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| Index Voltaire | Essai sur les Moeurs | Commande CDROM | ESSAI SUR LES MOEURS (Suite) Jusqu’ici nous n’avons guère vu que des hommes dont l’ambition se disputait ou troublait la terre connue. Une ambition qui semblait plus utile au monde, mais qui ensuite ne fut pas moins funeste, excita enfin l’industrie humaine à chercher de nouvelles terres et de nouvelles mers. On sait que la direction de l’aimant vers le nord, si longtemps inconnue aux peuples les plus savants, fut trouvée dans le temps de l’ignorance, vers la fin du xiiie siècle. Flavio Goia(1), citoyen d’Amalfi au royaume de Naples, inventa bientôt après la boussole; il marqua l’aiguille aimantée d’une fleur de lis, parce que cet ornement entrait dans les armoiries des rois de Naples, qui étaient de la maison de France. Cette invention resta longtemps sans usage, et les vers que Fauchet rapporte pour prouver qu’on s’en servait avant l’an 1300, sont probablement du xive siècle. On avait déjà retrouvé les îles Canaries sans le secours de la boussole, vers le commencement du xive siècle. Ces îles, qui, du temps de Ptolémée et de Pline, étaient nommées les îles Fortunées, furent fréquentées des Romains, maîtres de l’Afrique Tingitane, dont elles ne sont pas éloignées; mais la décadence de l’empire romain ayant rompu toute communication entre les nations d’occident, qui devinrent toutes étrangères l’une à l’autre, ces îles furent perdues pour nous. Vers l’an 1300, des Biscayens les retrouvèrent. Le prince d’Espagne, Louis de La Cerda, fils de celui qui perdit le trône, ne pouvant être roi d’Espagne, demanda, l’an 1306, au pape Clément V, le titre de roi des îles Fortunées; et comme les papes voulaient donner alors les royaumes réels et imaginaires, Clément V le couronna roi de ces îles dans Avignon. La Cerda aima mieux rester dans la France, son asile, que d’aller dans les îles Fortunées. Le premier usage bien avéré de la boussole fut fait par des Anglais, sous le règne du roi Édouard III. Le peu de science qui s’était conservé chez les hommes était renfermé dans les cloîtres. Un moine d’Oxford, nommé Linna, habile astronome pour son temps, pénétra jusqu’à l’Islande, et dressa des cartes des mers septentrionales, dont on se servit depuis sous le règne de Henri VI. Mais ce ne fut qu’au commencement du xve siècle que se firent les grandes et utiles découvertes. Le prince Henri de Portugal, fils du roi Jean Ier, qui les commença, rendit son nom plus glorieux que celui de tous ses contemporains. Il était philosophe, et il mit la philosophie à faire du bien au monde: Talent de bien faire était sa devise. A cinq degrés en deçà de notre tropique est un promontoire qui s’avance dans la mer Atlantique, et qui avait été jusque-là le terme des navigations connues: on l’appelait le Cap Non(2): ce monosyllabe marquait qu’on ne pouvait le passer. Le prince Henri trouva des pilotes assez hardis pour doubler ce cap, et pour aller jusqu’à celui de Boyador, qui n’est qu’à deux degrés du tropique; mais ce nouveau promontoire s’avançant l’espace de six-vingts milles dans l’Océan, bordé de tous côtés de rochers, de bancs de sable, et d’une mer orageuse, découragea les pilotes. Le prince, que rien ne décourageait, en envoya d’autres. Ceux-ci ne purent passer; mais en s’en retournant par la grande mer (1419), ils retrouvèrent l’île de Madère, que sans doute les Carthaginois avaient connue, et que l’exagération avait fait prendre pour une île immense, laquelle, par une autre exagération a passé dans l’esprit de quelques modernes pour l’Amérique même. On lui donna le nom de Madère, parce qu’elle était couverte de bois et que Madera signifie bois, d’où nous est venu le mot de madrier Le prince Henri y fit planter des vignes de Grèce et des cannes de sucre qu’il tira de Sicile et de Chypre, où les Arabes les avaient apportées des Indes, et ce sont ces cannes de sucre qu’on a transplantées depuis dans les îles de l’Amérique, qui en fournissent aujourd’hui l’Europe. Le prince don Henri conserva Madère mais il fut obligé de céder aux Espagnols les Canaries, dont il s’était emparé. Les Espagnols firent valoir le droit de Louis de La Cerda et la bulle de Clément V. Le cap Boyador avait jeté une telle épouvante dans l’esprit de tous les pilotes, que pendant treize années aucun n’osa tenter le passage. Enfin la fermeté du prince Henri inspira du courage. On passa le tropique (1446); on alla à près de quatre cents lieues par delà jusqu’au Cap Vert. C’est par ses soins que furent trouvées les îles du cap Vert et les Açores (1460). S’il est vrai qu’on vit (1461) sur un rocher des Açores une statue représentant un homme à cheval, tenant la main gauche sur le cou du cheval, et montrant l’occident de la main droite, on peut croire que ce monument était des anciens Carthaginois: l’inscription, dont on ne put connaître les caractères, semble favorable à cette opinion. Presque toutes les côtes d’Afrique qu’on avait découvertes étaient sous la dépendance des empereurs de Maroc, qui, du détroit de Gibraltar jusqu’au fleuve du Sénégal, étendaient leur domination et leur secte à travers les déserts; mais le pays était peu peuplé, et les habitants n’étaient guère au-dessus des brutes. Lorsqu’on eut pénétré au delà du Sénégal, on fut surpris de voir que les hommes étaient entièrement noirs au midi de ce fleuve, tandis qu’ils étaient de couleur cendrée au septentrion. La race des nègres est une espèce d’hommes différente de la nôtre, comme la race des épagneuls l’est des lévriers. La membrane muqueuse, ce réseau que la nature a étendu entre les muscles et la peau, est blanche chez nous, chez eux noire, bronzée ailleurs. Le célèbre Ruysch fut le premier de nos jours qui, en disséquant un nègre à Amsterdam, fut assez adroit pour enlever tout ce réseau muqueux. Le czar Pierre l’acheta, mais Ruysch en conserva une petite partie que j’ai vue, et qui ressemblait à de la gaze noire. Si un nègre se fait une brûlure, sa peau devient brune, quand le réseau a été offensé; sinon, la peau renaît noire. La forme de leurs yeux n’est point la nôtre. Leur laine noire ne ressemble point à nos cheveux; et on peut dire que si leur intelligence n’est pas d’une autre espèce que notre entendement, elle est fort inférieure. Ils ne sont pas capables d’une grande attention; ils combinent peu, et ne paraissent faits ni pour les avantages ni pour les abus de notre philosophie. Ils sont originaires de cette partie de l’Afrique, comme les éléphants et les singes; guerriers, hardis et cruels dans l’empire de Maroc, souvent même supérieurs aux troupes basanées qu’on appelle blanches: ils se croient nés en Guinée pour être vendus aux blancs et pour les servir. Il y a plusieurs espèces de nègres; ceux de Guinée, ceux d’Éthiopie, ceux de Madagascar, ceux des Indes, ne sont pas les mêmes. Les noirs de Guinée, de Congo, ont de la laine, les autres de longs crins. Les peuplades noires qui avaient le moins de commerce avec les autres nations ne connaissaient aucun culte. Le premier degré de stupidité est de ne penser qu’au présent et aux besoins du corps. Tel était l’état de plusieurs nations, et surtout des insulaires. Le second degré est de prévoir à demi, de ne former aucune société stable, de regarder les astres avec admiration, et de célébrer quelques fêtes, quelques réjouissances au retour de certaines saisons, à l’apparition de certaines étoiles, sans aller plus loin, et sans avoir aucune notion distincte. C’est entre ces deux degrés d’imbécillité et de raison commencée que plus d’une nation a vécu pendant des siècles. Les découvertes des Portugais étaient jusqu’alors plus affreuses qu’utiles. Il fallait peupler les îles, et le commerce des côtes occidentales d’Afrique ne produisait pas de grands avantages. On trouva enfin de l’or sur les côtes de Guinée, mais en petite quantité, sous le roi Jean II. C’est de là qu’on donna depuis le nom de guinées aux monnaies que les Anglais firent frapper avec l’or qu’ils trouvèrent dans le même pays. Les Portugais, qui seuls avaient la gloire de reculer pour nous les bornes de la terre, passèrent l’équateur, et découvrirent le royaume de Congo: alors on aperçut un nouveau ciel et de nouvelles étoiles. Les Européans virent, pour la première fois, le pôle austral et les quatre étoiles qui en sont les plus voisines. C’était une singularité bien surprenante, que le fameux Dante eût parlé plus de cent ans auparavant de ces quatre étoiles. « Je me tournai à main droite, dit-il dans le premier chant de son Purgatoire, et je considérai l’autre pôle: j’y vis quatre étoiles qui n’avaient jamais été connues que dans le premier âge du monde. Cette prédiction semblait bien plus positive que celle de Sénèque le tragique, qui dit, dans sa Médée(3), « qu’un jour l’océan ne séparera plus les nations, qu’un nouveau Typhis découvrira un nouveau monde, et que Thulé ne sera plus la borne de la terre. » Cette idée vague de Sénèque n’est qu’une espérance probable, fondée sur les progrès qu’on pouvait faire dans la navigation; et la prophétie du Dante n’a réellement aucun rapport aux découvertes des Portugais et des Espagnols. Plus cette prophétie est claire, et moins elle est vraie. Ce n’est que par un hasard assez bizarre, que le pôle austral et ces quatre étoiles se trouvent annoncés dans le Dante. Il ne parlait que dans un sens figuré: son poème n’est qu’une allégorie perpétuelle. Ce pôle chez lui est le paradis terrestre; ces quatre étoiles, qui n’étaient connues que des premiers hommes, sont les quatre vertus cardinales, qui ont disparu avec les temps d’innocence. Si on approfondissait ainsi la plupart des prédictions, dont tant de livres sont pleins, on trouverait qu’on n’a jamais rien prédit, et que la connaissance de l’avenir n’appartient qu’à Dieu. Mais si on avait eu besoin de cette prédiction du Dante pour établir quelque droit ou quelque opinion, comme on aurait fait valoir cette prophétie! comme elle eût paru claire! avec quel zèle on aurait opprimé ceux qui l’aurait expliquée raisonnablement? On ne savait auparavant si l’aiguille aimantée serait dirigée vers le pôle antarctique en approchant de ce pôle. La direction fut constante vers le nord (1486). On poussa jusqu’à la pointe de l’Afrique, où le cap des Tempêtes causa plus d’effroi que celui de Boyador; mais il donna l’espérance de trouver au de ce cap un chemin pour embrasser par la navigation le tour de l’Afrique, et de trafiquer aux Indes dès lors il fut nommé le cap de Bonne-Espérance, nom qui ne fut point trompeur. Bientôt le roi Emmanuel, héritier des nobles desseins de ses pères, envoya, malgré les remontrances de tout le Portugal, une petite flotte de quatre vaisseaux, sous la conduite de Vasco de Gama, dont le nom est devenu immortel par cette expédition Les Portugais ne firent alors aucun établissement à ce fameux cap, que les Hollandais ont rendu depuis une des plus délicieuses habitations de la terre, et où ils cultivent avec succès les productions des quatre parties du monde. Les naturels de ce pays ne ressemblent ni aux blancs, ni aux nègres; tous de couleur d’olive foncée, tous ayant des crins. Les organes de la voix sont différents des nôtres; ils forment un bégaiement et un gloussement qu’il est impossible aux autres hommes d’imiter. Ces peuples n’étaient point anthropophages; au contraire, leurs moeurs étaient douces et innocentes. Il est indubitable qu’ils n’avaient point poussé l’usage de la raison jusqu’à reconnaître un Être suprême. Ils étaient dans ce degré de stupidité qui admet une société informe, fondée sur les besoins communs. Le maître ès arts Pierre Kolb, qui a si longtemps voyagé parmi eux, est sûr que ces peuples descendent de Céthura, l’une des femmes d’Abraham, et qu’ils adorent un petit cerf-volant. On est fort peu instruit de leur théologie; et quant à leur arbre généalogique, je ne sais si Pierre Kolb a eu de bons mémoires. Si la circoncision a dû étonner les premiers philosophes qui voyagèrent en Égypte et à Colchos, l’opération des Hottentots dut étonner bien davantage: on coupe un testicule à tous les mâles, de temps immémorial, sans que ces peuples sachent pourquoi et comment cette coutume s’est introduite parmi eux. Quelques-uns d’eux ont dit aux Hollandais que ce retranchement les rendait plus légers à la course; d’autres, que les herbes aromatiques dont on remplace le testicule coupé, les rendent plus vigoureux. Il est certain qu’ils n’en peuvent rendre qu’une mauvaise raison; et c’est l’origine de bien des usages dans le reste de la terre. (1497) Gama ayant doublé la pointe de l’Afrique, et remontant par ces mers inconnues vers l’équateur, n’avait pas encore repassé le capricorne, qu’il trouva, vers Sofala, des peuples policés qui parlaient arabe. De la hauteur des Canaries jusqu’à Sofala, les hommes, les animaux, les plantes, tout avait paru d’une espèce nouvelle. La surprise fut extrême de retrouver des hommes qui ressemblaient à ceux du continent connu. Le mahométisme commençait à pénétrer parmi eux; les musulmans, en allant à l’orient de l’Afrique, et les chrétiens, en remontant par l’occident, se rencontraient à une extrémité de la terre. (1498) Ayant enfin trouvé des pilotes mahométans à quatorze degrés de latitude méridionale, il aborda dans les grandes Indes au royaume de Calicut, après avoir reconnu plus de quinze cents lieues de côtes. Ce voyage de Gama fut ce qui changea le commerce de l’ancien monde. Alexandre, que des déclamateurs n’ont regardé que comme un destructeur, et qui cependant fonda plus de villes qu’il n’en détruisit, homme sans doute digne du nom de grand, malgré ses vices, avait destiné sa ville d’Alexandrie à être le centre du commerce et le lien des nations: elle l’avait été en effet et sous les Ptolémées, et sous les Romains, et sous les Arabes. Elle était l’entrepôt de l’Égypte, de l’Europe, et des Indes. Venise, au xve siècle, tirait presque seule d’Alexandrie les denrées de l’orient et du Midi, et s’enrichissait, aux dépens du reste de l’Europe, par cette industrie et par l’ignorance des autres chrétiens. Sans le voyage de Vasco de Gama, cette république devenait bientôt la puissance prépondérante de l’Europe; mais le passage du cap de Bonne-Espérance détourna la source de ses richesses. Les princes avaient jusque-là fait la guerre pour ravir des terres; on la fit alors pour établir des comptoirs. Dès l’an 1500, on ne put avoir du poivre à Calicut qu’en répandant du sang. Alfonse d’Albuquerque et d’autres fameux capitaines portugais, en petit nombre, combattirent successivement les rois de Calicut, d’Ormus, de Siam, et défirent la flotte du soudan d’Égypte. Les Vénitiens, aussi intéressés que l’Égypte à traverser les progrès du Portugal, avaient proposé à ce soudan de couper l’isthme de Suez à leurs dépens, et de creuser un canal qui eût joint le Nil à la mer Rouge. Ils eussent par cette entreprise, conservé l’empire du commerce des Indes; mais les difficultés firent évanouir ce grand projet, tandis que