OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  ESSAI SUR LES MOEURS ET L’ESPRITDES NATIONS
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ESSAI SUR LES MOEURS (Suite)

Chap. CLXI. — Des côtes d’Afrique.

Les côtes d’Afrique, depuis l’Égypte jusqu’aux royaumes de Fez et de Maroc, accrurent encore l’empire des sultans; mais elles furent plutôt sous leur protection que sous leur gouvernement. Le pays de Barca et ses déserts, si fameux autrefois par le temple de Jupiter Ammon, dépendirent du bacha d’Égypte. La Cyrénaïque eut un gouverneur particulier. Tripoli, qu’on rencontre ensuite en allant vers l’occident, ayant été pris par Pierre de Navarre, sous le règne de Ferdinand le Catholique, en 1510, fut donné par Charles-Quint aux chevaliers de Malte; mais les amiraux de Soliman s’en emparèrent; et avec le temps elle s’est gouvernée comme une république, à la tête de laquelle est un général qu’on nomme dey, et qui est élu par la milice. 

Plus loin vous trouvez le royaume de Tunis, l’ancien séjour des Carthaginois. Vous avez vu Charles-Quint donner un roi à cet État, et le rendre tributaire de l’Espagne; don Juan le reprendre encore sur les Maures avec la même gloire que Charles-Quint, son père; mais enfin l’amiral de Sélim II remettre Tunis sous la domination mahométane, et y exterminer tous les chrétiens, trois ans après cette fameuse bataille de Lépante, qui produisit tant de gloire à don Juan et aux Vénitiens avec si peu d’avantage. Cette province se gouverna depuis comme Tripoli. 

Alger, qui termine l’empire des Turcs en Afrique, est l’ancienne Numidie, la Mauritanie césarienne, si fameuse par les rois Juba, Syphax, et Massinissa. Il reste à peine les ruines de Cirte, leur capitale, ainsi que de Carthage, de Memphis et même d’Alexandrie, qui n’est plus au même endroit où Alexandre l’avait bâtie. Le royaume de Juba était devenu si peu de chose, que Cheredin Barberousse aima mieux être amiral du Grand Seigneur que roi d’Alger. Il céda cette province à Soliman; et, de roi qu’il était, il se contenta d’en être bacha. Depuis ce temps jusqu’au commencement du xviie siècle, Alger fut gouvernée par les bachas que la Porte y envoyait; mais enfin la même administration qui s’établit à Tripoli et à Tunis se forma dans Alger, devenue une retraite de corsaires. Aussi un de leurs derniers deys disait au consul de la nation anglaise, qui se plaignait de quelques prises: « Cessez de vous plaindre au capitaine des voleurs, quand vous avez été volé. » 

Dans toute cette partie de l’Afrique on trouve encore des monuments des anciens Romains, et on n’y voit pas un seul vestige de ceux des chrétiens, quoiqu’il y eût beaucoup plus d’évêchés que dans l’Espagne et dans la France ensemble. Il y en a deux raisons: l’une, que les plus anciens édifices, bâtis de pierre dure, de marbre, et de ciment, dans les climats secs, résistent à la destruction plus que les nouveaux; l’autre, que des tombeaux avec l’inscription Diis Manibus, que les barbares n’entendent point, ne les révoltent pas, et que la vue des symboles du christianisme excite leur fureur. 

Dans les beaux siècles des Arabes, les sciences et les arts fleurirent chez ces Numides; aujourd’hui ils ne savent pas même régler leur année; et en faisant sans cesse le métier de pirate, ils n’ont pas même un pilote qui sache prendre hauteur, pas un bon constructeur de vaisseau. Ils achètent des chrétiens et surtout des Hollandais, les agrès, les canons, la poudre dont ils se servent pour s’emparer de nos vaisseaux marchands; et les puissances chrétiennes, au lieu de détruire ces ennemis communs, sont occupées à se ruiner mutuellement. 

Constantinople fut toujours regardée comme la capitale de tant de régions. Sa situation semble faite pour leur commander. Elle a l’Asie devant elle, l’Europe derrière. Son port, aussi sûr que vaste, ouvre et ferme l’entrée de la mer Noire à l’orient, et de la Méditerranée à l’occident. Rome, bien moins avantageusement située, dans un terrain ingrat, et dans un coin de l’Italie où la nature n’a fait aucun port commode, semblait bien moins propre à dominer sur les nations; cependant elle devint la capitale d’un empire deux fois plus étendu que celui des Turcs: c’est que les anciens Romains ne trouvèrent aucun peuple qui entendît comme eux la discipline militaire, et que les Ottomans, après avoir conquis Constantinople, ont trouvé presque tout le reste de l’Europe aussi aguerri et mieux discipliné qu’eux. 

Chap. CLXII. — Du royaume de Fez et de Maroc.

La protection du Grand Seigneur ne s’étend point jusqu’à l’empire de Maroc, vaste pays qui comprend une partie de la Mauritanie tingitane. Tanger était la capitale de la colonie romaine; c’est de là que partirent ces Maures qui subjuguèrent l’Espagne. Tanger fut conquise elle-même sur la fin du xve siècle par les Portugais, et donnée dans nos derniers temps à Charles II, roi d’Angleterre, pour la dot de l’infante de Portugal, sa femme; et enfin Charles II l’a cédée au roi de Maroc. Peu de villes ont éprouvé plus de révolutions. 

Cet empire s’étend jusqu’aux frontières de la Guinée, sous les plus beaux climats; il n’y a point de territoire plus fertile, plus varié, plus riche; plusieurs branches du mont Atlas sont remplies de mines, et les campagnes produisent les plus abondantes moissons et les meilleurs fruits de la terre. Ce pays fut cultivé autrefois comme il méritait de l’être; et il fallait bien qu’il le fût sous les premiers califes, puisque les sciences y étaient en honneur, et que c’est toujours la dernière chose dont on prend soin. Les Arabes et les Maures de ces contrées portèrent en Espagne leurs armes et leurs arts; mais tout a dégénéré depuis, tout est tombé dans la plus épaisse barbarie. Les Arabes de Mahomet avaient policé le pays, ils se sont retirés dans les déserts, où ils ont repris l’ancienne vie pastorale; et le gouvernement a été abandonné aux Maures, espèce d’hommes moins favorisée de la nature que leur climat, moins industrieuse que les Arabes, nation cruelle à la fois et esclave. C’est là que le despotisme se montre dans toute son horreur. L’ancienne coutume établie, que les miramolins ou empereurs de Maroc soient les premiers bourreaux du pays, n’a pas peu contribué à faire des habitants de ce vaste empire des sauvages fort au-dessous des Mexicains. Ceux qui habitent Tétuan sont un peu plus civilisés; les autres déshonorent la nature humaine. Beaucoup de Juifs chassés d’Espagne par Ferdinand et Isabelle se sont réfugiés à Tétuan, à Méquinèz, à Maroc, et y vivent misérablement. Les habitants des provinces septentrionales se sont mêlés avec les noirs qui sont vers le Niger. On voit dans tout l’empire, dans les maisons, dans les armées, un mélange de noirs, de blancs et de métis. Ces peuples trafiquèrent de tout temps en Guinée. Ils allaient par les déserts aux côtes où les Portugais vinrent par l’océan. Jamais ils ne connurent la mer que comme l’élément des pirates. Enfin, toute cette vaste côte de l’Afrique, depuis Damiette jusqu’au mont Atlas, était devenue barbare, tandis que nos peuples septentrionaux, autrefois beaucoup plus barbares, atteignaient à la politesse des Grecs et des Romains. 

Il y eut des querelles de religion dans ce pays comme ailleurs; et une secte de musulmans, qui se prétendait plus orthodoxe que les autres, disposa du trône: c’est ce qui n’est jamais arrivé à Constantinople. Il y eut aussi, comme ailleurs, des guerres civiles; et ce n’est qu’au xviie siècle que tous les États de Fez, de Maroc, de Tafilet, ont été réunis, et n’ont composé qu’un empire, après la fameuse victoire que les Maures remportèrent sur le malheureux Sébastien, roi de Portugal. 

Dans quelque abrutissement que ces peuples soient tombés, jamais l’Espagne et le Portugal n’ont pu se venger sur eux de leur ancien esclavage, et les asservir à leur tour. Oran, frontière de leur empire, pris par le cardinal Ximénès, perdu ensuite, et repris depuis par le duc de Montemar, sous Philippe V, en 1732, n’a pu ouvrir le chemin à d’autres conquêtes. Tanger, qui pouvait être une clef de cet empire, fut toujours inutile. Ceuta, que les Portugais prirent en 1409, que les Espagnols eurent sous Philippe II, et qu’ils ont conservé toujours, n’a été qu’un objet de dépense. Les Maures avaient accablé toute l’Espagne, et les Espagnols n’ont pu encore que harceler les Maures. Ils ont passé la mer Atlantique, et conquis un nouveau monde, sans pouvoir se venger à cinq lieues de chez eux. Les Maures, mal armés, indisciplinés, esclaves sous un gouvernement détestable, n’ont pu être subjugués par les chrétiens. La véritable raison est que les chrétiens se sont toujours déchirés. Comment les Espagnols auraient-ils pu passer en Afrique avec de grandes armées, et dompter les musulmans, quand ils avaient la France à combattre? ou lorsque étant unis avec la France, les Anglais leur prenaient Gibraltar et Minorque? 

Ce qui est singulier, c’est le nombre de renégats espagnols, français, anglais, qu’on a trouvés dans les États de Maroc. On a vu un Espagnol, nommé Pérès, amiral sous l’empire de Mulei Ismaël; un Français, nommé Pilet, gouverneur de Salé; une Irlandaise concubine du tyran Ismaël; quelques marchands anglais établis à Tétuan. L’espérance de faire fortune chez les nations ignorantes conduit toujours des Européans en Afrique, en Asie, surtout en Amérique. La raison contraire retient loin de nous les peuples de ces climats. 

Chap. CLXIII. — De Philippe II, roi d’Espagne.

Après le règne de Charles-Quint, quatre grandes puissances balancèrent les forces de l’Europe chrétienne: l’Espagne, par ses richesses du Nouveau-Monde; la France, par elle-même, par sa situation, qui empêchait les vastes États de Philippe II de se communiquer; l’Allemagne, par la multitude même de ses princes, qui, quoique divisés entre eux, se réunissaient pour la défense de la patrie; l’Angleterre, après la mort de Marie, par la conduite seule d’Élisabeth; car son terrain était très peu de chose: l’Écosse, loin de faire un corps avec elle, était son ennemie, et l’Irlande lui était à charge. 

Les royaumes du Nord n’entraient point encore dans le système politique de l’Europe, et l’Italie ne pouvait être une puissance prépondérante. Philippe II semblait la tenir sous sa main. Philibert, duc de Savoie, gouverneur des Pays-Bas, dépendait entièrement de lui; Charles-Emmanuel, fils de ce Philibert, et gendre de Philippe II, ne fut pas moins dans sa dépendance. Le Milanais, les Deux-Siciles, qu’il possédait, et surtout ses trésors, firent trembler les autres États d’Italie pour leur liberté. Enfin Philippe II joua le premier rôle sur le théâtre de l’Europe, mais non le plus admiré. De moins puissants princes, ses contemporains, ont laissé un plus grand nom, comme Élisabeth, et surtout Henri IV. Ses généraux et ses ennemis ont été plus estimés que lui: le nom de don Juan d’Autriche, d’Alexandre Farnèse, celui des princes d’Orange, est bien au-dessus du sien. La postérité fait une grande différence entre la puissance et la gloire. 

Pour bien connaître les temps de Philippe II, il faut d’abord connaître son caractère, qui fut en partie la cause de tous les grands événements de son siècle; mais on ne peut apercevoir son caractère que par les faits. On ne peut trop redire qu’il faut se défier du pinceau des contemporains, conduit presque toujours par la flatterie ou par la haine; et pour ces portraits recherchés, que tant d’historiens modernes font des anciens personnages, on doit les renvoyer aux romans. 

Ceux qui ont comparé depuis peu Philippe II à Tibère n’ont certainement vu ni l’un ni l’autre. D’ailleurs, quand Tibère commandait les légions et les faisait combattre, il était à leur tête; et Philippe était dans une chapelle entre deux récollets, pendant que le prince de Savoie, et ce comte d’Egmont, qu’il fit périr depuis sur l’échafaud, lui gagnaient la bataille de Saint-Quentin. Tibère n’était ni superstitieux ni hypocrite; et Philippe prenait souvent un crucifix en main quand il ordonnait des meurtres. Les débauches du Romain et les voluptés de l’Espagnol ne se ressemblent pas. La dissimulation même qui les caractérise l’un et l’autre semble différente: celle de Tibère paraît plus fourbe, celle de Philippe plus taciturne. Il faut distinguer entre parler pour tromper, et se taire pour être impénétrable. Tous deux paraissent avoir eu une cruauté tranquille et réfléchie; mais combien de princes et d’hommes publics ont mérité le même reproche! 

Pour se faire une idée juste de Philippe, il faut se demander ce que c’est qu’un souverain qui affecte de la piété, et à qui le prince d’Orange, Guillaume, reproche publiquement, dans son manifeste, un mariage secret avec doña Isabella Osorio, quand il épousa sa première femme, Marie de Portugal. Il est accusé à la face de l’Europe, par ce même Guillaume, du parricide de son fils, et de l’empoisonnement de sa troisième épouse, Isabelle de France: on lui impute d’avoir forcé le prince d’Ascoli à épouser une femme qui était enceinte de ce roi même. On ne doit pas s’en rapporter au témoignage d’un ennemi; mais cet ennemi était un prince respecté dans l’Europe. Il envoya son manifeste et ses accusations dans toutes les cours. Était-ce l’orgueil, était-ce la force de la vérité qui empêchait Philippe de répondre? Pouvait-il mépriser ce terrible manifeste du prince d’Orange, comme on méprise ces libelles obscurs, composés par d’obscurs vagabonds, auxquels les particuliers mêmes ne répondent pas plus que Louis XIV n’y a répondu? Qu’on joigne à ces accusations, trop authentiques, les amours de Philippe avec la femme de son favori Rui Gomez, l’assassinat d’Escovedo, la persécution contre Antonio Pérès, qui avait assassiné Escovedo par son ordre; qu’on se souvienne que c’est là ce même homme qui ne parlait que de son zèle pour la religion, et qui immolait tout à ce zèle. 

C’est sous ce masque infâme de la religion, qu’il trama une conspiration dans le Béarn, en 1564, pour enlever Jeanne de Navarre, mère de Henri IV, avec son fils encore enfant, la mettre comme hérétique entre les mains de l’inquisition, la faire brûler et se saisir du Béarn, en vertu de la confiscation que ce tribunal d’assassins aurait prononcée. On voit une partie de ce projet au trente-sixième livre du président de Thou, et cette. anecdote importante a trop été négligée par les historiens suivants(1).

Qu’on mette en opposition à cette conduite le soin de faire rendre la justice en Espagne, soin qui ne coûte que la peine de vouloir, et qui affermit l’autorité; une activité de cabinet, un travail assidu aux affaires générales, la surveillance continuelle sur ses ministres, toujours accompagnée de défiance; l’attention de voir tout par soi-même autant que le peut un roi; l’application suivie à entretenir le trouble chez ses voisins, et à maintenir l’Espagne en paix; des yeux toujours ouverts sur une grande partie du globe, depuis le Mexique jusqu’au fond de la Sicile; un front toujours composé et toujours sévère au milieu des chagrins de la politique et du trouble des passions: alors on pourra se former un portrait de Philippe II. 

Mais il faut voir quel ascendant il avait dans l’Europe. Il était maître de l’Espagne, du Milanais, des Deux-Siciles, de tous les Pays-Bas; ses ports étaient garnis de vaisseaux; son père lui avait laissé les troupes de l’Europe les mieux disciplinées et les plus fières, commandées par les compagnons de ses victoires. Sa seconde femme, Marie, reine d’Angleterre, ne se gouvernant que par ses inspirations, faisait brûler les protestants, et déclarait la guerre à la France sur une lettre de Philippe. Il pouvait compter l’Angleterre parmi ses royaumes. Les moissons d’or et d’argent qui lui venaient du Nouveau-Monde le rendaient plus puissant que Charles-Quint, qui n’en avait eu que les prémices. 

L’Italie tremblait d’être asservie. C’est ce qui détermina le pape Paul IV, Caraffa, né sujet d’Espagne, à se jeter du côté de la France, comme Clément VII. Il voulut, ainsi que tous ses prédécesseurs, établir une balance que leurs mains trop faibles ne purent jamais tenir. Ce pape proposa à Henri II de donner Naples et Sicile à un fils de France. 

C’était toujours l’ambition des Valois de conquérir le Milanais et les Deux-Siciles. Le pape croit avoir une armée; il demande au roi Henri II le célèbre François de Guise pour la commander; mais la plupart des cardinaux étaient pensionnaires de Philippe. Paul était mal obéi; il n’eut que peu de troupes, qui ne servirent qu’à exposer Rome à être prise et saccagée par le duc d’Albe, sous Philippe II, comme elle l’avait été sous Charles-Quint. Le duc de Guise arrive par le Piémont, où les Français avaient encore Turin; il marche vers Rome avec quelque gendarmerie; à peine est-il arrivé qu’il apprend le désastre de la bataille de Saint-Quentin en Picardie, perdue par les Français (10 août 1557). 

Marie d’Angleterre avait donné contre la France huit mille Anglais a Philippe son époux, qui vint à Londres pour les faire embarquer, mais non pas pour les conduire à l’ennemi. Cette armée, jointe à l’élite des troupes espagnoles commandées par le duc de Savoie, Philibert-Emmanuel, l’un des grands capitaines de ce siècle, défit si entièrement l’armée française à Saint-Quentin, qu’il ne resta rien de l’infanterie; tout fut tué ou pris; les vainqueurs ne perdirent que quatre-vingts hommes; le connétable de Montmorency et presque tous les officiers généraux furent prisonniers, un duc d’Enghien blessé à mort, la fleur de la noblesse détruite, la France dans le deuil et dans l’alarme. Les défaites de Créci, de Poitiers, d’Azincourt, n’avaient pas été plus funestes, et cependant la France, tant de fois prête de succomber, se releva toujours. Charles-Quint et Philippe II son fils parurent prêts de la détruire. 

Tous les projets de Henri II sur l’Italie s’évanouissent; on rappelle le duc de Guise. Cependant le vainqueur Philibert-Emmanuel de Savoie prend Saint-Quentin. Il pouvait marcher jusqu’à Paris, que Henri II faisait fortifier à la hâte, et qui par conséquent était mal fortifié; mais Philippe se contenta d’aller voir son camp victorieux. Il prouva que les grands événements dépendent souvent du caractère des hommes. Le sien était de donner peu à la valeur, et tout à la politique. Il laissa respirer son ennemi, dans le dessein de gagner par une paix qu’il aurait dictée plus que par des victoires qui ne pouvaient être son ouvrage. 

Il donne au duc de Guise le temps de revenir, de rassembler une armée, de rassurer le royaume. 

Il semblait qu’alors les rois ne se crussent pas faits pour se secourir eux-mêmes. Henri II déclare le duc de Guise vice-roi de France, sous le nom de lieutenant général du royaume. Il était en cette qualité au-dessus du connétable. 

Prendre Calais et tout son territoire au milieu de l’hiver, et au milieu de la consternation où la bataille de Saint-Quentin jetait la France; chasser pour jamais les Anglais qui avaient possédé Calais durant deux cent treize ans, fut une action qui étonna l’Europe, et qui mit François de Guise au-dessus de tous les capitaines de son temps. Cette conquête fut plus éclatante et plus profitable que difficile. La reine Marie n’avait laissé dans Calais qu’une garnison trop faible; la flotte n’arriva que pour voir les étendards de France arborés sur le port. Cette perte, causée par la faute de son ministère, acheva de la rendre odieuse aux Anglais. 

Mais, tandis que le duc de Guise rassurait la France par la prise de Calais (13 juillet 1558), et ensuite par celle de Thionville, l’armée de Philippe II gagna encore une assez grande bataille contre le maréchal de Termes, auprès de Gravelines, sous le commandement du comte d’Egmont, de ce même comte d’Egmont, à qui Philippe fit depuis trancher la tête pour avoir défendu les droits et la liberté de sa patrie. 

Tant de batailles rangées, perdues par les Français, et tant de villes prises d’assaut par eux, donnent lieu de croire que ces peuples étaient, comme du temps de Jules-César, plus propres pour l’impétuosité des assauts que pour cette discipline et ces manoeuvres de ralliement qui décident de la victoire dans un champ de bataille. 

Philippe ne profita pas plus en guerrier de la victoire de Gravelines que de celle de Saint-Quentin; mais il fit la paix glorieuse de Cateau-Cambresis (1559), dans laquelle, pour Saint-Quentin et les deux bourgs de Ham et du Catelet qu’il rendit, il gagna les places fortes de Thionville, de Marienbourg, de Montmédi, de Hesdin, et le comté de Charolais en pleine souveraineté. Il fit raser Tèrouanne et Ivoi, fit rendre Bouillon à l’évêque de Liège, le Montferrat au duc de Mantoue, la Corse aux Génois, la Savoie, le Piémont, et la Bresse au duc de Savoie; se réservant d’entretenir des troupes dans Verceil et dans Asti, jusqu’à ce que les droits prétendus par la France sur le Piémont fussent réglés, et que Turin, Pignerol, Quiers, et Chivas, fussent évacués par Henri II. 

Pour Calais et son territoire, Philippe n’y prit pas un grand intérêt. Sa femme, Marie d’Angleterre, venait de mourir: Élisabeth commençait à régner. Cependant le roi de France s’obligea de rendre Calais dans huit années et à payer huit cent mille écus d’or au bout de ces huit ans si Calais n’était pas alors rendu; spécifiant de plus expressément que, soit que les huit cent mille écus d’or fussent payés ou non, Henri et ses successeurs demeureraient toujours obligés à rendre Calais et son territoire(2). On a toujours regardé cette paix comme le triomphe de Philippe II. Le P. Daniel y cherche en vain des avantages pour la France; en vain il compte Metz, Toul, et Verdun, conservés par cette paix: il n’en fut point du tout question dans le traité de Cateau-Cambresis. Philippe ne faisait aucune attention aux intérêts de l’Allemagne, et il prenait fort peu à coeur ceux de Ferdinand son oncle, auquel il ne pardonna jamais le refus de se démettre de l’empire en sa faveur. Si ce traité produisit quelque avantage à la France, ce fut celui de la dégoûter pour toujours du dessein de conquérir Milan et Naples. A l’égard de Calais, cette clef de la France ne fut jamais rendue à ses anciens ennemis, et les huit cent mille écus d’or ne furent jamais payés. 

Cette guerre finit encore, comme tant d’autres, par un mariage. Philippe prit pour troisième femme Isabelle, fille de Henri II, qui avait été promise à don Carlos; mariage infortuné, qui fut, dit-on, la cause de la mort prématurée de don Carlos et de la princesse. 

Philippe, après de si glorieux commencements, retourna triomphant en Espagne sans avoir tiré l’épée; tout favorisait sa grandeur. Le pape Paul IV avait été forcé de lui demander la paix, et il la lui avait donnée. Henri II, son beau-père et son ennemi naturel, venait d’être tué dans un tournoi, et laissait la France pleine de factions, gouvernée par des étrangers, sous un roi enfant. Philippe, du fond de son cabinet, était le seul roi en Europe puissant et redoutable. Il n’avait qu’une inquiétude, c’était que la religion protestante ne se glissât dans quelqu’un de ses États, surtout dans les Pays-Bas, voisins de l’Allemagne; pays où il ne commandait point à titre de roi, mais à titre de duc, de comte, de marquis, de simple seigneur; pays où les lois fondamentales bornaient plus qu’ailleurs l’autorité du souverain. 

Son grand principe fut de gouverner le saint-siège en lui prodiguant les plus grands respects, et d’exterminer partout les protestants. Il y en avait un très petit nombre en Espagne. Il promit solennellement devant un crucifix de les détruire tous: et il accomplit son voeu: l’inquisition le seconda bien. On brûla à petit feu dans Valladolid tous ceux qui étaient soupçonnés; et Philippe, des fenêtres de son palais, contemplait leur supplice, et entendait leurs cris. L’archevêque de Tolède, et le P. Constantin Ponce, prédicateur et confesseur de Charles-Quint, furent resserrés dans les prisons du saint-office; et Ponce fut brûlé en effigie après sa mort, ainsi qu’on l’a déjà remarqué(3).

Philippe sut que dans une vallée du Piémont, voisine du Milanais, il y avait quelques hérétiques; il mande au gouverneur de Milan d’y envoyer des troupes, et lui écrit ces deux mots, tous au gibet. Il apprend que dans la Calabre il y a quelques cantons où les opinions nouvelles ont pénétré; il ordonne qu’on passe les novateurs au fil de l’épée, et qu’on en réserve soixante, dont trente doivent périr par la corde, et trente par les flammes; l’ordre est exécuté avec ponctualité. 

Cet esprit de cruauté, et l’abus de son pouvoir, affaiblirent enfin ce pouvoir immense: car s’il avait ménagé les esprits des Flamands, il n’eût pas vu la république des Sept Provinces se former par ses seules persécutions; cette révolution ne lui eût pas coûté ses trésors; et lorsque ensuite le Portugal et les possessions des Portugais dans l’Amérique et dans les Indes accrurent ses vastes États, quand la France déchirée fut sur le point de recevoir des lois de lui, et d’avoir sa fille pour reine, il eût pu venir à bout de ses grands desseins, sans cette funeste guerre que ses rigueurs allumaient dans les Pays-Bas. 

Chap. CLXIV. — Fondation de la république des Provinces-Unies.

Si on consulte tous les monuments de la fondation de cet État, auparavant presque inconnu, devenu bientôt si puissant, on verra qu’il s’est formé sans dessein et contre toute vraisemblance. La révolution commença par les belles et grandes provinces de terre ferme, le Brabant, la Flandre, et le Hainaut, elles qui pourtant restèrent sujettes; et un petit coin de terre presque noyé dans l’eau, qui ne subsistait que de la pêche du hareng, est devenu une puissance formidable, a tenu tête à Philippe II, a dépouillé ses successeurs de presque tout ce qu’ils avaient dans les Indes orientales; et a fini enfin par les protéger. 

On ne peut nier que ce ne soit Philippe II lui-même qui ait forcé ces peuples à jouer un si grand rôle, auquel ils ne s’attendaient certainement pas son despotisme sanguinaire fut la cause de leur grandeur. 

Il est important de considérer que tous les peuples ne se gouvernent pas sur le même modèle; que les Pays-Bas étaient un assemblage de plusieurs seigneuries appartenantes à Philippe à des titres différents; que chacune avait ses lois et ses usages; que dans la Frise et dans le pays de Groningue, un tribut de six mille écus était tout ce qu’on devait au seigneur; que dans aucune ville on ne pouvait mettre d’impôts, ni donner les emplois à d’autres qu’à des régnicoles, ni entretenir des troupes étrangères, ni enfin rien innover, sans le consentement des états. Il était dit par les anciennes constitutions du Brabant: « Si le souverain, par violence ou par artifice, veut enfreindre les privilèges, les états seront déliés du serment de fidélité, et pourront prendre le parti qu’ils croiront convenable. » Cette forme de gouvernement avait prévalu longtemps dans une très grande partie de l’Europe: nulle loi n’était portée, nulle levée de deniers n’était faite sans la sanction des états assemblés. Un gouverneur de la province présidait à ces états au nom du prince, et ce gouverneur s’appelait stadt-holder, teneur d’états, ou tenant l’état., ou lieutenant, dans toute la basse Allemagne. 

Philippe II, en 1559, donna le gouvernement de Hollande, de Zélande, de Frise, et d’Utrecht, à Guillaume de Nassau, prince d’Orange. On peut observer que ce titre de prince ne signifiait pas prince de l’empire. La principauté de la ville d’Orange tombée de la maison de Châlons dans la sienne par une donation, était un ancien fief du royaume d’Arles, devenu indépendant. Guillaume tirait une plus grande illustration de la maison impériale dont il était: mais quoique cette maison, aussi ancienne que celle d’Autriche, eût donné un empereur à l’Allemagne, elle n’était pas au rang des princes de l’empire. Ce titre de prince, qui ne commença à être en usage que vers le temps de Frédéric II, ne fut pris que par les plus grands terriens. Le sang impérial ne donnait aucun droit, aucun honneur; et le fils d’un empereur qui n’aurait possédé aucune terre n’était qu’empereur s’il était élu, et simple gentilhomme s’il ne succédait pas à son père. Guillaume de Nassau était comte dans l’empire, comme le roi Philippe II était comte de Hollande et seigneur de Malines; mais il était sujet de Philippe en qualité de son stadt-holder, et comme possédant des terres dans les Pays-Bas. 

Philippe voulut être souverain absolu dans les Pays-Bas, ainsi qu’il l’était en Espagne. Il suffisait d’être homme pour avoir ce projet; tant l’autorité cherche toujours à renverser les barrières qui la restreignent: mais Philippe trouvait encore un autre avantage à être despotique dans un vaste et riche pays, voisin de la France; il pouvait en ce cas démembrer au moins la France pour jamais, puisqu’en perdant sept provinces, et étant souvent très gêné dans les autres, il fut encore sur le point de subjuguer ce royaume, sans même être jamais à la tête d’aucune armée. 

(1565) Il voulut donc abroger toutes les lois, imposer des taxes arbitraires, créer de nouveaux évêques, et établir l’inquisition, qu’il n’avait pu faire recevoir ni dans Naples ni dans Milan. Les Flamands sont naturellement de bons sujets et de mauvais esclaves. La seule crainte de l’inquisition fit plus de protestants que tous les livres de Calvin chez ce peuple, qui n’est assurément porté par son caractère ni à la nouveauté ni aux remuements. Les principaux seigneurs s’unissent d’abord à Bruxelles pour représenter leurs droits à la gouvernante des Pays-Bas, Marguerite de Parme, fille naturelle de Charles-Quint. Leurs assemblées s’appelaient une conspiration, à Madrid: c’était, dans les Pays-Bas, l’acte le plus légitime. Il est certain que les confédérés n’étaient point des rebelles, qu’ils envoyèrent le comte de Berghes et 1e seigneur de Montmorency-Montigny porter en Espagne leurs plaintes au pied du trône. Ils demandaient l’éloignement du cardinal de Granvelle, premier ministre, dont ils craignaient les artifices. La cour leur envoya le duc d’Albe avec des troupes espagnoles et italiennes, et avec l’ordre d’employer les bourreaux autant que les soldats. Ce qui peut ailleurs étouffer aisément une guerre civile, fut précisément ce qui la fit naître en Flandre. Guillaume de Nassau, prince d’Orange, surnommé le Taciturne, songea presque seul à prendre les armes, tandis que tous les autres pensaient à se soumettre. 

Il y a des esprits fiers, profonds, d’une intrépidité tranquille et opiniâtre, qui s’irritent par les difficultés. Tel était le caractère de Guillaume le Taciturne, et tel a été depuis son arrière-petit-fils le prince d’Orange, roi d’Angleterre. Guillaume le Taciturne n’avait ni troupes ni argent pour résister à un monarque tel que Philippe II: les persécutions lui en donnèrent. Le nouveau tribunal établi à Bruxelles jeta les peuples dans le désespoir. Le comte d’Egmont et de Horn, avec dix-huit gentilshommes, ont la tête tranchée; leur sang fut le premier ciment de la république des Provinces-Unies. 

Le prince d’Orange, retiré en Allemagne, condamné à perdre la tête, ne pouvait armer que les protestants en sa faveur; et pour les animer, il fallait l’être. Le calvinisme dominait dans les provinces maritimes des Pays-Bas. Guillaume était né luthérien. Charles-Quint, qui l’aimait, l’avait rendu catholique; la nécessité le fit calviniste: car les princes qui ont ou établi, ou protégé, ou changé les religions, en ont rarement eu. Il était très difficile à Guillaume de lever une armée. Ses terres en Allemagne étaient peu de chose: le comté de Nassau appartenait à l’un de ses frères. Mais ses frères, ses amis, son mérite, et ses promesses, lui firent trouver des soldats. Il les envoie d’abord en Frise sous les ordres de son frère le comte Louis; son armée est détruite. Il ne se décourage point; il en forme une autre d’Allemands et de Français que l’enthousiasme de la religion et l’espoir du pillage engagent à son service. La fortune lui est rarement favorable; il est réduit à aller combattre dans l’armée des huguenots de France, ne pouvant pénétrer dans les Pays-Bas. Les sévérités espagnoles donnèrent encore de nouvelles ressources. L’imposition du dixième de la vente des biens meubles, du vingtième des immeubles, et du centième des fonds, acheva d’irriter les Flamands. Comment le maître du Mexique et du Pérou était-il forcé à ces exactions? et comment Philippe n’était-il pas venu lui-même dans le pays, comme son père, étouffer tous ces troubles? 

(1570) Le prince d’Orange entra enfin dans le Brabant avec une petite armée. Il se retira en Zélande et en Hollande. Amsterdam, aujourd’hui si fameuse, était alors peu de chose, et n’osa pas même se déclarer pour le prince d’Orange. Cette ville était alors occupée d’un commerce nouveau et bas en apparence, mais qui fut le fondement de sa grandeur. La pêche du hareng et l’art de le saler ne paraissent pas un objet bien important dans l’histoire du monde; c’est cependant ce qui a fait d’un pays méprisé et stérile une puissance respectable. Venise n’eut pas des commencements plus brillants; tous les grands empires ont commencé par des hameaux, et les puissances maritimes par des barques de pêcheurs. 

Toute la ressource du prince d’Orange était dans des pirates: l’un deux surprend la Brille; un curé fait déclarer Flessingue; enfin les états de Hollande et de Zélande assemblés à Dordrecht, et Amsterdam elle-même, s’unissent avec lui, et le reconnaissent pour stathouder: il tint alors des peuples cette même dignité qu’il avait tenue du roi. On abolit la religion romaine, afin de n’avoir plus rien de commun avec le gouvernement espagnol. 

Ces peuples depuis longtemps n’avaient point passé pour guerriers, et ils le devinrent tout d’un coup. Jamais on ne combattit de part et d’autre ni avec plus de courage ni avec tant de fureur. Les Espagnols, au siège de Harlem (1573), ayant jeté dans la ville la tête d’un de leurs prisonniers, les habitants leur jetèrent onze têtes d’Espagnols, avec cette inscription: « Dix têtes pour le payement du dixième denier, et l’onzième pour l’intérêt. » Harlem s’étant rendu à discrétion, les vainqueurs font pendre tous les magistrats, tous les pasteurs, et plus de quinze cents citoyens: c’était traiter les Pays-Bas comme on avait traité le Nouveau-Monde. La plume tombe des mains, quand on voit comment les hommes en usent avec les hommes. 

Le duc d’Albe, dont les inhumanités n’avaient servi qu’à faire perdre deux provinces au roi son maître, est enfin rappelé. On dit qu’il se vantait, en partant, d’avoir fait mourir dix-huit mille personnes par la main du bourreau. Les horreurs de la guerre n’en continuèrent pas moins sous le nouveau gouverneur des Pays-Bas, le grand commandeur de Requesens. L’armée du prince d’Orange est encore battue (1574), ses frères sont tués, et son parti se fortifie par l’animosité d’un peuple né tranquille, qui ayant une fois passé les bornes ne savait plus reculer. 

(1574, 1575) Le siège et la défense de Leyde sont un des plus grands témoignages de ce que peuvent la constance et la liberté. Les Hollandais firent précisément la même chose qu’on leur a vu hasarder depuis, en 1672, lorsque Louis XIV était aux portes d’Amsterdam: ils percèrent les digues; les eaux de l’Issel, de la Meuse, et de l’océan, inondèrent les campagnes; et une flotte de deux cents bateaux apporta du secours dans la ville par-dessus les ouvrages des Espagnols. Il y eut un autre prodige, c’est que les assiégeants osèrent continuer le siège et entreprendre de saigner cette vaste inondation. Il n’y avait point d’exemple dans l’histoire ni d’une telle ressource dans des assiégés, ni d’une telle opiniâtreté dans des assiégeants; mais cette opiniâtreté fut inutile, et Leyde célèbre encore aujourd’hui tous les ans le jour de sa délivrance. Il ne faut pas oublier que les habitants se servirent de pigeons dans ce siège pour donner des nouvelles au prince d’Orange: c’est une pratique commune en Asie. 

Quel était donc ce gouvernement si sage et si vanté de Philippe II, lorsqu’on voit dans ce temps-là même ses troupes se mutiner en Flandre, faute de payement, saccager la ville d’Anvers (1576), et que toutes les provinces des Pays-Bas, sans consulter ni lui ni son gouverneur, font un traité de pacification avec les révoltés, publient une amnistie, rendent les prisonniers, font démolir les forteresses, et ordonnent qu’on abattra la fameuse statue du duc d’Albe, trophée que son orgueil avait élevé à sa cruauté, et qui était encore debout dans la citadelle d’Anvers, dont le roi était le maître? 

Après la mort du grand commandeur de Requesens, Philippe, qui pouvait encore essayer de remettre le calme dans les Pays-Bas par sa présence, y envoie don Juan d’Autriche, son frère, ce prince célèbre dans l’Europe par la fameuse victoire de Lépante remportée sur les Turcs, et par son ambition qui lui avait fait tenter d’être roi de Tunis. Philippe n’aimait pas don Juan: il craignait sa gloire, et se défiait de ses desseins. Cependant il lui donne malgré lui le gouvernement des Pays-bas, dans l’espérance que les peuples, qui aimaient dans ce prince le sang et la valeur de Charles-Quint, pourraient revenir à leur devoir: il se trompa. Le prince d’Orange fut reconnu gouverneur du Brabant dans Bruxelles, lorsque don Juan en sortait (1577), après y avoir été installé gouverneur général., Cet honneur qu’on rendit à Guillaume le Taciturne fut cependant ce qui empêcha le Brabant et la Flandre d’être libres, comme le furent les Hollandais. Il y avait trop de seigneurs dans ces deux provinces; ils furent jaloux du prince d’Orange, et cette jalousie conserva dix provinces à l’Espagne. Ils appellent l’archiduc Mathias pour être gouverneur général en concurrence avec don Juan. On a peine à concevoir qu’un archiduc d’Autriche proche parent de Philippe II, et catholique, vienne se mettre à la tête d’un parti presque tout protestant contre le chef de sa maison; mais l’ambition ne connaît point ces liens, et Philippe n’était aimé ni de l’empereur ni de l’empire. 

Tout se divise alors, tout est en confusion. Le prince d’Orange, nommé par les états lieutenant général de l’archiduc Mathias, est nécessairement le rival secret de ce prince: tous deux sont opposés à don Juan: les états se défirent de tous les trois. Un autre parti, également mécontent et des états et des trois princes, déchire la patrie. Les états publient la liberté de conscience (1578); mais il n’y avait plus de remède à la frénésie incurable des factions. Don Juan, ayant gagné une bataille inutile à Gemblours, meurt à la fleur de son âge au milieu de ces troubles (1578). 

A ce fils de Charles-Quint succède un petit-fils non moins illustre; c’est cet Alexandre Farnèse, duc de Parme, descendant de Charles par sa mère, et du pape Paul III par son père; le même qui vint depuis en France délivrer Paris, et combattre Henri le Grand. L’histoire ne célèbre point de plus grand homme de guerre; mais il ne put empêcher ni la fondation des sept Provinces-Unies, ni les progrès de cette république qui naquit sous ses yeux. 

