aucun excès. Le général Ludlow, son lieutenant en Irlande, rapporte que, quand le protecteur y envoya son fils, Henri Cromwell, il l’envoya avec un seul domestique. Ses moeurs furent toujours austères; il était sobre, tempérant, économe sans être avide du bien d’autrui, laborieux, et exact dans toutes les affaires. Sa dextérité ménageait toutes les sectes, ne persécutant ni les catholiques ni les anglicans, qui alors à peine osaient paraître; il avait des chapelains de tous les partis; enthousiaste avec les fanatiques, maintenant les presbytériens qu’il avait trompés et accablés, et qu’il ne craignait plus; ne donnant sa confiance qu’aux indépendants qui ne pouvaient subsister que par lui, et se moquant d’eux quelquefois avec les théistes. Ce n’est pas qu’il vît de bon oeil la religion du théisme, qui, étant sans fanatisme, ne peut guère servir qu’à des philosophes, et jamais à des conquérants. Il y avait peu de ces philosophes, et il se délassait quelquefois avec eux aux dépens des insensés qui lui avaient frayé le chemin du trône, l’Évangile à la main. C’est par cette conduite qu’il conserva jusqu’à sa mort son autorité cimentée de sang, et maintenue par la force et par l’artifice. La nature, malgré sa sobriété, avait fixé la fin de sa vie à cinquante-cinq ans. (13 septembre l658) Il mourut d’une fièvre ordinaire, causée probablement par l’inquiétude attachée à la tyrannie; car dans les derniers temps il craignait toujours d’être assassiné; il ne couchait jamais deux nuits de suite dans la même chambre. Il mourut après avoir nommé Richard Cromwell son successeur. A peine eut-il expiré qu’un de ses chapelains, presbytérien, nommé Herry, dit aux assistants: « Ne vous alarmez pas; s’il a protégé le peuple de Dieu tant qu’il a été parmi nous, il le protégera bien davantage à présent qu’il est monté au ciel où il sera assis à la droite de Jésus-Christ. » Le fanatisme était si puissant, et Cromwell si respecté, que personne ne rit d’un pareil discours. Quelques intérêts divers qui partageassent tous les esprits, Richard Cromwell fut déclaré paisiblement protecteur dans Londres. Le conseil ordonna des funérailles plus magnifiques que pour aucun roi d’Angleterre. On choisit pour modèle les solennités pratiquées à la mort du roi d’Espagne, Philippe II. Il est à remarquer qu’on avait représenté Philippe II en purgatoire pendant deux mois, dans un appartement tendu de noir, éclairé de peu de flambeaux, et qu’ensuite on l’avait représenté dans le ciel, le corps sur un lit brillant d’or, dans une salle tendue de même, éclairée de cinq cents flambeaux, dont la lumière, renvoyée par des plaques d’argent, égalait l’éclat du soleil. Tout cela fut pratiqué pour Olivier Cromwell: on le vit sur son lit de parade, la couronne en tête et un sceptre d’or à la main. Le peuple ne fit nulle attention ni à cette imitation d’une pompe catholique, ni à la profusion. Le cadavre embaumé, que Charles II fit exhumer depuis, et porter au gibet, fut enterré dans le tombeau des rois. Le second protecteur, Richard Cromwell, n’ayant pas les qualités du premier, ne pouvait en avoir la fortune. Son sceptre n’était point soutenu par l’épée; et n’ayant ni l’intrépidité ni l’hypocrisie d’Olivier, il ne sut ni se faire craindre de l’armée, ni en imposer aux partis et aux sectes qui divisaient l’Angleterre. Le conseil guerrier d’Olivier Cromwell brava d’abord Richard. Ce nouveau protecteur prétendit s’affermir en convoquant un parlement, dont une chambre, composée d’officiers, représentait les pairs d’Angleterre, et dont l’autre, formée de députés anglais, écossais et irlandais, représentait les trois royaumes; mais les chefs de l’armée le forcèrent de dissoudre ce parlement. Ils rétablirent eux-mêmes l’ancien parlement qui avait fait couper la tête à Charles Ier, et qu’ensuite Olivier Cromwell avait dissous avec tant de hauteur. Ce parlement était tout républicain, aussi bien que l’armée. On ne voulait point de roi, mais on ne voulait pas non plus de protecteur. Ce parlement, qu’on appela le croupion (rump), semblait idolâtre de la liberté; et, malgré son enthousiasme fanatique, il se flattait de gouverner, haïssant également les noms de roi, de protecteur, d’évêques, et de pairs, ne parlant jamais qu’au nom du peuple. (12 mai 1659) Les officiers demandèrent à la fois au parlement établi par eux, que tous les partisans de la maison royale fussent à jamais privés de leurs emplois et que Richard Cromwell fût privé du protectorat. Ils le traitaient honorablement, demandant pour lui vingt mille livres sterling de rente, et huit mille pour sa mère; mais le parlement ne donna à Richard Cromwell que deux mille livres une fois payées, et lui ordonna de sortir dans six jours de la maison des rois; il obéit sans murmure, et vécut en particulier paisible. On n’entendait point alors parler des pairs ni des évêques. Charles II paraissait abandonné de tout le monde, aussi bien que Richard Cromwell; et l’on croyait dans toutes les cours de l’Europe que la république anglaise subsisterait. Le célèbre Monk, officier général sous Cromwell, fut celui qui rétablit le trône: il commandait en Écosse l’armée qui avait subjugué le pays. Le parlement de Londres ayant voulu casser quelques officiers de cette armée, ce général se résolut à marcher en Angleterre pour tenter la fortune. Les trois royaumes alors n’étaient qu’une anarchie. Une partie de l’armée de Monk, restée en Écosse, ne pouvait la tenir dans la sujétion. L’antre partie, qui suivait Monk en Angleterre, avait en tête celle de la république. Le parlement redoutait ces deux armées, et voulait en être le maître. Il y avait là de quoi renouveler toutes les horreurs des guerres civiles. Monk, ne se sentant pas assez puissant pour succéder aux deux protecteurs, forma le dessein de rétablir la famille royale; et au lieu de répandre du sang, il embrouilla tellement les affaires par ses négociations, qu’il augmenta l’anarchie, et mit la nation au point de désirer un roi. A peine y eut-il du sang répandu. Lambert, un des généraux de Cromwell, et des plus ardents républicains, voulut en vain renouveler la guerre, il fut prévenu avant qu’il eût rassemblé un assez grand nombre des anciennes troupes de Cromwell, et fut battu et pris par celles de Monk. On assemblai un nouveau parlement. Les pairs, si longtemps oisifs et oubliés, revinrent enfin dans la chambre haute. Les deux chambres reconnurent Charles II pour roi, et il fut proclamé dans Londres. (8 mai 1660) Charles II, rappelé ainsi en Angleterre, sans y avoir contribué que de son consentement, et sans qu’on lui eût fait aucune condition, partit de Bréda, où il était retiré. Il fut reçu aux acclamations de toute l’Angleterre; il ne paraissait pas qu’il y eût eu de guerre civile. Le parlement exhuma le corps d’Olivier Cromwell, d’Ireton son gendre, d’un nommé Bradshaw, président de la chambre qui avait jugé Charles Ier. On les traîna au gibet sur la claie. De tous les juges de Charles Ier, qui vivaient encore, il n’y en eut que dix qu’on exécuta. Aucun d’eux ne témoigna le moindre repentir; aucun ne reconnut le roi régnant: tous remercièrent Dieu de mourir martyrs pour la plus juste et la plus noble des causes. Non seulement ils étaient de la faction intraitable des indépendants, mais de la secte des anabaptistes qui attendaient fermement le second avènement de Jésus-Christ, et la cinquième monarchie(11). Il n’y avait plus que neuf évêques en Angleterre, le roi en compléta bientôt le nombre. L’ordre ancien fut rétabli: on vit les plaisirs et la magnificence d’une cour succéder à la triste férocité qui avait régné si longtemps. Charles II introduisit la galanterie et ses fêtes dans le palais de Whitehall, souillé du sang de son père. Les indépendants ne parurent plus; les puritains furent contenus. L’esprit de la nation parut d’abord si changé, que la guerre civile précédente fut tournée en ridicule. Ces sectes sombres et sévères, qui avaient mis tant d’enthousiasme dans les esprits, furent l’objet de la raillerie des courtisans et de toute la jeunesse. Le théisme, dont le roi faisait une profession assez ouverte, fut la religion dominante au milieu de tant de religions. Ce théisme a fait depuis des progrès prodigieux dans le reste du monde. Le comte de Shaftesbury, le petit-fils du ministre, l’un des plus grands soutiens de cette religion, dit formellement, dans ses Caractéristiques, qu’on ne saurait trop respecter ce grand nom de théiste. Une foule d’illustres écrivains en ont fait profession ouverte. La plupart des sociniens se sont enfin rangés à ce parti. On reproche à cette secte si étendue de n’écouter que la raison, et d’avoir secoué le joug de la foi: il n’est pas possible à un chrétien d’excuser leur indocilité; mais la fidélité de ce grand tableau que nous traçons de la vie humaine ne permet pas qu’en condamnant leur erreur on ne rende justice à leur conduite. Il faut avouer que de toutes les sectes, c’est la seule qui n’ait point troublé la société par des disputes; la seule qui, en se trompant, ait toujours été sans fanatisme: il est impossible même qu’elle ne soit pas paisible. Ceux qui la professent sont unis avec tous les hommes dans le principe commun à tous les siècles et à tous les pays, dans l’adoration d’un seul Dieu; ils diffèrent des autres hommes en ce qu’ils n’ont ni dogmes ni temples, ne croyant qu’un Dieu juste, tolérant tout le reste; et découvrant rarement leur sentiment. Ils disent que cette religion pure est aussi ancienne que le monde; qu’elle était celle du peuple hébreu avant que Moïse lui donnât un culte particulier. Ils se fondent sur ce que les lettrés de la Chine l’ont toujours professée; mais ces lettrés de la Chine ont un culte public, et les théistes d’Europe n’ont qu’un culte secret, chacun adorant Dieu en particulier et ne faisant aucun scrupule d’assister aux cérémonies publiques: du moins il n’y a eu jusqu’ici qu’un très petit nombre de ceux qu’on nomme unitaires qui se soient assemblés; mais ceux-là se disent chrétiens primitifs plutôt que théistes. La Société royale de Londres, déjà formée, mais qui ne s’établit par des lettres patentes qu’en 1660, commença à adoucir les moeurs en éclairant les esprits. Les belles-lettres renaquirent et se perfectionnèrent de jour en jour. On n’avait guère connu, du temps de Cromwell, d’autre science et d’autre littérature que celle d’appliquer des passages de l’ancien et du Nouveau Testament aux dissensions publiques et aux révolutions les plus atroces. On s’appliqua alors à connaître la nature, et à suivre la route que le chancelier Bacon avait montrée. La science des mathématiques fut portée bientôt à un point que les Archimède n’auraient pu même deviner. Un grand homme(12) a connu enfin les lois primitives, jusqu’alors cachées de la constitution générale de l’univers; et, tandis que toutes les autres nations se repaissaient de fables, les Anglais trouvèrent les plus sublimes vérités. Tout ce que les recherches de plusieurs siècles avaient appris en physique n’approchait pas de la seule découverte de la nature de la lumière. Les progrès furent rapides et immenses en vingt ans; c’est là un mérite, une gloire, qui ne passeront jamais. Le fruit du génie et de l’étude reste; et les effets de l’ambition, du fanatisme, et des passions, s’anéantissent avec les temps qui les ont produits. L’esprit de la nation acquit sous le règne de Charles II une réputation immortelle, quoique le gouvernement n’en eût point. L’esprit français qui régnait à la cour la rendit aimable et brillante; mais, en l’assujettissant à des moeurs nouvelles, elle l’asservit aux intérêts de Louis XIV: et le gouvernement anglais, vendu longtemps à celui de France, fit quelquefois regretter le temps où l’usurpateur Cromwell rendait sa nation respectable. Le parlement d’Angleterre et celui d’Écosse rétablis s’empressèrent d’accorder au roi, dans chacun de ces deux royaumes, tout ce qu’ils pouvaient lui donner, comme une espèce de réparation du meurtre de son père. Le parlement d’Angleterre surtout, qui seul pouvait le rendre puissant, lui assigna un revenu de douze cent mille livres sterling, pour lui et pour toutes les parties de l’administration, indépendamment des fonds destinés pour la flotte; jamais Élisabeth n’en avait eu tant. Cependant Charles II, prodigue, fut toujours indigent. La nation ne lui pardonna pas de vendre pour moins de deux cent quarante mille livres sterling Dunkerque, acquise par les négociations et les armes de Cromwell. La guerre qu’il eut d’abord contre les Hollandais fut très onéreuse puisqu’elle coûta sept millions et demi de livres sterling au peuple; et elle fut honteuse, puisque l’amiral Ruyter entra jusque dans le port de Chatham, et y brûla les vaisseaux anglais. Des accidents funestes se mêlèrent à ces désastres: (1665) une peste ravagea Londres au commencement de ce règne. (1666) et la ville presque entière fut détruite par un incendie. Ce malheur, arrivé après la contagion, et au fort d’une guerre malheureuse contre la Hollande, paraissait irréparable; cependant, à l’étonnement de l’Europe, Londres fut rebâtie en trois années, beaucoup plus belle, plus régulière, plus commode, qu’elle n’était auparavant. Un seul impôt sur le charbon, et l’ardeur des citoyens, suffirent à ce travail immense. Ce fut un grand exemple de ce que peuvent les hommes, et qui rend croyable ce qu’on rapporte des anciennes villes de l’Asie et de l’Égypte construites avec tant de célérité. Ni ces accidents, ni ces travaux, ni la guerre de 1672 contre la Hollande, ni les cabales dont la cour et le parlement furent remplis, ne dérobèrent rien aux plaisirs et à la gaieté que Charles II avait amenés en Angleterre, comme les productions du climat de la France, où il avait demeuré plusieurs années. Une maîtresse française, l’esprit français, et surtout l’argent de la France, dominaient à la cour. Malgré tant de changements dans les esprits, ni l’amour de la liberté et de la faction ne changea dans le peuple, ni la passion du pouvoir absolu dans le roi et dans le duc d’York son frère. On vit enfin, au milieu des plaisirs, la confusion, la division, la haine des partis et des sectes, désoler encore les trois royaumes. Il n’y eut plus, à la vérité, de grandes guerres civiles comme du temps de Cromwell, mais une suite de complots, de conspirations, de meurtres juridiques ordonnés en vertu des lois interprétées par la haine, et enfin plusieurs assassinats, auxquels la nation n’était point encore accoutumée, funestèrent quelque temps le règne de Charles II. Il semblait, par son caractère doux et aimable, formé pour rendre sa nation heureuse, comme il faisait les délices de ceux qui l’approchaient. Cependant le sang coulait sur les échafauds sous ce bon prince comme sous les autres. La religion seule fut la cause de tant de désastres, quoique Charles fût très philosophe, Il n’avait point d’enfant; et son frère, héritier présomptif de la couronne, avait embrassé ce qu’on appelle en Angleterre la secte papiste, objet de l’exécration de presque tout le parlement et de la nation. Dès qu’on sut cette défection, la crainte d’avoir un jour un papiste pour roi aliéna presque tous les esprits. Quelques malheureux de la lie du peuple, apostés par la faction opposée à la cour, dénoncèrent une conspiration, bien plus étrange encore que celle des poudres. Ils affirmèrent par serment que les papistes devaient tuer le roi, et donner la couronne à son frère; que le pape Clément X, dans une congrégation qu’on appelle de la Propagande, avait déclaré, en 1675, que le royaume d’Angleterre appartenait aux papes par un droit imprescriptible; qu’il en donnait la lieutenance au jésuite Oliva, général de l’ordre; que ce jésuite remettait son autorité au duc d’York, vassal du pape; qu’on devait lever une armée en Angleterre pour détrôner Charles II; que le jésuite La Chaise, confesseur de Louis XIV, avait envoyé dix mille louis d’or à Londres pour commencer les opérations; que le jésuite Conyers avait acheté un poignard une livre sterling pour assassiner le roi, et qu’on en avait offert dix mille à un médecin pour l’empoisonner. Ils produisaient les noms et les commissions de tous les officiers que le général des jésuites avait nommés pour commander l’armée papiste. Jamais