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| Index Voltaire | Essai sur les Moeurs | Commande CDROM | ESSAI SUR LES MOEURS (Suite) Jusqu’ici nous n’avons guère vu que des hommes dont l’ambition se disputait ou troublait la terre connue. Une ambition qui semblait plus utile au monde, mais qui ensuite ne fut pas moins funeste, excita enfin l’industrie humaine à chercher de nouvelles terres et de nouvelles mers. On sait que la direction de l’aimant vers le nord, si longtemps inconnue aux peuples les plus savants, fut trouvée dans le temps de l’ignorance, vers la fin du xiiie siècle. Flavio Goia(1), citoyen d’Amalfi au royaume de Naples, inventa bientôt après la boussole; il marqua l’aiguille aimantée d’une fleur de lis, parce que cet ornement entrait dans les armoiries des rois de Naples, qui étaient de la maison de France. Cette invention resta longtemps sans usage, et les vers que Fauchet rapporte pour prouver qu’on s’en servait avant l’an 1300, sont probablement du xive siècle. On avait déjà retrouvé les îles Canaries sans le secours de la boussole, vers le commencement du xive siècle. Ces îles, qui, du temps de Ptolémée et de Pline, étaient nommées les îles Fortunées, furent fréquentées des Romains, maîtres de l’Afrique Tingitane, dont elles ne sont pas éloignées; mais la décadence de l’empire romain ayant rompu toute communication entre les nations d’occident, qui devinrent toutes étrangères l’une à l’autre, ces îles furent perdues pour nous. Vers l’an 1300, des Biscayens les retrouvèrent. Le prince d’Espagne, Louis de La Cerda, fils de celui qui perdit le trône, ne pouvant être roi d’Espagne, demanda, l’an 1306, au pape Clément V, le titre de roi des îles Fortunées; et comme les papes voulaient donner alors les royaumes réels et imaginaires, Clément V le couronna roi de ces îles dans Avignon. La Cerda aima mieux rester dans la France, son asile, que d’aller dans les îles Fortunées. Le premier usage bien avéré de la boussole fut fait par des Anglais, sous le règne du roi Édouard III. Le peu de science qui s’était conservé chez les hommes était renfermé dans les cloîtres. Un moine d’Oxford, nommé Linna, habile astronome pour son temps, pénétra jusqu’à l’Islande, et dressa des cartes des mers septentrionales, dont on se servit depuis sous le règne de Henri VI. Mais ce ne fut qu’au commencement du xve siècle que se firent les grandes et utiles découvertes. Le prince Henri de Portugal, fils du roi Jean Ier, qui les commença, rendit son nom plus glorieux que celui de tous ses contemporains. Il était philosophe, et il mit la philosophie à faire du bien au monde: Talent de bien faire était sa devise. A cinq degrés en deçà de notre tropique est un promontoire qui s’avance dans la mer Atlantique, et qui avait été jusque-là le terme des navigations connues: on l’appelait le Cap Non(2): ce monosyllabe marquait qu’on ne pouvait le passer. Le prince Henri trouva des pilotes assez hardis pour doubler ce cap, et pour aller jusqu’à celui de Boyador, qui n’est qu’à deux degrés du tropique; mais ce nouveau promontoire s’avançant l’espace de six-vingts milles dans l’Océan, bordé de tous côtés de rochers, de bancs de sable, et d’une mer orageuse, découragea les pilotes. Le prince, que rien ne décourageait, en envoya d’autres. Ceux-ci ne purent passer; mais en s’en retournant par la grande mer (1419), ils retrouvèrent l’île de Madère, que sans doute les Carthaginois avaient connue, et que l’exagération avait fait prendre pour une île immense, laquelle, par une autre exagération a passé dans l’esprit de quelques modernes pour l’Amérique même. On lui donna le nom de Madère, parce qu’elle était couverte de bois et que Madera signifie bois, d’où nous est venu le mot de madrier Le prince Henri y fit planter des vignes de Grèce et des cannes de sucre qu’il tira de Sicile et de Chypre, où les Arabes les avaient apportées des Indes, et ce sont ces cannes de sucre qu’on a transplantées depuis dans les îles de l’Amérique, qui en fournissent aujourd’hui l’Europe. Le prince don Henri conserva Madère mais il fut obligé de céder aux Espagnols les Canaries, dont il s’était emparé. Les Espagnols firent valoir le droit de Louis de La Cerda et la bulle de Clément V. Le cap Boyador avait jeté une telle épouvante dans l’esprit de tous les pilotes, que pendant treize années aucun n’osa tenter le passage. Enfin la fermeté du prince Henri inspira du courage. On passa le tropique (1446); on alla à près de quatre cents lieues par delà jusqu’au Cap Vert. C’est par ses soins que furent trouvées les îles du cap Vert et les Açores (1460). S’il est vrai qu’on vit (1461) sur un rocher des Açores une statue représentant un homme à cheval, tenant la main gauche sur le cou du cheval, et montrant l’occident de la main droite, on peut croire que ce monument était des anciens Carthaginois: l’inscription, dont on ne put connaître les caractères, semble favorable à cette opinion. Presque toutes les côtes d’Afrique qu’on avait découvertes étaient sous la dépendance des empereurs de Maroc, qui, du détroit de Gibraltar jusqu’au fleuve du Sénégal, étendaient leur domination et leur secte à travers les déserts; mais le pays était peu peuplé, et les habitants n’étaient guère au-dessus des brutes. Lorsqu’on eut pénétré au delà du Sénégal, on fut surpris de voir que les hommes étaient entièrement noirs au midi de ce fleuve, tandis qu’ils étaient de couleur cendrée au septentrion. La race des nègres est une espèce d’hommes différente de la nôtre, comme la race des épagneuls l’est des lévriers. La membrane muqueuse, ce réseau que la nature a étendu entre les muscles et la peau, est blanche chez nous, chez eux noire, bronzée ailleurs. Le célèbre Ruysch fut le premier de nos jours qui, en disséquant un nègre à Amsterdam, fut assez adroit pour enlever tout ce réseau muqueux. Le czar Pierre l’acheta, mais Ruysch en conserva une petite partie que j’ai vue, et qui ressemblait à de la gaze noire. Si un nègre se fait une brûlure, sa peau devient brune, quand le réseau a été offensé; sinon, la peau renaît noire. La forme de leurs yeux n’est point la nôtre. Leur laine noire ne ressemble point à nos cheveux; et on peut dire que si leur intelligence n’est pas d’une autre espèce que notre entendement, elle est fort inférieure. Ils ne sont pas capables d’une grande attention; ils combinent peu, et ne paraissent faits ni pour les avantages ni pour les abus de notre philosophie. Ils sont originaires de cette partie de l’Afrique, comme les éléphants et les singes; guerriers, hardis et cruels dans l’empire de Maroc, souvent même supérieurs aux troupes basanées qu’on appelle blanches: ils se croient nés en Guinée pour être vendus aux blancs et pour les servir. Il y a plusieurs espèces de nègres; ceux de Guinée, ceux d’Éthiopie, ceux de Madagascar, ceux des Indes, ne sont pas les mêmes. Les noirs de Guinée, de Congo, ont de la laine, les autres de longs crins. Les peuplades noires qui avaient le moins de commerce avec les autres nations ne connaissaient aucun culte. Le premier degré de stupidité est de ne penser qu’au présent et aux besoins du corps. Tel était l’état de plusieurs nations, et surtout des insulaires. Le second degré est de prévoir à demi, de ne former aucune société stable, de regarder les astres avec admiration, et de célébrer quelques fêtes, quelques réjouissances au retour de certaines saisons, à l’apparition de certaines étoiles, sans aller plus loin, et sans avoir aucune notion distincte. C’est entre ces deux degrés d’imbécillité et de raison commencée que plus d’une nation a vécu pendant des siècles. Les découvertes des Portugais étaient jusqu’alors plus affreuses qu’utiles. Il fallait peupler les îles, et le commerce des côtes occidentales d’Afrique ne produisait pas de grands avantages. On trouva enfin de l’or sur les côtes de Guinée, mais en petite quantité, sous le roi Jean II. C’est de là qu’on donna depuis le nom de guinées aux monnaies que les Anglais firent frapper avec l’or qu’ils trouvèrent dans le même pays. Les Portugais, qui seuls avaient la gloire de reculer pour nous les bornes de la terre, passèrent l’équateur, et découvrirent le royaume de Congo: alors on aperçut un nouveau ciel et de nouvelles étoiles. Les Européans virent, pour la première fois, le pôle austral et les quatre étoiles qui en sont les plus voisines. C’était une singularité bien surprenante, que le fameux Dante eût parlé plus de cent ans auparavant de ces quatre étoiles. « Je me tournai à main droite, dit-il dans le premier chant de son Purgatoire, et je considérai l’autre pôle: j’y vis quatre étoiles qui n’avaient jamais été connues que dans le premier âge du monde. Cette prédiction semblait bien plus positive que celle de Sénèque le tragique, qui dit, dans sa Médée(3), « qu’un jour l’océan ne séparera plus les nations, qu’un nouveau Typhis découvrira un nouveau monde, et que Thulé ne sera plus la borne de la terre. » Cette idée vague de Sénèque n’est qu’une espérance probable, fondée sur les progrès qu’on pouvait faire dans la navigation; et la prophétie du Dante n’a réellement aucun rapport aux découvertes des Portugais et des Espagnols. Plus cette prophétie est claire, et moins elle est vraie. Ce n’est que par un hasard assez bizarre, que le pôle austral et ces quatre étoiles se trouvent annoncés dans le Dante. Il ne parlait que dans un sens figuré: son poème n’est qu’une allégorie perpétuelle. Ce pôle chez lui est le paradis terrestre; ces quatre étoiles, qui n’étaient connues que des premiers hommes, sont les quatre vertus cardinales, qui ont disparu avec les temps d’innocence. Si on approfondissait ainsi la plupart des prédictions, dont tant de livres sont pleins, on trouverait qu’on n’a jamais rien prédit, et que la connaissance de l’avenir n’appartient qu’à Dieu. Mais si on avait eu besoin de cette prédiction du Dante pour établir quelque droit ou quelque opinion, comme on aurait fait valoir cette prophétie! comme elle eût paru claire! avec quel zèle on aurait opprimé ceux qui l’aurait expliquée raisonnablement? On ne savait auparavant si l’aiguille aimantée serait dirigée vers le pôle antarctique en approchant de ce pôle. La direction fut constante vers le nord (1486). On poussa jusqu’à la pointe de l’Afrique, où le cap des Tempêtes causa plus d’effroi que celui de Boyador; mais il donna l’espérance de trouver au de ce cap un chemin pour embrasser par la navigation le tour de l’Afrique, et de trafiquer aux Indes dès lors il fut nommé le cap de Bonne-Espérance, nom qui ne fut point trompeur. Bientôt le roi Emmanuel, héritier des nobles desseins de ses pères, envoya, malgré les remontrances de tout le Portugal, une petite flotte de quatre vaisseaux, sous la conduite de Vasco de Gama, dont le nom est devenu immortel par cette expédition Les Portugais ne firent alors aucun établissement à ce fameux cap, que les Hollandais ont rendu depuis une des plus délicieuses habitations de la terre, et où ils cultivent avec succès les productions des quatre parties du monde. Les naturels de ce pays ne ressemblent ni aux blancs, ni aux nègres; tous de couleur d’olive foncée, tous ayant des crins. Les organes de la voix sont différents des nôtres; ils forment un bégaiement et un gloussement qu’il est impossible aux autres hommes d’imiter. Ces peuples n’étaient point anthropophages; au contraire, leurs moeurs étaient douces et innocentes. Il est indubitable qu’ils n’avaient point poussé l’usage de la raison jusqu’à reconnaître un Être suprême. Ils étaient dans ce degré de stupidité qui admet une société informe, fondée sur les besoins communs. Le maître ès arts Pierre Kolb, qui a si longtemps voyagé parmi eux, est sûr que ces peuples descendent de Céthura, l’une des femmes d’Abraham, et qu’ils adorent un petit cerf-volant. On est fort peu instruit de leur théologie; et quant à leur arbre généalogique, je ne sais si Pierre Kolb a eu de bons mémoires. Si la circoncision a dû étonner les premiers philosophes qui voyagèrent en Égypte et à Colchos, l’opération des Hottentots dut étonner bien davantage: on coupe un testicule à tous les mâles, de temps immémorial, sans que ces peuples sachent pourquoi et comment cette coutume s’est introduite parmi eux. Quelques-uns d’eux ont dit aux Hollandais que ce retranchement les rendait plus légers à la course; d’autres, que les herbes aromatiques dont on remplace le testicule coupé, les rendent plus vigoureux. Il est certain qu’ils n’en peuvent rendre qu’une mauvaise raison; et c’est l’origine de bien des usages dans le reste de la terre. (1497) Gama ayant doublé la pointe de l’Afrique, et remontant par ces mers inconnues vers l’équateur, n’avait pas encore repassé le capricorne, qu’il trouva, vers Sofala, des peuples policés qui parlaient arabe. De la hauteur des Canaries jusqu’à Sofala, les hommes, les animaux, les plantes, tout avait paru d’une espèce nouvelle. La surprise fut extrême de retrouver des hommes qui ressemblaient à ceux du continent connu. Le mahométisme commençait à pénétrer parmi eux; les musulmans, en allant à l’orient de l’Afrique, et les chrétiens, en remontant par l’occident, se rencontraient à une extrémité de la terre. (1498) Ayant enfin trouvé des pilotes mahométans à quatorze degrés de latitude méridionale, il aborda dans les grandes Indes au royaume de Calicut, après avoir reconnu plus de quinze cents lieues de côtes. Ce voyage de Gama fut ce qui changea le commerce de l’ancien monde. Alexandre, que des déclamateurs n’ont regardé que comme un destructeur, et qui cependant fonda plus de villes qu’il n’en détruisit, homme sans doute digne du nom de grand, malgré ses vices, avait destiné sa ville d’Alexandrie à être le centre du commerce et le lien des nations: elle l’avait été en effet et sous les Ptolémées, et sous les Romains, et sous les Arabes. Elle était l’entrepôt de l’Égypte, de l’Europe, et des Indes. Venise, au xve siècle, tirait presque seule d’Alexandrie les denrées de l’orient et du Midi, et s’enrichissait, aux dépens du reste de l’Europe, par cette industrie et par l’ignorance des autres chrétiens. Sans le voyage de Vasco de Gama, cette république devenait bientôt la puissance prépondérante de l’Europe; mais le passage du cap de Bonne-Espérance détourna la source de ses richesses. Les princes avaient jusque-là fait la guerre pour ravir des terres; on la fit alors pour établir des comptoirs. Dès l’an 1500, on ne put avoir du poivre à Calicut qu’en répandant du sang. Alfonse d’Albuquerque et d’autres fameux capitaines portugais, en petit nombre, combattirent successivement les rois de Calicut, d’Ormus, de Siam, et défirent la flotte du soudan d’Égypte. Les Vénitiens, aussi intéressés que l’Égypte à traverser les progrès du Portugal, avaient proposé à ce soudan de couper l’isthme de Suez à leurs dépens, et de creuser un canal qui eût joint le Nil à la mer Rouge. Ils eussent par cette entreprise, conservé l’empire du commerce des Indes; mais les difficultés firent évanouir ce grand projet, tandis que d’Albuquerque prenait la ville de Goa (1510) au deçà du Gange, Malaca (1511) dans la Chersonèse d’or, Aden (1513) à l’entrée de la mer Rouge, sur les côtes de l’Arabie Heureuse, et qu’enfin il s’emparait d’Ormus dans le golfe de Perse. (1514) Bientôt les Portugais s’établirent sur toutes les côtes de l’île de Ceylan, qui produit la cannelle la plus précieuse et les plus beaux rubis de l’Orient. Ils eurent des comptoirs au Bengale; ils trafiquèrent jusqu’à Siam, et fondèrent la ville de Macao sur la frontière de la Chine. L’Éthiopie orientale, les côtes de la mer Rouge, furent fréquentées par leurs vaisseaux. Les îles Moluques, seul endroit de la terre où la nature a placé le girofle, furent découvertes et conquises par eux. Les négociations et les combats contribuèrent à ces nouveaux établissements: il y fallut faire ce commerce nouveau à main armée. Les Portugais, en moins de cinquante ans, ayant découvert cinq mille lieues de côtes, furent les maîtres du commerce par l’océan Éthiopique et par la mer Atlantique. Ils eurent, vers l’an 1540, des établissements considérables depuis les Moluques jusqu’au golfe Persique, dans une étendue de soixante degrés de longitude. Tout ce que la nature produit d’utile, de rare, d’agréable, fut porté par eux en Europe, à bien moins de frais que Venise ne pouvait le donner. La route du Tage au Gange devenait fréquentée. Siam et le Portugal étaient alliés. Les Portugais, établis sur les côtes de l’Inde et dans la presqu’île du Gange, passèrent enfin dans les îles du Japon (1538). De tous les pays de l’Inde, le Japon n’est pas celui qui mérite le moins l’attention d’un philosophe. Nous aurions dû connaître ce pays dès le xiiie siècle par la relation du célèbre Marc Paul. Ce Vénitien avait voyagé par terre à la Chine; et, ayant servi longtemps sous un des enfants de Gengis-kan, il y eut les premières notions de ces îles que nous nommons Japon, et qu’il appelle Zipangri; mais ses contemporains, qui adoptaient les fables les plus grossières, ne crurent point les vérités que Marc Paul annonçait. Son manuscrit resta longtemps ignoré; il tomba enfin entre les mains de Christophe Colomb, et ne servit pas peu à le confirmer dans son espérance de trouver un monde nouveau qui pouvait rejoindre l’orient et l’occident. Colomb ne se trompa que dans l’opinion que le Japon touchait à l’hémisphère qu’il découvrit. Ce royaume borne notre continent, comme nous le terminons du côté opposé. Je ne sais pourquoi on a appelé les Japonais nos antipodes en morale; il n’y a point de pareils antipodes parmi les peuples qui cultivent leur raison. La religion la plus autorisée au Japon admet des récompenses et des peines après la mort. Leurs principaux commandements, qu’ils appellent divins, sont précisément les nôtres. Le mensonge, l’incontinence, le larcin, le meurtre, sont également défendus: c’est la loi naturelle réduite en préceptes positifs. Ils y ajoutent le précepte de la tempérance, qui défend jusqu’aux liqueurs fortes de quelque nature qu’elles soient; et ils étendent la défense du meurtre jusqu’aux animaux. Saka, qui leur donna cette loi, vivait environ mille ans avant notre ère vulgaire. Ils ne diffèrent donc de nous, en morale, que dans leur précepte d’épargner les bêtes. S’ils ont beaucoup de fables, c’est en cela qu’ils ressemblent à tous les peuples, et à nous qui n’avons connu que des fables grossières avant le christianisme, et qui n’en avons que trop mêlé à notre religion. Si leurs usages sont différents des nôtres, tous ceux des nations orientales le sont aussi, depuis les Dardanelles jusqu’au fond de la Corée. Comme le fondement de la morale est le même chez toutes les nations, il y a aussi des usages de la vie civile qu’on trouve établis dans toute la terre. On se visite, par exemple, au Japon, le premier jour de l’année, on se fait des présents comme dans notre Europe. Les parents et les amis se rassemblent dans les jours de fête. Ce qui est plus