Ces sept provinces, que nous appelons aujourd’hui du nom général de la Hollande, contractent (29 janvier 1579) par les soins du prince d’Orange cette union qui paraît si fragile, et qui a été si constante, de sept provinces toujours indépendantes l’une de l’autre, ayant toujours des intérêts divers, et toujours aussi étroitement jointes par le grand intérêt de la liberté, que l’est ce faisceau de flèches qui forme leurs armoiries et leur emblème. 

Cette union d’Utrecht, le fondement de la république, l’est aussi du stathoudérat. Guillaume est déclaré chef des sept provinces sous le nom de capitaine, d’amiral général, de stathouder. Les dix autres provinces, qui pouvaient avec la Hollande former la république la plus puissante du monde, ne se joignent point aux sept petites Provinces-Unies. Celles-ci se protègent elles-mêmes; mais le Brabant, la Flandre, et les autres, veulent un prince étranger pour les protéger. L’archiduc Mathias était devenu inutile. Les états généraux renvoient avec une pension modique ce fils et ce frère d’empereur, qui fut depuis empereur lui-même. Ils font venir François, duc d’Anjou, frère du roi de France, Henri III, avec lequel ils négociaient depuis longtemps. Toutes ces provinces étaient partagées entre quatre partis: celui de Mathias, si faible qu’on le renvoie; celui du duc d’Anjou, qui devint bientôt funeste; celui du duc de Parme, qui, n’ayant pour lui que quelques seigneurs et son armée, sut enfin conserver dix provinces au roi d’Espagne; et celui de Guillaume de Nassau, qui lui en arracha sept pour jamais. 

C’est dans ce temps que Philippe, toujours tranquille à Madrid, proscrivit le prince d’Orange (1580), et mit sa tête à vingt-cinq mille écus. Cette méthode de commander des assassinats, inouïe depuis le triumvirat, avait été pratiquée en France contre l’amiral de Coligni, beau-père de Guillaume; et on avait promis cinquante mille écus pour son sang: celui du prince son gendre ne fut estimé que la moitié par Philippe, qui pouvait payer plus chèrement. 

Quel était le préjugé qui régnait encore! Le roi d’Espagne, dans son édit de proscription, avoue qu’il a violé le serment qu’il avait fait aux Flamands, et dit « que le pape l’a dispensé de ce serment. » Il croyait donc que cette raison pouvait faire une forte impression sur les esprits des catholiques. Mais combien devait-elle irriter les protestants, et les affermir dans leur défection. 

La réponse de Guillaume est un des plus beaux monuments de l’histoire. De sujet qu’il avait été de Philippe, il devient son égal dès qu’il est proscrit. On voit dans son apologie un prince d’une maison impériale non moins ancienne, non moins illustre autrefois que la maison d’Autriche, un stathouder qui se porte pour accusateur du plus puissant roi de l’Europe au tribunal de toutes les cours et de tous les hommes. Il est enfin supérieur à Philippe, en ce que, pouvant le proscrire à son tour, il abhorre cette vengeance, et n’attend sa sûreté que de son épée. 

Philippe dans ce temps-là même était plus redoutable que jamais; car il s’emparait du Portugal sans sortir de son cabinet, et pensait réduire de même les Provinces-Unies. Guillaume avait à craindre d’un côté les assassins, et de l’autre un nouveau maître dans le duc d’Anjou, frère de Henri III, arrivé dans les Pays-Bas, et reconnu par les peuples pour duc de Brabant et comte de Flandre. Il fut bientôt défait du duc d’Anjou, comme de l’archiduc Mathias. 

(1580) Ce duc d’Anjou voulut être souverain absolu d’un pays qui l’avait choisi pour son protecteur. Il y a eu de tout temps des conspirations contre les princes: ce prince en fit une contre les peuples. Il voulut surprendre à la fois Anvers, Bruges, et d’autres villes qu’il était venu défendre. Quinze cents Français furent tués dans la surprise inutile d’Anvers: ses mesures manquèrent sur les autres places. Pressé d’un côté par Alexandre Farnèse, de l’autre haï des peuples, il se retira en France couvert de honte, et laissa le duc de Parme et le prince d’Orange se disputer les Pays-Bas, qui devinrent le théâtre le plus illustre de la guerre en Europe, et l’école militaire où les braves de tous les pays allèrent faire leur apprentissage. 

Des assassins vengèrent enfin Philippe du prince d’Orange. Un Français, nommé Salcèce, trama sa mort. Jaurigni, Espagnol, le blessa d’un coup de pistolet dans Anvers (1583). Enfin, Balthasar Gérard, Franc-Comtois, le tua dans Delft (1584), aux yeux de son épouse, qui vit ainsi assassiner son second mari après avoir perdu le premier, ainsi que son père l’amiral, à la journée de la Saint-Barthélemy. Cet assassinat du prince d’Orange ne fut point commis par l’envie de gagner les vingt-cinq mille écus qu’avait promis Philippe, mais par l’enthousiasme de la religion. Le jésuite Strada rapporte que Gérard soutint toujours dans les tourments « qu’il avait été poussé à cette action par un instinct divin. » Il dit encore expressément que « Jaurigni n’avait auparavant entrepris la mort du prince d’Orange qu’après avoir purgé son âme par la confession aux pieds d’un dominicain, et après l’avoir fortifiée par le pain céleste. » C’était le crime du temps: les anabaptistes avaient commencé. Une femme, en Allemagne, pendant le siège de Munster, avait voulu imiter Judith; elle sortit de la ville dans le dessein de coucher avec l’évêque qui l’assiégeait, et de le tuer dans son lit. Poltrot de Méré avait assassiné François, duc de Guise, par les mêmes principes. Les massacres de la Saint-Barthélemy avaient mis le comble à ces horreurs: le même esprit fit répandre ensuite le sang de Henri III et de Henri IV, et forma la conspiration des poudres en Angleterre. Les exemples tirés de l’Écriture, prêchés d’abord par les réformés ou les novateurs, et trop souvent ensuite par les catholiques, faisaient impression sur les esprits faibles et féroces, imbécilement persuadés que Dieu leur ordonnait le meurtre. Leur aveugle fureur ne leur laissait pas comprendre que si Dieu demandait du sang dans l’Ancien Testament, on ne pouvait obéir à cet ordre que quand Dieu lui-même descendait du ciel pour dicter de sa bouche, d’une manière claire et précise, ses arrêts sur la vie des hommes dont il est le maître: et qui sait encore si Dieu n’eût pas été plus content de ceux qui auraient fait des remontrances à sa clémence, que de ceux qui auraient obéi à sa justice? 

Philippe II fut très content de l’assassinat; il récompensa la famille de Gérard; il lui accorda des lettres de noblesse, pareilles à celles que Charles VII donna à la famille de la Pucelle d’Orléans, lettres par lesquelles le ventre anoblissait. Les descendants d’une soeur de l’assassin Gérard jouirent tous de ce singulier privilège, jusqu’au temps où Louis XIV s’empara de la Franche-Comté: alors on leur disputa un honneur que les maisons les plus illustres n’ont point en France et dont même les descendants frères de Jeanne d’Arc avaient été privés. On mit à la taille la famille de Gérard; elle osa présenter ses lettres de noblesse à M. de Vanolles, intendant de la province; il les foula aux pieds: le crime cessa d’être honoré, et la famille resta roturière. 

Quand Guillaume le Taciturne fut assassiné, il était près d’être déclaré comte de Hollande. Les conditions de cette nouvelle dignité avaient déjà été stipulées par toutes les villes, excepté Amsterdam et Gouda. On voit par là qu’il avait travaillé pour lui-même autant que pour la république. 

Maurice son fils ne put prétendre à cette principauté; mais les sept provinces le déclarèrent stathouder (1584), et il affermit l’édifice de la liberté fondé par son père. il fut digne de combattre Alexandre Farnèse. Ces deux grands hommes s’immortalisaient sur ce théâtre resserré où la scène de la guerre attirait les regards des nations. Quand le duc de Parme, Farnèse, ne serait illustre que par le siège d’Anvers, il serait compté parmi les plus grands capitaines: les Anversois se défendirent comme autrefois les Tyriens, et il prit. Anvers comme Alexandre, dont il portait le nom, avait pris la ville de Tyr, en faisant une digue sur le fleuve profond et rapide de l’Escaut, et en renouvelant un exemple que le cardinal de Richelieu suivit aussi au siège de la Rochelle. 

La nouvelle république fut obligée d’implorer le secours de la reine d’Angleterre Élisabeth. Elle lui envoya, sous le comte de Leicester, un secours de quatre mille soldats; c’était assez alors. Le prince Maurice eut quelque temps dans Leicester un supérieur, comme son père en avait eu un dans le duc d’Anjou et dans l’archiduc Mathias. Leicester prit le titre et le rang de gouverneur général; mais il fut bientôt désavoué par sa reine. Maurice ne laissa pas entamer son stathoudérat des sept Provinces-Unies: heureux s’il n’avait pas voulu aller au delà. 

Toute cette guerre si longue et si pleine de vicissitudes ne put enfin ni rendre sept provinces à Philippe, ni lui ôter les autres. La république devenait chaque jour si formidable sur mer, qu’elle ne servit pas peu à détruire cette flotte de Philippe II, surnommée l’invincible. Ce peuple pendant plus de quarante ans ressembla aux Lacédémoniens, qui repoussèrent toujours le grand roi. Les moeurs, la simplicité, l’égalité, étaient les mêmes dans Amsterdam qu’à Sparte, et la sobriété plus grande. Ces provinces tenaient encore quelque chose des premiers âges du monde. Il n’y a point de Frison un peu instruit qui ne sache qu’alors l’usage des clefs et des serrures était inconnu en Frise. On n’avait que le simple nécessaire, et ce n’était pas la peine de l’enfermer: on ne craignait point ses compatriotes; on défendait ses troupeaux et ses grains contre l’ennemi. Les maisons, dans tous ces cantons maritimes, n’étaient que des cabanes où la propreté fit toute la magnificence. Jamais peuple ne connut moins la délicatesse: quand Louise de Coligni vint épouser à la Haye le prince Guillaume, on envoya au-devant d’elle une charrette de poste découverte, où elle fut assise sur une planche. Mais la Haye devint sur la fin de la vie de Maurice, et dans le temps de Frédéric-Henri, un séjour agréable par l’affluence des princes, des négociateurs, et des guerriers. Amsterdam fut, par le commerce seul, une des plus florissantes villes de la terre; et la bonté des pâturages d’alentour fit la richesse des habitants des campagnes. 

Chap. CLXV. — Suite du règne de Philippe II. Malheur de don Sébastien, roi de Portugal.

Il semblait que le roi d’Espagne dût alors écraser la maison de Nassau et la république naissante du poids de sa puissance. Il avait perdu à la vérité en Afrique la souveraineté de Tunis, et le port de la Goulette où était autrefois Carthage: mais un roi de Maroc et de Fez, nommé Mulei-Mehemed, qui disputait le royaume à son oncle, avait offert à Philippe de se rendre son tributaire, dès l’an 1577. Philippe le refusa, et ce refus lui valut la couronne de Portugal. Le monarque africain alla lui-même embrasser les genoux du roi de Portugal, Sébastien, et implorer son secours. Ce jeune prince, arrière-petit-fils du grand Emmanuel, brûlait de se signaler dans cette partie de monde où ses ancêtres avaient fait tant de conquêtes. Ce qui est très singulier, c’est que n’étant point aidé de Philippe, son oncle maternel, dont il allait être le gendre, il reçut un secours de douze cents hommes de prince d’Orange, qui pouvait à peine alors se soutenir en Flandre. Cette petite circonstance, dans l’histoire générale, marque bien de la grandeur dans le prince d’Orange, mais surtout une passion déterminée de faire partout des ennemis à Philippe. 

Sébastien débarque avec près de huit cents bâtiments au royaume de Fez, dans la ville d’Arzilla, conquête de ses ancêtres. Son armée était de quinze mille hommes d’infanterie; mais il n’avait pas mille chevaux. C’est apparemment ce petit nombre de cavalerie, si peu proportionné à la cavalerie formidable des Maures, qui l’a fait condamner comme un téméraire par tous les historiens; mais que de louanges s’il avait été heureux! Il fut vaincu par le vieux souverain de Maroc, Molucco (4 auguste 1578). Trois rois périrent dans cette bataille, les deux rois maures, l’oncle et le neveu, et Sébastien. La mort du vieux roi Molucco est une des plus belles dont l’histoire fasse mention. Il était languissant d’une grande maladie; il se sentit affaibli au milieu de la bataille, donna tranquillement ses derniers ordres, et expira en mettant le doigt sur sa bouche, pour faire entendre à ses capitaines qu’il ne fallait pas que ses soldats sussent sa mort. On ne peut faire une si grande chose avec plus de simplicité. Il ne revint personne de l’armée vaincue. Cette journée extraordinaire eut une suite qui ne le fut pas moins: on vit pour la première fois un prêtre cardinal et roi; c’était don Henri, âgé de soixante et dix ans, fils du grand Emmanuel, grand-oncle de Sébastien. Il eut de plein droit le Portugal. 

Philippe se prépara dès lors à lui succéder; et pour que tout fût singulier dans cette affaire, le pape Grégoire XIII se mit au nombre des concurrents, et prétendit que le royaume de Portugal appartenait au saint-siège, faute d’héritiers en ligne directe; par la raison, disait-il, qu’Alexandre III avait autrefois créé roi le comte Alfonse, qui s’était reconnu feudataire de Rome: c’était une étrange raison. Ce pape Grégoire XIII, Buoncompagno, avait le dessein ou plutôt l’idée vague de donner un royaume à Buoncompagno, son bâtard, en faveur duquel il ne voulait pas démembrer l’état ecclésiastique, comme avaient fait plusieurs de ses prédécesseurs. Il avait d’abord espéré que son fils aurait le royaume d’Irlande, parce que Philippe II fomentait des troubles dans cette île, ainsi qu’Élisabeth attisait le feu allumé dans les Pays-Bas. L’Irlande, ayant encore été donnée par les papes, devait revenir à eux ou à leurs enfants quand la souveraine d’Irlande était excommuniée. Cette idée ne réussit pas. Le pape obtint, à la vérité, de Philippe quelques vaisseaux et quelques Espagnols qui abordèrent en Irlande avec des Italiens, sous le pavillon du saint-siège; mais ils furent passés au fil de l’épée, et les Irlandais de leur parti périrent par la corde. Grégoire XIII, après cette entreprise si extravagante et si malheureuse, tourna ses vues du côté du Portugal; mais il avait affaire à Philippe II, qui avait plus de droits que lui et plus de moyens de les soutenir. 

(1580) Le vieux cardinal-roi ne régna que pour voir discuter juridiquement devant lui quel serait son héritier. Il mourut bientôt. Un chevalier de Malte, Antoine, prieur de Crato, voulut succéder au roi-prêtre, qui était son oncle paternel, au lieu que Philippe II n’était neveu de Henri que du côté de sa mère. Le prieur passait pour bâtard et se disait légitime. Ni le prieur ni le pape n’héritèrent. La branche de Bragance, qui semblait avoir des prétentions justes, eut alors ou la prudence ou la timidité de ne les pas faire valoir. Une armée de vingt mille hommes prouva le droit de Philippe; il ne fallait guère dans ce temps-là de plus grandes armées. Le prieur, qui ne pouvait résister par lui-même, eut en vain recours à l’appui du Grand Seigneur. Il ne manquait à toutes ces bizarreries que de voir le pape implorer aussi le Turc pour être roi de Portugal. 

Philippe ne faisait jamais la guerre par lui-même: il conquit de son cabinet le Portugal. Le vieux duc d’Albe, exilé depuis deux ans, après ses longs services, rappelé comme un dogue enchaîné qu’on lâche encore pour aller à la chasse, termina sa carrière de sang en battant deux fois la petite armée du roi-prieur, qui, abandonné de tout le monde, erra longtemps dans sa patrie. 

Philippe vint alors se faire couronner à Lisbonne, et promit quatre-vingt mille ducats à qui livrerait don Antoine. Les proscriptions étaient les armes à son usage. 

(1581) Le prieur de Crato se réfugia d’abord en Angleterre avec quelques compagnons de son infortune, qui, manquant de tout, et délabrés comme lui, le servaient à genoux. Cet usage, établi par les empereurs allemands qui succédèrent à la race de Charlemagne, fut reçu en Espagne quand Alphonse X, roi de Castille, eut été élu empereur, au xiiie siècle. Les rois d’Angleterre ont suivi cet exemple qui semble contredire la fière liberté de leur nation. Les rois de France l’ont dédaigné, et se sont contentés du pouvoir réel. En Pologne les rois ont été servis ainsi dans des jours de cérémonie, et n’en sont pas plus absolus. 

Élisabeth n’était pas en état de faire la guerre pour le prieur de Crato: ennemie implacable, mais non déclarée, de Philippe, elle mettait toute son application à lui résister, à lui susciter secrètement des ennemis; et ne pouvant se soutenir en Angleterre que par l’affection du peuple, ne pouvant conserver cette affection qu’en ne demandant point de nouveaux subsides, elle n’était pas en état de porter la guerre en Espagne. 

Don Antoine s’adresse à la France. Le conseil de Henri III était avec Philippe dans les mêmes termes de jalousie et de crainte que le conseil d’Angleterre. Il n’y avait point de guerre déclarée, mais une ancienne inimitié, une envie mutuelle de se nuire; et Henri III fut toujours embarrassé entre les huguenots, qui faisaient un État dans l’État, et Philippe, qui voulut en faire un autre en offrant toujours aux catholiques sa protection dangereuse. 

Catherine de Médicis avait des prétentions sur le Portugal, presque aussi chimériques que celles du pape. Don Antoine, en flattant ces prétentions, en promettant une partie du royaume qu’il ne pouvait recouvrer, et au moins les îles Açores où il avait un grand parti, obtint par le crédit de Catherine un secours considérable. On lui donna soixante petits vaisseaux, et environ six mille hommes, pour la plupart huguenots, qu’on était bien aise d’employer au loin, et qui l’étaient encore davantage d’aller combattre des Espagnols. Les Français, et surtout les calvinistes, cherchaient partout la guerre. Ils suivaient alors en foule le duc d’Anjou pour l’établir en Flandre. Ils s’embarquèrent avec allégresse pour tenter de rétablir don Antoine en Portugal. On s’empara d’abord d’une des îles; mais bientôt la flotte d’Espagne parut (1583): elle était supérieure en tout à celle des Français, par la grandeur des vaisseaux, par le nombre des troupes; il y avait douze galères à rames qui accompagnaient cinquante galions. C’est la première fois qu’on vit des galères sur l’océan, et il était bien étonnant qu’on les eût conduites jusqu’à six cents lieues dans ces mers nouvelles. Lorsque Louis XIV, longtemps après, fit passer quelques galères dans l’océan, cette entreprise passa pour la première de cette espèce, et ne l’était pourtant pas; mais elle était plus périlleuse que celle de Philippe II, parce que l’océan britannique est plus orageux que l’Atlantique. 

Cette bataille navale fut la première qui se donna dans cette partie du monde. Les Espagnols vainquirent, et abusèrent de leur victoire. Le marquis de Santa-Cruz, général de la flotte de Philippe, fit mourir presque tous les prisonniers français par la main du bourreau, sous prétexte que la guerre n’étant point déclarée entre l’Espagne et la France, il devait les traiter comme des pirates. Don Antoine, heureux d’échapper par la fuite, alla se faire servir à genoux en France, et mourir dans la pauvreté. 

Philippe alors se voit maître non seulement du Portugal, mais de tous les grands établissements que sa nation avait faits dans les Indes. Il étendait sa domination au bout de l’Amérique et de l’Asie, et ne pouvait prévaloir contre la Hollande. 

(1584) Une ambassade de quatre rois du Japon sembla mettre alors le comble à cette grandeur suprême qui le faisait regarder comme le premier monarque de l’Europe. La religion chrétienne faisait au Japon de grands progrès; et les Espagnols pouvaient se flatter d’y établir leur puissance, comme leur religion. 

Philippe avait dans la chrétienté le pape, suzerain de son royaume de Naples, à ménager; la France à tenir toujours divisée, en quoi il réussissait par le moyen de la Ligue et par ses trésors; la Hollande à réduire, et surtout l’Angleterre à troubler. Il faisait mouvoir à la fois tous ces ressorts; et il parut bientôt par l’armement de sa flotte, nommée l’Invincible, que son but était de conquérir l’Angleterre plutôt que de l’inquiéter. 

La reine Élisabeth lui fournissait assez de raisons; elle soutenait hautement les confédérés des Pays-Bas. François Drake, alors simple armateur, avait pillé plusieurs possessions espagnoles dans l’Amérique, traversé le détroit de Magellan, et était revenu à Londres, en 1580, chargé de dépouilles, après avoir fait le tour du monde. Un prétexte plus considérable que ces raisons était la captivité de Marie Stuart, reine d’Écosse, retenue depuis dix-huit ans prisonnière contre le droit des gens. Elle avait pour elle tous les catholiques de l’île. Elle avait un droit très apparent sur l’Angleterre, droit qu’elle tirait de Henri VII, par une naissance dont la légitimité n’était pas contestée comme celle d’Élisabeth. Philippe pouvait faire valoir pour lui-même le vain titre de roi d’Angleterre qu’il avait porté: et enfin l’entreprise de délivrer la reine Marie mettait nécessairement le pape et tous les catholiques de l’Europe dans ses intérêts. 

Chap. CLXVI. — De l’invasion de l’Angleterre, projetée par Philippe II. De la flotte invincible. Du pouvoir de Philippe II en France. Examen de la mort de don Carlos, etc.

Dans ce dessein Philippe prépare cette flotte prodigieuse qui devait être secondée par un autre armement en Flandre, et par la révolte des catholiques en Angleterre. Ce fut ce qui perdit la reine Marie Stuart (1587), et la conduisit sur un échafaud, au lieu de la délivrer. Il ne restait plus à Philippe qu’à la venger en prenant l’Angleterre pour lui-même; après quoi il voyait la Hollande soumise et punie. 

Il avait fallu l’or du Pérou pour faire tous ces préparatifs. La flotte invincible part du port de Lisbonne (3 juin 1588), forte de cent cinquante gros vaisseaux, de vingt mille soldats, de près de trois mille canons, de près de sept mille hommes d’équipage, qui pouvaient combattre dans l’occasion. Une armée de trente mille combattants, assemblée en Flandre par le duc de Parme, n’attend que le moment de passer en Angleterre sur des barques de transport déjà prêtes, et de se joindre aux soldats que portait la flotte de Philippe. Les vaisseaux anglais, beaucoup plus petits que ceux des Espagnols, ne devaient pas résister au choc de ces citadelles mouvantes, dont quelques-unes avaient leurs oeuvres vives de trois pieds d’épaisseur, impénétrables au canon. Cependant rien de cette entreprise si bien concertée ne réussit. Bientôt cent vaisseaux anglais, quoique petits, arrêtent cette flotte formidable; ils prennent quelques bâtiments espagnols; ils dispersent le reste avec huit brûlots. La tempête seconde ensuite les Anglais; l’Invincible est prête d’échouer sur les côtes de Zélande. L’armée du duc de Parme, qui ne pouvait se mettre en mer qu’à la faveur de la flotte espagnole, demeure inutile. Les vaisseaux de Philippe, vaincus par les Anglais et par les vents, se retirent aux mers du Nord; quelques-uns avaient échoué sur les côtes de Zélande, d’autres sont fracassés vers les rochers des îles Orcades et sur les côtes d’Écosse: d’autres font naufrage en Irlande. Les paysans y massacrèrent les soldats et les matelots échappés à la fureur de la mer; et le vice-roi d’Irlande eut la barbarie de faire pendre ce qui en restait. Enfin il ne revint en Espagne que cinquante vaisseaux; et d’environ trente mille hommes que la flotte avait portés, les naufrages, le canon, et le fer des Anglais, les blessures et les maladies, n’en laissèrent pas rentrer six mille dans leur patrie. 

Il règne encore en Angleterre un singulier préjugé sur cette flotte invincible. Il n’y a guère de négociant qui ne répète souvent à ses apprentis que ce fut un marchand, nommé Gresham, qui sauva la patrie, en retardant l’équipement de la flotte d’Espagne, et en accélérant celui de la flotte anglaise. Voici, dit-on, comment il s’y prit. Le ministère espagnol envoyait des lettres de change à Gênes pour payer les armements des ports d’Italie: Gresham, qui était le plus fort marchand d’Angleterre, tira en même temps sur Gênes, et menaça ses correspondants de ne plus jamais traiter avec eux s’ils préféraient le papier des Espagnols au sien. Les Génois ne balancèrent pas entre un marchand anglais et un simple roi d’Espagne. Le marchand tira tout l’argent de Gênes; il n’en resta plus pour Philippe II, et son armement resta six mois suspendu. Ce conte ridicule est répété dans vingt volumes; on l’a même débité publiquement sur les théâtres de Londres: mais les historiens sensés ne se sont jamais déshonorés par cette fable absurde. Chaque peuple a ses contes inventés par l’amour-propre; il serait heureux que le genre humain n’eût jamais été bercé de contes plus absurdes et plus dangereux. 

La florissante armée de trente mille hommes qu’avait le duc de Parme ne servit pas plus à subjuguer la Hollande que la flotte invincible n’avait servi à conquérir l’Angleterre. La Hollande, qui se défendait si aisément par ses canaux, par ses digues, par ses étroites chaussées, encore plus par un peuple idolâtre de sa liberté, et devenu tout guerrier sous les princes d’Orange, aurait pu tenir contre une armée plus formidable. 

Il n’y avait que Philippe II qui pût être encore redoutable après un si grand désastre. L’Amérique et l’Asie lui prodiguaient de quoi faire trembler ses voisins; et ayant manqué l’Angleterre, il fut sur le point de faire de la France une de ses provinces. 

Dans le temps même qu’il conquérait le Portugal, qu’il soutenait la guerre en Flandre, et qu’il attaquait l’Angleterre, il animait en France cette ligue nommée sainte, qui renversait le trône, et qui déchirait l’État; et, mettant encore lui-même la division dans cette ligue qu’il protégeait, il fut près trois fois d’être reconnu souverain de la France sous le nom de protecteur, avec le pouvoir de conférer tontes les charges. L’infante Eugènie, sa fille, devait être reine sous ses ordres et porter en dot la couronne de France à son époux. Cette proposition fut faite par la faction des Seize, dès l’an 1589, après l’assassinat de Henri III. Le duc de Mayenne, chef de la ligue, ne put éluder cette proposition qu’en disant que la ligue ayant été formée par la religion, le titre de protecteur de la France ne pouvait appartenir qu’au pape. L’ambassadeur de Philippe en France poussa très loin cette négociation avant la tenue des états de Paris, en 1593. On délibéra longtemps sur les moyens d’abolir la loi salique, et enfin l’infante fut proposée pour reine aux états de Paris. 

Philippe accoutumait insensiblement les Français à dépendre de lui; car, d’un côté, il envoyait à la ligue assez de secours pour l’empêcher de succomber, mais non assez pour la rendre indépendante; de l’autre, il armait son gendre, Charles-Emmanuel de Savoie, contre la France; il lui entretenait des troupes; il l’aidait à se faire reconnaître protecteur par le parlement de Provence, afin que la France, apprivoisée par cet exemple, reconnût Philippe pour protecteur de tout le royaume. Il était vraisemblable que la France y serait forcée. L’ambassadeur d’Espagne régnait en effet dans Paris en prodiguant les pensions. La Sorbonne et tous les ordres religieux étaient dans son parti. Son projet n’était point de conquérir la France comme le Portugal, mais de forcer la France à le prier de la gouverner. 

(1590) C’est dans ce dessein qu’il envoie du fond des Pays-Bas Alexandre Farnèse au secours de Paris, pressé par les armes victorieuses de Henri IV; et c’est dans ce dessein qu’il le rappelle, après que Farnèse a délivré par ses savantes marches, sans coup férir, la capitale du royaume. Ensuite, lorsque Henri IV assiège Rouen, il renvoie encore le même duc de Parme faire lever le siège. 

(1591) C’était une chose bien admirable, lorsque Philippe était assez puissant pour décider ainsi du destin de la guerre en France, que le prince d’Orange, Maurice, et les Hollandais, le fussent assez pour s’y opposer et pour envoyer des secours à Henri IV, eux qui, dix ans auparavant, n’étaient regardés en Espagne que comme des séditieux obscurs, incapables d’échapper au supplice. Ils envoyèrent trois mille hommes au roi de France; mais le duc de Parme n’en délivra pas moins la ville de Rouen, comme il avait délivré celle de Paris. 

Alors Philippe le rappelle encore; et toujours donnant et retirant ses secours à la ligue, toujours se rendant nécessaire, il tend ses filets de tous côtés sur les frontières et dans le coeur du royaume, pour faire tomber ce pays divisé dans le piège inévitable de sa domination. Il était déjà établi dans une grande partie de la Bretagne par la force des armes. Son gendre, le duc de Savoie, l’était dans la Provence et dans une partie du Dauphiné: le chemin était toujours ouvert pour les armées espagnoles d’Arras à Paris, et de Fontarabie à la Loire. Philippe était si persuadé que la France ne pouvait lui échapper, que dans ses entretiens avec le président Jeannin, envoyé du duc de Mayenne, il lui disait toujours: Ma ville de Paris, ma ville d’Orléans, ma ville de Rouen.

La cour de Rome, qui le craignait, était pourtant obligée de le seconder; et les armes de la religion combattaient sans cesse pour lui. Il ne lui en coûtait que l’affectation d’un grand zèle. Ce voile de zèle pour la religion catholique était encore le prétexte de la destruction de Genève, à laquelle il travaillait dans le même temps. Il fit marcher, dès l’an 1589, une armée aux ordres de Charles-Emmanuel, duc de Savoie, son gendre, pour réduire Genève et les pays circonvoisins; mais des peuples pauvres, élevés au-dessus d’eux-mêmes par l’amour de la liberté, furent toujours l’écueil de ce riche et puissant monarque. Les Génevois, aidés des seuls cantons de Zurich et de Berne, et de trois cents soldats de Henri IV, se soutinrent contre les trésors du beau-père et contre les armes du gendre. Ces mêmes Génevois délivrèrent leur ville, en 1602, des mains de ce même duc de Savoie, qui l’avait surprise par escalade en pleine paix, et qui déjà la mettait au pillage. Ils eurent même la hardiesse de punir cette entreprise d’un souverain comme un brigandage, et de faire pendre treize officiers qualifiés, qui, n’ayant pu être conquérants, furent traités comme des voleurs de nuit. 

Philippe, sans sortir de son cabinet, soutenait donc sans cesse la guerre à la fois dans les Pays-Bas contre le prince Maurice, dans presque toutes les provinces de France contre Henri IV, à Genève et dans la Suisse et sur mer contre les Anglais et les Hollandais. Quel fut le fruit de toutes ces vastes entreprises qui tinrent si longtemps l’Europe en alarmes? Henri IV, en allant à la messe, lui fit perdre la France en un quart d’heure. Les Anglais, aguerris sur mer par lui-même, et devenus aussi bons marins que les Espagnols, ravagèrent ses possessions en Amérique (1593). Le comte d’Essex brûla ses galions et sa ville de Cadix (1596). Enfin, après avoir encore désolé la France, après qu’Amiens eut été pris par surprise, et repris par la valeur de Henri IV, Philippe fut obligé de conclure la paix de Vervins, et de reconnaître pour roi de France celui qu’il n’avait jamais nommé que le prince de Béarn. 

Il faut observer surtout que dans cette paix il rendit à la France la ville de Calais (2 mai 1598), que l’archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas, avait prise pendant les malheurs de la France, et qu’on ne fit nulle mention des droits prétendus par Élisabeth dans le traité; elle n’eut ni cette ville ni les huit cent mille écus qu’on lui devait par le traité de Cateau-Cambresis. 

Le pouvoir de Philippe fut alors comme un grand fleuve rentré dans son lit, après avoir inondé au loin les campagnes. Philippe resta le premier potentat de l’Europe. Élisabeth, et surtout Henri IV, avaient une gloire plus personnelle; mais Philippe conserva jusqu’au dernier moment ce grand ascendant que lui donnait l’immensité de ses pays et de ses trésors. Trois mille millions de nos livres que lui coûtèrent sa cruauté despotique dans les Pays-Bas, et son ambition en France, ne l’appauvrirent point. L’Amérique et les Indes orientales furent toujours inépuisables pour lui. Il arriva seulement que ses trésors enrichirent l’Europe malgré son intention. Ce que ses intrigues prodiguèrent en Angleterre, en France, en Italie, ce que ses armements lui coûtèrent dans les Pays-Bas, ayant augmenté les richesses des peuples qu’il voulait subjuguer, le prix des denrées doubla presque partout, et l’Europe s’enrichit du mal qu’il avait voulu lui faire. 

Il avait environ trente millions de ducats d’or de revenu, sans être obligé de mettre de nouveaux impôts sur ses peuples. C’était plus que tous les monarques chrétiens ensemble. Il eut par là de quoi marchander plus d’un royaume, mais non de quoi les conquérir. Le courage d’esprit d’Élisabeth, la valeur de Henri IV, et celle des princes d’Orange, triomphèrent de ses trésors et de ses intrigues; mais, si on en excepte le saccagement de Cadix, l’Espagne fut de son temps toujours tranquille et toujours heureuse. 

Les Espagnols eurent une supériorité marquée sur les autres peuples: leur langue se parlait à Paris, à Vienne, à Milan. à Turin; leurs modes, leur manière de penser et d’écrire, subjuguèrent les esprits des Italiens; et depuis Charles-Quint jusqu’au commencement du règne de Philippe III, l’Espagne eut une considération que les autres peuples n’avaient point. 

Dans le temps qu’il faisait la paix avec la France, il donna les Pays-Bas et la Franche-Comté en dot à sa fille Claire-Eugénie, qu’il n’avait pu faire reine, et il les donna comme un fief réversible à la couronne d’Espagne, faute de postérité. 

Philippe mourut bientôt après (13 septembre 1598) à l’âge de soixante et onze ans, dans ce vaste palais de l’Escurial, qu’il avait fait voeu de bâtir en cas que ses généraux gagnassent la bataille de Saint-Quentin: comme s’il importait à Dieu que le connétable de Montmorency ou Philibert de Savoie gagnât la bataille, et comme si la faveur céleste s’achetait par des bâtiments! 

La postérité a mis ce prince au rang des plus puissants rois, mais non des plus grands. On l’appela le Démon du Midi parce que du fond de l’Espagne, qui est au midi de l’Europe, il troubla tous les autres États. 

Si, après l’avoir considéré sur le théâtre du gouvernement, on l’observe dans le particulier, on voit en lui un maître dur et défiant, un amant, un mari cruel, et un père impitoyable. 

Un grand événement de sa vie domestique, qui exerce encore aujourd’hui la curiosité du monde, est la mort de son fils don Carlos. Personne ne sait comment mourut ce prince; son corps, qui est dans les tombes de l’Escurial, y est séparé de sa tête: on prétend que cette tête n’est séparée que parce que la caisse de plomb qui renferme le corps est en effet trop petite. C’est une allégation bien faible: il était aisé de faire un cercueil plus long. Il est plus vraisemblable que Philippe fit trancher la tête de son fils. On a imprimé dans la vie du czar Pierre Ier que, lorsqu’il voulut condamner son fils à la mort, il fit venir d’Espagne les actes du procès de don Carlos; mais ni ces actes ni la condamnation de ce prince n’existent. On ne connaît pas plus son crime que son genre de mort. Il n’est ni prouvé ni vraisemblable que son père l’ait fait condamner par l’inquisition. Tout ce qu’on sait, c’est qu’en 1568, son père vint l’arrêter lui-même dans sa chambre, et qu’il écrivit à l’impératrice, sa soeur, « qu’il n’avait jamais découvert dans le prince son fils aucun vice capital ni aucun crime déshonorant, et qu’il l’avait fait enfermer pour son bien et pour celui du royaume. » Il écrivit en même temps au pape Pie V tout le contraire: il lui dit dans sa lettre du 20 janvier 1568, « que dès sa plus tendre jeunesse la force d’un naturel vicieux a étouffé dans don Carlos toutes les instructions paternelles. » Après ces lettres par lesquelles Philippe rend compte de l’emprisonnement de son fils, on n’en voit point par lesquelles il se justifie de sa mort; et cela seul, joint aux bruits qui coururent dans l’Europe, peut faire croire qu’en effet Philippe fut coupable d’un parricide. Son silence au milieu des rumeurs publiques justifiait encore ceux qui prétendaient que la cause de cette horrible aventure fut l’amour de don Carlos pour Élisabeth de France, sa belle-mère, et l’inclination de cette reine pour ce jeune prince. Rien n’était plus vraisemblable: Élisabeth avait été élevée dans une cour galante et voluptueuse; Philippe II était plongé dans les intrigues des femmes; la galanterie était l’essence d’un Espagnol. De tous côtés était l’exemple de l’infidélité. Il était naturel que don Carlos et Élisabeth, à peu près du même âge, eussent de l’amour l’un pour l’autre. La mort précipitée de la reine, qui suivit de près celle du prince, confirma ces soupçons. 

Toute l’Europe crut que Philippe avait immolé sa femme et son fils à sa jalousie, et on le crut d’autant plus que quelque temps après ce même esprit de jalousie le porta à vouloir faire périr par la main du bourreau le fameux Antoine Pérès, son rival auprès de la princesse d’Éboli. Ce sont là les accusations qu’on a vues intentées contre lui par le prince d’Orange au tribunal du public. Il est bien étrange que Philippe n’y fit pas au moins répondre par les plumes vénales de son royaume, et que personne dans l’Europe ne réfutât le prince d’Orange. Ce ne sont pas là des convictions entières, mais ce sont les présomptions les plus fortes; et l’histoire ne doit pas négliger de les rapporter comme telles, le jugement de la postérité étant le seul rempart qu’on ait contre la tyrannie heureuse. 

Chap. CLXVII. — Des Anglais sous Édouard VI, Marie, et Élisabeth.

Les Anglais n’eurent ni cette brillante prospérité des Espagnols, ni cette influence dans les autres cours, ni ce vaste pouvoir qui rendait l’Espagne si dangereuse; mais la mer et le négoce leur donnèrent une grandeur nouvelle. Ils connurent leur véritable élément, et cela seul les rendit plus heureux que toutes les possessions étrangères et les victoires de leurs anciens rois. Si ces rois avaient régné en France, l’Angleterre n’eût été qu’une province asservie. Ce peuple qu’il fut si difficile de former, qui fut conquis si aisément par des pirates danois et saxons, et par un duc de Normandie, n’avait été, sous les Édouard III et les Henri V, que l’instrument grossier de la grandeur passagère de ces monarques; il fut sous Élisabeth un peuple puissant; policé, industrieux, laborieux, entreprenant. Les navigations des Espagnols avaient excité leur émulation; ils cherchèrent dans trois voyages consécutifs un passage au Japon et à la Chine par le nord. Drake et Candish firent le tour du globe, en attaquant partout ces mêmes Espagnols qui s’étendaient aux deux bouts du monde. Des sociétés qui n’avaient d’appui qu’elles-mêmes, trafiquèrent avec un grand avantage sur les côtes de la Guinée. Le célèbre chevalier Raleig, sans aucun secours du gouvernement, jeta et affermit les fondements des colonies anglaises dans l’Amérique septentrionale en 1585. Ces entreprises formèrent bientôt la meilleure marine de l’Europe; il y parut bien lorsqu’ils mirent cent vaisseaux en mer contre la flotte invincible de Philippe II, et qu’ils allèrent ensuite insulter les côtes d’Espagne, détruire ses navires et brûler Cadix; et qu’enfin, devenus plus formidables, ils battirent en 1602 la première flotte que Philippe III eût mise en mer, et prirent dès lors une supériorité qu’ils ne perdirent presque jamais. 