accusation ne fut plus absurde. Le fameux Irlandais qui voyait à cinquante pieds sous terre; la femme qui accoucha tous les huit jours d’un lapin dans Londres; celui qui promit à la ville assemblée d’entrer dans une bouteille de deux pintes; et parmi nous, l’affaire de notre bulle Unigenitus, nos convulsions, et nos accusations contre les philosophes, n’ont pas été plus ridicules. Mais quand les esprits sont échauffés, plus une opinion est impertinente, plus elle a de crédit. Toute la nation fut alarmée. La cour ne put empêcher le parlement de procéder avec la sévérité la plus prompte. Il se mêla une vérité à tous ces mensonges incroyables, et dès lors tous ces mensonges parurent vrais. Les délateurs prétendaient que le général des jésuites avait nommé pour son secrétaire d’État en Angleterre un nommé Coleman, attaché au duc d’York: on saisit les papiers de ce Coleman, on trouva des lettres de lui au P. La Chaise conçues en ces termes: « Nous poursuivons une grande entreprise; il s’agit de convertir trois royaumes, et peut être de détruire à jamais l’hérésie; nous avons un prince zélé, etc... Il faut envoyer beaucoup d’argent au roi: l’argent est la logique qui persuade tout à notre cour. » Il est évident, par ces lettres, que le parti catholique voulait avoir le dessus; qu’il attendait beaucoup du duc d’York; que le roi lui-même favoriserait les catholiques, pourvu qu’on lui donnât de l’argent; qu’enfin les jésuites faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour servir le pape en Angleterre. Tout le reste était manifestement faux; les contradictions des délateurs étaient si grossières, qu’en tout autre temps on n’aurait pu s’empêcher d’en rire. Mais les lettres de Coleman, et l’assassinat d’un de ses juges, firent tout croire des papistes. Plusieurs accusés périrent sur l’échafaud: cinq jésuites furent pendus et écartelés. Si l’on s’était contenté de les juger comme perturbateurs du repos public, entretenant des correspondances illicites, et voulant abolir la religion établie par la loi, leur condamnation eût été dans toutes les règles; mais il ne fallait pas les pendre en qualité de capitaines et d’aumôniers de l’armée papale qui devait subjuguer trois royaumes. Le zèle contre le papisme fut porté si loin, que la chambre des communes vota presque unanimement l’exclusion du duc d’York, et le déclara incapable d’être jamais roi d’Angleterre. Ce prince ne confirma que trop, quelques années après, la sentence de la chambre des communes. L’Angleterre, ainsi que tout le Nord, la moitié de l’Allemagne, les sept Provinces-Unies, et les trois quarts de la Suisse, s’étaient contentés jusque-là de regarder la religion catholique romaine comme une idolâtrie: mais cette flétrissure n’avait encore passé nulle part en loi de l’État. Le parlement d’Angleterre ajouta à l’ancien serment du test l’obligation d’abhorrer le papisme comme une idolâtrie. Quelles révolutions dans l’esprit humain! Les premiers chrétiens accusèrent le sénat de Rome d’adorer des statues qu’il n’adorait certainement pas. Le christianisme subsista trois cents ans sans images; douze empereurs chrétiens traitèrent d’idolâtres ceux qui priaient devant des figures de saints. Ce culte fut reçu ensuite dans l’Occident et dans l’Orient, abhorré après dans la moitié. de l’Europe. Enfin Rome chrétienne, qui fonde sa gloire sur la destruction de l’idolâtrie, est mise au rang des païens par les lois d’une nation puissante, respectée aujourd’hui dans l’Europe. L’enthousiasme de la nation ne se borna pas à des démonstrations de haine et d’horreur contre le papisme; les accusations, les supplices, continuèrent. Ce qu’il y eut de plus déplorable, ce fut la mort du lord Stafford, vieillard zélé pour l’État, attaché au roi, mais retiré des affaires, et achevant sa carrière honorable dans l’exercice paisible de toutes les vertus. Il passait pour papiste, et ne l’était pas. Les délateurs l’accusèrent d’avoir voulu engager l’un d’eux à tuer le roi. L’accusateur ne lui avait jamais parlé, et cependant il fut cru; l’innocence du lord Stafford parut en vain dans tout son jour; il fut condamné, et le roi n’osa lui donner sa grâce: faiblesse infâme, dont son père avait été coupable, et qui perdit son père. Cet exemple prouve que la tyrannie d’un corps est toujours plus impitoyable que celle d’un roi: il y a mille moyens d’apaiser un prince; il n’y en a point d’adoucir la férocité d’un corps entraîné par les préjugés. Chaque membre, enivré de cette fureur commune, la reçoit et la redouble dans les autres membres, et se porte à l’inhumanité sans crainte, parce que personne ne répond pour le corps entier. Pendant que les papistes et les anglicans donnaient à Londres cette sanglante scène, les presbytériens d’Écosse en donnèrent une non moins absurde et plus abominable. Ils assassinèrent l’archevêque de Saint-André, primat d’Écosse; car il y avait encore des évêques dans ce pays., et l’archevêque de Saint-André avait conservé ses prérogatives. Les presbytériens assemblèrent le peuple après cette belle action, et la comparèrent hautement dans leurs sermons à celles de Jahel, d’Aod, et de Judith, auxquelles elle ressemblait en effet. Ils menèrent leurs auditeurs, au sortir du sermon, tambour battant, à Glasgow, dont ils s’emparèrent. Ils jurèrent de ne plus obéir au roi comme chef suprême de l’Église anglicane, de ne reconnaître jamais son frère pour roi, de n’obéir qu’au Seigneur, et d’immoler au Seigneur tous les prélats qui s’opposeraient aux saints. (1679) Le roi fut obligé d’envoyer contre les saints le duc de Monmouth, son fils naturel, avec une petite armée. Les presbytériens marchèrent contre lui au nombre de huit mille hommes, commandés par des ministres du saint Évangile. Cette armée s’appelait l’armée du Seigneur. Il y avait un vieux ministre qui monta sur un petit tertre, et qui se fit soutenir les mains comme Moïse, pour obtenir une victoire sûre. L’armée du Seigneur fut mise en déroute dès les premiers coups de canon. On fit douze cents prisonniers. Le duc de Monmouth les traita avec humanité; il ne fit pendre que deux prêtres, et donna la liberté à tous les prisonniers qui voulurent jurer de ne plus troubler la patrie au nom de Dieu: neuf cents firent le serment; trois cents jurèrent qu’il valait mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qu’ils aimaient mieux mourir que de ne pas tuer les anglicans et les papistes. On les transporta en Amérique, et leur vaisseau ayant fait naufrage, ils reçurent au fond de la mer la couronne du martyre. Cet esprit de vertige dura encore quelque temps en Angleterre en Écosse, en Irlande: mais enfin le roi apaisa tout, moins par sa prudence, peut-être, que par son caractère aimable, dont la douceur et les grâces prévalurent, et changèrent insensiblement la férocité atrabilaire de tant de factieux en des moeurs plus sociables. Charles II paraît être le premier roi d’Angleterre qui ait acheté par des pensions secrètes les suffrages des membres du parlement; du moins, dans un pays où il n’y a presque rien de secret, cette méthode n’avait jamais été publique; on n’avait point de preuve que les rois ses prédécesseurs eussent pris ce parti, qui abrège les difficultés, et qui prévient les contradictions. Le second parlement, convoqué en 1679, procéda contre dix-huit membres des communes du parlement précédent, qui avait duré dix-huit années. On leur reprocha d’avoir reçu des pensions; mais, comme il n’y avait point de loi qui défendît de recevoir des gratifications de son souverain, on ne put les poursuivre. Cependant Charles II, voyant que la chambre des communes, qui avait détrôné et fait mourir son père, voulait déshériter son frère de son vivant, et craignant pour lui-même les suites d’une telle entreprise, cassa le parlement, et régna sans en assembler désormais. (1681) Tout fut tranquille dès le moment que l’autorité royale et parlementaire ne se choquèrent plus. Le roi fut réduit enfin à vivre avec économie de son revenu, et d’une pension de cent mille livres sterling, que lui faisait Louis XIV. Il entretenait seulement quatre mille hommes de troupes, et on lui reprochait cette garde comme s’il eût eu sur pied une puissante armée. Les rois n’avaient communément, avant lui, que cent hommes pour leur garde ordinaire. On ne connut alors en Angleterre que deux partis politiques, celui des torys qui embrassaient une soumission entière aux rois, et celui des whigs qui soutenaient les droits des peuples, et qui limitaient ceux du pouvoir souverain. Ce dernier parti l’a presque toujours emporté sur l’autre. Mais ce qui a fait la puissance de l’Angleterre, c’est que tous les partis ont également concouru, depuis le temps d’Élisabeth, à favoriser le commerce. Le même parlement qui fit couper la tête à son roi, fut occupé d’établissements maritimes, comme si on eût été dans les temps les plus paisibles. Le sang de Charles Ier était encore fumant quand ce parlement, quoique presque tout composé de fanatiques, fit en 1650 le fameux acte de navigation qu’on attribue au seul Cromwell, et auquel il n’eut d’autre part que celle d’en être fâché, parce que cet acte, très préjudiciable aux Hollandais, fut une des causes de la guerre entre l’Angleterre et les sept Provinces, et que cette guerre, en portant toutes les grandes dépenses du côté de la marine, tendait à diminuer l’armée de terre, dont Cromwell était général. Cet acte de navigation a toujours subsisté dans toute sa force. L’avantage de cet acte consiste à ne permettre qu’aucun vaisseau étranger puisse apporter en Angleterre des marchandises qui ne sont pas du pays auquel appartient le vaisseau(13). Il y eut dès le temps de la reine Élisabeth une compagnie des Indes, antérieure même à celle de Hollande, et on en forma encore une nouvelle du temps du roi Guillaume. Depuis 1597 jusqu’en 1612, les Anglais furent seuls en possession de la pêche de la baleine; mais leurs plus grandes richesses vinrent toujours de leurs troupeaux. D’abord ils ne surent que vendre les laines; mais depuis Élisabeth ils manufacturèrent les plus beaux draps de l’Europe. L’agriculture, longtemps négligée, leur a tenu lieu enfin des mines du Potose. La culture des terres a été surtout encouragée, lorsqu’on a commencé, en 1689, à donner des récompenses à l’exportation des grains. Le gouvernement a toujours accordé depuis ce temps-là cinq schellings pour chaque mesure de froment portée à l’étranger, lorsque cette mesure, qui contient vingt-quatre boisseaux de Paris, ne vaut à Londres que deux livres huit sous sterling. La vente de tous les autres grains a été encouragée à proportion; et dans les derniers temps il a été prouvé dans le parlement que l’exportation des grains avait valu en quatre années cent soixante-dix millions trois cent trente mille livres de France. L’Angleterre n’avait pas encore toutes ces grandes ressources du temps de Charles II: elle était encore tributaire de l’industrie de la France, qui tirait d’elle plus de huit millions chaque année par la balance du commerce. Les manufactures de toiles, de glaces, de cuivre, d’airain, d’acier, de papier, de chapeaux même, manquaient aux Anglais: c’est la révocation de l’édit de Nantes qui leur a donné presque toute cette nouvelle industrie. On peut juger par ce seul trait si les flatteurs de Louis XIV ont eu raison de le louer d’avoir privé la France de citoyens utiles. Aussi, en 1687, la nation anglaise, sentant de quel avantage lui seraient les ouvriers français réfugiés chez elle, leur a donné quinze cent mille francs d’aumônes, et a nourri treize mille de ces nouveaux citoyens dans la ville de Londres, aux dépens du public, pendant une année entière. Cette application au commerce, dans une nation guerrière, l’a mise enfin en état de soudoyer une partie de l’Europe contre la France. Elle a de nos jours multiplié son crédit, sans augmenter ses fonds, au point que les dettes de l’État aux particuliers ont monté à cent de nos millions de rente. C’est précisément la situation où s’est trouvé le royaume de France, dans lequel l’État, sous le nom du roi doit à peu près la même somme par année aux rentiers et à ceux qui ont acheté des charges. Cette manoeuvre, inconnue à tant d’autres nations, et surtout à celles de l’Asie, a été le triste fruit de nos guerres, et le dernier effort de l’industrie politique; industrie non moins dangereuse que la guerre même. Ces dettes de la France et de l’Angleterre se sont depuis augmentées prodigieusement. Chap. CLXXXIII. — De l’Italie, et principalement de Rome, à la fin du xvie siècle. Du concile de Trente. De la réforme du calendrier, etc. Autant la France et l’Allemagne furent bouleversées à la fin du xvie et au commencement du xviie siècle, languissantes, sans commerce, privées des arts et de toute police, abandonnées à l’anarchie; autant les peuples de l’Italie commencèrent en général à jouir du repos et cultivèrent à l’envi les arts de goût, qui ailleurs étaient ignorés, ou grossièrement exercés. Naples et Sicile furent sans révolutions; on n’y eut même aucune inquiétude. Quand le pape Paul IV, poussé par ses neveux, voulut ôter ces deux royaumes à Philippe II, par les armes de Henri II, roi de France, il prétendait les transférer au duc d’Anjou, qui fut depuis Henri III, moyennant vingt mille ducats de tribut annuel au lieu de six mille, et surtout à condition que ses neveux y auraient des principautés considérables et indépendantes. Ce royaume était alors le seul au monde qui fut tributaire. On prétendait que la cour de Rome voulait qu’il cessât de l’être, et qu’il fût enfin réuni au saint siège; ce qui aurait pu rendre les papes assez puissants pour tenir en maîtres la balance de l’Italie. Mais il était impossible que ni Paul IV ni toute l’Italie ensemble ôtassent Naples à Philippe II, pour l’ôter ensuite au roi de France et dépouiller les deux plus puissants monarques de la chrétienté. L’entreprise de Paul IV ne fut qu’une témérité malheureuse. Le fameux duc d’Albe, alors vice-roi de Naples, insulta aux démarches de ce pontife, en faisant fondre les cloches et tout le bronze de Bénévent qui appartenait au saint siège, pour en faire des canons Cette guerre fut presque aussitôt finie que commencée. Le duc d’Albe se flattait de prendre Rome comme elle avait été prise sous Charles-Quint et du temps des Othon et d’Arnoud, et de tant d’autres; mais il alla, au bout de quelques mois, baiser les pieds du pontife; on rendit les cloches à Bénévent, et tout fut fini. (1560) Ce fut un spectacle affreux, après la mort de Paul IV, que la condamnation de ses deux neveux, le prince de Palliano et le cardinal Caraffa: le sacré collège vit avec horreur ce cardinal condamné par les ordres de Pie IV, mourir par la corde, comme était mort le cardinal Soli(14) sous Léon X. Mais une action de cruauté ne fit pas un règne cruel, et la nation romaine ne fut pas tyrannisée: elle se plaignit seulement que le pape vendît les charges du palais, abus qui augmenta dans la suite. (1563) Le concile de Trente fut terminé sous Pie IV d’une manière paisible(15). Il ne produisit aucun effet nouveau ni parmi les catholiques, qui croyaient tous les articles de foi enseignés par ce concile, ni parmi les protestants, qui ne les croyaient pas: il ne changea rien aux usages des nations catholiques qui adoptaient quelques règles de discipline différentes de celles du concile. La France surtout conserva ce qu’on appelle les libertés de son Église, qui sont en effet les libertés de sa nation. Vingt-quatre articles, qui choquent les droits de la juridiction civile, ne furent jamais adoptés en France: les principaux de ces articles donnaient aux seuls évêques l’administration de tous les hôpitaux, attribuaient au seul pape le jugement des causes criminelles de tous les évêques, soumettaient les laïques en plusieurs cas à la juridiction épiscopale. Voilà pourquoi la France rejeta toujours le concile dans la discipline qu’il établit. Les rois d’Espagne le reçurent dans tous leurs États, avec le plus grand respect et les plus grandes modifications, mais secrètes et sans éclat: Venise imita l’Espagne. Les catholiques d’Allemagne demandèrent encore l’usage de la coupe et le mariage des prêtres. Pie IV accorda la communion sous les deux espèces par des