singulier, c’est que leur gouvernement a été pendant deux mille quatre cents ans entièrement semblable à celui du calife des musulmans et de Rome moderne. Les chefs de la religion ont été chez les Japonais les chefs de l’empire plus longtemps qu’en aucune nation du monde; la succession de leurs pontifes-rois remonte incontestablement six cent soixante ans avant notre ère. Mais les séculiers, ayant peu à peu partagé le gouvernement, s’en emparèrent entièrement vers la fin du xvie siècle, sans oser pourtant détruire la race et le nom des pontifes dont ils ont envahi tout le pouvoir. L’empereur ecclésiastique, nommé daïri, est une idole toujours révérée, et le général de la couronne, qui est le véritable empereur, tient avec respect le daïri dans. une prison honorable. Ce que les Turcs ont fait à Bagdad, ce que les empereurs allemands ont voulu faire à Rome, les Taicosamas l’ont fait au Japon. La nature humaine, dont le fond est partout le même, a établi d’autres ressemblances entre ces peuples et nous. Ils ont la superstition des sortilèges, que nous avons eue si longtemps. On retrouve chez eux les pèlerinages, les épreuves même du feu, qui faisaient autrefois une partie de notre jurisprudence: enfin, ils placent leur grands hommes dans le ciel, comme les Grecs et les Romains. Leur pontife a seul, comme celui de Rome moderne, le droit de faire des apothéoses, et de consacrer des temples aux hommes qu’il en juge dignes. Les ecclésiastiques sont en tout distingués des séculiers; il y a entre ces deux ordres un mépris et une haine réciproques, comme partout ailleurs. Ils ont depuis très longtemps des religieux, des ermites, des instituts même, qui ne sont pas fort éloignés de nos ordres guerriers; car il y avait une ancienne société de solitaires qui faisaient voeu de combattre pour la religion. Cependant, malgré cet établissement, qui semble annoncer des guerres civiles, comme l’ordre teutonique de Prusse en a causé en Europe, la liberté de conscience était établie dans ces pays aussi bien que dans tout le reste de l’orient. Le Japon était partagé en plusieurs sectes, quoique sous un roi pontife; mais toutes les sectes se réunissaient dans les mêmes principes de morale. Ceux qui croyaient la métempsycose, et ceux qui n’y croyaient pas, s’abstenaient et s’abstiennent encore aujourd’hui de manger la chair des animaux qui rendent service à l’homme. Toute la nation se nourrit de riz et de légumes, de poissons et de fruits; sobriété qui semble en eux une vertu plus qu’une superstition. La doctrine de Confucius a fait beaucoup de progrès dans cet empire. Comme elle se réduit toute à la simple morale, elle a charmé tous les esprits de ceux qui ne sont pas attachés aux bonzes; et c’est toujours la saine partie de la nation. On croit que le progrès de cette philosophie n’a pas peu contribué à ruiner la puissance du daïri. (1700) L’empereur qui régnait n’avait pas d’autre religion. Il semble qu’on abuse plus au Japon qu’à la Chine de cette doctrine de Confucius. Les philosophes japonais regardent l’homicide de soi-même comme une action vertueuse quand elle ne blesse pas la société. Le naturel fier et violent de ces insulaires met souvent cette théorie en pratique, et rend le suicide beaucoup plus commun encore au Japon qu’en Angleterre. La liberté de conscience, comme le remarque Kempfer, ce véridique et savant voyageur, avait toujours été accordée dans le Japon, ainsi que dans presque tout le reste de l’Asie. Plusieurs religions étrangères s’étaient paisiblement introduites au Japon. Dieu permettait ainsi que la voie fût ouverte à l’Évangile dans toutes ces vastes contrées. Personne n’ignore qu’il fit des progrès prodigieux sur la fin du xvie siècle dans la moitié de cet empire. Le premier qui répandit ce germe fut le célèbre François Xavier, jésuite portugais, homme d’un zèle courageux et infatigable; il alla avec les marchands dans plusieurs îles du Japon, tantôt en pèlerin, tantôt dans l’appareil pompeux d’un vicaire apostolique député par le pape. Il est vrai qu’obligé de se servir d’un truchement, il ne fit pas d’abord de grands progrès. « Je n’entends point ce peuple, dit-il dans ses lettres, et il ne m’entend point; nous épelons comme des enfants. » Il ne fallait pas qu’après cet aveu les historiens de sa vie lui attribuassent le don des langues: ils devaient aussi ne pas mépriser leurs lecteurs jusqu’au point d’assurer que Xavier ayant perdu son crucifix, il lui fut rapporté par un cancre; qu’il se trouva en deux endroits au même instant, et qu’il ressuscita neuf morts(4). On devait s’en tenir à louer son zèle et ses tentatives. Il apprit enfin assez de japonais pour se faire un peu entendre. Les princes de plusieurs îles de cet empire, mécontents pour la plupart de leurs bonzes, ne furent pas fâchés que des prédicateurs étrangers vinssent contredire ceux qui abusaient de leur ministère. Peu à peu la religion chrétienne s’établit. La célèbre ambassade de trois princes chrétiens japonais au pape Grégoire XIII est peut-être l’hommage le plus flatteur que le saint-siège ait jamais reçu. Tout ce grand pays où il faut aujourd’hui abjurer l’Évangile, et où les seuls Hollandais sont reçus à condition de n’y faire aucun acte de religion, a été sur le point d’être un royaume chrétien, et peut-être un royaume portugais. Nos prêtres y étaient honorés plus que parmi nous; aujourd’hui leur tête y est à prix, et ce prix même est considérable; il est environ de douze mille livres. L’indiscrétion d’un prêtre portugais, qui ne voulut pas céder le pas à un des premiers officiers du roi, fut la première cause de cette révolution; la seconde fut l’obstination de quelques jésuites qui soutinrent trop un droit odieux, en ne voulant pas rendre une maison qu’un seigneur japonais leur avait donnée, et que le fils de ce seigneur redemandait; la troisième fut la crainte d’être subjugué par les chrétiens; et c’est ce qui causa une guerre civile. Nous verrons comment le christianisme, qui commença par des missions, finit par des batailles. Tenons-nous-en à présent à ce que le Japon était alors, à cette antiquité dont ces peuples se vantent comme les Chinois, à cette suite de rois pontifes qui remonte à plus de six siècles avant notre ère: remarquons surtout que c’est le seul peuple de l’Asie qui n’ait jamais été vaincu. On compare les Japonais aux Anglais, par cette fierté insulaire qui leur est commune, par le suicide qu’on croit si fréquent dans ces deux extrémités de notre hémisphère. Mais les îles du Japon n’ont jamais été subjuguées; celles de la Grande-Bretagne l’ont été plus d’une fois. Les Japonais ne paraissent pas être un mélange de différents peuples, comme les Anglais et presque toutes nos nations: ils semblent être aborigènes. Leurs lois, leur culte, leurs moeurs, leur langage, ne tiennent rien de la Chine; et la Chine, de son côté, semble originairement exister par elle-même, et n’avoir que fort tard reçu quelque chose des autres peuples. C’est cette grande antiquité des peuples de l’Asie qui vous frappe. Ces peuples, excepté les Tartares, ne se sont jamais répandus loin de leurs limites; et vous voyez une nation faible, resserrée, peu nombreuse, à peine comptée auparavant dans l’histoire du monde, venir en très petit nombre du port de Lisbonne découvrir tous ces pays immenses, et s’y établir avec splendeur. Jamais commerce ne fut plus avantageux aux Portugais que celui du Japon. Ils en rapportaient, à ce que disent les Hollandais, trois cents tonnes d’or chaque année; et on sait que cent mille florins font ce que les Hollandais appellent une tonne. C’est beaucoup exagérer: mais il paraît, par le soin qu’ont ces républicains industrieux et infatigables de se conserver le commerce du Japon à l’exclusion des autres nations, qu’il produisait, surtout dans les commencements, des avantages immenses. Ils y achetaient le meilleur thé de l’Asie, les plus belles porcelaines, de l’ambre gris, du cuivre d’une espèce supérieure au nôtre; enfin, l’argent et l’or, objet principal de toutes ces entreprises. Ce pays possède, comme la Chine, presque tout ce que nous avons, et presque tout ce qui nous manque. Il est aussi peuplé que la Chine à proportion: la nation est plus fière et plus guerrière. Tous ces peuples étaient autrefois bien supérieurs à nos peuples occidentaux dans tous les arts de l’esprit et de la main. Mais que nous avons regagné le temps perdu! Les pays où le Bramante et Michel-Ange ont bâti Saint-Pierre de Rome, où Raphaël a peint, où Newton a calculé l’infini, où Cinna et Athalie ont été écrits, sont devenus les premiers pays de la terre. Les autres peuples ne sont dans les beaux-arts que des barbares ou des enfants, malgré leur antiquité. et malgré tout ce que la nature a fait pour eux Chap. CXLIII. — De l’Inde en deçà et delà le Gange. Des espèces d’hommes différentes, et de leurs coutumes. Je ne vous parlerai pas ici du royaume de Siam, qui n’a été bien connu qu’au temps où Louis XIV en reçut une ambassade, et y envoya des missionnaires et des troupes également inutiles. Je vous épargne les peuples du Tunquin, de Laos, de la Cochinchine, chez qui on ne pénétra que rarement, et longtemps après l’époque des entreprises portugaises, et où notre commerce ne s’est jamais bien étendu. Les potentats de l’Europe, et les négociants qui les enrichissent, n’ont eu pour objet, dans toutes ces découvertes, que de nouveaux trésors. Les philosophes y ont découvert un nouvel univers en morale et en physique. La route facile et ouverte de tous les ports de l’Europe jusqu’aux extrémités des Indes mit notre curiosité à portée de voir par ses propres yeux tout ce qu’elle ignorait ou qu’elle ne connaissait qu’imparfaitement par d’anciennes relations infidèles. Quels objets pour des hommes qui réfléchissent, de voir au delà du fleuve Zayre, bordé d’une multitude innombrable de nègres, les vastes côtes de la Cafrerie, où les hommes sont de couleur d’olive, et où ils se coupent un testicule à l’honneur de la Divinité, tandis que les Éthiopiens et tant d’autres peuples de l’Afrique se contentent d’offrir une partie de leur prépuce! Ensuite, si vous remontez à Sofala, à Quiloa, à Montbasa, à Mélinde, vous trouvez des noirs d’une espèce différente de ceux de la Nigritie, des blancs et des bronzés, qui tous commercent ensemble. Tous ces pays sont couverts d’animaux et de végétaux inconnus dans nos climats. Au milieu des terres de l’Afrique est une race peu nombreuse de petits hommes blancs comme de la neige, dont le visage a la forme du visage des nègres, et dont les yeux ronds ressemblent parfaitement à ceux des perdrix les Portugais les nommèrent Albinos. Ils sont petits, faibles, louches. La laine qui couvre leur tête et qui forme leurs sourcils est comme un coton blanc et fin: ils sont au-dessous des nègres pour la force du corps et de l’entendement, et la nature les a peut-être placés après les nègres et les Hottentots, au-dessus des singes, comme un des degrés qui descendent de l’homme à l’animal. Peut-être aussi y a-t-il eu des espèces mitoyennes inférieures, que leur faiblesse a fait périr. Nous avons eu deux de ces Albinos en France; j’en ai vu un à Paris, à l’hôtel de Bretagne, qu’un marchand de nègres avait amené. On trouve quelques-uns de ces animaux ressemblants à l’homme dans l’Asie orientale: mais l’espèce est rare; elle demanderait des soins compatissants des autres espèces humaines, qui n’en ont point pour tout ce qui leur est inutile. La vaste presqu’île de l’Inde, qui s’avance des embouchures de l’Indus et du Gange jusqu’au milieu des îles Maldives, est peuplée de vingt nations différentes, dont les moeurs et les religions ne se ressemblent pas. Les naturels du pays sont d’une couleur de cuivre rouge. Dampierre trouva depuis dans l’île de Timor des hommes dont la couleur est de cuivre jaune tant la nature se varie! La première chose que vit Pelsart, en 1630, vers la partie des terres australes, séparées de notre hémisphère, à laquelle on a donné le nom de Nouvelle-Hollande, ce fut une troupe de nègres qui venaient à lui en marchant sur les mains comme sur les pieds. Il est à croire que, quand on aura pénétré dans ce monde austral, on connaîtra encore plus la variété de la nature: tout agrandira la sphère de nos idées, et diminuera celle de nos préjugés. Mais, pour revenir aux côtes de l’Inde, dans la presqu’île deçà le Gange habitent des multitudes de Banians, descendants des anciens brachmanes attachés à l’ancien dogme de la métempsycose, et à celui des deux principes, répandu dans toutes les provinces des Indes ne mangeant rien de ce qui respire, aussi obstinés que les juifs à ne s’allier avec aucune nation, aussi anciens que ce peuple, et aussi occupés que lui du commerce. C’est surtout dans ce pays que s’est conservée la coutume immémoriale qui encourage les femmes à se brûler sur le corps de leurs maris, dans l’espérance de renaître, ainsi que vous l’avez vu précédemment. Vers Surate, vers Cambaye, et sur les frontières de la Perse, étaient répandue les Guèbres, restes des anciens Persans, qui suivent la religion de Zoroastre, et qui ne se mêlent pas plus avec les autres peuples que les Banians et les Hébreux. On vit dans l’Inde d’anciennes familles juives qu’on y crut établies depuis leur première dispersion. On trouva sur les côtes de Malabar des chrétiens nestoriens, qu’on appelle mal à propos les chrétiens de saint Thomas; ils ne savaient pas qu’il y eût une Église de Rome. Gouvernés autrefois par un patriarche de Syrie, ils reconnaissaient encore ce fantôme de patriarche, qui résidait, ou plutôt qui se cachait dans Mosul, qu’on prétend être l’ancienne Ninive. Cette faible Église syriaque était comme ensevelie sous ses ruines par le pouvoir mahométan, ainsi que celles d’Antioche, de Jérusalem, d’Alexandrie. Les Portugais apportaient la religion catholique romaine dans ces climats; ils fondaient un archevêché dans Goa, devenue métropole en même temps que capitale. On voulut soumettre les chrétiens du Malabar au saint-siège; on ne put jamais y réussir. Ce qu’on a fait si aisément chez les sauvages de l’Amérique, on l’a toujours tenté vainement dans toutes les Églises séparées de la communion de Rome. Lorsque d’Ormus on alla vers l’Arabie, on rencontra des disciples de saint Jean, qui n’avaient jamais connu l’Évangile: ce sont ceux qu’on nomme les Sabéens. Quand on a pénétré ensuite par la mer orientale de l’Inde à la Chine, au Japon, et quand on a vécu dans l’intérieur du pays, les moeurs, la religion, les usages des Chinois, des Japonais, des Siamois, ont été mieux connus de nous que ne l’étaient auparavant ceux de nos contrées limitrophes dans nos siècles de barbarie. C’est un objet digne de l’attention d’un philosophe que cette différence entre les usages de l’orient et les nôtres, aussi grande qu’entre nos langages. Les peuples les plus policés de ces vastes contrées n’ont rien de notre police; leurs arts ne sont point les nôtres. Nourriture, vêtements, maisons, jardins, lois, culte, bienséances, tout diffère. Y a-t-il rien de plus opposé à nos coutumes que la manière dont les Banians trafiquent dans l’Indoustan? Les marchés les plus considérables se concluent sans parler, sans écrire; tout se fait par signes. Comment tant d’usages orientaux ne différeraient-ils pas des nôtres? La nature, dont le fond est partout le même, a de prodigieuses différences dans leur climat et dans le nôtre. On est nubile à sept ou huit ans dans l’Inde méridionale. Les mariages contractés à cet âge y sont communs Ces enfants, qui deviennent pères, jouissent de la mesure de raison que la nature leur accorde, dans un âge ou la nôtre est à peine développée. Tous ces peuples ne nous ressemblent que par les passions, et par la raison universelle qui contrebalance les passions, et qui imprime cette loi dans tous les coeurs: « Ne fais pas ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît. » Ce sont là les deux caractères que la nature empreint dans tant de races d’hommes différentes, et les deux liens éternels dont elle les unit, malgré tout ce qui les divise. Tout le reste est le fruit du sol de la terre, et de la coutume. Là c’était la ville de Pégu, gardée par des crocodiles qui nagent dans des fossés pleins d’eau. Ici c’était Java, où les femmes montaient la garde au palais du roi. A Siam, la possession d’un éléphant blanc fait la gloire du royaume. Point de blé au Malabar. Le pain, le vin, sont ignorés dans toutes les îles. On voit dans une des Philippines un arbre dont le fruit peut remplacer le pain. Dans les îles Mariannes l’usage du feu était inconnu. Il est vrai qu’il faut lire avec un esprit de doute presque toutes les relations qui nous viennent de ces pays éloignés. On est plus occupé à nous envoyer des côtes de Coromandel et de Malabar des marchandises que des vérités. Un cas particulier est souvent pris pour un usage général. On nous dit qu’à Cochin ce n’est point le fils du roi qui est son héritier, mais le fils de sa soeur. Un tel règlement contredit trop la nature; il n’y a point d’homme qui veuille exclure son fils de son héritage et si ce roi de Cochin n’a point de soeur, à qui appartiendra le trône? Il est vraisemblable qu’un neveu habile l’aura emporté sur un fils mal conseillé et mal secouru, ou qu’un prince, n’ayant laissé que des fils en bas âge, aura eu son neveu pour successeur, et qu’un voyageur aura pris cet accident pour une loi fondamentale. Cent écrivains auront copié ce voyageur, et l’erreur se sera accréditée. Des auteurs qui ont vécu dans l’Inde prétendent que personne ne possède de bien en propre dans les États du Grand Mogol: ce qui serait encore plus contre la nature. Les mêmes écrivains nous assurent qu’ils ont négocié avec des Indiens riches de plusieurs millions. Ces deux assertions semblent un peu se contredire. Il faut toujours se souvenir que les conquérants du Nord ont établi l’usage des fiefs depuis la Lombardie jusqu’à l’Inde. Un Banian qui aurait voyagé en Italie du temps d’Astolphe et d’Alboin, aurait-il eu raison d’affirmer que les Italiens ne possédaient rien en propre? On ne peut trop combattre cette idée humiliante pour la genre humain, qu’il y a des pays où des millions d’hommes travaillent sans cesse pour un seul qui dévore tout. Nous ne devons pas moins nous défier de ceux qui nous parlent de temples consacrés à la débauche. Mettons-nous à la place d’un Indien qui serait témoin dans nos climats de quelques scènes scandaleuses de nos moines; il ne devrait pas assurer que c’est là leur institut et leur règle. Ce qui attirera surtout votre attention, c’est de voir presque tous ces peuples imbus de l’opinion que leurs dieux sont venus souvent sur la terre. Visnou s’y métamorphosa neuf fois dans la presqu’île du Gange; Sammonocodon, le dieu des Siamois, y prit cinq cent cinquante fois la forme humaine. Cette idée leur est commune avec les anciens Égyptiens, les Grecs, les Romains. Une erreur si téméraire, si ridicule et si universelle, vient