d’Albuquerque prenait la ville de Goa (1510) au deçà du Gange, Malaca (1511) dans la Chersonèse d’or, Aden (1513) à l’entrée de la mer Rouge, sur les côtes de l’Arabie Heureuse, et qu’enfin il s’emparait d’Ormus dans le golfe de Perse. (1514) Bientôt les Portugais s’établirent sur toutes les côtes de l’île de Ceylan, qui produit la cannelle la plus précieuse et les plus beaux rubis de l’Orient. Ils eurent des comptoirs au Bengale; ils trafiquèrent jusqu’à Siam, et fondèrent la ville de Macao sur la frontière de la Chine. L’Éthiopie orientale, les côtes de la mer Rouge, furent fréquentées par leurs vaisseaux. Les îles Moluques, seul endroit de la terre où la nature a placé le girofle, furent découvertes et conquises par eux. Les négociations et les combats contribuèrent à ces nouveaux établissements: il y fallut faire ce commerce nouveau à main armée. Les Portugais, en moins de cinquante ans, ayant découvert cinq mille lieues de côtes, furent les maîtres du commerce par l’océan Éthiopique et par la mer Atlantique. Ils eurent, vers l’an 1540, des établissements considérables depuis les Moluques jusqu’au golfe Persique, dans une étendue de soixante degrés de longitude. Tout ce que la nature produit d’utile, de rare, d’agréable, fut porté par eux en Europe, à bien moins de frais que Venise ne pouvait le donner. La route du Tage au Gange devenait fréquentée. Siam et le Portugal étaient alliés. Les Portugais, établis sur les côtes de l’Inde et dans la presqu’île du Gange, passèrent enfin dans les îles du Japon (1538). De tous les pays de l’Inde, le Japon n’est pas celui qui mérite le moins l’attention d’un philosophe. Nous aurions dû connaître ce pays dès le xiiie siècle par la relation du célèbre Marc Paul. Ce Vénitien avait voyagé par terre à la Chine; et, ayant servi longtemps sous un des enfants de Gengis-kan, il y eut les premières notions de ces îles que nous nommons Japon, et qu’il appelle Zipangri; mais ses contemporains, qui adoptaient les fables les plus grossières, ne crurent point les vérités que Marc Paul annonçait. Son manuscrit resta longtemps ignoré; il tomba enfin entre les mains de Christophe Colomb, et ne servit pas peu à le confirmer dans son espérance de trouver un monde nouveau qui pouvait rejoindre l’orient et l’occident. Colomb ne se trompa que dans l’opinion que le Japon touchait à l’hémisphère qu’il découvrit. Ce royaume borne notre continent, comme nous le terminons du côté opposé. Je ne sais pourquoi on a appelé les Japonais nos antipodes en morale; il n’y a point de pareils antipodes parmi les peuples qui cultivent leur raison. La religion la plus autorisée au Japon admet des récompenses et des peines après la mort. Leurs principaux commandements, qu’ils appellent divins, sont précisément les nôtres. Le mensonge, l’incontinence, le larcin, le meurtre, sont également défendus: c’est la loi naturelle réduite en préceptes positifs. Ils y ajoutent le précepte de la tempérance, qui défend jusqu’aux liqueurs fortes de quelque nature qu’elles soient; et ils étendent la défense du meurtre jusqu’aux animaux. Saka, qui leur donna cette loi, vivait environ mille ans avant notre ère vulgaire. Ils ne diffèrent donc de nous, en morale, que dans leur précepte d’épargner les bêtes. S’ils ont beaucoup de fables, c’est en cela qu’ils ressemblent à tous les peuples, et à nous qui n’avons connu que des fables grossières avant le christianisme, et qui n’en avons que trop mêlé à notre religion. Si leurs usages sont différents des nôtres, tous ceux des nations orientales le sont aussi, depuis les Dardanelles jusqu’au fond de la Corée. Comme le fondement de la morale est le même chez toutes les nations, il y a aussi des usages de la vie civile qu’on trouve établis dans toute la terre. On se visite, par exemple, au Japon, le premier jour de l’année, on se fait des présents comme dans notre Europe. Les parents et les amis se rassemblent dans les jours de fête. Ce qui est plus singulier, c’est que leur gouvernement a été pendant deux mille quatre cents ans entièrement semblable à celui du calife des musulmans et de Rome moderne. Les chefs de la religion ont été chez les Japonais les chefs de l’empire plus longtemps qu’en aucune nation du monde; la succession de leurs pontifes-rois remonte incontestablement six cent soixante ans avant notre ère. Mais les séculiers, ayant peu à peu partagé le gouvernement, s’en emparèrent entièrement vers la fin du xvie siècle, sans oser pourtant détruire la race et le nom des pontifes dont ils ont envahi tout le pouvoir. L’empereur ecclésiastique, nommé daïri, est une idole toujours révérée, et le général de la couronne, qui est le véritable empereur, tient avec respect le daïri dans. une prison honorable. Ce que les Turcs ont fait à Bagdad, ce que les empereurs allemands ont voulu faire à Rome, les Taicosamas l’ont fait au Japon. La nature humaine, dont le fond est partout le même, a établi d’autres ressemblances entre ces peuples et nous. Ils ont la superstition des sortilèges, que nous avons eue si longtemps. On retrouve chez eux les pèlerinages, les épreuves même du feu, qui faisaient autrefois une partie de notre jurisprudence: enfin, ils placent leur grands hommes dans le ciel, comme les Grecs et les Romains. Leur pontife a seul, comme celui de Rome moderne, le droit de faire des apothéoses, et de consacrer des temples aux hommes qu’il en juge dignes. Les ecclésiastiques sont en tout distingués des séculiers; il y a entre ces deux ordres un mépris et une haine réciproques, comme partout ailleurs. Ils ont depuis très longtemps des religieux, des ermites, des instituts même, qui ne sont pas fort éloignés de nos ordres guerriers; car il y avait une ancienne société de solitaires qui faisaient voeu de combattre pour la religion. Cependant, malgré cet établissement, qui semble annoncer des guerres civiles, comme l’ordre teutonique de Prusse en a causé en Europe, la liberté de conscience était établie dans ces pays aussi bien que dans tout le reste de l’orient. Le Japon était partagé en plusieurs sectes, quoique sous un roi pontife; mais toutes les sectes se réunissaient dans les mêmes principes de morale. Ceux qui croyaient la métempsycose, et ceux qui n’y croyaient pas, s’abstenaient et s’abstiennent encore aujourd’hui de manger la chair des animaux qui rendent service à l’homme. Toute la nation se nourrit de riz et de légumes, de poissons et de fruits; sobriété qui semble en eux une vertu plus qu’une superstition. La doctrine de Confucius a fait beaucoup de progrès dans cet empire. Comme elle se réduit toute à la simple morale, elle a charmé tous les esprits de ceux qui ne sont pas attachés aux bonzes; et c’est toujours la saine partie de la nation. On croit que le progrès de cette philosophie n’a pas peu contribué à ruiner la puissance du daïri. (1700) L’empereur qui régnait n’avait pas d’autre religion. Il semble qu’on abuse plus au Japon qu’à la Chine de cette doctrine de Confucius. Les philosophes japonais regardent l’homicide de soi-même comme une action vertueuse quand elle ne blesse pas la société. Le naturel fier et violent de ces insulaires met souvent cette théorie en pratique, et rend le suicide beaucoup plus commun encore au Japon qu’en Angleterre. La liberté de conscience, comme le remarque Kempfer, ce véridique et savant voyageur, avait toujours été accordée dans le Japon, ainsi que dans presque tout le reste de l’Asie. Plusieurs religions étrangères s’étaient paisiblement introduites au Japon. Dieu permettait ainsi que la voie fût ouverte à l’Évangile dans toutes ces vastes contrées. Personne n’ignore qu’il fit des progrès prodigieux sur la fin du xvie siècle dans la moitié de cet empire. Le premier qui répandit ce germe fut le célèbre François Xavier, jésuite portugais, homme d’un zèle courageux et infatigable; il alla avec les marchands dans plusieurs îles du Japon, tantôt en pèlerin, tantôt dans l’appareil pompeux d’un vicaire apostolique député par le pape. Il est vrai qu’obligé de se servir d’un truchement, il ne fit pas d’abord de grands progrès. « Je n’entends point ce peuple, dit-il dans ses lettres, et il ne m’entend point; nous épelons comme des enfants. » Il ne fallait pas qu’après cet aveu les historiens de sa vie lui attribuassent le don des langues: ils devaient aussi ne pas mépriser leurs lecteurs jusqu’au point d’assurer que Xavier ayant perdu son crucifix, il lui fut rapporté par un cancre; qu’il se trouva en deux endroits au même instant, et qu’il ressuscita neuf morts(4). On devait s’en tenir à louer son zèle et ses tentatives. Il apprit enfin assez de japonais pour se faire un peu entendre. Les princes de plusieurs îles de cet empire, mécontents pour la plupart de leurs bonzes, ne furent pas fâchés que des prédicateurs étrangers vinssent contredire ceux qui abusaient de leur ministère. Peu à peu la religion chrétienne s’établit. La célèbre ambassade de trois princes chrétiens japonais au pape Grégoire XIII est peut-être l’hommage le plus flatteur que le saint-siège ait jamais reçu. Tout ce grand pays où il faut aujourd’hui abjurer l’Évangile, et où les seuls Hollandais sont reçus à condition de n’y faire aucun acte de religion, a été sur le point d’être un royaume chrétien, et peut-être un royaume portugais. Nos prêtres y étaient honorés plus que parmi nous; aujourd’hui leur tête y est à prix, et ce prix même est considérable; il est environ de douze mille livres. L’indiscrétion d’un prêtre portugais, qui ne voulut pas céder le pas à un des premiers officiers du roi, fut la première cause de cette révolution; la seconde fut l’obstination de quelques jésuites qui soutinrent trop un droit odieux, en ne voulant pas rendre une maison qu’un seigneur japonais leur avait donnée, et que le fils de ce seigneur redemandait; la troisième fut la crainte d’être subjugué par les chrétiens; et c’est ce qui causa une guerre civile. Nous verrons comment le christianisme, qui commença par des missions, finit par des batailles. Tenons-nous-en à présent à ce que le Japon était alors, à cette antiquité dont ces peuples se vantent comme les Chinois, à cette suite de rois pontifes qui remonte à plus de six siècles avant notre ère: remarquons surtout que c’est le seul peuple de l’Asie qui n’ait jamais été vaincu. On compare les Japonais aux Anglais, par cette fierté insulaire qui leur est commune, par le suicide qu’on croit si fréquent dans ces deux extrémités de notre hémisphère. Mais les îles du Japon n’ont jamais été subjuguées; celles de la Grande-Bretagne l’ont été plus d’une fois. Les Japonais ne paraissent pas être un mélange de différents peuples, comme les Anglais et presque toutes nos nations: ils semblent être aborigènes. Leurs lois, leur culte, leurs moeurs, leur langage, ne tiennent rien de la Chine; et la Chine, de son côté, semble originairement exister par elle-même, et n’avoir que fort tard reçu quelque chose des autres peuples. C’est cette grande antiquité des peuples de l’Asie qui vous frappe. Ces peuples, excepté les Tartares, ne se sont jamais répandus loin de leurs limites; et vous voyez une nation faible, resserrée, peu nombreuse, à peine comptée auparavant dans l’histoire du monde, venir en très petit nombre du port de Lisbonne découvrir tous ces pays immenses, et s’y établir avec splendeur. Jamais commerce ne fut plus avantageux aux Portugais que celui du Japon. Ils en rapportaient, à ce que disent les Hollandais, trois cents tonnes d’or chaque année; et on sait que cent mille florins font ce que les Hollandais appellent une tonne. C’est beaucoup exagérer: mais il paraît, par le soin qu’ont ces républicains industrieux et infatigables de se conserver le commerce du Japon à l’exclusion des autres nations, qu’il produisait, surtout dans les commencements, des avantages immenses. Ils y achetaient le meilleur thé de l’Asie, les plus belles porcelaines, de l’ambre gris, du cuivre d’une espèce supérieure au nôtre; enfin, l’argent et l’or, objet principal de toutes ces entreprises. Ce pays possède, comme la Chine, presque tout ce que nous avons, et presque tout ce qui nous manque. Il est aussi peuplé que la Chine à proportion: la nation est plus fière et plus guerrière. Tous ces peuples étaient autrefois bien supérieurs à nos peuples occidentaux dans tous les arts de l’esprit et de la main. Mais que nous avons regagné le temps perdu! Les pays où le Bramante et Michel-Ange ont bâti Saint-Pierre de Rome, où Raphaël a peint, où Newton a calculé l’infini, où Cinna et Athalie ont été écrits, sont devenus les premiers pays de la terre. Les autres peuples ne sont dans les beaux-arts que des barbares ou des enfants, malgré leur antiquité. et malgré tout ce que la nature a fait pour eux Chap. CXLIII. — De l’Inde en deçà et delà le Gange. Des espèces d’hommes différentes, et de leurs coutumes. Je ne vous parlerai pas ici du royaume de Siam, qui n’a été bien connu qu’au temps où Louis XIV en reçut une ambassade, et y envoya des missionnaires et des troupes également inutiles. Je vous épargne les peuples du Tunquin, de Laos, de la Cochinchine, chez qui on ne pénétra que rarement, et longtemps après l’époque des entreprises portugaises, et où notre commerce ne s’est jamais bien étendu. Les potentats de l’Europe, et les négociants qui les enrichissent, n’ont eu pour objet, dans toutes ces découvertes, que de nouveaux trésors. Les philosophes y ont découvert un nouvel univers en morale et en physique. La route facile et ouverte de tous les ports de l’Europe jusqu’aux extrémités des Indes mit notre curiosité à portée de voir par ses propres yeux tout ce qu’elle ignorait ou qu’elle ne connaissait qu’imparfaitement par d’anciennes relations infidèles. Quels objets pour des hommes qui réfléchissent, de voir au delà du fleuve Zayre, bordé d’une multitude innombrable de nègres, les vastes côtes de la Cafrerie, où les hommes sont de couleur d’olive, et où ils se coupent un testicule à l’honneur de la Divinité, tandis que les Éthiopiens et tant d’autres peuples de l’Afrique se contentent d’offrir une partie de leur prépuce! Ensuite, si vous remontez à Sofala, à Quiloa, à Montbasa, à Mélinde, vous trouvez des noirs d’une espèce différente de ceux de la Nigritie, des blancs et des bronzés, qui tous commercent ensemble. Tous ces pays sont couverts d’animaux et de végétaux inconnus dans nos climats. Au milieu des terres de l’Afrique est une race peu nombreuse de petits hommes blancs comme de la neige, dont le visage a la forme du visage des nègres, et dont les yeux ronds ressemblent parfaitement à ceux des perdrix les Portugais les nommèrent Albinos. Ils sont petits, faibles, louches. La laine qui couvre leur tête et qui forme leurs sourcils est comme un coton blanc et fin: ils sont au-dessous des nègres pour la force du corps et de l’entendement, et la nature les a peut-être placés après les nègres et les Hottentots, au-dessus des singes, comme un des degrés qui descendent de l’homme à l’animal. Peut-être aussi y a-t-il eu des espèces mitoyennes inférieures, que