brefs, à l’empereur Maximilien II et à l’archevêque de Mayence; mais il fut inflexible sur le célibat des prêtres. L’Histoire des papes en donne, pour raison que Pie IV, étant délivré du concile, n’en avait plus rien à craindre: « De là vient, ajoute l’auteur, que ce pape, qui violait les lois divines et humaines, faisait le scrupuleux sur le célibat. » Il est très faux que Pie IV violât les lois divines et humaines; et il est très évident qu’en conservant l’ancienne discipline du célibat sacerdotal depuis si longtemps établie dans l’Occident, il se conformait à une opinion devenue une loi de l’Église. Tous les autres usages de la discipline ecclésiastique particulière à l’Allemagne subsistèrent. Les questions préjudiciables à la puissance séculière ne réveillèrent plus ces guerres qu’elles avaient autrefois fait naître. Il y eut toujours des difficultés, des épines, entre la cour de Rome et les cours catholiques, mais le sang ne coula point pour ces petits démêlés. L’interdit de Venise sous Paul V a été depuis la seule querelle éclatante. Les guerres de religion en Allemagne et en France occupaient alors assez; et la cour de Rome ménageait d’ordinaire les souverains catholiques, de peur qu’ils ne devinssent protestants. Malheur seulement aux princes faibles, quand ils avaient en tête un prince puissant comme Philippe, qui était le maître au conclave! Il manqua à l’Italie la police générale: ce fut là son véritable fléau. Elle fut infestée longtemps de brigands au milieu des arts et dans le sein de la paix, comme la Grèce l’avait été dans les temps sauvages. Des frontières du Milanais au fond du royaume de Naples, des troupes de bandits, courant sans cesse d’une province à une autre, achetaient la protection des petits princes, ou les forçaient à les tolérer. On ne put les exterminer dans l’État du saint-siège jusqu’au règne de Sixte-Quint; et après lui ils reparurent quelquefois. Ce fatal exemple encourageait les particuliers à l’assassinat: l’usage du stylet n’était que trop commun dans les villes, tandis que les bandits couraient les campagnes; les écoliers de Padoue s’étaient accoutumés à assommer les passants sous les arcades qui bordent les rues. Malgré ces désordres trop communs, l’Italie était le pays le plus florissant de l’Europe, s’il n’était pas le plus puissant. On n’entendait plus parler de ces guerres étrangères qui l’avaient désolée depuis le règne du roi de France Charles VIII, ni de ces guerres intestines de principauté contre principauté, et de ville contre ville; on ne voyait plus de ces conspirations autrefois si fréquentes. Naples, Venise, Rome, Florence, attiraient les étrangers par leur magnificence et par la culture de tous les arts. Les plaisirs de l’esprit n’étaient encore bien connus que dans ce climat. La religion s’y montrait aux peuples sous un appareil imposant, nécessaire aux imaginations sensibles. Ce n’était qu’en Italie qu’on avait élevé des temples dignes de l’antiquité; et Saint-Pierre de Rome les surpassait tous. Si les pratiques superstitieuses, de fausses traditions, des miracles supposés, subsistaient encore, les sages les méprisaient, et savaient que les abus ont été de tous les temps l’amusement de la populace. Peut-être les écrivains. ultramontains, qui ont tant déclamé contre ces usages, n’ont pas assez distingué entre le peuple et ceux qui le conduisent. Il n’aurait pas fallu mépriser le sénat de Rome parce que les malades guéris par la nature tapissaient de leurs offrandes les temples d’Esculape, parce que mille tableaux votifs de voyageurs échappés aux naufrages ornaient ou défiguraient les autels de Neptune, et que dans Egnatia l’encens brûlait et fumait de lui-même sur une pierre sacrée, Plus d’un protestant, après avoir goûté les délices du séjour de Naples, s’est répandu en invectives contre les trois miracles qui se font à jour nommé dans cette ville, quand le sang de saint Janvier, de saint Jean-Baptiste et de saint Étienne, conservé dans des bouteilles, se liquéfie étant approché de leurs têtes. Ils accusent ceux qui président à ces églises d’imputer à la Divinité des prodiges inutiles. Le savant et sage Addison dit qu’il n’a jamais vu a more bungling trick, un tour plus grossier. Tous ces auteurs pouvaient observer que ces institutions ne nuisent point aux moeurs, qui doivent être le principal objet de la police civile et ecclésiastique; que probablement les imaginations ardentes des climats chauds ont besoin de signes visibles qui les mettent continuellement sous la main de la Divinité; et qu’enfin ces signes ne pouvaient être abolis que quand ils seraient méprisés du même peuple qui les révère(16). A Pie IV succéda ce dominicain Ghisleri, Pie V, si haï dans Rome même, pour y avoir fait exercer avec trop de cruauté le ministère de l’inquisition, publiquement combattu ailleurs par les tribunaux séculiers. La fameuse bulle In coena Domini, émanée sous Paul III, et publiée par Pie V, dans laquelle on brave tous les droits des souverains, révolta plusieurs cours, et fit élever contre elle les voix de plusieurs universités. L’extinction de l’ordre des humiliés fut un des principaux événements de son pontificat. Les religieux de cet ordre, établis principalement au Milanais, vivaient dans le scandale. Saint Charles Borromée, archevêque de Milan, voulut les réformer: quatre d’entre eux conspirèrent contre sa vie; l’un des quatre lui tira un coup d’arquebuse dans son palais, pendant qu’il faisait sa prière (1571). Ce saint homme, qui ne fut que légèrement blessé, demanda au pape la grâce des coupables; mais le pape punit leur attentat par le dernier supplice, et abolit l’ordre entier. Ce pontife envoya quelques troupes en France au secours du roi Charles IX contre les huguenots de son royaume. Elles se trouvèrent à la bataille de Moncontour. Le gouvernement de France était alors parvenu à cet excès de subvertissement, que deux mille soldats du pape étaient un secours utile. Mais ce qui consacra la mémoire de Pie V, ce fut son empressement à défendre la chrétienté contre les Turcs, et l’ardeur dont il pressa l’armement de la flotte qui gagna la bataille de Lépante. Son plus bel éloge vint de Constantinople même, où l’on fit des réjouissances publiques de sa mort. Grégoire III, Buoncompagno, successeur de Pie V, rendit son nom immortel par la réforme du calendrier qui porte son nom; et en cela, il imita Jules César. Ce besoin où les nations furent toujours de réformer l’année montre bien la lenteur des arts les plus nécessaires. Les hommes avaient su ravager le monde d’un bout à l’autre, avant d’avoir su connaître les temps et régler leurs jours. Les anciens Romains n’avaient d’abord connu que dix mois lunaires et une année de trois cent quatre jours; ensuite leur année fut de trois cent cinquante-cinq. Tous les remèdes à cette fausse computation furent autant d’erreurs. Les pontifes, depuis Numa Pompilius, furent les astronomes de la nation, ainsi qu’ils l’avaient été chez les Babyloniens, chez les Égyptiens, chez les Perses, chez presque tous les peuples de l’Asie. La science des temps les rendait plus vénérables au peuple, rien ne conciliant plus l’autorité que la connaissance des choses utiles inconnues au vulgaire. Comme chez les Romains le suprême pontificat était toujours entre les mains d’un sénateur, Jules César, en qualité de pontife, réforma le calendrier autant qu’il le put; il se servit de Sosigène, mathématicien, Grec d’Alexandrie. Alexandre avait transporté dans cette ville les sciences et le commerce; c’était la plus célèbre école de mathématiques, et c’était là que les Égyptiens, et même les Hébreux, avaient enfin puisé quelques connaissances réelles. Les Égyptiens avaient su auparavant élever des masses énormes de pierre; mais les Grecs leur enseignèrent tous les beaux-arts, ou plutôt les exercèrent chez eux sans pouvoir former d’élèves égyptiens. En effet, on ne compte, chez ce peuple d’esclaves efféminés, aucun homme distingué dans les arts de la Grèce. Les pontifes chrétiens réglèrent l’année, ainsi que les pontifes de l’ancienne Rome, parce que c’était à eux d’indiquer les célébrations des fêtes. Le premier concile de Nicée, en 325, voyant le dérangement que le temps apportait au calendrier de César, consulta, comme lui, les Grecs d’Alexandrie: ces Grecs répondirent que l’équinoxe de printemps arrivait alors le 21 mars; et les pères réglèrent le temps de la fête de Pâques suivant ce principe. Deux légers mécomptes dans le calcul de Jules César, et dans celui des astronomes consultés par le concile, augmentèrent dans la suite des siècles. Le premier de ces mécomptes vient du fameux nombre d’or de l’Athénien Méthon; il donne dix-neuf années à la révolution par laquelle la lune revient au même point du ciel: il ne s’en manque qu’une heure et demie; méprise insensible dans un siècle, et considérable après plusieurs siècles. Il en était de même de la révolution apparente du soleil et des points qui fixent les équinoxes et les solstices. L’équinoxe du printemps, au siècle du concile de Nicée, arrivait le 21 mars, mais au temps du concile le Trente, l’équinoxe avait avancé de dix jours, et tombait à l’onze de ce mois. La cause de cette précession des équinoxes, inconnue à toute l’antiquité, n’a été découverte que de nos jours: cette cause est un mouvement particulier à l’axe de la terre, mouvement dont la période s’achève en vingt-cinq mille neuf cents années, et qui fait passer successivement les équinoxes et les solstices par tous les points du zodiaque. Ce mouvement est l’effet de la gravitation, dont le seul Newton a connu et calculé les phénomènes, qui semblaient hors de la portée de l’esprit humain(17). Il ne s’agissait pas, du temps de Grégoire XIII, de songer à deviner la cause de cette précession des équinoxes, mais de mettre ordre à la confusion qui commençait à troubler sensiblement l’année civile. Grégoire fit consulter tous les célèbres astronomes de l’Europe. Un médecin, nomme Lilio, né à Rome, eut l’honneur de fournir la manière la plus simple et la plus facile de rétablir l’ordre de l’année, telle qu’on la voit dans le nouveau calendrier; il ne fallait que retrancher dix jours à l’année 1582, où l’on était pour lors, et prévenir le dérangement dans les siècles à venir par une précaution aisée. Ce Lilio a été depuis ignoré; et le calendrier porte le nom du pape Grégoire ainsi que le nom de Sosigène fut couvert par celui de César. Il n’en était pas ainsi chez les anciens Grecs; la gloire de l’invention demeurait aux artistes. Grégoire XIII eut celle de presser la conclusion de cette réforme nécessaire; il eut plus de peine à la faire recevoir par les nations qu’à la faire rédiger par les mathématiciens. La France résista quelques mois et enfin, sur un édit de Henri III, enregistré au parlement de Paris (3 novembre 1582), on s’accoutuma à compter comme il le fallait; mais l’empereur Maximilien II ne put persuader à la diète d’Augsbourg que l’équinoxe était avancé de dix jours. On craignit que la cour de Rome, en instruisant les hommes, ne prît le droit de les maîtriser. Ainsi l’ancien calendrier subsista encore quelque temps chez les catholiques même de l’Allemagne. Les protestants de toutes les communions s’obstinèrent à ne pas recevoir des mains du pape une vérité qu’il aurait fallu recevoir des Turcs, s’ils l’avaient proposée. (1575) Les derniers jours du pontificat de Grégoire XIII furent célèbres par cette ambassade d’obédience qu’il reçut du Japon. Rome faisait des conquêtes spirituelles à l’extrémité de la terre, tandis qu’elle faisait tant de pertes en Europe. Trois rois ou princes du Japon, alors divisé en plusieurs souverainetés, envoyèrent chacun un de leurs plus proches parents saluer le roi d’Espagne, Philippe II, comme le plus puissant de tous les rois chrétiens; et le pape comme père de tous les rois. Les lettres de ces trois princes au pape commençaient toutes par un acte d’adoration envers lui. La première, du roi de Bungo, était écrite: « A l’adorable qui tient sur terre la place du roi du ciel; » finit par ces mots: « Je m’adresse avec crainte et respect à Votre Sainteté, que j’adore, et dont je baise les pieds très saints. » Les deux autres disent à peu près la même chose. L’Espagne se flattait alors que le Japon deviendrait une de ses provinces, et le saint-siège voyait déjà le tiers de cet empire soumis à sa juridiction ecclésiastique. Le peuple romain eût été très heureux sous le gouvernement de Grégoire XIII, si la tranquillité publique de ses États n’avait pas été quelquefois troublée par les bandits. Il abolit quelques impôts onéreux, et ne démembra point l’État en faveur de son bâtard, comme avaient fait quelques-uns de ses prédécesseurs(18). Le règne de Sixte-Quint a plus de célébrité que ceux de Grégoire XIII et de Pie V, quoique ces deux pontifes aient fait de grandes choses: l’un s’étant signalé par la bataille de Lépante, dont il fut le premier mobile, et l’autre par la réforme des temps. Il arrive quelquefois que le caractère d’un homme et la singularité de son élévation arrêtent sur lui les yeux de la postérité plus que les actions mémorables des autres. La disproportion qu’on croit voir entre la naissance de Sixte-Quint, fils d’un pauvre vigneron, et l’élévation à la dignité suprême, augmente sa réputation: cependant nous avons vu que jamais une naissance obscure et basse ne fut regardée comme un obstacle au pontificat, dans une religion et dans une cour ou toutes les places sont réputées le prix du mérite(19), quoiqu’elles soient aussi celui de la brigue. Pie V n’était guère d’une famille plus relevée; Adrien VI fut le fils d’un artisan; Nicolas V était né dans l’obscurité; le père du fameux Jean XXII, qui ajouta un troisième cercle à la tiare, et qui porta trois couronnes, sans posséder aucune terre raccommodait des souliers à Cahors; c’était le métier du père d’Urbain IV. Adrien IV, l’un des plus grands papes, fils d’un mendiant, avait été mendiant lui-même. L’histoire de l’Église est pleine de ces exemples, qui encouragent la simple vertu, et qui confondent la vanité humaine. Ceux qui ont voulu relever la naissance de Sixte-Quint n’ont pas songé qu’en cela ils rabaissaient sa personne; ils lui ôtaient le mérite d’avoir vaincu les premières difficultés. Il y a plus loin d’un gardeur de porcs, tel qu’il le fut dans son enfance, aux simples places qu’il eut dans son ordre, que de ces places au trône de l’Église. On a composé sa vie à Rome sur des journaux qui n’apprennent que des dates, et sur des panégyriques qui n’apprennent rien. Le cordelier qui a écrit la vie de Sixte-Quint commence par dire « qu’il a l’honneur de parler du plus haut, du meilleur, du plus grand des pontifes, des princes, et des sages, du glorieux et de l’immortel Sixte. » Il s’ôte lui-même tout crédit par ce début. L’esprit de Sixte-Quint et de son est la partie essentielle de son histoire: ce qui le distingue des autres papes, c’est qu’il ne fit rien comme les autres. Agir toujours avec hauteur, et même avec violence, quand il est un simple moine, dompter tout d’un coup la fougue de son caractère dès qu’il est cardinal; se donner quinze ans pour incapable d’affaires, et surtout de régner, afin de déterminer un jour en sa faveur les suffrages de tous ceux qui compteraient régner sous son nom; reprendre toute sa hauteur au moment même qu’il est sur le trône; mettre dans son pontificat une sévérité inouïe, et de la grandeur dans toutes ses entreprises; embellir Rome, et laisser le trésor pontifical très riche; licencier d’abord les soldats, les gardes même de ses prédécesseurs, et dissiper les bandits par la seule force des lois, sans avoir de troupes; se faire craindre de tout le monde par sa place et par son caractère: c’est là ce qui mit son nom parmi les noms illustres, du vivant même de Henri et d’Élisabeth. Les autres souverains risquaient alors leur trône, quand ils tentaient quelque entreprise sans le secours de ces nombreuses armées, qu’ils ont entretenues depuis: il n’en était pas ainsi des souverains de Rome qui, réunissant le sacerdoce et l’empire; n’avaient pas même besoin d’une garde. Sixte-Quint se fit une grande réputation en embellissant et en poliçant Rome, comme Henri IV embellissait et poliçait Paris; mais ce fut là