Dès les premières années du règne d’Élisabeth, ils s’appliquèrent aux manufactures. Les Flamands, persécutés par Philippe II, vinrent peupler Londres, la rendre industrieuse, et l’enrichir. Londres, tranquille sous Élisabeth, cultiva même avec succès les beaux-arts, qui sont la marque et le fruit de l’abondance. Les noms de Spencer et de Shakspeare, qui fleurirent de ce temps, sont parvenus aux autres nations. Londres s’agrandit, se poliça, s’embellit; enfin la moitié de cette île de la Grande-Bretagne balança la grandeur espagnole. Les Anglais étaient le second peuple par leur industrie; et comme libres, ils étaient le premier. Il y avait déjà sous ce règne des compagnies de commerce établies pour le Levant et pour le Nord. On commençait en Angleterre à considérer la culture des terres comme le premier bien, tandis qu’en Espagne on commençait à négliger ce vrai bien pour des trésors de convention. Le commerce des trésors du Nouveau-Monde enrichissait le roi d’Espagne; mais en Angleterre le négoce des denrées était utile aux citoyens. Un simple marchand de Londres, nommé Gresham, dont nous avons parlé, eut alors assez d’opulence et assez de générosité pour bâtir à ses dépens la bourse de Londres et un collège qui porte son nom. Plusieurs autres citoyens fondèrent des hôpitaux et des écoles. C’était là le plus bel effet qu’eût produit la liberté; de simples particuliers faisaient ce que font aujourd’hui les rois, quand leur administration est heureuse. 

Les revenus de la reine Élisabeth n’allaient guère au delà de six cent mille livres sterling, et le nombre de ses sujets ne montait pas à beaucoup plus de quatre millions d’habitants. La seule Espagne alors en contenait une fois davantage. Cependant Élisabeth se défendit toujours avec succès, et eut la gloire d’aider à la fois Henri IV à conquérir son royaume, et les Hollandais à établir leur république. 

Il faut remonter en peu de mots aux temps d’Édouard VI et de Marie, pour connaître la vie et le règne d’Élisabeth. 

Cette reine, née en 1533, fut déclarée au berceau héritière légitime du royaume d’Angleterre, et peu de temps après déclarée bâtarde, quand sa mère Anne Boulen passa du trône à l’échafaud. Son père, qui finit sa vie en 1547, mourut en tyran comme il avait vécu. De son lit de mort il ordonnait des supplices, mais toujours par l’organe des lois. Il fit condamner à mort le duc de Norfolk et son fils, sur ce seul prétexte que leur vaisselle était marquée aux armes d’Angleterre. Le père, à la vérité, obtint sa grâce, mais le fils fut exécuté. Il faut avouer que si les Anglais passent pour faire peu de cas de la vie, leur gouvernement les a traités selon leur goût. Le règne du jeune Édouard VI, fils de Henri VIII et de Jeanne Seymour, ne fut pas exempt de ces sanglantes tragédies. Son oncle Thomas Seymour, amiral d’Angleterre, eut la tête tranchée, parce qu’il s’était brouillé avec Édouard Seymour, son frère, duc de Somerset, protecteur du royaume; et bientôt après le duc de Somerset lui-même périt de la même mort. Ce règne d’Édouard VI, qui ne fut que de cinq ans, fut un temps de sédition et de troubles pendant lequel la nation fut ou parut protestante. Il ne laissa la couronne ni à Marie ni à Élisabeth, ses soeurs, mais à Jeanne Gray, descendante de Henri VII, petite-fille de la veuve de Louis XII et de Brandon, simple gentilhomme, créé duc de Suffolk. Cette Jeanne Gray était femme d’un lord Guildford, et Guildford était fils du duc de Northumberland, tout-puissant sous Édouard VI. Le testament d’Édouard VI, en donnant le trône à Jeanne Gray, ne lui prépara qu’un échafaud: elle fut proclamée à Londres (1553); mais le parti et le droit de Marie, fille de Henri VIII et de Catherine d’Aragon, l’emportèrent; et la première chose que fit cette reine, après avoir signé son contrat de mariage avec Philippe, ce fut de faire condamner à mort sa rivale (1554), princesse de dix-sept ans, pleine de grâces et d’innocence, qui n’avait d’autre crime que d’être nommée dans le testament d’Édouard. En vain elle se dépouilla de cette dignité fatale, qu’elle ne garda que neuf jours; elle fut conduite au supplice, ainsi que son mari, son père, et son beau-père. Ce fut la troisième reine en Angleterre, en moins de vingt années, qui mourut sur l’échafaud. La religion protestante, dans laquelle elle était née, fut la principale cause de sa mort. Les bourreaux, dans cette révolution, furent beaucoup plus employés que les soldats. Toutes ces cruautés s’exécutaient par actes du parlement. Il y a eu des temps sanguinaires chez tous les peuples; mais chez le peuple anglais, plus de têtes illustres ont été portées sur l’échafaud que dans tout le reste de l’Europe ensemble. Ce fut le caractère de cette nation de commettre des meurtres juridiquement. Les portes de Londres ont été infectées de crânes humains attachés aux murailles, comme les temples du Mexique. 

Chap. CLXVIII. — De la reine Élisabeth.

Élisabeth fut d’abord mise en prison par sa soeur, la reine Marie. Elle employa une prudence au-dessus de son âge, et une flatterie qui n’était pas dans son caractère, pour conserver sa vie. Cette princesse, qui refusa depuis Philippe II, quand elle fut reine, voulait alors épouser le comte de Devonshire Courtenai; et il paraît par les lettres qui restent d’elle qu’elle avait beaucoup d’inclination pour lui: un tel mariage n’eût point été extraordinaire; on voit que Jeanne Gray, destinée au trône, avait épousé le lord Guildford; Marie, reine douairière de France, avait passé du lit de Louis XII dans les bras du chevalier Brandon. Toute la maison royale d’Angleterre venait d’un simple gentilhomme nommé Tudor, qui avait épousé la veuve de Henri V, fille du roi de France Charles VI; et en France, quand les rois n’étaient pas encore parvenus au degré de puissance qu’ils ont eu depuis, la veuve de Louis le Gros ne fit aucune difficulté d’épouser Matthieu de Montmorency. 

Élisabeth, dans sa prison, et dans l’état de persécution où elle vécut toujours sous Marie, mit à profit sa disgrâce; elle cultiva son esprit, apprit les langues et les sciences mais de tous les arts où elle excella, celui de se ménager avec sa soeur, avec les catholiques et avec les protestants, de dissimuler, et d’apprendre à régner, fut le plus grand. 

(1559) A peine proclamée reine, Philippe II, son beau-frère, la rechercha en mariage. Si elle l’eût épousé, la France et la Hollande couraient risque d’être accablées: mais elle haïssait la religion de Philippe, n’aimait pas sa personne, et voulait à la fois jouir de la vanité d’être aimée et du bonheur d’être indépendante. Mise en prison sous la reine sa soeur catholique, elle songea, dès qu’elle fut sur le trône, à rendre le royaume protestant. (1559) Elle se fit pourtant couronner par un évêque catholique, pour ne pas effaroucher d’abord les esprits. Je remarquerai qu’elle alla de Westminster à la tour de Londres dans un char suivi de cent autres. Ce n’est pas que les carrosses fussent alors en usage, ce n’était qu’un appareil passager. 

Immédiatement après elle convoqua un parlement qui établit la religion anglicane telle qu’elle est aujourd’hui, et qui donna au souverain la suprématie, les décimes et les annates. 

Élisabeth eut donc le titre de chef de la religion anglicane. Beaucoup d’auteurs, et principalement les Italiens, ont trouvé cette dignité ridicule dans une femme; mais ils pouvaient considérer que cette femme régnait; qu’elle avait les droits attachés au trône par les lois du pays; qu’autrefois les souverains de toutes les nations connues avaient l’intendance des choses de la religion; que les empereurs romains furent souverains pontifes; que si aujourd’hui dans quelques pays l’Église gouverne l’État, il y en a beaucoup d’autres où l’État gouverne l’Église. Nous avons vu en Russie quatre souveraines de suite présider au synode qui tient lieu du patriarcat absolu. Une reine d’Angleterre qui nomme un archevêque de Cantorbéry, et qui lui prescrit des lois, n’est pas plus ridicule qu’une abbesse de Fontevrault qui nomme des prieurs et des curés, et qui leur donne sa bénédiction: en un mot chaque pays a ses usages. 

Tous les princes doivent se souvenir, et les évêques ne doivent pas perdre la mémoire de la fameuse lettre de la reine Élisabeth à Heaton, évêque d’Ély 

« Présomptueux prélat, 

« J’apprends que vous différez à conclure l’affaire dont vous êtes convenu: ignorez-vous donc que moi, qui vous ai élevé, je puis également vous faire rentrer dans le néant? Remplissez au plus tôt votre engagement, ou je vous ferai descendre de votre siège. 

« Votre amie, tant que vous mériterez que je le sois. 

« Élisabeth. » 

Si les princes et les magistrats avaient toujours pu établir un gouvernement assez ferme pour être en droit d’écrire impunément de telles lettres, il n’y aurait jamais eu de sang de versé pour les querelles de l’empire et du sacerdoce(4).

La religion anglicane conserva ce que les cérémonies romaines ont d’auguste, et ce que le luthéranisme a d’austère. J’observe que de neuf mille quatre cents bénéficiers que contenait l’Angleterre, il n’y eut que quatorze évêques, cinquante chanoines, et quatre-vingts curés, qui, n’acceptant pas la réforme, restèrent catholiques et perdirent leurs bénéfices. Quand on pense que la nation anglaise changea quatre fois de religion depuis Henri VIII, on s’étonne qu’un peuple si libre ait été si soumis, ou qu’un peuple qui a tant de fermeté ait eu tant d’inconstance. Les Anglais en cela ressemblèrent à ces cantons suisses qui attendirent de leurs magistrats la décision de ce qu’ils devaient croire. Un acte du parlement est tout pour les Anglais; ils aiment la loi, et on ne peut les conduire que par les lois d’un parlement qui prononce, ou qui semble prononcer par lui-même(5).

Personne ne fut persécuté pour être catholique; mais ceux qui voulurent troubler l’État par principe de conscience furent sévèrement punis. Les Guises, qui se servaient alors du prétexte de la religion pour établir leur pouvoir en France, ne manquèrent pas d’employer les mêmes armes pour mettre Marie Stuart, reine d’Écosse, leur nièce, sur le trône d’Angleterre. Maîtres des finances et des armées de France, ils envoyaient des troupes et de l’argent en Écosse, sous prétexte de secourir les Écossais catholiques contre les Écossais protestants. Marie Stuart, épouse de François II, roi de France, prenait hautement le titre de reine d’Angleterre, comme descendante de Henri VII. Tous les catholiques anglais, écossais, irlandais étaient pour elle. Le trône d’Élisabeth n’était pas encore affermi; les intrigues de la religion pouvaient le renverser. Élisabeth dissipe ce premier orage; elle envoie une armée au secours des protestants d’Écosse, et force la régente d’Écosse, mère de Marie Stuart, à recevoir la loi par un traité, et à renvoyer les troupes de France dans vingt jours. 

François II meurt: elle oblige Marie Stuart, sa veuve, à renoncer au titre de reine d’Angleterre. Ses intrigues encouragent les états d’Édimbourg à établir la réforme en Écosse; par là elle s’attache un pays dont elle avait tout à craindre. 

A peine est-elle libre de ces inquiétudes que Philippe II lui donne de plus grandes alarmes. Philippe était indispensablement dans ses intérêts quand Marie Stuart, héritière d’Élisabeth, pouvait espérer de réunir sur une même tête les couronnes de France, d’Angleterre, et d’Écosse. Mais François II étant mort, et sa veuve retournée en Écosse sans appui, Philippe, n’ayant que les protestants à craindre, devint l’implacable ennemi d’Élisabeth. 

Il soulève en secret l’Irlande contre elle, et elle réprime toujours les Irlandais. Il envoie cette flotte invincible pour la détrôner, et elle la dissipe. Il soutient en France cette ligue catholique, si funeste à la maison royale, et elle protège le parti opposé. La république de Hollande est pressée par les armes espagnoles; elle l’empêche de succomber. Autrefois les rois d’Angleterre dépeuplaient leurs États pour se mettre en possession du trône de France; mais les intérêts et les temps sont tellement changés, qu’elle envoie des secours réitérés à Henri IV pour l’aider à conquérir son patrimoine. C’est avec ces secours que Henri assiégea enfin Paris, et que, sans le duc de Parme, ou sans son extrême indulgence pour les assiégés, il eût mis la religion protestante sur le trône. C’était ce qu’Élisabeth avait extrêmement à coeur. On aime à voir ses soins réussir, à ne point perdre le fruit de ses dépenses. La haine contre la religion catholique s’était encore fortifiée dans son coeur depuis qu’elle avait été excommuniée par Pie V et par Sixte-Quint; ces deux papes l’avaient déclarée indigne et incapable de régner; et plus Philippe II se déclarait le protecteur de cette religion, plus Élisabeth en était l’ennemie passionnée. Il n’y eut point de ministre protestant plus affligé qu’elle quand elle apprit l’abjuration de Henri IV. Sa lettre à ce monarque est bien remarquable: « Vous m’offrez votre amitié comme à votre soeur, je sais que je l’ai méritée, et certes à un grand prix; je ne m’en repentirais pas si vous n’aviez pas changé de père. Je ne puis plus être votre soeur de père; car j’aimerai toujours plus chèrement celui qui m’est propre que celui qui vous a adopté. » Ce billet fait voir en même temps son coeur, son esprit, et l’énergie avec laquelle elle s’exprimait dans une langue étrangère. 

Malgré cette haine contre la religion romaine, il est sûr qu’elle ne fut point sanguinaire avec les catholiques de son royaume, comme Marie l’avait été avec les protestants. Il est vrai que le jésuite Créton, le jésuite Campion, et d’autres, furent pendus (1581), dans le temps même que le duc d’Anjou, frère de Henri III, préparait tout à Londres pour son mariage avec la reine, lequel ne se fit point; mais ces jésuites furent unanimement condamnés pour des conspirations et des séditions dont ils furent accusés; l’arrêt fut donné sur les dépositions des témoins. Il se peut que ces victimes fussent innocentes; mais aussi la reine était innocente de leur mort, puisque les lois seules avaient agi: nous n’avons d’ailleurs nulle preuve de leur innocence; et les preuves juridiques de leurs crimes subsistent dans les Archives de l’Angleterre. 

Plusieurs personnes en France s’imaginent encore qu’Élisabeth ne fit périr le comte d’Essex que par une jalousie de femme; elles le croient sur la foi d’une tragédie et d’un roman. Mais quiconque a un peu lu, sait que la reine avait alors soixante et huit ans; que le comte d’Essex fut coupable d’une révolte ouverte, fondée sur le déclin même de l’âge de la reine, et sur l’espérance de profiter du déclin de sa puissance; qu’il fut enfin condamné par ses pairs, lui et ses complices. 

La justice, plus exactement rendue sous le règne d’Élisabeth que sous aucun de ses prédécesseurs, fut un des fermes appuis de son administration. Les finances ne furent employées qu’à défendre l’État 

Elle eut des favoris, et n’en enrichit aucun aux dépens de la patrie. Son peuple fut son premier favori; non qu’elle l’aimât en effet, mais elle sentait que sa sûreté et sa gloire dépendaient de le traiter comme si elle l’eût aimé. 

Élisabeth aurait joui de cette gloire sans tache, si elle n’eût pas souillé un si beau règne par l’assassinat de Marie Stuart, qu’elle osa commettre avec le glaive de la justice. 

Chap. CLXIX. — De la reine Marie Stuart.

Il est difficile de savoir la vérité tout entière dans une querelle de particuliers; combien plus dans une querelle de têtes couronnées, lorsque tant de ressorts secrets sont employés, lorsque les deux partis font valoir également la vérité et le mensonge! Les auteurs contemporains sont alors suspects; ils sont pour la plupart les avocats d’un parti, plutôt que les dépositaires de l’histoire. Je dois donc m’en tenir aux faits avérés dans les obscurités de cette grande et fatale aventure. 

Toutes les rivalités étaient entre Marie et Élisabeth, rivalité de nation, de couronne, de religion; celle de l’esprit, celle de la beauté. Marie, bien moins puissante, moins maîtresse chez elle, moins ferme et moins politique, n’avait de supériorité sur Élisabeth que celle de ses agréments, qui contribuèrent même à son malheur. La reine d’Écosse encourageait la faction catholique en Angleterre; et la reine d’Angleterre animait avec plus de succès la faction protestante en Écosse. Élisabeth porta d’abord la supériorité de ses intrigues jusqu’à empêcher longtemps Marie d’Écosse de se remarier à son choix. 

(1565) Cependant Marie, malgré les négociations de sa rivale, malgré les états d’Écosse composés de protestants, et malgré le comte de Murray, son frère naturel, qui était à leur tête, épouse Henri Stuart, comte Darnley, son parent, et catholique comme elle, Élisabeth alors excite sous main les seigneurs protestants, sujets de Marie, à prendre les armes; la reine d’Écosse les poursuivit elle-même, et les contraignit de se retirer en Angleterre: jusque-là tout lui était favorable, et sa rivale était confondue. 

La faiblesse du coeur de Marie commença tous ses malheurs. Un musicien italien, nommé David Rizzio, fut trop avant dans ses bonnes grâces. Il jouait bien des instruments, et avait une voix de basse agréable: c’est d’ailleurs une preuve que déjà les Italiens avaient l’empire de la musique, et qu’ils étaient en possession d’exercer leur art dans les cours de l’Europe; toute la musique de la reine d’Écosse était italienne. Une preuve plus forte que les cours étrangères se servent de quiconque est en crédit, c’est que David Rizzio était pensionnaire du pape. Il contribua beaucoup au mariage de la reine, et ne servit pas moins à l’en dégoûter. Darnley, qui n’avait que le nom de roi, méprisé de sa femme, aigri et jaloux, entre par un escalier dérobé, suivi de quelques hommes armés, dans la chambre de sa femme, où elle soupait avec Rizzio et une de ses favorites: on renverse la table, et on tue Rizzio aux yeux de la reine, qui se met en vain au-devant de lui. Elle était enceinte de cinq mois: la vue des épées nues et sanglantes fit sur elle une impression qui passa jusqu’au fruit qu’elle portait dans son flanc. Son fils Jacques VI, roi d’Écosse et d’Angleterre, qui naquit quatre mois après cette aventure, trembla toute sa vie à la vue d’une épée nue, quelque effort qu’il fit pour surmonter cette disposition de ses organes: tant la nature a de force, et tant elle agit par des voies inconnues(6).

La reine reprit bientôt son autorité, se raccommoda avec le comte de Murray, poursuivit les meurtriers du musicien, et prit un nouvel engagement avec un comte de Bothwell. Ces nouvelles amours produisirent la mort du roi son époux (1567): on prétend qu’il fut d’abord empoisonné, et que son tempérament eut la force de résister au poison; mais il est certain qu’il fut assassiné à Édimbourg dans une maison isolée, dont la reine avait retiré ses plus précieux meubles. Dès que le coup fut fait, on fit sauter la maison avec de la poudre; on enterra son corps auprès de celui de Rizzio dans le tombeau de la maison royale. Tous les ordres de l’État, tout le peuple, accusèrent Bothwell de l’assassinat; et dans le temps même que la voix publique criait vengeance, Marie se fit enlever par cet assassin, qui avait encore les mains teintes du sang de son mari, et l’épousa publiquement. Ce qu’il y eut de singulier dans cette horreur, c’est que Bothwell avait alors une femme, et que, pour se séparer d’elle, il la força de l’accuser d’adultère, et fit prononcer un divorce par l’archevêque de Saint-André selon les usages du pays. 

Bothwell eut toute l’insolence qui suit les grands crimes. Il assembla les principaux seigneurs, et leur fit signer un écrit, par lequel il était dit expressément que la reine ne se pouvait dispenser de l’épouser, puisqu’il l’avait enlevée, et qu’il avait couché avec elle. Tous ces faits sont avérés; les lettres de Marie à Bothwell ont été contestées; mais elles portent un caractère de vérité auquel il est difficile de ne pas se rendre. Ces attentats soulevèrent l’Écosse. Marie, abandonnée de son armée, fut obligée de se rendre aux confédérés. Bothwell s’enfuit dans les îles Orcades; on obligea la reine de céder la couronne à son fils, et on lui permit de nommer un régent. Elle nomma le comte de Murray, son frère. Ce comte ne l’en accabla pas moins de reproches et d’injures. Elle se sauve de sa prison. L’humeur dure et sévère de Murray procurait à la reine un parti. Elle lève six mille hommes, mais elle est vaincue, et se réfugie sur les frontières d’Angleterre (1568). Élisabeth la fit d’abord recevoir avec honneur dans Carlisle; mais elle lui fit dire qu’étant accusée par la voix publique du meurtre du roi soit époux, elle devait s’en justifier, et qu’elle serait protégée, si elle était innocente. 

Élisabeth se rendit arbitre entre Marie et la régence d’Écosse. Le régent vint lui-même jusqu’à Hamptoncourt (1569), et se soumit à remettre entre les mains des commissaires anglais les preuves qu’il avait contre sa soeur. Cette malheureuse princesse, d’un autre côté, retenue dans Carlisle, accusa le comte de Murray lui-même d’être auteur de la mort de son mari, et récusa les commissaires anglais, à moins qu’on ne leur joignît les ambassadeurs de France et d’Espagne. Cependant la reine d’Angleterre fit continuer cette espèce de procès, et jouit du plaisir de voir flétrir sa rivale, sans vouloir rien prononcer. Elle n’était point juge de la reine d’Écosse; elle lui devait un asile, mais elle la fit transférer à Tuthbury, qui fut pour elle une prison. 

Ces désastres de la maison royale d’Écosse retombaient sur la nation partagée en factions produites par l’anarchie. Le comte de Murray fut assassiné par une faction qui se fortifiait du nom de Marie. Les assassins entrèrent à main armée en Angleterre, et firent quelques ravages sur la frontière. 

(1570) Élisabeth envoya bientôt une armée punir ces brigands et tenir l’Écosse en respect. Elle fit élire pour régent le comte de Lenox, frère du roi assassiné. Il n’y a dans cette démarche que de la justice et de la grandeur mais en même temps on conspirait en Angleterre pour délivrer Marie de la prison où elle était retenue; le pape Pie V faisait très indiscrètement afficher dans Londres une huile par laquelle il excommuniait Élisabeth, et déliait ses sujets du serment de fidélité: c’est cet attentat, si familier aux papes, si horrible, et si absurde, qui ulcéra le coeur d’Élisabeth. On voulait secourir Marie, et on la perdait. Les deux reines négociaient ensemble, mais l’une du haut du trône, et l’autre du fond d’une prison. Il ne paraît pas que Marie se conduisit avec la flexibilité qu’exigeait son malheur. L’Écosse pendant ce temps-là ruisselait de sang. Les catholiques et les protestants faisaient la guerre civile. L’ambassadeur de France et l’archevêque de Saint-André furent faits prisonniers, et l’archevêque pendu (1571) sur la déposition de son propre confesseur, qui jura que le prélat s’était accusé à lui d’être complice du meurtre du roi. 

Le grand malheur de la reine Marie fut d’avoir des amis dans sa disgrâce. Le duc de Norfolk, catholique, voulut l’épouser, comptant sur une révolution et sur le droit de Marie à la succession d’Élisabeth. Il se forma dans Londres des partis en sa faveur, très faibles à la vérité, mais qui pouvaient être fortifiés des forces d’Espagne et des intrigues de Rome. Il en coûta la tête au duc de Norfolk. Les pairs le condamnèrent à mort (1572), pour avoir demandé au roi d’Espagne et au pape des secours en faveur de Marie. Le sang du duc de Norfolk resserra les chaînes de cette princesse malheureuse. Une si longue infortune ne découragea point ses partisans à Londres, animés par les princes de Guise, par le saint-siège, par les jésuites, et surtout par les Espagnols. 

Le grand projet était de délivrer Marie, et de mettre sur le trône d’Angleterre la religion catholique avec elle. On conspira contre Élisabeth. Philippe II préparait déjà son invasion (1586). La reine d’Angleterre alors, ayant fait mourir quatorze conjurés, fit juger Marie son égale, comme si elle avait été sa sujette (1586). Quarante-deux membres du parlement et cinq juges du royaume allèrent l’interroger dans sa prison à Fotheringay; elle protesta, mais répondit. Jamais jugement ne fut plus incompétent, et jamais procédure ne fut plus irrégulière. On lui représenta de simples copies de ses lettres, et jamais les originaux. On fit valoir contre elle les témoignages de ses secrétaires, et on ne les lui confronta point. On prétendit la convaincre sur la déposition de trois conjurés qu’on avait fait mourir, et dont on aurait pu différer la mort pour les examiner avec elle. Enfin, quand on aurait procédé avec les formalités que l’équité exige pour le moindre des hommes, quand on aurait prouvé que Marie cherchait partout des secours et des vengeurs, on ne pouvait la déclarer criminelle. Élisabeth n’avait d’autre juridiction sur elle que celle du puissant sur le faible et sur le malheureux. 

Enfin, après dix-huit ans de prison dans un pays qu’elle avait imprudemment choisi pour asile, Marie eut la tête tranchée dans une chambre de sa prison tendue de noir (le 28 février 1587). Élisabeth sentait qu’elle faisait une action très condamnable, et elle la rendit encore plus odieuse en voulant tromper le monde, qu’elle ne trompa point, en affectant de plaindre celle qu’elle avait fait mourir, en prétendant qu’on avait passé ses ordres, et en faisant mettre en prison le secrétaire d’État qui avait, disait-elle, fait exécuter trop tôt l’ordre signé par elle-même. L’Europe eut en horreur sa cruauté et sa dissimulation. On estima son règne, mais on détesta son caractère. Ce qui condamna davantage Élisabeth, c’est qu’elle n’était point forcée à cette barbarie; on pouvait même prétendre que la conservation de Marie lui était nécessaire, pour lui répondre des attentats de ses partisans. 

Si cette action flétrit la mémoire d’Élisabeth, il y a une imbécillité fanatique à canoniser Marie Stuart comme une martyre de la religion: elle ne le fut que de son adultère, du meurtre de son mari, et de son imprudence: ses fautes et ses infortunes ressemblèrent parfaitement à celles de Jeanne de Naples; toutes deux belles et spirituelles, entraînées dans le crime par faiblesse, toutes deux mises à mort par leurs parents. L’histoire ramène souvent les mêmes malheurs, les mêmes attentats, et le crime puni par le crime. 

Chap. CLXX. — De la France vers la fin du xvie siècle, sous François II.

Tandis que l’Espagne intimidait l’Europe par sa vaste puissance, et que l’Angleterre jouait le second rôle en lui résistant, la France était déchirée, faible, et prête d’être démembrée; elle était loin d’avoir en Europe de l’influence et du crédit. Les guerres civiles la rendirent dépendante de tous ses voisins. Ces temps de fureur, d’avilissement, et de calamités, ont fourni plus de volumes que n’en contient toute l’histoire romaine. Quelles furent les causes de tant de malheurs? la religion, l’ambition, le défaut de bonnes lois, un mauvais gouvernement. 

Henri II, par ses rigueurs contre les sectaires, et surtout par la condamnation du conseiller Anne du Bourg, exécuté après la mort du roi, par l’ordre des Guises, fit beaucoup plus de calvinistes en France qu’il n’y en avait en Suisse et à Genève. S’ils avaient paru dans un temps comme celui de Louis XII, où l’on faisait la guerre à la cour de Rome, on eût pu les favoriser; mais ils venaient précisément dans le temps que Henri II avait besoin du pape Paul IV pour disputer Naples et Sicile à l’Espagne, et lorsque ces deux puissances s’unissaient avec le Turc contre la maison d’Autriche. On crut donc devoir sacrifier les ennemis de l’Église aux intérêts de Rome. Le clergé, puissant à la cour, craignant pour ses biens temporels et pour son autorité, les poursuivit; la politique, l’intérêt, le zèle, concoururent à les exterminer. On pouvait les tolérer, comme Élisabeth en Angleterre toléra les catholiques; on pouvait conserver de bons sujets, en leur laissant la liberté de conscience. Il eût importé peu à l’État qu’ils chantassent à leur manière, pourvu qu’ils eussent été soumis aux lois de l’État: on les persécuta, et on en fit des rebelles. 

La mort funeste de Henri II fut le signal de trente ans de guerres civiles. Un roi enfant gouverné par des étrangers, des Princes du sang et de grands officiers de la couronne jaloux du crédit des Guises, commencèrent la subversion de la France. 

La fameuse conspiration d’Amboise est la première qu’on connaisse en ce pays. Les ligues faites et rompues, les mouvements passagers, les emportements et le repentir, semblaient avoir fait jusqu’alors le caractère des Gaulois, qui, pour avoir pris le nom de Francs, et ensuite celui de Français, n’avaient pas changé de moeurs. Mais il y eut dans cette conspiration une audace qui tenait de celle de Catilina, un manège, une profondeur, et un secret qui la rendait semblable à celle des vêpres siciliennes et des Pazzi de Florence: le prince Louis de Condé en fut l’âme invisible, et conduisit cette entreprise avec tant de dextérité, que quand toute la France sut qu’il en était le chef, personne ne put l’en convaincre. 

Cette conspiration avait cela de particulier qu’elle pouvait paraître excusable, en ce qu’il s’agissait d’ôter le gouvernement à François duc de Guise, et au cardinal de Lorraine, son frère, tous deux étrangers, qui tenaient le roi en tutelle, la nation en esclavage, et les princes du sang et les officiers de la couronne éloignés: elle était très criminelle, en ce qu’elle attaquait les droits d’un roi majeur, maître par les lois de choisir les dépositaires de son autorité. Il n’a jamais été prouvé que dans ce complot on eût résolu de tuer les Guises; mais, comme ils auraient résisté, leur mort était infaillible. Cinq cents gentilshommes, tous bien accompagnés, et mille soldats déterminés, conduits par trente capitaines choisis, devaient se rendre au jour marqué du fond des provinces du royaume dans Amboise, où était la cour. Les rois n’avaient point encore la nombreuse garde qui les entoure aujourd’hui: le régiment des gardes ne fut formé que par Charles IX. Deux cents archers tout au plus accompagnaient François II. Les autres rois de l’Europe n’en avaient pas davantage. Le connétable de Montmorency, revenant depuis dans Orléans, où les Guises avaient mis une garde nouvelle à la mort de François II, chassa ces nouveaux soldats, et les menaça de les faire pendre comme des ennemis qui mettaient une barrière entre le roi et son peuple. 

La simplicité des moeurs antiques était encore dans le palais des rois; mais aussi ils étaient moins assurés contre une entreprise déterminée. Il était aisé de se saisir, dans la maison royale, des ministres, du roi même; le succès semblait sûr. Le secret fut gardé par tous les conjurés pendant près de six mois. L’indiscrétion du chef, nommé du Barri de la Renaudie, qui s’ouvrit dans Paris à un avocat, fit découvrir la conjuration: elle n’en fut pas moins exécutée; les conjurés n’allèrent pas moins au rendez-vous. Leur opiniâtreté désespérée venait surtout du fanatisme de la religion: ces gentilshommes étaient la plupart des calvinistes, qui se faisaient un devoir de venger leurs frères persécutés. Le prince Louis de Condé avait hautement embrassé cette secte, parce que le duc de Guise et le cardinal de Lorraine étaient catholiques. Une révolution dans l’Église et dans l’État devait être le fruit de cette entreprise. 

(1560) Les Guises eurent à peine le temps de faire venir des troupes. Il n’y avait pas alors quinze mille hommes enrégimentés dans tout le royaume; mais on en rassembla bientôt assez pour exterminer les conjurés. Comme ils venaient par troupes séparées, ils furent aisément défaits; du Barri de La Renaudie fut tué en combattant; plusieurs moururent comme lui les armes à la main. Ceux qui furent pris périrent dans les supplices; et pendant un mois entier on ne vit dans Amboise que des échafauds sanglants et des potences chargées de cadavres. 

La conspiration découverte et punie ne servit qu’à augmenter le pouvoir de ceux qu’on avait voulu détruire. François de Guise eut la puissance des anciens maires du palais, sous le nouveau titre de lieutenant général du royaume: mais cette autorité même de François de Guise, l’ambition turbulente du cardinal en France, révoltèrent contre eux tous les ordres du royaume, et produisirent de nouveaux troubles. 

Les calvinistes, toujours secrètement animés par le prince Louis de Condé, prirent les armes dans plusieurs provinces. Il fallait que les Guises fussent bien puissants et bien redoutables, puisque ni Condé, ni Antoine, roi de Navarre, son frère, père de Henri IV, ni le fameux amiral de Coligny, ni son frère d’Andelot, colonel-général de l’infanterie, n’osaient encore se déclarer ouvertement. Le prince de Condé fut le premier chef de parti qui parut faire la guerre civile en homme timide. Il portait les coups et retirait la main; et, croyant toujours se ménager avec la cour, qu’il voulait perdre, il eut l’imprudence de venir à Fontainebleau en courtisan, dans le temps qu’il eût dû être en soldat à la tête de son parti. Les Guises le font arrêter dans Orléans. On lui fait son procès par le conseil privé et par des commissaires tirés du parlement, malgré les privilèges des princes du sang de n’être jugés que dans la cour des pairs, les chambres assemblées: mais qu’est un privilège contre la force? qu’est un privilège dont il n’y avait d’exemple que dans la violation même qu’on en avait faite autrefois dans le procès criminel du duc d’Alençon? 

(1560) Le prince de Condé est condamné à perdre la tête. Le célèbre chancelier de L’Hospital, ce grand législateur dans un temps où on manquait de lois, et cet intrépide philosophe dans un temps d’enthousiasme et de fureurs, refusa de signer. Le comte de Sancerre, du conseil privé, suivit cet exemple courageux. Cependant on allait exécuter l’arrêt. Le prince de Condé allait finir par la main d’un bourreau, lorsque tout à coup le jeune François II, malade depuis longtemps, et infirme dès son enfance, meurt à l’âge de dix-sept ans, laissant à son frère Charles, qui n’en avait que dix, un royaume épuisé et en proie aux factions. 

La mort de François II fut le salut du prince de Condé; on le fit bientôt sortir de prison, après avoir ménagé entre lui et les Guises une réconciliation qui n’était et ne pouvait être que le sceau de la haine et de la vengeance. On assemble les états à Orléans. Rien ne pouvait se faire sans les états dans de pareilles circonstances. La tutelle de Charles IX et l’administration du royaume sont accordées par les états à Catherine de Médicis, mais non pas le nom de régente. Les états même ne lui donnèrent point le titre de majesté: il était nouveau pour les rois. Il y a encore beaucoup de lettres du sire de Bourdeilles, dans lesquelles on appelle Henri III votre altesse.

Chap. CLXXI. — De la France. Minorité de Charles IX.

Dans toutes les minorités des souverains, les anciennes constitutions d’un royaume reprennent toujours un peu de vigueur, du moins pour un temps, comme une famille assemblée après la mort du père. On tint à Orléans, et ensuite à Pontoise, des états généraux: ces états doivent être mémorables par la séparation éternelle qu’ils mirent entre l’épée et la robe. Cette distinction fut ignorée dans l’empire romain jusqu’au temps de Constantin. Les magistrats savaient combattre, et les guerriers savaient juger. Les armes et les lois furent aussi dans les mêmes mains chez toutes les nations de l’Europe, jusque vers le xive siècle. Peu à peu ces deux professions furent séparées en Espagne et en France: elles ne l’étaient pas absolument en France, quoique les parlements ne fussent plus composés que d’hommes de robe longue. Il restait la juridiction de baillis d’épée, telle que dans plusieurs provinces allemandes, ou frontières de l’Allemagne. Les états d’Orléans, convaincus que ces baillis de robe courte ne pouvaient guère s’astreindre à étudier les lois, leur ôtèrent l’administration de la justice, et la conférèrent à leurs seuls lieutenants de robe longue: ainsi ceux qui par leurs institutions avaient toujours été juges, cessèrent de l’être(7).

Le chancelier du L’Hospital eut la principale part à ce changement. Il fut fait dans le temps de la plus grande faiblesse du royaume; et il a contribué depuis à la force de son souverain, en divisant sans retour deux professions qui auraient pu, étant réunies, balancer l’autorité du ministère. On a cru depuis que la noblesse ne pouvait conserver le dépôt des lois. On n’a pas fait réflexion que la chambre haute d’Angleterre, qui compose la seule noblesse du royaume proprement dite, est une magistrature permanente, qui concourt à former les lois, et rend la justice. Quand on observe un grand changement dans la constitution d’un État, et qu’on voit des peuples voisins qui n’ont pas subi ces changements dans les mêmes circonstances, il est évident que ces peuples ont eu un autre génie et d’autres moeurs. 

Ces états généraux firent connaître combien l’administration du royaume était vicieuse. Le roi était endetté de quarante millions de livres. On manquait d’argent; on en eut à peine. C’est là le véritable principe du bouleversement de la France. Si Catherine de Médicis avait eu de quoi acheter des serviteurs et de quoi payer une armée, les différents partis qui troublaient l’État auraient été contenus par l’autorité royale. La reine mère se trouvait entre les catholiques et les protestants, les Condés et les Guises. Le connétable de Montmorency avait une faction séparée. La division était dans la cour, dans Paris, et dans les provinces. Catherine de Médicis ne pouvait guère que négocier au lieu de régner. Sa maxime de tout diviser, afin d’être maîtresse, augmenta le trouble et les malheurs. Elle commença par indiquer le colloque de Poissy entre les catholiques et les protestants: ce qui était mettre l’ancienne religion en compromis, et donner un grand crédit aux calvinistes, en les faisant disputer contre ceux qui ne se croyaient faits que pour les juger. 

Dans le temps que Théodore de Bèze et d’autres ministres venaient à Poissy soutenir solennellement leur religion en présence de la reine et d’une cour où l’on chantait publiquement les psaumes de Marot, arrivait en France le cardinal de Ferrare, légat du pape Paul IV. Mais comme il était petit-fils d’Alexandre VI par sa mère, on eut plus de mépris pour sa naissance que de respect pour sa place et pour son mérite; les laquais insultèrent son porte-croix. On affichait devant lui des estampes de son grand-père, avec l’histoire des scandales et des crimes de sa vie. Ce légat amena avec lui le général des jésuites, Lainez, qui ne savait pas un mot de français, et qui disputa au colloque de Poissy en italien; langue que Catherine de Médicis avait rendue familière à la cour, et qui influait alors beaucoup dans la langue française. Ce jésuite, dans le colloque, eut la hardiesse de dire à la reine qu’il ne lui appartenait pas de le convoquer, et qu’elle usurpait le droit du pape. Il disputait cependant dans cette assemblée qu’il réprouvait; il dit en parlant de l’eucharistie, « que Dieu était à la place du pain et du vin, comme un roi qui se fait lui-même son ambassadeur. » Cette puérilité fit rire. Son audace avec la reine excita l’indignation. Les petites choses nuisent quelquefois beaucoup; et dans la disposition des esprits tout servait à la cause de la religion nouvelle. 