leur faiblesse a fait périr. Nous avons eu deux de ces Albinos en France; j’en ai vu un à Paris, à l’hôtel de Bretagne, qu’un marchand de nègres avait amené. On trouve quelques-uns de ces animaux ressemblants à l’homme dans l’Asie orientale: mais l’espèce est rare; elle demanderait des soins compatissants des autres espèces humaines, qui n’en ont point pour tout ce qui leur est inutile. La vaste presqu’île de l’Inde, qui s’avance des embouchures de l’Indus et du Gange jusqu’au milieu des îles Maldives, est peuplée de vingt nations différentes, dont les moeurs et les religions ne se ressemblent pas. Les naturels du pays sont d’une couleur de cuivre rouge. Dampierre trouva depuis dans l’île de Timor des hommes dont la couleur est de cuivre jaune tant la nature se varie! La première chose que vit Pelsart, en 1630, vers la partie des terres australes, séparées de notre hémisphère, à laquelle on a donné le nom de Nouvelle-Hollande, ce fut une troupe de nègres qui venaient à lui en marchant sur les mains comme sur les pieds. Il est à croire que, quand on aura pénétré dans ce monde austral, on connaîtra encore plus la variété de la nature: tout agrandira la sphère de nos idées, et diminuera celle de nos préjugés. Mais, pour revenir aux côtes de l’Inde, dans la presqu’île deçà le Gange habitent des multitudes de Banians, descendants des anciens brachmanes attachés à l’ancien dogme de la métempsycose, et à celui des deux principes, répandu dans toutes les provinces des Indes ne mangeant rien de ce qui respire, aussi obstinés que les juifs à ne s’allier avec aucune nation, aussi anciens que ce peuple, et aussi occupés que lui du commerce. C’est surtout dans ce pays que s’est conservée la coutume immémoriale qui encourage les femmes à se brûler sur le corps de leurs maris, dans l’espérance de renaître, ainsi que vous l’avez vu précédemment. Vers Surate, vers Cambaye, et sur les frontières de la Perse, étaient répandue les Guèbres, restes des anciens Persans, qui suivent la religion de Zoroastre, et qui ne se mêlent pas plus avec les autres peuples que les Banians et les Hébreux. On vit dans l’Inde d’anciennes familles juives qu’on y crut établies depuis leur première dispersion. On trouva sur les côtes de Malabar des chrétiens nestoriens, qu’on appelle mal à propos les chrétiens de saint Thomas; ils ne savaient pas qu’il y eût une Église de Rome. Gouvernés autrefois par un patriarche de Syrie, ils reconnaissaient encore ce fantôme de patriarche, qui résidait, ou plutôt qui se cachait dans Mosul, qu’on prétend être l’ancienne Ninive. Cette faible Église syriaque était comme ensevelie sous ses ruines par le pouvoir mahométan, ainsi que celles d’Antioche, de Jérusalem, d’Alexandrie. Les Portugais apportaient la religion catholique romaine dans ces climats; ils fondaient un archevêché dans Goa, devenue métropole en même temps que capitale. On voulut soumettre les chrétiens du Malabar au saint-siège; on ne put jamais y réussir. Ce qu’on a fait si aisément chez les sauvages de l’Amérique, on l’a toujours tenté vainement dans toutes les Églises séparées de la communion de Rome. Lorsque d’Ormus on alla vers l’Arabie, on rencontra des disciples de saint Jean, qui n’avaient jamais connu l’Évangile: ce sont ceux qu’on nomme les Sabéens. Quand on a pénétré ensuite par la mer orientale de l’Inde à la Chine, au Japon, et quand on a vécu dans l’intérieur du pays, les moeurs, la religion, les usages des Chinois, des Japonais, des Siamois, ont été mieux connus de nous que ne l’étaient auparavant ceux de nos contrées limitrophes dans nos siècles de barbarie. C’est un objet digne de l’attention d’un philosophe que cette différence entre les usages de l’orient et les nôtres, aussi grande qu’entre nos langages. Les peuples les plus policés de ces vastes contrées n’ont rien de notre police; leurs arts ne sont point les nôtres. Nourriture, vêtements, maisons, jardins, lois, culte, bienséances, tout diffère. Y a-t-il rien de plus opposé à nos coutumes que la manière dont les Banians trafiquent dans l’Indoustan? Les marchés les plus considérables se concluent sans parler, sans écrire; tout se fait par signes. Comment tant d’usages orientaux ne différeraient-ils pas des nôtres? La nature, dont le fond est partout le même, a de prodigieuses différences dans leur climat et dans le nôtre. On est nubile à sept ou huit ans dans l’Inde méridionale. Les mariages contractés à cet âge y sont communs Ces enfants, qui deviennent pères, jouissent de la mesure de raison que la nature leur accorde, dans un âge ou la nôtre est à peine développée. Tous ces peuples ne nous ressemblent que par les passions, et par la raison universelle qui contrebalance les passions, et qui imprime cette loi dans tous les coeurs: « Ne fais pas ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît. » Ce sont là les deux caractères que la nature empreint dans tant de races d’hommes différentes, et les deux liens éternels dont elle les unit, malgré tout ce qui les divise. Tout le reste est le fruit du sol de la terre, et de la coutume. Là c’était la ville de Pégu, gardée par des crocodiles qui nagent dans des fossés pleins d’eau. Ici c’était Java, où les femmes montaient la garde au palais du roi. A Siam, la possession d’un éléphant blanc fait la gloire du royaume. Point de blé au Malabar. Le pain, le vin, sont ignorés dans toutes les îles. On voit dans une des Philippines un arbre dont le fruit peut remplacer le pain. Dans les îles Mariannes l’usage du feu était inconnu. Il est vrai qu’il faut lire avec un esprit de doute presque toutes les relations qui nous viennent de ces pays éloignés. On est plus occupé à nous envoyer des côtes de Coromandel et de Malabar des marchandises que des vérités. Un cas particulier est souvent pris pour un usage général. On nous dit qu’à Cochin ce n’est point le fils du roi qui est son héritier, mais le fils de sa soeur. Un tel règlement contredit trop la nature; il n’y a point d’homme qui veuille exclure son fils de son héritage et si ce roi de Cochin n’a point de soeur, à qui appartiendra le trône? Il est vraisemblable qu’un neveu habile l’aura emporté sur un fils mal conseillé et mal secouru, ou qu’un prince, n’ayant laissé que des fils en bas âge, aura eu son neveu pour successeur, et qu’un voyageur aura pris cet accident pour une loi fondamentale. Cent écrivains auront copié ce voyageur, et l’erreur se sera accréditée. Des auteurs qui ont vécu dans l’Inde prétendent que personne ne possède de bien en propre dans les États du Grand Mogol: ce qui serait encore plus contre la nature. Les mêmes écrivains nous assurent qu’ils ont négocié avec des Indiens riches de plusieurs millions. Ces deux assertions semblent un peu se contredire. Il faut toujours se souvenir que les conquérants du Nord ont établi l’usage des fiefs depuis la Lombardie jusqu’à l’Inde. Un Banian qui aurait voyagé en Italie du temps d’Astolphe et d’Alboin, aurait-il eu raison d’affirmer que les Italiens ne possédaient rien en propre? On ne peut trop combattre cette idée humiliante pour la genre humain, qu’il y a des pays où des millions d’hommes travaillent sans cesse pour un seul qui dévore tout. Nous ne devons pas moins nous défier de ceux qui nous parlent de temples consacrés à la débauche. Mettons-nous à la place d’un Indien qui serait témoin dans nos climats de quelques scènes scandaleuses de nos moines; il ne devrait pas assurer que c’est là leur institut et leur règle. Ce qui attirera surtout votre attention, c’est de voir presque tous ces peuples imbus de l’opinion que leurs dieux sont venus souvent sur la terre. Visnou s’y métamorphosa neuf fois dans la presqu’île du Gange; Sammonocodon, le dieu des Siamois, y prit cinq cent cinquante fois la forme humaine. Cette idée leur est commune avec les anciens Égyptiens, les Grecs, les Romains. Une erreur si téméraire, si ridicule et si universelle, vient pourtant d’un sentiment raisonnable qui est au fond de tous les coeurs: on sent naturellement sa dépendance d’un Être Suprême; et l’erreur, se joignant toujours à la vérité, a fait regarder les dieux, dans presque toute la terre, comme des seigneurs qui venaient quelquefois visiter et réformer leurs domaines. La religion a été chez tant de peuples comme l’astronomie: l’une et l’autre ont précédé les temps historiques; l’une et l’autre ont été un mélange de vérité et d’imposture. Les premiers observateurs du cours véritable des astres leur attribuèrent de fausses influences: les fondateurs des religions, en reconnaissant la Divinité, souillèrent le culte par les superstitions. De tant de religions différentes, il n’en est aucune qui n’ait pour but principal les expiations. L’homme a toujours senti qu’il avait besoin de clémence. C’est l’origine de ces pénitences effrayantes auxquelles les bonzes, les bramins, les faquirs se dévouent; et ces tourments volontaires, qui semblent crier miséricorde pour le genre humain, sont devenus un métier pour gagner sa vie. Je n’entrerai point dans le détail immense de leurs coutumes; mais il y en a une si étrange pour nos moeurs, qu’on ne peut s’empêcher d’en faire mention: c’est celle des bramins, qui portent en procession le Phallum des Égyptiens, le Priape des Romains. Nos idées de bienséance nous portent à croire qu’une cérémonie qui nous paraît si infâme n’a été inventée que par la débauche; mais il n’est guère croyable que la dépravation des moeurs ait jamais chez aucun peuple établi des cérémonies religieuses. Il est probable, au contraire, que cette coutume fut d’abord introduite dans des temps de simplicité, et qu’on ne pensa d’abord qu’à honorer la Divinité dans le symbole de la vie qu’elle nous a donnée. Une telle cérémonie a dû inspirer la licence à la jeunesse, et paraître ridicule aux esprits sages, dans des temps plus raffinés, plus corrompus, et plus éclairés. Mais l’ancien usage a subsisté malgré les abus: et il n’y a guère de peuple qui n’ait conservé quelque cérémonie qu’on ne peut ni approuver ni abolir. Parmi tant d’opinions extravagantes et de superstitions bizarres, croirions-nous que tous ces païens des Indes reconnaissent comme nous un Être infiniment parfait, qu’ils appellent l’Être des êtres, l’Être souverain, invisible, incompréhensible, sans figure, créateur et conservateur, juste et miséricordieux, qui se plaît à se communiquer aux hommes pour les conduire au bonheur éternel? Ces idées sont contenues dans le Veidam, ce livre des anciens brachmanes, et encore mieux dans le Shasta, plus ancien que le Veidam. Elles sont répandues dans les écrits modernes des bramins. Un savant danois, missionnaire sur la côte de Tranquebar, cite plusieurs passages, plusieurs formules de prières, qui semblent partir de la raison la plus droite, et de la sainteté la plus épurée. En voici une tirée d’un livre intitulé Varabadu: « O souverain de tous les êtres, Seigneur du ciel et de la terre, je ne vous contiens pas dans mon coeur! Devant qui déplorerai-je ma misère, si vous m’abandonnez, vous à qui je dois mon soutien et ma conservation? sans vous je ne saurais vivre. Appelez-moi, Seigneur, afin que j’aille vers vous. » Il fallait être aussi ignorant et aussi téméraire que nos moines du moyen âge, pour nous bercer continuellement de la fausse idée que tout ce qui habite au delà de notre petite Europe, et nos anciens maîtres et législateurs les Romains, et les Grecs précepteurs des Romains, et les anciens Égyptiens précepteurs des Grecs, et enfin tout ce qui n’est pas nous, ont toujours été des idolâtres odieux et ridicules. Cependant, malgré une doctrine si sage et si sublime, les plus basses et les plus folles superstitions prévalent. Cette contradiction n’est que trop dans la nature de l’homme. Les Grecs et les Romains avaient la même idée d’un Être suprême, et ils avaient joint tant de divinités subalternes, le peuple avait honoré ces divinités par tant de superstitions, et avait étouffé la vérité par tant de fables, qu’on ne pouvait plus distinguer à la fin ce qui était digne de respect, et ce qui méritait le mépris. Vous ne perdrez point un temps précieux à rechercher toutes les sectes qui partagent l’Inde. Les erreurs se subdivisent en trop de manières. Il est d’ailleurs vraisemblable que nos voyageurs ont pris quelquefois des rites différents pour des sectes opposées; il est aisé de s’y méprendre. Chaque collège de prêtres, dans l’ancienne Grèce et dans l’ancienne Rome, avait ses cérémonies et ses sacrifices. On ne vénérait point Hercule comme Apollon, ni Junon comme Vénus: tous ces différents cultes appartenaient pourtant à la même religion. Nos peuples occidentaux ont fait éclater dans toutes ces découvertes une grande supériorité d’esprit et de courage sur les nations orientales. Nous nous sommes établis chez elles, et très souvent malgré leur résistance. Nous avons appris leurs langues, nous leur avons enseigné quelques-uns de nos arts. Mais la nature leur avait donné sur nous un avantage qui balance tous les nôtres: c’est qu’elles n’avaient nul besoin de nous, et que nous avions besoin d’elles. Avant ce temps, nos nations occidentales ne connaissaient de l’Éthiopie que le seul nom. Ce fut sous le fameux Jean II, roi de Portugal, que don Francisco Alvarès pénétra dans ces vastes contrées qui sont entre le tropique et la ligne équinoxiale, et où il est si difficile d’aborder par mer. On y trouva la religion chrétienne établie, mais telle qu’elle était pratiquée par les premiers juifs qui l’embrassèrent avant que les deux rites fussent entièrement séparés. Ce mélange de judaïsme et de christianisme s’est toujours maintenu jusqu’à nos jours en Éthiopie. La circoncision et le baptême y sont également pratiqués, le sabbat et le dimanche également observés: le mariage est permis aux prêtres, le divorce à tout le monde, et la polygamie y est en usage ainsi que chez tous les Juifs de l’orient. Ces Abyssins, moitié juifs, moitié chrétiens, reconnaissent pour leur patriarche l’archevêque qui réside dans les ruines d’Alexandrie, ou au Caire en Égypte; et cependant ce patriarche n’a pas la même religion qu’eux; il est de l’ancien rite grec, et ce rite diffère encore de la religion des Grecs: le gouvernement turc, maître de l’Égypte, y laisse en paix ce petit troupeau. On ne trouve point mauvais que ces chrétiens plongent leurs enfants dans des cuves d’eau, et portent l’eucharistie aux femmes dans leurs maisons, sous la forme d’un morceau de pain trempé dans du vin. Ils ne seraient pas tolérés à Rome, et ils le sont chez les mahométans. Don Francisco Alvarès fut le premier qui apprit la position des sources du Nil, et la cause des inondations régulières de ce fleuve: deux choses inconnues à toute l’antiquité, et même aux Égyptiens. La relation de cet Alvarès fut très longtemps au nombre des vérités peu connues; et depuis lui jusqu’à nos jours on a vu trop d’auteurs, échos des erreurs accréditées de l’antiquité, répéter qu’il n’est pas donné aux hommes de connaître les sources du Nil. On donna alors le nom de prêtre-Jean