le moindre mérite de Henri, et c’était le premier de Sixte. Aussi ce pape fit en ce genre de bien plus grandes choses que le roi de France: il commandait à un peuple bien plus paisible, et alors infiniment plus industrieux; et il avait dans les ruines et dans les exemples de l’ancienne Rome, et encore dans les travaux de ses prédécesseurs, tout l’encouragement à ses grands desseins. Du temps des Césars romains, quatorze aqueducs immenses, soutenus sur des arcades, voituraient des fleuves entiers à Rome l’espace de plusieurs milles, et y entretenaient continuellement cent cinquante fontaines jaillissantes, et cent dix-huit grands bains publics, outre l’eau nécessaire à ces mers artificielles, sur lesquelles on représentait des batailles navales. Cent mille statues ornaient les places publiques, les carrefours, les temples, les maisons. On voyait quatre-vingt-dix colosses élevés sur des portiques: quarante-huit obélisques de marbre, de granit, taillés dans la Haute-Égypte, étonnaient l’imagination, qui concevait à peine comment on avait pu transporter du tropique aux bords du Tibre ces masses prodigieuses. Il restait au pape de restaurer quelques aqueducs, de relever quelques obélisques ensevelis sous des décombres, de déterrer quelques statues. Sixte-Quint rétablit la fontaine Mazia, dont la source est à vingt milles de Rome, auprès de l’ancienne Préneste, et il la fit conduire par un aqueduc de treize mille pas: il fallut élever des arcades dans un chemin de sept milles de longueur; un tel ouvrage, qui eût été peu de chose pour l’empire romain, était beaucoup pour Rome pauvre et resserrée. Cinq obélisques furent relevés par ses soins. Le nom de l’architecte Fontana, qui les rétablit, est encore célèbre à Rome; celui des artistes qui les taillèrent, qui les transportèrent de si loin, n’est pas connu. On lit dans quelques voyageurs, et dans cent auteurs qui les ont copiés, que quand il fallut élever sur son piédestal l’obélisque du Vatican, les cordes employées à cet usage se trouvèrent trop longues, et que, malgré la défense sous peine de mort de parler pendant cette opération, un homme du peuple s’écria: Mouillez les cordes. Ces contes, qui rendent l’histoire ridicule, sont le fruit de l’ignorance; les cabestans dont on se servait ne pouvaient avoir besoin de ce ridicule secours. L’ouvrage qui donna quelque supériorité à Rome moderne sur l’ancienne fut la coupole de Saint Pierre de Rome. Il ne restait dans le monde que trois monuments antiques de ce genre, une partie du dôme du temple de Minerve dans Athènes, celui du panthéon à Rome, et celui de la grande mosquée de Constantinople, autrefois Sainte-Sophie, ouvrage de Justinien. Mais ces coupoles, assez élevées dans l’intérieur, étaient trop écrasées au dehors. Le Brunelleschi, qui rétablit l’architecture en Italie au xive siècle, remédia à ce défaut par un coup de l’art, en établissant deux coupoles l’une sur l’autre dans la cathédrale de Florence, mais ces coupoles tenaient encore un peu du gothique, et n’étaient pas dans les nobles proportions. Michel-Ange Buonarotti, peintre, sculpteur, et architecte, également célèbre dans ces trois genres, donna, dès le temps de Jules II, le dessin des deux dômes de Saint-Pierre; et Sixte-Quint fit construire en vingt-deux ans cet ouvrage dont rien n’approche. La bibliothèque, commencée par Nicolas V, fut tellement augmentée alors, que Sixte-Quint peut passer pour en être le vrai fondateur. Le vaisseau qui la contient est encore un beau monument. Il n’y avait point alors dans l’Europe de bibliothèque ni si ample, ni si curieuse; mais la ville de Paris l’a emporté depuis sur Rome en ce point; et si l’architecture de la bibliothèque royale de Paris n’est pas comparable à celle du Vatican, les livres y sont en beaucoup plus grand nombre, bien mieux arrangés, et prêtés aux particuliers avec une tout autre facilité. Le malheur de Sixte-Quint et de ses États fut que toutes ces grandes fondations appauvrirent son peuple, au lieu que Henri IV soulagea le sien. L’un et l’autre, à leur mort, laissèrent à peu près la même somme en argent comptant; car quoique Henri IV eût quarante millions en réserve dont il pouvait disposer, il n’y en avait que environ vingt dans les caves de la Bastille; et les cinq millions d’écus d’or que Sixte mit dans le château Saint-Ange revenaient à peu près à vingt millions de nos livres d’alors. Cet argent ne pouvait être ravi à la circulation dans un État presque sans commerce et sans manufactures, tel que celui de Rome, sans appauvrir les habitants. Sixte, pour amasser ce trésor, et pour subvenir à ses dépenses, fut obligé de donner encore plus d’étendue à la vénalité des emplois, que n’avaient fait ses prédécesseurs. Sixte IV, Jules II, Léon X, avaient commencé; Sixte aggrava beaucoup ce fardeau; il créa des rentes à huit, à neuf, à dix pour cent, pour le payement desquelles les impôts furent augmentés. Le peuple oublia qu’il embellissait Rome; il sentit seulement qu’il l’appauvrissait: et ce pontife fut plus haï qu’admiré. Il faut toujours regarder les papes sous deux aspects, comme souverains d’un État, et comme chefs de l’Église. Sixte-Quint, en qualité de premier pontife, voulut renouveler les temps de Grégoire VII. Il déclara Henri IV, alors roi de Navarre, incapable de succéder à la couronne de France. Il priva la reine Élisabeth de ses royaumes par une bulle; et si la flotte invincible de Philippe II eût abordé en Angleterre, la bulle eût pu être mise à exécution. La manière dont il se conduisit avec Henri III, après l’assassinat du duc de Guise et du cardinal son frère, ne fut pas si emportée. Il se contenta de le déclarer excommunié s’il ne faisait pénitence de ces deux meurtres. C’était imiter saint Ambroise; c’était agir comme Alexandre III, qui exigea une pénitence publique du meurtre de Becket, canonisé sous le nom de Thomas de Cantorbéry. Il était avéré que le roi de France, Henri III, venait d’assassiner dans sa propre maison deux princes, dangereux à la vérité, mais auxquels on n’avait point fait de procès, et qu’il eût été très difficile de convaincre de crime en justice réglée. Ils étaient les chefs d’une ligue funeste, mais que le roi lui-même avait signée. Toutes les circonstances de ce double assassinat étaient horribles; et, sans entrer ici dans les justifications prises de la politique et du malheur des temps, la sûreté du genre humain semblait demander un frein à de pareilles violences. Sixte-Quint perdit le fruit de sa démarche austère et inflexible, en ne soutenant que les droits de la tiare et du sacré collège, et non ceux de l’humanité en ne blâmant pas le meurtre du duc de Guise autant que celui du cardinal; en n’insistant que sur la prétendue immunité de l’Église, sur le droit que les papes réclamaient de juger les cardinaux; en commandant au roi de France de relâcher le cardinal de Bourbon et l’archevêque de Lyon, qu’il retenait en prison par les raisons d’État les plus fortes; enfin en lui ordonnant de venir dans l’espace de soixante jours expier son crime dans Rome. Il est très vrai que Sixte-Quint, chef des chrétiens, pouvait dire à un prince chrétien: « Purgez-vous devant Dieu d’un double homicide; » mais il ne pouvait pas lui dire: « C’est à moi seul de juger vos sujets ecclésiastiques; c’est à moi de vous juger dans ma cour. » Ce pape parut encore moins conserver, la grandeur et l’impartialité de son ministère, quand, après le parricide du moine Jacques Clément, il prononça devant les cardinaux ces propres paroles, fidèlement rapportées par le secrétaire du consistoire: « Cette mort, dit-il, qui donne tant d’étonnement et d’admiration, sera crue à peine de la postérité. Un très puissant roi, entouré d’une forte armée qui a réduit Paris à lui demander miséricorde, est tué d’un seul coup de couteau par un pauvre religieux. Certes, ce grand exemple a été donné, afin que chacun connaisse la force des jugements de Dieu. » Ce discours du pape parut horrible, en ce qu’il semblait regarder le crime d’un scélérat insensé comme une inspiration de la Providence. Sixte était en droit de refuser les vains honneurs d’un service funèbre à Henri III, qu’il regardait comme exclu de la participation aux prières. Aussi dit-il dans le même consistoire: « Je les dois au roi de France, mais je ne les dois pas à Henri de Valois impénitent. » Tout cède à l’intérêt: ce même pape qui avait privé si fièrement Élisabeth et le roi de Navarre de leurs royaumes, qui avait signifié au roi Henri III qu’il fallait venir répondre à Rome dans soixante jours, ou être excommunié, refusa pourtant à la fin de prendre le parti de la ligue et de l’Espagne contre Henri IV, alors hérétique. Il sentait que si Philippe II réussissait, ce prince, maître à la fois de la France, du Milanais et de Naples, le serait bientôt du saint-siège et de toute l’Italie. Sixte-Quint fit donc ce que tout homme sage eût fait à sa place; il aima mieux s’exposer à tous les ressentiments de Philippe II que de se ruiner lui-même en prêtant la main à la ruine de Henri IV. Il mourut dans ces inquiétudes (26 auguste 1590), n’osant secourir Henri IV, et craignant Philippe II. Le peuple romain, qui gémissait sous le fardeau des taxes, et qui haïssait un gouvernement triste et dur, éclata à la mort de Sixte-Quint; on eut beaucoup de peine à l’empêcher de troubler la pompe funèbre, de déchirer en pièces celui qu’il avait adoré à genoux. Presque tous ses trésors furent dissipés un an après sa mort, ainsi que ceux de Henri IV: destinée ordinaire qui fait voir assez la vanité des desseins des hommes. On voit combien l’éducation, la patrie, tous les préjugés, gouvernent les hommes. Grégoire XIV, né Milanais et sujet du roi d’Espagne, fut gouverné par la faction espagnole, à laquelle Sixte, né sujet de Rome, avait résisté. Il immola tout à Philippe II. Une armée d’italiens fut levée pour aller ravager la France aux dépens de ce même trésor que Sixte-Quint avait amassé pour défendre l’Italie, et cette armée ayant été battue et dissipée, il ne resta à Grégoire XIV que la honte de s’être appauvri pour Philippe II, et d’être dominé par lui. Clément VIII, Aldobrandin, fils d’un banquier florentin, se conduisit avec plus d’esprit et d’adresse: il connut très bien que l’intérêt du saint-siège était de tenir, autant qu’il pouvait, la balance entre la France et la maison d’Autriche. Ce pape accrut le domaine ecclésiastique du duché de Ferrare: c’était encore un effet de ces lois féodales si épineuses et si contestées, et c’était une suite évidente de la faiblesse de l’empire. La comtesse Mathilde, dont nous avons tant parlé, avait donné aux papes Ferrare, Modène et Reggio, avec bien d’autres terres. Les empereurs réclamèrent toujours contre la donation de ces domaines qui étaient des fiefs de la couronne de Lombardie. Ils devinrent, malgré l’empire, fiefs du saint-siège, comme Naples, qui relevait du pape, après avoir relevé des empereurs. Ce n’est que de nos jours que Modène et Reggio ont été enfin solennellement déclarés fiefs impériaux. Mais depuis Grégoire VII, ils étaient, ainsi que Ferrare, dépendants de Rome, et la maison de Modène, autrefois propriétaire de ces terres, ne les possédait plus qu’à titre de vicaire du saint-siège. En vain la cour de Vienne et les diètes impériales prétendaient toujours la suzeraineté. (1597) Clément VIII enleva Ferrare à la maison d’Este, et ce qui pouvait produire une guerre violente ne produisit que des protestations. Depuis ce temps, Ferrare fut presque déserte(20). Ce pape fit la cérémonie de donner l’absolution et la discipline à Henri IV, en la personne des cardinaux du Perron et d’Ossat; mais on voit combien la cour de Rome craignait toujours Philippe II, par les ménagements et les artifices dont usa Clément VIII pour parvenir à réconcilier Henri IV avec l’Église. (1595) Ce prince avait abjuré solennellement la religion réformée; et cependant les deux tiers des cardinaux persistèrent dans un consistoire à lui refuser l’absolution. Les ambassadeurs du roi eurent beaucoup de peine à empêcher que le pape se servit de cette formule: « Nous réhabilitons Henri dans sa royauté. » Le ministère de Rome voulait bien reconnaître Henri pour roi de France et opposer ce prince à la maison d’Autriche; mais en même temps Rome soutenait, autant qu’elle pouvait, son ancienne prétention de disposer des royaumes. Sous Borghèse, Paul V, renaquit l’ancienne querelle de la juridiction séculière et de l’ecclésiastique, qui avait fait verser autrefois tant de sang. (1605) Le sénat de Venise avait défendu les nouvelles donations faites aux églises sans son concours, et surtout l’aliénation des biens-fonds en faveur des moines. Il se crut aussi en droit de faire arrêter et de juger un chanoine de Vicence, et un abbé de Nervèse, convaincus de rapines et de meurtres. Le pape écrivit à la république que les décrets et l’emprisonnement des deux ecclésiastiques blessaient l’honneur de Dieu; il exigea que les ordonnances du sénat fussent remises à son nonce, et qu’on lui rendît aussi les deux coupables, qui ne devaient être justiciables que de la cour romaine. Paul V, qui peu de temps auparavant avait fait plier la république de Gênes dans une occasion pareille, crut que Venise aurait la même condescendance. Le sénat envoya un ambassadeur extraordinaire pour soutenir ses droits. Paul répondit à l’ambassadeur que ni les droits ni les raisons de Venise ne valaient rien, et qu’il fallait obéir. Le sénat n’obéit point. Le doge et les sénateurs furent excommuniés (17 avril 1606), et tout l’État de Venise mis en interdit, c’est-à-dire qu’il fut défendu au clergé, sous peine de damnation éternelle, de dire la messe, de faire le service, d’administrer aucun sacrement, et de prêter son ministère à la sépulture des morts. C’était ainsi: que Grégoire VII et ses successeurs en avaient usé envers plusieurs empereurs, bien sûrs alors que les peuples aimeraient mieux abandonner leurs empereurs que leurs églises, et comptant toujours sur des princes prêts à envahir les domaines des excommuniés. Mais les temps étaient changés: Paul V, par cette violence, hasardait qu’on lui désobéît, que Venise fît fermer toutes les églises, et renonçât à la religion catholique: elle pouvait aisément embrasser la grecque, ou la luthérienne ou la calviniste, et parlait, en effet, alors de se séparer de la communion du pape. Le changement ne se fût pas fait sans troubles; le roi d’Espagne aurait pu en profiter. Le sénat se contenta de défendre la publication du monitoire dans toute l’étendue de ses terres. Le grand vicaire de l’évêque de Padoue, à qui cette défense fut signifiée, répondit au podestat qu’il ferait ce que Dieu lui inspirerait; mais le podestat ayant répliqué que Dieu avait inspiré au conseil des Dix de faire pendre quiconque désobéirait, l’interdit ne fut publié nulle part, et la cour de Rome fut assez heureuse pour que tous les Vénitiens continuassent à vivre en catholiques malgré elle. Il n’y eut que quelques ordres religieux qui obéirent. Les jésuites ne voulurent pas donner l’exemple les premiers. Leurs députés se rendirent à l’assemblée générale des capucins; ils leur dirent que, « dans cette grande affaire, l’univers avait les yeux sur les capucins, et qu’on attendait leur démarche pour savoir quel parti on devait prendre. » Les capucins, qui se crurent en spectacle à l’univers ne balancèrent pas à fermer leurs églises. Les jésuites et les théatins fermèrent alors les leurs. Le sénat les fit tous embarquer pour Rome et les jésuites furent bannis à perpétuité. Parmi tant de moines qui, depuis leur fondation, avaient trahi leur patrie pour les intérêts des papes, il s’en trouva un à Venise, qui fut citoyen, et qui acquit une gloire durable en défendant ses souverains contre les prétentions romaines; ce fut le célèbre Sarpi, si connu sous le nom de fra Paolo. Il était théologien de la république: ce titre de théologien ne l’empêcha pas d’être un excellent jurisconsulte. Il soutint la cause de Venise avec toute la force de la raison, et avec une modération et une finesse qui rendaient cette raison victorieuse. Deux sujets du pape et un prêtre de Venise subornèrent deux assassins pour tuer fra Paolo. Ils le percèrent de trois coups de stylet, et s’enfuirent dans