(Janvier 1562) Le résultat du colloque et des intrigues qui le suivirent fut un édit, par lequel les protestants pouvaient avoir des prêches hors des villes; et cet édit de pacification fut encore la source des guerres civiles. Le duc François de Guise, qui n’était plus lieutenant général du royaume, voulait toujours en être le maître. Il était déjà lié avec le roi d’Espagne Philippe II, et se faisait regarder par le peuple comme le protecteur de la catholicité. Les seigneurs ne marchaient dans ce temps-là qu’avec un nombreux cortège: on ne voyageait point comme aujourd’hui dans une chaise de poste précédée de deux ou trois domestiques; on était suivi de plus de cent chevaux, c’était la seule magnificence. On couchait trois ou quatre dans le même lit, et on allait à la cour habiter une chambre où il n’y avait que des coffres pour meubles. Le duc de Guise, en passant auprès de Vassi sur les frontières de la Champagne, trouva des calvinistes qui, jouissant du privilège de l’édit, chantaient paisiblement leurs psaumes dans une grange: ses valets insultèrent ces malheureux; ils en tuèrent environ soixante, blessèrent et dissipèrent le reste. Alors les protestants se soulèvent dans presque tout le royaume. Toute la France est partagée entre le prince de Condé et François de Guise. Catherine de Médicis flotte entre eux deux. Ce ne fut de tous côtés que massacres et pillages. Elle était alors dans Paris avec le roi son fils; elle s’y voit sans autorité; elle écrit au prince de Condé de venir la délivrer. Cette lettre funeste était un ordre de continuer la guerre civile; on ne la faisait qu’avec trop d’inhumanité: chaque ville était devenue une place de guerre, et les rues des champs de bataille. 

(1562) D’un côté étaient les Guises, réunis par bienséance avec la faction du connétable de Montmorency, maître de la personne du roi; de l’autre était le prince de Condé avec les Coligny. Antoine, roi de Navarre, premier prince du sang, faible et irrésolu, ne sachant de quelle religion ni de quel parti il était, jaloux du prince de Condé son frère, et servant malgré lui le duc de Guise qu’il détestait, est traîné au siège de Rouen avec Catherine de Médicis elle-même: il est tué à ce siège, et il ne mérite d’être placé dans l’histoire que parce qu’il fut le père du grand Henri IV. 

La guerre se fit toujours, jusqu’à la paix de Vervins, comme dans les temps anarchiques de la décadence de la seconde race et du commencement de la troisième. Très peu de troupes réglées de part et d’autre, excepté quelques compagnies de gens d’armes des principaux chefs: la solde n’était fondée que sur le pillage. Ce que la faction protestante pouvait amasser servait à faire venir des Allemands pour achever la destruction du royaume. Le roi d’Espagne, de son côté, envoyait de petits secours aux catholiques pour entretenir cet incendie, dont il espérait profiter. C’est ainsi que treize enseignes espagnoles marchèrent au secours de Montluc dans la Saintonge. Ces temps furent sans contredit les plus funestes de la monarchie. 

(1562) La première bataille rangée qui se donna fut celle de Dreux. Ce n’était pas seulement Français contre Français: les Suisses faisaient la principale force de l’infanterie royale, les Allemands celle de l’armée protestante. Cette journée fut unique par la prise des deux généraux Montmorency, qui commandait l’armée royale en qualité de connétable, et le prince de Condé, furent tous deux prisonniers. François de Guise, lieutenant du connétable, gagna la bataille, et Coligny, lieutenant de Condé, sauva son armée. Guise fut alors au comble de sa gloire; toujours vainqueur partout où il s’était trouvé, et toujours réparant les malheurs du connétable, son rival en autorité, mais non pas en réputation. Il était l’idole des catholiques, et le maître de la cour; affable, généreux, et en tout sens le premier homme de l’État. 

(1563) Après la victoire de Dreux, il alla faire le siège d’Orléans; il était prêt de prendre la ville, qui était le centre de la faction protestante, lorsqu’il fut assassiné. Le meurtre de ce grand homme fut le premier que le fanatisme fit commettre en France. Ces mêmes huguenots qui, sous François Ier et sous Henri II, n’avaient su que prier Dieu, et souffrir ce qu’ils appelaient le martyre, étaient devenus des enthousiastes furieux: ils ne lisaient plus l’Écriture que pour y chercher des exemples d’assassinats. Poltrot de Méré se crut un Aod envoyé de Dieu pour tuer un chef philistin. Cela est si vrai que le parti fit des vers à son honneur, et que j’ai vu encore une de ses estampes, avec une inscription qui élève son crime jusqu’au ciel. Ce crime cependant n’était que celui d’un lâche; car il feignit d’être un transfuge, et assassina le duc de Guise par derrière. Il osa charger l’amiral de Coligny et Théodore de Bèze d’avoir au moins connivé à son attentat; mais il varia tellement dans ses interrogatoires, qu’il détruisit lui-même son imposture. Coligny offrit même d’aller à Paris subir une confrontation avec ce misérable, et pria la reine de suspendre l’exécution jusqu’à ce que la vérité fût reconnue. Il faut avouer que l’amiral, tout chef de parti qu’il était, n’avait jamais commis la moindre action qui pût le faire soupçonner d’une noirceur si lâche. 

Un moment de paix succéda à ces troubles: Condé s’accommoda avec la cour; mais l’amiral était toujours à la tête d’un grand parti dans les provinces. Ce n’était pas assez que les Espagnols, les Allemands et les Suisses, vinssent aider les Français à se détruire; les Anglais se hâtèrent bientôt de concourir à cette commune ruine. Les protestants avaient introduit dans le Havre-de-Grâce, bâti par François Ier, trois mille Anglais. Le connétable de Montmorency, alors à la tête des catholiques et des protestants réunis, eut bien de la peine à les en chasser. 

(1563) Cependant Charles IX, ayant atteint l’âge de treize ans et un jour, vint tenir son lit de justice, non pas au parlement de Paris, mais à celui de Rouen; et, ce qui est remarquable, sa mère, en se démettant de sa régence, se mit à genoux devant lui. 

Il se passa, à cet acte de majorité, une scène dont il n’y avait point d’exemple. Odet de Châtillon, cardinal, évêque de Beauvais, s’était fait protestant comme son frère, et s’était marié. Le pape l’avait rayé du nombre des cardinaux; lui-même avait méprisé ce titre: mais, pour braver le pape, il assista à la cérémonie en habit de cardinal; sa femme s’asseyait chez le roi et la reine en qualité de femme d’un pair du royaume, et on la nommait indifféremment madame la comtesse de Beauvais et madame la cardinale. Ce qui est très remarquable, c’est qu’il n’était ni le seul cardinal, ni le seul évêque qui fût marié en secret. Le cardinal du Belley avait épousé Mme de Châtillon, à ce que rapporte Brantôme, qui ajoute que personne n’en doutait. 

La France était pleine de bizarreries aussi grandes. Le désordre des guerres civiles avait détruit toute police et toute bienséance. Presque tous les bénéfices étaient possédés par des séculiers: on donnait une abbaye, un évêché, en mariage à des filles; mais la paix, le plus grand des biens, faisait oublier ces irrégularités, auxquelles on était accoutumé. Les protestants, tolérés, étaient sur leurs gardes, mais tranquilles. Louis de Condé prenait part aux fêtes de la cour; ce calme ne dura pas. Le parti huguenot demandait trop de sûretés, et on lui en donnait trop peu. Le prince de Condé voulait partager le gouvernement. Le cardinal de Lorraine, à la tête de sa maison, si étendue et si puissante, voulait retenir le premier crédit. Le connétable de Montmorency, ennemi des Lorrains, conservait son pouvoir et partageait la cour. Les Coligny et les autres chefs de parti se préparaient à résister à la maison de Lorraine. Chacun cherchait à dévorer une partie du gouvernement. Le clergé d’un côté, les pasteurs calvinistes de l’autre, criaient à la religion. Dieu était leur prétexte; la fureur de dominer était leur dieu: et les peuples enivrés de fanatisme, étaient les instruments et les victimes de l’ambition de tant de partis opposés. 

(1567) Louis de Condé, qui avait voulu arracher le jeune François II des mains des Guises, à Amboise, veut encore avoir entre ses mains Charles IX, et l’enlever, dans Meaux, au connétable de Montmorency. Ce prince de Condé fit précisément la même guerre, les mêmes manoeuvres, sur les mêmes prétextes, à la religion près, que fit depuis le grand Condé, du même nom de Louis, dans les guerres de la Fronde. Le prince et l’amiral donnent la bataille de Saint-Denys (1567) contre le connétable, qui y est blessé à mort, à l’âge de quatre-vingts ans; homme intrépide à la cour comme dans les armées, plein de grandes vertus et de défauts, général malheureux, esprit austère, difficile, opiniâtre, mais honnête homme, et pensant avec grandeur. C’est lui qui répondit à son confesseur: « Pensez-vous que j’aie vécu quatre-vingts ans pour ne pas savoir mourir un quart d’heure? » On porta son effigie en cire, comme celle des rois, à Notre-Dame, et les cours supérieures assistèrent à son service par ordre de la cour: honneur dont l’usage dépend, comme presque tout, de la volonté des rois et des circonstances des temps. 

Cette bataille de Saint-Denys fut indécise, et la France n’en fut que plus malheureuse. L’amiral de Coligny, l’homme de son temps le plus fécond en ressources, fait venir du Palatinat près de dix mille Allemands, sans avoir de quoi les payer. On vit alors ce que peut le fanatisme fortifié de l’esprit de parti. L’armée de l’amiral se cotisa pour soudoyer l’armée palatine. Tout le royaume est ravagé. Ce n’est pas une guerre dans laquelle une puissance assemble ses forces contre une autre, et est victorieuse ou détruite; ce sont autant de guerres qu’il y a de villes; ce sont les citoyens, les parents, acharnés partout les uns contre les autres: le catholique, le protestant, l’indifférent, le prêtre, le bourgeois, n’est pas en sûreté dans son lit: on abandonne la culture des terres, ou on les laboure le sabre à la main. On fait encore une paix forcée (l568), mais chaque paix est une guerre sourde, et tous les jours sont marqués par des meurtres et par des assassinats. 

Bientôt la guerre se fait ouvertement. C’est alors que la Rochelle devint le centre et le principal siège du parti réformé, la Genève de la France. Cette ville, assez avantageusement située sur le bord de la mer pour devenir une république florissante, l’était déjà à plusieurs égards; car, ayant appartenu au roi d’Angleterre depuis le mariage d’Éléonore de Guyenne avec Henri II, elle s’était donnée au roi de France Charles V, à condition qu’elle aurait droit de battre en son propre nom de la monnaie d’argent, et que ses maires et ses échevins seraient réputés nobles: beaucoup d’autres privilèges, et un commerce assez étendu, la rendaient assez puissante, et elle le fut jusqu’au temps du cardinal de Richelieu. La reine Élisabeth la favorisait; elle dominait alors sur l’Aunis, la Saintonge, et l’Angoumois, où se donna la célèbre bataille de Jarnac. 

Le duc d’Anjou, depuis Henri III, à la tête de l’armée royale, avait le nom de général; le maréchal de Tavannes l’était en effet: il fut vainqueur (13 mars. 1569). Le prince Louis de Condé fut tué, ou plutôt assassiné, après sa défaite, par Montesquiou, capitaine des gardes du duc d’Anjou. Coligny, qu’on nomme toujours l’amiral, quoiqu’il ne le fût plus, rassembla les débris de l’armée vaincue, et rendit la victoire des royalistes inutile. La reine de Navarre, Jeanne d’Albret, veuve du faible Antoine, présenta son fils à l’armée, le fit reconnaître chef du parti; de sorte que Henri IV, le meilleur des rois de France, fut, ainsi que le bon roi Louis XII, rebelle avant que de régner(8). L’amiral Coligny fut le chef véritable et du parti et de l’armée, et servit de père à Henri IV et aux princes de la maison de Condé. Il soutint seul le poids de cette cause malheureuse, manquant d’argent, et cependant ayant des troupes; trouvant l’art d’obtenir des secours allemands, sans pouvoir les acheter; vaincu encore à la journée de Moncontour (1569), dans le Poitou, par l’armée du duc d’Anjou, et réparant toujours les ruines de son parti. 

Il n’y avait point alors de manière uniforme de combattre. L’infanterie allemande et suisse ne se servait que de longues piques; la française employait plus ordinairement des arquebuses avec de courtes hallebardes: la cavalerie allemande se servait de pistolets; la française ne combattait guère qu’avec la lance. On entremêlait souvent les bataillons et les escadrons. Les plus fortes armées n’allaient pas alors à vingt mille hommes: on n’avait pas de quoi payer davantage. Mille petits combats suivirent la bataille de Moncontour dans toutes les provinces. 

Enfin, au milieu de tant de désolations, une nouvelle paix semble faire respirer la France; mais cette paix ne fut que la préparation de la Saint-Barthélemy (1570). Cette affreuse journée fut méditée et préparée pendant deux années. On a peine à concevoir comment une femme telle que Catherine de Médicis, élevée dans les plaisirs et à qui le parti huguenot était celui qui lui faisait le moins d’ombrage, put prendre une résolution si barbare. Cette horreur étonne encore davantage dans un roi de vingt ans. La faction des Guises eut beaucoup de part à l’entreprise.. Deux Italiens, depuis cardinaux, Birague et Retz, disposèrent les esprits. On se faisait un grand honneur alors des maximes de Machiavel, et surtout de celle qu’il ne faut pas faire le crime à demi. La maxime qu’il ne faut jamais commettre de crimes eût été même plus politique; mais les moeurs étaient devenues féroces par les guerres civiles, malgré les fêtes et les plaisirs que Catherine de Médicis entretenait toujours à la cour. Ce mélange de galanterie et de fureurs, de voluptés et de carnage, forme le plus bizarre tableau où les contradictions de l’espèce humaine se soient jamais peintes. Charles IX, qui n’était point du tout guerrier, était d’un tempérament sanguinaire; et quoiqu’il eût des maîtresses, son coeur était atroce. C’est le premier roi qui ait conspiré contre ses sujets. La trame fut ourdie avec une dissimulation aussi profonde que l’action était horrible. Une seule chose aurait pu donner quelque soupçon; c’est qu’un jour que le roi s’amusant à chasser des lapins dans un clapier: « Faites-les-moi tous sortir, dit-il, afin que j’aie le plaisir de les tuer tous. » Aussi un gentilhomme du parti de Coligny quitta Paris, et lui dit, en prenant congé de lui: « Je m’enfuis, parce qu’on nous fait trop de caresses. » 

(1572) L’Europe ne sait que trop comment Charles IX maria sa soeur à Henri de Navarre, pour le faire donner dans le piège; par quels serments il le rassura, et avec quelle rage s’exécutèrent enfin ces massacres projetés pendant deux années. Le P. Daniel dit que Charles IX joua bien la comédie; qu’il fit parfaitement son personnage. Je ne répéterai point ce que tout le monde sait de cette tragédie abominable; une moitié de la nation égorgeant l’autre, le poignard et le crucifix en main; le roi lui-même tirant d’une arquebuse sur les malheureux qui fuyaient: je remarquerai seulement quelques particularités; la première, c’est que, si on en croit le duc de Sully, l’historien Matthieu, et tant d’autres, Henri IV leur avait souvent raconté que, jouant aux dés avec le duc d’Alençon et le duc de Guise, quelques jours avant la Saint-Barthélemy, ils virent deux fois des taches de sang sur les dés, et qu’ils abandonnèrent le jeu, saisis d’épouvante. Le jésuite Daniel, qui a recueilli ce fait, devait savoir assez de physique pour ne pas ignorer que les points noirs, quand ils font un angle donné avec les rayons du soleil, paraissent rouges; c’est ce que tout homme peut éprouver en lisant: et voilà à quoi se réduisent tous les prodiges. Il n’y eut certes dans toute cette action d’autre prodige que cette fureur religieuse qui changeait en bêtes féroces une nation qu’on a vue souvent si douce et si légère. 

Le jésuite Daniel répète encore que, lorsqu’on eut pendu le cadavre de Coligny au gibet de Monfaucon, Charles IX alla repaître ses yeux de ce spectacle, et dit que le corps d’un ennemi mort sentait toujours bon: il devait ajouter que c’est un ancien mot de Vitellius, qu’on s’est avisé d’attribuer à Charles IX. Mais ce qu’on doit le plus remarquer, c’est que le P. Daniel veut faire croire que les massacres ne furent jamais prémédités. Il se peut que le temps, le lieu, la manière, le nombre des proscrits, n’eussent pas été concertés pendant deux années; mais il est vrai que le dessein d’exterminer le parti était pris dès longtemps. Tout ce que rapporte Mézerai, meilleur Français que le jésuite Daniel, et historien très supérieur dans les cent dernières années de la monarchie, ne permet pas d’en douter; et Daniel se contredit lui-même en louant Charles IX d’avoir bien joué la comédie, d’avoir bien fait son rôle. 

Les moeurs des hommes, l’esprit de parti, se connaissent à la manière d’écrire l’histoire. Daniel se contente de dire qu’on loua à Rome « le zèle du roi, et la terrible punition qu’il avait faite des hérétiques. » Baronius dit que cette action était nécessaire. La cour ordonna dans toutes les provinces les mêmes massacres qu’à Paris; mais plusieurs commandants refusèrent d’obéir. Un Saint-Hérem en Auvergne, un La Guiche à Mâcon, un vicomte d’Orte à Bayonne, et plusieurs autres, écrivirent à Charles IX la substance de ces paroles: « qu’ils périraient pour son service, mais qu’ils n’assassineraient personne pour lui obéir. » 

Ces temps étaient si funestes, le fanatisme ou la terreur domina tellement les esprits, que le parlement de Paris ordonna que tous les ans on ferait une procession le jour de la Saint-Barthélemy, pour rendre grâces à Dieu. Le chancelier de L’Hospital pensa bien autrement, en écrivant Excidat illa dies. On reprochait à L’Hospital d’être fils d’un juif, de n’être pas chrétien dans le fond de son coeur; mais c’était un homme juste(9). La procession ne se fit point; et l’on eut enfin horreur de consacrer la mémoire de ce qui devait être oublié pour jamais. Mais dans la chaleur de l’événement, la cour voulut que le parlement fit le procès à l’amiral après sa mort, et que l’on condamnât juridiquement deux gentilshommes de ses amis, Briquemaut et Cavagnes. Ils furent traînés à la Grève sur la claie, avec l’effigie de Coligny, et exécutés. Ce fut le comble des horreurs d’ajouter à cette multitude d’assassinats les formes qu’on appelle de la justice. 

S’il pouvait y avoir quelque chose de plus déplorable que la Saint-Barthélemy, c’est qu’elle fit naître la guerre civile, au lieu de couper la racine des troubles. Les calvinistes ne pensèrent plus, dans tout le royaume, qu’à vendre chèrement leurs vies. On avait égorgé soixante mille de leurs frères en pleine paix: il en restait environ deux millions pour faire la guerre. De nouveaux massacres suivent donc de part et d’autre ceux de la Saint-Barthélemy. Le siège de Sancerre fut mémorable. Les historiens disent que les réformés s’y défendirent comme les Juifs à Jérusalem contre Titus: ils succombèrent comme eux; ils y éprouvèrent les mêmes extrémités; et l’on rapporte qu’un père et une mère mangèrent leur propre fille. On en dit autant depuis du siège de Paris par Henri IV. 

Chap. CLXXII. — Sommaire des particularités principales du concile de Trente.

C’est au milieu de tant de guerres de religion et de tant de désastres que le concile de Trente fut assemblé. Ce fut le plus long qu’on ait jamais tenu, et cependant le moins orageux. Il ne forma point de schisme comme le concile de Bâle; il n’alluma point de bûchers comme celui de Constance; il ne prétendit point déposer des empereurs comme celui de Lyon; il se garda d’imiter celui de Latran, qui dépouilla le comte de Toulouse de l’héritage de ses pères; encore moins celui de Rome, dans lequel Grégoire VII alluma l’incendie de l’Europe, en osant déposséder l’empereur Henri IV. Le troisième et le quatrième concile de Constantinople, le premier et le second de Nicée, avaient été des champs de discorde: le concile de Trente fut paisible, ou du moins ses querelles n’eurent ni éclat ni suite. 

S’il est quelque certitude historique, on la trouve dans ce qui fut écrit sur ce concile par les contemporains. Le célèbre Sarpi, ce défenseur de la liberté vénitienne, plus connu sous le nom de fra Paulo, et le jésuite Pallavicini, son antagoniste, sont d’accord dans l’essentiel des faits. Il est vrai que Pallavicini compte trois cent soixante erreurs dans fra Paolo; mais quelles erreurs? il lui reproche des méprises dans les dates et dans les noms. Pallavicini lui-même a été convaincu d’autant de fautes que son adversaire; et quand il a raison contre lui, ce n’est pas la peine d’avoir raison. Qu’importe qu’une lettre inutile de Léon X ait été écrite en 1516 ou 17? que le nonce Arcimboldo, qui vendit tant d’indulgences dans le Nord, fût le fils d’un marchand milanais, ou d’un génois? ce qui importe, c’est qu’il ait fait trafic d’indulgences. On se soucie peu que le cardinal Martinusius ait été moine de saint-Basile, ou ermite de Saint-Paul; mais on s’intéresse à savoir si ce défenseur de la Transylvanie contre les Turcs fut assassiné par les ordres de Ferdinand Ier, frère de Charles V. Enfin Sarpi et Pallavicini ont tous deux dit la vérité d’une manière différente, l’un en homme libre, défenseur d’un sénat libre; l’autre en jésuite qui voulait être cardinal. 

Dès l’an 1533, Charles V proposa la convocation de ce concile au pape Clément VII, qui, encore effrayé du saccagement de Rome et de sa prison, craignant que le prétexte de sa bâtardise n’enhardît un concile à le déposer, éluda cette proposition, sans oser refuser l’empereur. Le roi de France, François Ier, proposa Genève pour le lieu de l’assemblée, précisément dans le temps qu’on commençait à prêcher la réforme dans cette ville (1540). Il est bien probable que si le concile se fût tenu dans Genève, le parti des réformés y eût beaucoup perdu. 

Pendant qu’on diffère, les protestants d’Allemagne demandent un concile national, et se fondent dans leur réponse au légat Contarini sur ces paroles expresses: « Quand deux ou trois seront assemblés en mon nom, je serai au milieu d’eux. » On leur accorde que cet article est certain; mais que, si dans cent mille endroits de la terre, deux ou trois personnes sont assemblées en ce nom, cela pourrait produire cent mille conciles, et cent mille confessions de foi différentes: en ce cas il n’y aurait eu jamais de réunion, mais aussi il n’y eût peut-être jamais eu de guerre civile. La multitude des opinions diverses produit nécessairement la tolérance. 

Le pape Paul III, Farnèse, propose Vicence; mais les Vénitiens répondent que le divan de Constantinople prendrait trop d’ombrage d’une assemblée de chrétiens dans le territoire de Venise. Il propose Mantoue; mais le seigneur de cette ville craint d’y recevoir une garnison étrangère: (1542) enfin il se décide pour la ville de Trente, voulant complaire à l’empereur, dont il avait très grand besoin; car il espérait alors d’obtenir l’investiture du Milanais pour son bâtard Pierre Farnèse, auquel il donna depuis Parme et Plaisance. 

(1545) Le concile est enfin convoqué par une bulle, « de l’autorité du Père, du Fils, du Saint-Esprit, des apôtres Pierre et Paul, laquelle autorité le pape exerce en terre; » priant l’empereur, le roi de France, et les autres princes, de venir au concile. Charles V témoigne son indignation de ce qu’on ose mettre un roi à côté de lui, et surtout un roi allié des musulmans, après tous les services rendus par l’empereur à l’Église. Il oubliait le pillage de Rome. 

Le pape Paul III, ne pouvant plus espérer que l’empereur ne donnât le Milanais à son bâtard, voulait lui donner l’investiture de Parme et de Plaisance, et croyait avoir besoin du secours de François Ier. Pour intimider l’empereur, pressé à la fois par les Turcs et par les protestants, il menace Charles V du sort de Dathan, Coré, et Abiron, s’il s’oppose à l’investiture de Parme, ajoutant que « les juifs sont dispersés pour avoir supplicié le maître, et que les Grecs sont asservis pour avoir bravé le vicaire. » Mais il ne fallait pas que les vicaires de Dieu eussent tant de bâtards. 

Après bien des intrigues, l’empereur et le pape se réconcilient. Charles permet que le bâtard du pape règne à Parme, et Paul envoie trois légats pour ouvrir à Trente le concile qu’il doit diriger de Rome. Ces légats ont un chiffre avec le pape; c’était une invention alors très peu commune, et dont les Italiens se servirent les premiers. 

Les légats et l’archevêque de Trente commencent par accorder trois ans et cent soixante jours de délivrance du purgatoire à quiconque se trouvera dans la ville à l’ouverture du concile. 

(1545) Le pape défend par une bulle qu’aucun prélat comparaisse par procureur; et aussitôt les procureurs de l’archevêque de Mayence arrivent, et sont bien reçus. Cette loi ne regardait pas les évêques princes d’Allemagne, qu’on avait tant intérêt de ménager. 

Paul III investit enfin son fils Pierre-Louis Farnèse du duché de Parme et Plaisance, avec la connivence de Charles-Quint, et publie un jubilé. 

Le concile s’ouvre par le sermon de l’évêque de Bitonto. Ce prélat prouve qu’un concile était nécessaire, premièrement, « parce que plusieurs conciles ont déposé des rois et des empereurs; secondement, parce que, dans l’Énéide, Jupiter assembla le conseil des dieux. Il dit qu’à la création de l’homme et à la tour de Babel, Dieu s’y prit en forme de concile, et que tous les prélats doivent se rendre à Trente, comme dans le cheval de Troie enfin, que la porte du concile et du paradis est la même; l’eau vive en découle, les Pères doivent en arroser leurs coeurs comme des terres sèches; faute de quoi le Saint-Esprit leur ouvrira la bouche comme à Balaam et à Caïphe. » 

Un tel discours semble réfuter ce que nous avons dit de la renaissance des lettres en Italie: mais cet évêque de Bitonto était un moine du Milanais. Un Florentin, un Romain, un élève des Bembo et des Casa, n’eût point parlé ainsi. Il faut songer que le bon goût établi dans plusieurs villes ne s’est jamais étendu dans toutes les provinces. 

(1546) La première chose qui fut ordonnée par le concile, c’est que les prélats fussent toujours revêtus de l’habit de leur profession. La coutume était alors de s’habiller en séculier, excepté quand ils officiaient. 

Il y avait alors peu de prélats au concile, et la plupart des évêques des grands sièges menaient avec eux des théologiens qui parlaient pour eux. Il y avait aussi des théologiens employés par le pape. 

Presque tous ces théologiens étaient ou de l’ordre de Saint-François ou de celui de Saint-Dominique. Ces moines disputèrent sur le péché originel, malgré les ambassadeurs de l’empereur, qui réclamaient en vain contre ces disputes, regardées par eux comme inutiles. Ils entamèrent la grande question si la Vierge. mère de Jésus-Christ, naquit soumise au péché d’Adam. Les dominicains, ennemis des franciscains, soutinrent toujours avec saint Thomas qu’elle fut conçue dans le péché. La dispute fut vive et longue, et le concile ne la détermina qu’en statuant qu’on ne comprenait pas la Vierge dans le péché originel commun à tous les hommes, mais aussi qu’on ne l’en exceptait pas 

Duprat, évêque de Clermont, demande ensuite qu’on prie Dieu pour le roi de France comme pour l’empereur, puisque ce roi a été invité au concile; mais il est refusé, sous prétexte qu’il aurait fallu prier aussi pour les autres rois, et qu’on aurait indisposé ceux qu’on aurait nommés les derniers. Leurs rangs n’étaient plus réglés comme autrefois. 

(1546) Pierre Danès arrive en qualité d’ambassadeur de France. C’est alors que dans une des congrégations il fit cette fameuse réponse à un évêque italien, qui dit, après l’avoir entendu haranguer: « Vraiment ce coq chante bien. » Les mots de coq et de Français signifient la même chose dans la langue latine, dont se servait cet évêque. Danès répondit à ce froid jeu de mots: « Plût à Dieu que Pierre se repentît au chant du coq! » 

C’est ici le lieu de placer le mot de dom Barthélemy des Martyrs, primat de Portugal, qui, en parlant de la nécessité d’une réformation, dit: « Les très illustres cardinaux doivent être très illustrement réformés. » 

Les évêques cédaient avec peine aux cardinaux, qu’ils ne comptaient pas dans la hiérarchie de l’Église; et les cardinaux alors ne prenaient point le titre d’éminence, qu’ils ne se sont donné que sous Urbain VIII. On peut encore observer que tous les pères et les théologiens du concile parlaient en latin dans les sessions: mais ils avaient quelque peine à s’entendre les uns les autres; un Polonais, un Anglais, un Allemand, un Français, un Italien, prononçant tous d’une manière très différente. 

(1546) Une des plus importantes questions qui furent agitées fut celle de la résidence et de l’établissement des évêques de droit divin. Presque tous les prélats, excepté ceux d’Italie, attachés particulièrement au pape, s’obstinèrent toujours à vouloir qu’on décidât que leur institution était divine, prétendant que si elle ne l’était pas ils ne se voyaient pas en droit de condamner les protestants. Mais aussi, en recevant leurs bulles du pape, comment pouvaient-ils être établis purement de droit divin? Si le concile constatait ce droit, le pape n’était plus qu’un évêque comme eux. Sa chaire était la première dans l’Église latine, mais non le principe des autres chaires: elle perdait son autorité; et cette question, qui d’abord semblait purement théologique, tenait en effet à la politique la plus délicate. Elle fut longtemps débattue avec éloquence, et aucun des papes sous qui se tint ce long concile ne souffrit qu’elle fût décidée. 

Les matières de la prédestination et de la grâce furent longtemps agitées. Les décrets furent formés. Dominique de Soto, théologien dans ce concile, expliqua ces décrets en faveur de l’opinion des dominicains, en trois volumes in-folio; mais frère André Vega les expliqua, en quinze tomes, à l’avantage des cordeliers. 

La doctrine des sept sacrements fut ensuite examinée longtemps avec attention, et n’excita aucune dispute. 

Après avoir établi cette doctrine telle qu’elle est reçue par toute l’Église latine, on passa à la pluralité des bénéfices, article plus épineux. Plusieurs voix réclament contre l’abus introduit dès longtemps de tant de prélatures accumulées dans les mêmes mains. On renouvelle les plaintes faites du temps de Clément VII, qui donna, en 1534, au cardinal Hippolyte, son neveu, la jouissance de tous les bénéfices de la terre vacants pendant six mois. 

Le pape Paul III veut se réserver la décision de cette question; mais les Pères décrètent qu’on ne peut posséder deux évêchés à la fois. Ils statuent pourtant qu’on le peut avec une dispense de Rome, et c’est ce qu’on n’a jamais refusé aux prélats allemands: ainsi il est arrivé qu’un curé ne jouit jamais de deux paroisses de cent écus chacune, et qu’un prélat possède des évêchés de plusieurs millions. Il était de l’intérêt de tous les princes et de tous les peuples de déraciner cet abus: il est cependant autorisé. 

Cet article ayant mis quelque aigreur dans les esprits, Paul III transfère le concile de Trente à Bologne, sous prétexte des maladies qui régnaient à Trente. 

Pendant les deux premières sessions du concile à Bologne, le bâtard du pape, Pierre-Louis Farnèse, duc de Parme, devenu insupportable par l’insolence de ses débauches et de ses rapines, est assassiné dans Plaisance, ainsi que Cosme de Médicis l’avait été auparavant dans Florence, Julien avant ce Cosme, le duc Galéas à Milan, et tant d’autres princes nouveaux. Il n’est pas prouvé que Charles-Quint eut part à ce meurtre; mais il en recueillit le fruit dès le lendemain, et le gouverneur de Milan se saisit de Plaisance au nom de l’empereur. 

(1548) On peut juger si cet assassinat et cette promptitude à priver le pape de la ville de Plaisance mirent des dissensions entre l’empereur et Paul III. Ces querelles influaient sur le concile; le peu d’évêques impériaux restés à Trente ne voulaient point reconnaître les Pères de Bologne. 

C’est dans le temps de ces divisions que Charles-Quint ayant vaincu les princes protestants dans la célèbre bataille de Mulberg, en 1547, et marchant de succès en succès, mécontent du pape, n’espérant plus rien d’un concile divisé, ambitionne la gloire de faire ce que n’avait pu ce concile, de réunir, du moins pour un temps, les catholiques et les protestants d’Allemagne. Il fait travailler des théologiens de tous les partis; il fait publier son inhalt, son interim, profession de foi passagère en attendant mieux. Ce n’était point se déclarer chef de l’Église, comme le roi d’Angleterre, Henri VIII; mais c’eût été l’être en effet, si les Allemands avaient eu autant de docilité que les Anglais. 

Le fondement de cette formule de l’interim est la doctrine romaine, mais mitigée, et expliquée en termes qui peuvent ne point choquer les réformateurs. On permet aux peuples le vin dans la communion; on permet aux prêtres le mariage. Il y avait de quoi contenter tout le monde, si l’esprit de division pouvait jamais être content: mais ni les catholiques ni les protestants ne furent satisfaits. Paul III (1548), qui pouvait éclater contre cette entreprise, garda le silence. Il prévoyait qu’elle tomberait d’elle-même; et, s’il osait se servir des armes des Grégoire VII et des Innocent IV contre l’empereur, l’exemple de l’Angleterre et le pouvoir de Charles le faisaient trembler. 

D’autres intérêts plus pressants, parce qu’ils sont particuliers, troublent la vie du pape. L’affaire de Parme et de Plaisance était des plus épineuses et des plus bizarres: Charles-Quint, comme maître de la Lombardie, vient de réunir Plaisance à ce domaine, et peut y réunir Parme. 

Le pape, de son côté, veut réunir Parme à l’État ecclésiastique, et donner un équivalent à son petit-fils Octave Farnèse. Ce prince a épousé une bâtarde de Charles-Quint, qui lui ravit Plaisance: il est petit-fils du pape, qui veut le priver de Parme. Persécuté à la fois par ses deux grands-pères, il prend le parti d’implorer le secours de la France, et de résister au pape son aïeul. Ainsi, dans le concile de Trente, c’est l’incontinence du pape et de l’empereur qui forme la querelle la plus importante. Ce sont leurs bâtards qui produisent les plus violentes intrigues, tandis que des moines théologiens argumentent. Ce pontife meurt saisi de douleur, comme presque tous les souverains au milieu des troubles qu’ils ont excités, et qu’ils ne voient point finir. De grands reproches, et peut-être beaucoup de calomnies, flétrissent sa mémoire. 

(1551) Jean del Monte, Jules III, est élu, et consent à rétablir le concile à Trente; mais la querelle de Parme traverse toujours le concile. Octave Farnèse persiste à ne point rendre Parme à l’Église; Charles-Quint s’obstine à garder Plaisance, malgré les pleurs de sa fille Marguerite, épouse d’Octave. Une autre bâtarde se jette à la traverse, et attire la guerre en Italie; c’est la femme d’un frère d’Octave, fille du roi de France, Henri II, et de la duchesse de Valentinois; elle obtient aisément que Henri, son père, se mêle de la querelle. Ce roi protège donc les Farnèse contre l’empereur et le pape; et celui qui fait brûler les protestants en France, s’oppose à la tenue d’un concile contre les protestants. 

Tandis que le roi très chrétien se déclare contre le concile, quelques princes protestants y envoient leurs ambassadeurs, comme Maurice, nouveau duc de Saxe, un duc de Virtemberg, et ensuite l’électeur de Brandebourg; mais ces ministres, peu satisfaits, s’en retournent bientôt. Le roi de France y envoie aussi un ambassadeur, Jacques Amyot, plus connu par sa naïve traduction de Plutarque que par cette ambassade; mais il n’arrive que pour protester contre l’assemblée. 

(1551) Cependant deux électeurs, Mayence et Trêves, prennent séance au-dessous des légats: deux cardinaux légats, deux nonces, deux ambassadeurs de Charles-Quint, un du roi des Romains, quelques prélats italiens, espagnols, allemands, rendent au concile son activité. 

Les cordeliers et les jacobins partagent encore les opinions des Pères sur l’eucharistie comme sur la prédestination. Les cordeliers soutiennent que le corps de Dieu, dans le sacrement, passe d’un lieu à un autre; et les jacobins affirment que ce corps ne passe point d’un lieu à un autre, mais qu’il est fait en un instant du pain transsubstantié. 

Les Pères décident que le corps divin est sous l’apparence du pain, et son sang sous l’apparence du vin; que le corps et le sang sont ensemble dans chaque espèce par concomitance, tout entiers, reproduits en un instant dans chaque parcelle et dans chaque goutte, auxquelles on doit un culte de latrie. 

Cependant le prince Philippe, fils de Charles-Quint, depuis roi d’Espagne, et le prince héréditaire de Savoie, passent par Trente (1552). Il est dit dans quelques livres concernant les beaux arts, « que les Pères donnèrent un bal à ces princes, que le cardinal de Mantoue ouvrit le bal, et que les Pères dansèrent avec beaucoup de gravité et de décence. » On cite sur ce fait le cardinal Pallavicini; et, pour faire voir que la danse n’est point une chose profane, on se prévaut du silence de fra-Paolo, qui ne condamne point ce bal du concile. 

Il est vrai que chez les Hébreux et chez les Gentils la danse fut souvent une cérémonie religieuse; il est vrai que Jésus-Christ chanta et dansa après sa pâque juive, comme le dit saint Augustin dans ses Lettres: mais il n’est pas vrai, comme on le dit, que Pallavicini parle de cette danse des Pères. On réclame en vain l’indulgence de fra-Paolo: s’il ne condamne point ce bal, c’est qu’en effet les Pères ne dansèrent point. Pallavicini, dans son livre onzième, chapitre 15, dit seulement qu’après un repas magnifique donné par le cardinal de Mantoue, président du concile, dans une salle bâtie exprès à trois cents pas de la ville, il y eut des divertissements, des joutes, des danses; mais il ne dit point du tout que ce président et le concile aient dansé. 

Au milieu de ces divertissements et des occupations plus sérieuses du concile, Ferdinand Ier, roi de Hongrie, frère de Charles-Quint, fait assassiner le cardinal Martinusius en Hongrie. Le concile, à cette nouvelle, est plein d’indignation et de trouble. Les Pères remettent la connaissance de cet attentat au pape, qui n’en peut connaître; ce n’est plus le temps de Thomas Becquet et de Henri II d’Angleterre. 

Jules III excommunie les assassins, qui étaient Italiens, et, au bout de quelque temps, déclare le roi Ferdinand, frère du puissant Charles-Quint, absous des censures. Le meurtre du célèbre Martinusius demeure dans le grand nombre des assassinats impunis qui déshonorent la nature humaine. 