au négus ou roi d’Éthiopie, sans autre raison de l’appeler ainsi que parce qu’il se disait issu de la race de Salomon par la reine de Saba, et parce que depuis les croisades on assurait qu’on devait trouver dans le monde un roi chrétien nommé le Prêtre-Jean: le négus n’était pourtant ni chrétien ni prêtre. Tout le fruit des voyages en Éthiopie se réduisit à obtenir une ambassade du roi de ce pays au pape Clément VII. Le pays était pauvre, avec des mines d’argent qu’on dit abondantes. Les habitants, moins industrieux que les Américains, ne savaient ni mettre en oeuvre ces trésors, ni tirer parti des trésors véritables que la terre fournit pour les besoins réels des hommes. En effet, on voit une lettre d’un David, négus d’Éthiopie, qui demande au gouverneur portugais dans les Indes des ouvriers de toute espèce: c’était bien là être véritablement pauvre. Les trois quarts de l’Afrique et l’Asie septentrionale étaient dans la même indigence. Nous pensons, dans l’opulente oisiveté de nos villes, que tout l’univers nous ressemble; et nous ne songeons pas que les hommes ont vécu longtemps comme le reste des animaux, ayant souvent à peine le couvert et la pâture, au milieu même des mines d’or et de diamants. Ce royaume d’Éthiopie, tant vanté, était si faible, qu’un petit roi mahométan, qui possédait un canton voisin, le conquit presque tout entier au commencement du xvie siècle. Nous avons la fameuse lettre de Jean Bermudes au roi de Portugal don Sébastien, par laquelle nous pouvons nous convaincre que les Éthiopiens ne sont pas ce peuple indomptable dont parle Hérodote, ou qu’ils ont bien dégénéré. Ce patriarche latin, envoyé avec quelques soldats portugais, protégeait le jeune négus de l’Abyssinie contre ce roi maure qui avait envahi ses États; et malheureusement, quand le grand négus fut rétabli, le patriarche voulut toujours le protéger. Il était son parrain, et se croyait son maître en qualité de père spirituel et de patriarche. Il lui ordonna de rendre obéissance au pape, et lui dénonça qu’il l’excommuniait en cas de refus. Alfonse d’Albuquerque n’agissait pas avec plus de hauteur avec les petits princes de la presqu’île du Gange. Mais enfin le filleul rétabli sur son trône d’or respecta peu son parrain, le chassa de ses États, et ne reconnut point le pape. Ce Bermudes prétend que sur les frontières du pays de Damut, entre l’Abyssinie et les pays voisins de la source du Nil, il y a une petite contrée où les deux tiers de la terre sont d’or. C’est là ce que les Portugais cherchaient, et ce qu’ils n’ont point trouvé; c’est là le principe de tous ces voyages; les patriarches, les missions, les conversions, n’ont été que le prétexte. Les Européans n’ont fait prêcher leur religion depuis le Chili jusqu’au Japon pour faire servir les hommes, comme des bêtes de somme, à leur insatiable avarice. Il est à croire que le sein de l’Afrique renferme beaucoup de ce métal qui a mis en mouvement l’univers; le sable d’or qui roule dans ses rivières indique la mine dans les montagnes. Mais jusqu’à présent cette mine a été inaccessible aux recherches de la cupidité; et à force de faire des efforts en Amérique et en Asie, on s’est moins trouvé en état de faire des tentatives dans le milieu de l’Afrique. C’est à ces découvertes des Portugais dans l’ancien monde que nous devons le nouveau, si pourtant c’est une obligation que cette conquête de l’Amérique, si funeste pour ses habitants, et quelquefois pour les conquérants même. C’est ici le plus grand événement sans doute de notre globe, dont une moitié avait toujours été ignorée de l’autre. Tout ce qui a paru grand jusqu’ici semble disparaître devant cette espèce de création nouvelle. Nous prononçons encore avec une admiration respectueuse les noms des Argonautes, qui firent cent fois moins que les matelots de Gama et d’Albuquerque. Que d’autels on eût érigés dans l’antiquité à un Grec qui eût découvert l’Amérique! Christophe Colombo et Barthélemi son frère ne furent pas traités ainsi. Colombo, frappé des entreprises des Portugais, conçut qu’on pouvait faire quelque chose de plus grand, et par la seule inspection d’une carte de notre univers, jugea qu’il devait y en avoir un autre, et qu’on le trouverait en voguant toujours vers l’occident. Son courage fut égal à la force de son esprit, et d’autant plus grand qu’il eut à combattre les préjugés de tous ses contemporains, et à soutenir les refus de tous les princes. Gênes, sa patrie, qui le traita de visionnaire, perdit la seule occasion de s’agrandir qui pouvait s’offrir pour elle. Henri VII, roi d’Angleterre, plus avide d’argent que capable d’en hasarder dans une si noble entreprise, n’écouta pas le frère de Colombo: lui-même fut refusé en Portugal par Jean II, dont les vues étaient entièrement tournées du côté de l’Afrique. Il ne pouvait s’adresser à la France, où la marine était toujours négligée, et les affaires autant que jamais en confusion sous la minorité de Charles VIII. L’empereur Maximilien n’avait ni ports pour une flotte, ni argent pour l’équiper, ni grandeur de courage pour un tel projet. Venise eût pu s’en charger; mais, soit que l’aversion des Génois pour les Vénitiens ne permît pas à Colombo de s’adresser à la rivale de sa patrie, soit que Venise ne conçût de grandeur que dans son commerce d’Alexandrie et du Levant, Colombo n’espéra qu’en la cour d’Espagne. Ferdinand, roi d’Aragon, et Isabelle, reine de Castille, réunissaient par leur mariage toute l’Espagne, si vous en exceptez le royaume de Grenade, que les mahométans conservaient encore, mais que Ferdinand leur enleva bientôt après. L’union d’Isabelle et de Ferdinand prépara la grandeur de l’Espagne; Colombo la commença; mais ce ne fut qu’après huit ans de sollicitations que la cour d’Isabelle consentit au bien que le citoyen de Gênes voulait lui faire. Ce qui fait échouer les plus grands projets, c’est presque toujours le défaut d’argent. La cour d’Espagne était pauvre. Il fallut que le prieur Pérez, et deux négociants, nommés Pinzone, avançassent dix-sept mille ducats pour les frais de l’armement. (1492, 23 août) Colombo eut de la cour une patente, et partit enfin du port de Palos en Andalousie avec trois petits vaisseaux, et un vain titre d’amiral. Des îles Canaries, où il mouilla, il ne mit que trente-trois jours pour découvrir la première île de l’Amérique; et pendant ce court trajet il eut a soutenir plus de murmures de son équipage qu’il n’avait essuyé de refus des princes de l’Europe. Cette île, située environ a mille lieues des Canaries, fut nommée San Salvador. Aussitôt après il découvrit les autres îles Lucayes, Cuba, et Hispaniola, nommée aujourd’hui Saint-Domingue. Ferdinand et Isabelle furent dans une singulière surprise de le voir revenir au bout de sept mois (1493, 15 mars) avec des Américains d’Hispaniola, des raretés du pays, et surtout de l’or qu’il leur présenta. Le roi et la reine le firent asseoir et couvrir comme un grand d’Espagne, le nommèrent grand amiral et vice-roi du nouveau monde. Il était regardé partout comme un homme unique envoyé du ciel. C’était alors à qui s’intéresserait dans ses entreprises, à qui s’embarquerait sous ses ordres. Il repart avec une flotte de dix-sept vaisseaux. (1493) Il trouve encore de nouvelles îles, les Antilles et la Jamaïque. Le doute s’était changé en admiration pour lui à son premier voyage; mais l’admiration se tourna en envie au second. Il était amiral, vice-roi, et pouvait ajouter à ces titres celui de bienfaiteur de Ferdinand et d’Isabelle Cependant des juges, envoyés sur ses vaisseaux mêmes pour veiller sur sa conduite, le ramenèrent en Espagne. Le peuple, qui entendit que Colombo arrivait, courut au devant de lui, comme du génie tutélaire de l’Espagne. On tira Colombo du vaisseau; il parut, mais avec les fers aux pieds et aux mains. Ce traitement lui avait été fait par l’ordre de Fonseca, évêque de Burgos, intendant des armements. L’ingratitude était aussi grande que les services. Isabelle en fut honteuse: elle répara cet affront autant qu’elle le put; mais on retint Colombo quatre années, soit qu’on craignit qu’il ne prît pour lui ce qu’il avait découvert, soit qu’on voulût seulement avoir le temps de s’informer de sa conduite. Enfin on le renvoya encore dans son nouveau monde. (1498) Ce fut à ce troisième voyage qu’il aperçut le continent à dix degrés de l’équateur, et qu’il vit la côte où l’on a bâti Carthagène. Lorsque Colombo avait promis un nouvel hémisphère, on lui avait soutenu que cet hémisphère ne pouvait exister; et quand il l’eut découvert, on prétendit qu’il avait été connu depuis longtemps. Je ne parle pas ici d’un Martin Behem de Nuremberg, qui, dit-on, alla de Nuremberg au détroit de Magellan en 1460, avec une patente d’une duchesse de Bourgogne, qui, ne régnant pas alors, ne pouvait donner de patentes. Je ne parle pas des prétendues cartes qu’on montre de ce Martin Behem, et des contradictions qui décréditent cette fable: mais enfin ce Martin Behem n’avait pas peuplé l’Amérique. On en faisait honneur aux Carthaginois, et on citait un livre d’Aristote qu’il n’a pas composé. Quelques-uns ont cru trouver de la conformité entre des paroles caraïbes et des mots hébreux, et n’ont pas manqué de suivre une si belle ouverture. D’autres ont su que les enfants de Noé, s’étant établis en Sibérie, passèrent de là en Canada sur la glace, et qu’ensuite leurs enfants nés au Canada allèrent peupler le Pérou. Les Chinois et les Japonais, selon d’autres, envoyèrent des colonies en Amérique, et y firent passer des jaguars pour leur divertissement, quoique ni le Japon ni la Chine n’aient de jaguars. C’est ainsi que souvent les savants ont raisonné sur ce que les hommes de génie ont inventé. On demande qui a mis des hommes en Amérique ne pourrait-on pas répondre que c’est celui qui y fait croître des arbres et de l’herbe? La réponse de Colombo à ces envieux est célèbre. Ils disaient que rien n’était plus facile que ses découvertes. Il leur proposa de faire tenir un oeuf debout; et aucun n’ayant pu le faire, il cassa le bout de l’oeuf, et le fit tenir. « Cela était bien aisé, dirent les assistants. — Que ne vous en avisiez-vous donc? » répondit Colombo. Ce conte est rapporté du Brunelleschi, grand artiste, qui réforma l’architecture à Florence longtemps avant que Colombo existât. La plupart des bons mots sont des redites. La cendre de Colombo ne s’intéresse plus à la gloire qu’il eut pendant sa vie d’avoir doublé pour nous les oeuvres de la création; mais les hommes aiment à rendre justice aux morts, soit qu’ils se flattent de l’espérance vaine qu’on la rendra mieux aux vivants, soit qu’ils aiment naturellement la vérité. Americo Vespucci, que nous nommons Améric Vespuce, négociant florentin, jouit de la gloire de donner son nom à la nouvelle moitié du globe, dans laquelle il ne possédait pas un pouce de terre: il prétendit avoir le premier découvert le continent. Quand il serait vrai qu’il eût fait cette découverte, la gloire n’en serait pas à lui; elle appartient incontestablement à celui qui eut le génie et le courage d’entreprendre le premier voyage. La gloire, comme dit Newton dans sa dispute avec Leibnitz, n’est due qu’à l’inventeur: ceux qui viennent après ne sont que des disciples. Colombo avait déjà fait trois voyages en qualité d’amiral et de vice-roi, cinq ans avant qu’Améric Vespuce en eût fait un en qualité de géographe, sous le commandement de l’amiral Ojeda: mais, ayant écrit à ses amis de Florence qu’il avait découvert le nouveau monde, on le crut sur sa parole; et les citoyens de Florence ordonnèrent que tous les ans, aux fêtes de la Toussaint, on fît pendant trois jours devant sa maison une illumination solennelle. Cet homme ne méritait certainement aucuns honneurs pour s’être trouvé, en 1498, dans une escadre qui rangea les côtes du Brésil, lorsque Colombo, cinq ans auparavant, avait montré le chemin au reste du monde. Il a paru depuis peu à Florence une vie de cet Améric Vespuce, dans laquelle il ne paraît pas qu’on ait respecté la vérité, ni qu’on ait raisonné conséquemment. On s’y plaint de plusieurs auteurs français qui ont rendu justice à Colombo. Ce n’était pas aux Français qu’il fallait s’en prendre, mais aux Espagnols, qui les premiers ont rendu cette justice. L’auteur de la vie de Vespuce dit qu’il veut « confondre la vanité de la nation française, qui a toujours combattu avec impunité la gloire et la fortune de l’Italie. » Quelle vanité y a-t-il à dire que ce fut un Génois qui découvrit l’Amérique? quelle injure fait-on à la gloire de l’Italie en avouant que c’est un Italien né à Gênes à qui l’on doit le nouveau monde? Je remarque exprès ce défaut d’équité, de politesse et de bon sens, dont il n’y a que trop d’exemples; et je dois dire que les bons écrivains français sont en général ceux qui sont le moins tombés dans ce défaut intolérable. Une des raisons qui les font lire dans toute l’Europe, c’est qu’ils rendent justice à toutes les nations. Les habitants des îles et de ce continent étaient une espèce d’hommes nouvelle; aucun n’avait de barbe. Ils furent aussi étonnés du visage des Espagnols que des vaisseaux et de l’artillerie; ils regardèrent d’abord ces nouveaux hôtes comme des monstres, ou des dieux qui venaient du ciel ou de l’océan. Nous apprenions alors, par les voyages des Portugais et des Espagnols, le peu qu’est notre Europe, et quelle variété règne sur la terre. On avait vu qu’il y avait dans l’Indoustan des races d’hommes jaunes. Les noirs, distingués encore en plusieurs espèces, se trouvaient en Afrique et en Asie assez loin de l’équateur; et quand on eut depuis percé en Amérique jusque sous la ligne, on vit que la race y est assez blanche. Les naturels du Brésil sont de couleur de bronze. Les Chinois paraissaient encore une espèce entièrement différente par la conformation de leur nez, de leurs yeux et de leurs oreilles, par leur couleur, et peut-être encore même par leur génie; mais ce qui est plus à remarquer, c’est que, dans quelques régions que ces races soient transplantées, elles ne changent point quand elles ne se mêlent pas aux naturels du pays. La membrane muqueuse des nègres, reconnue noire, et qui est la cause de leur couleur, est une preuve manifeste qu’il y a dans chaque espèce d’hommes, comme dans les plantes, un principe qui les différencie. La nature a subordonné à ce principe ces différents degrés de génie et ces caractères des nations qu’on voit si rarement changer. C’est par là que les nègres sont les esclaves des autres hommes. On les achète sur les côtes d’Afrique comme des bêtes; et les multitudes de ces noirs, transplantés dans nos colonies d’Amérique, servent un très petit nombre d’Européans. L’expérience a encore appris quelle supériorité ces Européans ont sur les Américains, qui, aisément vaincus partout, n’ont jamais osé tenter une révolution, quoiqu’ils fussent plus de mille contre un. Cette partie de l’Amérique était encore remarquable par des animaux et des végétaux que les trois autres parties du monde n’ont