une barque à dix rames, qui leur était préparée. Un assassinat si bien concerté, la fuite des meurtriers assurée par tant de précautions et de frais, marquaient évidemment qu’ils avaient obéi aux ordres de quelques hommes puissants. On accusa les jésuites; on soupçonna le pape; le crime fut désavoué par la cour romaine et par les jésuites. Fra Paolo, qui réchappa de ses blessures, garda longtemps un des stylets dont il avait été frappé, mit au-dessous cette inscription: Stilo della chiesa romana. Le roi d’Espagne excitait le pape contre les Vénitiens, et le roi Henri IV se déclarait pour eux. Les Vénitiens armèrent à Véronne, à Padoue, à Bergame, à Brescia; ils levèrent quatre mille soldats en France. Le pape, de son côté, ordonna la levée de quatre mille Corses et de quelques Suisses catholiques. Le cardinal Borghèse devait commander cette petite armée. Les Turcs remercièrent Dieu solennellement de la discorde qui divisait le pape et Venise. Le roi Henri IV eut la gloire, comme je l’ai déjà dit(21), d’être l’arbitre du différend, et d’exclure Philippe III de la médiation. Paul V essuya la mortification de ne pouvoir même obtenir que l’accommodement se fît à Rome. Le cardinal de Joyeuse, envoyé par le roi de France à Venise, révoqua, au nom du pape, l’excommunication et l’interdit (1609). Le pape, abandonné par l’Espagne, ne montra plus que de la modération, et les jésuites restèrent bannis de la république pendant plus de cinquante ans; ils n’y ont été rappelés qu’en 1657, à la prière du pape Alexandre VII; mais ils n’ont jamais pu y rétablir leur crédit. Paul V, depuis ce temps, ne voulut plus faire aucune décision qui pût compromettre son autorité: on le pressa en vain de faire un article de foi de l’immaculée conception de la sainte Vierge; il se contenta de défendre d’enseigner le contraire en public, pour ne pas choquer les dominicains, qui prétendent qu’elle a été conçue comme les autres dans le pêché originel. Les dominicains étaient alors très puissants en Espagne et en Italie. Il s’appliqua à embellir Rome, à rassembler les plus beaux ouvrages de sculpture et de peinture. Rome lui doit ses plus belles fontaines, surtout celle qui fait jaillir l’eau d’un vase antique tiré des thermes de Vespasien, et celle qu’on appelle l’Acqua Paola, ancien ouvrage d’Auguste, que Paul V rétablit; il y fit conduire l’eau par un aqueduc de trente-cinq mille pas, à l’exemple de Sixte-Quint: c’était à qui laisserait dans Rome les plus nobles monuments. Il acheva le palais de Monto-Cavallo. Le palais Borghèse est un des plus considérables. Rome embellie sous chaque pape, devenait la plus belle ville du monde. Urbain VIII. construisit ce grand autel de Saint-Pierre, dont les colonnes et les ornements paraîtraient partout ailleurs des ouvrages immenses, et qui n’ont là qu’une juste proportion: c’est le chef-d’oeuvre du Florentin Bernini, digne de mêler ses ouvrages avec ceux de son compatriote Michel-Ange. Cet Urbain VIII, dont le nom était Barberini, aimait tous les arts; il réussissait dans la poésie latine. Les Romains, dans une profonde paix, jouissaient de toutes les douceurs que les talents répandent dans la société, et de la gloire qui leur est attachée. (1644) Urbain réunit à l’État ecclésiastique le duché d’Urbino, Pesaro, Sinigaglia, après l’extinction de la maison de La Rovère, qui tenait ses principautés en fief du saint-siège. La domination des pontifes romains devint donc toujours plus puissante depuis Alexandre VI. Rien ne troubla plus la tranquillité publique: à peine s’aperçut-on de la petite guerre qu’Urbain VIII, ou plutôt ses deux neveux, firent à Édouard, duc de Parme, pour l’argent que ce duc devait à la chambre apostolique sur son duché de Castro. Ce fut une guerre peu sanglante et passagère, telle qu’on la devait attendre de ces nouveaux Romains, dont les moeurs doivent être nécessairement conformes à l’esprit de leur gouvernement. Le cardinal Barberin, auteur de ces troubles, marchait à la tête de sa petite armée avec des indulgences. La plus forte bataille qui se donna fut entre quatre ou cinq cents hommes de chaque parti. La forteresse de Piégaia se rendit à discrétion, dès qu’elle vit approcher l’artillerie: cette artillerie consistait en deux couleuvrines. Cependant il fallut pour étouffer ces troubles, qui ne méritent point de place dans l’histoire, plus de négociations que s’il s’était agi de l’ancienne Rome et de Carthage. On ne rapporte cet événement que pour faire connaître le génie de Rome moderne, qui finit tout par la négociation, comme l’ancienne Rome finissait tout par des victoires. Les cérémonies de la religion, celles des préséances, les arts, les antiquités, les édifices, les jardins, la musique, les assemblées, occupèrent le loisir des Romains, tandis que la guerre de Trente ans ruina l’Allemagne, que le sang des peuples et du roi coulait en Angleterre, et que bientôt après la guerre civile de la fronde désola la France. Mais si Rome était heureuse par sa tranquillité, et illustre par ses monuments, le peuple était dans la misère. L’argent qui servit à élever tant de chefs-d’oeuvre d’architecture retournait aux autres nations par le désavantage du commerce. Les papes étaient obligés d’acheter des étrangers le blé dont manquent les Romains, et qu’on revendait en détail dans la ville. Cette coutume dure encore aujourd’hui; il y a des États que le luxe enrichit, il y en a d’autres qu’il appauvrit. La splendeur de quelques cardinaux, et des parents des papes servait à faire mieux remarquer l’indigence des autres citoyens, qui pourtant, à la vue de tant de beaux édifices, semblaient s’enorgueillir, dans leur pauvreté, d’être habitants de Rome. Les voyageurs qui allaient admirer cette ville étaient étonnés de ne voir d’Orviette à Terracine, dans l’espace de plus de cent milles, qu’un terrain dépeuplé d’hommes et de bestiaux. La campagne de Rome, il est vrai, est un pays inhabitable, infecté par des marais croupissants, que les anciens Romains avaient desséchés. Rome, d’ailleurs, est dans un terrain ingrat, sur le bord d’un fleuve qui est à peine navigable. Sa situation entre sept montagnes était plutôt celle d’un repaire que d’une ville. Ses premières guerres furent les pillages d’un peuple qui ne pouvait guère vivre que de rapines; et lorsque le dictateur Camille eut pris Véies, à quelques lieues de Rome, dans l’Ombrie, tout le peuple romain voulut quitter son territoire stérile et ses sept montagnes, pour se transplanter au pays de Véies. On ne rendit depuis les environs de Rome fertiles qu’avec l’argent des nations vaincues, et par le travail d’une foule d’esclaves; mais ce terrain fut plus couvert de palais que de moissons. Il a repris enfin son premier état de campagne déserte. Le saint-siège possédait ailleurs de riches contrées, comme celle de Bologne. L’évêque de Salisbury, Burnet, attribue la misère du peuple, dans les meilleurs cantons de ce pays, aux taxes et à la forme du gouvernement. Il a prétendu, avec presque tous les écrivains, qu’un prince électif, qui règne peu d’années, n’a ni le pouvoir ni la volonté de faire de ces établissements utiles qui ne peuvent devenir avantageux qu’avec le temps. Il a été plus aisé de relever les obélisques, et de construire des palais et des temples, que de rendre la nation commerçante et opulente. Quoique Rome fût la capitale des peuples catholiques, elle était cependant moins peuplée que Venise et Naples, et fort au-dessous de Paris et Londres; elle n’approchait pas d’Amsterdam pour l’opulence, et pour les arts nécessaires qui la produisent. On en comptait, à la fin du xviie siècle, qu’environ cent vingt mille habitants dans Rome, par le dénombrement imprimé des familles; et ce calcul se trouvait encore vérifié par les registres des naissances. Il naissait, année commune, trois mille six cents enfants: ce nombre de naissances, multiplié par trente-quatre, donne toujours à peu près la somme des habitants; et cette somme est ici de cent vingt-deux mille quatre cents. Paul Jove, dans son Histoire de Léon X, rapporte que, du temps de Clément VII, Rome ne possédait que trente-deux mille habitants. Quelle différence de ces temps avec ceux des Trajan et des Antonin! Environ huit mille Juifs, établis à Rome, n’étaient pas compris dans ce dénombrement: ces Juifs ont toujours vécu paisiblement à Rome ainsi qu’à Livourne. On n’a jamais exercé contre eux en Italie les cruautés qu’ils ont souffertes en Espagne et en Portugal. L’Italie était le pays de l’Europe où la religion inspirait alors le plus de douceur. Rome fut le seul centre des arts et de la politesse jusqu’au siècle de Louis XIV, et c’est ce qui détermina la reine Christine à y fixer son séjour; mais bientôt l’Italie fut égalée dans plus d’un genre par la France, et surpassée de beaucoup dans quelques-uns. Les Anglais eurent sur elle autant de supériorité par les sciences que par le commerce. Rome conserva la gloire de ses antiquités et des travaux qui la distinguèrent depuis Jules II. La Toscane était, comme l’État du pape, depuis le xvie siècle un pays tranquille et heureux. Florence, rivale de Rome, attirait chez elle la même foule d’étrangers qui venaient admirer les chefs-d’oeuvre antiques et modernes dont elle était remplie. On y voyait cent soixante statues publiques. Les deux seules qui décoraient Paris, celle de Henri IV et le cheval qui porte la statue de Louis XIII, avaient été fondues à Florence, et c’étaient des présents des grands-ducs. Le commerce avait rendu la Toscane si florissante et ses souverains si riches, que le grand-duc Cosme II fut en état d’envoyer vingt mille hommes au secours du duc de Mantoue contre le duc de Savoie, en 1613, sans mettre aucun impôt sur ses sujets; exemple rare chez les nations plus puissantes. La ville de Venise jouissait d’un avantage plus singulier, c’est que depuis le xiiie siècle sa tranquillité intérieure ne fut pas altérée un seul moment; nul trouble, nulle sédition, nul danger dans la ville. Si on allait à Rome et à Florence pour y voir les grands monuments des beaux-arts, les étrangers s’empressaient d’aller goûter dans Venise la liberté et les plaisirs; et on y admirait encore, ainsi qu’à Rome, d’excellents morceaux de peinture. Les arts de l’esprit y étaient cultivés; les spectacles y attiraient les étrangers. Rome était la ville des cérémonies, et Venise la ville des divertissements: elle avait fait la paix avec les Turcs, après la bataille de Lépante, et son commerce, quoique déchu, était encore considérable dans le Levant: elle possédait Candie, et plusieurs îles, l’Istrie, la Dalmatie, une partie de l’Albanie, et tout ce qu’elle conserve de nos jours en Italie. (1618) Au milieu de ses prospérités, elle fut sur le point d’être détruite par une conspiration qui n’avait point d’exemple depuis la fondation de la république. L’abbé de Saint-Réal, qui a écrit cet événement célèbre avec le style de Salluste, y a mêlé quelques embellissements de roman; mais le fond en est très vrai. Venise avait eu une petite guerre avec la maison d’Autriche sur les côtes de l’Istrie. Le roi d’Espagne, Philippe III, possesseur du Milanais, était toujours l’ennemi secret des Vénitiens. Le duc d’Ossone, vice-roi de Naples, don Pèdre de Tolède, gouverneur de Milan, et le marquis de Bedmar, ambassadeur d’Espagne à Venise, depuis le cardinal de la Cueva, s’unirent tous trois pour anéantir la république: les mesures étaient si extraordinaires, et le projet si hors de vraisemblance, que le sénat, tout vigilant et tout éclairé qu’il était, ne pouvait en concevoir le soupçon. Venise était gardée par sa situation, et par les lagunes qui l’environnent. La fange de ces lagunes, que les eaux portent tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, ne laisse jamais le chemin ouvert aux vaisseaux; il faut chaque jour indiquer une route nouvelle. Venise avait une flotte formidable sur les côtes de l’Istrie où elle faisait la guerre à l’archiduc d’Autriche, Ferdinand, qui fut depuis l’empereur Ferdinand II. Il paraissait impossible d’entrer dans Venise: cependant le marquis de Bedmar rassemble des étrangers dans la ville, attirés les uns par les autres jusqu’au nombre de cinq cents. Les principaux conjurés les engagent sous différents prétextes, et s’assurent de leur service avec l’argent que l’ambassadeur fournit. On doit mettre le feu à la ville en plusieurs endroits à la fois; des troupes du Milanais doivent arriver par la terre ferme; des matelots gagnés doivent montrer le chemin à des barques chargées de soldats que le duc d’Ossone a envoyées à quelques lieues de Venise; le capitaine Jacques-Pierre, un des conjurés, officier de marine au service de la république, et qui commandait douze vaisseaux pour elle, se charge de faire brûler ces vaisseaux, et d’empêcher, par ce coup extraordinaire, le reste de la flotte de venir à temps au secours de la ville. Tous les conjurés étant des étrangers de nations différentes, il n’est pas surprenant que le complot ait été découvert. Le procurateur Nani, historien célèbre de la république, dit que le sénat fut instruit de tout par plusieurs personnes: il ne parle point de ce prétendu remords que sentit un des conjurés, nommé Jaffier, quand Renaud, leur chef, les harangua pour la dernière fois, et qu’il leur fit, dit-on, une peinture si vive des horreurs de leur entreprise, que ce Jaffier, au lieu d’être encouragé, se livra an repentir. Toutes ces harangues sont de l’imagination des écrivains: on doit s’en défier en lisant l’histoire: il n’est ni dans la nature des choses, ni dans aucune vraisemblance, qu’un chef de conjurés leur fasse une description pathétique des horreurs qu’ils vont commettre, et qu’il effraye les imaginations qu’il doit enhardir. Tout ce que le sénat put trouver de conjurés fut noyé incontinent dans les canaux de Venise. On respecta dans Bedmar le caractère d’ambassadeur, qu’on pouvait ne pas ménager; et le sénat le fit sortir secrètement de la ville, pour le dérober à la fureur du peuple. Venise échappée à ce danger, fut dans un état florissant jusqu’à la prise de Candie. Cette république soutint seule la guerre contre l’empire turc pendant près de trente ans, depuis 1641 jusqu’à 1660. Le siège de Candie, le plus long et le plus mémorable dont l’histoire fisse mention dura près de vingt ans; tantôt tourné en blocus, tantôt ralenti et abandonné, puis recommencé à plusieurs reprises, fait enfin dans les formes, deux ans et demi sans relâche jusqu’à ce que ce monceau de cendres fût rendu aux Turcs avec l’île presque tout entière, en 1669. Avec quelle lenteur, avec quelle difficulté le genre humain se civilise, et la société se perfectionne! On voyait auprès de Venise, aux portes de cette Italie où tous les arts étaient en honneur, des peuples aussi peu policés que l’étaient alors ceux du Nord. L’Istrie, la Croatie, la Dalmatie, étaient presque barbares: c’était pourtant cette même Dalmatie si fertile et si agréable sous l’empire romain; c’était cette terre délicieuse que Dioclétien avait choisie pour sa retraite, dans un temps où ni la ville de Venise ni ce nom n’existaient pas encore. Voilà quelle est la vicissitude des choses humaines. Les Morlaques, surtout, passaient pour les peuples les plus farouches de la terre. C’est ainsi que la Sardaigne, la Corse, ne se ressentaient ni des moeurs ni de la culture de l’esprit, qui faisaient la gloire des autres Italiens: il en était comme de l’ancienne Grèce, qui voyait auprès de ses limites des nations encore sauvages. Les chevaliers de Malte se soutenaient dans cette île, que Charles-Quint leur donna après que Soliman les eut chassés de Rhodes en 1523. Le grand maître Villiers L’Isle-Adam, ses chevaliers et les Rhodiens attachés à eux, furent d’abord errants de ville en ville, à Messine, à Gallipoli, à Rome, à Viterbe. L’Isle-Adam alla jusqu’à Madrid implorer Charles-Quint; il passa en France, en Angleterre tâchant de relever partout les débris de son ordre qu’on croyait entièrement ruiné. Charles-Quint fit présent de Malte aux chevaliers en 1525, aussi bien que de Tripoli, mais Tripoli leur fut bientôt enlevé par les amiraux de Soliman. Malte n’était qu’un rocher presque stérile: le travail y avait forcé autrefois la terre à être féconde, quand ce pays était possédé