De plus grandes entreprises dérangent le concile: le parti protestant, défait à Mulberg, reprend vigueur; il est en armes. Le nouvel électeur de Saxe, Maurice, assiège Augsbourg (1552). L’empereur est surpris dans les défilés du Tyrol: obligé de fuir avec son frère Ferdinand, il perd tout le fruit de ses victoires. Les Turcs menacent la Hongrie. Henri II, toujours ligué avec les Turcs et les protestants, tandis qu’il fait brûler les hérétiques de son royaume, envoie des troupes en Allemagne et en Italie. Les pères du concile s’enfuient en hâte de la ville de Trente, et le concile est oublié pendant dix années. 

(1560) Enfin Medichino, Pie IV, qui se disait de la maison de ces grands négociants et de ces grands princes les Médicis, ressuscite le concile de Trente. Il invite tous les princes chrétiens; il envoie même des nonces aux princes protestants assemblés à Naumbourg en Saxe. Il leur écrit, A mon cher fils; mais ces princes ne le reconnaissent point pour père, et refusent ses lettres. 

(1562) Le concile recommence par une procession de cent douze évêques entre deux files de mousquetaires. Un évêque de Reggio prêche avec plus d’éloquence que n’avait fait l’évêque de Bitonto. On ne peut relever davantage le pouvoir de l’Église; il égale son autorité à celle de Dieu: « Car, dit-il, l’Église a détruit la circoncision et le sabbat que Dieu même avait ordonnés(10). » Dans les deux années 1562 et 63 que dura la reprise du concile, il s’élève presque toujours des disputes entre les ambassadeurs sur la préséance: ceux de Bavière veulent l’emporter sur ceux de Venise; mais ils cèdent enfin, après de longues contestations. 

(1562) Les ambassadeurs des cantons suisses catholiques demandent la préséance sur ceux du duc de Florence, et l’obtiennent. L’un de ces députés suisses, nommé Melchior Luci, dit qu’il est prêt de soutenir le concile avec son épée, et de traiter les ennemis de l’Église comme ses compatriotes ont traité le curé Zuingle et ses adhérents, qu’ils tuèrent et qu’ils brûlèrent pour la bonne cause. 

Mais la plus grande dispute fut entre les ambassadeurs de France et d’Espagne. Le comte de Luna, ambassadeur de Philippe II, roi d’Espagne, veut être encensé à la messe, et baiser la patène avant Ferrier, ambassadeur de France. Ne pouvant obtenir cette distinction, il se réduit à souffrir qu’on emploie en même temps deux patènes et deux encensoirs: Ferrier fut inflexible. On se menace de part et d’autre; le service est interrompu, l’église est remplie de tumulte. On apaise enfin ce différend, en supprimant la cérémonie de l’encensoir et le baiser de la patène. 

D’autres difficultés retardaient l’examen des questions théologiques. Les ambassadeurs de l’empereur Ferdinand, successeur de Charles-Quint, veulent que cette assemblée soit un nouveau concile, et non pas une continuation du premier. Les légats prennent un parti mitoyen; ils disent: « Nous continuons le concile en l’indiquant, et nous l’indiquons en le continuant. » 

La grande question de l’institution et de la résidence des prélats de droit divin se renouvelle avec chaleur (mars 1562); les évêques espagnols, aidés de quelques prélats arrivés de France, soutiennent leurs prétentions: c’est à cette occasion qu’ils se plaignent que le Saint-Esprit arrive toujours de Rome dans la malle du courrier; bon mot célèbre dont les protestants ont triomphé. 

Pie IV, outré de l’obstination des évêques, dit que les ultramontains sont ennemis du saint-siège, qu’il aura recours à un million d’écus d’or. Les prélats espagnols se plaignent hautement que les prélats italiens abandonnent les droits de l’épiscopat, et qu’ils reçoivent du pape soixante écus d’or par mois: la plupart des prélats italiens étaient pauvres, et le saint-siège de Rome, plus riche que tous les évêques du concile ensemble, pouvait les aider avec bienséance; mais ceux qui reçoivent sont toujours de l’avis de celui qui donne. 

Pie IV offre à Catherine de Médicis, régente de France, cent mille écus d’or, et cent mille autres en prêt, avec un corps de Suisses et d’Allemands catholiques, si elle veut exterminer les huguenots de France, faire enfermer dans la Bastille Montluc, évêque de Valence, soupçonné de les favoriser, et le chancelier de L’Hospital, fils d’un Juif, mais qui était le plus grand homme de France, si ce titre est dû au génie, à la science et à la probité réunies. Le pape demande encore qu’on abolisse toutes les lois des parlements de France sur tout ce qui concerne l’Église (1562); et dans ces espérances, il donne vingt-cinq mille écus d’avance. L’humiliation de recevoir cette aumône de vingt-cinq mille écus montre dans quel abîme de misère le gouvernement de France était alors plongé. 

(Novembre 1562) Ce fut un plus grand opprobre quand le cardinal de Lorraine, arrivant enfin au concile avec quelques évêques français, commença par se plaindre que le pape n’eût donné que vingt-cinq mille écus au roi son maître. C’est alors que l’ambassadeur Ferrier, dans son discours au concile, compare Charles IX enfant à l’empereur Constantin. Chaque ambassadeur ne manquait pas de faire la même comparaison en faveur de son souverain: ce parallèle ne convenait à personne; d’ailleurs Constantin ne reçut jamais d’un pape vingt-cinq mille écus de subsides, et il y avait un peu de différence entre un enfant dont la mère était régente dans une partie des Gaules, et un empereur d’Orient et d’Occident. 

Les ambassadeurs de Ferdinand au concile se plaignaient cependant avec aigreur que le pape eût promis de l’argent à la France. Ils demandaient que le concile réformât le pape et sa cour, qu’il n’y eût tout au plus que vingt-quatre cardinaux, ainsi que le concile de Bâle l’avait statué (1562), ne songeant pas que ce petit nombre les rendait plus considérables. Ferdinand Ier demandait encore que chaque nation priât Dieu dans sa langue, que le calice fût accordé aux laïques, et qu’on laissât les princes allemands maîtres des biens ecclésiastiques dont ils s’étaient emparés. 

On faisait de telles propositions quand on était mécontent du siège de Rome, et on les oubliait quand on s’était rapproché. 

La dispute sur le calice dura longtemps. Plusieurs théologiens affirmèrent que la coupe n’est pas nécessaire à la communion; que la manne du désert, figure de l’eucharistie, avait été mangée sans boire; que Jonathas ne but point en mangeant son miel; que Jésus-Christ en donnant le pain aux apôtres les traita en laïques, et qu’il les fit prêtres en leur donnant le vin. Cette question fut décidée avant l’arrivée du cardinal de Lorraine (16 juillet 1562); mais ensuite on laissa au pape la liberté d’accorder ou de refuser le vin aux laïques, selon qu’il le trouverait plus convenable. 

La question du droit divin se renouvelait toujours et divisait le concile. C’est à cette occasion que le jésuite Lainez, successeur d’Ignace dans le généralat de son ordre, et théologien du pape au concile, dit « que les autres Églises ne peuvent réformer la cour romaine, parce que l’esclave n’est pas au-dessus de son seigneur. » 

Les évêques italiens étaient de son avis; ils ne reconnaissent de droit divin que dans le pape. Les évêques français, arrivés avec le cardinal de Lorraine, se joignent aux Espagnols contre la cour de Rome et les prélats italiens disaient que le concile était tombé dalla rogna spagnuolo nel mal francese.

(1563) Il fallut négocier, intriguer, répandre l’argent. Les légats gagnaient autant qu’ils pouvaient les théologiens étrangers. Il y eut surtout un certain Hugonis, docteur de Sorbonne, qui leur servit d’espion: il fut avéré qu’il avait reçu cinquante écus d’or d’un évêque de Vintimiglia pour rendre compte des secrets du cardinal de Lorraine. 

(Octobre 1563) La cour de France, épuisée alors par les querelles de religion et de politique, n’avait pas même de quoi payer ses théologiens au concile; ils retournent tous en France, excepté cet Hugonis, pensionnaire des légats; neuf évêques français avaient déjà quitté le concile, et il n’en restait plus que huit. 

Les querelles de religion faisaient alors couler le sang en France, comme elles en avaient inondé l’Allemagne du temps de Charles-Quint; une paix passagère avait été signée avec le parti protestant, au mois de mars de cette année 1563. Le pape, courroucé de cette paix, fait condamner à Rome, par l’inquisition, le cardinal de Châtillon, évêque de Beauvais, huguenot déclaré; mais il enveloppa dans cette condamnation dix autres évêques de France, et on ne voit point que ces évêques en appellent au concile: quelques-uns se contentent de se pourvoir aux parlements du royaume. En un mot, aucune congrégation du concile ne réclama contre cet acte d’autorité. 

(1563) Les pères prennent ce temps pour former un décret contre tous les princes qui voudront juger les ecclésiastiques et leur demander des subsides. Tous les ambassadeurs s’opposent à ce décret, qui ne passe point. La querelle s’échauffe; l’ambassadeur de France, Ferrier, dit dans le tumulte: « Quand Jésus-Christ approche, il ne faut pas crier ici comme les diables: envoyez-nous dans des troupeaux de cochons. » On ne voit pas bien quel rapport ce troupeau de cochons pouvait avoir avec cette dispute. 

(11 novembre 1563) Après tant d’altercations toujours vives et toujours apaisées par la prudence des légats, on presse la conclusion du concile. On y décrète, dans la vingt-quatrième session, que le lien du mariage est perpétuel depuis Adam, qu’il est devenu un sacrement depuis Jésus-Christ, que l’adultère ne peut le dissoudre, et qu’il ne peut être annulé que par la parenté jusqu’au quatrième degré, à moins d’une dispense du pape. Les protestants, au contraire, pensaient qu’on pouvait épouser sa cousine, et qu’on peut quitter une femme adultère pour en prendre une autre. 

Le concile déclare dans cette session que les évêques, dans les causes criminelles, ne peuvent être jugés que par le pape, et que, s’il est besoin, c’est à lui seul de commettre des évêques pour juges. Cette jurisprudence n’est pas admise dans la plupart des tribunaux, et surtout en France. 

(1563) Dans la dernière session, on prononce anathème contre ceux qui rejettent l’invocation des saints, qui prétendent qu’il ne faut invoquer que Dieu seul, et qui pensent que Dieu n’est pas semblable aux princes faibles et bornés qu’on ne peut aborder que par leurs courtisans. 

Anathème contre ceux qui ne vénèrent pas les reliques, qui pensent que les os des morts n’ont rien de commun avec l’esprit qui les animait et que ces os n’ont aucune vertu. Anathème contre ceux qui nient le purgatoire, ancien dogme des Égyptiens, des Grecs, et des Romains, sanctifié par l’Église, et regardé par quelques-uns comme plus convenable à un Dieu juste et clément, qui châtie et qui pardonne, que l’enfer éternel, qui semble annoncer l’Être infini comme infiniment implacable. 

Dans tous ces anathèmes on ne spécifie ni les peuples de la confession d’Augsbourg, ni ceux de la communion de Zuingle et de Calvin, ni les anglicans. 

Cette même session permet que les moines fassent des voeux à l’âge de seize ans, et les filles à douze; permission regardée comme très préjudiciable à la police des États, mais sans laquelle les ordres monastiques seraient bientôt anéantis. 

On soutient la validité des indulgences, première source des querelles pour lesquelles ce concile fut convoqué, et on défend de les vendre: cependant on les vend encore à Rome, mais à très bon marché; on les revend quatre sous la pièce dans quelques petits cantons catholiques suisses. Le grand profit se fait dans l’Amérique espagnole, où l’on est plus riche et plus ignorant que dans les petits cantons. 

(1563) On finit enfin par recommander aux évêques de ne céder jamais la préséance aux ministres des rois et aux seigneurs: l’Église a toujours pensé ainsi. 

Le concile est souscrit par quatre légats du pape, onze cardinaux,vingt-cinq archevêques, cent soixante-huit évêques, sept abbés trente-neuf procureurs d’évêques absents, et sept généraux d’ordre. 

On n’y employa pas la formule: « Il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous; » mais: « En présence du Saint-Esprit il nous a semblé bon. » Cette formule est moins hardie. 

Le cardinal de Lorraine renouvela les anciennes acclamations des premiers conciles grecs; il s’écria: « Longues années au pape, à l’empereur, et aux rois! » Les Pères répétèrent les mêmes paroles. On se plaignit en France qu’il n’eût point nommé le roi son maître, et on vit dès lors combien ce cardinal craignait d’offenser Philippe II, qui fut le soutien de la ligue. 

Ainsi finit ce concile, qui dura, dans ses interruptions depuis sa convocation, l’espace de vingt-un ans. Les théologiens qui n’avaient point de voix délibérative y expliquèrent les dogmes; les prélats prononcèrent, les légats du pape les dirigèrent: ils apaisèrent les murmures, adoucirent les aigreurs, éludèrent tout ce qui pouvait blesser la cour de Rome, et furent toujours les maîtres. 

Chap. CLXXIII. — De la France sous Henri III. Sa transplantation en Pologne, sa fuite, son retour en France. Moeurs du temps, ligue, assassinats, meurtre du roi, anecdotes curieuses.

Au milieu de ces désastres et de ces disputes, le duc d’Anjou, qui avait acquis quelque gloire en Europe, dans les journées de Jarnac et de Moncontour, est élu roi de Pologne (1573). Il ne regardait cet honneur que comme un exil. On l’appelait chez un peuple dont il n’entendait pas la langue, regardé alors comme barbare, et qui, moins malheureux, à la vérité, que les Français, moins fanatique, moins agité, était cependant beaucoup plus agreste L’apanage du duc d’Anjou lui valait plus que la couronne de Pologne; il se montait à douze cent mille livres; et ce royaume éloigné était si pauvre, que, dans le diplôme de l’élection, on stipula, comme une clause essentielle, que le roi dépenserait ces douze cent mille livres en Pologne. Il va donc chercher avec douleur cette terre étrangère. Il n’avait pourtant rien à regretter en France: la cour qu’il abandonnait était en proie à autant de dissensions que le reste de l’État. C’étaient chaque jour des conspirations, ou réelles ou supposées, des duels, des assassinats, des emprisonnements sans forme et sans raison, pires que les troubles qui en étaient cause. On ne voyait pas tomber sur les échafauds autant de têtes considérables qu’en Angleterre, mais il y avait plus de meurtres secrets, et on commençait à connaître le poison. 

Cependant, quand les ambassadeurs de Pologne vinrent à Paris rendre hommage à Henri III, on leur donna la fête la plus brillante et la plus ingénieuse. Le naturel et les grâces de la nation perçaient encore à travers tant de calamités et de fureurs. Seize dames de la cour, représentant les seize principales provinces de France, ayant dansé un ballet accompagné de machines, présentèrent au roi de Pologne et aux ambassadeurs des médailles d’or; sur lesquelles on avait gravé les productions qui caractérisaient chaque province. 

(1574) A peine Henri III est-il transplanté sur le trône de Pologne, que Charles IX meurt à l’âge de vingt-quatre ans et un mois. Il avait rendu son nom odieux à toute la terre, dans un âge où les citoyens de sa capitale ne sont pas encore majeurs. La maladie qui l’emporta est très rare, son sang coulait par tous les pores: cet accident, dont il y a quelques exemples, est la suite ou d’une crainte excessive, ou d’une passion furieuse, ou d’un tempérament violent et atrabilaire: il passa dans l’esprit des peuples, et surtout des protestants, pour l’effet de la vengeance divine. Opinion utile, si elle pouvait arrêter les attentats de ceux qui sont assez puissants et assez malheureux pour n’être pas soumis au frein des lois! 

Dès que Henri III apprend la mort de son frère, il s’évade de Pologne, comme on s’enfuit de prison. Il aurait pu engager le sénat de Pologne à souffrir qu’il se partageât entre ce royaume et ses pays héréditaires, comme il y en a eu tant d’exemples; mais il s’empressa de fuir de ce pays sauvage, pour aller chercher dans sa patrie, des malheurs, et une mort non moins funeste que tout ce qu’on avait vu jusqu’alors en France. 

Il quittait un pays où les moeurs étaient dures, mais simples, et où l’ignorance et la pauvreté rendaient la vie triste, mais exempte de grands crimes. La cour de France était, au contraire, un mélange de luxe, d’intrigues, de galanteries, de débauches, de complots, de superstition, et d’athéisme. Catherine de Médicis, nièce du pape Clément VII, avait introduit la vénalité de presque toutes les charges de la cour, telle qu’elle était à celle du pape. La ressource, utile pour un temps, et dangereuse pour toujours, de vendre les revenus de l’État à des partisans qui avançaient l’argent, était encore une invention qu’elle avait apportée d’Italie. La superstition de l’astrologie judiciaire, des enchantements, et des sortilèges, était aussi un des fruits de sa patrie, transplanté en France car, quoique le génie des Florentins eût fait revivre dès longtemps les beaux-arts, il s’en fallait beaucoup que la vraie philosophie fût connue. Cette reine avait amené avec elle un astrologue nommé Luc Gauric, homme qui n’eût été de nos jours qu’un misérable charlatan méprisé de la populace, mais qui alors était un homme très important. Les curieux conservent encore des anneaux constellés, des talismans de ces temps-là. On a cette fameuse médaille où Catherine est représentée toute nue entre les constellations d’Aries et Taurus, le nom d’Ébullé Asmodée sur sa tête, ayant un dard dans une main, un coeur dans l’autre, et dans l’exergue le nom d’Oxiel.

Jamais la démence des sortilèges ne fut plus en crédit. Il était commun de faire des figures de cire, qu’on piquait au coeur en prononçant des paroles inintelligibles. On croyait par là faire périr ses ennemis; et le mauvais succès ne détrompait pas. On fit subir la question à Cosme Ruggieri, Florentin, accusé d’avoir attenté, par de tels sortilèges, à la vie de Charles IX. Un de ces sorciers, condamné à être brûlé, dit, dans son interrogatoire, qu’il y en avait plus de trente mille en France. 

Ces manies étaient jointes à des pratiques de dévotion; et ces pratiques se mêlaient à la débauche effrénée. Les protestants, au contraire, qui se piquaient de réforme, opposaient des moeurs austères à celles de la cour; ils punissaient de mort l’adultère. Les spectacles, les jeux, leur étaient autant en horreur que les cérémonies de l’Église romaine; ils mettaient presque au même rang la messe et les sortilèges: de sorte qu’il y avait deux nations dans la France absolument différentes l’une de l’autre; et on espérait d’autant moins la réunion, que les huguenots avaient, surtout depuis la Saint-Barthélemy, formé le dessein de s’ériger en république. 

Le roi de Navarre, qui fut depuis Henri IV, et le prince Henri de Condé, fils de Louis assassiné à Jarnac, étaient les chefs du parti; mais ils avaient été retenus prisonniers à la cour depuis le temps des massacres. Charles IX leur avait proposé l’alternative d’un changement de religion ou de la mort. Les princes, en qui la religion n’est presque jamais que leur intérêt, se résolvent rarement au martyre. Henri de Navarre et Henri de Condé s’étaient faits catholiques; mais vers le temps de la mort de Charles IX, Condé, évadé de prison, avait abjuré l’Église romaine à Strasbourg; et, réfugié dans le Palatinat, il ménageait chez les Allemands des secours pour son parti, à l’exemple de son père. 

Henri III, en revenant en France, pouvait la rétablir; elle était sanglante, déchirée, mais non démembrée. Pignerol, le marquisat de Saluces, et par conséquent les portes de l’Italie, étaient encore à elle. Une administration tolérable peut guérir, en peu d’années, les plaies d’un royaume dont le terrain est fertile et les habitants industrieux. Henri de Navarre était toujours entre les mains de la reine mère, déclarée régente par Charles IX jusqu’au retour du nouveau roi. Les protestants ne demandaient que la sûreté de leurs biens et de leur religion; et leur projet de former une république ne pouvait prévaloir contre l’autorité souveraine, déployée sans faiblesse et sans excès. Il eût été aisé de les contenir: tel avait toujours été l’avis des plus sages têtes, d’un chancelier de L’Hospital, d’un Paul de Foix, d’un Christophe de Thou, père du véridique et éloquent historien, d’un Pibrac, d’un Harlay: mais les favoris, croyant gagner à la guerre, la firent résoudre. 

A peine donc le roi fut à Lyon, qu’avec le peu de troupes qu’on lui avait amenées il voulut forcer des villes, qu’il eût pu ranger à leur devoir avec un peu de politique. Il dut s’apercevoir, quand il voulut entrer à main armée dans une petite ville nommée Livron, qu’il n’avait pas pris le bon parti; on lui cria du haut des murs: « Approchez, assassins; venez, massacreurs, vous ne nous trouverez pas endormis comme l’amiral(11). » 

Il n’avait pas alors de quoi payer ses soldats; ils se débandèrent; et, trop heureux de n’être point attaqué dans son chemin, il alla se faire sacrer à Reims, et faire son entrée dans Paris sous ces tristes auspices, au milieu de la guerre civile qu’il avait fait renaître à son arrivée, et qu’il eût pu étouffer. Il ne sut ni contenir les huguenots, ni contenter les catholiques, ni réprimer son frère le duc d’Alençon, alors duc d’Anjou, ni gouverner ses finances, ni discipliner une armée: il voulait être absolu, et ne prit aucun moyen de l’être. Ses débauches honteuses avec ses mignons le rendirent odieux; ses superstitions, ses processions, dont il croyait couvrir ses scandales, et qui les augmentaient, l’avilirent; ses profusions, dans un temps où il fallait n’employer l’or que pour avoir du fer, énervèrent son autorité. Nulle police, nulle justice: on tuait, on assassinait ses favoris sous ses yeux, ou ils s’égorgeaient mutuellement dans leurs querelles. Son propre frère, le duc d’Anjou, catholique, s’unit contre lui avec le prince Henri de Condé, calviniste, et fait venir des Suisses, tandis que Condé rentre en France avec des Allemands. 

Dans cette anarchie, Henri, duc de Guise, fils de François, riche, puissant, devenu le chef de la maison de Lorraine en France, ayant tout la crédit de son père, idolâtré du peuple, redouté à la cour, force le roi à lui donner le commandement des armées. Son intérêt était que tout fût brouillé, afin que la cour eût toujours besoin de lui. 

Le roi demande de l’argent à la ville de Paris: elle lui répond qu’elle a fourni trente-six millions d’extraordinaire en quinze ans, et le clergé soixante millions; que les campagnes sont désolées par la soldatesque; la ville, par la rapacité des financiers; l’Église, par la simonie et le scandale. Il n’obtient que des plaintes au lieu de secours. 

Cependant le jeune Henri de Navarre se sauve enfin de la cour, où il était toujours prisonnier. On pouvait le retenir comme prince du sang; mais on n’avait nul droit sur la liberté d’un roi; il l’était en effet de la basse Navarre, et la haute lui appartenait par droit d’héritage. Il va en Guyenne. Les Allemands, appelés par Condé, entrent dans la Champagne. Le duc d’Anjou, frère du roi, est en armes. 

Les dévastations qu’on avait vues sous Charles IX recommencent. Le roi fait alors, par un traité honteux dont on ne lui sait point de gré, ce qu’il aurait dû faire, en souverain habile, à son avènement: il donne la paix; mais il accorde beaucoup plus qu’on ne lui eût demandé d’abord: libre exercice de la religion réformée, temples, synodes, chambres mi-parties de catholiques et de réformés dans les parlements de Paris, de Toulouse, de Grenoble, d’Aix, de Rouen, de Dijon, de Rennes. Il désavoue publiquement la Saint-Barthélemy, à laquelle il n’avait eu que trop de part. Il exempte d’impositions, pour six ans, les enfants de ceux qui ont été tués dans les massacres; réhabilite la mémoire de l’amiral Coligny; et pour comble d’humiliation, il se soumet à payer les troupes allemandes du prince palatin, Casimir, qui le forçaient à cette paix mais n’ayant pas de quoi les satisfaire, il les laisse vivre à discrétion pendant trois mois dans la Bourgogne et dans la Champagne. Enfin il envoie au prince Casimir six cent mille écus par Bellièvre. Casimir retient l’envoyé du roi en otage pour le reste du payement, et l’emmène prisonnier à Heidelberg, où il fait porter en triomphe, au son des fanfares, les dépouilles de la France, dans des chariots traînés par des boeufs dont on avait doré les cornes. 

Ce fut cet excès d’opprobre qui enhardit le duc Henri de Guise à former la ligue projetée par son oncle le cardinal de Lorraine, et à s’élever sur les ruines d’un royaume si malheureux et si mal gouverné. Tout respirait alors les factions, et Henri de Guise était fait pour elles. Il avait, dit-on, toutes les grandes qualités de son père, avec une ambition plus effrénée et plus artificieuse. Il enchantait comme lui tous les coeurs. On disait du père et du fils qu’auprès d’eux tous les autres princes paraissaient peuple. On vantait la générosité de son coeur; mais il n’en avait pas donné un grand exemple quand il foula aux pieds, dans la rue Bétisi, le corps de l’amiral Coligny, jeté à ses yeux par les fenêtres. 

La première proposition de la ligue fut faite dans Paris. On fit courir chez les bourgeois les plus zélés des papiers qui contenaient un projet d’association pour défendre la religion, le roi, et la liberté de l’État; c’est-à-dire pour opprimer à la fois le roi et l’État par les armes de la religion. La ligue fut ensuite signée solennellement à Péronne et dans presque toute la Picardie. Bientôt après les autres provinces y entrent. Le roi d’Espagne la protège, et ensuite les papes l’autorisent. Le roi, pressé entre les calvinistes, qui demandaient trop de liberté, et les ligueurs qui voulaient lui ravir la sienne, croît faire un coup d’État en signant lui-même la ligue, de peur qu’elle ne l’écrase. Il s’en déclare le chef, et par cela même il l’enhardit. Il se voit obligé de rompre malgré lui la paix qu’il avait donnée aux réformés (1576), sans avoir d’argent pour renouveler la guerre. Les états généraux sont assemblés à Blois; mais on lui refuse les subsides qu’il demande pour cette guerre, à laquelle les états mêmes le forçaient. Il n’obtient pas seulement la permission de se ruiner en aliénant son domaine. Il assemble pourtant une armée, en se ruinant d’une autre manière, en engageant les revenus de la couronne, en créant de nouvelles charges. Les hostilités se renouvellent de tous côtés, et la paix se fait encore. Le roi n’avait voulu avoir de l’argent et une armée que pour être en état de ne plus craindre les Guises mais, dès que la paix est faite, il consomme ces faibles ressources en vains plaisirs, en fêtes, en profusions pour ses favoris. 

Il était difficile de gouverner un tel royaume autrement qu’avec du fer et de l’or. Henri III pouvait à peine avoir l’un et l’autre. Il faut voir quelles peines il eut à obtenir dans ses pressants besoins treize cent mille francs du clergé pour six années, le faire vérifier au parlement quelques nouveaux édits bursaux, et avec quelle rapacité le marquis d’O, surintendant des finances, dévorait cette subsistance passagère. 

Il ne régnait pas. La ligue catholique et les confédérés protestants se faisaient la guerre malgré lui dans les provinces. Les maladies contagieuses, la famine, se joignaient à tant de fléaux: et c’est dans ces temps de calamités que, pour opposer des favoris au duc de Guise, ayant créé ducs et pairs Joyeuse et d’Épernon, et leur ayant donné la préséance sur leurs anciens pairs, il dépense quatre millions aux noces du duc de Joyeuse, en le mariant à la soeur de la reine sa femme, et en le faisant son beau-frère. De nouveaux impôts pour payer ses prodigalités excitent l’indignation publique. Si le duc de Guise n’avait pas fait une ligue contre lui, la conduite du roi suffisait pour en produire une. 

C’est dans ce temps que le duc d’Anjou, son frère, va dans les Pays-Bas chercher, au milieu d’une désolation non moins funeste, une principauté qu’il perdit par une tyrannique imprudence. Comme Henri III permettait à son frère d’aller ravir les provinces des Pays-Bas à Philippe II, à la tête des mécontents de Flandre, on peut juger si le roi d’Espagne encourageait la ligue en France, où elle prenait chaque jour de nouvelles forces. Quelle ressource le roi crut-il avoir contre elle? celle d’instituer des confréries de pénitents, de bâtir des cellules de moines à Vincennes pour lui et pour les compagnons de ses plaisirs, de prier Dieu en public tandis qu’il outrageait la nature en secret, de se vêtir d’un sac blanc, de porter une discipline et un rosaire à la ceinture, et de s’appeler frère Henri. Cela même indigna et enhardit les ligueurs. On prêchait publiquement dans Paris contre sa dévotion scandaleuse. La faction des Seize se formait sous le duc de Guise; et Paris n’était plus au roi que de nom. 

(1585) Henri de Guise, devenu maître du parti catholique, avait déjà des troupes avec l’argent de son parti, et il attaquait les amis du roi de Navarre. Ce prince, qui était, comme le roi François Ier, le plus généreux chevalier de son temps, offrit de vider ce grand différend en se battant contre le duc de Guise, ou seul à seul, ou dix contre dix, ou en tel nombre qu’on voudrait. Il écrit à Henri III, son beau-frère: il lui remontre que c’est à lui et à sa couronne que la ligue en veut, bien plus qu’aux huguenots il lui fait voir le précipice ouvert; il lui offre ses biens et sa vie pour le sauver. 

Mais dans ce temps le même le pape Sixte-Quint fulmine contre le roi de Navarre et le prince de Condé cette fameuse bulle dans laquelle il les appelle génération bâtarde et détestable de la maison de Bourbon: il les déclare déchus de tout droit, de toute succession. La ligue fait valoir la bulle, et force le roi à poursuivre son beau-frère qui voulait le secourir, et à seconder le duc de Guise qui le détrônait avec respect. C’est la neuvième guerre civile depuis la mort de François II. 

Henri IV (car il faut déjà l’appeler ainsi, puisque ce nom est si célèbre et si cher, et qu’il est devenu un nom propre), Henri IV eut à combattre à la fois le roi de France, Marguerite sa propre femme, et la ligue. Marguerite, en se déclarant contre son époux, rappelait ces anciens temps de barbarie où les excommunications rompaient tous les liens de la société, et rendaient un prince exécrable à ses proches. Ce prince se fit connaître dès lors pour un grand homme, en bravant le pape jusque dans Rome, en y faisant afficher dans les carrefours un démenti formel à Sixte-Quint, et en appelant à la cour des pairs de cette bulle. 

Il n’eut pas grand-peine à empêcher son imprudente femme de se saisir de l’Agénois, dont elle voulut s’emparer; et quant à l’armée royale qu’on envoya contre lui sous les ordres du duc de Joyeuse, tout le monde sait comment il la vainquit à Coutras (octobre 1587), combattant en soldat à la tête de ses troupes, faisant des prisonniers de sa main, et montrant après la victoire autant d’humanité et de modestie que de valeur pendant la bataille. 

Cette journée lui fit plus de réputation qu’elle ne lui donna de véritables avantages. Son armée n’était pas celle d’un souverain qui la soudoie et qui la retient toujours sous le drapeau, c’était celle d’un chef de parti: elle n’avait point de paye réglée. Les capitaines ne pouvaient empêcher leurs soldats d’aller faire leurs moissons; ils étaient obligés eux-mêmes de retourner dans leurs terres. On accusa Henri IV d’avoir perdu le fruit de sa victoire, en allant dans le Béarn voir la comtesse de Grammont, dont il était amoureux. On ne fait pas réflexion qu’il eût été très aisé de faire agir son armée en son absence, s’il avait pu la conserver. Henri de Condé, son cousin, prince aussi austère dans ses moeurs que le Navarrois avait de galanterie dans les siennes, quitta l’armée comme lui, alla comme lui dans ses terres, après avoir resté quelque temps dans le Poitou, ainsi que tous les officiers, qui jurèrent de se retrouver, le 20 de novembre, au rendez-vous des troupes. C’est ainsi qu’on faisait la guerre alors. 

Mais le séjour du prince de Condé dans Saint-Jean d’Angély fut une des plus fatales aventures de ces temps horribles. A peine a-t-il soupé, à son retour, avec Charlotte de La Trémouille, sa femme, qu’il est saisi de convulsions mortelles qui l’emportent en deux jours (janvier 1588). Le simple juge de Saint-Jean d’Angély met la princesse en prison, l’interroge, commence un procès criminel contre elle: il condamne par contumace un jeune page nommé Permillac de Bel Castel et fait exécuter Brillant, maître d’hôtel du prince, qui est tiré à quatre chevaux dans Saint-Jean-d’Angély, après que la sentence a été confirmée par des commissaires que le roi de Navarre a nommés lui-même. La princesse appelle à la cour des pairs; elle était enceinte, elle fut depuis déclarée innocente, et les procédures brûlées. Il n’est pas inutile de réfuter encore ici ce conte répété dans tant de livres, que la princesse accoucha du père du grand Condé, quatorze mois après la mort de son mari, et que la Sorbonne fut consultée pour savoir si cet enfant était légitime. Rien n’est plus faux, et il est assez prouvé que ce nouveau prince de Condé naquit six mois après la mort de son père. 

Si Henri de Navarre défit l’armée de Henri III à la journée de Coutras, le duc de Guise, de son côté, dissipa dans le même temps une armée d’Allemands qui venaient se joindre au Navarrois, et il fit voir, dans cette expédition, autant de conduite que Henri IV avait montré de courage. Le malheur de Coutras et la gloire du duc de Guise furent deux nouvelles disgrâces pour le roi de France. Guise concerte, avec tous les princes de sa maison, une requête au roi, par laquelle on lui demande la publication du concile de Trente, l’établissement de l’inquisition, avec la confiscation des biens des huguenots au profit des chefs de la ligue, de nouvelles places de sûreté pour elle, et le bannissement de ses favoris qu’on lui nommera. Chaque mot de cette requête était une offense. Le peuple de Paris, et surtout les Seize, insultaient publiquement les favoris du roi, et marquaient peu de respect pour sa personne. 

Rien ne fait mieux voir la malheureuse administration du gouvernement, qu’une petite chose qui fut la source des désastres de cette année. Le roi, pour éviter les troubles qu’il prévoyait dans Paris, fait défense au duc de Guise d’y venir. Il lui écrit deux lettres; il ordonne qu’on lui dépêche deux courriers. Il ne se trouve point d’argent dans l’épargne pour cette dépense nécessaire: on met les lettres à la poste; et le duc de Guise vient à Paris, ayant pour excuse apparente qu’il n’a point reçu l’ordre. De là suit la journée des Barricades. Il serait superflu de répéter ici ce que tant d’historiens ont détaillé sur cette journée. Qui ne sait que le roi quitta sa capitale, fuyant devant son sujet, et qu’il assembla ensuite les seconds états de Blois, où il fit assassiner le duc et le cardinal de Guise son frère (décembre 1588), après avoir communié avec eux, et avoir fait serment sur l’hostie qu’il les aimerait toujours? 

Les lois sont une chose si respectable et si sainte, que si Henri III en avait seulement conservé l’apparence, si, quand il eut en son pouvoir le prince et le cardinal, dans le château de Blois, il eût mis dans sa vengeance, comme il le pouvait, quelque formalité de justice, sa gloire et peut-être sa vie eussent été sauvées; mais l’assassinat d’un héros et d’un prêtre le rendirent exécrable aux yeux de tous les catholiques, sans le rendre plus redoutable. 

Je crois devoir réfuter ici une erreur qui se trouve dans beaucoup de livres, et principalement dans l’État de la France qu’on réimprime souvent. On y dit que le duc de Guise fut assassiné par les gentilshommes ordinaires de la chambre du roi; et le déclamateur Maimbourg prétend, dans son Histoire de la ligue, que Lognac, le chef des assassins, était premier gentilhomme de la chambre: tout cela est faux. Les registres de la chambre des comptes qui ont échappé à l’incendie, et que j’ai consultés, font foi que le maréchal de Retz et le comte de Villequier, tirés du nombre des gentilshommes ordinaires avaient le titre de premier gentilhomme, charge de nouvelle création, instituée sous Henri II pour le maréchal de Saint-André. Ces mêmes registres font voir les noms des gentilshommes ordinaires de la chambre, qui étaient alors des premières maisons du royaume; ils avaient succédé sous François Ier aux chambellans, et ceux-ci aux chevaliers de l’hôtel. Les gentilshommes nommés les quarante-cinq, qui assassinèrent le duc de Guise, étaient une compagnie nouvelle, formée par le duc d’Épernon, payée au trésor royal sur les billets de ce duc, et aucun de leurs noms ne se trouve parmi les gentilshommes de la chambre. 

Lognac, saint-Capautet, Alfrenas, Herbelade, et leurs compagnons, étaient de pauvres gentilshommes gascons que d’Épernon avait fournis au roi, des gens de main, des gens de service, comme on les appelait alors. Chaque prince, chaque grand seigneur en avait auprès de lui dans ces temps de troubles. C’était par des hommes de cette espèce que la maison de Guise avait fait assassiner Saint-Mégrin, l’un des favoris de Henri III. Ces moeurs étaient bien différentes de la noble démence de l’ancienne chevalerie, et de ces temps d’une barbarie plus généreuse, dans lesquels on terminait ses différends en champ clos, à armes égales. 

Tel est le pouvoir de l’opinion chez les hommes, que les mêmes assassins qui n’avaient fait nul scrupule de tuer en lâches le duc de Guise, refusèrent de tremper leurs mains dans le sang du cardinal son frère. Il fallut chercher quatre soldats du régiment des gardes, qui le massacrèrent dans le même château à coups de hallebarde. Il se passa deux jours entre la mort des deux frères: c’est une preuve invincible que le roi aurait eu le temps de se couvrir de quelques apparences d’une forme de justice précipitée. 

Non seulement il n’eut pas l’art de prendre ce masque nécessaire, mais il se manqua encore à lui-même en ne courant pas dans l’instant à Paris avec ses troupes. Il eut beau dire à la reine Catherine, sa mère, qu’il avait pris toutes ses mesures; il n’en avait pris que pour se venger, et non pour régner. Il restait dans Blois, inutilement occupé à examiner les cahiers des états, tandis que Paris, Orléans, Rouen, Dijon, Lyon, Toulouse, se soulevèrent presque en même temps, comme de concert. On ne le regarde plus que comme un assassin et un parjure. Le pape l’excommunie; cette excommunication, qui eût été méprisée en d’autres temps, devient terrible alors, parce qu’elle se joint aux cris de la vengeance publique, et paraît réunir Dieu et les hommes. Soixante-dix docteurs assemblés en Sorbonne le déclarent déchu du trône (1589), et ses sujets déliés du serment de fidélité. Les prêtres refusent l’absolution aux pénitents qui le reconnaissent pour roi. La faction des Seize emprisonne à la Bastille les membres du parlement affectionnés à la monarchie. La veuve du duc de Guise vient demander justice du meurtre de son époux et de son beau-frère. Le parlement, à la requête du procureur général, nomme deux conseillers, Courtin et Michon, qui instruisent le procès criminel contre Henri de Valois, ci-devant roi de France et de Pologne. Voyez l’Histoire du parlement, où ce fait est discuté (chap. xxx et xxxi). 

Ce roi s’était conduit avec tant d’aveuglement, qu’il n’avait point encore d’armée: il envoyait Sanci négocier des soldats chez les Suisses, et il avait la bassesse d’écrire au duc de Mayenne, déjà chef de la ligue, pour le prier d’oublier l’assassinat de son frère. Il lui faisait parler par le nonce du pape, et Mayenne répondait au nonce: « Je ne pardonnerai jamais à ce misérable. » Les lettres qui rendent compte de cette négociation sont encore aujourd’hui à Rome. 