pourtant d’un sentiment raisonnable qui est au fond de tous les coeurs: on sent naturellement sa dépendance d’un Être Suprême; et l’erreur, se joignant toujours à la vérité, a fait regarder les dieux, dans presque toute la terre, comme des seigneurs qui venaient quelquefois visiter et réformer leurs domaines. La religion a été chez tant de peuples comme l’astronomie: l’une et l’autre ont précédé les temps historiques; l’une et l’autre ont été un mélange de vérité et d’imposture. Les premiers observateurs du cours véritable des astres leur attribuèrent de fausses influences: les fondateurs des religions, en reconnaissant la Divinité, souillèrent le culte par les superstitions. De tant de religions différentes, il n’en est aucune qui n’ait pour but principal les expiations. L’homme a toujours senti qu’il avait besoin de clémence. C’est l’origine de ces pénitences effrayantes auxquelles les bonzes, les bramins, les faquirs se dévouent; et ces tourments volontaires, qui semblent crier miséricorde pour le genre humain, sont devenus un métier pour gagner sa vie. Je n’entrerai point dans le détail immense de leurs coutumes; mais il y en a une si étrange pour nos moeurs, qu’on ne peut s’empêcher d’en faire mention: c’est celle des bramins, qui portent en procession le Phallum des Égyptiens, le Priape des Romains. Nos idées de bienséance nous portent à croire qu’une cérémonie qui nous paraît si infâme n’a été inventée que par la débauche; mais il n’est guère croyable que la dépravation des moeurs ait jamais chez aucun peuple établi des cérémonies religieuses. Il est probable, au contraire, que cette coutume fut d’abord introduite dans des temps de simplicité, et qu’on ne pensa d’abord qu’à honorer la Divinité dans le symbole de la vie qu’elle nous a donnée. Une telle cérémonie a dû inspirer la licence à la jeunesse, et paraître ridicule aux esprits sages, dans des temps plus raffinés, plus corrompus, et plus éclairés. Mais l’ancien usage a subsisté malgré les abus: et il n’y a guère de peuple qui n’ait conservé quelque cérémonie qu’on ne peut ni approuver ni abolir. Parmi tant d’opinions extravagantes et de superstitions bizarres, croirions-nous que tous ces païens des Indes reconnaissent comme nous un Être infiniment parfait, qu’ils appellent l’Être des êtres, l’Être souverain, invisible, incompréhensible, sans figure, créateur et conservateur, juste et miséricordieux, qui se plaît à se communiquer aux hommes pour les conduire au bonheur éternel? Ces idées sont contenues dans le Veidam, ce livre des anciens brachmanes, et encore mieux dans le Shasta, plus ancien que le Veidam. Elles sont répandues dans les écrits modernes des bramins. Un savant danois, missionnaire sur la côte de Tranquebar, cite plusieurs passages, plusieurs formules de prières, qui semblent partir de la raison la plus droite, et de la sainteté la plus épurée. En voici une tirée d’un livre intitulé Varabadu: « O souverain de tous les êtres, Seigneur du ciel et de la terre, je ne vous contiens pas dans mon coeur! Devant qui déplorerai-je ma misère, si vous m’abandonnez, vous à qui je dois mon soutien et ma conservation? sans vous je ne saurais vivre. Appelez-moi, Seigneur, afin que j’aille vers vous. » Il fallait être aussi ignorant et aussi téméraire que nos moines du moyen âge, pour nous bercer continuellement de la fausse idée que tout ce qui habite au delà de notre petite Europe, et nos anciens maîtres et législateurs les Romains, et les Grecs précepteurs des Romains, et les anciens Égyptiens précepteurs des Grecs, et enfin tout ce qui n’est pas nous, ont toujours été des idolâtres odieux et ridicules. Cependant, malgré une doctrine si sage et si sublime, les plus basses et les plus folles superstitions prévalent. Cette contradiction n’est que trop dans la nature de l’homme. Les Grecs et les Romains avaient la même idée d’un Être suprême, et ils avaient joint tant de divinités subalternes, le peuple avait honoré ces divinités par tant de superstitions, et avait étouffé la vérité par tant de fables, qu’on ne pouvait plus distinguer à la fin ce qui était digne de respect, et ce qui méritait le mépris. Vous ne perdrez point un temps précieux à rechercher toutes les sectes qui partagent l’Inde. Les erreurs se subdivisent en trop de manières. Il est d’ailleurs vraisemblable que nos voyageurs ont pris quelquefois des rites différents pour des sectes opposées; il est aisé de s’y méprendre. Chaque collège de prêtres, dans l’ancienne Grèce et dans l’ancienne Rome, avait ses cérémonies et ses sacrifices. On ne vénérait point Hercule comme Apollon, ni Junon comme Vénus: tous ces différents cultes appartenaient pourtant à la même religion. Nos peuples occidentaux ont fait éclater dans toutes ces découvertes une grande supériorité d’esprit et de courage sur les nations orientales. Nous nous sommes établis chez elles, et très souvent malgré leur résistance. Nous avons appris leurs langues, nous leur avons enseigné quelques-uns de nos arts. Mais la nature leur avait donné sur nous un avantage qui balance tous les nôtres: c’est qu’elles n’avaient nul besoin de nous, et que nous avions besoin d’elles. Avant ce temps, nos nations occidentales ne connaissaient de l’Éthiopie que le seul nom. Ce fut sous le fameux Jean II, roi de Portugal, que don Francisco Alvarès pénétra dans ces vastes contrées qui sont entre le tropique et la ligne équinoxiale, et où il est si difficile d’aborder par mer. On y trouva la religion chrétienne établie, mais telle qu’elle était pratiquée par les premiers juifs qui l’embrassèrent avant que les deux rites fussent entièrement séparés. Ce mélange de judaïsme et de christianisme s’est toujours maintenu jusqu’à nos jours en Éthiopie. La circoncision et le baptême y sont également pratiqués, le sabbat et le dimanche également observés: le mariage est permis aux prêtres, le divorce à tout le monde, et la polygamie y est en usage ainsi que chez tous les Juifs de l’orient. Ces Abyssins, moitié juifs, moitié chrétiens, reconnaissent pour leur patriarche l’archevêque qui réside dans les ruines d’Alexandrie, ou au Caire en Égypte; et cependant ce patriarche n’a pas la même religion qu’eux; il est de l’ancien rite grec, et ce rite diffère encore de la religion des Grecs: le gouvernement turc, maître de l’Égypte, y laisse en paix ce petit troupeau. On ne trouve point mauvais que ces chrétiens plongent leurs enfants dans des cuves d’eau, et portent l’eucharistie aux femmes dans leurs maisons, sous la forme d’un morceau de pain trempé dans du vin. Ils ne seraient pas tolérés à Rome, et ils le sont chez les mahométans. Don Francisco Alvarès fut le premier qui apprit la position des sources du Nil, et la cause des inondations régulières de ce fleuve: deux choses inconnues à toute l’antiquité, et même aux Égyptiens. La relation de cet Alvarès fut très longtemps au nombre des vérités peu connues; et depuis lui jusqu’à nos jours on a vu trop d’auteurs, échos des erreurs accréditées de l’antiquité, répéter qu’il n’est pas donné aux hommes de connaître les sources du Nil. On donna alors le nom de prêtre-Jean au négus ou roi d’Éthiopie, sans autre raison de l’appeler ainsi que parce qu’il se disait issu de la race de Salomon par la reine de Saba, et parce que depuis les croisades on assurait qu’on devait trouver dans le monde un roi chrétien nommé le Prêtre-Jean: le négus n’était pourtant ni chrétien ni prêtre. Tout le fruit des voyages en Éthiopie se réduisit à obtenir une ambassade du roi de ce pays au pape Clément VII. Le pays était pauvre, avec des mines d’argent qu’on dit abondantes. Les habitants, moins industrieux que les Américains, ne savaient ni mettre en oeuvre ces trésors, ni tirer parti des trésors véritables que la terre fournit pour les besoins réels des hommes. En effet, on voit une lettre d’un David, négus d’Éthiopie, qui demande au gouverneur portugais dans les Indes des ouvriers de toute espèce: c’était bien là être véritablement pauvre. Les trois quarts de l’Afrique et l’Asie septentrionale étaient dans la même indigence. Nous pensons, dans l’opulente oisiveté de nos villes, que tout l’univers nous ressemble; et nous ne songeons pas que les hommes ont vécu longtemps comme le reste des animaux, ayant souvent à peine le couvert et la pâture, au milieu même des mines d’or et de diamants. Ce royaume d’Éthiopie, tant vanté, était si faible, qu’un petit roi mahométan, qui possédait un canton voisin, le conquit presque tout entier au commencement du xvie siècle. Nous avons la fameuse lettre de Jean Bermudes au roi de Portugal don Sébastien, par laquelle nous pouvons nous convaincre que les Éthiopiens ne sont pas ce peuple indomptable dont parle Hérodote, ou qu’ils ont bien dégénéré. Ce patriarche latin, envoyé avec quelques soldats portugais, protégeait le jeune négus de l’Abyssinie contre ce roi maure qui avait envahi ses États; et malheureusement, quand le grand négus fut rétabli, le patriarche voulut toujours le protéger. Il était son parrain, et se croyait son maître en qualité de père spirituel et de patriarche. Il lui ordonna de rendre obéissance au pape, et lui dénonça qu’il l’excommuniait en cas de refus. Alfonse d’Albuquerque n’agissait pas avec plus de hauteur avec les petits princes de la presqu’île du Gange. Mais enfin le filleul rétabli sur son trône d’or respecta peu son parrain, le chassa de ses États, et ne reconnut point le pape. Ce Bermudes prétend que sur les frontières du pays de Damut, entre l’Abyssinie et les pays voisins de la source du Nil, il y a une petite contrée où les deux tiers de la terre sont d’or. C’est là ce que les Portugais cherchaient, et ce qu’ils n’ont point trouvé; c’est là le principe de tous ces voyages; les patriarches, les missions, les conversions, n’ont été que le prétexte. Les Européans n’ont fait prêcher leur religion depuis le Chili jusqu’au Japon pour faire servir les hommes, comme des bêtes de somme, à leur insatiable avarice. Il est à croire que le sein de l’Afrique renferme beaucoup de ce métal qui a mis en mouvement l’univers; le sable d’or qui roule dans ses rivières indique la mine dans les montagnes. Mais jusqu’à présent cette mine a été inaccessible aux recherches de la cupidité; et à force de faire des efforts en Amérique et en Asie, on s’est moins trouvé en état de faire des tentatives dans le milieu de l’Afrique. C’est à ces découvertes des Portugais dans l’ancien monde que nous devons le nouveau, si pourtant c’est une obligation que cette conquête de l’Amérique, si funeste pour ses habitants, et quelquefois pour les conquérants même. C’est ici le plus grand événement sans doute de notre globe, dont une moitié avait toujours été ignorée de l’autre. Tout ce qui a paru grand jusqu’ici semble disparaître devant cette espèce de création nouvelle. Nous prononçons encore avec une admiration respectueuse les noms des Argonautes, qui firent cent fois moins que les matelots de Gama et d’Albuquerque. Que d’autels on eût érigés dans l’antiquité à un Grec qui eût découvert l’Amérique! Christophe Colombo et Barthélemi son frère ne furent pas traités ainsi. Colombo, frappé des entreprises des Portugais, conçut qu’on pouvait faire quelque chose de plus grand, et par la seule inspection d’une carte de notre univers, jugea qu’il devait y en avoir un autre, et qu’on le trouverait en voguant toujours vers l’occident. Son courage fut égal à la force de son esprit, et d’autant plus grand qu’il eut à combattre les préjugés de tous ses contemporains, et à soutenir les refus de tous les princes. Gênes, sa patrie, qui le traita de visionnaire, perdit la seule occasion de s’agrandir qui pouvait s’offrir pour elle. Henri VII, roi d’Angleterre, plus avide d’argent que capable d’en hasarder dans une si noble entreprise, n’écouta pas le frère de Colombo: lui-même fut refusé en Portugal par Jean II, dont les vues étaient entièrement tournées du côté de l’Afrique. Il ne pouvait s’adresser à la France, où la marine était toujours négligée, et les affaires autant que jamais en confusion sous la minorité de Charles VIII. L’empereur Maximilien n’avait ni ports pour une flotte, ni argent pour l’équiper, ni grandeur de courage pour un tel projet. Venise eût pu s’en charger; mais, soit que l’aversion des Génois pour les Vénitiens ne permît pas à Colombo de s’adresser à la rivale de sa patrie, soit que Venise ne conçût de grandeur que dans son commerce d’Alexandrie et du Levant, Colombo n’espéra qu’en la cour d’Espagne. Ferdinand, roi d’Aragon, et Isabelle, reine de Castille, réunissaient par leur mariage toute l’Espagne, si vous en exceptez le royaume de Grenade, que les mahométans conservaient encore, mais que Ferdinand leur enleva bientôt après. L’union d’Isabelle et de Ferdinand prépara la grandeur de l’Espagne; Colombo la commença; mais ce ne fut qu’après huit ans de sollicitations que la cour d’Isabelle consentit au bien que le citoyen de Gênes voulait lui faire. Ce qui fait échouer les plus grands projets, c’est presque toujours le défaut d’argent. La cour d’Espagne était pauvre. Il fallut que le prieur Pérez, et deux négociants, nommés Pinzone, avançassent dix-sept mille ducats pour les frais de l’armement. (1492, 23 août) Colombo eut de la cour une patente, et partit enfin du port de Palos en Andalousie avec trois petits vaisseaux, et un vain titre d’amiral. Des îles Canaries, où il mouilla, il ne mit que trente-trois jours pour découvrir la première île de l’Amérique; et pendant ce court trajet il eut a soutenir plus de murmures de son équipage qu’il n’avait essuyé de refus des princes de l’Europe. Cette île, située environ a mille lieues des Canaries, fut nommée San Salvador. Aussitôt après il découvrit les autres îles Lucayes, Cuba, et Hispaniola, nommée aujourd’hui Saint-Domingue. Ferdinand et Isabelle furent dans une singulière surprise de le voir revenir au bout de sept mois (1493, 15 mars) avec des Américains d’Hispaniola, des raretés du pays, et surtout de l’or qu’il leur présenta. Le roi et la reine le firent asseoir et couvrir comme un grand d’Espagne, le nommèrent grand amiral et vice-roi du nouveau monde. Il était regardé partout comme un homme unique envoyé du ciel. C’était alors à qui s’intéresserait dans ses entreprises, à qui s’embarquerait sous ses ordres. Il repart avec une flotte de dix-sept vaisseaux. (1493) Il trouve encore de nouvelles îles, les Antilles et la Jamaïque. Le doute s’était changé en admiration pour lui à son premier voyage; mais l’admiration se tourna en envie au second. Il était amiral, vice-roi, et pouvait ajouter à ces titres celui de bienfaiteur de Ferdinand et d’Isabelle Cependant des juges, envoyés sur ses vaisseaux mêmes pour veiller sur sa conduite, le ramenèrent en Espagne. Le peuple, qui entendit que Colombo arrivait, courut au devant de lui, comme du génie tutélaire de l’Espagne. On tira Colombo du vaisseau; il parut, mais avec les fers aux pieds et aux mains. Ce traitement lui avait été fait par l’ordre de Fonseca, évêque de Burgos, intendant des armements. L’ingratitude était aussi grande que les services. Isabelle en fut honteuse: elle répara cet affront autant qu’elle le put; mais on retint Colombo quatre années, soit qu’on craignit qu’il ne prît pour lui ce qu’il avait découvert, soit qu’on voulût seulement avoir le temps de s’informer de sa conduite. Enfin on le renvoya encore dans son nouveau monde. (1498) Ce fut à ce troisième voyage qu’il aperçut le continent à dix degrés de l’équateur, et qu’il vit la côte où l’on a bâti Carthagène. Lorsque Colombo avait promis un nouvel hémisphère, on lui avait soutenu que cet hémisphère ne pouvait exister; et quand il l’eut découvert, on prétendit qu’il avait été connu depuis longtemps. Je ne parle pas ici d’un Martin Behem de Nuremberg, qui, dit-on, alla de Nuremberg au détroit de Magellan en 1460, avec une patente d’une duchesse de Bourgogne, qui, ne régnant pas alors, ne pouvait donner de patentes. Je ne parle pas des prétendues cartes qu’on montre de ce Martin Behem, et des contradictions qui décréditent cette fable: mais enfin ce Martin Behem n’avait pas peuplé l’Amérique. On en faisait honneur aux Carthaginois, et on citait un livre d’Aristote qu’il n’a pas composé. Quelques-uns ont cru trouver de la conformité entre des paroles caraïbes et des mots hébreux, et n’ont pas manqué de suivre une si belle ouverture. D’autres ont su que les enfants de Noé, s’étant établis en Sibérie, passèrent de là en Canada sur la glace, et qu’ensuite leurs enfants nés au Canada allèrent peupler le Pérou. Les Chinois et les Japonais, selon d’autres, envoyèrent des colonies en Amérique, et y firent passer des jaguars pour leur divertissement, quoique ni le Japon ni la Chine n’aient de jaguars. C’est ainsi que souvent les savants ont raisonné sur ce que les hommes de génie ont inventé. On demande qui a mis des hommes en Amérique ne pourrait-on pas répondre que c’est celui qui y fait croître des arbres et de l’herbe? La réponse de Colombo à ces envieux est célèbre. Ils disaient que rien n’était plus facile que ses découvertes. Il leur proposa de faire tenir un oeuf debout; et aucun n’ayant pu le faire, il cassa le bout de l’oeuf, et le fit tenir. « Cela était bien aisé, dirent les assistants. — Que ne vous en avisiez-vous donc? » répondit Colombo. Ce conte est rapporté du Brunelleschi, grand artiste, qui réforma l’architecture à Florence longtemps avant que Colombo existât. La plupart des bons mots sont des redites. La cendre de Colombo ne s’intéresse plus à la gloire qu’il eut pendant sa vie d’avoir doublé pour nous les oeuvres de la création; mais les hommes aiment à rendre justice aux morts, soit qu’ils se flattent de l’espérance vaine qu’on la rendra mieux aux vivants, soit qu’ils aiment naturellement la vérité. Americo Vespucci, que nous nommons Améric Vespuce, négociant florentin, jouit de la gloire de donner son nom à la nouvelle moitié du globe, dans laquelle il ne possédait pas un pouce de terre: il prétendit avoir le premier découvert le continent. Quand il serait vrai qu’il eût fait cette découverte, la gloire n’en serait pas à lui; elle appartient incontestablement à celui qui eut le génie et le courage d’entreprendre le premier voyage. La gloire, comme dit Newton dans sa dispute avec Leibnitz, n’est due qu’à l’inventeur: ceux qui viennent après ne sont que des disciples. Colombo avait déjà fait trois voyages en qualité d’amiral et de vice-roi, cinq ans avant qu’Améric Vespuce en eût fait un en qualité de géographe, sous le commandement de l’amiral Ojeda: mais, ayant écrit à ses amis de Florence qu’il avait découvert le nouveau monde, on le crut sur sa parole; et les citoyens de Florence ordonnèrent que tous les ans, aux fêtes de la Toussaint, on fît pendant trois jours devant sa maison une illumination solennelle. Cet homme ne méritait certainement aucuns honneurs pour s’être trouvé, en 1498, dans une escadre qui rangea les côtes du Brésil, lorsque Colombo, cinq ans auparavant, avait