par les Carthaginois: car les nouveaux possesseurs y trouvèrent des débris de colonnes, de grands édifices de marbre, avec des inscriptions en langue punique. Ces restes de grandeur étaient des témoignages que le pays avait été florissant. Les Romains ne dédaignèrent pas de le prendre sur les Carthaginois; les Arabes s’en emparèrent au ixe siècle; et le Normand Roger, comte de Sicile, l’annexa à la Sicile vers la fin du xiie siècle. Quand Villiers L’Isle-Adam eut transporté le siège de son ordre dans cette île, le même Soliman, indigné de voir tous les jours ses vaisseaux exposés aux courses des ennemis qu’il avait cru détruire, voulut prendre Malte comme il avait pris Rhodes. Il envoya trente mille soldats devant cette petite place, qui n’était défendue que par sept cents chevaliers. (1565) Le grand maître, Jean de La Valette, âgé de soixante et onze ans, soutint quatre mois le siège. Les Turcs montèrent à l’assaut en plusieurs endroits différents; on les repoussait avec une machine d’une nouvelle invention: c’étaient de grands cercles de bois, couverts de laine enduite d’eau-de-vie, d’huile, de salpêtre et de poudre à canon, et on jetait ces cercles enflammés sur les assaillants. Enfin, environ six mille hommes de secours étant arrivés de Sicile, les Turcs levèrent le siège. Le principal bourg de Malte, qui avait soutenu le plus d’assauts, fut nommé la cité victorieuse, nom qu’il conserve encore aujourd’hui. Le grand-maître de La Valette fit bâtir une cité nouvelle, qui porte le nom de La Valette, et qui rendit Malte imprenable. Cette petite île a toujours, depuis ce temps, bravé toute la puissance ottomane; mais l’ordre n’a jamais été assez riche pour tenter de grandes conquêtes, ni pour équiper des flottes nombreuses. Ce monastère de guerriers ne subsiste guère que des bénéfices qu’il possède dans les États catholiques; et il a fait bien moins de mal aux Turcs que les corsaires algériens n’en ont fait aux chrétiens. La Hollande mérite d’autant plus d’attention, que c’est un État d’une espèce toute nouvelle, devenu puissant sans posséder presque de terrain, riche en n’ayant pas de son fonds de quoi nourrir la vingtième partie de ses habitants, et considérable en Europe par ses travaux au bout de l’Asie. (1609) Vous voyez cette république reconnue libre et souveraine par le roi d’Espagne, son ancien maître, après avoir acheté sa liberté par quarante ans de guerre. Le travail et la sobriété furent les premiers gardiens de cette liberté. On raconte que le marquis de Spinola et le président Richardot allant à la Haye, en 1608, pour négocier chez les Hollandais mêmes cette première trêve, ils virent sur leur chemin sortir d’un petit bateau huit ou dix personnes qui s’assirent sur l’herbe, et firent un repas de pain, de fromage et de bière, chacun portant soi-même ce qui lui était nécessaire. Les ambassadeurs espagnols demandèrent à un paysan qui étaient ces voyageurs. Le paysan répondit: « Ce sont les députés des États, nos souverains seigneurs et maîtres. » Les ambassadeurs espagnols s’écrièrent: « Voilà des gens qu’on ne pourra jamais vaincre, et avec lesquels il faut faire la paix. » C’est à peu près ce qui était arrivé autrefois à des ambassadeurs de Lacédémone, et à ceux du roi de Perse. Les mêmes moeurs peuvent avoir ramené la même aventure. En général les particuliers de ces provinces étaient pauvres alors; et l’État riche; au lieu que depuis, les citoyens sont devenus riches, et l’État pauvre. C’est qu’alors les premiers fruits du commerce avaient été consacrés à la défense publique. Ce peuple ne possédait encore ni le cap de Bonne-Espérance, dont il ne s’empara qu’en 1653 sur les Portugais, ni Cochin et ses dépendances, ni Malaca. Il ne trafiquait point encore directement à la Chine. Le commerce du Japon, dont les Hollandais sont aujourd’hui les maîtres, leur fut interdit jusqu’en 1609 par les Portugais, ou plutôt par l’Espagne, maîtresse encore du Portugal. Mais ils avaient déjà conquis les Moluques: ils commençaient à s’établir à Java; et la compagnie des Indes, depuis 1602 jusqu’en 1609, avait déjà gagné plus de deux fois son capital. Des ambassadeurs de Siam avaient déjà fait à ce peuple de commerçants, en 1608, le même honneur qu’ils firent depuis à Louis XIV. Des ambassadeurs du Japon vinrent, en 1609, conclure un traité à la Haye, sans que les États célébrassent cette ambassade par des médailles. L’empereur de Maroc et de Fez leur envoya demander un secours d’hommes et de vaisseaux. Ils augmentaient, depuis quarante ans, leur fortune et leur gloire par le commerce et par la guerre. La douceur de ce gouvernement, et la tolérance de toutes les manières d’adorer Dieu, dangereuse peut-être ailleurs, mais là nécessaire, peuplèrent la Hollande d’une foule d’étrangers et surtout de Wallons que l’inquisition persécutait dans leur patrie, et qui d’esclaves devinrent citoyens. La religion réformée, dominante dans la Hollande, servit encore à sa puissance. Ce pays, alors si pauvre, n’aurait pu ni suffire à la magnificence des prélats, ni nourrir des ordres religieux; et cette terre, où il fallait des hommes, ne pouvait admettre ceux qui s’engagent par serment à laisser périr, autant qu’il est en eux, l’espèce humaine. On avait l’exemple de l’Angleterre, qui était d’un tiers plus peuplée, depuis que les ministres des autels jouissaient de la douceur du mariage, et que les espérances des familles n’étaient point, ensevelies dans le célibat du cloître. Amsterdam, malgré les incommodités de son port, devint le magasin du monde. Toute la Hollande s’enrichit et s’embellit par des travaux immenses. Les eaux de la mer furent contenues par des doubles digues. Des canaux creusés dans toutes les villes furent revêtus de pierres; les rues devinrent de larges quais ornés de grands arbres. Les barques chargées de marchandises abordèrent aux portes des particuliers, et les étrangers ne se lassent point d’admirer ce mélange singulier formé par les faîtes de maisons, les cimes des arbres, et les banderoles des vaisseaux, qui donnent à la fois, dans un même lieu, le spectacle de la mer, de la ville et de la campagne. Mais le mal est tellement, mêlé avec le bien, les hommes s’éloignent si souvent de leurs principes, que cette république fut près de détruire elle-même la liberté pour laquelle elle avait combattu, et que l’intolérance fit couler le sang chez un peuple dont le bonheur et les lois étaient fondés sur la tolérance. Deux docteurs calvinistes firent ce que tant de docteurs avaient fait ailleurs. (1609 et suiv.). Gomar et Armin disputèrent dans Leyde avec fureur sur ce qu’ils n’entendaient pas, et ils divisèrent les Provinces-Unies. La querelle fut semblable, en plusieurs points, à celles des thomistes et des scotistes, des jansénistes et des molinistes, sur la prédestination, sur la grâce, sur la liberté, sur des questions obscures et frivoles, dans lesquelles on ne sait pas même définir les choses dont on dispute. Le loisir dont on jouit pendant la trêve donna la malheureuse facilité à un peuple ignorant de s’entêter de ces querelles; et enfin, d’une controverse scolastique il se forma deux partis dans l’État. Le prince d’Orange, Maurice, était à la tête des gomaristes; le pensionnaire Barnevelt favorisait les arminiens. Du Maurier dit avoir appris de l’ambassadeur son père, que Maurice ayant fait proposer au pensionnaire Barnevelt de concourir à donner au prince un pouvoir souverain, ce zélé républicain n’en fit voir aux États que, le danger et l’injustice, et que dès lors la ruine de Barnevelt fut résolue. Ce qui est avéré, c’est que le stathouder prétendait accroître son autorité par les gomaristes, et Barnevelt la restreindre par les arminiens: c’est que plusieurs villes levèrent des soldats qu’on appelait Attendants, parce qu’ils attendaient les ordres du magistrat, et qu’ils ne prenaient point l’ordre du stathouder; c’est qu’il y eut des séditions sanglantes dans quelques villes (1618), et que le prince Maurice poursuivit sans relâche le parti contraire à sa puissance. Il fit enfin assembler un concile calviniste à Dordrect, composé de toutes les Églises réformées de l’Europe, excepté de celle de France, qui n’avait pas la permission de son roi d’y envoyer des députés. Les pères de ce synode, qui avaient tant crié contre la dureté des pères de plusieurs conciles, et contre leur autorité, condamnèrent les arminiens, comme ils avaient été eux-mêmes condamnés par le concile de Trente. Plus de cent ministres arminiens furent bannis des sept Provinces. Le prince Maurice tira du corps de la noblesse et des magistrats vingt six commissaires pour juger le grand pensionnaire Barnevelt, le célèbre Grotius, et quelques autres du parti. On les avait retenus six mois en prison avant du leur faite leur procès. L’un des grands motifs de la révolte des sept Provinces et des princes d’Orange contre l’Espagne, fut d’abord que le duc d’Albe faisait languir longtemps des prisonniers sans les juger, et qu’enfin il les faisait condamner par des commissaires. Les mêmes griefs dont on s’était plaint sous la monarchie espagnole renaquirent dans le sein de la liberté. Barnevelt eut la tête tranchée dans la Haye (1619), plus injustement encore que les comtes d’Egmont et de Horn à Bruxelles. C’était un vieillard de soixante et douze ans, qui avait servi quarante ans sa république dans toutes les affaires politiques, avec autant de succès que Maurice et ses frères en avaient eu par les armes. La sentence portait qu’il avait contristé au possible l’Église de Dieu. Grotius, depuis ambassadeur de Suède en France, et plus illustre par ses ouvrages que par son ambassade, fut condamné à une prison perpétuelle, dont sa femme eut la hardiesse et le bonheur de le tirer. Cette violence fit naître des conspirations qui attirèrent de nouveaux supplices. Un fils de Barnevelt résolut de venger le sang de son père sur celui de Maurice (1623). Le complot fut découvert. Ses complices, à la tête desquels était un ministre arminien, périrent tous par la main du bourreau. Ce fils de Barnevelt eut le bonheur d’échapper tandis qu’on saisissait les conjurés: mais son jeune frère eut la tête tranchée, uniquement pour avoir su la conspiration. De Thou mourut en France précisément pour la même cause. La condamnation du jeune Hollandais était bien plus cruelle; c’était le comble de l’injustice de le faire mourir parce qu’il n’avait pas été le délateur de son frère. Si ces temps d’atrocité eussent continué, les Hollandais libres eussent été plus malheureux que leurs ancêtres esclaves du duc d’Albe. Ces persécutions gomariennes ressemblaient à ces premières persécutions que les protestants avaient si souvent reprochées aux catholiques, et que toutes les sectes avaient exercées les unes envers les autres. Amsterdam, quoique remplie de gomaristes, favorisa toujours les arminiens, et embrassa le parti de la tolérance. L’ambition et la cruauté du prince Maurice laissèrent une profonde plaie dans le coeur des Hollandais, et le souvenir de la mort de Barnevelt ne contribua pas peu dans la suite à faire exclure du stathoudérat le jeune prince d’Orange, Guillaume III, qui fut depuis roi d’Angleterre. Il était encore au berceau, lorsque le pensionnaire Witt stipula, dans le traité de paix des États généraux avec Cromwell, en 1653, qu’il n’y aurait plus de stathouder en Hollande. Cromwell poursuivait encore, dans cet enfant, le roi Charles Ier, son grand-père, et le pensionnaire de Witt vengeait le sang d’un pensionnaire. Cette manoeuvre de Witt fut enfin la cause funeste de sa mort et de celle de son frère: mais voilà à peu près toutes les catastrophes sanglantes causées en Hollande par le combat de la liberté et de l’ambition. La compagnie des Indes, indépendante de ces factions, n’en bâtit pas moins Batavia, dès l’année 1618, malgré les rois du pays, et malgré les Anglais qui vinrent attaquer ce nouvel établissement. La Hollande, marécageuse et stérile en plus d’un canton, se faisait, sous le cinquième degré de latitude septentrionale, un royaume dans la contrée la plus fertile de la terre, où les campagnes sont couvertes de riz, de poivre, de cannelle, et où la vigne porte deux fois l’année. Elle s’empara depuis de Bantam dans la même île, et en chassa les Anglais. Cette seule compagnie eut huit grands gouvernements dans les Indes, en y comptant le cap de Bonne-Espérance, quoique à la pointe de l’Afrique, poste important qu’elle enleva aux Portugais en 1653. Dans le même temps que les Hollandais s’établissaient ainsi aux extrémités de l’Orient, ils commencèrent à étendre leurs conquêtes du côté de l’Occident en Amérique, après l’expiration de la trêve de douze années avec l’Espagne. La compagnie d’Occident se rendit maîtresse de presque tout le Brésil, depuis 1623 jusqu’en l636. On vit avec étonnement, par les registres de cette compagnie, qu’elle avait, dans ce court espace de temps, équipé huit cents vaisseaux, tant pour la guerre que pour le commerce, et qu’elle en avait enlevé cinq cent quarante-cinq aux Espagnols. Cette compagnie l’emportait alors sur celle des Indes orientales; mais enfin, lorsque le Portugal eut secoué le joug des rois d’Espagne, il défendit mieux qu’eux ses possessions et regagna le Brésil, où il a trouvé des trésors nouveaux. La plus fructueuse des expéditions hollandaises fut celle de l’amiral Pierre Hein, qui enleva tous les galions d’Espagne revenant de la Havane, et rapporta, dans ce seul voyage, vingt millions de nos livres à sa patrie. Les trésors du nouveau monde, conquis par les Espagnols, servaient à fortifier contre eux leurs anciens sujets, devenus leurs ennemis redoutables. La république, pendant quatre-vingts ans, si vous en exceptez une trêve de douze années, soutint cette guerre dans les Pays-Bas, dans les Grandes-Indes et dans le nouveau monde; et elle fut assez puissante pour conclure une paix avantageuse à Munster, en 1647, indépendamment de la France, son alliée et longtemps sa protectrice, sans laquelle elle avait promis de ne pas traiter. Bientôt après, en 1652, et dans les années suivantes, elle ne craint point de rompre avec son alliée, l’Angleterre; elle a autant de vaisseaux qu’elle; son amiral Tromp ne cède au fameux amiral Blake qu’en mourant dans une bataille. Elle secourt ensuite le roi de Danemark, assiégé dans Copenhague par le roi de Suède, Charles X. Sa flotte, commandée par l’amiral Obdam, bat la flotte suédoise, et délivre Copenhague. Toujours rivale du commerce des Anglais, elle leur fait la guerre sous Charles II comme sous Cromwell, et avec de bien plus grands succès. Elle devient l’arbitre des couronnes en 1668. Louis XIV est obligé par elle de faire la paix avec l’Espagne. Cette même république, auparavant si attachée à la France, est depuis ce temps-là jusqu’à la fin du xviie siècle l’appui de l’Espagne contre la France même. Elle est longtemps une des parties principales dans les affaires de l’Europe. Elle se relève de ses chutes; et enfin, quoique affaiblie, elle subsiste par le seul commerce, qui a servi à sa fondation, sans avoir fait en Europe aucune conquête que celle de Maëstricht et d’un très petit et mauvais pays, qui ne sert qu’à défendre ses frontières; on ne l’a point vue s’agrandir depuis la paix de Munster: en cela plus semblable à l’ancienne république de Tyr, puissante par le seul commerce, qu’à celle de Carthage, qui eut tant de possessions en Afrique, et à celle de Venise, qui s’était trop étendue dans la terre ferme. Chap. CLXXXVIII. ¾ Du Danemark, de la Suède, et de la Pologne, au xviie siècle. Vous ne voyez point le Danemark entrer dans le système de l’Europe au xvie siècle. Il n’y a rien de mémorable qui attire les yeux des autres nations depuis la déposition solennelle du tyran Christiern II. Ce royaume, composé du Danemark et de la Norvège, fut longtemps gouverné à peu près comme la Pologne. Ce fut une aristocratie à laquelle présidait un roi électif. C’est l’ancien gouvernement de presque toute l’Europe. Mais, dans l’année 1660, les états assemblés défèrent au roi Frédéric III le droit héréditaire et la souveraineté absolue. Le Danemark devient le seul royaume de la terre où les peuples aient établi le pouvoir arbitraire par un acte solennel. La Norvège, qui a six cents lieues de long, ne