Enfin le roi est obligé d’avoir recours à ce Henri de Navarre, son vainqueur et son successeur légitime, qu’il eût dû dès le commencement de la ligue prendre pour son appui, non seulement comme le seul intéressé au maintien de la monarchie, mais comme un prince dont il connaissait la franchise, dont l’âme était au-dessus de son siècle, et qui n’aurait jamais abusé de son droit d’héritier présomptif. 

Avec le secours du Navarrois, avec les efforts de son parti, il a une armée. Les deux rois arrivent devant Paris. Je ne répéterai pas ici comment Paris fut délivré par le meurtre de Henri III. Je remarquerai seulement avec le président de Thou, que quand le dominicain Jacques Clément, prêtre fanatique, encouragé par son prieur Bourgoin, par son couvent, par l’esprit de la ligue, et muni des sacrements vint demander audience pour l’assassiner (1589), le roi sentit de la joie en le voyant, et qu’il disait que son coeur s’évanouissait toutes les fois qu’il voyait un moine. Je ne vous fatiguerai point de détails si connus, ni de tout ce qu’on fit à Paris et à Rome: je ne dirai point avec quel zèle on mit sur les autels de Paris le portrait du parricide; qu’on tira le canon à Rome; qu’on y prononça l’éloge du moine: mais il faut observer que dans l’opinion du peuple ce misérable était un saint et un martyr; il avait délivré le peuple de Dieu du tyran persécuteur, à qui on ne donnait d’autre nom que celui d’Hérode. Ce n’est pas que Henri III, roi de France, eût la moindre ressemblance avec ce petit roi de la Palestine; mais le bas peuple, toujours sot et barbare, ayant ouï dire qu’Hérode avait fait égorger tous les petits enfants d’un pays, donnait ce nom à Henri III. Clément était à ses yeux un homme inspiré; il s’était offert à une mort inévitable; ses supérieurs et tous ceux qu’il avait consultés lui avaient ordonné de la part de Dieu de commettre cette sainte action. Son esprit égaré était dans le cas de l’ignorance invincible. Il était intimement persuadé qu’il s’immolait à Dieu, à l’Église, à la patrie; enfin, selon le sentiment de ses théologiens, il courait à la gloire éternelle, et le roi assassiné était damné. C’est ce que quelques théologiens calvinistes avaient pensé de Poltrot; c’est ce que les catholiques. avaient dit de l’assassin du prince d’Orange. 

Il n’y eut aucun pays catholique, à l’exception de Venise, où la crime de Jacques Clément ne fût consacré. Le jésuite Mariana, qui passait pour un historien sage, s’exprime ainsi dans son livre de l’Institution des rois: « Jacques Clément se fit un grand nom; le meurtre fut expié par le meurtre, et le sang royal coula en sacrifice aux mânes du duc de Guise perfidement assassiné. Ainsi périt Jacques Clément, âgé de vingt-quatre ans, la gloire éternelle de la France. » Le fanatisme fut porté en France jusqu’à mettre le portrait de cet assassin sur les autels, avec ces mots gravés au bas: Saint Jacques Clément, priez pour nous.

Un fait très longtemps ignoré, c’est la forme du jugement contre le cadavre du moine parricide: son procès fut fait par le marquis de Richelieu, grand prévôt de France, père du cardinal; et loin que le procureur général, La Guesle, témoin de l’assassinat, et qui avait amené frère Clément à Henri III, fît les fonctions de sa charge dans ce jugement, il ne fit que celle de témoin; il déposa comme les autres. Ce fut Henri IV qui porta lui-même l’arrêt, et qui condamna le corps du moine à être écartelé et brûlé, de l’avis de son conseil, signé Ruzé (à Saint-Cloud, 2 août 1589). 

Ce qu’on ne savait pas encore, c’est qu’un autre jacobin nommé Jean Le Roi, ayant assassiné le commandant de Coutances en Normandie, Henri IV jugea aussi ce malheureux le jour même qu’il jugea Clément. Il condamna le moine Jean Le Roi à être mis dans un sac et à être jeté dans la rivière; ce qui fut exécuté à Saint-Cloud, deux jours après. C’était une chose très rare qu’un tel jugement et un tel supplice; mais les crimes qu’on punissait étaient encore plus étonnants. 

Chap. CLXXIV. — De Henri IV.

En lisant l’histoire de Henri IV dans Daniel, on est tout étonné de ne le pas trouver un grand homme; on y voit à peine son caractère; très peu de ces belles réponses qui sont l’image de son âme; rien de ce discours digne de l’immortalité, qu’il tint à l’assemblée des notables de Rouen; aucun détail de tout le bien qu’il fit à la patrie. Des manoeuvres de guerre sèchement racontées, de longs discours au parlement en faveur des jésuites, et enfin la vie du P. Coton, forment, dans Daniel, le règne de Henri IV. 

Bayle, souvent aussi répréhensible et aussi petit quand il traite des points d’histoire et des affaires du monde, qu’il est judicieux et profond quand il manie la dialectique, commence son article de Henri IV par dire que « si on l’eût fait eunuque, il eût pu effacer la gloire des Alexandre et des César. » Voilà de ces choses qu’il eût dû effacer de son Dictionnaire. Sa dialectique même lui manque dans cette ridicule supposition; car César fut beaucoup plus débauché que Henri IV ne fut amoureux; et on ne voit pas pourquoi Henri IV eût été plus loin qu’Alexandre. Bayle a-t-il prétendu qu’il faille être un demi-homme pour être un grand homme? Ne savait-il pas, d’ailleurs, quelle foule de grands capitaines a mêlé l’amour aux armes? De tous les guerriers qui se sont fait un nom, il n’y a peut-être que le seul Charles XII qui ait renoncé absolument aux femmes; encore a-t-il eu plus de revers que de succès. Ce n’est pas que je veuille, dans cet ouvrage sérieux, flatter cette vaine galanterie qu’on reproche à la nation française, je ne veux que reconnaître une très grande vérité: c’est que la nature, qui donne tout, ôte presque toujours la force et le courage à ceux qui sont dépouillés des marques de la virilité, ou en qui ces marques sont imparfaites. Tout est physique dans toutes les espèces; ce n’est pas le boeuf qui combat, c’est le taureau. Les forces de l’âme et du corps sont puisées dans cette source de la vie. Il n’y a parmi les eunuques que Narsès de capitaine, et qu’Origène et Photius de savants. Henri IV fut souvent amoureux, et quelquefois ridiculement; mais jamais il ne fut amolli: la belle Gabrielle l’appelle dans ses lettres mon soldat; ce seul mot réfute Bayle. Il est à souhaiter, pour l’exemple des rois et pour la consolation des peuples, qu’on lise ailleurs, comme dans la grande Histoire de Mézerai, dans Péréfixe, dans les Mémoires de Sully, ce qui concerne les temps de ce bon prince(12).

Faisons, pour notre usage particulier, un précis de cette vie qui fut trop courte. Il est dès son enfance nourri dans les troubles et dans les malheurs. Il se trouve, à quatorze ans, à la bataille de Moncontour. Il est rappelé à Paris. Il n’épouse la soeur de Charles IX que pour voir ses amis assassinés autour de lui, pour courir lui-même risque de sa vie, et pour rester près de trois ans prisonnier d’État. Il ne sort de sa prison que pour essuyer toutes les fatigues et toutes les fortunes de la guerre, manquant souvent du nécessaire, n’ayant jamais de repos, s’exposant comme le plus hardi soldat, faisant des actions qui ne paraissent pas croyables, et qui ne le deviennent que parce qu’il les a répétées; comme lorsqu’à la prise de Cahors, en 1588, il fut sous les armes pendant cinq jours, combattant de rue en rue sans presque prendre de repos. La victoire de Coutras fut due principalement à son courage. Son humanité après la victoire devait lui gagner tous les coeurs. 

Le meurtre de Henri III le fait roi de France: mais la religion sert de prétexte à la moitié des chefs de l’armée pour l’abandonner, et à la ligue pour ne pas le reconnaître. Elle choisit pour roi un fantôme, un cardinal de Bourbon-Vendôme; et le roi d’Espagne, Philippe II, maître de la ligue par son argent, compte déjà la France pour une de ses provinces. Le duc de Savoie, gendre de Philippe, envahit la Provence et le Dauphiné. Le parlement de Languedoc défend, sous peine de la vie, de le reconnaître, et le déclare incapable de posséder jamais la couronne de France, conformément à la bulle de notre saint-père le pape. » Le parlement de Rouen (septembre 1589) déclare « criminels de lèse-majesté divine et humaine » tous ses adhérents(13).

Henri IV n’avait pour lui que la justice de sa cause, son courage, et quelques amis. Jamais il ne fut en état de tenir longtemps une armée sur pied; et encore quelle armée! elle ne se monta presque jamais à douze mille hommes complets: c’était moins que les détachements de nos jours. Ses serviteurs venaient tour à tour se ranger sous sa bannière, et s’en retournaient les uns après les autres au bout de quelques mois de service. Les Suisses, qu’à peine il pouvait payer, et quelques compagnies de lances, faisaient le fond permanent de ses fortes. Il fallait courir de ville en ville, combattre et négocier sans relâche. Il n’y a presque point de provinces en France où il n’ait fait de grands exploits à la tête de quelques amis qui lui tenaient lieu d’armée. 

D’abord, avec environ cinq mille combattants, il bat, à la journée d’Arques (octobre 1589), auprès de Dieppe, l’armée du duc de Mayenne, forte de vingt mille hommes; c’est alors qu’il écrivit cette lettre au marquis de Crillon « Pends-toi, brave Crillon; nous avons combattu à Arques, et tu n’y étais pas. Adieu, mon ami, je vous aime à tort et à travers. » Ensuite il emporte les faubourgs de Paris, et il ne lui manque qu’assez de soldats pour prendre la ville. Il faut qu’il se retire, qu’il force jusqu’aux villages retranchés pour s’ouvrir des passages, pour communiquer avec les villes qui défendent sa cause. 

Pendant qu’il est ainsi continuellement dans la fatigue et dans le danger, un cardinal Cajetan, légat de Rome, vient tranquillement à Paris donner des lois au nom du pape. La Sorbonne ne cesse de déclarer qu’il n’est pas roi (et elle subsiste encore!); et la ligue règne sous le nom de ce cardinal de Vendôme, qu’elle appelait Charles X, au nom duquel on frappait la monnaie, tandis que le roi le retenait prisonnier à Tours(14).

Les religieux animent les peuples contre lui. Les jésuites courent de Paris à Rome et en Espagne. Le P. Matthieu, qu’on nommait le courrier de la ligue, ne cesse de procurer des bulles et des soldats, Le roi d’Espagne (14 mars 1590) envoie quinze cents lances fournies, qui faisaient environ quatre mille cavaliers, et trois mille hommes de la vieille infanterie vallone, sous le comte d’Egmont, fils de cet Egmont à qui ce roi avait fait trancher la tête. Alors Henri IV rassemble le peu de forces qu’il peut avoir, et n’est pourtant pas à la tête de dix mille combattants. Il livre cette fameuse bataille d’Ivry aux ligueurs commandés par le duc de Mayenne, et aux Espagnols très supérieurs en nombre, en artillerie, en tout ce qui peut entretenir une armée considérable. Il gagne cette bataille, comme il avait gagné celle de Coutras, en se jetant dans les rangs ennemis au milieu d’une forêt de lances. On se souviendra dans tous les siècles de ces paroles: « Si vous perdez vos enseignes, ralliez-vous à mon panache blanc; vous le trouverez toujours au chemin de l’honneur et de la gloire! » « Sauvez les Français, » s’écria-t-il quand les vainqueurs s’acharnaient sur les vaincus. 

Ce n’est plus comme à Coutras, où à peine il était le maître. Il ne perd pas un moment pour profiter de la victoire. Son armée le suit avec allégresse; elle est même renforcée: mais enfin il n’avait pas quinze mille hommes, et avec ce peu de troupes il assiège Paris, où il restait alors deux cent vingt mille habitants. Il est constant qu’il l’eût pris par famine, s’il n’avait pas permis lui-même, par trop de piété, que les assiégeants nourrissent les assiégés. En vain ses généraux publiaient sous ses ordres des défenses, sous peine de mort, de fournir des vivres aux Parisiens; les soldats eux-mêmes leur en vendaient. Un jour que, pour faire un exemple, on allait pendre deux paysans qui avaient amené des charrettes de pain à une poterne, Henri les rencontra en allant visiter ses quartiers: ils se jetèrent à ses genoux, et lui remontrèrent qu’ils n’avaient que cette manière pour gagner leur vie. Allez en paix, leur dit le roi, en leur donnant aussitôt l’argent qu’il avait sur lui. « Le Béarnais est pauvre, ajouta-t-il; s’il avait davantage, il vous le donnerait. » Un coeur bien né ne peut lire de pareils traits sans quelques larmes d’admiration et de tendresse. 

Pendant qu’il pressait Paris, les moines armés faisaient des processions, le mousquet et le crucifix à la main, et la cuirasse sur le dos. Le parlement (juin 1590), les cours supérieures, les citoyens, faisaient serment sur l’Évangile, en présence du légat et de l’ambassadeur d’Espagne, de ne le point recevoir; mais enfin les vivres manquent, la famine fait sentir ses plus cruelles extrémités. 

Le duc de Parme est envoyé par Philippe II au secours de Paris avec une puissante armée: Henri IV court lui présenter la bataille. Qui ne connaît cette lettre qu’il écrivit, du champ où il croyait combattre, à cette Gabrielle d’Estrées, rendue célèbre par lui: « Si je meurs, ma dernière pensée sera à Dieu, et l’avant-dernière à vous (octobre 1590). » Le duc de Parme n’accepta point la bataille; il n’était venu que pour secourir Paris, et pour rendre la ligue plus dépendante du roi d’Espagne. Assiéger cette grande ville avec si peu de monde, devant une armée supérieure, était une chose impossible: voilà donc encore sa fortune retardée et ses victoires inutiles. Du moins il empêche le duc de Parme de faire des conquêtes, et le côtoyant jusqu’aux dernières frontières de la Picardie, il le fit rentrer en Flandre. 

A peine est-il délivré de cet ennemi, que le pape Grégoire XIV, Sfondrat, emploie une partie des trésors amassés par Sixte-Quint à envoyer des troupes à la ligue. Le jésuite Jouvenci avoue dans son Histoire que le jésuite Nigri, supérieur des novices de Paris, rassembla tous les novices de cet ordre en France, et qu’il les conduisit jusqu’à Verdun au-devant de l’armée du pape; qu’il les enrégimenta, et qu’il les incorpora à cette armée, laquelle ne laissa en France que les traces des plus horribles dissolutions: ce trait peint l’esprit du temps. 

C’était bien alors que les moines pouvaient écrire que l’évêque de Rome avait le droit de déposer les rois: ce droit était prêt d’être constaté à main armée. 

Henri IV avait toujours à combattre l’Espagne, Rome, et la France; car le duc de Parme, en se retirant, avait laissé huit mille soldats au duc de Mayenne. Un neveu du pape entre en France avec des troupes italiennes et des monitoires; il se joint au duc de Savoie dans le Dauphiné. Lesdiguières, celui qui fut depuis le dernier connétable de France et le dernier seigneur puissant, battit les troupes savoisiennes et celles du pape. Il faisait la guerre comme Henri IV, avec des capitaines qui ne servaient qu’un temps: cependant il défit ces armées réglées. Tout était alors soldat en France, paysan, artisan, bourgeois: c’est ce qui la dévasta; mais c’est ce qui l’empêcha enfin d’être la proie de ses voisins. Les soldats du pape se dissipèrent, après n’avoir donné que des exemples d’une débauche inconnue au delà de leurs Alpes. Les habitants des campagnes brûlaient les chèvres qui suivaient leurs régiments. 

Philippe II, du fond de son palais, continuait à entretenir et ménager la dissension, toujours donnant au duc de Mayenne de petits secours, afin qu’il ne fût ni trop faible ni trop puissant, et prodiguant l’or dans Paris, pour y faire reconnaître sa fille, Claire-Eugénie, reine de France, avec le prince qu’il lui donnera pour époux. C’est dans ces rues qu’il envoie encore le duc de Parme en France, lorsque Henri IV assiège Rouen, comme il l’avait envoyé pendant le siège de Paris. Il promettait à la ligue qu’il ferait marcher une armée de cinquante mille hommes dès que sa fille serait reine. Henri, après avoir levé le siège de Rouen, fait encore sortir de France le duc de Parme. 

Cependant il s’en fallut peu que la faction des Seize, pensionnaire de Philippe II, ne remplît enfin les projets de ce monarque, et n’achevât la ruine entière du royaume. Ils avaient fait pendre (novembre 1591) le premier président du parlement de Paris et deux magistrats qui s’opposaient à leurs complots. Le duc de Mayenne prêt à être accablé lui-même par cette faction, avait fait pendre quatre de ces séditieux à son tour. C’était au milieu de ces divisions et de ces horreurs, après la mort du prétendu Charles X, que se tenaient à Paris les états généraux, sous la direction d’un légat du pape et d’un ambassadeur d’Espagne: le légat même y présida, et s’assit dans le fauteuil qu’on avait laissé vide, et qui marquait la place du roi qu’on devait élire. L’ambassadeur d’Espagne y eut séance: il y harangua contre la loi salique, et proposa l’infante pour reine. Le parlement fit des remontrances au duc de Mayenne en faveur de la loi salique (1593); mais ces remontrances n’étaient-elles pas visiblement concertées avec ce chef de parti? La nomination de l’infante ne lui ôtait-elle pas sa place? le mariage de cette princesse, projeté avec le duc de Guise son neveu, ne le rendait-il pas sujet de celui dont il voulait demeurer le maître? 

Vous remarquerez qu’à ces états le parlement voulut avoir séance par députés; et ne put l’obtenir. Vous remarquerez encore que ce même parlement venait de faire brûler, par son bourreau, un arrêt du parlement du roi séant à Châlons, donné contre le légat et contre son prétendu pouvoir de présider à l’élection d’un roi de France. 

A peu près dans le même temps, plusieurs citoyens ayant présenté requête à la ville et au parlement pour demander qu’on pressât au moins le roi de se faire catholique, avant de procéder a une élection, la Sorbonne déclara cette requête inepte, séditieuse, impie, inutile, attendu qu’on connaît l’obstination de Henri le relaps. Elle excommunie les auteurs de la requête, et conclut à les chasser de la ville. Ce décret, rendu en aussi mauvais latin que conçu par un esprit de démence, est du premier novembre 1592. Il a été révoqué depuis, lorsqu’il importait fort peu qu’il le fût. Si Henri IV n’eût pas régné, le décret eût subsisté, et on eût continué de prodiguer à Philippe II le titre de protecteur de la France et de l’Église. 

Des prêtres de la ligue étaient persuadés et persuadaient aux peuples que Henri IV n’avait nul droit au trône; que la loi salique, respectée depuis si longtemps, n’est qu’une chimère; que c’est à l’Église seule à donner les couronnes. 

On a conservé les écrits d’un nommé d’Orléans, avocat au parlement de Paris, et député aux états de la ligue. Cet avocat développe tout ce système dans un gros livre Intitulé: Réponse des vrais catholiques.

C’est une chose digne d’attention que la fourberie et le fanatisme avec lesquels tous les auteurs de ce temps-là cherchent à soutenir leurs sentiments par les livres juifs comme si les usages d’un petit peuple confiné dans les rochers de la Palestine devaient être, au bout de trois mille ans, la règle du royaume de France. Qui croirait que, pour exclure Henri IV de son héritage, on citait l’exemple d’un roitelet juif nommé Ozias, que les prêtres avaient chassé de son palais parce qu’il avait la lèpre, et qui n’avait la lèpre que pour avoir voulu offrir de l’encens au Seigneur? « L’hérésie, dit l’avocat d’Orléans (page 230), est la lèpre de l’âme; par conséquent Henri IV est un lépreux qui ne doit pas régner. » C’est ainsi que raisonne tout le parti de la ligue; mais il faut transcrire les propres paroles de l’avocat au sujet de la loi salique: 

« Le devoir d’un roi de France est d’être chrétien aussi bien que mâle. Qui ne tient la foi catholique, apostolique et romaine, n’est point chrétien, et ne croit point en Dieu, et ne peut être justement roi de France, non plus que le plus grand faquin du monde (page 224) » 

Voici un morceau encore plus étrange: 

« Pour être roi de France, il est plus nécessaire d’être catholique que d’être homme: qui dispute cela, mérite qu’un bourreau lui réponde plutôt qu’un philosophe (page 272). » 

Rien ne sert plus à faire connaître l’esprit du temps. Ces maximes étaient en vigueur dans Rome depuis huit cents ans, et elles n’étaient en horreur dans la moitié de l’Europe que depuis un siècle. Les Espagnols, avec de l’argent et des prêtres, faisaient valoir ces opinions en France, et Philippe II eût soutenu les sentiments contraires, s’il y avait eu le moindre intérêt. 

Pendant qu’on employait contre Henri les armes, la plume, la politique et la superstition; pendant que ces états, aussi tumultueux, aussi divisés qu’irréguliers, se tenaient dans Paris, Henri était aux portes, et menaçait la ville. Il y avait quelques partisans. Beaucoup de vrais citoyens, lassés de leurs malheurs et du joug d’une puissance étrangère, soupiraient après la paix; mais le peuple était retenu par la religion. La plus vile populace fait en ce point la loi aux grands et aux sages; elle compose le plus grand nombre; elle est conduite aveuglément, elle est fanatique; et Henri IV n’était pas en état d’imiter Henri VIII et la reine Élisabeth. Il fallut changer de religion: il en coûte toujours à un brave homme. Les lois de l’honneur, qui ne changent jamais chez les peuples policés, tandis que tout le reste change, attachent quelque honte à ces changements quand l’intérêt les dicte; mais cet intérêt était si grand, si général, si lié au bien du royaume, que les meilleurs serviteurs qu’il eût parmi les calvinistes lui conseillèrent d’embrasser la religion même qu’ils haïssaient. « Il est nécessaire, lui disait Rosny, que vous soyez papiste, et que je demeure réformé. » C’était tout ce que craignaient les factions de la ligue et de l’Espagne. Les noms d’hérétique et de relaps étaient leurs principales armes que sa conversion rendait impuissantes. Il fallut qu’il se fît instruire, mais pour la forme; car il était plus instruit en effet que les évêques avec lesquels il conféra. Nourri par sa mère dans la lecture de l’Ancien et du Nouveau Testament, il les possédait tous deux. La controverse était, dans son parti, le sujet de toutes les conversations aussi bien que la guerre et l’amour. Les citations de l’Écriture, les allusions à ces livres, entraient dans ce qu’on appelait le bel esprit en ces temps-là; et la Bible était si familière à Henri IV, qu’à la bataille de Coutras il avait dit, en faisant prisonnier de sa main un officier, nommé Châteaurenard: « Rends-toi, Philistin. » 

On voit assez ce qu’il pensait de sa conversion, par sa lettre (24 juillet1593) à Gabrielle d’Estrées: « C’est demain que je fais le saut périlleux. Je crois que ces gens-ci me feront haïr Saint-Denys autant que vous haïssez Monceaux.... » C’est immoler la vérité à de très fausses bienséances, de prétendre, comme le jésuite Daniel, que quand Henri IV se convertit, il était dès longtemps catholique dans le coeur. Sa conversion assurait sans doute son salut, je le veux croire; mais il paraît bien que l’amant de Gabrielle ne se convertit que pour régner; et il est encore plus évident que ce changement n’augmentait en rien son droit à la couronne. 

Il avait alors auprès de lui un envoyé secret de la reine Élisabeth, nommé Thomas Vilquési, qui écrivit ces propres mots, quelque temps après, à la reine sa maîtresse: 

« Voici comme ce prince s’excuse sur son changement de religion, et les paroles qu’il m’a dites(15): « Quand je fus appelé à la couronne, huit cents gentilshommes et neuf régiments se retirèrent de mon service, sous prétexte que j’étais hérétique. Les ligueurs se sont hâtés d’élire un roi; les plus notables se sont offerts au duc de Guise. C’est pourquoi je me suis résolu, après mûre délibération, d’embrasser la religion romaine: par ce moyen, je me suis entièrement adjoint le tiers parti; j’ai anticipé l’élection du duc de Guise; je me suis acquis la bonne volonté du peuple français; j’ai eu parole du duc de Florence en choses importantes; j’ai finalement empêché que la religion réformée n’ait été flétrie. » 

Henri(16) envoya le sieur Morland à la reine d’Angleterre pour certifier les mêmes choses, et faire comme il pourrait ses excuses. Morland dit qu’Élisabeth lui répondit: « Se peut-il faire qu’une chose mondaine lui ait fait mettre bas la crainte de Dieu? » Quand la meurtrière de Marie Stuart parlait de la crainte de Dieu, il est très vraisemblable que cette reine faisait la comédienne, comme on le lui a tant reproché; mais, quand le brave et généreux Henri IV avouait qu’il n’avait changé de religion que par l’intérêt de l’État, qui est la souveraine raison des rois, on ne peut douter qu’il ne parlât de bonne foi. Comment donc le jésuite Daniel peut-il insulter à la vérité et à ses lecteurs au point d’assurer, contre tant de vraisemblance, contre tant de preuves, et contre la connaissance du coeur humain, que Henri IV était depuis longtemps catholique dans le coeur? Encore une fois, le comte de Boulainvilliers a bien raison d’assurer qu’un jésuite ne peut écrire fidèlement l’histoire. 

Les conférences qu’on eut avec lui rendirent sa personne chère à tous ceux qui sortirent de Paris pour le voir. Un des députés, étonné de la familiarité avec laquelle ses officiers se pressaient autour de lui, et faisaient à peine place: « Vous ne voyez rien, dit-il; ils me pressent bien autrement dans les batailles. » Enfin, ayant repris d’assaut la ville de Dreux, avant d’apprendre son nouveau catéchisme, ayant ensuite fait son abjuration dans Saint-Denys, s’étant fait sacrer à Chartres, et ayant surtout ménagé des intelligences dans Paris, qui avait une garnison de trois mille Espagnols, avec des Napolitains et des lansquenets, il y entre en souverain, n’ayant pas plus de soldats autour de sa personne qu’il n’y avait d’étrangers dans les murs. 

Paris n’avait vu ni reconnu de roi depuis quinze ans. Deux hommes ménagèrent seuls cette révolution; le maréchal de Brissac, et un brave citoyen dont le nom était moins illustre, et dont l’âme n’était pas moins noble; c’était un échevin de Paris, nommé Langlois. Ces deux restaurateurs de la tranquillité publique s’associèrent bientôt les magistrats et les principaux bourgeois. Les mesures furent si bien prises, le légat, le cardinal de Pellevé, les commandants espagnols, les Seize, si artificieusement trompés, et ensuite si bien contenus, que Henri IV fit son entrée dans sa capitale, sans qu’il y eût presque du sang répandu (mardi 12 mars 1594). Il renvoya tous les étrangers, qu’il pouvait retenir prisonniers; il pardonna à tous les ligueurs. Les ambassadeurs de Philippe II partirent le jour même sans qu’on leur fit la moindre violence; et le roi, les voyant passer d’une fenêtre, leur dit: Messieurs, mes compliments à votre maître; mais n’y revenez plus. » 

Plusieurs villes suivirent l’exemple de Paris; mais Henri était encore bien éloigné d’être maître du royaume. Philippe II, qui, dans la vue d’être toujours nécessaire à la ligue n’avait jamais fait de mal au roi qu’à demi, lui en faisait encore assez dans plus d’une province. Détrompé de l’espérance de régner en France sous le nom de sa fille, il ne songeait plus qu’à affaiblir pour jamais le royaume, en le démembrant; et il était très vraisemblable que la France serait dans un état pire que quand les Anglais en possédaient la moitié, et quand les seigneurs particuliers tyrannisaient l’autre. 

Le duc de Mayenne avait la Bourgogne; le duc de Guise; fils du Balafré, possédait Reims et une partie de la Champagne; le duc de Mercoeur dominait dans la Bretagne, et les Espagnols y avaient Blavet, qui est aujourd’hui le Port-Louis. Les principaux capitaines même de Henri IV songeaient à se rendre indépendants; et les calvinistes qu’il avait quittés, se cantonnant contre les ligueurs, se ménageaient déjà des ressources pour résister un jour à l’autorité royale. 

Il fallait autant d’intrigues que de combats pour que Henri IV regagnât peu à peu son royaume. Tout maître de Paris qu’il était, sa puissance fut quelque temps si peu affermie, que le pape Clément VIII lui refusait constamment l’absolution, dont il n’eût pas eu besoin dans des temps plus heureux. Aucun ordre religieux ne priait Dieu pour lui dans les cloîtres. Son nom même fut omis, dans les prières, par la plupart des curés de Paris jusqu’en 1606; et il fallut que le parlement, rentré dans le devoir, et y faisant rentrer les prêtres, ordonnât, par un arrêt (16 juin 1606), que tous les curés rétablissent dans leur missel la prière pour le roi. Enfin la fureur épidémique du fanatisme possédait encore tellement la populace catholique, qu’il n’y eut presque point d’années où l’on n’attentât contre sa vie. Il les passa toutes à combattre tantôt un chef, tantôt un autre, à vaincre, à pardonner, à négocier, à payer la soumission des ennemis. Qui croirait qu’il lui en coûta trente-deux millions numéraires de son temps pour payer les prétentions de tant de seigneurs? les Mémoires du duc de Sully en font loi; et ces promesses furent fidèlement acquittées, lorsque enfin, étant roi absolu et paisible, il eût pu refuser de payer ce prix de la rébellion. Le duc de Mayenne ne fit son accommodement qu’en 1596. Henri se réconcilia sincèrement avec lui, et lui donna le gouvernement de l’Ile-de-France. Non seulement il lui dit, après l’avoir lassé un jour dans une promenade: « Mon cousin, voilà le seul mal que je vous ferai de ma vie; » mais il lui tint parole, et il n’en manqua jamais à personne. 

Plusieurs politiques ont prétendu que quand ce prince fut maître, il devait alors imiter la reine Élisabeth, et séparer son royaume de la communion romaine. Ils disent que la balance penchait trop en Europe du côté de Philippe II et des catholiques; que pour tenir l’équilibre il fallait rendre la France protestante; que c’était l’unique moyen de la rendre peuplée, riche et puissante. 

Mais Henri IV n’était pas dans les mêmes conjonctures qu’Élisabeth; il n’avait point à ses ordres un parlement de la nation affectionné à ses intérêts; il manquait encore d’argent; il n’avait pas une armée assez considérable; Philippe II lui faisait toujours la guerre; la ligue était encore puissante et encore animée. 

Il recouvra son royaume, mais pauvre, déchiré, et dans la même subversion où il avait été du temps de Philippe de Valois, Jean, et Charles VI. Plusieurs grands chemins avaient disparu sous les ronces, et on se frayait des routes dans les campagnes incultes. Paris, qui contient aujourd’hui environ sept cent mille habitants, n’en avait pas cent quatre-vingt mille quand il y entra(17). Les finances de l’État, dissipées sous Henri III, n’étaient plus alors qu’un trafic public des restes du sang du peuple, que le conseil des finances partageait avec les traitants. 

La reine d’Angleterre, le grand-duc de Florence, des princes d’Allemagne, les Hollandais, lui avaient prêté l’argent avec lequel il s’était soutenu contre la ligue, contre Rome et contre l’Espagne; et, pour payer ces dettes si légitimes, on abandonnait les recettes générales, les domaines, à des fermiers de ces puissances étrangères, qui géraient au coeur du royaume les revenus de l’État. Plus d’un chef de la ligue, qui avait vendu à son roi la fidélité qu’il lui devait, tenait aussi des receveurs des deniers publics, et partageait cette portion de la souveraineté. Les fermiers de ces droits pillaient sur le peuple le triple, le quadruple de ces droits aliénés; ce qui restait au roi était administré de même: et enfin, quand la déprédation générale força Henri IV à donner l’administration entière des finances au duc de Sully, ce ministre, aussi éclairé qu’intègre, trouva qu’en 1596 on levait cent cinquante millions sur le peuple pour en faire entrer environ trente dans le trésor royal. 

Si Henri IV n’avait été que le plus brave prince de son temps, le plus clément, le plus droit, le plus honnête homme, son royaume était ruiné: il fallait un prince qui sût faire la guerre et la paix, connaître toutes les blessures de son État, et y apporter les remèdes; veiller sur les grandes et les petites choses, tout réformer et tout faire: c’est ce qu’on trouva dans Henri. Il joignit l’administration de Charles le Sage à la valeur et à la franchise de François Ier et à la bonté de Louis XII. 

Pour subvenir à tant de besoins, pour faire à la fois tant de traités et tant de guerres, Henri convoqua dans Rouen une assemblée des notables du royaume; c’était une espèce d’états généraux. Les paroles qu’il y prononça sont encore dans la mémoire des bons citoyens qui savent l’histoire de leur pays: « Déjà par la faveur du ciel, par les conseils de mes bons serviteurs, et par l’épée de ma brave noblesse, dont je ne distingue point mes princes, la qualité de gentilhomme étant notre plus beau titre, j’ai tiré cet État de la servitude et de la ruine. Je veux lui rendre sa force et sa splendeur; participez à cette seconde gloire, comme vous avez eu part à la première. Je ne vous ai point appelés, comme faisaient mes prédécesseurs, pour vous obliger d’approuver aveuglément mes volontés, mais pour recevoir vos conseils, pour les suivre, pour me mettre en tutelle entre vos mains. C’est une envie qui ne prend guère aux rois, aux victorieux, et aux barbes grises; mais l’amour que je porte à mes sujets me rend tout possible et tout honorable. » Cette éloquence du coeur, dans un héros, est bien au-dessus de toutes les harangues de l’antiquité. 

(Mars 1597) Au milieu de ces travaux et de ces dangers continuels, les Espagnols surprennent Amiens, dont les bourgeois avaient voulu se garder eux-mêmes. Ce funeste privilège qu’ils avaient, et dont ils se prévalurent si mal, ne servit qu’à faire piller leur ville, à exposer la Picardie entière, et à ranimer encore les efforts de ceux qui voulaient démembrer la France. Henri, dans ce nouveau malheur, manquait d’argent et était malade. Cependant il assemble quelques troupes, il marche sur la frontière de la Picardie, il revole à Paris, écrit de sa main aux parlements, aux communautés, « pour obtenir de quoi nourrir ceux qui défendaient l’État: » ce sont ses propres paroles. Il va lui-même au parlement de Paris: « Si on me donne une armée, dit-il, je donnerai gaiement ma vie pour vous sauver et pour relever la patrie. » Il proposait des créations de nouveaux offices pour avoir les promptes ressources qui étaient nécessaires; mais le parlement, ne voyant dans ces ressources mêmes qu’un nouveau malheur, refusait de vérifier les édits, et le roi eut besoin d’employer plusieurs jussions pour avoir de quoi aller prodiguer son sang à la tête de sa noblesse. Sa maîtresse, Gabrielle d’Estrées, lui prêta de l’argent pour hasarder ce sang, et son parlement lui en refusa. 

Enfin, par des emprunts, par les soins infatigables et par l’économie de ce Rosny, duc de Sully, si digne de le servir, il vient à bout d’assembler une florissante armée. Ce fut la seule, depuis trente ans, qui fut pourvue du nécessaire, et la première qui eût un hôpital réglé, dans lequel les blessés et les malades eurent le secours qu’on ne connaissait point encore. Chaque troupe auparavant avait soin de ses blessés comme elle pouvait, et le manque de soin avait fait périr autant de monde que les armes. 

(Septembre 1597) Il reprend Amiens, à la vue de l’archiduc Albert, et le contraint de se retirer. De là il court pacifier le reste du royaume enfin toute la France est à lui. Le pape, qui lui avait refusé une absolution aussi inutile que ridicule, quand il n’était pas affermi, la lui avait donnée quand il fut victorieux. Il ne restait qu’à faire la paix avec l’Espagne; elle fut conclue à Vervins (2 mai 1598), et ce fut le premier traité avantageux que la France eût fait avec ses ennemis depuis Philippe Auguste. 

Alors il met tons ses soins à policer, à faire fleurir ce royaume qu’il avait conquis les troupes inutiles sont licenciées; l’ordre dans les finances succède au plus odieux brigandage; il paye peu à peu toutes les dettes de la couronne, sans fouler les peuples. Les paysans répètent encore aujourd’hui qu’il voulait qu’ils eussent une poule au pot tous les dimanches: expression triviale, mais sentiment paternel. Ce fut une chose bien admirable que, malgré l’épuisement et le brigandage, il eût, en moins de quinze ans, diminué le fardeau des tailles de quatre millions de son temps, qui en feraient environ dix du nôtre; que tous les autres droits fussent réduits à la moitié, qu’il eût payé cent millions de dettes, qui aujourd’hui feraient environ deux cent cinquante millions. Il racheta pour plus de cent cinquante millions de domaines, aujourd’hui aliénés; toutes les places furent réparées, les magasins, les arsenaux remplis, les grands chemins entretenus: c’est la gloire éternelle du duc de Sully, et celle du roi, qui osa choisir un homme de guerre pour rétablir les finances de l’État, et qui travailla avec son ministre. 

La justice est réformée, et, ce qui était beaucoup plus difficile, les deux religions vivent en paix, au moins en apparence. Le commerce, les arts, sont en honneur. Les étoffes d’argent et d’or, proscrites d’abord par un édit somptuaire dans le commencement d’un règne difficile et dans la pauvreté, reparaissent avec plus d’éclat, et enrichissent Lyon et la France. Il établit des manufactures de tapisseries de haute-lice, en laine et en soie rehaussée d’or. On commence à faire de petites glaces dans le goût de Venise. C’est à lui seul qu’on doit les vers à soie, les plantations de mûriers, malgré les oppositions de Sully, plus estimable dans sa fidélité et dans l’art de gouverner et de conserver les finances, que capable de discerner les nouveautés utiles. 

Henri fait creuser le canal de Briare, par lequel on a joint la Seine et la Loire. Paris est agrandi et embelli: il forme la place Royale; il restaure tous les ponts. Le faubourg Saint-Germain ne tenait point à la ville; il n’était point pavé le roi se charge de tout. Il fait construire ce beau pont où les peuples regardent aujourd’hui sa statue avec tendresse. Saint-Germain, Monceaux, Fontainebleau, et surtout le Louvre, sont augmentés, et presque entièrement bâtis. Il donne des logements dans le Louvre, sous cette longue galerie qui est son ouvrage, à des artistes en tous genres, qu’il encourageait souvent de ses regards comme par des récompenses. Il est enfin le vrai fondateur de la bibliothèque royale. 

Quand don Pèdre de Tolède fut envoyé par Philippe III en ambassade auprès de Henri, il ne reconnut plus cette ville, qu’il avait vue autrefois si malheureuse et si languissante. « C’est qu’alors le père de la famille n’y était pas, lui dit Henri, et aujourd’hui qu’il a soin de ses enfants, ils prospèrent. » Les jeux, les fêtes, les bals, les ballets introduits à la cour par Catherine de Médicis dans les temps même de troubles, ornèrent, sous Henri IV, les temps de la paix et de la félicité. 