pas, et par le besoin de ce que nous avons. Les chevaux, le blé de toute espèce, le fer, étaient les principales productions qui manquaient dans le Mexique et dans le Pérou. Parmi les denrées ignorées dans l’ancien monde, la cochenille fut une des premières et des plus précieuses qui nous furent apportées: elle fit oublier la graine d’écarlate, qui servait de temps immémorial aux belles teintures rouges. Au transport de la cochenille on joignit bientôt celui de l’indigo, du cacao, de la vanille, des bois qui servent à l’ornement, ou qui entrent dans la médecine; enfin du quinquina, seul spécifique contre les fièvres intermittentes, placé par la nature dans les montagnes du Pérou, tandis qu’elle a mis la fièvre dans le reste du monde. Ce nouveau continent possède aussi des perles, des pierres de couleur, des diamants; il est certain que l’Amérique procure aujourd’hui aux moindres citoyens de l’Europe des commodités et des plaisirs. Les mines d’or et d’argent n’ont été utiles d’abord qu’aux rois d’Espagne et aux négociants. Le reste du monde en fut appauvri; car le grand nombre, qui ne fait point le négoce, s’est trouvé d’abord en possession de peu d’espèces en comparaison des sommes immenses qui entraient dans les trésors de ceux qui profitèrent des premières découvertes. Mais peu à peu cette affluence d’argent et d’or dont l’Amérique a inondé l’Europe a passé dans plus de mains, et s’est plus également distribuée. Le prix des denrées a haussé dans toute l’Europe à peu près dans la même proportion. Pour comprendre, par exemple, comment les trésors de l’Amérique ont passé des mains espagnoles dans celles des autres nations, il suffira de considérer ici deux choses l’usage que Charles-Quint et Philippe II firent de leur argent, et la manière dont les autres peuples entrent en partage des mines du Pérou. Charles-Quint, empereur d’Allemagne, toujours en voyage et toujours en guerre, fit nécessairement passer beaucoup d’espèces en Allemagne et en Italie, qu’il reçut du Mexique et du Pérou. Lorsqu’il envoya son fils Philippe II à Londres épouser la reine Marie et prendre le titre de roi d’Angleterre, ce prince remit à la Tour vingt-sept grandes caisses d’argent en barre, et la charge de cent chevaux en argent et en or monnayé. Les troubles de Flandre et les intrigues de La Ligue en France coûtèrent à ce même Philippe II, de son propre aveu, plus de trois mille millions de livres de notre monnaie d’aujourd’hui. Quant à la manière dont l’or et l’argent du Pérou parviennent à tous les peuples de l’Europe, et de là vont en partie aux grandes Indes, c’est une chose connue, mais étonnante. Une loi sévère établie par Ferdinand et Isabelle, confirmée par Charles-Quint et par tous les rois d’Espagne, défend aux autres nations non seulement l’entrée des ports de l’Amérique espagnole, mais la part la plus indirecte dans ce commerce. Il semblait que cette loi dût donner à l’Espagne de quoi subjuguer l’Europe; cependant l’Espagne ne subsiste que de la violation perpétuelle de cette loi même. Elle peut à peine fournir quatre millions en denrées qu’on transporte en Amérique; et le reste de l’Europe fournit quelquefois pour cinquante millions de marchandises. Ce prodigieux commerce de nations amies ou ennemies de l’Espagne se fait sous le nom des Espagnols mêmes, toujours fidèles aux particuliers, et toujours trompant le roi, qui a un besoin extrême de l’être. Nulle reconnaissance n’est donnée par les marchands espagnols aux marchands étrangers. La bonne foi, sans laquelle il n’y aurait jamais eu de commerce fait la seule sûreté. La manière dont on donna longtemps aux étrangers l’or et l’argent que les galions ont rapportés d’Amérique fut encore plus singulière. L’Espagnol, qui est à Cadix facteur de l’étranger, confiait les lingots reçus à des braves qu’on appelait Météores. Ceux-ci, armés de pistolets de ceinture et d’épées, allaient porter les lingots numérotés au rempart, et les jetaient à d’autres Météores, qui les portaient aux chaloupes auxquelles ils étaient destinés. Les chaloupes les remettaient aux vaisseaux en rade. Ces Météores, ces facteurs, les commis, les gardes, qui ne les troublaient jamais, tous avaient leur droit, et le négociant étranger n’était jamais trompé. Le roi, ayant reçu son indult sur ces trésors à l’arrivée des galions, y gagnait lui-même. Il n’y avait proprement que la loi de trompée, loi qui n’est utile qu’autant qu’on y contrevient, et qui n’est pourtant pas encore abrogée, parce que les anciens préjugés sont toujours ce qu’il y a de plus fort chez les hommes. Le plus grand exemple de la violation de cette loi et de la fidélité des Espagnols, s’est fait voir en 1684. La guerre était déclarée entre la France et l’Espagne. Le roi catholique voulut se saisir des effets des Français. On employa en vain les édits et les monitoires, les recherches et les excommunications; aucun commissaire espagnol ne trahit son correspondant français. Cette fidélité, si honorable à la nation espagnole, prouva bien que les hommes n’obéissent de bon gré qu’aux lois qu’ils se sont faites pour le bien de la société, et que les lois qui ne sont que la volonté du souverain trouvent toujours tous les coeurs rebelles. Si la découverte de l’Amérique fit d’abord beaucoup de bien aux Espagnols, elle fit aussi de très grands maux. L’un a été de dépeupler l’Espagne par le nombre nécessaire de ses colonies; l’autre, d’infecter l’univers d’une maladie qui n’était connue que dans quelques parties de cet autre monde, et surtout dans l’île Hispaniola. Plusieurs compagnons de Christophe Colombo en revinrent attaqués, et portèrent dans l’Europe cette contagion. Il est certain que ce venin qui empoisonne les sources de la vie était propre de l’Amérique, comme la peste et la petite vérole sont des maladies originaires de l’Arabie méridionale. Il ne faut pas croire même que la chair humaine, dont quelques sauvages américains se nourrissaient, ait été la source de cette corruption. Il n’y avait point d’anthropophages dans l’île Hispaniola, où ce mal était invétéré. Il n’est pas non plus la suite de l’excès dans les plaisirs: ces excès n’avaient jamais été punis ainsi par la nature dans l’ancien monde; et aujourd’hui, après un moment passé et oublié depuis des années, la plus chaste union peut être suivie du plus cruel et du plus honteux des fléaux dont le genre humain soit affligé. Pour voir maintenant comment cette moitié du globe devint la proie des princes chrétiens, il faut suivre d’abord les Espagnols dans leurs découvertes et dans leurs conquêtes. Le grand Colombo, après avoir bâti quelques habitations dans les îles, et reconnu le continent, avait repassé en Espagne, où il jouissait d’une gloire qui n’était point souillée de rapines et de cruautés: il mourut en l506 à Valladolid. Mais les gouverneurs de Cuba, d’Hispaniola, qui lui succédèrent, persuadés que ces provinces fournissaient de l’or, en voulurent avoir au prix du sang des habitants. Enfin, soit qu’ils crussent la haine de ces insulaires implacable, soit qu’ils craignissent leur grand nombre, soit que la fureur du carnage, ayant une fois commencé, ne connaît plus de bornes, ils dépeuplèrent en peu d’années Hispaniola, qui contenait trois millions d’habitants, et Cuba, qui en avait plus de six cent mille. Barthélemy de Las Casas, évêque de Chiapa, témoin de ces destructions, rapporte qu’on allait à la chasse des hommes avec des chiens. Ces malheureux sauvages, presque nus et sans armes, étaient poursuivis comme des daims dans le fond des forêts, dévorés par des dogues, et tués à coups de fusil, ou surpris et brûlés dans leurs habitations. Ce témoin oculaire dépose à la postérité que souvent on faisait sommer, par un dominicain et par un cordelier, ces malheureux de se soumettre à la religion chrétienne et au roi d’Espagne; et, après cette formalité, qui n’était qu’une injustice de plus, on les égorgeait sans remords. Je crois le récit de Las Casas exagéré en plus d’un endroit; mais, supposé qu’il en dise dix fois trop, il en reste de quoi être saisi d’horreur. On est encore surpris que cette extinction totale d’une race d’hommes dans Hispaniola soit arrivée sous les yeux et sous le gouvernement de plusieurs religieux de saint Jérôme: car le cardinal Ximénès, maître de la Castille avant Charles-Quint, avait envoyé quatre de ces moines en qualité de présidents du conseil royal de l’île: Ils ne purent sans doute résister au torrent; et la haine des naturels du pays, devenue avec raison implacable, rendit leur perte malheureusement nécessaire. Chap. CXLVI. — Vaines disputes. Comment l’Amérique a été peuplée. Différences spécifiques entre l’Amérique et l’ancien monde. Religion. Anthropophages. Raisons pourquoi Le nouveau monde est moins peuplé que l’ancien. Si ce fut un effort de philosophie qui fit découvrir l’Amérique, ce n’en est pas un de demander tous les jours comment il se peut qu’on ait trouvé des hommes dans ce continent, et qui les y a menés. Si on ne s’étonne pas qu’il y ait des mouches en Amérique, c’est une stupidité de s’étonner qu’il y ait des hommes. Le sauvage qui se croit une production de son climat, comme son orignal et sa racine de manioc, n’est pas plus ignorant que nous en ce point, et raisonne mieux. En effet, puisque le nègre d’Afrique ne tire point son origine de nos peuples blancs, pourquoi les rouges, les olivâtres, les cendrés de l’Amérique, viendraient-ils de nos contrées? et d’ailleurs, quelle serait la contrée primitive? La nature, qui couvre la terre de fleurs, de fruits, d’arbres, d’animaux, n’en a-t-elle d’abord placé que dans un seul terrain, pour qu’ils se répandissent de là dans le reste du monde? ou serait-ce ce terrain qui aurait eu d’abord toute l’herbe et toutes les fourmis, et qui les aurait envoyées au reste de la terre? comment la mousse et les sapins de Norvège auraient-ils passé aux terres australes? Quelque terrain qu’on imagine, il est presque tout dégarni de ce que les autres produisent. Il faudra supposer qu’originairement il avait tout, et qu’il ne lui reste presque plus rien. Chaque climat a ses productions différentes, et le plus abondant est très pauvre en comparaison de tous les autres ensemble. Le maître de la nature a peuplé et varié tout le globe. Les sapins de la Norvège ne sont point assurément les pères des girofliers des Moluques; et ils ne tirent pas plus leur origine des sapins d’un autre pays que l’herbe des champs d’Archangel n’est produite par l’herbe des bords du Gange. On ne s’avise point de penser que les chenilles et les limaçons d’une partie du monde soient originaires d’une autre partie: pourquoi s’étonner qu’il y ait en Amérique quelques espèces d’animaux, quelques races d’hommes semblables aux nôtres? L’Amérique, ainsi que l’Afrique et l’Asie, produit des végétaux, des animaux qui ressemblent à ceux de l’Europe; et tout de même encore que l’Afrique et l’Asie, elle en produit beaucoup qui n’ont aucune analogie à ceux de l’ancien monde. Les terres du Mexique, du Pérou, du Canada, n’avaient jamais porté ni le froment qui fait notre nourriture, ni le raisin qui fait notre boisson ordinaire, ni les olives dont nous tirons tant de secours, ni la plupart de nos fruits. Toutes nos bêtes de somme et de charrue, chevaux, chameaux, ânes, boeufs, étaient absolument inconnus. Il y avait des espèces de boeufs et de moutons, mais toutes différentes des nôtres. Les moutons du Pérou étaient plus grands, plus forts que ceux d’Europe, et servaient à porter des fardeaux. Leurs boeufs tenaient à la fois de nos buffles et de nos chameaux. On trouva dans le Mexique des troupeaux de porcs qui ont sur le dos une glande remplie d’une matière onctueuse et fétide: point de chiens, point de chats. Le Mexique, le Pérou, avaient une espèce de lions, mais petits et privés de crinière; et, ce qui est plus singulier, le lion de ces climats était un animal poltron. On peut réduire, si l’on veut, sous une seule espèce tous les hommes, parce qu’ils ont tous les mêmes organes de la vie, des sens et du mouvement. Mais cette espèce parut évidemment divisée en plusieurs autres dans le physique et dans le moral. Quant au physique, on crut voir dans les Esquimaux, qui habitent vers le soixantième degré du nord, une figure, une taille semblable à celle des Lapons. Des peuples voisins avaient la face toute velue. Les Iroquois, les Hurons, et tous les peuples jusqu’à la Floride, parurent olivâtres et sans aucun poil sur le corps, excepté la tête. Le capitaine Rogers, qui navigua vers les côtes de la Californie, y découvrit des peuplades de nègres qu’on ne soupçonnait pas dans l’Amérique. On vit dans l’isthme de Panama une race qu’on appelle les Dariens, qui a beaucoup de rapport aux Albinos d’Afrique. Leur taille est tout au plus de quatre pieds; ils sont blancs comme les albinos: et c’est la seule race de l’Amérique qui soit blanche. Leurs yeux rouges sont bordés de paupières façonnées en demi-cercles. Ils ne voient et ne sortent de leurs trous que la nuit; ils sont parmi les hommes ce que les hiboux sont parmi les oiseaux. Les Mexicains, les Péruviens, parurent d’une couleur bronzée, les Brasiliens d’un rouge plus foncé, les peuples du Chili plus cendrés. On a exagéré la grandeur des Patagons qui habitent vers le détroit de Magellan, mais on croit que c’est la nation de la plus haute taille qui soit sur la terre. Parmi tant de nations si différentes de nous, et si différentes entre elles, on n’a jamais trouvé d’hommes isolés, solitaires, errants à l’aventure à la manière des animaux, s’accouplant comme eux au hasard, et quittant leurs femelles pour chercher seuls leur pâture. Il faut que la nature humaine ne comporte pas cet état, et que partout l’instinct de l’espèce l’entraîne à la société comme à la liberté; c’est ce qui fait que la prison sans aucun commerce avec les hommes est un supplice inventé par les tyrans, supplice qu’un sauvage pourrait moins supporter encore que l’homme civilisé. Du détroit de Magellan jusqu’à la baie d’Hudson, on a vu des familles rassemblées et des huttes qui composaient des villages; point de peuples errants qui changeassent de demeures selon les saisons, comme les Arabes-Bédouins et les Tartares en effet, ces peuples, n’ayant point de bêtes de somme, n’auraient pu transporter aisément leurs cabanes. Partout on a trouvé des idiomes formés, par lesquels les plus sauvages exprimaient le petit nombre de leurs idées c’est encore un instinct des hommes de marquer leurs besoins par des articulations. De là se sont formées nécessairement tant de langues différentes, plus ou moins abondantes, selon qu’on a eu plus ou moins de connaissances. Ainsi la langue des Mexicains était plus formée que celle des Iroquois, comme la nôtre est plus régulière et plus abondante que celle des Samoïèdes. De tous les peuples de l’Amérique, un seul avait une religion qui semble, au premier coup d’oeil, ne pas offenser notre raison. Les Péruviens adoraient le soleil comme un astre bienfaisant, semblables en ce point aux anciens