rendait pas cet État puissant. Un terrain de rochers stériles ne peut être beaucoup peuplé. Les îles qui composent le Danemark sont plus fertiles; mais on n’en avait pas encore tiré les mêmes avantages qu’aujourd’hui. On ne s’attendait pas encore que les Danois auraient un jour une compagnie des Indes, et un établissement à Tranquebar; que le roi pourrait entretenir aisément trente vaisseaux de guerre et une armée de vingt-cinq mille hommes. Les gouvernements sont comme les hommes: ils se forment tard. L’esprit de commerce, d’industrie, d’économie, s’est communiqué de proche en proche. Je ne parlerai point ici des guerres que le Danemark a si souvent soutenues contre la Suède; elles n’ont presque point laissé de grandes traces; et vous aimez mieux considérer les moeurs et la forme des gouvernements, que d’entrer dans le détail des meurtres qui n’ont point produit d’événements dignes de la postérité. Les rois, en Suède, n’étaient pas plus despotiques qu’en Danemark aux xvie et xviie siècles. Les quatre états, composés de mille gentilshommes, de cent ecclésiastiques, de cent cinquante bourgeois, et d’environ deux cent cinquante paysans, faisaient les lois du royaume. On n’y connaissait, non plus qu’en Danemark et dans le Nord, aucun de ces titres de comte, de marquis, de baron, si fréquents dans le reste de l’Europe. Ce fut le roi Éric, fils de Gustave Vasa, qui les introduisit vers l’an 1561. Cet Éric cependant était bien loin de régner avec un pouvoir absolu, et il laissa au monde un nouvel exemple des malheurs qui peuvent suivre le désir d’être despotique, et l’incapacité de l’être. (1569) Le fils du restaurateur de la Suède fut accusé de plusieurs crimes par-devant les états assemblés, et déposé par une sentence unanime, comme le roi Christiern II l’avait été en Danemark: on le condamna à une prison perpétuelle, et on donna la couronne à Jean son frère. Comme votre principal dessein, dans cette foule d’événements, est de porter la vue sur ceux qui tiennent aux moeurs et à l’esprit du temps, il faut savoir que ce roi Jean, qui était catholique, craignant que les partisans de son frère ne le tirassent de sa prison et ne le remissent sur le trône, lui envoya publiquement du poison, comme le sultan envoie un cordeau, et le fit enterrer avec solennité, le visage découvert, afin que personne ne doutât de sa mort, et qu’on ne pût se servir de son nom pour troubler le nouveau règne. (1580) Le jésuite Possevin,, que le pape Grégoire XIII envoya dans la Suède et dans tout le Nord, en qualité de nonce, imposa au roi Jean, pour pénitence de cet empoisonnement, de ne faire qu’un repas tous les mercredis; pénitence ridicule, mais qui montre au moins que le crime doit être expié. Ceux du roi Éric avaient été punis plus rigoureusement. Ni le roi Jean, ni le nonce Possevin, ne purent réussir à faire dominer la religion catholique. Le roi Jean, qui ne s’accommodait pas de la luthérienne, tenta de faire recevoir la grecque; mais il n’y réussit pas davantage. Ce roi avait quelque teinture des lettres, et il était presque le seul dans son royaume qui se mêlât de controverse. Il y avait une université à Upsal, mais elle était réduite à deux ou trois professeurs sans étudiants. La nation ne connaissait que les armes, sans avoir pourtant fait encore de progrès dans l’art militaire. On n’avait commencé à se servir d’artillerie que du temps de Gustave Vasa; les autres arts étaient si inconnus, que, quand ce roi Jean tomba malade en 1592, il mourut sans qu’on pût lui trouver un médecin; tout au contraire des autres rois, qui quelquefois en sont trop environnés. Il n’y avait encore ni médecin ni chirurgien en Suède. Quelques épiciers vendaient seulement des drogues médicinales qu’on prenait au hasard. On en usait ainsi dans presque tout le Nord. Les hommes, bien loin d’y être exposés à l’abus des arts, n’avaient pas su encore se procurer les arts nécessaires. Cependant la Suède pouvait alors devenir très puissante. Sigismond, fils du roi Jean, avait été élu roi de Pologne (l587), cinq ans avant la mort de son père. La Suède s’empara alors de la Finlande et de l’Esthonie. (1600) Sigismond, roi de Suède et de Pologne pouvait conquérir toute la Moscovie, qui n’était alors ni bien gouvernée ni bien armée; mais Sigismond étant catholique et la Suède luthérienne, il ne conquit rien, et perdit la couronne de Suède. Les mêmes états qui avaient déposé son oncle Éric le déposèrent aussi (l604), et déclarèrent un autre de ses oncles qui fut Charles IX, père du grand Gustave-Adolphe. Tout cela ne se passa pas sans les troubles, les guerres et les conspirations qui accompagnent de tels changements. Charles IX n’était regardé que comme un usurpateur par les princes alliés de Sigismond: mais en Suède il était roi légitime. (1611) Gustave-Adolphe, son fils, lui succéda sans aucun obstacle, n’ayant pas encore dix-huit ans accomplis, qui est l’âge de la majorité des rois de Suède et de Danemark, ainsi que des princes de l’empire. Les Suédois ne possédaient point alors la Scanie, la plus belle de leurs provinces: elle avait été cédée au Danemark dès le xive siècle, de sorte que le territoire de Suède était presque toujours le théâtre de toutes les guerres entre les Suédois et les Danois. La première chose que fit Gustave-Adolphe, ce fut d’entrer dans cette province de Scanie; mais il ne put jamais la reprendre. Ses premières guerres furent infructueuses: il fut obligé de faire la paix avec le Danemark (1613). Il avait tant de penchant pour la guerre, qu’il alla attaquer les Moscovites au delà de la Newa, dès qu’il fut délivré des Danois. Ensuite il se jeta sur la Livonie, qui appartenait aux Polonais; et, attaquant partout Sigismond, son cousin, il pénétra jusqu’en Lithuanie. L’empereur Ferdinand II était allié de Sigismond, et craignait Gustave-Adolphe. Il envoya quelques troupes contre lui. On peut juger de là que le ministère de France n’eut pas grande peine à faire venir Gustave en Allemagne. Il fit avec Sigismond et la Pologne une trêve pendant laquelle il garda ses conquêtes. Vous savez comme il ébranla le trône de Ferdinand II, et comme il mourut à la fleur de son âge, au milieu de ses victoires. (1632) Christine, sa fille, non moins célèbre que lui ayant régné aussi glorieusement que son père avait combattu, et ayant présidé aux traités de Vestphalie qui pacifièrent l’Allemagne, étonna l’Europe par l’abdication de sa couronne, à l’âge de vingt-sept ans. Puffendorf dit qu’elle fut obligée de se démettre: mais en même temps il avoue que, lorsque cette reine communiqua pour la première fois sa résolution au sénat, en 1651, des sénateurs en larmes la conjurèrent de ne pas abandonner le royaume; qu’elle n’en fut pas moins ferme dans le mépris de son trône, et qu’enfin ayant assemblé les états (21 mai 1654), elle quitta la Suède malgré les prières de tous ses sujets. Elle n’avait jamais paru incapable de porter le poids de la couronne, mais elle aimait les beaux-arts. Si elle avait été reine en Italie, où elle se retira, elle n’eût point abdiqué. C’est le plus grand exemple de la supériorité réelle des arts, de la politesse, et de la société perfectionnée, sur la grandeur qui n’est que grandeur, Charles X, son cousin, duc des Deux-Ponts, fut choisi par les états pour son successeur. Ce prince ne connaissait que la guerre, il marcha en Pologne, et la conquit avec la même rapidité que nous avons vu Charles XII, son petit fils, la subjuguer, et il la perdit de même. Les Danois, alors défenseurs de la Pologne, parce qu’ils étaient toujours ennemis de la Suède, tombèrent sur elle (1658): mais Charles X, quoique chassé de la Pologne, marcha sur la mer glacée, d’île en île, jusqu’à Copenhague. Cet événement prodigieux fit enfin conclure une paix qui rendit à la Suède la Scanie, perdue depuis trois siècles. Son fils, Chartes XI, fut le premier roi absolu, et son petit-fils, Charles XII fut le dernier. Je n’observerai ici qu’une seule chose, qui montre combien l’esprit du gouvernement a changé dans le Nord, et combien il a fallu de temps pour le changer. Ce n’est qu’après la mort de Charles XII que la Suède, toujours guerrière, s’est enfin tournée à l’agriculture et au commerce, autant qu’un terrain ingrat et la médiocrité de ses richesses peuvent le permettre. Les Suédois ont eu enfin une compagnie des Indes; et leur fer, dont ils ne se servaient autrefois que pour combattre, a été porté avec avantage sur leurs vaisseaux, du port de Gothembourg aux provinces méridionales du Mogol et de la Chine. Voici une nouvelle vicissitude et un nouveau contraste dans le Nord. Cette Suède, despotiquement gouvernée, est devenue de nos jours le royaume de la terre le plus libre, et celui où les rois sont le plus dépendants. Le Danemark, au contraire, où le roi n’était qu’un doge, où la noblesse était souveraine, et le peuple esclave, devint, dès l’an 166l, un royaume entièrement monarchique. Le clergé et les bourgeois aimèrent mieux un gouvernement absolu que cent nobles qui voulaient commander; ils forcèrent ces nobles à être sujets comme eux, et à déférer au roi Frédéric III une autorité sans bornes. Ce monarque fut le seul dans l’univers qui, par un consentement formel de tous les ordres de l’État, fut reconnu pour souverain absolu des hommes et des lois, pouvant les faire, les abroger et les négliger à sa volonté. On lui donna juridiquement ces armes terribles, contre lesquelles il n’y a point de bouclier. Ses successeurs en ont rarement abusé. Ils ont senti que leur grandeur consistait à rendre heureux leurs peuples. La Suède et le Danemark sont parvenus à cultiver le commerce par des routes diamétralement opposées, la Suède en se rendant libre, et le Danemark en cessant de l’être(22). Chap. CLXXXIX. ¾ De la Pologne au xviie siècle, et des sociniens ou unitaires. La Pologne était le seul pays qui, joignant le nom de république à celui de monarchie, se donnât toujours un roi étranger, comme les Vénitiens choisissent un général de terre. C’est encore le seul royaume qui n’ait point eu l’esprit de conquête, occupé seulement de défendre ses frontières contre les Turcs et contre les Moscovites. Les factions catholique et protestante, qui avaient troublé tant d’États, pénétrèrent enfin chez cette nation. Les protestants furent assez considérables pour se faire accorder la liberté de conscience en 1587; et leur parti était déjà si fort, que le nonce du pape, Annibal de Capoue, n’employa qu’eux pour tâcher de donner la couronne à l’archiduc Maximilien, frère de l’empereur Rodolphe II. En effet, les protestants polonais élurent ce prince autrichien, tandis que la faction opposée choisissait le Suédois Sigismond, petit-fils de Gustave Vasa, dont nous avons parlé. Sigismond devait être roi de Suède, si les droits du sang avaient été consultés: mais vous avez vu que les états de la Suède disposaient du trône. Il était si loin de régner en Suède, que Gustave-Adolphe, son cousin, fut sur le point de le détrôner en Pologne, et ne renonça à cette entreprise que pour aller tenter de détrôner l’empereur. C’est une chose étonnante que les Suédois aient souvent parcouru la Pologne en vainqueurs, et que les Turcs, bien plus puissants, n’aient jamais pénétré beaucoup au delà de ses frontières. Le sultan Osman attaqua les Polonais avec deux cent mille hommes, au temps de Sigismond, du côté de la Moldavie: les Cosaques, seuls peuples alors attachés à la république et sous sa protection, rendirent par une résistance opiniâtre, l’irruption des Turcs inutile. Que peut-on conclure du mauvais succès d’un tel armement, sinon que les capitaines d’Osman ne savaient pas faire la guerre? (1632) Sigismond mourut la même année que Gustave-Adolphe. Son fils Ladislas, qui lui succéda, vit commencer la fatale défection de ces Cosaques qui, ayant été longtemps le rempart de la république, se sont enfin donnés aux Russes et aux Turcs. Ces peuples, qu’il faut distinguer des Cosaques du Tanaïs, habitent les deux rives du Borysthène: leur vie est entièrement semblable à celle des anciens Scythes et des Tartares des bords du Pont-Euxin. Au nord et à l’orient de l’Europe, toute cette partie du monde était encore agreste: c’est l’image de ces prétendus siècles héroïques où les hommes, se bornant au nécessaire pillaient ce nécessaire chez leurs voisins. Les seigneurs polonais des palatinats qui touchent à l’Ukraine voulurent traiter quelques Cosaques comme leurs vassaux, c’est-à-dire comme des serfs. Toute la nation, qui n’avait de bien que sa liberté, se souleva unanimement et désola longtemps les terres de la Pologne. Ces Cosaques étaient de la religion grecque, et ce fut encore une raison de plus pour les rendre irréconciliables avec les Polonais. Les uns se donnèrent aux Russes, les autres aux Turcs, toujours à condition de vivre dans leur libre anarchie. Ils ont conservé le peu qu’ils ont de la religion des Grecs, et ils ont enfin perdu presque entièrement leur liberté sous l’empire de la Russie, qui, après avoir été policée de nos jours, a voulu les policer aussi. Le roi Ladislas mourut sans laisser d’enfants de sa femme Marie-Louise de Gonzague, la même qui avait aimé le grand écuyer Cinq-Mars. Ladislas avait deux frères, tous deux dans les ordres: l’un jésuite et cardinal, nommé Jean Casimir; l’autre évêque de Breslau et de Kiovie. Le cardinal et l’évêque disputèrent le trône. (1648) Casimir fut élu. Il renvoya son chapeau, prit la couronne de Pologne, et épousa la veuve de son frère; mais après avoir vu, pendant vingt années, son royaume toujours troublé par des factions, dévasté tantôt par le roi de Suède, Charles X, tantôt par les Moscovites et par les Cosaques, il suivit l’exemple de la reine Christine: il abdiqua comme elle (1668), mais avec moins de gloire, et alla mourir à Paris abbé de Saint-Germain des Prés. La Pologne ne fut pas plus heureuse sous son successeur Michel Coribut. Tout ce qu’elle a perdu en divers temps composerait un royaume immense. Les Suédois lui avaient enlevé la Livonie, que les Russes possèdent encore aujourd’hui. Ces mêmes Russes, après leur avoir pris autrefois les provinces de Pleskou et de Smolensko, s’emparèrent encore de presque toute la Kiovie et de l’Ukraine. Les Turcs prirent, sous le règne de Michel, la Podolie et la Volhinie (1672). La Pologne ne put se conserver qu’en se rendant tributaire de la Porte Ottomane. Le grand maréchal de la couronne, Jean Sobieski, lava cette honte, à la vérité, dans le sang des Turcs à la bataille de Chokzim: (1674) cette célèbre bataille délivra la Pologne du tribut et valut à Sobieski la couronne; mais apparemment cette victoire si célèbre ne fut pas aussi sanglante et aussi décisive qu’on le dit, puisque les Turcs gardèrent alors la Podolie et une partie de l’Ukraine, avec l’importante forteresse de Kaminieck qu’ils avaient prise. Il est vrai que Sobieski, devenu roi rendit depuis son nom immortel par la délivrance de Vienne, mais il ne put jamais reprendre Kaminieck, et les Turcs ne l’ont rendu qu’après sa mort, à la paix de Carlowitz, en 1699. La Pologne dans toutes ces secousses ne changea jamais ni de gouvernement, ni de lois, ni de moeurs, ne devint ni plu riche ni plus pauvre; mais sa discipline militaire ne s’étant pas perfectionnée, et le czar Pierre ayant enfin, par le moyen des étrangers, introduit chez lui cette discipline si avantageuse, il est arrivé que les Russes, autrefois méprisés de la Pologne, l’ont forcée en 1733 à recevoir le roi qu’ils ont voulu lui donner, et que dix mille Russes ont imposé des lois à la noblesse polonaise assemblée. L’impératrice-reine Marie-Thérèse, l’impératrice de Russie Catherine II, et Frédéric, roi de Prusse, ont imposé des lois plus dures à cette république, au moment que nous écrivons(23). Quant à la religion, elle causa peu de troubles dans cette partie du monde. Les unitaires eurent quelque temps des églises dans la Pologne, dans la Lithuanie, au commencement du xviie siècle. Ces unitaires, qu’on appelle tantôt sociniens, tantôt ariens, prétendaient soutenir la cause de Dieu même, en le regardant comme un être unique, incommunicable, qui n’avait un fils que par adoption. Ce n’était pas entièrement le dogme des anciens eusébéiens. Ils prétendaient ramener sur la terre la pureté des premiers