En faisant ainsi fleurir son État, il était l’arbitre des autres. Les papes n’auraient pas imaginé, du temps de la ligue, que le Béarnais serait le pacificateur de l’Italie, et le médiateur entre eux et Venise. Cependant Paul V fut trop heureux d’avoir recours à lui pour le tirer du mauvais pas où il s’était engagé en excommuniant le doge et le sénat, et en jetant ce qu’on appelle un interdit sur tout l’État vénitien, au sujet des droits incontestables que ce sénat maintenait avec sa vigueur accoutumée. Le roi fut l’arbitre du différend: celui que les papes avaient excommunié fit lever l’excommunication de Venise(18).

Il protégea la république naissante de la Hollande, l’aida de son épargne, et ne contribua pas peu à la faire reconnaître libre et indépendante par l’Espagne. 

Sa gloire était donc affermie au dedans et au dehors de son royaume: il passait pour le plus grand homme de son temps L’empereur Rodolphe n’eut de réputation que chez les physiciens et les chimistes. Philippe II n’avait jamais combattu; il n’était, après tout qu’un tyran laborieux, sombre et dissimulé; et sa prudence ne pouvait entrer en comparaison avec la valeur et la franchise de Henri IV, qui, avec ses vivacités, était encore aussi politique que lui. Élisabeth acquit une grande réputation; mais n’ayant pas eu à surmonter les mêmes obstacles, elle ne pouvait avoir la même gloire. Celle qu’elle mérite fut obscurcie par les artifices de comédienne qu’on lui reprochait, et souillée par le sang de Marie Stuart, dont rien ne la peut laver. Sixte-Quint se fit un nom par les obélisques qu’il releva, et par les monuments dont il embellit Rome; mais sans ce mérite, qui est bien loin d’être le premier, on ne l’aurait connu que pour avoir obtenu la papauté par quinze ans de fausseté, et pour avoir été sévère jusqu’à la cruauté. 

Ceux qui reprochent encore à Henri IV ses amours si amèrement ne font pas réflexion que toutes ses faiblesses furent celles du meilleur des hommes, et qu’aucune ne l’empêcha de bien gouverner. Il y parut assez, lorsqu’il se préparait à être l’arbitre de l’Europe, à l’occasion de la succession de Juliers. C’est une calomnie absurde de Le Vassor et de quelques autres compilateurs, que Henri voulut entreprendre cette guerre pour la jeune princesse de Condé. Il faut en croire le duc de Sully, qui avoue la faiblesse de ce monarque, et qui, en même temps, prouve que les grands desseins du roi n’avaient rien de commun avec la passion de l’amour. Ce n’était pas certainement pour la princesse de Condé que Henri avait fait le traité de Quérasque, qu’il s’était assuré de tous les potentats d’Italie, de tous les princes protestants d’Allemagne, et qu’il allait mettre le comble à sa gloire en tenant la balance de l’Europe entière. 

Il était prêt à marcher en Allemagne à la tête de quarante-six mille hommes. Quarante millions en réserve, des préparatifs immenses, des alliances sûres, d’habiles généraux formés sous lui, les princes protestants d’Allemagne, la nouvelle république des Pays-Bas, prêts à le seconder, tout l’assurait d’un succès solide. La prétendue division de l’Europe en quinze dominations est reconnue pour une chimère qui n’entra point dans sa tête. S’il y avait jamais eu de négociation entamée sur un dessein si extraordinaire, on en aurait trouvé quelque trace en Angleterre, à Venise, en Hollande; avec lesquelles on suppose que Henri avait préparé cette révolution; il n’y en a pas le moindre vestige; le projet n’est ni vrai, ni vraisemblable: mais par ses alliances, par ses armes, par son économie, il allait changer le système de l’Europe, et s’en rendre l’arbitre. 

Si on faisait ce portrait fidèle de Henri IV à un étranger de bon sens, qui n’eût jamais entendu parler de lui auparavant, et qu’on finît par lui dire: « C’est là ce même homme qui a été assassiné au milieu de son peuple, et qui l’a été plusieurs fois, et par des hommes auxquels il n’avait pas fait le moindre mal; » il ne le pourrait croire 

C’est une chose bien déplorable que la même religion qui ordonne, aussi bien que tant d’autres, le pardon des injures, ait fait commettre depuis longtemps tant de meurtres, et cela en vertu de cette seule maxime, que quiconque ne pense pas comme nous est réprouvé, et qu’il faut avoir les réprouvés en horreur. 

Ce qui est encore plus étrange, c’est que des catholiques conspirèrent contre les jours de ce bon roi depuis qu’il fut catholique. Le premier qui voulut attenter à sa vie, dans le temps même qu’il faisait son abjuration dans Saint-Denys, fut un malheureux de la lie du peuple, nommé Pierre Barrière (27 août 1593). Il eut quelque scrupule quand le roi eut abjuré; mais il fut confirmé dans son dessein par le plus furieux des ligueurs, Aubri, curé de Saint-André-des-Arcs; par un capucin, par un prêtre habitué, et par Varade, recteur du collège des jésuites. Le célèbre Étienne Pasquier, avocat général de la chambre des comptes, proteste qu’il a su de la bouche même de ce Barrière que Varade l’avait encouragé à ce crime. Cette accusation reçoit un nouveau degré de probabilité par la fuite de Varade et du curé Aubri, qui se réfugièrent chez le cardinal légat, et raccompagnèrent dans son retour à Rome, quand Henri IV entra dans Paris; et enfin ce qui rend la probabilité encore plus forte, c’est que Varade et Aubri furent depuis écartelés en effigie (25 janvier 1595), par un arrêt du parlement de Paris, comme il est rapporté dans le journal de Henri IV. Daniel fait des efforts pardonnables pour disculper le jésuite Varade: les curés n’en font aucun pour justifier les fureurs des curés de ce temps-là. La Sorbonne avoue les décrets punissables qu’elle donna; les dominicains conviennent aujourd’hui que leur confrère Clément assassina Henri III, et qu’il fut exhorté à ce parricide par le prieur Bourgoin. La vérité l’emporte sur tous les égards; et cette même vérité prononce qu’aucun des ecclésiastiques d’aujourd’hui ne doit ni répondre ni rougir des maximes sanguinaires et de la superstition barbare de ses prédécesseurs, puisqu’il n’en est aucun qui ne les abhorre; elle conserve seulement les monuments de ces crimes, afin qu’ils ne soient jamais imités(19).

L’esprit de fanatisme était si généralement répandu qu’on séduisit un chartreux imbécile, nommé Ouin, et qu’on lui mit en tête d’aller plus vite au ciel en tuant Henri IV. Le malheureux fut enfermé comme un fou par ses supérieurs. Au commencement de 1599, deux jacobins de Flandre, l’un nommé Arger, l’autre Ridicovi, originaire d’Italie, résolurent de renouveler l’action de Jacques Clément, leur confrère: le complot fut découvert; ils expièrent à la potence le crime qu’ils n’avaient pu exécuter. Leur supplice n’effraya pas un frère capucin de Milan, qui vint à Paris dans le même dessein, et qui fut pendu comme eux. (1595) Un vicaire de Saint-Nicolas-des-Champs, un tapissier (1596), méditèrent le même crime, et périrent du même supplice. 

(27 décembre 1594) L’assassinat commis par Jean Châtel est celui de tous qui démontre le plus quel esprit de vertige régnait alors. Né d’une honnête famille, de parents riches, bien élevé par eux, jeune, sans expérience, n’ayant pas encore dix-neuf ans, il n’était pas possible qu’il eût formé de lui-même cette résolution désespérée. On sait que, dans le Louvre même, il donna un coup de couteau au roi, et qu’il ne le frappa qu’à la bouche, parce que ce bon prince, qui embrassait tous ses serviteurs lorsqu’ils venaient lui faire leur cour après quelque absence, se baissait alors pour embrasser Montigny. 

Il soutint, à son premier interrogatoire, « qu’il avait fait une bonne action, et que, le roi n’étant pas encore absous par le pape, il pouvait le tuer en conscience: » par cela seul, la séduction était prouvée. 

Il avait étudié longtemps au collège des jésuites. Parmi les superstitions dangereuses de ces temps, il y en avait une capable d’égarer les esprits; c’était une chambre de méditations dans laquelle on enfermait un jeune homme; les murs étaient peints de représentations de démons, de tourments, et de flammes, éclairés d’une lueur sombre: une imagination sensible et faible en était souvent frappée jusqu’à la démence. Cette démence fut au point dans la tête de ce malheureux; qu’il crut qu’il se rachèterait de l’enfer en assassinant son souverain: tant la fureur religieuse troublait encore les têtes! tant le fanatisme inspirait une férocité absurde! 

Il est indubitable que les juges auraient manqué à leur devoir, s’ils n’avaient pas fait examiner les papiers des jésuites, surtout après que Jean Châtel eut avoué qu’il avait souvent entendu dire, chez quelques-uns de ces religieux, qu’il était permis de tuer le roi. 

On trouva dans les écrits du professeur Guignard ces propres paroles, de sa main que « ni Henri III, ni Henri IV, ni la reine Élisabeth, ni le roi de Suède, ni l’électeur de Saxe, n’étaient point de véritables rois; que Henri III était un Sardanapale, le Béarnais un renard, Élisabeth une louve, le roi de Suède un griffon, et l’électeur de Saxe un porc. » Cela s’appelait de l’éloquence. Jacques Clément, disait-il, a fait un acte héroïque, inspiré par le Saint-Esprit: si on peut guerroyer le Béarnais, qu’on le guerroie; si on ne peut le guerroyer, qu’on l’assassine. » 

Guignard était bien imprudent de n’avoir pas brûlé cet écrit dans le moment qu’il apprit l’attentat de Châtel. On se saisit de sa personne, et de celle de Guéret, professeur d’une science absurde qu’on nommait philosophie, et dont Châtel avait été longtemps l’écolier. Guignard fut pendu et brûlé; et Guéret, n’ayant rien avoué à la question, fut seulement condamné à être banni du royaume avec tous les frères nommés jésuites.

Il faut que le préjugé mette sur les yeux un bandeau bien épais, puisque le jésuite Jouvenci, dans son Histoire de la compagnie de Jésus, compare Guignard et Guéret aux premiers chrétiens persécutés par Néron. Il loue surtout Guignard de n’avoir jamais voulu demander pardon au roi et à la justice, lorsqu’il fit amende honorable, la torche au poing, ayant au dos ses écrits. Il fait envisager Guignard comme un martyr qui demande pardon à Dieu, parce qu’après tout il pouvait être pécheur; mais qui ne peut, malgré sa conscience, avouer qu’il a offensé le roi. Comment aurait-il donc pu l’offenser davantage qu’en écrivant qu’il fallait le tuer, à moins qu’il ne l’eût tué lui-même? Jouvenci regarde l’arrêt du parlement comme un jugement très inique: « Meminimus, dit-il, et ignoscimus; nous nous en souvenons, et nous le pardonnons. » Il est vrai que l’arrêt était sévère; mais assurément il ne peut paraître injuste si on considère les écrits du jésuite Guignard, les emportements du nommé Hay, autre jésuite, la confession de Jean Châtel, les écrits de Tollet, de Bellarmin, de Mariana, d’Emmanuel Sa, de Suarès, de Salmeron, de Molina, les lettres des jésuites de Naples, et tant d’autres écrits dans lesquels on trouve cette doctrine du régicide. Il est très vrai qu’aucun jésuite n’avait conseillé Châtel; mais aussi il est très vrai que, tandis qu’il étudiait chez eux, il avait entendu cette doctrine, qui alors était trop commune. Il est encore très vrai que les jésuites se souvenaient que le jésuite Guignard avait été pendu et brûlé; mais il est très faux qu’ils le pardonnassent.

Comment peut-on trouver trop injuste, dans de pareils temps, le bannissement des jésuites, quand on ne se plaint pas de celui du père et de la mère de Jean Châtel, qui n’avaient d’autre crime que d’avoir mis au monde un malheureux dont on aliéna l’esprit? Ces parents infortunés furent condamnés au bannissement et à une amende; on démolit leur maison, et on éleva à la place une pyramide, où l’on grava le crime et l’arrêt; il y était dit: « La cour a banni en outre cette société d’un genre nouveau et d’une superstition diabolique, qui a porté Jean Châtel à cet horrible parricide. » Ce qui est encore bien digne de remarque, c’est que l’arrêt du parlement fut mis à l’Index de Rome. Tout cela démontre que ces temps étaient ceux du fanatisme; que si les jésuites avaient, comme les autres, enseigné des maximes affreuses, ils paraissaient plus dangereux que les autres, parce qu’ils élevaient la jeunesse; qu’ils furent punis pour des fautes passées, qui, trois ans auparavant, n’étaient pas regardées dans Paris comme des fautes, et qu’enfin le malheur des temps rendit cet arrêt du parlement nécessaire. 

Il l’était tellement, qu’on vit paraître alors une apologie pour Jean Châtel dans laquelle il est dit que « son parricide est un acte vertueux, généreux, héroïque, comparable aux plus grands de l’histoire sacrée et profane, et qu’il faut être athée pour en douter. Il n’y a, dit cette apologie, qu’un point à redire, c’est que Châtel n’a pas mis à chef son entreprise, pour envoyer le méchant en son lieu, comme Judas. » 

Cette apologie fait voir clairement que si Guignard ne voulut jamais demander pardon au roi, c’est qu’il ne le reconnaissait pas pour roi. « La constance de ce saint homme, dit l’auteur, ne voulut jamais reconnaître celui que l’Église ne reconnaissait pas; et, quoique les juges aient brûlé son corps, et jeté ses cendres au vent, son sang ne laissera de bouillonner contre ces meurtriers devant le dieu Sabaoth, qui saura le leur rendre. » 

Tel était l’esprit de la ligue, tel l’esprit monacal, tel l’abus exécrable de la religion si mal entendue, et tel a subsisté cet abus jusqu’à ces derniers temps. 

On a vu encore de nos jours un jésuite, nommé La Croix, théologien de Cologne, réimprimer et commenter je ne sais quel ouvrage d’un ancien jésuite nommé Busembaum(20); ouvrage qui eût été aussi ignoré que son auteur et son commentateur, si on n’y avait pas déterré par hasard la doctrine la plus monstrueuse de l’homicide et du régicide. 

Il est dit dans ce livre qu’un homme proscrit par un prince ne peut être assassiné légitimement que dans le territoire du prince; mais qu’un souverain proscrit par le pape doit être assassiné partout, parce que le pape est souverain de l’univers, et qu’un homme chargé de tuer un excommunié, quel qu’il soit, peut donner cette commission à un autre, et que c’est un acte de charité d’accepter cette commission. 

Il est vrai que les parlements ont condamné ce livre abominable; il est vrai que les jésuites de France ont détesté publiquement ces propositions: mais enfin ce livre, nouvellement réimprimé avec des additions, prouve assez que ces maximes infernales ont été longtemps gravées dans plus d’une tête; que ces maximes mêmes ont été regardées comme sacrées, comme des points de religion; et que par conséquent les lois ne pouvaient s’élever avec trop de rigueur contre les docteurs du régicide. 

(14 mai 1610, à 4 heures du soir) Henri IV fut enfin la victime de cette étrange théologie chrétienne. Ravaillac avait été quelque temps feuillant, et son esprit était encore échauffé de tout ce qu’il avait entendu dans sa jeunesse. Jamais, dans aucun siècle, la superstition n’a produit de pareils effets. Ce malheureux crut, précisément comme Jean Châtel, qu’il apaiserait la justice divine en tuant Henri IV. Le peuple disait que ce roi allait faire la guerre au pape, parce qu’il allait secourir les protestants d’Allemagne. L’Allemagne était divisée par deux ligues, dont l’une était l’évangélique, composée de presque tous les princes protestants: l’autre était la catholique, à la tête de laquelle on avait mis le nom du pape. Henri IV protégeait la ligue protestante; voilà l’unique cause de l’assassinat. Il faut en croire les dépositions constantes de Ravaillac. Il assura, sans jamais varier, qu’il n’avait aucun complice, qu’il avait été poussé à ce régicide par un instinct dont il ne put être le maître. Il signa son interrogatoire, dont quelques feuilles furent retrouvées, en 1720, par un greffier du parlement; je les ai vues: cet abominable nom est peint parfaitement, et il y a au-dessous, de la même main: « Que toujours dans mon coeur Jésus soit le vainqueur: » nouvelle preuve que ce monstre n’était qu’un furieux imbécile. 

On sait qu’il avait été feuillant dans un temps où ces moines étaient encore des ligueurs fanatiques: c’était un homme perdu de crimes et de superstition. Le conseiller Matthieu, historiographe de France, qui lui parla longtemps au petit hôtel de Retz, près du Louvre, dit dans sa relation que ce misérable avait été tenté depuis trois ans de tuer Henri IV. Lorsqu’un conseiller du parlement lui demanda, dans cet hôtel de Retz, en présence de Matthieu, comment il avait pu mettre la main sur le roi très chrétien: « C’est à savoir, dit-il, s’il est très chrétien. » 

La fatalité de la destinée se fait sentir ici plus qu’en aucun autre événement. C’est un maître d’école d’Angoulême, qui, sans conspiration, sans complice, sans intérêt, tue Henri IV au milieu de son peuple, et change la face de l’Europe. 

On voit par les actes de son procès, imprimés en 1611, que cet homme n’avait en effet d’autres complices que les sermons des prédicateurs, et les discours des moines. Il était très dévot, faisait l’oraison mentale et jaculatoire; il avait même des visions célestes. Il avoue qu’après être sorti des feuillants, il avait eu souvent l’envie de se faire jésuite. Son aveu porte que son premier dessein était d’engager le roi à proscrire la religion réformée, et que même, pendant les fêtes de Noël, voyant passer le roi en carrosse, dans la même rue où il l’assassina depuis, il s’écria: « Sire, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, et de la sacrée vierge Marie, que je parle à vous! » qu’il fut repoussé par les gardes; qu’alors il retourna dans Angoulême, sa patrie, où il avait quatre-vingts écoliers; qu’il s’y confessa et communia souvent. Il est prouvé que son crime ne fut conçu dans son esprit qu’au milieu des actes réitérés d’une dévotion sincère. Sa réponse, dans son second interrogatoire, porte ces propres mots: « Personne quelconque ne l’a conduit à ce faire que le commun bruit des soldats qui disaient que si le roi voulait faire la guerre contre le saint-père, ils l’y assisteraient et mourraient pour cela; à laquelle raison s’est laissé aller à la tentation qui l’a porté de tuer le roi, parce que faisant la guerre contre le pape, c’est la faire contre Dieu, d’autant que le pape est Dieu, et Dieu est le pape. » Ainsi tout concourt à faire voir que Henri IV n’a été en effet assassiné que par les préjugés qui depuis si longtemps ont aveuglé les hommes et désolé la terre. On osa imputer ce crime à la maison d’Autriche, à Marie de Médicis, épouse du roi, à Balzac d’Entragues, sa maîtresse, au duc d’Épernon: conjectures odieuses, que Mézerai et d’autres ont recueillies sans examen, qui se détruisent l’une par l’autre, et qui ne servent qu’à faire voir combien la malignité humaine est crédule. 

Il est très avéré qu’on parlait de sa mort prochaine dans les Pays-Bas avant le coup de l’assassin. Il n’est pas étonnant que les partisans de la ligue catholique, en voyant l’armée formidable qu’il allait commander, eussent dit qu’il n’y avait que la mort de Henri qui pût les sauver. Eux et les restes de la ligue souhaitaient quelque Clément, quelque Gérard, quelque Châtel. On passa aisément du désir à l’espérance: ces bruits se répandirent; ils allèrent aux oreilles de Ravaillac, et le déterminèrent. 

Il est encore certain qu’on avait prédit à Henri qu’il mourrait en carrosse. Cette idée venait de ce que ce prince, si intrépide ailleurs, était toujours inquiété de la crainte de verser quand il était en voiture. Cette faiblesse fut regardée par les astrologues comme un pressentiment; et l’aventure la moins vraisemblable justifia ce qu’ils avaient dit au hasard. 

Ravaillac ne fut que l’instrument aveugle de l’esprit du temps, qui n’était pas moins aveugle. Ce Barrière, ce Châtel, ce chartreux nommé Ouin, ce vicaire de Saint-Nicolas des Champs, pendu en 1595; enfin, jusqu’à un malheureux qui était ou qui contrefaisait l’insensé, d’autres dont le nom m’échappe, méditèrent le même assassinat, presque tous jeunes et tous de la lie du peuple: tant la religion devient fureur dans la populace et dans la jeunesse! De tous les assassins de cette espèce que ce siècle affreux produisit, il n’y eut que Poltrot de Méré qui fût gentilhomme. J’en excepte ceux qui avaient tué le duc de Guise, par ordre de Henri III: ceux-là n’étaient pas fanatiques; ils n’étaient que de lâches mercenaires. 

Il n’est que trop vrai que Henri IV ne fut ni connu ni aimé pendant sa vie. Le même esprit qui prépara tant d’assassinats souleva toujours contre lui la faction catholique; et son changement nécessaire de religion lui aliéna les réformés. Sa femme, qui ne l’aimait pas, l’accabla de chagrins domestiques. Sa maîtresse même, la marquise de Verneuil, conspira contre lui: la plus cruelle satire qui attaqua ses moeurs et sa probité fut l’ouvrage d’une princesse de Conti, sa proche parente. Enfin, il ne commença à devenir cher à la nation que quand il eut été assassiné. La régence inconsidérée, tumultueuse et infortunée de sa veuve, augmenta les regrets de la perte de son mari. Les Mémoires du duc de Sully développèrent toutes ses vertus, et firent pardonner ses faiblesses: plus l’histoire fut approfondie, plus il fut aimé. Le siècle de Louis XIV a été beaucoup plus grand sans doute que le sien; mais Henri IV est jugé beaucoup plus grand que Louis XIV. Enfin, chaque jour ajoutait à sa gloire, l’amour des Français pour lui est devenu une passion. On en a vu depuis peu un témoignage singulier à Saint-Denys. Un évêque du Puy en Velay(21) prononçait l’oraison funèbre de la reine, épouse de Louis XV: l’orateur n’attachant pas assez les esprits, quoiqu’il fît l’éloge d’une reine chérie, une cinquantaine d’auditeurs se détacha de l’assemblée pour aller voir le tombeau de Henri IV: ils se mirent à genoux autour du cercueil, ils répandirent des larmes, on entendit des exclamations: jamais il n’y eut de plus véritable apothéose. 

ADDITION AU CHAPITRE CLXXIV.

Voici plusieurs lettres écrites de la main de Henri IV à Corisande d’Andouin, veuve de Philibert, comte de Grammont. Elles sont toutes sans date; mais on verra aisément, par les notes, dans quel temps elles furent écrites. Il y en a de très intéressantes, et le nom de Henri IV les rend précieuses. 

Première lettre.

Il ne se sauve point de laquais, ou pour le moins fort peu qui ne soient dévalisés, ou les lettres ouvertes. Il est arrivé sept ou huit gentilshommes de ceux qui étaient à l’armée étrangère, qui assurent comme est vrai (car l’un est M. de Monlouet, frère de Rambouillet, qui était un des députés pour traiter), qu’il n’y a pas dix gentilshommes qui aient promis de ne porter les armes. M. de Bouillon n’a point promis: bref, il ne s’est rien perdu qui ne se recouvre pour de l’argent. M. de Mayenne a fait un acte de quoi il ne sera guère loué; il a tué Sacremore (lui demandant récompense de ses services) à coups de poignard: l’on me mande que ne le voulant contenter, il craignit qu’étant mal content, il ne découvrît ses secrets, qu’il savait tous, même l’entreprise contre la personne du roi, de quoi il était chef de l’exécution(22). Dieu les veut vaincre par eux-mêmes, car c’était le plus utile serviteur qu’ils eussent: il fut enterré qu’il n’était pas encore mort. Sur ce mot vient d’arriver Morlans, et un laquais de mon cousin qui ont été dévalisés des lettres et des habillements. M. de Turenne sera ici demain: il a pris autour de Syjac dix-huit forts en trois jours; je ferai peut-être quelque chose de meilleur bientôt, s’il plaît à Dieu. Le bruit de ma mort allant à Pau et à Meaux, a couru à Paris, et quelques prêcheurs en leurs sermons la mettaient pour un des bonheurs que Dieu leur avait promis. Adieu, mon âme. Je vous baise un million de fois les mains. 

De Montauban, ce 14 janvier.
Deuxième lettre(23).

Pour achever de me peindre, il m’est arrivé un des plus extrêmes malheurs que je pouvais craindre, qui est la mort subite de M. le Prince. Je le plains comme ce qu’il me devait être, non comme ce qu’il m’était: je suis à cette heure la seule butte où visent tous les perfides de la messe. Ils l’ont empoisonné, les traîtres; si est-ce que Dieu demeurera le maître, et moi par sa grâce l’exécuteur? Ce pauvre prince, non de coeur, jeudi ayant couru la bague, soupa se portant bien; à minuit lui prit un vomissement très violent qui lui dura jusqu’au matin; tout le vendredi il demeura au lit, le soir il soupa, et ayant bien dormi, il se leva le samedi matin, dîna debout, et puis joua aux échecs; il se leva de sa chaise, se mit à se promener par sa chambre, devisant avec l’un et l’autre: tout d’un coup il dit: « Baillez-moi ma chaise, je sens une grande faiblesse; » il ne fut pas assis qu’il perdit la parole, et soudain après il rendit l’âme assis. Les marques du poison sortirent soudain; il n’est pas croyable l’étonnement que cela a apporté en ce pays-là. Je pars dès l’aube du jour pour y aller pourvoir en diligence. Je me vois en chemin d’avoir bien de la peine; priez Dieu hardiment pour moi; si j’en échappe, il faudra bien que ce soit lui qui m’ait gardé jusqu’au tombeau, dont je suis peut-être plus près que je ne pense. Je vous demeurerai fidèle esclave. Bonsoir, mon âme, je vous baise un million de fois les mains. 

Troisième lettre(24).

Il m’arriva hier, l’un à midi, l’autre au soir, deux courriers de Saint-Jean d’Angély: le premier rapportait comme Belcastel, page de Mme la Princesse, et son valet de chambre, s’en étaient fuis soudain, après avoir vu mort leur maître, avaient trouvé deux chevaux valant deux cents écus, à une hôtellerie du faubourg, que l’on y tenait, il y avait quinze jours, et avaient chacun une mallette pleine d’argent: enquis l’hôte, dit que c’était un nommé Brillant(25) qui lui avait baillé les chevaux, et lui allait dire tous les jours qu’ils fussent bien traités; que s’il baillait aux autres chevaux quatre mesures d’avoine, qu’il leur en baillât huit, qu’il payerait aussi le double. Ce Briflant(26) est un homme que Mme la Princesse a mis en la maison, et lui faisait tout gouverner. Il fut tout soudain pris, confessa avoir baillé mille écus au page, et lui avoir achepté ses chevaux par le commandement de sa maîtresse pour aller en Italie. Le second confirme, et dit de plus, que l’on avait fait écrire une lettre par ce Brillant au valet de chambre, qu’on savait être à Poitiers, par où il lui mandait être à deux cents pas de la porte, qu’il voulait parler à lui. L’autre sortit soudain; l’embuscade qui était là le prît, et fut mené à Saint-Jean. Il n’avait été encore ouï; mais bien disait-il à ceux qui le menaient: « Ah que madame est méchante! que l’on prenne le tailleur, je dirai tout, sans gêne; » ce qui fut fait. 

Voilà ce que l’on en sait jusqu’à cette heure; souvenez-vous de ce que je vous en ai dit autrefois, je ne me trompe guère en mes jugements; c’est une dangereuse bête qu’une mauvaise femme. Tous ces empoisonneurs sont papistes; voilà les instructions de la dame. J’ai découvert un tueur pour moi(27), Dieu m’en gardera, et je vous en manderai bientôt davantage. Le gouverneur et les capitaines de Taillebourg m’ont envoyé deux soldats, et écrit qu’ils n’ouvriraient leur place qu’à moi, de quoi je suis fort aise. Les ennemis les pressent, et ils sont si empressés à la vérification de ce fait, qu’ils ne leur donnent nul empêchement; ils ne laissent sortir homme vivant de Saint-Jean que ceux qu’ils m’envoient. M. de La Trimouille y est, lui vingtième seulement. L’on m’a écrit que, si je tardais beaucoup, il y pourrait avoir du mal et grand; cela me fait hâter, de façon que je prendrai vingt maîtres, et m’y en irai jour et nuit pour être de retour à Sainte-Foy, à l’assemblée. Mon âme, je me porte assez bien du corps, mais fort affligé de l’esprit. Aimez-moi, et me le faites paraître; ce me sera une grande consolation; pour moi, je ne manquerai point à la fidélité que je vous ai vouée: sur cette vérité, je vous baise un million de fois les mains. 

D’Aynset, ce 13 mars.
Quatrième lettre(28).

J’arrivai hier au soir en ce lieu de Pons, où il m’arriva des nouvelles de Saint-Jean par où les soupçons croissent du côté que vous les avez pu juger. Je verrai tout demain; j’appréhende fort la vue des fidèles serviteurs de la maison, car c’est à la vérité le plus extrême deuil qui se soit jamais vu. Les prêcheurs romains prêchent tout haut par les villes d’ici autour qu’il n’y en a plus qu’un à avoir, canonisent ce bel acte et celui qui l’a fait, admonestent tout bon catholique de prendre exemple à une si chrétienne entreprise, et vous êtes de cette religion! Certes, mon coeur, c’est un beau sujet pour faire paraître votre piété et votre vertu; n’attendez pas à une autre fois à jeter le froc aux orties; mais je vous dis vrai. Les querelles de M. d’Espernon avec le maréchal d’Aumont et Crillon troublent fort la cour, d’où je saurai tous les jours des nouvelles, et vous les manderai. L’homme de qui vous a parlé Brisquesière m’a fait de méchants tours que j’ai sus et avérés depuis deux jours. Je finis là, allant monter à cheval; je te baise, ma chère maîtresse, un million de fois les mains. 

Ce 17 mars.
Cinquième lettre.

Dieu sait quel regret ce m’est de partir d’ici sans vous aller baiser les mains; certes, mon coeur, j’en suis au grabat. Vous trouverez étrange (et direz que je ne me suis point trompé) ce que Lyceran vous dira. Le diable est déchaîné, je suis à plaindre, et c’est merveille que je ne succombe sous le faix. Si je n’étais huguenot, je me ferais turc. Ah! les violentes épreuves par où l’on sonde ma 

cervelle! je ne puis faillir d’être bientôt un fol ou habile homme; cette année sera ma pierre de touche; c’est un mal bien douloureux que le domestique. Toutes les géhennes que peut recevoir un esprit sont sans cesse exercées sur le mien, je dis toutes ensemble. Plaignez-moi, mon âme, et n’y portez point votre espèce de tourment; c’est celui que j’appréhende le plus. Je pars vendredi, et vais à Clayrac: je retiendrai votre précepte de me taire. Croyez que rien qu’un manquement d’amitié ne me peut faire changer la résolution que j’ai d’être éternellement à vous, non toujours esclave, mais oui bien forçat. Mon tout, aimez-moi; votre bonne grâce est l’appui de mon esprit au choc de mon affliction; ne me refuse ce soutien. Bonsoir, mon âme, je te baise les pieds un million de fois. 

De Nérac, le 8 mars à minuit.
Sixième lettre.

Ne vous manderé jamais que prises de villes et forts. En huit jours se sont rendus à moi Saint-Mexant et Maille-Saye, et espère devant la fin du mois, que vous oyerez parler de moi(29). Le roi triomphe; il a fait garroter en prison le cardinal de Guise, puis montre sur la place vingt-quatre heures le président de Neuilli, et le prévôt des marchands pendus, et le secrétaire de feu M. de Guise et trois autres. La reine sa mère lui dit: « Mon fils, octroyez-moi une requête que je vous veux faire. — Selon ce que sera, madame. — C’est que vous me donniez M. de Nemours et le prince de Guise; ils sont jeunes, ils vous feront un jour service. — Je le veux bien, dit-il, madame; je vous donne les corps et retiendrai les têtes. » Il a envoyé à Lyon pour attraper le duc de Mayenne, l’on ne sait ce qu’il en est réussi. L’on se bat à Orléans, et encore plus près d’ici, à Poitiers, d’où je ne serai demain qu’à sept lieues. Si le roi le voulait, je les mettrais d’accord. Je vous plains, s’il fait tel temps où vous êtes qu’ici, car il y a dix jours qu’il ne dégèle point. Je n’attends que l’heure d’ouïr dire que l’on aura envoyé étrangler la reine de Navarre(30); cela, avec la mort de sa mère, me ferait bien chanter le cantique de Siméon. C’est une trop longue lettre pour un homme de guerre. Bonsoir, mon âme, je te baise un million de fois; aimez-moi comme vous en avez sujet. 

C’est le premier de l’an. 

Le pauvre Caramburu est borgne, et Fleurimont s’en va mourir. 

Septième lettre(31).

Mon âme, je vous écris de Blois(32), où il y a cinq mois que l’on me condamnait hérétique, et indigne de succéder à la couronne, et j’en suis à cette heure le principal pilier. Voyez les oeuvres de Dieu envers ceux qui se sont fiés en lui car y avait-il rien qui eût tant d’apparence de force qu’un arrêt des états? cependant j’en appelais devant celui qui peut tout (ainsi font bien d’autres), qui a revu le procès, a cassé les arrêts des hommes, m’a remis en mon droit, et crois que ce sera aux dépens de mes ennemis; tant mieux pour vous ceux qui se fient en Dieu et le servent ne sont jamais confus; voilà à quoi vous devriez songer. Je me porte très bien, Dieu merci, vous jurant avec vérité que je n’aime ni honore rien au monde comme vous; il n’y a rien qui n’y paraisse, et vous garderai fidélité jusqu’au tombeau. Je m’en vais à Boisjeancy, où je crois que vous oyerez bientôt parler de moi, je n’en doute point, d’une ou autre façon. Je fais état de faire venir ma soeur bientôt; résolvez-vous de venir avec elle. Le roi m’a parlé de la dame d’Auvergne; je crois que je lui ferai faire un mauvais saut. Bonjour, mon coeur, je te baise un million de fois. Ce 18 mai, celui qui est lié avec vous d’un lien indissoluble. 

Huitième lettre.

Vous entendrez de ce porteur l’heureux succès queDieu nous a donné au plus furieux combat(33)qui se soit fait de cette guerre: il vous dira aussi comme MM. de Longueville, de La Noue, et autres, ont triomphé près de Paris. Si le roi use de diligence, comme j’espère qu’il le fera, nous verrons bientôt les clochers de Notre-Dame de Paris. Je vous écrivis il n’y a que deux jours par Petit-Jean. Dieu veuille que cette semaine nous fassions encore quelque chose d’aussi signalé que l’autre! Mon coeur, aimez-moi toujours comme vôtre, car je vous aime comme mienne: sur cette vérité, je vous baise les mains. Adieu, mon âme. 

C’est de Boisjeancy, le 20 mai.
Neuvième lettre.

Renvoyez-moi Briquesière; et il s’en retournera avec tout ce qu’il vous faut, hormis moi. Je suis très affligé de la perte de mon petit(34), qui mourut hier: à votre avis ce que serait d’un légitime! Il commencait à parler. Je ne sais si c’est par acquit que vous m’avez écrit pour Doysit, c’est pourquoi je fais la réponse que vous verrez sur votre lettre, par celui que je désire qui vienne: mandez-m’en votre volonté. Les ennemis sont devant Montégu, où ils seront bien mouillés; car il n’y a couvert à demi-lieue autour. L’assemblée sera achevée dans douze jours. Il m’arriva hier force nouvelles de Blois; je vous envoie un extrait des plus véritables tout à cette heure me vient d’arriver un homme de Montégu; ils ont fait une 

très belle sortie, et tué force ennemis; je mande toutes mes troupes, et espère, si ladite place peut tenir quinze jours, y faire quelque bon coup. Ce que je vous ai mandé de ne vouloir mal à personne est requis pour votre contentement et le mien; je parle à cette heure à vous-même étant mienne. Mon âme, j’ai un ennui étrange de vous voir. il y a ici un homme qui porte des lettres à ma soeur du roi d’Écosse; il me presse plus que jamais du mariage; il s’offre à me venir servir avec six mille hommes à ses dépens, et venir lui-même offrir son service; il s’en va infailliblement être roi d’Angleterre(35); préparez ma soeur de loin à lui vouloir du bien, lui remontrant l’état auquel nous sommes, la grandeur de ce prince avec sa vertu. Je ne lui en écris point, ne lui en parlez que comme discourant, qu’il est temps de la marier, et qu’il n’y a parti que celui-là, car de nos parents, c’est pitié. Adieu, mon coeur, je te baise cent millions de fois. 

Ce dernier décembre.
Chap. CLXXV. — De la France, sous Louis XIII, jusqu’au ministère du cardinal de Richelieu. États généraux en France. Administration malheureuse. Le maréchal d’Ancre assassiné: sa femme condamnée à être brûlée. Ministère du duc de Luynes. Guerres civiles. Comment le cardinal de Richelieu entre au conseil.

On vit après la mort de Henri IV combien la puissance, la considération, les moeurs, l’esprit d’une nation, dépendent souvent d’un seul homme. Il tenait, par une administration douce et forte, tous les ordres de l’État réunis, toutes les factions assoupies, les deux religions dans la paix, les peuples dans l’abondance. La balance de l’Europe était dans sa main par ses alliances, par ses trésors et par ses armes. Tous ces avantages sont perdus dès la première année de la régence de sa veuve, Marie de Médicis. Le duc d’Épernon, cet orgueilleux mignon de Henri III, ennemi secret de Henri IV, déclaré ouvertement contre ses ministres, va au parlement le jour même que Henri est assassiné. D’Épernon était colonel général de l’infanterie; le régiment des gardes était à ses ordres: il entre en mettant la main sur la garde de son épée, et force le parlement à se donner le droit de disposer de la régence (14 mai 1610), droit qui jusqu’alors n’avait appartenu qu’aux états généraux. Les lois de toutes les nations ont toujours voulu que ceux qui nomment au trône, quand il est vacant, nomment à la régence. Faire un roi est le premier des droits; faire un régent est le second, et suppose le premier. Le parlement de Paris jugea la cause du trône, et décida du pouvoir suprême pour avoir été menacé par le duc d’Épernon, et parce qu’on n’avait pas eu le temps d’assembler les trois ordres de l’État. 

Il déclara, par un arrêt, Marie de Médicis seule régente. La reine vint le lendemain faire confirmer cet arrêt en présence de son fils; et le chancelier de Sillery, dans cette cérémonie qu’on appelle lit de justice, prit l’avis des présidents avant de prendre celui des pairs et même des princes du sang, qui prétendaient partager la régence. 

Vous voyez par là, et vous avez souvent remarqué comment les droits et les usages s’établissent, et comment ce qui a été fait une fois solennellement contre les règles anciennes devient une règle pour l’avenir, jusqu’à ce qu’une nouvelle occasion l’abolisse. 

Marie de Médicis, régente et non maîtresse du royaume, dépense en profusions, pour s’acquérir des créatures, tout ce que Henri le Grand avait amassé pour rendre sa nation puissante. Les troupes à la tête desquelles il allait combattre sont pour la plupart licenciées; les princes dont il était l’appui sont abandonnés (1610). Le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, nouvel allié de Henri IV, est obligé de demander pardon à Philippe III, roi d’Espagne, d’avoir fait un traité avec le roi de France; il envoie son fils à Madrid implorer la clémence de la cour espagnole, et s’humilier comme un sujet, au nom de son père. Les princes d’Allemagne, que Henri avait protégés avec une armée de quarante mille hommes, ne sont que faiblement secourus. L’État perd toute sa considération au dehors; il est troublé au dedans. Les princes du sang et les grands seigneurs remplissent la France de factions, ainsi que du temps de François II, de Charles IX, de Henri III, et depuis dans la minorité de Louis XIV. 