Persans et aux Sabéens; mais si vous en exceptez les grandes et nombreuses nations de l’Amérique, les autres étaient plongées pour la plupart dans une stupidité barbare. Leurs assemblées n’avaient rien d’un culte réglé; leur créance ne constituait point une religion. Il est constant que les Brasiliens, les Caraïbes, les Mosquites, les peuplades de la Guiane, celles du Nord, n’avaient pas plus de notion distincte d’un Dieu suprême que les Cafres de l’Afrique. Cette connaissance demande une raison cultivée, et leur raison ne l’était pas. La nature seule peut inspirer l’idée confuse de quelque chose de puissant, de terrible, à un sauvage qui verra tomber la foudre, ou un fleuve se déborder. Mais ce n’est là que le faible commencement de la connaissance d’un Dieu créateur: cette connaissance raisonnée manquait même absolument à toute l’Amérique. Les autres Américains qui s’étaient fait une religion l’avaient faite abominable. Les Mexicains n’étaient pas les seuls qui sacrifiassent des hommes à je ne sais quel être malfaisant: on a prétendu même que les Péruviens souillaient aussi le culte du soleil par de pareils holocaustes; mais ce reproche paraît avoir été imaginé par les vainqueurs pour excuser leur barbarie. Les anciens peuples de notre hémisphère, et les plus policés de l’autre, se sont ressemblés par cette religion barbare. Herrera nous assure que les Mexicains mangeaient les victimes humaines immolées. La plupart des premiers voyageurs et des missionnaires disent tous que les Brasiliens, les Caraïbes, les Iroquois, les Hurons, et quelques autres peuplades, mangeaient les captifs faits à la guerre; et ils ne regardent pas ce fait comme un usage de quelques particuliers, mais comme un usage de nation. Tant d’auteurs anciens et modernes ont parlé d’anthropophages, qu’il est difficile de les nier. Je vis en 1725 quatre sauvages amenés du Mississipi à Fontainebleau. Il y avait parmi eux une femme de couleur cendrée comme ses compagnons; je lui demandai, par l’interprète qui les conduisait, si elle avait mangé quelquefois de la chair humaine; elle me répondit que oui, très froidement, et comme à une question ordinaire. Cette atrocité, si révoltante pour notre nature, est pourtant bien moins cruelle que le meurtre. La véritable barbarie est de donner la mort, et non de disputer un mort aux corbeaux ou aux vers. Des peuples chasseurs, tels qu’étaient les Brasiliens et les Canadiens, des insulaires comme les Caraïbes, n’ayant pas toujours une subsistance assurée, ont pu devenir quelquefois anthropophages. La famine et la vengeance les ont accoutumés à cette nourriture: et quand nous voyons, dans les siècles les plus civilisés, le peuple de Paris dévorer les restes sanglants du maréchal d’Ancre, et le peuple de la Haye manger le coeur du grand-pensionnaire de Wit, nous ne devons pas être surpris qu’une horreur chez nous passagère ait duré chez les sauvages. Les plus anciens livres que nous ayons ne nous permettent pas de douter que la faim n’ait poussé les hommes à cet excès. Moïse même menace les Hébreux, dans cinq versets du Deutéronome(5),qu’ils mangeront leurs enfants s’ils transgressent sa loi. Le prophète Ézéchiel répète la même menace(6), et ensuite, selon plusieurs commentateurs, il promet aux Hébreux, de la part de Dieu, que s’ils se défendent bien contre le roi de Perse, ils auront à manger de la chair de cheval(7) et de la chair de cavalier(8). Marco Paolo, ou Marc Paul, dit que, de son temps, dans une partie de la Tartarie, les magiciens ou les prêtres (c’était la même chose) avaient le droit de manger la chair des criminels condamnés à la mort. Tout cela soulève le coeur; mais le tableau du genre humain doit souvent produire cet effet. Comment des peuples toujours séparés les uns des autres ont-ils pu se réunir dans une si horrible coutume? faut-il croire qu’elle n’est pas absolument aussi opposée à la nature humaine qu’elle le paraît? il est sûr qu’elle est rare, mais il est sûr qu’elle existe. On ne voit pas que ni les Tartares, ni les Juifs, aient mangé souvent leurs semblables. La faim et le désespoir contraignirent, aux sièges de Sancerre et de Paris, pendant nos guerres de religion, des mères à se nourrir de la chair de leurs enfants. Le charitable Las Casas, évêque de Chiapa, dit que cette horreur n’a été commise en Amérique que par quelques peuples chez lesquels il n’a pas voyagé. Dampierre assure qu’il n’a jamais rencontré d’anthropophages, et il n’y a peut-être pas aujourd’hui deux peuplades où cette horrible coutume soit en usage. Il est un autre vice tout différent, qui semble plus opposé au but de la nature, que cependant les Grecs ont vanté, que les Romains ont permis, qui s’est perpétué dans les nations les plus polies, et qui est beaucoup plus commun dans nos climats chauds et tempérés de l’Europe et de l’Asie, que dans les glaces du Septentrion: on a vu en Amérique ce même effet des caprices de la nature humaine; les Brasiliens pratiquaient cet usage monstrueux et commun; les Canadiens l’ignoraient. Comment se peut-il encore qu’une passion qui renverse les lois de la propagation humaine se soit emparée dans les deux hémisphères des organes de la propagation même(9)? Une autre observation importante, c’est qu’on a trouvé le milieu de l’Amérique assez peuplé, et les deux extrémités vers les pôles peu habitées: en général, le nouveau monde ne contenait pas le nombre d’hommes qu’il devait contenir. Il y en a certainement des causes naturelles: premièrement, le froid excessif, qui est aussi perçant en Amérique, dans la latitude de Paris et de Vienne, qu’il l’est à notre continent au cercle polaire. En second lieu, les fleuves sont pour la plupart, en Amérique, vingt, trente fois plus larges au moins que les nôtres. Les inondations fréquentes ont dû porter la stérilité, et par conséquent la mortalité, dans des pays immenses. Les montagnes, beaucoup plus hautes sont aussi plus inhabitables que les nôtres; des poisons violents et durables, dont la terre d’Amérique est couverte, rendent mortelle la plus légère atteinte d’une flèche trempée dans ces poisons; enfin, la stupidité de l’espèce humaine, dans une partie de cet hémisphère, a dû influer beaucoup sur la dépopulation. On a connu, en général, que l’entendement humain n’est pas si formé dans le nouveau monde que dans l’ancien: l’homme est dans tous les deux un animal très faible, les enfants périssent partout faute d’un soin convenable; et il ne faut pas croire que, quand les habitants des bords du Rhin, de l’Elbe et de la Vistule, plongeaient dans ces fleuves les enfants nouveaux-nés dans la rigueur de l’hiver, les femmes allemandes et sarmates élevassent alors autant d’enfants qu’elles en élèvent aujourd’hui, surtout quand ces pays étaient couverts de forêts qui rendaient le climat plus malsain et plus rude qu’il ne l’est dans nos derniers temps. Mille peuplades de l’Amérique manquaient d’une bonne nourriture: on ne pouvait ni fournir aux enfants un bon lait, ni leur donner ensuite une subsistance saine, ni même suffisante. Plusieurs espèces d’animaux carnassiers sont réduites, par ce défaut de subsistance, à une très petite quantité; et il faut s’étonner si on a trouvé dans l’Amérique plus d’hommes que de singes. Ce fut de l’île de Cuba que partit Fernand Cortès pour de nouvelles expéditions dans le continent (1519). Ce simple lieutenant du gouverneur d’une île nouvellement découverte, suivi de moins de six cents hommes, n’ayant que dix-huit chevaux et quelques pièces de campagne, va subjuguer le plus puissant État de l’Amérique. D’abord il est assez heureux pour trouver un Espagnol qui, ayant été neuf ans prisonnier à Jucatan, sur le chemin du Mexique, lui sert d’interprète Une Américaine, qu’il nomme dona Marina, devient à la fois sa maîtresse et son conseil, et apprend bientôt assez d’espagnol pour être aussi une interprète utile. Ainsi l’amour, la religion, l’avarice, la valeur et la cruauté, ont conduit les Espagnols dans ce nouvel hémisphère. Pour comble de bonheur, on trouve un volcan plein de soufre; on découvre du salpêtre qui sert à renouveler dans le besoin la poudre consommée dans les combats. Cortès avance le long du golfe du Mexique, tantôt caressant les naturels du pays, tantôt faisant la guerre: il trouve des villes policées où les arts sont en honneur. La puissante république de Tlascala, qui florissait sous un gouvernement aristocratique, s’oppose à son passage; mais la vue des chevaux et le bruit seul du canon mettaient en fuite ces multitudes mal armées. Il fait une paix aussi avantageuse qu’il le veut; six mille de ses nouveaux alliés de Tlascala l’accompagnent dans son voyage du Mexique. Il entre dans cet empire sans résistance, malgré les défenses du souverain. Ce souverain commandait cependant, à ce qu’on dit, à trente vassaux, dont chacun pouvait paraître à la tête de cent mille hommes armés de flèches et de ces pierres tranchantes qui leur tenaient lieu de fer. S’attendait-on à trouver le gouvernement féodal établi au Mexique? La ville de Mexico, bâtie au milieu d’un grand lac, était le plus beau monument de l’industrie américaine: des chaussées immenses traversaient le lac, tout couvert de petites barques faites de troncs d’arbres. On voyait dans la ville des maisons spacieuses et commodes, construites de pierre, des marchés, des boutiques qui brillaient d’ouvrages d’or et d’argent ciselés et sculptés, de vaisselle de terre vernissée, d’étoffes de coton, et de tissus de plumes qui formaient des dessins éclatants par les plus vives nuances. Auprès du grand marché était un palais où l’on rendait sommairement la justice aux marchands, comme dans la juridiction des consuls de Paris, qui n’a été établie que sous le roi Charles IX, après la destruction de l’empire du Mexique. Plusieurs palais de l’empereur Montezuma augmentaient la somptuosité de la ville. Un d’eux s’élevait sur des colonnes de jaspe, et était destiné à renfermer des curiosités qui ne servaient qu’au plaisir. Un autre était rempli d’armes offensives et défensives, garnies d’or et de pierreries; un autre était entouré de grands jardins où l’on ne cultivait que des plantes médicinales; des intendants les distribuaient gratuitement aux malades, on rendait compte au roi du succès de leurs usages, et les médecins en tenaient registre à leur manière, sans avoir l’usage de l’écriture. Les autres espèces de magnificence ne marquent que les progrès des arts; celle-là marque le progrès de la morale. S’il n’était pas de la nature humaine de réunir le meilleur et le pire, on ne comprendrait pas comment cette morale s’accordait avec les sacrifices humains dont le sang regorgeait à Mexico devant l’idole de Visiliputsli, regardé comme le dieu des armées. Les ambassadeurs de Montezuma dirent à Cortès, à ce qu’on prétend, que leur maître avait sacrifié dans ses guerres près de vingt mille ennemis, chaque année, dans le grand temple de Mexico. C’est une très grande exagération: on sent qu’on a voulu colorer par là les injustices du vainqueur de Montezuma; mais enfin, quand les Espagnols entrèrent dans ce temple, ils trouvèrent, parmi ses ornements, des crânes d’hommes suspendus comme des trophées. C’est ainsi que l’antiquité nous peint le temple de Diane dans la Chersonèse Taurique. Il n’y a guère de peuples dont la religion n’ait été inhumaine et sanglante: vous savez que les Gaulois, les Carthaginois, les Syriens, les anciens Grecs, immolèrent des hommes. La loi des Juifs semblait permettre ces sacrifices; il est dit dans le Lévitique: « Si une âme vivante a été promise à Dieu, on ne pourra la racheter; il faut qu’elle meure(10). » Les livres des Juifs rapportent que, quand ils envahirent le petit pays des Chananéens, ils massacrèrent, dans plusieurs villages, les hommes, les femmes, les enfants et les animaux domestiques, parce qu’ils avaient été dévoués. C’est sur cette loi que furent fondés les serments de Jephté, qui sacrifia sa fille, et de Saül, qui, sans les cris de l’armée, eût immolé son fils: c’est elle encore qui autorisait Samuel à égorger le roi Agag, prisonnier de Saül, et à le couper en morceaux; exécution aussi horrible et aussi dégoûtante que tout ce qu’on peut voir de plus affreux chez les sauvages. D’ailleurs il paraît que chez les Mexicains on n’immolait que les ennemis; ils n’étaient point anthropophages, comme un très petit nombre de peuplades américaines. Leur police en tout le reste était humaine et sage. L’éducation de la jeunesse formait un des plus grands objets du gouvernement: il y avait des écoles publiques établies pour l’un et l’autre sexe. Nous admirons encore les anciens Égyptiens d’avoir connu que l’année est d’environ trois cent soixante-cinq jours: les Mexicains avaient poussé jusque-là leur astronomie. La guerre était chez eux réduite en art; c’est ce qui leur avait donné tant de supériorité sur leurs voisins. Un grand ordre dans les finances maintenait la grandeur de cet empire, regardé par ses voisins avec crainte et avec envie. Mais ces animaux guerriers sur qui les principaux Espagnols étaient montés, ce tonnerre artificiel qui se formait dans leurs mains, ces châteaux de bois qui les avaient apportés sur l’Océan, ce fer dont ils étaient couverts, leurs marches comptées par des victoires, tant de sujets d’admiration joints à cette faiblesse qui porte les peuples à admirer; tout cela fit que, quand Cortès arriva dans la ville de Mexico, il fut reçu par Montezuma comme son maître, et par les habitants comme leur dieu. On se mettait à genoux dans les rues quand un valet espagnol passait. On raconte qu’un cacique, sur les terres duquel passait un capitaine espagnol, lui présenta des esclaves et du gibier. Si tu es dieu, lui dit-il, voilà des hommes, mange-les; si tu es homme, voilà des vivres que ces esclaves t’apprêteront. » Ceux qui ont fait les relations de ces étranges événements les ont voulu relever par des miracles, qui ne servent en effet qu’à les rabaisser. Le vrai miracle fut la conduite de Cortès. Peu à peu la cour de Montezuma, s’apprivoisant avec leurs hôtes, osa les traiter comme des hommes. Une partie des Espagnols était à la Vera-Cruz, sur le chemin du Mexique: un général de l’empereur, qui avait des ordres secrets, les attaqua; et, quoique ses troupes fussent vaincues, il y eut trois ou quatre Espagnols de tués: la tête d’un d’eux fut même portée à Montezuma. Alors Cortès fit ce qui s’est jamais fait de plus hardi en politique: il va au palais, suivi de cinquante Espagnols, et accompagné de la dona Marina, qui lui sert toujours d’interprète; alors, mettant en usage la persuasion et la menace, il emmène l’empereur prisonnier au quartier espagnol, le force à lui livrer ceux qui ont attaqué les siens à la Vera-Cruz, et fait mettre les fers aux pieds et aux mains de l’empereur même, comme un général qui punit un simple soldat; ensuite il l’engage à se reconnaître publiquement vassal de Charles-Quint. Montezuma et les principaux de l’empire donnent pour tribut attaché à leur hommage six cent mille