montré le chemin au reste du monde. Il a paru depuis peu à Florence une vie de cet Améric Vespuce, dans laquelle il ne paraît pas qu’on ait respecté la vérité, ni qu’on ait raisonné conséquemment. On s’y plaint de plusieurs auteurs français qui ont rendu justice à Colombo. Ce n’était pas aux Français qu’il fallait s’en prendre, mais aux Espagnols, qui les premiers ont rendu cette justice. L’auteur de la vie de Vespuce dit qu’il veut « confondre la vanité de la nation française, qui a toujours combattu avec impunité la gloire et la fortune de l’Italie. » Quelle vanité y a-t-il à dire que ce fut un Génois qui découvrit l’Amérique? quelle injure fait-on à la gloire de l’Italie en avouant que c’est un Italien né à Gênes à qui l’on doit le nouveau monde? Je remarque exprès ce défaut d’équité, de politesse et de bon sens, dont il n’y a que trop d’exemples; et je dois dire que les bons écrivains français sont en général ceux qui sont le moins tombés dans ce défaut intolérable. Une des raisons qui les font lire dans toute l’Europe, c’est qu’ils rendent justice à toutes les nations. Les habitants des îles et de ce continent étaient une espèce d’hommes nouvelle; aucun n’avait de barbe. Ils furent aussi étonnés du visage des Espagnols que des vaisseaux et de l’artillerie; ils regardèrent d’abord ces nouveaux hôtes comme des monstres, ou des dieux qui venaient du ciel ou de l’océan. Nous apprenions alors, par les voyages des Portugais et des Espagnols, le peu qu’est notre Europe, et quelle variété règne sur la terre. On avait vu qu’il y avait dans l’Indoustan des races d’hommes jaunes. Les noirs, distingués encore en plusieurs espèces, se trouvaient en Afrique et en Asie assez loin de l’équateur; et quand on eut depuis percé en Amérique jusque sous la ligne, on vit que la race y est assez blanche. Les naturels du Brésil sont de couleur de bronze. Les Chinois paraissaient encore une espèce entièrement différente par la conformation de leur nez, de leurs yeux et de leurs oreilles, par leur couleur, et peut-être encore même par leur génie; mais ce qui est plus à remarquer, c’est que, dans quelques régions que ces races soient transplantées, elles ne changent point quand elles ne se mêlent pas aux naturels du pays. La membrane muqueuse des nègres, reconnue noire, et qui est la cause de leur couleur, est une preuve manifeste qu’il y a dans chaque espèce d’hommes, comme dans les plantes, un principe qui les différencie. La nature a subordonné à ce principe ces différents degrés de génie et ces caractères des nations qu’on voit si rarement changer. C’est par là que les nègres sont les esclaves des autres hommes. On les achète sur les côtes d’Afrique comme des bêtes; et les multitudes de ces noirs, transplantés dans nos colonies d’Amérique, servent un très petit nombre d’Européans. L’expérience a encore appris quelle supériorité ces Européans ont sur les Américains, qui, aisément vaincus partout, n’ont jamais osé tenter une révolution, quoiqu’ils fussent plus de mille contre un. Cette partie de l’Amérique était encore remarquable par des animaux et des végétaux que les trois autres parties du monde n’ont pas, et par le besoin de ce que nous avons. Les chevaux, le blé de toute espèce, le fer, étaient les principales productions qui manquaient dans le Mexique et dans le Pérou. Parmi les denrées ignorées dans l’ancien monde, la cochenille fut une des premières et des plus précieuses qui nous furent apportées: elle fit oublier la graine d’écarlate, qui servait de temps immémorial aux belles teintures rouges. Au transport de la cochenille on joignit bientôt celui de l’indigo, du cacao, de la vanille, des bois qui servent à l’ornement, ou qui entrent dans la médecine; enfin du quinquina, seul spécifique contre les fièvres intermittentes, placé par la nature dans les montagnes du Pérou, tandis qu’elle a mis la fièvre dans le reste du monde. Ce nouveau continent possède aussi des perles, des pierres de couleur, des diamants; il est certain que l’Amérique procure aujourd’hui aux moindres citoyens de l’Europe des commodités et des plaisirs. Les mines d’or et d’argent n’ont été utiles d’abord qu’aux rois d’Espagne et aux négociants. Le reste du monde en fut appauvri; car le grand nombre, qui ne fait point le négoce, s’est trouvé d’abord en possession de peu d’espèces en comparaison des sommes immenses qui entraient dans les trésors de ceux qui profitèrent des premières découvertes. Mais peu à peu cette affluence d’argent et d’or dont l’Amérique a inondé l’Europe a passé dans plus de mains, et s’est plus également distribuée. Le prix des denrées a haussé dans toute l’Europe à peu près dans la même proportion. Pour comprendre, par exemple, comment les trésors de l’Amérique ont passé des mains espagnoles dans celles des autres nations, il suffira de considérer ici deux choses l’usage que Charles-Quint et Philippe II firent de leur argent, et la manière dont les autres peuples entrent en partage des mines du Pérou. Charles-Quint, empereur d’Allemagne, toujours en voyage et toujours en guerre, fit nécessairement passer beaucoup d’espèces en Allemagne et en Italie, qu’il reçut du Mexique et du Pérou. Lorsqu’il envoya son fils Philippe II à Londres épouser la reine Marie et prendre le titre de roi d’Angleterre, ce prince remit à la Tour vingt-sept grandes caisses d’argent en barre, et la charge de cent chevaux en argent et en or monnayé. Les troubles de Flandre et les intrigues de La Ligue en France coûtèrent à ce même Philippe II, de son propre aveu, plus de trois mille millions de livres de notre monnaie d’aujourd’hui. Quant à la manière dont l’or et l’argent du Pérou parviennent à tous les peuples de l’Europe, et de là vont en partie aux grandes Indes, c’est une chose connue, mais étonnante. Une loi sévère établie par Ferdinand et Isabelle, confirmée par Charles-Quint et par tous les rois d’Espagne, défend aux autres nations non seulement l’entrée des ports de l’Amérique espagnole, mais la part la plus indirecte dans ce commerce. Il semblait que cette loi dût donner à l’Espagne de quoi subjuguer l’Europe; cependant l’Espagne ne subsiste que de la violation perpétuelle de cette loi même. Elle peut à peine fournir quatre millions en denrées qu’on transporte en Amérique; et le reste de l’Europe fournit quelquefois pour cinquante millions de marchandises. Ce prodigieux commerce de nations amies ou ennemies de l’Espagne se fait sous le nom des Espagnols mêmes, toujours fidèles aux particuliers, et toujours trompant le roi, qui a un besoin extrême de l’être. Nulle reconnaissance n’est donnée par les marchands espagnols aux marchands étrangers. La bonne foi, sans laquelle il n’y aurait jamais eu de commerce fait la seule sûreté. La manière dont on donna longtemps aux étrangers l’or et l’argent que les galions ont rapportés d’Amérique fut encore plus singulière. L’Espagnol, qui est à Cadix facteur de l’étranger, confiait les lingots reçus à des braves qu’on appelait Météores. Ceux-ci, armés de pistolets de ceinture et d’épées, allaient porter les lingots numérotés au rempart, et les jetaient à d’autres Météores, qui les portaient aux chaloupes auxquelles ils étaient destinés. Les chaloupes les remettaient aux vaisseaux en rade. Ces Météores, ces facteurs, les commis, les gardes, qui ne les troublaient jamais, tous avaient leur droit, et le négociant étranger n’était jamais trompé. Le roi, ayant reçu son indult sur ces trésors à l’arrivée des galions, y gagnait lui-même. Il n’y avait proprement que la loi de trompée, loi qui n’est utile qu’autant qu’on y contrevient, et qui n’est pourtant pas encore abrogée, parce que les anciens préjugés sont toujours ce qu’il y a de plus fort chez les hommes. Le plus grand exemple de la violation de cette loi et de la fidélité des Espagnols, s’est fait voir en 1684. La guerre était déclarée entre la France et l’Espagne. Le roi catholique voulut se saisir des effets des Français. On employa en vain les édits et les monitoires, les recherches et les excommunications; aucun commissaire espagnol ne trahit son correspondant français. Cette fidélité, si honorable à la nation espagnole, prouva bien que les hommes n’obéissent de bon gré qu’aux lois qu’ils se sont faites pour le bien de la société, et que les lois qui ne sont que la volonté du souverain trouvent toujours tous les coeurs rebelles. Si la découverte de l’Amérique fit d’abord beaucoup de bien aux Espagnols, elle fit aussi de très grands maux. L’un a été de dépeupler l’Espagne par le nombre nécessaire de ses colonies; l’autre, d’infecter l’univers d’une maladie qui n’était connue que dans quelques parties de cet autre monde, et surtout dans l’île Hispaniola. Plusieurs compagnons de Christophe Colombo en revinrent attaqués, et portèrent dans l’Europe cette contagion. Il est certain que ce venin qui empoisonne les sources de la vie était propre de l’Amérique, comme la peste et la petite vérole sont des maladies originaires de l’Arabie méridionale. Il ne faut pas croire même que la chair humaine, dont quelques sauvages américains se nourrissaient, ait été la source de cette corruption. Il n’y avait point d’anthropophages dans l’île Hispaniola, où ce mal était invétéré. Il n’est pas non plus la suite de l’excès dans les plaisirs: ces excès n’avaient jamais été punis ainsi par la nature dans l’ancien monde; et aujourd’hui, après un moment passé et oublié depuis des années, la plus chaste union peut être suivie du plus cruel et du plus honteux des fléaux dont le genre humain soit affligé. Pour voir maintenant comment cette moitié du globe devint la proie des princes chrétiens, il faut suivre d’abord les Espagnols dans leurs découvertes et dans leurs conquêtes. Le grand Colombo, après avoir bâti quelques habitations dans les îles, et reconnu le continent, avait repassé en Espagne, où il jouissait d’une gloire qui n’était point souillée de rapines et de cruautés: il mourut en l506 à Valladolid. Mais les gouverneurs de Cuba, d’Hispaniola, qui lui succédèrent, persuadés que ces provinces fournissaient de l’or, en voulurent avoir au prix du sang des habitants. Enfin, soit qu’ils crussent la haine de ces insulaires implacable, soit qu’ils craignissent leur grand nombre, soit que la fureur du carnage, ayant une fois commencé, ne connaît plus de bornes, ils dépeuplèrent en peu d’années Hispaniola, qui contenait trois millions d’habitants, et Cuba, qui en avait plus de six cent mille. Barthélemy de Las Casas, évêque de Chiapa, témoin de ces destructions, rapporte qu’on allait à la chasse des hommes avec des chiens. Ces malheureux sauvages, presque nus et sans armes, étaient poursuivis comme des daims dans le fond des forêts, dévorés par des dogues, et tués à coups de fusil, ou surpris et brûlés dans leurs habitations. Ce témoin oculaire dépose à la postérité que souvent on faisait sommer, par un dominicain et par un cordelier, ces malheureux de se soumettre à la religion chrétienne et au roi d’Espagne; et, après cette formalité, qui n’était qu’une injustice de plus, on les égorgeait sans remords. Je crois le récit de Las Casas exagéré en plus d’un endroit; mais, supposé qu’il en dise dix fois trop, il en reste de quoi être saisi d’horreur. On est encore surpris que cette extinction totale d’une race d’hommes dans Hispaniola soit arrivée sous les yeux et sous le gouvernement de plusieurs religieux de saint Jérôme: car le cardinal Ximénès, maître de la Castille avant Charles-Quint, avait envoyé quatre de ces moines en qualité de présidents du conseil royal de l’île: Ils ne purent sans doute résister au torrent; et la haine des naturels du pays, devenue avec raison implacable, rendit leur perte malheureusement nécessaire. Chap. CXLVI. — Vaines disputes. Comment l’Amérique a été peuplée. Différences spécifiques entre l’Amérique et l’ancien monde. Religion. Anthropophages. Raisons pourquoi Le nouveau monde est moins peuplé que l’ancien. Si ce fut un effort de philosophie qui fit découvrir l’Amérique, ce n’en est pas un de demander tous les jours comment il se peut qu’on ait trouvé des hommes dans ce continent, et qui les y a menés. Si on ne s’étonne pas qu’il y ait des mouches en Amérique, c’est une stupidité de s’étonner qu’il y ait des hommes. Le sauvage qui se croit une production de son climat, comme son orignal et sa racine de manioc, n’est pas plus ignorant que nous en ce point, et raisonne mieux. En effet, puisque le nègre d’Afrique ne tire point son origine de nos peuples blancs, pourquoi les rouges, les olivâtres, les cendrés de l’Amérique, viendraient-ils de nos contrées? et d’ailleurs, quelle serait la contrée primitive? La nature, qui couvre la terre de fleurs, de fruits, d’arbres, d’animaux, n’en a-t-elle d’abord placé que dans un seul terrain, pour qu’ils se répandissent de là dans le reste du monde? ou serait-ce ce terrain qui aurait eu d’abord toute l’herbe et toutes les fourmis, et qui les aurait envoyées au reste de la terre? comment la mousse et les sapins de Norvège auraient-ils passé aux terres australes? Quelque terrain qu’on imagine, il est presque tout dégarni de ce que les autres produisent. Il faudra supposer qu’originairement il avait tout, et qu’il ne lui reste presque plus rien. Chaque climat a ses productions différentes, et le plus abondant est très pauvre en comparaison de tous les autres ensemble. Le maître de la nature a peuplé et varié tout le globe. Les sapins de la Norvège ne sont point assurément les pères des girofliers des Moluques; et ils ne tirent pas plus leur origine des sapins d’un autre pays que l’herbe des champs d’Archangel n’est produite par l’herbe des bords du Gange. On ne s’avise point de penser que les chenilles et les limaçons d’une partie du monde soient originaires d’une autre partie: pourquoi s’étonner qu’il y ait en Amérique quelques espèces d’animaux, quelques races d’hommes semblables aux nôtres? L’Amérique, ainsi que l’Afrique et l’Asie, produit des végétaux, des animaux qui ressemblent à ceux de l’Europe; et tout de même encore que l’Afrique et l’Asie, elle en produit beaucoup qui n’ont aucune analogie à ceux de l’ancien monde. Les terres du Mexique, du Pérou, du Canada, n’avaient jamais porté ni le froment qui fait notre nourriture, ni le raisin qui fait notre boisson ordinaire, ni les olives dont nous tirons tant de secours, ni la plupart de nos fruits. Toutes nos bêtes de somme et de charrue, chevaux, chameaux, ânes, boeufs, étaient absolument inconnus. Il y avait des espèces de boeufs et de moutons, mais toutes différentes des nôtres. Les moutons du Pérou étaient plus grands, plus forts que ceux d’Europe, et servaient à porter des fardeaux. Leurs boeufs tenaient à la fois de nos buffles et de nos chameaux. On trouva dans le Mexique des troupeaux de porcs qui ont sur le dos une glande remplie d’une matière onctueuse et fétide: point de chiens, point de chats. Le Mexique, le Pérou, avaient une espèce de lions, mais petits et privés de crinière; et, ce qui est plus singulier, le lion de ces climats était un animal poltron. On peut réduire, si l’on veut, sous une seule espèce tous les hommes, parce qu’ils ont tous les mêmes organes de la vie, des sens et du mouvement. Mais cette espèce parut évidemment divisée en plusieurs autres dans le physique et dans le moral. Quant au physique, on crut voir dans les Esquimaux, qui habitent vers le soixantième degré du nord, une figure, une taille semblable à celle des Lapons. Des peuples voisins avaient la face toute velue. Les Iroquois, les Hurons, et tous les peuples jusqu’à la Floride, parurent olivâtres et sans aucun poil sur le corps, excepté la tête. Le capitaine Rogers, qui navigua vers les côtes de la Californie, y découvrit des peuplades de nègres qu’on ne soupçonnait pas dans l’Amérique. On vit dans l’isthme de Panama une race qu’on appelle les Dariens, qui a beaucoup de rapport aux Albinos d’Afrique. Leur taille est tout au plus de quatre pieds; ils sont blancs comme les albinos: et c’est la seule race de l’Amérique qui soit blanche. Leurs yeux rouges sont bordés de paupières façonnées en demi-cercles. Ils ne voient et ne sortent de leurs trous que la nuit; ils sont parmi les hommes ce que les hiboux sont parmi les oiseaux. Les Mexicains, les Péruviens, parurent d’une couleur bronzée, les Brasiliens d’un rouge plus foncé, les peuples du Chili plus cendrés. On a exagéré la grandeur des Patagons qui habitent vers le détroit de Magellan, mais on croit que c’est la nation de la plus haute taille qui soit sur la terre. Parmi tant de nations si différentes de nous, et si différentes entre elles, on n’a jamais trouvé d’hommes isolés, solitaires, errants à l’aventure à la manière des animaux, s’accouplant comme eux au hasard, et quittant leurs femelles pour chercher seuls leur pâture. Il faut que la nature humaine ne comporte pas cet état, et que partout l’instinct de l’espèce l’entraîne à la société comme à la liberté; c’est ce qui fait que la prison sans aucun commerce avec les hommes est un supplice inventé par les tyrans, supplice qu’un sauvage pourrait moins supporter encore que l’homme civilisé. Du détroit de Magellan jusqu’à la baie d’Hudson, on a vu des familles rassemblées et des huttes qui composaient des villages; point de peuples errants qui changeassent de demeures selon les saisons, comme les Arabes-Bédouins et les Tartares en effet, ces peuples, n’ayant point de bêtes de somme, n’auraient pu transporter aisément leurs cabanes. Partout on a trouvé des idiomes formés, par lesquels les plus sauvages exprimaient le petit nombre de leurs idées c’est encore un instinct des hommes de marquer leurs besoins par des articulations. De là se sont formées nécessairement tant de langues différentes, plus ou moins abondantes, selon qu’on a eu plus ou moins de connaissances. Ainsi la langue des Mexicains était plus formée que celle des Iroquois, comme la nôtre est plus régulière et plus abondante que celle des Samoïèdes. De tous les peuples de l’Amérique, un seul avait une religion qui semble, au premier coup d’oeil, ne pas offenser notre raison. Les Péruviens adoraient le soleil comme un astre bienfaisant, semblables en ce point aux anciens Persans et aux Sabéens; mais si vous en exceptez les grandes et nombreuses nations de l’Amérique, les autres étaient plongées pour la plupart dans une stupidité barbare. Leurs assemblées n’avaient rien d’un culte réglé; leur créance ne constituait point une religion. Il est constant que les Brasiliens, les Caraïbes, les Mosquites, les peuplades de la Guiane, celles du Nord, n’avaient pas plus de notion distincte d’un Dieu suprême que les Cafres de l’Afrique. Cette connaissance demande une raison cultivée, et leur raison ne l’était pas. La nature seule peut inspirer l’idée confuse de quelque chose de puissant, de terrible, à un sauvage qui verra tomber la foudre, ou un fleuve se déborder. Mais ce n’est là que le faible commencement de la connaissance d’un Dieu créateur: cette connaissance