(1614) On assemble enfin dans Paris les derniers états généraux qu’on ait tenus en France. Le parlement de Paris ne put y avoir séance. Ses députés avaient assisté à la grande assemblée des notables, tenue à Rouen en 1594: mais ce n’était point là une convocation d’états généraux; les intendants des finances, les trésoriers, y avaient pris séance comme les magistrats. 

L’université de Paris somma juridiquement la chambre du clergé de la recevoir comme membre des États; c’était, disait-elle, son ancien privilège; mais l’université avait perdu ses privilèges avec sa considération, à mesure que les esprits étaient devenus plus déliés, sans être plus éclairés. Ces états, assemblés à la hâte, n’avaient point de dépôts des lois et des usages, comme le parlement d’Angleterre, et comme les diètes de l’empire: ils ne faisaient point partie de la législation suprême; cependant ils auraient voulu être législateurs. C’est à quoi aspire nécessairement un corps qui représente une nation; il se forma de l’ambition secrète de chaque particulier une ambition générale. 

Ce qu’il y eut de plus remarquable dans ces états, c’est que le clergé demanda inutilement que le concile de Trente fût reçu en France, et que le tiers état demanda, non moins vainement, la publication de la loi « qu’aucune puissance ni temporelle ni spirituelle n’a droit de disposer du royaume, et de dispenser les sujets de leur serment de fidélité; et que l’opinion, qu’il soit loisible de tuer les rois, est impie et détestable. » 

C’était surtout ce même tiers état de Paris qui demandait cette loi, après avoir voulu déposer Henri III, et après avoir souffert les extrémités de la famine plutôt que de reconnaître Henri IV. Mais les factions de la ligue étant éteintes, le tiers état, qui compose le fond de la nation, et qui ne peut avoir d’intérêt particulier, aimait le trône et détestait les prétentions de la cour de Rome. Le cardinal Duperron oublia dans cette occasion ce qu’il devait au sang de Henri IV, et ne se souvint que de l’Église. Il s’opposa fortement à la loi proposée, et s’emporta jusqu’à dire « qu’il serait obligé d’excommunier ceux qui s’obstineraient à soutenir que l’Église n’a pas le pouvoir de déposer les rois. » Il ajouta que la puissance du pape était pleine, plénissime, directe au spirituel, et indirecte au temporel. Lachambre du clergé, gouvernée par le cardinal Duperron, persuada la chambre de la noblesse de s’unir avec elle. Le corps de la noblesse avait toujours été jaloux du clergé; mais il affectait de ne pas penser comme le tiers état. Il s’agissait de savoir si les puissances spirituelles et temporelles pouvaient disposer du trône. Le corps des nobles assemblés se regardait au fond, et sans se le dire, comme une puissance temporelle. Le cardinal leur disait « Si un roi voulait forcer ses sujets à se faire ariens ou mahométans, il faudrait le déposer. » Un tel discours était bien déraisonnable; car il y a eu une foule d’empereurs et de rois ariens, et on n’en a déposé aucun pour cette raison. Cette supposition, toute chimérique qu’elle était, persuadait les députés de la noblesse qu’il y avait des cas où les premiers de la nation pouvaient détrôner leur souverain; et ce droit, quoique éloigné, était si flatteur pour l’amour-propre, que la noblesse voulait le partager avec le clergé. La chambre ecclésiastique signifia à celle du tiers état qu’à la vérité il n’était jamais permis de tuer son roi, mais elle tint ferme sur le reste. 

Au milieu de cette étrange dispute, le parlement rendit un arrêt qui déclarait l’indépendance absolue du trône, loi fondamentale du royaume.

C’était, sans doute, l’intérêt de la cour de soutenir la demande du tiers état et l’arrêt du parlement, après tant de troubles qui avaient mis le trône en danger sous les règnes précédents. La cour, cependant, céda au cardinal Duperron, au clergé, et surtout à Rome qu’on ménageait: elle étouffa elle-même une opinion sur laquelle sa sûreté était établie: c’est qu’au fond elle pensait alors que cette vérité ne serait jamais réellement combattue par les événements, et qu’elle voulait finir des disputes trop délicates et trop odieuses; elle supprima même l’arrêt du parlement, sous prétexte qu’il n’avait aucun droit de rien statuer sur les délibérations des états, qu’il leur manquait de respect, et que ce n’était pas à lui à faire des lois fondamentales: ainsi elle rejeta les armes de ceux qui combattaient pour elle, comptant n’en avoir pas besoin: enfin tout le résultat de cette assemblée fut de parler de tous les abus du royaume, et de n’en pouvoir réformer un seul. 

La France resta dans la confusion, gouvernée par le Florentin Concini, favori de la reine, devenu maréchal de France sans jamais avoir tiré l’épée, et premier ministre sans connaître les lois du royaume. C’était assez qu’il fût étranger pour que les princes du sang eussent sujet de se plaindre. 

Marie de Médicis était bien malheureuse; car elle ne pouvait partager son autorité avec le prince de Condé, chef des mécontents, sans la perdre, ni la confier à Concini, sans indisposer tout le royaume. Le prince de Condé, Henri, père du grand Condé, et fils de celui qui avait gagné la bataille de Coutras avec Henri IV, se met à la tête d’un parti et prend les armes. La cour conclut avec lui une paix simulée, et le fait mettre à la Bastille. 

Ce fut le sort de son père, de son grand-père, et de son fils. Sa prison augmenta le nombre des mécontents. Les Guises, autrefois ennemis si implacables des Condés, se joignent à présent avec eux. Le duc de Vendôme, fils de Henri IV, le duc de Nevers, de la maison de Gonzague, le maréchal de Bouillon, tous les seigneurs mécontents, se cantonnent dans les provinces; ils protestent qu’ils servent leur roi, et qu’ils ne font la guerre qu’au premier ministre. 

Concini, qu’on appelait le maréchal d’Ancre, assuré de la faveur de la reine, les bravait tous. Il leva sept mille hommes à ses dépens pour maintenir l’autorité royale, ou plutôt la sienne, et ce fut ce qui le perdit. Il est vrai qu’il levait ces troupes avec une commission du roi; mais c’était un des grands malheurs de l’État, qu’un étranger, qui était venu en France sans aucun bien, eût de quoi assembler une armée aussi forte que celles avec lesquelles Henri IV avait reconquis son royaume. Presque toute la France soulevée contre lui ne put le faire tomber; et un jeune homme dont il ne se défiait pas; et qui était étranger comme lui, causa sa ruine et tous les malheurs de Marie de Médicis. 

Charles-Albert de Luynes, né dans le comtat d’Avignon, admis avec ses deux frères parmi les gentilshommes ordinaires du roi attachés à son éducation, s’était introduit dans la familiarité du jeune monarque en dressant des pies-grièches et des moineaux. On ne s’attendait pas que ces amusements d’enfance dussent finir par une révolution sanglante. Le maréchal d’Ancre lui avait fait donner le gouvernement d’Amboise, et croyait, l’avoir mis, dans sa dépendance: ce jeune homme conçut le dessein de faire tuer son bienfaiteur, d’exiler la reine, et de gouverner; et il en vint à bout sans aucun obstacle. Il persuade bientôt au roi qu’il est capable de régner par lui-même, quoiqu’il n’ait que seize ans et demi; il lui dit que la reine sa mère et Concini le tiennent en tutelle. Le jeune roi, à qui on avait donné dans son enfance le surnom de Juste, consent à l’assassinat de son premier ministre. Le marquis de Vitry, capitaine des gardes, du Hallier, son frère, Persan, et d’autres, l’assassinent à coups de pistolet dans la cour même du Louvre (1617). On crie vive le roi, comme si on avait gagné une bataille. Louis XIII se met à la fenêtre, et dit Je suismaintenant roi. On ôte à la reine mère ses gardes; on les désarme: on la tient en prison dans son appartement; elle est enfin exilée à Blois. La place de maréchal de France qu’avait Concini est donnée à Vitry qui l’avait tué. La reine avait récompensé du même honneur Thémines, pour avoir arrêté le prince de Condé: aussi le maréchal duc de Bouillon disait qu’il rougissait d’être maréchal, depuis que cette dignité était la récompense du métier de sergent et de celui d’assassin. 

La populace, toujours extrême, toujours barbare, quand on lui lâche la bride, va déterrer le corps de Concini, inhumé à Saint-Germain l’Auxerrois, le traîne dans les rues, lui arrache le coeur; et il se trouva des hommes assez brutaux pour le griller publiquement sur des charbons, et pour le manger. Son corps fut enfin pendu par le peuple à une potence. Il y avait dans la nation un esprit de férocité que les belles années de Henri IV et le goût des arts apporté par Marie de Médicis avaient adouci quelque temps, mais qui, à la moindre occasion. reparaissait dans toute sa force. Le peuple ne traitait ainsi les restes sanglants du maréchal d’Ancre que parce qu’il était étranger, et qu’il avait été puissant. 

L’histoire du célèbre Nani, les mémoires du maréchal d’Estrées, du comte de Brienne rendent justice au mérite de Concini et à son innocence; témoignages qui servent au moins à éclairer les vivants, s’ils ne peuvent rien pour ceux qui sont morts injustement d’une manière si cruelle. 

Cet emportement de haine n’était pas seulement dans le peuple; une commission est envoyée au parlement pour condamner le maréchal après sa mort, pour juger sa femme Éléonore Galigaï, et pour couvrir par une cruauté juridique l’opprobre de l’assassinat. Cinq conseillers du parlement refusèrent d’assister à ce jugement; mais il n’y eut que cinq hommes sages et justes. 

Jamais procédure ne fut plus éloignée de l’équité, ni plus déshonorante pour la raison. Il n’y avait rien à reprocher à la maréchale; elle avait été favorite de la reine, c’était là tout son crime: on l’accusa d’être sorcière; on prit des agnus Dei qu’elle portait pour des talismans. Le conseiller Courtin lui demanda de quel charme elle s’était servie pour ensorceler la reine: Galigaï, indignée contre le conseiller, et un peu mécontente de Marie de Médicis, répondit: « Mon sortilège a été le pouvoir que les âmes fortes doivent avoir sur les esprits faibles. » Cette réponse ne la sauva pas; quelques juges eurent assez de lumières et d’équité pour ne pas opiner à la mort; mais le reste, entraîné par le préjugé public, par l’ignorance, et plus encore par ceux qui voulaient recueillir les dépouilles de ces infortunés, condamnèrent à la fois le mari déjà mort et la femme, comme convaincus de sortilège, de judaïsme et de malversations. La maréchale fut exécutée (1617), et son corps brûlé; le favori Luynes eut la confiscation. 

C’est cette infortunée Galigaï qui avait été le premier mobile de la fortune du cardinal de Richelieu lorsqu’il était jeune encore, et qu’il s’appelait l’abbé de Chillon; elle lui avait procuré l’évêché de Luçon, et l’avait enfin fait secrétaire d’État en 1616. Il fut enveloppé dans la disgrâce de ses protecteurs et celui qui depuis en exila tant d’autres du haut du trône où il s’assit près de son maître, fut alors exilé dans un petit prieuré au fond de l’Anjou. 

Concini, sans être guerrier, avait été maréchal de France; Luynes fut quatre ans après connétable, étant à peine officier. Une telle administration inspira peu de respect; il n’y eut plus que des factions dans les grands et dans le peuple, et on osa tout entreprendre. 

(1619) Le duc d’Épernon, qui avait fait donner la régence à la reine, alla la tirer du château de Blois où elle était reléguée, et la mena dans ses terres à Angoulême, comme un souverain qui secourait son alliée. 

C’était là manifestement un crime de lèse-majesté, mais un crime approuvé de tout le royaume, et qui ne donnait au duc d’Épernon que de la gloire. On avait haï Marie de Médicis toute-puissante; on l’aimait malheureuse. Personne n’avait murmuré dans le royaume, quand Louis XIII avait emprisonné sa mère au Louvre, quand il l’avait reléguée sans aucune raison; et alors on regardait comme un attentat l’effort qu’il voulait faire pour ôter sa mère à un rebelle. On craignait tellement la violence des conseils de Luynes et les cruautés de la faiblesse du roi, que son propre confesseur, le jésuite Arnoux, en prêchant devant lui avant raccommodement, prononça ces paroles remarquables: « On ne doit pas croire qu’un prince religieux tire l’épée pour verser le sang dont il est formé: vous ne permettrez pas, sire, que j’aie avancé un mensonge dans la chaire de vérité. Je vous conjure, par les entrailles de Jésus-Christ, de ne point écouter les conseils violents, et de ne pas donner ce scandale à toute la chrétienté. » 

C’était une nouvelle preuve de la faiblesse du gouvernement, qu’on osât parler ainsi en chaire. Le P. Arnoux ne se serait pas exprimé autrement si le roi avait condamné sa mère à la mort. A peine Louis XIII avait-il alors une armée contre le duc d’Épernon. C’était prêcher publiquement contre le secret de l’État, c’était parler de la part de Dieu contre le duc de Luynes. Ou ce confesseur avait une liberté héroïque et indiscrète, ou il était gagné par Marie de Médicis. Quel que fût son motif, ce discours public montre qu’il y avait alors de la hardiesse, même dans les esprits qui ne semblent faits que pour la souplesse. Le connétable fit, quelques années après, renvoyer le confesseur. 

(1619) Cependant le roi, loin de s’emporter aux violences qu’on semblait craindre, rechercha sa mère, et traita avec le duc d’Épernon de couronne à couronne. Il n’osa pas même, dans sa déclaration, dire que d’Épernon l’avait offensé. 

A peine le traité de réconciliation fut-il signé, qu’il fut rompu; c’était là l’esprit du temps. De nouveaux partisans de Marie armèrent, et c’était toujours contre le duc de Luynes, comme auparavant contre le maréchal d’Ancre, et jamais contre le roi. Tout favori traînait alors après lui la guerre civile. Louis XIII et sa mère se firent en effet la guerre. Marie de Médicis était en Anjou, à la tête d’une petite armée contre son fils; on se battit au pont de Cé, et l’État était au point de sa ruine. 

(1620) Cette confusion fit la fortune du célèbre Richelieu. Il était surintendant de la maison de la reine mère, et avait supplanté tous les confidents de cette princesse, comme il l’emporta depuis sur tous les ministres du roi. La souplesse et la hardiesse de son génie devaient partout lui donner la première place ou le perdre. Il ménagea l’accommodement de la mère et du fils. La nomination au cardinalat que la reine demanda pour lui, et qu’elle obtint difficilement, fut la récompense de ce service. Le duc d’Épernon fut le premier à poser les armes: et ne demanda rien: tous les autres se faisaient payer par le roi pour lui avoir fait la guerre. 

La reine et le roi son fils se virent à Brissac, et s’embrassèrent en versant des larmes, pour se brouiller ensuite plus que jamais. Tant de faiblesse, tant d’intrigues et de divisions à la cour, portaient l’anarchie dans le royaume. Tous les vices intérieurs de l’État, qui l’attaquaient depuis longtemps, augmentèrent, et tous ceux que Henri IV avait extirpés renaquirent. 

L’Église souffrait beaucoup, et était encore plus déréglée. 

L’intérêt de Henri IV n’avait pas été de la réformer; la piété de Louis XIII, peu éclairée, laissa subsister le désordre; la règle et la décence n’ont été introduites que par Louis XIV. Presque tous les bénéfices étaient possédés par des laïques, qui les faisaient desservir par de pauvres prêtres à qui on donnait des gages. Tous les princes du sang possédaient les riches abbayes. Plus d’un bien de l’Église était regardé comme un bien de famille. On stipulait une abbaye pour la dot d’une fille, et un colonel remontait son régiment avec le revenu d’un prieuré(36). Les ecclésiastiques de cour portaient souvent l’épée; et, parmi les duels et les combats particuliers qui désolaient la France, on en comptait beaucoup où les gens d’Église avaient eu part, depuis le cardinal de Guise, qui tira l’épée contre le duc de Nevers-Gonzague en 1617, jusqu’à l’abbé depuis cardinal de Retz, qui se battait souvent en sollicitant l’archevêché de Paris. 

Les esprits demeuraient en général grossiers et sans culture. Les génies des Malherbe et des Racan n’étaient qu’une lumière naissante qui ne se répandait pas dans la nation. Une pédanterie sauvage, compagne de cette ignorance qui passait pour science, aigrissait les moeurs de tous les corps destinés à enseigner la jeunesse, et même de la magistrature. On a de la peine à croire que le parlement de Paris, en 1621, défendit, sous peine de mort, de rien enseigner de contraire à Aristote et aux anciens auteurs, et qu’on bannit de Paris un nommé de Clave et ses associés, pour avoir voulu soutenir des thèses contre les principes d’Aristote, sur le nombre des éléments, et sur la matière et la forme. 

Malgré ces moeurs sévères, et malgré ces rigueurs, la justice était vénale dans presque tous les tribunaux des provinces. Henri IV l’avait avoué au parlement de Paris, qui se distingua toujours autant par une probité incorruptible que par un esprit de résistance aux volontés des ministres et aux édits pécuniaires. « Je sais, leur disait-il, que vous ne vendez point la justice; mais dans d’autres parlements il faut souvent soutenir son droit par beaucoup d’argent: je m’en souviens, et j’ai boursillé moi-même. » 

La noblesse, cantonnée dans ses châteaux, ou montant à cheval pour aller servir un gouverneur de province, ou se rangeant auprès des princes qui troublaient l’État, opprimait les cultivateurs. Les villes étaient sans police, les chemins impraticables et infestés de brigands. Les registres du parlement font foi que le guet qui veille à la sûreté de Paris consistait alors en quarante-cinq hommes, qui ne faisaient aucun service. Ces dérèglements, que Henri IV ne put réformer, n’étaient pas de ces maladies du corps politique qui peuvent le détruire: les maladies véritablement dangereuses étaient le dérangement des finances, la dissipation des trésors amassés par Henri IV, la nécessité de mettre pendant la paix des impôts que Henri avait épargnés à son peuple, lorsqu’il se préparait à la guerre la plus importante; les levées tyranniques de ces impôts, qui n’enrichissaient que des traitants; les fortunes odieuses de ces traitants, que le duc de Sully avait éloignés, et qui, sous les ministères suivants, s’engraissèrent du sang du peuple. 

A ces vices qui faisaient languir le corps politique, se joignirent ceux qui lui donnaient souvent de violentes secousses. Les gouverneurs des provinces, qui n’étaient que les lieutenants de Henri IV, voulaient être indépendants de Louis XIII. Leurs droits ou leurs usurpations étaient immenses: ils donnaient toutes les places; les gentilshommes pauvres s’attachaient à eux, très peu au roi, et encore moins à l’État. Chaque gouverneur de province tirait de son gouvernement de quoi pouvoir entretenir des troupes, au lieu de la garde que Henri IV leur avait ôtée. La Guyenne valait au duc d’Épernon un million de livres, qui répondent à près de deux millions d’aujourd’hui, et même à près de quatre, si on considère l’enchérissement de toutes les denrées. 

Nous venons de voir ce sujet protéger la reine mère, faire la guerre au roi, en recevoir la paix avec hauteur. Le maréchal de Lesdiguières avait trois ans auparavant, en 1616, signalé sa grandeur et la faiblesse du trône d’une manière glorieuse. On l’avait vu lever une véritable armée à ses dépens, ou plutôt à ceux du Dauphiné, province dont il n’était pas même gouverneur, mais simplement lieutenant général; mener cette armée dans les Alpes, malgré les défenses positives et réitérées de la cour; secourir contre les Espagnols le duc de Savoie que cette cour abandonnait, et revenir triomphant. La France alors était remplie de seigneurs puissants, comme du temps de Henri III, et n’en était que plus faible. 

Il n’est pas étonnant que la France manquât alors la plus heureuse occasion qui se fût présentée depuis le temps de Charles-Quint, de mettre des bornes à la puissance de la maison d’Autriche, en secourant l’électeur palatin élu roi de Bohème, en tenant la balance de l’Allemagne suivant le plan de Henri IV, auquel se conformèrent depuis les cardinaux de Richelieu et Mazarin. La cour avait conçu trop d’ombrage des réformés de France, pour protéger les protestants d’Allemagne. Elle craignait que les huguenots ne fissent en France ce que les protestants faisaient dans l’empire. Mais si le gouvernement avait été ferme et puissant comme sous Henri IV; dans les dernières années de Richelieu, et sous Louis XIV, il eût aidé les protestants d’Allemagne et contenu ceux de France. Le ministère de Luynes n’avait pas ces grandes vues; et quant même il eût pu les concevoir, il n’aurait pu les remplir: il eût fallu une autorité respectée, des finances en bon ordre, de grandes armées; et tout cela manquait. 

Les divisions de la cour, sous un roi qui voulait être maître, et qui se donnait toujours un maître, répandaient l’esprit de sédition dans toutes les villes. Il était impossible que ce feu ne se communiquât pas tôt ou tard aux réformés de France. C’était ce que la cour craignait, et sa faiblesse avait produit cette crainte; elle sentait qu’on désobéirait quand elle commanderait, et cependant elle voulut commander. 

(1620) Louis XIII réunissait alors le Béarn à la couronne par un édit solennel: cet édit restituait aux catholiques les églises dont les réformés s’étaient emparés avant le règne de Henri IV, et que ce monarque leur avait conservées. Le parti s’assemble à la Rochelle au mépris de la défense du roi. L’amour de la liberté, si naturel aux hommes, flattait alors les réformés d’idées républicaines; ils avaient devant les yeux l’exemple des protestants d’Allemagne qui les échauffait. Les provinces où ils étaient répandus en France étaient divisées par eux en huit cercles: chaque cercle avait un général, comme en Allemagne, et ces généraux étaient un maréchal de Bouillon, un duc de Soubise, un duc de La Trimouille, un Châtillon, petit-fils de l’amiral Coligny; enfin, le maréchal de Lesdiguières. Le commandant général qu’ils devaient choisir, en cas de guerre, devait avoir un sceau où étaient gravés ces mots Pour Christ et pour le roi; c’est-à-dire, contre le roi. La Rochelle était regardée comme la capitale de cette république, qui pouvait former un État dans l’État. 

Les réformés dès lors se préparèrent à la guerre. On voit qu’ils étaient assez puissants, puisqu’ils offrirent la place de généralissime au maréchal de Lesdiguières, avec cent mille écus par mois. Lesdiguières, qui voulait être connétable de France, aima mieux les combattre que de les commander, et quitta même bientôt après leur religion; mais il fut trompé d’abord dans ses espérances à la cour. Le duc de Luynes, qui ne s’était jamais servi d’aucune épée, prit pour lui celle de connétable; et Lesdiguières, trop engagé, fut obligé de servir sous Luynes contre les réformés, dont il avait été l’appui jusqu’alors. 

Il fallut que la cour négociât avec tous les chefs du parti pour les contenir, et avec tous les gouverneurs de province pour fournir des troupes. Louis XIII marche vers la Loire, en Poitou, en Béarn, dans les provinces méridionales: le prince de Condé est à la tête d’un corps de troupes; le connétable de Luynes commande l’armée royale. 

On renouvela une ancienne formalité, aujourd’hui entièrement abolie. Lorsqu’on avançait vers une ville où commandait un homme suspect, un héraut d’armes se présentait aux portes; le commandant l’écoutait, chapeau bas, et le héraut criait: « A toi, Isaac ou Jacob tel: le roi, ton souverain seigneur et le mien, te commande de lui ouvrir, et de le recevoir comme tu le dois, lui et son armée; à faute de quoi, je te déclare criminel de lèse-majesté au premier chef, et roturier, toi et ta postérité; tes biens seront confisqués, tes maisons rasées, et celles de tes assistants. » 

Presque toutes les villes ouvrirent leurs portes au roi, excepté Saint-Jean d’Angély, dont il démolit les remparts, et la petite ville de Clérac qui se rendit à discrétion. La cour, enflée de ce succès, fit pendre le consul de Clérac et quatre pasteurs. 

(1621) Cette exécution irrita les protestants au lieu de les intimider. Pressés de tous côtés, abandonnés par le maréchal de Lesdiguières et par le maréchal de Bouillon ils élurent pour leur général le célèbre duc Benjamin de Rohan, qu’on regardait comme un des plus grands capitaines de son siècle, comparable aux princes d’Orange, capable, comme eux, de fonder une république; plus zélé qu’eux encore pour sa religion, ou du moins paraissant l’être: homme vigilant, infatigable, ne se permettant aucun des plaisirs qui détournent des affaires, et fait pour être chef de parti, poste toujours glissant, où l’on a également à craindre ses ennemis et ses amis. Ce titre, ce rang, ces qualités de chef de parti, étaient depuis longtemps, dans presque toute l’Europe, l’objet et l’étude des ambitieux. Les guelfes et les gibelins avaient commencé en Italie; les Guises et les Coligny établirent depuis en France une espèce d’école de cette politique, qui se perpétua jusqu’à la majorité de Louis XIV. 

Louis XIII était réduit à assiéger ses propres villes. On crut réussir devant Montauban comme devant Clérac; mais le connétable de Luynes y perdit presque toute l’armée du roi sous les yeux de son maître. 

Montauban était une de ces villes qui ne soutiendraient pas aujourd’hui un siège de quatre jours; elle fut si mal investie, que le duc de Rohan jeta deux fois du secours dans la place à travers les lignes des assiégeants. Le marquis de La Force, qui commandait dans la place, se défendit mieux qu’il ne fut attaqué. C’était ce même Jacques Nompar de La Force, si singulièrement sauvé de la mort, dans son enfance, aux massacres de la Saint-Barthélemy, et que Louis XIII fit depuis maréchal de France. Les citoyens de Montauban, à qui l’exemple de Clérac inspirait un courage désespéré, voulaient s’ensevelir sous les ruines de la ville plutôt que de se rendre. 

Le connétable, ne pouvant réussir par les armes temporelles, employa les spirituelles. Il fit venir un carme espagnol, qui avait, dit-on, aidé par ses miracles l’armée catholique des Impériaux à gagner la bataille de Prague contre les protestants. Le carme, nommé Dominique, vint au camp; il bénit l’armée, distribua des agnus, et dit au roi: « Vous ferez tirer quatre cents coups de canon, et au quatre centième Montauban capitulera. » Il pouvait se faire que quatre cents coups de canon bien dirigés produisissent cet effet: Louis les fit tirer; Montauban ne capitula point, et il fut obligé de lever le siège. 

(Décembre 1621) Cet affront rendit le roi moins respectable aux catholiques, et moins terrible aux huguenots. Le connétable fut odieux à tout le monde. Il mena le roi se venger de la disgrâce de Montauban sur une petite ville de Guyenne une nommée Monheur; une fièvre y termina sa vie. Toute espèce de brigandage était alors si ordinaire, qu’il vit, en mourant, piller tous ses meubles, son équipage, son argent, par ses domestiques et par ses soldats, et qu’il resta à peine un drap pour ensevelir l’homme le plus puissant du royaume, qui d’une main avait tenu l’épée de connétable, et de l’autre les sceaux de France: il mourut haï du peuple et de son maître. 

Louis XIII était malheureusement engagé dans la guerre contre une partie de ses sujets. Le duc de Luynes avait voulu cette guerre pour tenir son maître dans quelque embarras, et pour être connétable. Louis XIII s’était accoutumé à croire cette guerre indispensable. On doit transmettre à la postérité les remontrances que Duplessis-Mornay lui fit à l’âge de près de quatre-vingts ans. Il lui écrivait ainsi, après avoir épuisé les raisons les plus spécieuses: « Faire la guerre à ses sujets, c’est témoigner de la faiblesse. L’autorité consiste dans l’obéissance paisible du peuple; elle s’établit par la prudence et par la justice de celui qui gouverne. La force des armes ne se doit employer que contre un ennemi étranger. Le feu roi aurait bien renvoyé à l’école des premiers éléments de la politique ces nouveaux ministres d’État, qui, semblables aux chirurgiens ignorants, n’auraient point eu d’autres remèdes à proposer que le fer et le feu, et qui seraient venus lui conseiller de se couper un bras malade avec celui qui est en bon état. » 

Ces raisons ne persuadèrent point la cour. Le bras malade donnait trop de convulsions au corps; et Louis XIII, n’ayant pas cette force d’esprit de son père, qui retenait les protestants dans le devoir, crut pouvoir ne les réduire que par la force des armes. Il marcha donc encore contre eux dans les provinces au delà de la Loire, à la tête d’une petite armée d’environ treize à quatorze mille hommes. Quelques autres corps de troupes étaient répandus dans ces provinces. Le dérangement des finances ne permettait pas des armées plus considérables, et les huguenots ne pouvaient en opposer de plus fortes. 

(1622) Soubise, frère du duc de Rohan, se retranche avec huit mille hommes dans l’île de Riès, séparée du Bas-Poitou par un petit bras de mer. Le roi y passe à la tête de son armée, à la faveur du reflux, défait entièrement les ennemis, et force Soubise à se retirer en Angleterre. On ne pouvait montrer plus d’intrépidité, ni remporter une victoire plus complète. Ce prince n’avait guère d’autre faiblesse que celle d’être gouverné dans sa maison, dans son État, dans ses affaires, dans ses moindres occupations: cette faiblesse le rendit malheureux toute sa vie. A l’égard de sa victoire, elle ne servit qu’à faire trouver aux chefs calvinistes de nouvelles ressources. 

On négociait encore plus qu’on ne se battait, ainsi que du temps de la Ligue et dans toutes les guerres civiles. Plus d’un seigneur rebelle, condamné par un parlement au dernier supplice, obtenait des récompenses et des honneurs, tandis qu’on l’exécutait en effigie. C’est ce qui arriva au marquis de La Force, qui avait chassé l’armée royale devant Montauban, et qui tenait encore la campagne contre le roi; il eut deux cent mille écus et le bâton de maréchal de France. Les plus grands services n’eussent pas été mieux payés que sa soumission fut achetée. Châtillon, ce petit-fils de l’amiral Coligny, vendit au roi la ville d’Aigues-Mortes, et fut aussi maréchal. Plusieurs firent acheter ainsi leur obéissance: le seul Lesdiguières vendit sa religion. Fortifié alors dans le Dauphiné, et y faisant encore profession du calvinisme, il se laissait ouvertement solliciter par les huguenots de revenir à leur parti, et faisait craindre au roi qu’il ne rentrât dans la faction. 

(1622) On proposa dans le conseil de le tuer ou de le faire connétable: le roi prit ce dernier parti, et alors Lesdiguières devint en un instant catholique; il fallait l’être pour être connétable, et non pas pour être maréchal de France: tel était l’usage. L’épée de connétable aurait pu être dans les mains d’in huguenot, comme la surintendance des finances y avait été si longtemps; mais il ne fallait pas que le chef des armées et des conseils professât la religion des calvinistes en les combattant. Ce changement de religion dans Lesdiguières aurait déshonoré tout particulier qui n’eût eu qu’un petit intérêt; mais les grands objets de l’ambition ne connaissent point la honte. 

Louis XIII était donc obligé d’acheter sans cesse des serviteurs, et de négocier avec des rebelles. Il met le siège devant Montpellier; et, craignant la même disgrâce que devant Montauban, il consent à n’être reçu dans la ville qu’à condition qu’il confirmera l’édit de Nantes et tous les privilèges. Il semble qu’en laissant d’abord aux autres villes calvinistes leurs privilèges, et en suivant les conseils de Duplessis Mornay, il se serait épargné la guerre; et on voit que, malgré sa victoire de Riès, il gagnait peu de chose à la continuer. 

Le duc de Rohan, voyant que tout le monde négociait, traita aussi. Ce fut lui-même qui obtint des habitants de Montpellier qu’ils recevraient le roi dans leur ville. Il entama et il conclut à Privas la paix générale avec le connétable de Lesdiguières (1622). Le roi le paya comme les autres, et lui donna le duché de Valois en engagement. 

Tout resta dans les mêmes termes où l’on était avant la prise d’armes: ainsi il en coûta beaucoup au roi et au royaume pour ne rien gagner. Il y eut, dans le cours de la guerre, quelques malheureux citoyens de pendus, et les chefs rebelles eurent des récompenses. 

Le conseil de Louis XIII, pendant cette guerre civile, avait été aussi agité que la France. Le prince de Condé accompagnait le roi, et voulait conduire l’armée et l’État. Les ministres étaient partagés; ils n’avaient pressé le roi de donner l’épée de connétable à Lesdiguières que pour diminuer l’autorité du prince de Condé. Ce prince, lassé de combattre dans le cabinet, alla à Rome, dès que la paix fut faite, pour obtenir que les bénéfices qu’il possédait fussent héréditaires dans sa maison. Il pouvait les faire passer à ses enfants, sans le bref qu’il demanda et qu’il n’eut point. A peine put-il obtenir qu’on lui donnât à Rome le titre d’Altesse, et tous les cardinaux-prêtres prirent sans difficulté la main sur lui. Ce fut là tout le fruit de son voyage à Rome. 

La cour, délivrée du fardeau d’une guerre civile, ruineuse et infructueuse, fut en proie à de nouvelles intrigues. Les ministres étaient tous ennemis déclarés les uns des autres, et le roi se défiait d’eux tous. 

Il parut bien, après la mort du connétable de Luynes, que c’était lui, plutôt que le roi, qui avait persécuté la reine mère. Elle fut à la tête du conseil dès que le favori eut expiré. Cette princesse, pour mieux affermir son autorité renaissante, voulait faire entrer dans le conseil le cardinal de Richelieu, son favori, son surintendant, et qui lui devait la pourpre. Elle comptait gouverner par lui, et ne cessait de presser le roi de l’admettre dans le ministère. Presque tous les Mémoires de ce temps-là font connaître la répugnance du roi. Il traitait de fourbe celui en qui il mit depuis toute sa confiance: il lui reprochait jusqu’à ses moeurs. 

Ce prince, dévot, scrupuleux, et soupçonneux, avait plus que de l’aversion pour les galanteries du cardinal; elles étaient éclatantes et même accompagnées de ridicule. Il s’habillait en cavalier; et, après avoir écrit sur la théologie, il faisait l’amour en plumet. Les Mémoires de Retz confirment qu’il mêlait encore de la pédanterie à ce ridicule. Vous n’avez pas besoin de ce témoignage du cardinal de Retz, puisque vous avez les thèses d’amour que Richelieu fit soutenir, chez sa nièce, dans la forme des thèses de théologie qu’on soutient sur les bancs de Sorbonne. Les Mémoires du temps disent encore qu’il porta l’audace de ses désirs, ou vrais ou affectés, jusqu’à la reine régnante, Anne d’Autriche, et qu’il en essuya des railleries qu’il ne pardonna jamais. Je vous remets sous les yeux ces anecdotes qui ont influé sur les grands événements. Premièrement, elles font voir que dans ce cardinal si célèbre, le ridicule de l’homme galant n’ôta rien à la grandeur de l’homme d’État, et que les petitesses de la vie privée peuvent s’allier avec l’héroïsme de la vie publique. En second lieu, elles sont une espèce de démonstration, parmi bien d’autres, que le Testament politique qu’on a publié sous son nom ne peut avoir été fabriqué par lui. Il n’était pas possible que le cardinal de Richelieu, trop connu de Louis XIII par ses intrigues galantes, et que l’amant public de Marion Delorme eût eu le front de recommander la chasteté au chaste Louis XIII, âgé de quarante ans, et accablé de maladies. 

La répugnance du roi était si forte, qu’il fallut encore que la reine gagnât le surintendant La Vieuville, qui était alors le ministre le plus accrédité, et à qui ce nouveau compétiteur donnait plus d’ombrage encore qu’il n’inspirait d’aversion à Louis XIII. 

(29 avril 1624) L’archevêque de Toulouse, Montchal, rapporte que le cardinal jura sur l’hostie une amitié et une fidélité inviolable au surintendant La Vieuville. Il eut donc enfin part au ministère, malgré le roi et malgré les ministres; mais il n’eut ni la première place que le cardinal de La Rochefoucauld occupait, ni le premier crédit que La Vieuville conserva quelque temps encore; point de département, point de supériorité sur les autres; il se bornait, dit la reine Marie de Médicis, dans une lettre au roi son fils, à entrer quelquefois au conseil. C’est ainsi que se passèrent les premiers mois de son introduction dans le ministère. 

Je sais, encore une fois, combien toutes ces petites particularités sont indignes par elles-mêmes d’arrêter vos regards; elles doivent être anéanties sous les grands événements: mais ici elles sont nécessaires pour détruire ce préjugé qui a subsisté si longtemps dans le public, que le cardinal de Richelieu fut premier ministre et maître absolu dès qu’il fut dans le conseil. C’est ce préjugé qui fait dire à l’imposteur auteur du Testament politique: « Lorsque Votre Majesté résolut de me donner en même temps l’entrée de ses conseils, et grande part dans sa confiance, je lui promis d’employer mes soins pour rabaisser l’orgueil des grands, ruiner les huguenots, et relever son nom dans les nations étrangères. » 

Il est manifeste que le cardinal de Richelieu n’a pu parler ainsi, puisqu’il n’eut point d’abord la confiance du roi. Je n’insiste pas sur l’imprudence d’un ministre qui aurait débuté par dire à son maître: « Je relèverai votre nom, » et par lui faire sentir que ce nom était avili. Je n’entre point ici dans la multitude des raisons invincibles qui prouvent que le Testament politique attribué au cardinal de Richelieu n’est et ne peut être de lui; et je reviens à son ministère. 

Ce qu’on a dit depuis à l’occasion de son mausolée élevé dans la Sorbonne, magnum disputandi argumentum, est le vrai caractère de son génie et de ses actions. Il est très difficile de connaître un homme dont ses flatteurs ont dit tant de bien, et ses ennemis tant de mal. Il eut à combattre la maison d’Autriche, les calvinistes, les grands du royaume, la reine mère sa bienfaitrice, le frère du roi, la reine régnante, dont il osa être l’amant, enfin le roi lui-même, auquel il fut toujours nécessaire et souvent odieux. Il était impossible qu’on ne cherchât pas à le décrier par des libelles; il y faisait répondre par des panégyriques. Il ne faut croire ni les uns ni les autres, mais se représenter les faits. 

Pour être sûr des faits, autant qu’on le peut, on doit discerner les livres. Que penser, par exemple, de l’écrivain de la Vie du P. Joseph, qui rapporte une lettre du cardinal à ce fameux capucin, écrite, dit-il immédiatement après son entrée dans le conseil? « Comme vous êtes le principal agent dont Dieu s’est servi pour me conduire dans tous les honneurs où je me vois élevé, je me sens obligé de vous apprendre qu’il a plu au roi de me donner la charge de son premier ministre, à la prière de la reine. » 

Le cardinal n’eut les patentes de premier ministre qu’en 1629. Cette place ne s’appelle point une charge, et le capucin Joseph ne l’avait conduit ni aux honneurs, ni dans les honneurs. 

Les livres ne sont que trop pleins de suppositions pareilles; et ce n’est pas un petit travail de démêler le vrai d’avec le faux. Faisons-nous ici un précis du ministère orageux du cardinal de Richelieu, ou plutôt de son règne