âges du christianisme, renonçant à la magistrature et à la profession des armes. Des citoyens qui se faisaient un scrupule de combattre ne semblaient pas propres pour un pays où l’on était sans cesse en armes contre les Turcs. Cependant cette religion fut assez florissante en Pologne jusqu’à l’année 1658. On la proscrivit dans ce temps là parce que ces sectaires, qui avaient renoncé à la guerre, n’avaient pas renoncé à l’intrigue. Ils étaient liés avec Ragotzki, prince de Transylvanie, alors ennemi de la république. Cependant ils sont encore en grand nombre en Pologne, quoiqu’ils y aient perdu la liberté de faire une profession ouverte de leurs sentiments. Le déclamateur Maimbourg prétend qu’ils se réfugièrent en Hollande, où « il n’y a, dit-il, que la religion catholique qu’on ne tolère pas. » Le déclamateur Maimbourg se trompe sur cet article comme sur bien d’autres. Les catholiques sont si tolérés dans les Provinces-Unies, qu’ils y composent le tiers de la nation, et jamais les unitaires ou les sociniens n’y ont eu d’assemblée publique. Cette religion s’est étendue sourdement en Hollande, en Transylvanie, en Silésie, en Pologne, mais surtout en Angleterre. On peut compter parmi les révolutions de l’esprit humain, que cette religion, qui a dominé dans l’Église à diverses fois pendant trois cent cinquante années depuis Constantin, se soit reproduite dans l’Europe depuis deux siècles, et soit répandue dans tant de provinces, sans avoir aujourd’hui de temple en aucun endroit du monde. Il semble qu’on ait craint d’admettre parmi les communions du christianisme une secte qui avait autrefois triomphé si longtemps de toutes les autres communions. C’est encore une contradiction de l’esprit humain. Qu’importe, en effet, que les chrétiens reconnaissent dans Jésus-Christ un Dieu portion indivisible de Dieu, et pourtant séparée, ou qu’ils révèrent dans lui la première créature de Dieu? Ces deux systèmes sont également incompréhensibles; mais les lois de la morale, l’amour de Dieu et celui du prochain, sont également à la portée de tout le monde, également nécessaires. Nous ne donnions point alors le nom de Russie à la Moscovie, et nous n’avions qu’une idée vague de ce pays; la ville de Moscou, plus connue en Europe que le reste de ce vaste empire, lui faisait donner le nom de Moscovie. Le souverain prend le titre d’empereur de toutes les Russies, parce qu’en effet il y a plusieurs provinces de ce nom qui lui appartiennent, ou sur lesquelles il a des prétentions(24). La Moscovie ou Russie se gouvernait au xvie siècle à peu près comme la Pologne. Les boyards, ainsi que les nobles polonais, comptaient pour toute leur richesse les habitants de leurs terres; les cultivateurs étaient leurs esclaves. Le czar était quelquefois choisi par ces boyards; mais aussi ce czar nommait souvent son successeur, ce qui n’est jamais arrivé en Pologne. L’artillerie était très peu en usage au xvie siècle dans toute cette partie du monde, la discipline militaire inconnue: chaque boyard amenait ses paysans au rendez-vous des troupes, et les armait de flèches, de sabres, de bâtons ferrés en forme de piques, et de quelques fusils. Jamais d’opérations régulières en campagne, nuls magasins, point d’hôpitaux tout se faisait par incursion; et quand il n’y avait plus rien à piller, le boyard, ainsi que le staroste polonais et le mirza tartare, ramenait sa troupe. Labourer ses champs, conduire ses troupeaux, et combattre, voilà la vie de Pierre le Grand; et c’est la vie des trois quarts des habitants de la terre. Les Russes conquirent aisément, au milieu du xvie siècle, les royaumes de Casan et d’Astracan sur les Tartares affaiblis et plus mal disciplinés qu’eux encore; mais jusqu’à Pierre le Grand, ils ne purent se soutenir contre la Suède du côté de la Finlande; des troupes régulières devaient nécessairement l’emporter sur eux. Depuis Jean Basilowitz ou Basilides, qui conquit Astracan et Casan, une partie de la Livonie, Pleskou, Novogorod, jusqu’au czar Pierre, il n’y a rien eu de considérable. Ce Basilides eut une étrange ressemblance avec Pierre Ier; c’est que tous deux firent mourir leur fils. Jean Basilides, soupçonnant son fils d’une conspiration pendant le siège de Pleskou, le tua d’un coup de pique; et Pierre ayant fait condamner le sien à la mort, ce jeune prince ne survécut pas à sa condamnation et à sa grâce. L’histoire ne fournit guère d’événement plus extraordinaire que celui des fameux Demetrius (Dmitri), qui agita si longtemps la Russie après la mort de Jean Basilides (1584). Ce czar laissa deux fils, l’un nommé Fédor ou Théodor, l’autre Demetri ou Demetrius. Fédor régna; Demetri fut confiné dans un village nommé Uglis avec la czarine sa mère. Jusque-là les moeurs de cette cour n’avaient point encore adopté la politique des sultans et des anciens empereurs grecs, de sacrifier les princes du sang à la sûreté du trône. Un premier ministre, nommé Boris-Gudenou(25), dont Fédor avait épousé la soeur, persuada au czar Fédor qu’on ne pouvait bien régner qu’en imitant les Turcs, et en assassinant son frère. Ce premier ministre, Boris, envoya un officier dans le village où était élevé le jeune Demetri, avec ordre de le tuer. L’officier de retour dit qu’il avait exécuté sa commission, et demanda la récompense qu’on lui avait promise. Boris, pour toute récompense, fit tuer le meurtrier, afin de supprimer les preuves du crime. On prétend que Boris, quelque temps après, empoisonna le czar Fédor; et, quoiqu’il en fût soupçonné, il n’en monta pas moins sur le trône. (1597) Il parut alors dans la Lithuanie un jeune homme qui prétendait être le prince Demetri échappé à l’assassin. Plusieurs personnes qui l’avaient vu auprès de sa mère, le reconnaissaient à des marques certaines. Il ressemblait parfaitement au prince; il montrait la croix d’or, enrichie de pierreries, qu’on avait attachée au cou de Demetri, à son baptême. Un palatin de Sandomir le reconnut d’abord pour le fils de Jean Basilides, et pour le véritable czar. Une diète de Pologne examina solennellement les preuves de sa naissance, et les ayant trouvées incontestables, lui fournit une armée pour chasser l’usurpateur Boris, et pour reprendre la couronne de ses ancêtres. Cependant on traitait en Russie Demetri d’imposteur, et même de magicien. Les Russes ne pouvaient croire que Demetri, présenté par des Polonais catholiques, et ayant deux jésuites pour conseil, pût être leur véritable roi. Les boyards le regardaient tellement comme un imposteur, que le czar Boris étant mort, ils mirent sans difficulté sur le trône le fils de Boris, âgé de quinze ans. (1605) Cependant Demetri s’avançait en Russie avec l’armée polonaise. Ceux qui étaient mécontents du gouvernement moscovite se déclarèrent en sa faveur. Un général russe, étant en présence de l’armée de Demetri, s’écria: « Il est le seul légitime héritier de l’empire, » et passa de son côté avec les troupes qu’il commandait. La révolution fut bientôt pleine et entière; Demetri ne fut plus un magicien. Le peuple de Moscou courut au château, et traîna en prison le fils de Boris et sa mère. Demetri fut proclamé czar sans aucune contradiction. On publia que le jeune Boris et sa mère s’étaient tués en prison; il est plus vraisemblable que Demetri les fit mourir. La veuve de Jean Basilides, mère du vrai ou faux Demetri, était depuis longtemps reléguée dans le nord de la Russie; le nouveau czar l’envoya chercher dans une espèce de carrosse aussi magnifique qu’on en pouvait avoir alors. Il alla plusieurs milles au-devant d’elle; tous deux se reconnurent avec des transports et des larmes, en présence d’une foule innombrable; personne alors dans l’empire ne douta que Demetri ne fût le véritable empereur. (1606) Il épousa la fille du palatin de Sandomir, son premier protecteur; et ce fut ce qui le perdit. Le peuple vit avec horreur une impératrice catholique, une cour composée d’étrangers, et surtout une église qu’on bâtissait pour des jésuites. Demetri dès lors ne passa plus pour un Russe. Un boyard, nommé Zuski, se mit à la tête de plusieurs conjurés; au milieu des fêtes qu’on donnait pour le mariage du czar, il entre dans le palais, le sabre dans une main et une croix dans l’autre. On égorge la garde polonaise: Demetri est chargé de chaînes. Les conjurés amènent devant lui la czarine, veuve de Jean Basilides, qui l’avait reconnu si solennellement pour son fils. Le clergé l’obligea de jurer sur la croix, et de déclarer enfin si Demetri était son fils ou non. Alors, soit que la crainte de la mort forçât cette princesse à un faux serment et l’emportât sur la nature, soit qu’en effet elle rendît gloire à la vérité, elle déclara en pleurant que le czar n’était point son fils; que le véritable Demetri avait été, en effet, assassiné dans son enfance, et qu’elle n’avait reconnu le nouveau czar qu’à l’exemple de tout le peuple, et pour venger le sang de son fils sur la famille des assassins. On prétendît alors que Demetri était un homme du peuple, nommé Griska Utropoya, qui avait été quelque temps moine dans un couvent de Russie. On lui avait reproché auparavant de n’être pas du rite grec, et de n’avoir rien des moeurs de son pays; et alors on lui reprocha d’être à la fois un paysan russe et un moine grec. Quel qu’il fût, le chef des conjurés, Zuski, le tua de sa main (1606), et se mit à sa place. Ce nouveau czar, monté en un moment sur le trône, renvoya dans leur pays le peu de Polonais échappés au carnage. Comme il n’avait d’autre droit au trône ni d’autre mérite que d’avoir assassiné Demetri, les autres boyards, qui de ses égaux devenaient ses sujets, prétendirent bientôt que le czar assassiné n’était point un imposteur, qu’il était le véritable Demetri, et que son meurtrier n’était pas digne de la couronne. Ce nom de Demetri devint cher aux Russes. Le chancelier de celui qu’on venait de tuer s’avisa de dire qu’il n’était pas mort, qu’il guérirait bientôt de ses blessures, et qu’il reparaîtrait à la tête de ses fidèles sujets Ce chancelier parcourut la Moscovie, menant avec lui, dans une litière, un jeune homme auquel il donnait le nom de Demetri, et qu’il traitait en souverain. A ce nom seul les peuples se soulevèrent; il se donna des batailles au nom de ce Demetri qu’on ne voyait pas: mais le parti du chancelier ayant été battu, ce second Demetri disparut bientôt. Les imaginations étaient si frappées de ce nom, qu’un troisième Demetri se présenta en Pologne. Celui-là fut plus heureux que les autres; il fut soutenu par le roi de Pologne Sigismond, et vint assiéger le tyran Zuski dans Moscou même. Zuski, enfermé dans Moscou, tenait encore en sa puissance la veuve du premier Demetri, et le palatin de Sandomir, père de cette veuve. Le troisième redemanda la princesse comme sa femme. Zuski rendit la fille et le père, espérant peut-être adoucir le roi de Pologne, ou se flattant que la palatine ne reconnaîtrait pas son mari dans un imposteur; mais cet imposteur était victorieux. La veuve du premier Demetri ne manqua pas de reconnaître ce troisième pour son véritable époux et si le premier trouva une mère, le troisième trouva aussi aisément une épouse. Le beau-père jura que c’était là son gendre, et les peuples ne doutèrent plus. Les boyards, partagés entre l’usurpateur Zuski et l’imposteur, ne reconnurent ni l’un ni l’autre. Ils déposèrent Zuski, et le mirent dans un couvent. C’était encore une superstition des Russes, comme de l’ancienne Église grecque, qu’un prince qu’on avait fait moine ne pouvait plus régner: ce même usage s’était insensiblement établi autrefois dans l’Église latine. Zuski ne reparut plus, et Demetri fut assassiné dans un festin par des Tartares. (1610) Les boyards alors offrirent leur couronne au prince Ladislas, fils de Sigismond, roi de Pologne. Ladislas se préparait à venir la recevoir, lorsqu’il parut encore un quatrième Demetri pour la lui disputer. Celui-ci publia que Dieu l’avait toujours conservé, quoiqu’il eût été assassiné à Uglis par le tyran Boris, à Moscou par l’usurpateur Zuski, et ensuite par des Tartares. Il trouva des partisans qui crurent ces trois miracles. La ville de Pleskou le reconnut pour czar; il y établit sa cour quelques années, pendant que les Russes, se repentant d’avoir appelé les Polonais, les chassaient de tous côtés, et que Sigismond renonçait à voir son fils Ladislas sur le trône des czars. Au milieu de ces troubles, on mit sur le trône le fils du patriarche Fédor Romanow: ce patriarche était parent, par les femmes du czar Jean Basilides. Son fils, Michel Fédérowitz, c’est-à-dire de Fédor, fut élu à l’âge de dix-sept ans par le crédit du père. Toute la Russie reconnut ce Michel, et la ville de Pleskou lui livra le quatrième Demetri, qui finit par être pendu. Il en restait un cinquième: c’était le fils du premier, qui avait régné en effet, de celui-là même qui avait épousé la fille du palatin de Sandomir. Sa mère l’enleva de Moscou lorsqu’elle alla trouver le troisième Demetri; et qu’elle feignit de le reconnaître pour son véritable mari. (1633) Elle se retira ensuite chez les Cosaques avec cet enfant, qu’on regardait comme le petit-fils de Jean Basilides, et qui, en effet, pouvait bien l’être. Mais dès que Michel Fédérowitz fut sur le trône, il força les Cosaques à lui livrer la mère et l’enfant, et les fit noyer l’un et l’autre. On ne s’attendait pas à un sixième Demetri. Cependant, sous l’empire de Michel Fédérowitz en Russie, et sous le règne de Ladislas en Pologne, on vit encore un nouveau prétendant de ce nom à la cour de Russie. Quelques jeunes gens, en se baignant avec un Cosaque de leur âge, aperçurent sur son dos des caractères russes, imprimés avec une aiguille; on y lisait Demetri, fils du czar Demetri. Celui-ci passa pour ce même fils de la palatine de Sandomir, que le czar Fédérowitz. avait fait noyer dans un étang glacé. Dieu avait opéré un miracle pour le sauver; il fut traité en fils du czar à la cour de Ladislas, et on prétendait bien se servir de lui pour exciter de nouveaux troubles en Russie. La mort de Ladislas, son protecteur, lui ôta toute espérance: il se retira en Suède, et de là dans le Holstein; mais malheureusement pour lui le duc de Holstein avait envoyé en Moscovie une ambassade pour établir un commerce de soie de Perse, et son ambassadeur n’ayant réussi qu’à faire des dettes à Moscou, le duc de Holstein obtint quittance de la dette en livrant ce dernier Demetri, qui fut mis en quartiers. Toutes ces aventures, qui tiennent du fabuleux, et qui sont pourtant très vraies, n’arrivent point chez les peuples policés qui ont une forme de gouvernement régulière. Le czar Alexis, fils de Michel Fédérowitz, et petit-fils du patriarche Fédor Romanow, couronné en 1645, n’est guère connu dans l’Europe que pour avoir été le père de Pierre le Grand. La Russie, jusqu’au czar Pierre, resta presque inconnue aux peuples méridionaux de l’Europe, ensevelie sous un despotisme malheureux du prince sur les boyards, et des boyards sur les cultivateurs. Les abus dont se plaignent aujourd’hui les nations policées, auraient été des lois divines pour les Russes. Il y a quelques règlements parmi nous qui excitent les murmures des commerçants et des manufacturiers; mais dans ces pays du Nord il était très rare d’avoir un lit: on couchait sur des planches, que les moins pauvres couvraient d’un gros drap acheté aux foires éloignées, ou bien d’une peau d’animal, soit domestique, soit sauvage. Lorsque le comte de Carlisle, ambassadeur de Charles II d’Angleterre à Moscou, traversa tout l’empire russe d’Archangel en Pologne, en 1663, il trouva partout cet usage, et la pauvreté générale que cet usage suppose, tandis que l’or et les pierreries brillaient à la cour, au milieu d’une pompe grossière. Un Tartare de la Crimée, un Cosaque du Tanaïs,
réduit à la vie sauvage du citoyen russe, était bien
plus heureux que ce citoyen, puisqu’il était libre d’aller où
il voulait, et qu’il était défendu au Russe de sortir de
son pays. Vous connaissez, par l’histoire de Charles XII, et par celle
de Pierre Ier, qui s’y trouve renfermée, quelle différence
immense un demi-siècle a produite dans cet empire. Trente siècles
n’auraient pu faire ce qu’a fait Pierre en voyageant quelques années.
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