raisonnée manquait même absolument à toute l’Amérique. Les autres Américains qui s’étaient fait une religion l’avaient faite abominable. Les Mexicains n’étaient pas les seuls qui sacrifiassent des hommes à je ne sais quel être malfaisant: on a prétendu même que les Péruviens souillaient aussi le culte du soleil par de pareils holocaustes; mais ce reproche paraît avoir été imaginé par les vainqueurs pour excuser leur barbarie. Les anciens peuples de notre hémisphère, et les plus policés de l’autre, se sont ressemblés par cette religion barbare. Herrera nous assure que les Mexicains mangeaient les victimes humaines immolées. La plupart des premiers voyageurs et des missionnaires disent tous que les Brasiliens, les Caraïbes, les Iroquois, les Hurons, et quelques autres peuplades, mangeaient les captifs faits à la guerre; et ils ne regardent pas ce fait comme un usage de quelques particuliers, mais comme un usage de nation. Tant d’auteurs anciens et modernes ont parlé d’anthropophages, qu’il est difficile de les nier. Je vis en 1725 quatre sauvages amenés du Mississipi à Fontainebleau. Il y avait parmi eux une femme de couleur cendrée comme ses compagnons; je lui demandai, par l’interprète qui les conduisait, si elle avait mangé quelquefois de la chair humaine; elle me répondit que oui, très froidement, et comme à une question ordinaire. Cette atrocité, si révoltante pour notre nature, est pourtant bien moins cruelle que le meurtre. La véritable barbarie est de donner la mort, et non de disputer un mort aux corbeaux ou aux vers. Des peuples chasseurs, tels qu’étaient les Brasiliens et les Canadiens, des insulaires comme les Caraïbes, n’ayant pas toujours une subsistance assurée, ont pu devenir quelquefois anthropophages. La famine et la vengeance les ont accoutumés à cette nourriture: et quand nous voyons, dans les siècles les plus civilisés, le peuple de Paris dévorer les restes sanglants du maréchal d’Ancre, et le peuple de la Haye manger le coeur du grand-pensionnaire de Wit, nous ne devons pas être surpris qu’une horreur chez nous passagère ait duré chez les sauvages. Les plus anciens livres que nous ayons ne nous permettent pas de douter que la faim n’ait poussé les hommes à cet excès. Moïse même menace les Hébreux, dans cinq versets du Deutéronome(5),qu’ils mangeront leurs enfants s’ils transgressent sa loi. Le prophète Ézéchiel répète la même menace(6), et ensuite, selon plusieurs commentateurs, il promet aux Hébreux, de la part de Dieu, que s’ils se défendent bien contre le roi de Perse, ils auront à manger de la chair de cheval(7) et de la chair de cavalier(8). Marco Paolo, ou Marc Paul, dit que, de son temps, dans une partie de la Tartarie, les magiciens ou les prêtres (c’était la même chose) avaient le droit de manger la chair des criminels condamnés à la mort. Tout cela soulève le coeur; mais le tableau du genre humain doit souvent produire cet effet. Comment des peuples toujours séparés les uns des autres ont-ils pu se réunir dans une si horrible coutume? faut-il croire qu’elle n’est pas absolument aussi opposée à la nature humaine qu’elle le paraît? il est sûr qu’elle est rare, mais il est sûr qu’elle existe. On ne voit pas que ni les Tartares, ni les Juifs, aient mangé souvent leurs semblables. La faim et le désespoir contraignirent, aux sièges de Sancerre et de Paris, pendant nos guerres de religion, des mères à se nourrir de la chair de leurs enfants. Le charitable Las Casas, évêque de Chiapa, dit que cette horreur n’a été commise en Amérique que par quelques peuples chez lesquels il n’a pas voyagé. Dampierre assure qu’il n’a jamais rencontré d’anthropophages, et il n’y a peut-être pas aujourd’hui deux peuplades où cette horrible coutume soit en usage. Il est un autre vice tout différent, qui semble plus opposé au but de la nature, que cependant les Grecs ont vanté, que les Romains ont permis, qui s’est perpétué dans les nations les plus polies, et qui est beaucoup plus commun dans nos climats chauds et tempérés de l’Europe et de l’Asie, que dans les glaces du Septentrion: on a vu en Amérique ce même effet des caprices de la nature humaine; les Brasiliens pratiquaient cet usage monstrueux et commun; les Canadiens l’ignoraient. Comment se peut-il encore qu’une passion qui renverse les lois de la propagation humaine se soit emparée dans les deux hémisphères des organes de la propagation même(9)? Une autre observation importante, c’est qu’on a trouvé le milieu de l’Amérique assez peuplé, et les deux extrémités vers les pôles peu habitées: en général, le nouveau monde ne contenait pas le nombre d’hommes qu’il devait contenir. Il y en a certainement des causes naturelles: premièrement, le froid excessif, qui est aussi perçant en Amérique, dans la latitude de Paris et de Vienne, qu’il l’est à notre continent au cercle polaire. En second lieu, les fleuves sont pour la plupart, en Amérique, vingt, trente fois plus larges au moins que les nôtres. Les inondations fréquentes ont dû porter la stérilité, et par conséquent la mortalité, dans des pays immenses. Les montagnes, beaucoup plus hautes sont aussi plus inhabitables que les nôtres; des poisons violents et durables, dont la terre d’Amérique est couverte, rendent mortelle la plus légère atteinte d’une flèche trempée dans ces poisons; enfin, la stupidité de l’espèce humaine, dans une partie de cet hémisphère, a dû influer beaucoup sur la dépopulation. On a connu, en général, que l’entendement humain n’est pas si formé dans le nouveau monde que dans l’ancien: l’homme est dans tous les deux un animal très faible, les enfants périssent partout faute d’un soin convenable; et il ne faut pas croire que, quand les habitants des bords du Rhin, de l’Elbe et de la Vistule, plongeaient dans ces fleuves les enfants nouveaux-nés dans la rigueur de l’hiver, les femmes allemandes et sarmates élevassent alors autant d’enfants qu’elles en élèvent aujourd’hui, surtout quand ces pays étaient couverts de forêts qui rendaient le climat plus malsain et plus rude qu’il ne l’est dans nos derniers temps. Mille peuplades de l’Amérique manquaient d’une bonne nourriture: on ne pouvait ni fournir aux enfants un bon lait, ni leur donner ensuite une subsistance saine, ni même suffisante. Plusieurs espèces d’animaux carnassiers sont réduites, par ce défaut de subsistance, à une très petite quantité; et il faut s’étonner si on a trouvé dans l’Amérique plus d’hommes que de singes. Ce fut de l’île de Cuba que partit Fernand Cortès pour de nouvelles expéditions dans le continent (1519). Ce simple lieutenant du gouverneur d’une île nouvellement découverte, suivi de moins de six cents hommes, n’ayant que dix-huit chevaux et quelques pièces de campagne, va subjuguer le plus puissant État de l’Amérique. D’abord il est assez heureux pour trouver un Espagnol qui, ayant été neuf ans prisonnier à Jucatan, sur le chemin du Mexique, lui sert d’interprète Une Américaine, qu’il nomme dona Marina, devient à la fois sa maîtresse et son conseil, et apprend bientôt assez d’espagnol pour être aussi une interprète utile. Ainsi l’amour, la religion, l’avarice, la valeur et la cruauté, ont conduit les Espagnols dans ce nouvel hémisphère. Pour comble de bonheur, on trouve un volcan plein de soufre; on découvre du salpêtre qui sert à renouveler dans le besoin la poudre consommée dans les combats. Cortès avance le long du golfe du Mexique, tantôt caressant les naturels du pays, tantôt faisant la guerre: il trouve des villes policées où les arts sont en honneur. La puissante république de Tlascala, qui florissait sous un gouvernement aristocratique, s’oppose à son passage; mais la vue des chevaux et le bruit seul du canon mettaient en fuite ces multitudes mal armées. Il fait une paix aussi avantageuse qu’il le veut; six mille de ses nouveaux alliés de Tlascala l’accompagnent dans son voyage du Mexique. Il entre dans cet empire sans résistance, malgré les défenses du souverain. Ce souverain commandait cependant, à ce qu’on dit, à trente vassaux, dont chacun pouvait paraître à la tête de cent mille hommes armés de flèches et de ces pierres tranchantes qui leur tenaient lieu de fer. S’attendait-on à trouver le gouvernement féodal établi au Mexique? La ville de Mexico, bâtie au milieu d’un grand lac, était le plus beau monument de l’industrie américaine: des chaussées immenses traversaient le lac, tout couvert de petites barques faites de troncs d’arbres. On voyait dans la ville des maisons spacieuses et commodes, construites de pierre, des marchés, des boutiques qui brillaient d’ouvrages d’or et d’argent ciselés et sculptés, de vaisselle de terre vernissée, d’étoffes de coton, et de tissus de plumes qui formaient des dessins éclatants par les plus vives nuances. Auprès du grand marché était un palais où l’on rendait sommairement la justice aux marchands, comme dans la juridiction des consuls de Paris, qui n’a été établie que sous le roi Charles IX, après la destruction de l’empire du Mexique. Plusieurs palais de l’empereur Montezuma augmentaient la somptuosité de la ville. Un d’eux s’élevait sur des colonnes de jaspe, et était destiné à renfermer des curiosités qui ne servaient qu’au plaisir. Un autre était rempli d’armes offensives et défensives, garnies d’or et de pierreries; un autre était entouré de grands jardins où l’on ne cultivait que des plantes médicinales; des intendants les distribuaient gratuitement aux malades, on rendait compte au roi du succès de leurs usages, et les médecins en tenaient registre à leur manière, sans avoir l’usage de l’écriture. Les autres espèces de magnificence ne marquent que les progrès des arts; celle-là marque le progrès de la morale. S’il n’était pas de la nature humaine de réunir le meilleur et le pire, on ne comprendrait pas comment cette morale s’accordait avec les sacrifices humains dont le sang regorgeait à Mexico devant l’idole de Visiliputsli, regardé comme le dieu des armées. Les ambassadeurs de Montezuma dirent à Cortès, à ce qu’on prétend, que leur maître avait sacrifié dans ses guerres près de vingt mille ennemis, chaque année, dans le grand temple de Mexico. C’est une très grande exagération: on sent qu’on a voulu colorer par là les injustices du vainqueur de Montezuma; mais enfin, quand les Espagnols entrèrent dans ce temple, ils trouvèrent, parmi ses ornements, des crânes d’hommes suspendus comme des trophées. C’est ainsi que l’antiquité nous peint le temple de Diane dans la Chersonèse Taurique. Il n’y a guère de peuples dont la religion n’ait été inhumaine et sanglante: vous savez que les Gaulois, les Carthaginois, les Syriens, les anciens Grecs, immolèrent des hommes. La loi des Juifs semblait permettre ces sacrifices; il est dit dans le Lévitique: « Si une âme vivante a été promise à Dieu, on ne pourra la racheter; il faut qu’elle meure(10). » Les livres des Juifs rapportent que, quand ils envahirent le petit pays des Chananéens, ils massacrèrent, dans plusieurs villages, les hommes, les femmes, les enfants et les animaux domestiques, parce qu’ils avaient été dévoués. C’est sur cette loi que furent fondés les serments de Jephté, qui sacrifia sa fille, et de Saül, qui, sans les cris de l’armée, eût immolé son fils: c’est elle encore qui autorisait Samuel à égorger le roi Agag, prisonnier de Saül, et à le couper en morceaux; exécution aussi horrible et aussi dégoûtante que tout ce qu’on peut voir de plus affreux chez les sauvages. D’ailleurs il paraît que chez les Mexicains on n’immolait que les ennemis; ils n’étaient point anthropophages, comme un très petit nombre de peuplades américaines. Leur police en tout le reste était humaine et sage. L’éducation de la jeunesse formait un des plus grands objets du gouvernement: il y avait des écoles publiques établies pour l’un et l’autre sexe. Nous admirons encore les anciens Égyptiens d’avoir connu que l’année est d’environ trois cent soixante-cinq jours: les Mexicains avaient poussé jusque-là leur astronomie. La guerre était chez eux réduite en art; c’est ce qui leur avait donné tant de supériorité sur leurs voisins. Un grand ordre dans les finances maintenait la grandeur de cet empire, regardé par ses voisins avec crainte et avec envie. Mais ces animaux guerriers sur qui les principaux Espagnols étaient montés, ce tonnerre artificiel qui se formait dans leurs mains, ces châteaux de bois qui les avaient apportés sur l’Océan, ce fer dont ils étaient couverts, leurs marches comptées par des victoires, tant de sujets d’admiration joints à cette faiblesse qui porte les peuples à admirer; tout cela fit que, quand Cortès arriva dans la ville de Mexico, il fut reçu par Montezuma comme son maître, et par les habitants comme leur dieu. On se mettait à genoux dans les rues quand un valet espagnol passait. On raconte qu’un cacique, sur les terres duquel passait un capitaine espagnol, lui présenta des esclaves et du gibier. Si tu es dieu, lui dit-il, voilà des hommes, mange-les; si tu es homme, voilà des vivres que ces esclaves t’apprêteront. » Ceux qui ont fait les relations de ces étranges événements les ont voulu relever par des miracles, qui ne servent en effet qu’à les rabaisser. Le vrai miracle fut la conduite de Cortès. Peu à peu la cour de Montezuma, s’apprivoisant avec leurs hôtes, osa les traiter comme des hommes. Une partie des Espagnols était à la Vera-Cruz, sur le chemin du Mexique: un général de l’empereur, qui avait des ordres secrets, les attaqua; et, quoique ses troupes fussent vaincues, il y eut trois ou quatre Espagnols de tués: la tête d’un d’eux fut même portée à Montezuma. Alors Cortès fit ce qui s’est jamais fait de plus hardi en politique: il va au palais, suivi de cinquante Espagnols, et accompagné de la dona Marina, qui lui sert toujours d’interprète; alors, mettant en usage la persuasion et la menace, il emmène l’empereur prisonnier au quartier espagnol, le force à lui livrer ceux qui ont attaqué les siens à la Vera-Cruz, et fait mettre les fers aux pieds et aux mains de l’empereur même, comme un général qui punit un simple soldat; ensuite il l’engage à se reconnaître publiquement vassal de Charles-Quint. Montezuma et les principaux de l’empire donnent pour tribut attaché à leur hommage six cent mille marcs d’or pur, avec une incroyable quantité de pierreries, d’ouvrages d’or, et de tout ce que l’industrie de plusieurs siècles avait fabriqué de plus rare: Cortès en mit à part le cinquième pour son maître, prit un cinquième pour lui, et distribua le reste à ses soldats. On peut compter parmi les plus grands prodiges que les conquérants de ce nouveau monde se déchirant eux-mêmes, les conquêtes n’en souffrirent pas. Jamais le vrai ne fut moins vraisemblable tandis que Cortès était près de subjuguer l’empire du Mexique avec cinq cents hommes qui lui restaient, le gouverneur de Cuba, Velasquez, plus offensé de la gloire de Cortès, son lieutenant, que de son peu de soumission, envoie presque toutes ses troupes, qui consistaient en huit cents fantassins, quatre-vingts cavaliers bien montés, et deux petites pièces de canon, pour réduire Cortès, le prendre prisonnier, et poursuivre le cours de ses victoires. Cortès, ayant d’un côté mille Espagnols à combattre, et le continent à retenir dans la soumission, laissa quatre-vingts hommes pour lui répondre de tout le Mexique, et marcha, suivi du reste, contre ses compatriotes; il en défait une partie, il gagne l’autre. Enfin, cette armée, qui venait pour le détruire, se range sous ses drapeaux, et il retourne au Mexique avec elle. L’empereur était toujours en prison dans sa capitale, gardé par quatre-vingts soldats. Celui qui les commandait, nommé Alvaredo, sur un bruit vrai ou faux que les Mexicains conspiraient pour délivrer leur maître, avait pris le temps d’une fête où deux mille des premiers seigneurs étaient plongés dans l’ivresse de leurs liqueurs fortes: il fond sur eux avec cinquante soldats, les égorge eux et leur suite sans résistance, et les dépouille de tous les ornements d’or et de pierreries dont ils s’étaient parés pour cette fête. Cette énormité, que tout le peuple attribuait avec raison à la rage de l’avarice, souleva ces hommes trop patients: et quand Cortès arriva, il trouva deux cent mille Américains en armes contre quatre-vingts Espagnols occupés à se défendre et à garder l’empereur. Ils assiégèrent Cortès pour délivrer leur roi; ils se précipitèrent en foule contre les canons et les mousquets. Antonio de Solis appelle cette action une révolte, et cette valeur une brutalité tant l’injustice des vainqueurs a passé jusqu’aux écrivains L’empereur Montezuma mourut dans un de ces combats, blessé malheureusement de la main de ses sujets. Cortès osa proposer à ce roi, dont il causait la mort, de mourir dans le christianisme: sa concubine dona Marina était la catéchiste. Le roi mourut en implorant inutilement la vengeance du ciel contre les usurpateurs. Il laissa des enfants plus faibles encore que lui, auxquels les rois d’Espagne n’ont pas craint de laisser des terres dans le Mexique même; et aujourd’hui les descendants en droite ligne de ce puissant empereur vivent à Mexico même. On les appelle les comtes de Montezuma; ils sont de simples gentilshommes chrétiens, et confondus dans la foule. C’est ainsi que les sultans turcs ont laissé subsister à Constantinople une famille des Paléologues. Les Mexicains créèrent un nouvel empereur, animé comme eux du désir de la vengeance. C’est ce fameux Gatimozin, dont la destinée fut encore plus funeste que celle de Montezuma. Il arma tout le Mexique contre les Espagnols. Le désespoir, l’opiniâtreté de la vengeance et de la haine, précipitaient toujours ces multitudes contre ces mêmes hommes qu’ils n’osaient regarder auparavant qu’à genoux. Les Espagnols étaient fatigués de tuer, et les Américains se succédaient en foule sans se décourager. Cortès fut obligé de quitter la ville, où il eût été affamé; mais les Mexicains avaient rompu toutes les chaussées. Les Espagnols firent des ponts avec les corps des ennemis; mais dans leur retraite sanglante ils perdirent tous les trésors qu’ils avaient ravis pour Charles-Quint et pour eux. Chaque jour de marche était une bataille: on perdait toujours quelque Espagnol, dont le sang était payé par la mort de plusieurs milliers de ces malheureux qui combattaient presque nus. Cortès n’avait plus de flotte. Il fit faire par ses soldats, et par les Tlascaliens qu’il avait avec lui, neuf bateaux, pour rentrer dans Mexico par le lac même qui semblait lui en défendre l’entrée. Les Mexicains ne craignirent point de donner un combat naval. Quatre à cinq mille canots, chargés chacun de deux hommes, couvrirent le lac, et vinrent attaquer les neuf bateaux de Cortès, sur lesquels il y avait environ trois cents hommes. Ces neuf brigantins qui avaient du canon renversèrent bientôt la flotte ennemie. Cortès avec le reste de ses troupes combattait sur les chaussées. Vingt Espagnols tués dans ce combat, et sept ou huit prisonniers, faisaient un