marcs d’or pur, avec une incroyable quantité de pierreries, d’ouvrages d’or, et de tout ce que l’industrie de plusieurs siècles avait fabriqué de plus rare: Cortès en mit à part le cinquième pour son maître, prit un cinquième pour lui, et distribua le reste à ses soldats. On peut compter parmi les plus grands prodiges que les conquérants de ce nouveau monde se déchirant eux-mêmes, les conquêtes n’en souffrirent pas. Jamais le vrai ne fut moins vraisemblable tandis que Cortès était près de subjuguer l’empire du Mexique avec cinq cents hommes qui lui restaient, le gouverneur de Cuba, Velasquez, plus offensé de la gloire de Cortès, son lieutenant, que de son peu de soumission, envoie presque toutes ses troupes, qui consistaient en huit cents fantassins, quatre-vingts cavaliers bien montés, et deux petites pièces de canon, pour réduire Cortès, le prendre prisonnier, et poursuivre le cours de ses victoires. Cortès, ayant d’un côté mille Espagnols à combattre, et le continent à retenir dans la soumission, laissa quatre-vingts hommes pour lui répondre de tout le Mexique, et marcha, suivi du reste, contre ses compatriotes; il en défait une partie, il gagne l’autre. Enfin, cette armée, qui venait pour le détruire, se range sous ses drapeaux, et il retourne au Mexique avec elle. L’empereur était toujours en prison dans sa capitale, gardé par quatre-vingts soldats. Celui qui les commandait, nommé Alvaredo, sur un bruit vrai ou faux que les Mexicains conspiraient pour délivrer leur maître, avait pris le temps d’une fête où deux mille des premiers seigneurs étaient plongés dans l’ivresse de leurs liqueurs fortes: il fond sur eux avec cinquante soldats, les égorge eux et leur suite sans résistance, et les dépouille de tous les ornements d’or et de pierreries dont ils s’étaient parés pour cette fête. Cette énormité, que tout le peuple attribuait avec raison à la rage de l’avarice, souleva ces hommes trop patients: et quand Cortès arriva, il trouva deux cent mille Américains en armes contre quatre-vingts Espagnols occupés à se défendre et à garder l’empereur. Ils assiégèrent Cortès pour délivrer leur roi; ils se précipitèrent en foule contre les canons et les mousquets. Antonio de Solis appelle cette action une révolte, et cette valeur une brutalité tant l’injustice des vainqueurs a passé jusqu’aux écrivains L’empereur Montezuma mourut dans un de ces combats, blessé malheureusement de la main de ses sujets. Cortès osa proposer à ce roi, dont il causait la mort, de mourir dans le christianisme: sa concubine dona Marina était la catéchiste. Le roi mourut en implorant inutilement la vengeance du ciel contre les usurpateurs. Il laissa des enfants plus faibles encore que lui, auxquels les rois d’Espagne n’ont pas craint de laisser des terres dans le Mexique même; et aujourd’hui les descendants en droite ligne de ce puissant empereur vivent à Mexico même. On les appelle les comtes de Montezuma; ils sont de simples gentilshommes chrétiens, et confondus dans la foule. C’est ainsi que les sultans turcs ont laissé subsister à Constantinople une famille des Paléologues. Les Mexicains créèrent un nouvel empereur, animé comme eux du désir de la vengeance. C’est ce fameux Gatimozin, dont la destinée fut encore plus funeste que celle de Montezuma. Il arma tout le Mexique contre les Espagnols. Le désespoir, l’opiniâtreté de la vengeance et de la haine, précipitaient toujours ces multitudes contre ces mêmes hommes qu’ils n’osaient regarder auparavant qu’à genoux. Les Espagnols étaient fatigués de tuer, et les Américains se succédaient en foule sans se décourager. Cortès fut obligé de quitter la ville, où il eût été affamé; mais les Mexicains avaient rompu toutes les chaussées. Les Espagnols firent des ponts avec les corps des ennemis; mais dans leur retraite sanglante ils perdirent tous les trésors qu’ils avaient ravis pour Charles-Quint et pour eux. Chaque jour de marche était une bataille: on perdait toujours quelque Espagnol, dont le sang était payé par la mort de plusieurs milliers de ces malheureux qui combattaient presque nus. Cortès n’avait plus de flotte. Il fit faire par ses soldats, et par les Tlascaliens qu’il avait avec lui, neuf bateaux, pour rentrer dans Mexico par le lac même qui semblait lui en défendre l’entrée. Les Mexicains ne craignirent point de donner un combat naval. Quatre à cinq mille canots, chargés chacun de deux hommes, couvrirent le lac, et vinrent attaquer les neuf bateaux de Cortès, sur lesquels il y avait environ trois cents hommes. Ces neuf brigantins qui avaient du canon renversèrent bientôt la flotte ennemie. Cortès avec le reste de ses troupes combattait sur les chaussées. Vingt Espagnols tués dans ce combat, et sept ou huit prisonniers, faisaient un événement plus important dans cette partie du monde que les multitudes de nos morts dans nos batailles. Les prisonniers furent sacrifiés dans le temple du Mexique. Mais enfin, après de nouveaux combats, on prit Gatimozin et l’impératrice sa femme. C’est ce Gatimozin, si fameux par les paroles qu’il prononça lorsqu’un receveur des trésors du roi d’Espagne le fit mettre sur les charbons ardents, pour savoir en quel endroit du lac il avait fait jeter ses richesses: son grand prêtre, condamné au même supplice, jetait des cris; Gatimozin lui dit: Et moi, suis-je sur un lit de roses? Cortès fut maître absolu de la ville de Mexico, (1521) avec laquelle tout le reste de l’empire tomba sous la domination espagnole, ainsi que la Castille d’or, le Darien, et toutes les contrées voisines. Quel fut le prix des services inouïs de Cortès? celui qu’eut Colombo: il fut persécuté; et le même évêque Fonseca, qui avait contribué à faire renvoyer le découvreur de l’Amérique chargé de fers, voulut faire traiter de même le vainqueur. Enfin, malgré les titres dont Cortès fut décoré dans sa patrie, il y fut peu considéré. A peine put-il obtenir audience de Charles-Quint: un jour il fendit la presse qui entourait le coche de l’empereur, et monta sur l’étrier de la portière. Charles demanda quel était cet homme. « C’est, répondit Cortès, celui qui vous a donné plus d’États que vos pères ne vous ont laissé de villes. » Cortès ayant soumis à Charles-Quint plus de deux cents lieues de nouvelles terres en longueur, et plus de cent cinquante en largeur, croyait avoir peu fait. L’isthme qui resserre entre deux mers le continent de l’Amérique n’est pas de vingt-cinq lieues communes: on voit du haut d’une montagne, près de Nombre de Dios, d’un côté la mer qui s’étend de l’Amérique jusqu’à nos côtes, et de l’autre celle qui se prolonge jusqu’aux grandes Indes. La première a été nommée mer du Nord, parce que nous sommes au nord; la seconde, mer du Sud, parce que c’est au sud que les grandes Indes sont situées. On tenta donc, dès l’an 1513, de chercher par cette mer du Sud de nouveaux pays à soumettre. Vers l’an 1527, deux simples aventuriers, Diego d’Almagro Francisco Pizarro, qui même ne connaissaient pas leur père, et dont l’éducation avait été si abandonnée qu’ils ne savaient ni lire ni écrire, furent ceux par qui Charles-Quint acquit de nouvelles terres plus vastes et plus riches que le Mexique. D’abord ils reconnaissent trois cents lieues de côtes américaines en cinglant droit au midi; bientôt ils entendent dire que vers la ligne équinoxiale et sous l’autre tropique il y a une contrée immense, où l’or, l’argent et les pierreries, sont plus communs que le bois, et que le pays est gouverné par un roi aussi despotique que Montezuma; car, dans tout l’univers, le despotisme est le fruit de la richesse. Du pays de Cusco et des environs du tropique du Capricorne jusqu’à la hauteur de l’île des Perles, qui est au sixième degré de latitude septentrionale, un seul roi étendait sa domination absolue dans l’espace de près de trente degrés. Il était d’une race de conquérants qu’on appelait incas. Le premier de ces incas qui avait subjugué le pays, et qui lui imposa des lois, passait pour le fils du Soleil. Ainsi les peuples les plus policés de l’ancien monde et du nouveau se ressemblaient dans l’usage de déifier les hommes extraordinaires, soit conquérants, soit législateurs. Garcilasso de La Vega, issu de ces incas, transporté à Madrid, écrivit leur histoire vers l’an 1608. Il était alors avancé en âge, et son père pouvait aisément avoir vu la révolution arrivée vers l’an 1530. Il ne pouvait, à la vérité, savoir avec certitude l’histoire détaillée de ses ancêtres. Aucun peuple de l’Amérique n’avait connu l’art de l’écriture; semblables en ce point aux anciennes nations tartares, aux habitants de l’Afrique méridionale, à nos ancêtres les Celtes, aux peuples du Septentrion, aucune de ces nations n’eut rien qui tînt lieu de l’histoire. Les Péruviens transmettaient les principaux faits à la postérité par des noeuds qu’ils faisaient à des cordes: mais en général les lois fondamentales, les points les plut essentiels de la religion, les grands exploits dégagés de détails, passent assez fidèlement de bouche en bouche. Ainsi Garcilasso pouvait être instruit de quelques principaux événements. C’est sur ces objets seuls qu’on peut l’en croire. Il assure que dans tout le Pérou on adorait le soleil, culte plus raisonnable qu’aucun autre dans un monde où la raison humaine n’était point perfectionnée. Pline chez les Romains, dans les temps les plus éclairés, n’admet point d’autre dieu. Platon, plus éclairé que Pline, avait appelé le soleil le fils de Dieu, la splendeur du Père; et cet astre longtemps auparavant fut révéré par les mages et par les anciens Égyptiens. La même vraisemblance et la même erreur régnèrent également dans les deux hémisphères. Les Péruviens avaient des obélisques, des gnomons réguliers, pour marquer les points des équinoxes et des solstices. Leur année était de trois cent soixante et cinq jours; peut-être la science de l’antique Égypte ne s’étendit pas au delà. Ils avaient élevé des prodiges d’architecture et taillé des statues avec un art surprenant. C’était la nation la plus policée et la plus industrieuse du nouveau monde. L’inca Huescar, père d’Atabalipa, dernier inca, sous qui ce vaste empire fut détruit, l’avait beaucoup augmenté et embelli. Cet inca, qui conquit tout le pays de Quito, aujourd’hui la capitale du Pérou, avait fait, par les mains de ses soldats et des peuples vaincus, un grand chemin de cinq cents lieues de Cusco jusqu’à Quito, à travers des précipices comblés et des montagnes aplanies. Ce monument de l’obéissance et de l’industrie humaine n’a pas été depuis entretenu par les Espagnols. Des relais d’hommes établis de demi-lieue en demi-lieue portaient les ordres du monarque dans tout son empire. Telle était la police; et si on veut juger de la magnificence, il suffit de savoir que le roi était porté dans ses voyages sur un trône d’or, qu’on trouva peser vingt-cinq mille ducats, et que la litière de lames d’or sur laquelle était le trône, était soutenue par les premiers de l’État. Dans les cérémonies pacifiques et religieuses à l’honneur du soleil, on formait des danses: rien n’est plus naturel; c’est un des plus anciens usages de notre hémisphère. Huescar, pour rendre les danses plus graves, fit porter par les danseurs une chaîne d’or longue de sept cents de nos pas géométriques, et grosse comme le poignet; chacun en soulevait un chaînon. Il faut conclure de ce fait que l’or était plus commun au Pérou que ne l’est parmi nous le cuivre. François Pizarro attaqua cet empire avec deux cent cinquante fantassins, soixante cavaliers, et une douzaine de petits canons que traînaient souvent les esclaves des pays déjà domptés. Il arriva par la mer du Sud à la hauteur de Quito par delà l’équateur. Atabalipa, fils d’Huescar, régnait alors; il était vers Quito avec environ quarante mille soldats armés de flèches et de piques d’or et d’argent. Pizarro commença, comme Cortès, par une ambassade, et offrit à l’inca l’amitié de Charles-Quint. L’inca répond qu’il ne recevra pour amis les déprédateurs de son empire, que quand ils auront rendu tout ce qu’ils ont ravi sur leur route; et après cette réponse il marche aux Espagnols. Quand l’armée de l’inca et la petite troupe castillane furent en présence, les Espagnols voulurent encore mettre de leur côté jusqu’aux apparences de la religion. Un moine nommé Valverda, fait évêque de ce pays même qui ne leur appartenait pas encore, s’avance avec un interprète vers l’inca, une Bible à la main, et lui dit qu’il faut croire tout ce qui est dans ce livre. Il lui fait un long sermon de tous les mystères du christianisme. Les historiens ne s’accordent pas sur la manière dont le sermon fut reçu; mais ils conviennent tous que la prédication finit par le combat. Les canons, les chevaux, et les armes de fer, firent sur les Péruviens le même effet que sur les Mexicains; on n’eut guère que la peine de tuer; et Atabalipa, arraché de son trône d’or par les vainqueurs fut chargé de fers. Cet empereur, pour se procurer une liberté prompte, promit une trop grosse rançon; il s’obligea, selon Herrera et Zarata, de donner autant d’or qu’une des salles de ses palais pouvait en contenir jusqu’à la hauteur de sa main, qu’il éleva en l’air au-dessus de sa tête. Aussitôt ses courriers partent de tous côtés pour assembler cette rançon immense; l’or et l’argent arrivent tous les jours au quartier des Espagnols mais soit que les Péruviens se lassassent de dépouiller l’empire pour un captif, soit qu’Atabalipa ne les pressât pas, on ne remplit point toute l’étendue de ses promesses. Les esprits des vainqueurs s’aigrirent; leur avarice trompée monta à cet excès de rage, qu’ils condamnèrent l’empereur à être brûlé vif; toute la grâce qu’ils lui promirent, c’est qu’en cas qu’il voulût mourir chrétien, on l’étranglerait avant de le brûler. Ce même évêque Valverda lui parla de christianisme par un interprète; il le baisa, et immédiatement après on le pendit, et on le jeta dans les flammes. Le malheureux Garcilasso, inca devenu Espagnol, dit qu’Atabalipa avait été très cruel envers sa famille, et qu’il méritait la mort; mais il n’ose pas dire que ce n’était point aux Espagnols à le punir. Quelques écrivains témoins oculaires, comme Zarata, prétendent que François Pizarro était déjà parti pour aller porter à Charles-Quint une partie des trésors d’Atabalipa, et que d’Almagro seul fut coupable de cette barbarie. Cet évêque de Chiapa, que j’ai déjà cité, ajoute qu’on fit souffrir le même supplice à plusieurs capitaines péruviens qui, par une générosité aussi grande que la cruauté des vainqueurs, aimèrent mieux recevoir la mort que de découvrir les trésors de leurs maîtres. Cependant, de la rançon déjà payée par Atabalipa, chaque cavalier espagnol eut deux cent cinquante marcs en or pur; chaque fantassin en eut cent soixante: on partagea dix fois environ autant d’argent dans la même proportion; ainsi le cavalier eut un tiers de plus que le fantassin. Les officiers eurent des richesses immenses, et on envoya à Charles-Quint trente mille marcs d’argent, trois mille