événement plus important dans cette partie du monde que les multitudes de nos morts dans nos batailles. Les prisonniers furent sacrifiés dans le temple du Mexique. Mais enfin, après de nouveaux combats, on prit Gatimozin et l’impératrice sa femme. C’est ce Gatimozin, si fameux par les paroles qu’il prononça lorsqu’un receveur des trésors du roi d’Espagne le fit mettre sur les charbons ardents, pour savoir en quel endroit du lac il avait fait jeter ses richesses: son grand prêtre, condamné au même supplice, jetait des cris; Gatimozin lui dit: Et moi, suis-je sur un lit de roses? Cortès fut maître absolu de la ville de Mexico, (1521) avec laquelle tout le reste de l’empire tomba sous la domination espagnole, ainsi que la Castille d’or, le Darien, et toutes les contrées voisines. Quel fut le prix des services inouïs de Cortès? celui qu’eut Colombo: il fut persécuté; et le même évêque Fonseca, qui avait contribué à faire renvoyer le découvreur de l’Amérique chargé de fers, voulut faire traiter de même le vainqueur. Enfin, malgré les titres dont Cortès fut décoré dans sa patrie, il y fut peu considéré. A peine put-il obtenir audience de Charles-Quint: un jour il fendit la presse qui entourait le coche de l’empereur, et monta sur l’étrier de la portière. Charles demanda quel était cet homme. « C’est, répondit Cortès, celui qui vous a donné plus d’États que vos pères ne vous ont laissé de villes. » Cortès ayant soumis à Charles-Quint plus de deux cents lieues de nouvelles terres en longueur, et plus de cent cinquante en largeur, croyait avoir peu fait. L’isthme qui resserre entre deux mers le continent de l’Amérique n’est pas de vingt-cinq lieues communes: on voit du haut d’une montagne, près de Nombre de Dios, d’un côté la mer qui s’étend de l’Amérique jusqu’à nos côtes, et de l’autre celle qui se prolonge jusqu’aux grandes Indes. La première a été nommée mer du Nord, parce que nous sommes au nord; la seconde, mer du Sud, parce que c’est au sud que les grandes Indes sont situées. On tenta donc, dès l’an 1513, de chercher par cette mer du Sud de nouveaux pays à soumettre. Vers l’an 1527, deux simples aventuriers, Diego d’Almagro Francisco Pizarro, qui même ne connaissaient pas leur père, et dont l’éducation avait été si abandonnée qu’ils ne savaient ni lire ni écrire, furent ceux par qui Charles-Quint acquit de nouvelles terres plus vastes et plus riches que le Mexique. D’abord ils reconnaissent trois cents lieues de côtes américaines en cinglant droit au midi; bientôt ils entendent dire que vers la ligne équinoxiale et sous l’autre tropique il y a une contrée immense, où l’or, l’argent et les pierreries, sont plus communs que le bois, et que le pays est gouverné par un roi aussi despotique que Montezuma; car, dans tout l’univers, le despotisme est le fruit de la richesse. Du pays de Cusco et des environs du tropique du Capricorne jusqu’à la hauteur de l’île des Perles, qui est au sixième degré de latitude septentrionale, un seul roi étendait sa domination absolue dans l’espace de près de trente degrés. Il était d’une race de conquérants qu’on appelait incas. Le premier de ces incas qui avait subjugué le pays, et qui lui imposa des lois, passait pour le fils du Soleil. Ainsi les peuples les plus policés de l’ancien monde et du nouveau se ressemblaient dans l’usage de déifier les hommes extraordinaires, soit conquérants, soit législateurs. Garcilasso de La Vega, issu de ces incas, transporté à Madrid, écrivit leur histoire vers l’an 1608. Il était alors avancé en âge, et son père pouvait aisément avoir vu la révolution arrivée vers l’an 1530. Il ne pouvait, à la vérité, savoir avec certitude l’histoire détaillée de ses ancêtres. Aucun peuple de l’Amérique n’avait connu l’art de l’écriture; semblables en ce point aux anciennes nations tartares, aux habitants de l’Afrique méridionale, à nos ancêtres les Celtes, aux peuples du Septentrion, aucune de ces nations n’eut rien qui tînt lieu de l’histoire. Les Péruviens transmettaient les principaux faits à la postérité par des noeuds qu’ils faisaient à des cordes: mais en général les lois fondamentales, les points les plut essentiels de la religion, les grands exploits dégagés de détails, passent assez fidèlement de bouche en bouche. Ainsi Garcilasso pouvait être instruit de quelques principaux événements. C’est sur ces objets seuls qu’on peut l’en croire. Il assure que dans tout le Pérou on adorait le soleil, culte plus raisonnable qu’aucun autre dans un monde où la raison humaine n’était point perfectionnée. Pline chez les Romains, dans les temps les plus éclairés, n’admet point d’autre dieu. Platon, plus éclairé que Pline, avait appelé le soleil le fils de Dieu, la splendeur du Père; et cet astre longtemps auparavant fut révéré par les mages et par les anciens Égyptiens. La même vraisemblance et la même erreur régnèrent également dans les deux hémisphères. Les Péruviens avaient des obélisques, des gnomons réguliers, pour marquer les points des équinoxes et des solstices. Leur année était de trois cent soixante et cinq jours; peut-être la science de l’antique Égypte ne s’étendit pas au delà. Ils avaient élevé des prodiges d’architecture et taillé des statues avec un art surprenant. C’était la nation la plus policée et la plus industrieuse du nouveau monde. L’inca Huescar, père d’Atabalipa, dernier inca, sous qui ce vaste empire fut détruit, l’avait beaucoup augmenté et embelli. Cet inca, qui conquit tout le pays de Quito, aujourd’hui la capitale du Pérou, avait fait, par les mains de ses soldats et des peuples vaincus, un grand chemin de cinq cents lieues de Cusco jusqu’à Quito, à travers des précipices comblés et des montagnes aplanies. Ce monument de l’obéissance et de l’industrie humaine n’a pas été depuis entretenu par les Espagnols. Des relais d’hommes établis de demi-lieue en demi-lieue portaient les ordres du monarque dans tout son empire. Telle était la police; et si on veut juger de la magnificence, il suffit de savoir que le roi était porté dans ses voyages sur un trône d’or, qu’on trouva peser vingt-cinq mille ducats, et que la litière de lames d’or sur laquelle était le trône, était soutenue par les premiers de l’État. Dans les cérémonies pacifiques et religieuses à l’honneur du soleil, on formait des danses: rien n’est plus naturel; c’est un des plus anciens usages de notre hémisphère. Huescar, pour rendre les danses plus graves, fit porter par les danseurs une chaîne d’or longue de sept cents de nos pas géométriques, et grosse comme le poignet; chacun en soulevait un chaînon. Il faut conclure de ce fait que l’or était plus commun au Pérou que ne l’est parmi nous le cuivre. François Pizarro attaqua cet empire avec deux cent cinquante fantassins, soixante cavaliers, et une douzaine de petits canons que traînaient souvent les esclaves des pays déjà domptés. Il arriva par la mer du Sud à la hauteur de Quito par delà l’équateur. Atabalipa, fils d’Huescar, régnait alors; il était vers Quito avec environ quarante mille soldats armés de flèches et de piques d’or et d’argent. Pizarro commença, comme Cortès, par une ambassade, et offrit à l’inca l’amitié de Charles-Quint. L’inca répond qu’il ne recevra pour amis les déprédateurs de son empire, que quand ils auront rendu tout ce qu’ils ont ravi sur leur route; et après cette réponse il marche aux Espagnols. Quand l’armée de l’inca et la petite troupe castillane furent en présence, les Espagnols voulurent encore mettre de leur côté jusqu’aux apparences de la religion. Un moine nommé Valverda, fait évêque de ce pays même qui ne leur appartenait pas encore, s’avance avec un interprète vers l’inca, une Bible à la main, et lui dit qu’il faut croire tout ce qui est dans ce livre. Il lui fait un long sermon de tous les mystères du christianisme. Les historiens ne s’accordent pas sur la manière dont le sermon fut reçu; mais ils conviennent tous que la prédication finit par le combat. Les canons, les chevaux, et les armes de fer, firent sur les Péruviens le même effet que sur les Mexicains; on n’eut guère que la peine de tuer; et Atabalipa, arraché de son trône d’or par les vainqueurs fut chargé de fers. Cet empereur, pour se procurer une liberté prompte, promit une trop grosse rançon; il s’obligea, selon Herrera et Zarata, de donner autant d’or qu’une des salles de ses palais pouvait en contenir jusqu’à la hauteur de sa main, qu’il éleva en l’air au-dessus de sa tête. Aussitôt ses courriers partent de tous côtés pour assembler cette rançon immense; l’or et l’argent arrivent tous les jours au quartier des Espagnols mais soit que les Péruviens se lassassent de dépouiller l’empire pour un captif, soit qu’Atabalipa ne les pressât pas, on ne remplit point toute l’étendue de ses promesses. Les esprits des vainqueurs s’aigrirent; leur avarice trompée monta à cet excès de rage, qu’ils condamnèrent l’empereur à être brûlé vif; toute la grâce qu’ils lui promirent, c’est qu’en cas qu’il voulût mourir chrétien, on l’étranglerait avant de le brûler. Ce même évêque Valverda lui parla de christianisme par un interprète; il le baisa, et immédiatement après on le pendit, et on le jeta dans les flammes. Le malheureux Garcilasso, inca devenu Espagnol, dit qu’Atabalipa avait été très cruel envers sa famille, et qu’il méritait la mort; mais il n’ose pas dire que ce n’était point aux Espagnols à le punir. Quelques écrivains témoins oculaires, comme Zarata, prétendent que François Pizarro était déjà parti pour aller porter à Charles-Quint une partie des trésors d’Atabalipa, et que d’Almagro seul fut coupable de cette barbarie. Cet évêque de Chiapa, que j’ai déjà cité, ajoute qu’on fit souffrir le même supplice à plusieurs capitaines péruviens qui, par une générosité aussi grande que la cruauté des vainqueurs, aimèrent mieux recevoir la mort que de découvrir les trésors de leurs maîtres. Cependant, de la rançon déjà payée par Atabalipa, chaque cavalier espagnol eut deux cent cinquante marcs en or pur; chaque fantassin en eut cent soixante: on partagea dix fois environ autant d’argent dans la même proportion; ainsi le cavalier eut un tiers de plus que le fantassin. Les officiers eurent des richesses immenses, et on envoya à Charles-Quint trente mille marcs d’argent, trois mille d’or non travaillé, et vingt mille marcs pesant d’argent avec deux mille d’or en ouvrages du pays. L’Amérique lui aurait servi à tenir sous le joug une partie de l’Europe, et surtout les papes, qui lui avaient adjugé ce nouveau monde, s’il avait reçu souvent de pareils tributs. On ne sait si on doit plus admirer le courage opiniâtre de ceux qui découvrirent et conquirent tant de terres, ou plus détester leur férocité: la même source, qui est l’avarice, produisit tant de bien et tant de mal. Diego d’Almagro marche à Cusco à travers des multitudes qu’il faut écarter; il pénètre jusqu’au Chili par delà le tropique du Capricorne. Partout on prend possession au nom de Charles-Quint. Bientôt après, la discorde se met entre les vainqueurs du Pérou, comme elle avait divisé Velasquez et Fernand Cortès dans l’Amérique septentrionale. Diego d’Almagro et Francisco Pizarro font la guerre civile dans Cusco même, la capitale des incas. Toutes les recrues qu’ils avaient reçues d’Europe se partagent, et combattent pour le chef qu’elles choisissent. Ils donnent un combat sanglant sous les murs de Cusco, sans que les Péruviens osent profiter de l’affaiblissement de leur ennemi commun; au contraire il y avait des Péruviens dans chaque armée: ils se battaient pour leurs tyrans; et les multitudes de Péruviens dispersés attendaient stupidement à quel parti de leurs destructeurs ils seraient soumis, et chaque parti n’était que d’environ trois cents hommes tant la nature a donné en tout la supériorité aux Européens sur les habitants du nouveau monde. Enfin, d’Almagro fut fait prisonnier, et son rival Pizarro lui fit trancher ta tête; mais bientôt après il fut assassiné lui-même par les amis d’Almagro. Déjà se formait dans tout le nouveau monde le gouvernement espagnol. Les grandes provinces avaient leurs gouverneurs. Des audiences, qui sont à peu près ce que sont nos parlements, étaient établies; des archevêques, des évêques, des tribunaux d’inquisition, toute la hiérarchie ecclésiastique exerçait ses fonctions comme à Madrid, lorsque les capitaines qui avaient conquis le Pérou pour l’empereur Charles-Quint voulurent le prendre pour eux-mêmes. Un fils d’Almagro se fit reconnaître roi du Pérou; mais d’autres Espagnols, aimant mieux obéir à leur maître qui demeurait en Europe qu’à leur compagnon qui devenait leur souverain, le prirent, et le firent périr par la main du bourreau. Un frère de François Pizarro eut la même ambition et le même sort. Il n’y eut contre Charles-Quint de révoltes que celles des Espagnols mêmes, et pas une des peuples soumis. Au milieu de ces combats que les vainqueurs livraient entre eux, ils découvrirent les mines du Potosi, que les Péruviens même avaient ignorées. Ce n’est point exagérer de dire que la terre de ce canton était toute d’argent: elle est encore aujourd’hui très loin d’être épuisée. Les Péruviens travaillèrent à ces mines pour les Espagnols comme pour les vrais propriétaires. Bientôt après on joignit à ces esclaves des nègres qu’on achetait en Afrique, et qu’on transportait au Pérou comme des animaux destinés au service des hommes. On ne traitait en effet ni ces nègres, ni les habitants du nouveau monde, comme une espèce humaine. Ce Las Casas, religieux dominicain, évêque de Chiapa, duquel nous avons parlé, touché des cruautés de ses compatriotes et des misères de tant de peuples, eut le courage de s’en plaindre à Charles-Quint et à son fils Philippe II, par des mémoires que nous avons encore. Il y représente presque tous les Américains comme des hommes doux et timides, d’un tempérament faible qui les rend naturellement esclaves. Il dit que les Espagnols ne regardèrent dans cette faiblesse que la facilité qu’elle donnait aux vainqueurs de les détruire; que dans Cuba, dans la Jamaïque, dans les îles voisines, ils firent périr plus de douze cent mille hommes, comme des chasseurs qui dépeuplent une terre de bêtes fauves. « Je les ai vus, dit-il, dans l’île Saint-Domingue et dans la Jamaïque, remplir les campagnes de fourches patibulaires, auxquelles ils pendaient ces malheureux treize à treize, en l’honneur, disaient-ils, des treize apôtres. Je les ai vus donner des enfants à dévorer à leurs chiens de chasse. » Un cacique de l’île de Cuba, nommé Hatucu, condamné par eux à périr par le feu, pour n’avoir pas donné assez d’or, fut remis, avant qu’on allumât le bûcher, entre les mains d’un franciscain qui l’exhortait à mourir chrétien, et qui lui promettait le ciel. « Quoi! les Espagnols iront donc au ciel? demandait le cacique. — Oui, sans doute, disait le moine. — Ah! s’il est ainsi, que je n’aille point au ciel, » répliqua ce prince. Un cacique de la Nouvelle-Grenade, qui est entre le Pérou et le Mexique, fut brûlé publiquement pour avoir promis en vain de remplir d’or la chambre d’un capitaine. Des milliers d’Américains servaient aux Espagnols de bêtes de somme, et on les tuait quand leur lassitude les empêchait de marcher. Enfin, ce témoin oculaire affirme que dans les îles et sur la terre ferme ce petit nombre d’Européans a fait périr plus de douze millions d’Américains. « Pour vous justifier, ajoute-t-il, vous dites que ces malheureux s’étaient rendus coupables de sacrifices humains; que, par exemple, dans le temple du Mexique on avait sacrifié vingt mille hommes: je prends à témoin le ciel et la terre que les Mexicains, usant du droit barbare de la guerre, n’avaient pas fait souffrir la mort dans leurs temples à cent cinquante prisonniers. » De tout ce que je viens de citer, il résulte que probablement les Espagnols avaient beaucoup exagéré les dépravations des Mexicains et que l’évêque de Chiapa outrait aussi quelquefois ses reproches contre ses compatriotes. Observons ici que, si on reproche aux Mexicains d’avoir quelquefois sacrifié des ennemis vaincus au dieu de la guerre, jamais les Péruviens ne firent de tels sacrifices au soleil, qu’ils regardaient comme le dieu bienfaisant de la nature. La nation du Pérou était peut-être la plus douce de toute la terre. Enfin les plaintes réitérées de Las Casas ne furent pas inutiles. Les lois envoyées d’Europe ont un peu adouci le sort des Américains. Ils sont aujourd’hui sujets soumis et non esclaves. Ce mélange de grandeur et de cruauté étonne et indigne. Trop d’horreurs déshonorent les grandes actions des vainqueurs de l’Amérique; mais la gloire de Colombo est pure. Telle est celle de Magalhaens, que nous nommons Magellan, qui entreprit de faire par mer le tour du globe, et de Sébastien Cano, qui acheva le premier ce prodigieux voyage, qui n’est plus un prodige aujourd’hui. Ce fut en 1519, dans le commencement des conquêtes espagnoles en Amérique, et au milieu des grands succès des Portugais en Asie et en Afrique, que Magellan découvrit pour l’Espagne le détroit qui porte son nom, qu’il entra le premier dans la mer du Sud, et qu’en voguant de l’occident à l’orient, il trouva les îles qu’on nomma depuis Mariannes. Ces îles Mariannes, situées près de la ligne, méritent une attention particulière. Les habitants ne connaissaient point le feu, et il leur était absolument inutile. Ils se nourrissaient des fruits que leurs terres produisent en abondance, surtout du coco, du sagou, moelle d’une espèce de palmier qui est fort au-dessus du riz, et du rima, fruit d’un grand arbre qu’on a nommé l’arbre à pain, parce que ses fruits peuvent en tenir lieu. On prétend que la durée ordinaire de leur vie est de cent vingt ans: on en dit autant des Brasiliens. Ces insulaires n’étaient ni sauvages ni cruels; aucune des commodités qu’ils pouvaient désirer ne leur manquait. Leurs maisons bâties de planches de cocotiers, industrieusement façonnées, étaient propres et régulières. Ils cultivaient des jardins plantés avec art; et peut-être étaient-ils les moins malheureux et les moins méchants de tous les hommes. Cependant les Portugais appelèrent leur pays les îles des Larrons, parce que ces peuples, ignorant le tien et le mien, mangèrent quelques provisions du vaisseau. Il n’y avait pas plus de religion chez eux que chez les Hottentots, ni chez beaucoup de nations africaines et américaines. Mais au delà de ces îles, en tirant vers les Moluques, il y en a d’autres où la religion mahométane avait été portée du temps des califes. Les mahométans y avaient abordé par la mer de l’Inde, et les chrétiens y venaient par la mer du Sud. Si les mahométans arabes avaient connu la boussole, c’était à eux à découvrir l’Amérique; ils étaient dans le chemin; mais ils n’ont jamais navigué plus loin qu’à l’île de Mindanao, à l’ouest des Manilles. Ce vaste archipel était peuplé d’hommes d’espèces différentes, les uns blancs, les autres noirs, les autres olivâtres ou rouges. On a toujours trouvé la nature plus variée dans les climats chauds que dans ceux du Septentrion. Au reste, ce Magellan était un Portugais auquel on avait refusé une augmentation de paye de six écus. Ce refus le détermina à servir l’Espagne, et à chercher par l’Amérique un passage pour aller partager les possessions des Portugais en Asie. En effet, ses compagnons après sa mort s’établirent à Timor, la principale des îles Moluques, où croissent les plus précieuses épiceries. Les Portugais furent étonnés d’y trouver les Espagnols, et ne purent comprendre comment ils y avaient abordé par la mer Orientale, lorsque tous les vaisseaux du Portugal ne pouvaient venir que de l’occident. Ils ne soupçonnaient pas que les Espagnols eussent fait une partie du tour du globe. Il fallut une nouvelle géographie pour terminer le différend des Espagnols et des Portugais, et pour réformer l’arrêt que la cour de Rome avait porté sur leurs prétentions et sur les limites de leurs découvertes. Il faut savoir que, quand le célèbre prince don Henri commençait à reculer pour nous les bornes de l’univers, les Portugais demandèrent aux papes la possession de tout ce qu’ils découvriraient. La coutume subsistait de demander des royaumes au saint-siège, depuis que Grégoire VII s’était mis en possession de les donner; on croyait par là s’assurer contre une usurpation étrangère, et intéresser la religion à ces nouveaux établissements. Plusieurs pontifes confirmèrent donc au Portugal les droits qu’il avait acquis, et qu’ils ne pouvaient lui ôter. Lorsque les Espagnols commençaient à s’établir dans l’Amérique, le pape Alexandre VI divisa les deux nouveaux mondes, l’américain et l’asiatique, en deux parties tout ce qui était à l’orient des îles Açores devait appartenir au Portugal; tout ce qui était à l’occident fut donné à l’Espagne on traça une ligne sur le globe, qui marqua les limites de ces droits réciproques, et qu’on appelle la ligne de marcation. Le voyage de Magellan dérangea la ligne du pape. Les îles Mariannes, les Philippines, les Moluques, se trouvaient à l’orient des découvertes portugaises. Il fallut donc tracer une autre ligne, qu’on appela de démarcation. Qu’y a-t-il de plus étonnant, ou qu’on ait découvert tant de pays, ou que des évêques de Rome les aient donnés tous? Toutes ces lignes furent encore dérangées lorsque les Portugais abordèrent au Brésil; elles ne furent pas respectées par les Français et par les Anglais, qui s’établirent ensuite dans l’Amérique septentrionale. Il est vrai que ces nations n’ont fait que glaner après les riches moissons des Espagnols; mais enfin ils y ont eu des établissements considérables. Le funeste effet de toutes ces découvertes et de ces transplantations a été que nos nations commerçantes se sont fait la guerre en Amérique et en Asie, toutes les fois qu’elles se la sont déclarée en Europe. Elles ont réciproquement détruit leurs colonies naissantes. Les premiers voyages ont eu pour objet d’unir toutes les nations: les derniers ont été entrepris pour nous détruire au bout du monde. C’est un grand problème de savoir si l’Europe a gagné en se portant en Amérique. Il est certain que les Espagnols en retirèrent d’abord des richesses immenses: mais l’Espagne a été dépeuplée, et ces trésors partagés à la fin par tant d’autres nations ont remis l’égalité qu’ils avaient d’abord ôtée. Le prix des denrées a augmenté partout. Ainsi personne n’a réellement gagné. Il reste à savoir si la cochenille et le quinquina sont d’un assez grand prix pour compenser la perte de tant d’hommes. Quand les Espagnols envahissaient la plus riche partie du nouveau monde, les Portugais, surchargés des trésors de l’ancien, négligeaient le Brésil, qu’ils découvrirent en 1500, mais qu’ils ne cherchaient pas. Leur amiral Cabral, après avoir passé les îles du cap Vert, pour aller par la mer australe d’Afrique aux côtes du Malabar, prit tellement le large à l’occident qu’il vit cette terre du Brésil, qui de tout le continent américain est le plus voisin de l’Afrique; il n’y a que trente degrés en longitude de cette terre au mont Atlas: c’était celle qu’on devait découvrir la première. On la trouva fertile; il y règne un printemps perpétuel. Tous les habitants, grands, bien faits, vigoureux, d’une couleur rougeâtre, marchaient nus, à la réserve d’une large ceinture qui leur servait de poche. C’étaient des peuples chasseurs, par conséquent n’ayant pas toujours une subsistance assurée, de là nécessairement féroces, se faisant la guerre avec leurs flèches et leurs massues pour quelques pièces de gibier, comme les barbares policés de l’ancien continent se la font pour quelques villages. La colère, le ressentiment d’une injure les armait souvent, comme on le raconte des premiers Grecs et des Asiatiques. Ils ne sacrifiaient point d’hommes, parce que n’ayant aucun culte religieux, ils n’avaient point de sacrifices à faire, ainsi que les Mexicains; mais ils mangeaient leurs prisonniers de guerre; et Améric Vespuce rapporte dans une de ses lettres qu’ils furent fort étonnés quand il leur fit entendre que les Européans ne mangeaient pas leurs prisonniers; Au reste, nulles lois chez les Brasiliens que celles qui s’établissaient au hasard pour le moment présent par la peuplade assemblée: l’instinct seul les gouvernait. Cet instinct les portait à chasser quand ils avaient faim, à se joindre à des femmes quand le besoin le demandait, et à satisfaire ce besoin passager avec des jeunes gens. Ces peuples sont une preuve assez forte que l’Amérique n’avait jamais été connue de l’ancien monde: on aurait porté quelque religion dans cette terre peu éloignée de l’Afrique. Il est bien difficile qu’il n’y fût resté quelque trace de cette religion quelle qu’elle fût; on n’y en trouva aucune. Quelques charlatans, portant des plumes sur la tête, excitaient les peuples au combat, leur faisaient remarquer la nouvelle lune, leur donnaient des herbes qui ne guérissaient pas leurs maladies: mais qu’on ait vu chez eux des prêtres, des autels, un culte, c’est ce qu’aucun voyageur n’a dit, malgré la pente à le dire. Les Mexicains, les Péruviens, peuples policés, avaient un culte établi. La religion chez eux maintenait l’État, parce qu’elle était entièrement subordonnée au prince; mais il n’y avait point d’État chez des sauvages sans besoins et sans police Le Portugal laissa pendant près de cinquante ans languir les colonies que des marchands avaient envoyées au Brésil. Enfin, en 1559, on y fit des établissements solides, et les rois de Portugal eurent à la fois les tributs des deux mondes. Le Brésil augmenta les richesses des Espagnols, quand leur roi Philippe II s’empara du Portugal en 1581. Les Hollandais le prirent presque tout entier sur les Espagnols depuis 1625 jusqu’à 1630. Ces mêmes Hollandais enlevaient à l’Espagne tout ce que le Portugal avait établi dans l’ancien monde et dans le nouveau. Enfin, lorsque le Portugal eut secoué le joug des Espagnols, il se remit en possession des côtes du Brésil. Ce pays a produit à ces nouveaux maîtres ce que le Mexique, le Pérou et les îles donnaient aux Espagnols, de l’or, de l’argent, des denrées précieuses. Dans nos derniers temps même on y a découvert des mines de diamants, aussi abondantes que celles de Golconde. Mais qu’est-il arrivé? tant de richesses ont appauvri les Portugais. Les colonies d’Asie, du Brésil, avaient enlevé beaucoup d’habitants: les autres, comptant sur l’or et les diamants, ont cessé de cultiver les véritables mines, qui sont l’agriculture et les manufactures. Leurs diamants et leur or ont payé à peine les choses nécessaires que les Anglais leur ont fournies; c’est pour l’Angleterre, en effet, que les Portugais ont travaillé en Amérique. Enfin, en 1756, quand Lisbonne a été renversée par un tremblement de terre, il a fallu que Londres envoyât jusqu’à de l’argent monnayé au Portugal, qui manquait de tout. Dans ce pays, le roi est riche, et le peuple est pauvre. Les Espagnols tiraient déjà du Mexique et du Pérou. des trésors immenses, qui pourtant à la fin ne les ont pas beaucoup enrichis, quand les autres nations, jalouses et excitées par leur exemple, n’avaient pas encore dans les autres parties de l’Amérique une colonie qui leur fût avantageuse. L’amiral Coligny, qui avait eu tant de grandes idées, imagina, en 1557, sous Henri II, d’établir les Français et sa secte dans le Brésil: un chevalier de Villegagnon, alors calviniste, y fut envoyé; Calvin s’intéressa à l’entreprise. Les Genevois n’étaient pas alors d’aussi bons commerçants qu’aujourd’hui. Calvin envoya plus de prédicants que de cultivateurs: ces ministres, qui voulaient dominer, eurent avec le commandant de violentes querelles; ils excitèrent une sédition. La colonie fut divisée; les Portugais la détruisirent. Villegagnon renonça à Calvin et à ses ministres; il les traita de perturbateurs, ceux-ci le traitèrent d’athée, et le Brésil fut perdu pour la France, qui n’a jamais su faire de grands établissements au dehors. On disait que la famille des incas s’était retirée dans ce vaste pays dont les limites touchent à celles du Pérou; que c’était là que la plupart des Péruviens avaient échappé à l’avarice et à la cruauté des chrétiens d’Europe; qu’ils habitaient au milieu des terres, près d’un certain lac Parima dont le sable était d’or; qu’il y avait une ville dont les toits étaient couverts de ce métal les Espagnols appelaient cette ville Eldorado; ils la cherchèrent longtemps. Ce nom d’Eldorado éveilla toutes les puissances. La reine Élisabeth envoya en 1596 une flotte sous le commandement du savant et malheureux Raleigh, pour disputer aux Espagnols ces nouvelles dépouilles. Raleigh, en effet. pénétra dans le pays habité par des peuples rouges. Il prétend qu’il y a une nation dont les épaules sont aussi hautes que la tête. Il ne doute point qu’il n’y ait des mines: il rapporta une centaine de grandes plaques d’or, et quelques morceaux d’or ouvragés; mais enfin, on ne trouva ni de ville Dorado, ni de lac Parima. Les Français, après plusieurs tentatives, s’établirent en 1664 à la pointe de cette grande terre dans l’île de Cayenne, qui n’a qu’environ quinze lieues communes de tour. C’est là ce qu’on nomma la France équinoxiale. Cette France se réduisit à un bourg composé d’environ cent cinquante maisons de terre et de bois; et l’île de Cayenne n’a valu quelque chose que sous Louis XIV, qui, le premier des rois de France, encouragea véritablement le commerce maritime; encore cette île fut-elle enlevée aux Français par les Hollandais dans la guerre de 1672: mais une flotte de Louis XIV la reprit. Elle fournit aujourd’hui un peu d’indigo, de mauvais café, et on commence à y cultiver les épiceries avec succès. La Guiana était, dit-on, le plus beau pays de l’Amérique où les Français pussent s’établir, et c’est celui qu’ils négligèrent. On leur parla de la Floride entre l’ancien et le nouveau Mexique. Les Espagnols étaient déjà en possession d’une partie de la Floride à laquelle même ils avaient donné ce nom: mais comme un armateur français prétendait y avoir abordé à peu près dans le même temps qu’eux, c’était un droit à disputer; les terres des Américains devant appartenir, par notre droit des gens ou de ravisseurs, non seulement à celui qui les envahissait le premier, mais à celui qui disait le premier les avoir vues. L’amiral Coligny y avait envoyé, sous Charles IX, vers l’an 1564, une colonie huguenote, voulant toujours établir sa religion en Amérique, comme les Espagnols y avaient porté la leur. Les Espagnols ruinèrent cet établissement (1565), et pendirent aux arbres tous les Français, avec un grand écriteau au dos: « Pendus, non comme Français, mais comme hérétiques. » Quelque temps après, un Gascon, nommé le chevalier de Gourgues, se mit à la tête de quelques corsaires pour essayer de reprendre la Floride. Il s’empara d’un petit fort espagnol, et fit pendre à son tour les prisonniers, sans oublier de leur mettre un écriteau: « Pendus, non comme Espagnols, mais comme voleurs et maranes. » Déjà les peuples de l’Amérique voyaient leurs déprédateurs européans les venger en s’exterminant les uns les autres; ils ont eu souvent cette consolation. Après avoir pendu les Espagnols, il fallut, pour ne le pas être, évacuer la Floride, à laquelle les Français renoncèrent. C’était un pays meilleur encore que la Guyane mais les guerres affreuses de religion, qui ruinaient alors les habitants de la France, ne leur permettaient pas d’aller égorger et convertir des sauvages, ni de disputer de beaux pays aux Espagnols. Déjà les Anglais se mettaient en possession des meilleures terres et des plus avantageusement situées qu’on puisse posséder dans l’Amérique septentrionale au delà de la Floride, quand deux ou trois marchands de Normandie, sur la légère espérance d’un petit commerce de pelleterie, équipèrent quelques vaisseaux, et établirent une colonie dans le Canada, pays couvert de neiges et de glaces huit mois de l’année, habité par des barbares, des ours et des castors. Cette terre, découverte auparavant, dès l’an 1535, avait été abandonnée; mais enfin, après plusieurs tentatives, mal appuyées par un gouvernement qui n’avait point de marine, une petite compagnie de marchands de Dieppe et Saint-Malo fonda Québec, en 1608, c’est-à-dire bâtit quelques cabanes; et ces cabanes ne sont devenues une ville que sous Louis XIV. Cet établissement, celui de Louisbourg, et tous les autres dans cette nouvelle France, ont été toujours très pauvres, tandis qu’il y a quinze mille carrosses dans la ville de Mexico, et davantage dans celle de Lima. Ces mauvais pays n’en ont pas moins été un sujet de guerre presque continuel, soit avec les naturels, soit avec les Anglais, qui, possesseurs des meilleurs territoires, ont voulu ravir celui des Français, pour être les seuls maîtres du commerce de cette partie boréale du monde. Les peuples qu’on trouva dans le Canada n’étaient pas de la nature de ceux du Mexique, du Pérou et du Brésil. Ils leur ressemblaient en ce qu’ils sont privés de poil comme eux, et qu’ils n’en ont qu’aux sourcils et à la tête. Ils en diffèrent par la couleur, qui approche de la nôtre; ils en diffèrent encore plus par la fierté et le courage. Ils ne connurent jamais le gouvernement monarchique; l’esprit républicain a été le partage de tous les peuples du Nord dans l’ancien monde et dans le nouveau. Tous les habitants de l’Amérique septentrionale, des montagnes des Apalaches au détroit de Davis, sont des paysans et des chasseurs divisés en bourgades, institution naturelle de l’espèce humaine. Nous leur avons rarement donné le nom d’Indiens, dont nous avions très mal à propos désigné les peuples du Pérou et du Brésil. On n’appela ce pays les Indes, que parce qu’il en venait autant de trésors que de l’Inde véritable. On se contenta de nommer les Américains du Nord sauvages; ils l’étaient moins à quelques égards que les paysans de nos côtes européanes, qui ont si longtemps pillé de droit les vaisseaux naufragés, et tué les navigateurs. La guerre, ce crime et ce fléau de tous les temps et de tous les hommes, n’avait pas chez eux, comme chez nous, l’intérêt pour motif; c’était d’ordinaire l’insulte et la vengeance qui en étaient le sujet, comme chez les Brasiliens et chez tous les sauvages. Ce qu’il y avait de plus horrible chez les Canadiens, est qu’ils faisaient mourir dans les supplices leurs ennemis captifs, et qu’ils les mangeaient. Cette horreur leur était commune avec les Brasiliens, éloignés d’eux de cinquante degrés. Les uns et les autres mangeaient un ennemi comme le gibier de leur chasse. C’est un usage qui n’est pas de tous les jours; mais il a été commun à plus d’un peuple, et nous en avons traité à part(11). C’était dans ces terres stériles et glacées du Canada que les hommes étaient souvent anthropophages: ils ne l’étaient point dans l’Acadie, pays meilleur où l’on ne manque pas de nourriture; ils ne l’étaient point dans le reste du continent, excepté dans quelques parties du Brésil, et chez les cannibales des îles Caraïbes. Quelques jésuites et quelques huguenots, rassemblés par une fatalité singulière, cultivèrent la colonie naissante du Canada; elle s’allia ensuite avec les Hurons qui faisaient la guerre aux Iroquois. Ceux-ci nuisirent beaucoup à la colonie, prirent quelques jésuites prisonniers, et, dit-on, les mangèrent. Les Anglais ne furent pas moins funestes à l’établissement de Québec. A peine cette ville commençait à être bâtie et fortifiée (1629) qu’ils l’attaquèrent. Ils prirent toute l’Acadie; cela ne veut dire autre chose sinon qu’ils détruisirent des cabanes de pêcheurs. Les Français n’avaient donc dans ces temps-là aucun établissement hors de France, et pas plus en Amérique qu’en Asie. La compagnie de marchands qui s’était ruinée dans ces entreprises, espérant réparer ses pertes, pressa le cardinal de Richelieu de la comprendre dans le traité de Saint-Germain fait avec les Anglais. Ces peuples rendirent le peu qu’ils avaient envahi, dont ils ne faisaient alors aucun cas; et ce peu devint ensuite la Nouvelle-France. Cette Nouvelle-France resta longtemps dans un état misérable, la pêche de la morue rapporta quelques légers profits qui soutinrent la compagnie. Les Anglais, informés de ces petits profits, prirent encore l’Acadie. Ils la rendirent encore au traité de Broda (1654). Enfin, ils la prirent cinq fois, et s’en sont conservé la propriété par la paix d’Utrecht (1713), paix alors heureuse, qui est devenue depuis funeste à l’Europe car nous verrons que les ministres qui firent ce traité n’ayant pas déterminé les limites de l’Acadie, l’Angleterre voulant les étendre, et la France les resserrer, ce coin de terre a été le sujet d’une guerre violente en 1755 entre ces deux nations rivales; et cette guerre a produit celle de l’Allemagne, qui n’y avait aucun rapport. La complication des intérêts politiques est venue au point qu’un coup de canon tiré en Amérique peut être le signal de l’embrasement de l’Europe. La petite île du cap Breton, où est Louisbourg, la rivière de Saint-Laurent, Québec, le Canada, demeurèrent donc à la France en 1713. Ces établissements servirent plus à entretenir la navigation et à former des matelots, qu’ils ne rapportèrent de profits. Québec contenait environ sept mille habitants les dépenses de la guerre pour conserver ces pays coûtaient plus qu’ils ne vaudront jamais; et cependant elles paraissaient nécessaires. On a compris dans la Nouvelle-France un pays immense qui touche d’un côté au Canada, de l’autre au Nouveau-Mexique, et dont les bornes vers le nord-ouest sont inconnues: on l’a nommé Mississipi, du nom du fleuve qui descend dans le golfe du Mexique; et Louisiane, du nom de Louis XIV. Cette étendue de terre était à la bienséance des Espagnols, qui, n’ayant que trop de domaines en Amérique, ont négligé cette possession, d’autant plus qu’ils n’y ont pas trouvé d’or. Quelques Français du Canada s’y transportèrent, en descendant par le pays et par la rivière des Illinois, et en essuyant toutes