d’or non travaillé, et vingt mille marcs pesant d’argent avec deux mille d’or en ouvrages du pays. L’Amérique lui aurait servi à tenir sous le joug une partie de l’Europe, et surtout les papes, qui lui avaient adjugé ce nouveau monde, s’il avait reçu souvent de pareils tributs. On ne sait si on doit plus admirer le courage opiniâtre de ceux qui découvrirent et conquirent tant de terres, ou plus détester leur férocité: la même source, qui est l’avarice, produisit tant de bien et tant de mal. Diego d’Almagro marche à Cusco à travers des multitudes qu’il faut écarter; il pénètre jusqu’au Chili par delà le tropique du Capricorne. Partout on prend possession au nom de Charles-Quint. Bientôt après, la discorde se met entre les vainqueurs du Pérou, comme elle avait divisé Velasquez et Fernand Cortès dans l’Amérique septentrionale. Diego d’Almagro et Francisco Pizarro font la guerre civile dans Cusco même, la capitale des incas. Toutes les recrues qu’ils avaient reçues d’Europe se partagent, et combattent pour le chef qu’elles choisissent. Ils donnent un combat sanglant sous les murs de Cusco, sans que les Péruviens osent profiter de l’affaiblissement de leur ennemi commun; au contraire il y avait des Péruviens dans chaque armée: ils se battaient pour leurs tyrans; et les multitudes de Péruviens dispersés attendaient stupidement à quel parti de leurs destructeurs ils seraient soumis, et chaque parti n’était que d’environ trois cents hommes tant la nature a donné en tout la supériorité aux Européens sur les habitants du nouveau monde. Enfin, d’Almagro fut fait prisonnier, et son rival Pizarro lui fit trancher ta tête; mais bientôt après il fut assassiné lui-même par les amis d’Almagro. Déjà se formait dans tout le nouveau monde le gouvernement espagnol. Les grandes provinces avaient leurs gouverneurs. Des audiences, qui sont à peu près ce que sont nos parlements, étaient établies; des archevêques, des évêques, des tribunaux d’inquisition, toute la hiérarchie ecclésiastique exerçait ses fonctions comme à Madrid, lorsque les capitaines qui avaient conquis le Pérou pour l’empereur Charles-Quint voulurent le prendre pour eux-mêmes. Un fils d’Almagro se fit reconnaître roi du Pérou; mais d’autres Espagnols, aimant mieux obéir à leur maître qui demeurait en Europe qu’à leur compagnon qui devenait leur souverain, le prirent, et le firent périr par la main du bourreau. Un frère de François Pizarro eut la même ambition et le même sort. Il n’y eut contre Charles-Quint de révoltes que celles des Espagnols mêmes, et pas une des peuples soumis. Au milieu de ces combats que les vainqueurs livraient entre eux, ils découvrirent les mines du Potosi, que les Péruviens même avaient ignorées. Ce n’est point exagérer de dire que la terre de ce canton était toute d’argent: elle est encore aujourd’hui très loin d’être épuisée. Les Péruviens travaillèrent à ces mines pour les Espagnols comme pour les vrais propriétaires. Bientôt après on joignit à ces esclaves des nègres qu’on achetait en Afrique, et qu’on transportait au Pérou comme des animaux destinés au service des hommes. On ne traitait en effet ni ces nègres, ni les habitants du nouveau monde, comme une espèce humaine. Ce Las Casas, religieux dominicain, évêque de Chiapa, duquel nous avons parlé, touché des cruautés de ses compatriotes et des misères de tant de peuples, eut le courage de s’en plaindre à Charles-Quint et à son fils Philippe II, par des mémoires que nous avons encore. Il y représente presque tous les Américains comme des hommes doux et timides, d’un tempérament faible qui les rend naturellement esclaves. Il dit que les Espagnols ne regardèrent dans cette faiblesse que la facilité qu’elle donnait aux vainqueurs de les détruire; que dans Cuba, dans la Jamaïque, dans les îles voisines, ils firent périr plus de douze cent mille hommes, comme des chasseurs qui dépeuplent une terre de bêtes fauves. « Je les ai vus, dit-il, dans l’île Saint-Domingue et dans la Jamaïque, remplir les campagnes de fourches patibulaires, auxquelles ils pendaient ces malheureux treize à treize, en l’honneur, disaient-ils, des treize apôtres. Je les ai vus donner des enfants à dévorer à leurs chiens de chasse. » Un cacique de l’île de Cuba, nommé Hatucu, condamné par eux à périr par le feu, pour n’avoir pas donné assez d’or, fut remis, avant qu’on allumât le bûcher, entre les mains d’un franciscain qui l’exhortait à mourir chrétien, et qui lui promettait le ciel. « Quoi! les Espagnols iront donc au ciel? demandait le cacique. — Oui, sans doute, disait le moine. — Ah! s’il est ainsi, que je n’aille point au ciel, » répliqua ce prince. Un cacique de la Nouvelle-Grenade, qui est entre le Pérou et le Mexique, fut brûlé publiquement pour avoir promis en vain de remplir d’or la chambre d’un capitaine. Des milliers d’Américains servaient aux Espagnols de bêtes de somme, et on les tuait quand leur lassitude les empêchait de marcher. Enfin, ce témoin oculaire affirme que dans les îles et sur la terre ferme ce petit nombre d’Européans a fait périr plus de douze millions d’Américains. « Pour vous justifier, ajoute-t-il, vous dites que ces malheureux s’étaient rendus coupables de sacrifices humains; que, par exemple, dans le temple du Mexique on avait sacrifié vingt mille hommes: je prends à témoin le ciel et la terre que les Mexicains, usant du droit barbare de la guerre, n’avaient pas fait souffrir la mort dans leurs temples à cent cinquante prisonniers. » De tout ce que je viens de citer, il résulte que probablement les Espagnols avaient beaucoup exagéré les dépravations des Mexicains et que l’évêque de Chiapa outrait aussi quelquefois ses reproches contre ses compatriotes. Observons ici que, si on reproche aux Mexicains d’avoir quelquefois sacrifié des ennemis vaincus au dieu de la guerre, jamais les Péruviens ne firent de tels sacrifices au soleil, qu’ils regardaient comme le dieu bienfaisant de la nature. La nation du Pérou était peut-être la plus douce de toute la terre. Enfin les plaintes réitérées de Las Casas ne furent pas inutiles. Les lois envoyées d’Europe ont un peu adouci le sort des Américains. Ils sont aujourd’hui sujets soumis et non esclaves. Ce mélange de grandeur et de cruauté étonne et indigne. Trop d’horreurs déshonorent les grandes actions des vainqueurs de l’Amérique; mais la gloire de Colombo est pure. Telle est celle de Magalhaens, que nous nommons Magellan, qui entreprit de faire par mer le tour du globe, et de Sébastien Cano, qui acheva le premier ce prodigieux voyage, qui n’est plus un prodige aujourd’hui. Ce fut en 1519, dans le commencement des conquêtes espagnoles en Amérique, et au milieu des grands succès des Portugais en Asie et en Afrique, que Magellan découvrit pour l’Espagne le détroit qui porte son nom, qu’il entra le premier dans la mer du Sud, et qu’en voguant de l’occident à l’orient, il trouva les îles qu’on nomma depuis Mariannes. Ces îles Mariannes, situées près de la ligne, méritent une attention particulière. Les habitants ne connaissaient point le feu, et il leur était absolument inutile. Ils se nourrissaient des fruits que leurs terres produisent en abondance, surtout du coco, du sagou, moelle d’une espèce de palmier qui est fort au-dessus du riz, et du rima, fruit d’un grand arbre qu’on a nommé l’arbre à pain, parce que ses fruits peuvent en tenir lieu. On prétend que la durée ordinaire de leur vie est de cent vingt ans: on en dit autant des Brasiliens. Ces insulaires n’étaient ni sauvages ni cruels; aucune des commodités qu’ils pouvaient désirer ne leur manquait. Leurs maisons bâties de planches de cocotiers, industrieusement façonnées, étaient propres et régulières. Ils cultivaient des jardins plantés avec art; et peut-être étaient-ils les moins malheureux et les moins méchants de tous les hommes. Cependant les Portugais appelèrent leur pays les îles des Larrons, parce que ces peuples, ignorant le tien et le mien, mangèrent quelques provisions du vaisseau. Il n’y avait pas plus de religion chez eux que chez les Hottentots, ni chez beaucoup de nations africaines et américaines. Mais au delà de ces îles, en tirant vers les Moluques, il y en a d’autres où la religion mahométane avait été portée du temps des califes. Les mahométans y avaient abordé par la mer de l’Inde, et les chrétiens y venaient par la mer du Sud. Si les mahométans arabes avaient connu la boussole, c’était à eux à découvrir l’Amérique; ils étaient dans le chemin; mais ils n’ont jamais navigué plus loin qu’à l’île de Mindanao, à l’ouest des Manilles. Ce vaste archipel était peuplé d’hommes d’espèces différentes, les uns blancs, les autres noirs, les autres olivâtres ou rouges. On a toujours trouvé la nature plus variée dans les climats chauds que dans ceux du Septentrion. Au reste, ce Magellan était un Portugais auquel on avait refusé une augmentation de paye de six écus. Ce refus le détermina à servir l’Espagne, et à chercher par l’Amérique un passage pour aller partager les possessions des Portugais en Asie. En effet, ses compagnons après sa mort s’établirent à Timor, la principale des îles Moluques, où croissent les plus précieuses épiceries. Les Portugais furent étonnés d’y trouver les Espagnols, et ne purent comprendre comment ils y avaient abordé par la mer Orientale, lorsque tous les vaisseaux du Portugal ne pouvaient venir que de l’occident. Ils ne soupçonnaient pas que les Espagnols eussent fait une partie du tour du globe. Il fallut une nouvelle géographie pour terminer le différend des Espagnols et des Portugais, et pour réformer l’arrêt que la cour de Rome avait porté sur leurs prétentions et sur les limites de leurs découvertes. Il faut savoir que, quand le célèbre prince don Henri commençait à reculer pour nous les bornes de l’univers, les Portugais demandèrent aux papes la possession de tout ce qu’ils découvriraient. La coutume subsistait de demander des royaumes au saint-siège, depuis que Grégoire VII s’était mis en possession de les donner; on croyait par là s’assurer contre une usurpation étrangère, et intéresser la religion à ces nouveaux établissements. Plusieurs pontifes confirmèrent donc au Portugal les droits qu’il avait acquis, et qu’ils ne pouvaient lui ôter. Lorsque les Espagnols commençaient à s’établir dans l’Amérique, le pape Alexandre VI divisa les deux nouveaux mondes, l’américain et l’asiatique, en deux parties tout ce qui était à l’orient des îles Açores devait appartenir au Portugal; tout ce qui était à l’occident fut donné à l’Espagne on traça une ligne sur le globe, qui marqua les limites de ces droits réciproques, et qu’on appelle la ligne de marcation. Le voyage de Magellan dérangea la ligne du pape. Les îles Mariannes, les Philippines, les Moluques, se trouvaient à l’orient des découvertes portugaises. Il fallut donc tracer une autre ligne, qu’on appela de démarcation. Qu’y a-t-il de plus étonnant, ou qu’on ait découvert tant de pays, ou que des évêques de Rome les aient donnés tous? Toutes ces lignes furent encore dérangées lorsque les Portugais abordèrent au Brésil; elles ne furent pas respectées par les Français et par les Anglais, qui s’établirent ensuite dans l’Amérique septentrionale. Il est vrai que ces nations n’ont fait que glaner après les riches moissons des Espagnols; mais enfin ils y ont eu des établissements considérables. Le funeste effet de toutes ces découvertes et de ces transplantations a été que nos nations commerçantes se sont fait la guerre en Amérique et en Asie, toutes les fois qu’elles se la sont déclarée en Europe. Elles ont réciproquement détruit leurs colonies naissantes. Les premiers voyages ont eu pour objet d’unir toutes les nations: les derniers ont été entrepris pour nous détruire au bout du monde. C’est un grand problème de savoir si l’Europe a gagné en se portant en Amérique. Il est certain que les Espagnols en retirèrent d’abord des richesses immenses: mais l’Espagne a été dépeuplée, et ces trésors partagés à la fin par tant d’autres nations ont remis l’égalité qu’ils avaient d’abord ôtée. Le prix des denrées a augmenté partout. Ainsi personne n’a réellement gagné. Il reste à savoir si la cochenille et le quinquina sont d’un assez grand prix pour compenser la perte de tant d’hommes. Quand les Espagnols envahissaient la plus riche partie du nouveau monde, les Portugais, surchargés des trésors de l’ancien, négligeaient le Brésil, qu’ils découvrirent en 1500, mais qu’ils ne cherchaient pas. Leur amiral Cabral, après avoir passé les îles du cap Vert, pour aller par la mer australe d’Afrique aux côtes du Malabar, prit tellement le large à l’occident qu’il vit cette terre du Brésil, qui de tout le continent américain est le plus voisin de l’Afrique; il n’y a que trente degrés en longitude de cette terre au mont Atlas: c’était celle qu’on devait découvrir la première. On la trouva fertile; il y règne un printemps perpétuel. Tous les habitants, grands, bien faits, vigoureux, d’une couleur rougeâtre, marchaient nus, à la réserve d’une large ceinture qui leur servait de poche. C’étaient des peuples chasseurs, par conséquent n’ayant pas toujours une subsistance assurée, de là nécessairement féroces, se faisant la guerre avec leurs flèches et leurs massues pour quelques pièces de gibier, comme les barbares policés de l’ancien continent se la font pour quelques villages. La colère, le ressentiment d’une injure les armait souvent, comme on le raconte des premiers Grecs et des Asiatiques. Ils ne sacrifiaient point d’hommes, parce que n’ayant aucun culte religieux, ils n’avaient point de sacrifices à faire, ainsi que les Mexicains; mais ils mangeaient leurs prisonniers de guerre; et Améric Vespuce rapporte dans une de ses lettres qu’ils furent fort étonnés quand il leur fit entendre que les Européans ne mangeaient pas leurs prisonniers; Au reste, nulles lois chez les Brasiliens que celles qui s’établissaient au hasard pour le moment présent par la peuplade assemblée: l’instinct seul les gouvernait. Cet instinct les portait à chasser quand ils avaient faim, à se joindre à des femmes quand le besoin le demandait, et à satisfaire ce besoin passager avec des jeunes gens. Ces peuples sont une preuve assez forte que l’Amérique n’avait jamais été connue de l’ancien monde: on aurait porté quelque religion dans cette terre peu éloignée de l’Afrique. Il est bien difficile qu’il n’y fût resté quelque trace de cette religion quelle qu’elle fût; on n’y en trouva aucune. Quelques charlatans, portant des plumes sur la tête, excitaient les peuples au combat, leur faisaient remarquer la nouvelle lune, leur donnaient des herbes qui ne guérissaient pas leurs maladies: mais qu’on ait vu chez eux des prêtres, des autels, un culte, c’est ce qu’aucun voyageur n’a dit, malgré la pente à le dire. Les Mexicains, les Péruviens, peuples policés, avaient un culte établi. La religion chez eux maintenait l’État, parce qu’elle était entièrement subordonnée au prince; mais il n’y avait point d’État chez des sauvages sans besoins et sans police Le Port |