les fatigues et tous les dangers d’un tel voyage. C’est comme si on voulait aller en Égypte par le cap de Bonne-Espérance, au lieu de prendre la route de Damiette. Cette grande partie de la Nouvelle-France fut, jusqu’en 1708, composée d’une douzaine de familles errantes dans des déserts et dans des bois. Louis XIV, accablé alors de malheurs, voyait dépérir l’ancienne France, et ne pouvait penser à la nouvelle. L’État était épuisé d’hommes et d’argent. Il est bon de savoir que, dans cette misère publique, deux hommes avaient gagné chacun environ quarante millions: l’un par un grand commerce dans l’Inde ancienne, tandis que la compagnie des Indes, établie par Colbert, était détruite; l’autre par des affaires avec un ministère malheureux, obéré et ignorant. Le grand négociant, qui se nommait Crozat, étant assez riche et assez hardi pour risquer une partie de ses trésors se fit concéder la Louisiane par le roi, à condition que chaque vaisseau que lui et ses associés enverraient y porterait six garçons et six filles pour peupler. Le commerce et la population y languirent également. Après la mort de Louis XIV, l’Écossais Law ou Lass, homme extraordinaire, dont plusieurs idées ont été utiles, et d’autres pernicieuses, fit accroire à la nation que la Louisiane produisait autant d’or que le Pérou, et allait fournir autant de soie que la Chine. Ce fut la première époque du fameux système de Lass. On envoya des colonies au Mississipi (1717 et 1718); on grava le plan d’une ville magnifique et régulière, nommée la Nouvelle-Orléans. Les colons périrent la plupart de misère, et la ville se réduisit à quelques méchantes maisons. Peut-être un jour, s’il y a des millions d’habitants de trop en France, sera-t-il avantageux de peupler la Louisiane, mais il est plus vraisemblable qu’il faudra l’abandonner(12). Les possessions les plus importantes que les Français ont acquises avec le temps sont la moitié de l’île Saint-Domingue, la Martinique, la Guadeloupe, et quelques petites îles Antilles: ce n’est pas la deux-centième partie des conquêtes espagnoles; mais on en a tiré enfin de grands avantages. Saint-Domingue est cette même île Hispaniola, que les habitants nommaient Haïti, découverte par Colombo, et dépeuplée par les Espagnols. Les Français n’ont pas trouvé, dans la partie qu’ils habitent, l’or et l’argent qu’on y trouvait autrefois, soit que les métaux demandent une longue suite de siècles pour se former, soit plutôt qu’il n’y en ait qu’une quantité déterminée dans la terre, et que la mine ne renaisse plus; l’or et l’argent en effet n’étant point des mixtes, il est difficile de concevoir ce qui les reproduirait. Il y a encore des mines de ces métaux dans le terrain qui reste aux Espagnols; mais les frais n’étant pas compensés par le profit, on a cessé d’y travailler. La France n’est entrée en partage de cette île avec l’Espagne que par la hardiesse désespérée d’un peuple nouveau que le hasard composa d’Anglais, de Bretons, et surtout de Normands. On les a nommés boucaniers, flibustiers: leur union et leur origine furent à peu près celle des anciens Romains; leur courage fut plus impétueux et plus terrible. Imaginez des tigres qui auraient un peu de raison; voilà ce qu’étaient les flibustiers: voici leur histoire. Il arriva, vers l’an 1625, que des aventuriers français et anglais abordèrent en même temps dans une île des Caraïbes, nommée Saint-Christophe par les Espagnols, qui donnaient presque toujours le non d’un saint aux pays dont ils s’emparaient, et qui égorgeaient les naturels au nom d’un saint. Il fallut que ces nouveaux venus, malgré l’antipathie naturelle des deux nations, se réunissent contre les Espagnols Ceux-ci, maîtres de toutes les îles voisines comme du continent, vinrent avec des forces supérieures. Le commandant français échappa, et retourna en France. Le commandant anglais capitula; les plus déterminés des Français et des Anglais gagnèrent dans des barques l’île de Saint-Domingue, et s’établirent dans un endroit inabordable de la côte, au milieu des rochers. Ils fabriquèrent de petits canots à la manière des Américains, et s’emparèrent de l’île de la Tortue. Plusieurs normands allèrent grossir leur nombre, comme au xiie siècle ils allaient à la conquête de la Pouille, et dans le xe à la conquête de l’Angleterre. Ils eurent toutes les aventures heureuses et malheureuses que pouvait attendre un ramas d’hommes sans lois, venus de Normandie et d’Angleterre dans le golfe du Mexique. Cromwell, en 1655, envoya une flotte qui enleva la Jamaïque aux Espagnols: on n’en serait point venu à bout sans ces flibustiers. Ils pirataient partout; et, plus occupés de piller que de conserver, ils laissèrent, pendant une de leurs courses, reprendre par les Espagnols la Tortue. Ils la reprirent ensuite; le ministère de France fut obligé de nommer pour commandant de la Tortue celui qu’ils avaient choisi: ils infestèrent la mer du Mexique, et se firent des retraites dans plusieurs îles. Le nom qu’ils prirent alors fut celui de frères de laCôte. Ils s’entassaient dans un misérable canot qu’un coup de canon ou de vent aurait brisé, et allaient à l’abordage des plus gros vaisseaux espagnol dont quelquefois ils se rendaient maîtres. Point d’autres lois parmi eux que celle du partage égal des dépouilles; point d’autre religion que naturelle, de laquelle encore ils s’écartaient monstrueusement. Ils ne furent pas à portée de ravir des épouses, comme on l’a conté des compagnons de Romulus; (1661) ils obtinrent qu’on leur envoyât cent filles de France: ce n’était pas assez pour perpétuer une association devenue nombreuse. Deux flibustiers tiraient aux dés une fille; gagnant l’épousait, et le perdant n’avait droit de coucher avec elle que quand l’autre était occupé ailleurs. Ces hommes étaient d’ailleurs plus faits pour la destruction que pour fonder un État. Leurs exploits étaient inouïs, leurs cruautés aussi. Un d’eux (nommé l’Olonais, parce qu’il était des Sables d’Olonne) prend, avec un seul canot, une frégate armée jusque dans le port de la Havane. Il interroge un des prisonniers, qui lui avoue que cette frégate était destinée à lui donner la chasse; qu’on devait se saisir de lui et le pendre. Il avoue encore que lui qui parlait était le bourreau. L’Olonais sur-le-champ le fait pendre, coupe lui-même la tête à tous les captifs, et suce leur sang. Cet Olonais et un autre, nommé le Basque, vont jusqu’au fond du petit golfe de Vénézuela (1667) dans celui de Honduras avec cinq cents hommes; ils mettent à feu et à sang deux villes considérables; ils reviennent chargés de butin; ils montent les vaisseaux que les canots ont pris. Les voilà bientôt une puissance maritime, et sur le point d’être de grands conquérants. Morgan, Anglais, qui a laissé un nom fameux, se mit à la tête de mille flibustiers, les uns de sa nation, les autres Normands, Bretons, Saintongeois, Basques: il entreprend de s’emparer de Porto-Bello, l’entrepôt des richesses espagnoles, ville très forte, munie de canons et d’une garnison considérable. Il arrive sans artillerie, monte à l’escalade de la citadelle sous le feu du canon ennemi; et, malgré une résistance opiniâtre, il prend la forteresse: cette témérité heureuse oblige la ville à se racheter pour environ un million de piastres. Quelque temps après (1670) il ose s’enfoncer dans l’isthme de Panama, au milieu des troupes espagnoles; il pénètre à l’ancienne ville de Panama, enlève tous les trésors, réduit la ville en cendres, et revient à la Jamaïque victorieux et enrichi. C’était le fils d’un paysan d’Angleterre: il eût pu se faire un royaume dans l’Amérique; mais enfin il mourut en prison à Londres. Les flibustiers français, dont le repaire était tantôt dans les rochers de Saint-Domingue, tantôt à la Tortue, arment dix bateaux, et vont, au nombre d’environ douze cents hommes, attaquer la Vera-Cruz (1683): cela est aussi téméraire que si douze cents Biscayens venaient assiéger Bordeaux avec dix barques. Ils prennent la Vera-Cruz d’assaut; ils en rapportent cinq millions, et font quinze cents esclaves. Enfin, après plusieurs succès de cette espèce, les flibustiers anglais et français se déterminent à entrer dans la mer du Sud, et à piller le Pérou. Aucun Français n’avait vu encore cette mer: pour y entrer, il fallait ou traverser les montagnes de l’isthme de Panama, ou entreprendre de côtoyer par mer toute l’Amérique méridionale, et passer le détroit de Magellan qu’ils ne connaissaient pas. Ils se divisent en deux troupes (1687), et prennent à la fois ces deux routes. Ceux qui franchissent l’isthme renversent et pillent tout ce qui est sur leur passage, arrivent à la mer du Sud, s’emparent dans les ports de quelques barques qu’ils y trouvent, et attendent avec ces petits vaisseaux ceux de leurs camarades qui ont dû passer le détroit de Magellan. Ceux-ci, qui étaient presque tous Français, essuyèrent des aventures aussi romanesques que leur entreprise: ils ne purent passer au Pérou par le détroit, ils furent repoussés par des tempêtes; mais ils allèrent piller les rivages de l’Afrique. Cependant les flibustiers qui se trouvent au delà de l’isthme, dans la mer du sud, n’ayant que des barques pour naviguer, sont poursuivis par la flotte espagnole du Pérou; il faut lui échapper. Un de leurs compagnons, qui commande une espèce de canot chargé de cinquante hommes, se retire jusqu’à la mer Vermeille et dans la Californie; il y reste quatre années, revient par la mer du Sud, prend dans sa route un vaisseau chargé de cinq cent mille piastres, passe le détroit de Magellan, et arrive à la Jamaïque avec son butin. Les autres cependant rentrent dans l’isthme chargés d’or et de pierreries. Les troupes espagnoles rassemblées les attendent et les poursuivent partout: il faut que les flibustiers traversent l’isthme dans sa plus grande largeur, et qu’ils marchent par des détours l’espace de trois cents lieues, quoiqu’il n’y en ait que quatre-vingts en droite ligne de la côte où ils étaient à l’endroit où ils voulaient arriver. Ils trouvent des rivières qui se précipitent par des cataractes, et sont réduits à s’y embarquer dans des espèces de tonneaux. Ils combattent la faim, les éléments et les Espagnols. Cependant ils se rendent à la mer du Nord avec l’or et les pierreries qu’ils ont pu conserver. Ils n’étaient pas alors au nombre de cinq cents. La retraite des dix mille Grecs sera toujours plus célèbre, mais elle n’est pas comparable. Si ces aventuriers avaient pu se réunir sous un chef, ils auraient fondé une puissance considérable en Amérique. Ce n’était, à la vérité, qu’une troupe de voleurs: mais qu’ont été tous les conquérants? Les flibustiers ne réussirent qu’à faire aux Espagnols presque autant de mal que les Espagnols en avaient fait aux Américains. Les uns allèrent jouir dans leur patrie de leurs richesses; les autres moururent des excès où ces richesses les entraînèrent; beaucoup furent réduits à leur première indigence. Les gouvernements de France et d’Angleterre cessèrent de les protéger quand on n’eut plus besoin d’eux; enfin, il ne reste de ces héros du brigandage que leur nom et le souvenir de leur valeur et de leurs cruautés. C’est à eux que la France doit la moitié de l’île de Saint-Domingue; c’est par leurs armes qu’on s’y établit dans tout le temps de leurs courses. On comptait, en 1757, dans la Saint-Domingue française, environ trente mille personnes, et cent mille esclaves nègres ou mulâtres, qui travaillaient aux sucreries, aux plantations d’indigo, de cacao, et qui abrègent leur vie pour flatter nos appétits nouveaux, en remplissant nos nouveaux besoins, que nos pères ne connaissaient pas. Nous allons acheter ces nègres à la côte de Guinée, a la côte d’Or, à celle d’Ivoire. Il y a trente ans qu’on avait un beau nègre pour cinquante livres; c’est à peu près cinq fois moins qu’un boeuf gras. Cette marchandise humaine coûte aujourd’hui, en 1772, environ quinze cents livre,. Nous leur disons qu’ils sont hommes comme nous, qu’ils sont rachetés du sang d un Dieu mort pour eux, et ensuite on les fait travailler comme des bêtes de somme; on les nourrit plus mal: s’ils veulent s’enfuir, on leur coupe une jambe, et on leur fait tourner à bras l’arbre des moulins à sucre, lorsqu’on leur a donné une jambe de bois. Après cela nous osons parler du droit des gens! La petite île de la Martinique, la Guadeloupe, que les Français cultivèrent en 1735, fournirent les mêmes denrées que Saint-Domingue. Ce sont des points sur la carte, et des événements qui se perdent dans l’histoire de l’univers; mais enfin ces pays, qu’on peut à peine apercevoir dans une mappemonde, produisirent en France une circulation annuelle d’environ soixante millions de marchandises. Ce commerce n’enrichit point un pays; bien au contraire, il fait périr des hommes, il cause des naufrages; il n’est pas sans doute un vrai bien; mais les hommes s’étant fait des nécessités nouvelles, il empêche que la France n’achète chèrement de l’étranger un superflu devenu nécessaire. Chap. CLIII. — Des possessions des Anglais et des Hollandais en Amérique. Les Anglais étant nécessairement plus adonnés que les Français à la marine, puisqu’ils habitent une île, ont eu dans l’Amérique septentrionale de bien meilleurs établissements que les Français. Ils possèdent six cents lieues communes de côtes, depuis la Caroline jusqu’à cette baie d’Hudson, par laquelle on a cru en vain trouver un passage qui pût conduire jusqu’aux mers du Sud et du Japon. Leurs colonies n’approchent pas des riches contrées de l’Amérique espagnole. Les terres de l’Amérique anglaise ne produisent, du moins jusqu’à présent, ni argent, ni or, ni indigo, ni cochenille, ni pierres précieuses, ni bois de teinture; cependant, elles ont procuré d’assez grands avantages. Les possessions anglaises en terre ferme commencent à dix degrés de notre tropique, dans un des plus heureux climats. C’est dans ce pays nommé Caroline, que les Français ne purent s’établir; et les Anglais n’en ont pris possession qu’après s’être assurés des côtes plus septentrionales. Vous avez vu les Espagnols et les Portugais maîtres de presque tout le Nouveau-Monde, depuis le détroit de Magellan jusqu’à la Floride. Après la Floride est cette Caroline, à laquelle les Anglais ont ajouté depuis peu la partie du sud appelée la Géorgie, du nom du roi Georges Ier: ils n’ont eu la Caroline que depuis 1664. Le plus grand lustre de cette colonie est d’avoir reçu ses lois du philosophe Locke. La liberté entière de conscience, la tolérance de toutes les religions, fut le fondement de ces lois. Les épiscopaux y vivent fraternellement avec les puritains; ils y permettent le culte des catholiques leurs ennemis, et celui des Indiens nommés idolâtres: mais pour établir légalement une religion dans le pays, il faut être sept pères de familles. Locke a considéré que sept familles avec leurs esclaves pourraient composer cinq à six cents personnes, et qu’il ne serait pas juste d’empêcher ce nombre d’hommes de servir Dieu suivant leur conscience, parce qu’étant gênés ils abandonneraient la colonie. Les mariages ne se contractent dans la moitié du pays qu’en présence du magistrat; mais ceux qui veulent joindre à ce contrat civil la bénédiction d’un prêtre, peuvent se donner cette satisfaction. Ces lois semblèrent admirables, après les torrents de sang que l’esprit d’intolérance avait répandus dans l’Europe: mais on n’aurait pas seulement songé à faire de telles lois chez les Grecs et chez les Romains, qui ne soupçonnèrent jamais qu’il pût arriver un temps où les hommes voudraient forcer, le fer à la main, d’autres hommes à croire. Il est ordonné par ce code humain de traiter les nègres avec la même humanité qu’on a pour ses domestiques. La Caroline possédait en 1757 quarante mille nègres et vingt mille blancs. Au delà de la Caroline est la Virginie, nommée ainsi en l’honneur de la reine Élisabeth, peuplée d’abord par les soins du fameux Raleigh, si cruellement récompensé depuis par Jacques Ier. Cet établissement ne s’était pas fait sans de grandes peines. Les sauvages, plus aguerris que les Mexicains et aussi injustement attaqués, détruisirent presque toute la colonie. On prétend que depuis la révocation de l’édit de Nantes, qui a valu des peuplades aux deux mondes, le nombre des habitants de la Virginie se monte à cent quarante mille, sans compter les nègres. On a surtout cultivé la tabac dans cette province et dans le Maryland; c’est un commerce immense, et un nouveau besoin artificiel qui n’a commencé que fort tard, et qui s’est accru par l’exemple: il n’était pas permis de mettre de cette poussière âcre et malpropre dans son nez à la cour de Louis XIV; cela passait pour une grossièreté. La première ferme du tabac fut en France de trois cent mille livres par an; elle est aujourd’hui de seize millions(13). Les Français en achètent pour près de quatre millions par années des colonies anglaises, eux qui pourraient en planter dans la Louisiane. Je ne puis m’empêcher de remarquer que la France et l’Angleterre consument aujourd’hui en denrées inconnues à nos pères plus que leurs couronnes n’avaient autrefois de revenus. De la Virginie, en allant toujours au nord, vous entrez dans le Maryland, qui possède quarante mille blancs et plus de soixante mille nègres(14). Au delà est la célèbre Pennsylvanie, pays unique sur la terre par la singularité de ses nouveaux colons. Guillaume Penn, chef de la religion qu’on nomme très improprement quakérisme, donna son nom et ses lois à cette contrée vers l’an 1680. Ce n’est pas ici une usurpation comme toutes ces invasions que nous avons vues dans l’ancien monde et dans le nouveau. Penn acheta le terrain des indigènes et devint le propriétaire le plus légitime. Le christianisme qu’il apporta ne ressemble pas plus à celui du reste de l’Europe que sa colonie ne ressemble aux autres. Ses compagnons professaient la simplicité et l’égalité des premiers disciples de Christ. Point d’autres dogmes que ceux qui sortirent de sa bouche; ainsi presque tout se bornait à aimer Dieu et les hommes: point de baptême parce que Jésus ne baptisa personne; point de prêtres, parce que les premiers disciples étaient également conduits par le Christ lui-même. Je ne fais ici que le devoir d’un historien fidèle, et j’ajouterai que si Penn et ses compagnons errèrent dans la théologie, cette source intarissable de querelles et de malheurs, ils s’élevèrent au-dessus de tous les peuples par la morale. Placés entre douze petites nations que nous appelons sauvages, ils n’eurent de différends avec aucune; elles regardaient Penn comme leur arbitre et leur père. Lui et ses primitifs qu’on appelle quakers, et qui ne doivent être appelés que du nom de Justes, avaient pour maxime de ne jamais faire la guerre aux étrangers et de n’avoir point entre eux de procès. On ne voyait point de juges parmi eux, mais des arbitres qui, sans aucuns frais, accommodaient toutes les affaires litigieuses. Point de médecins chez ce peuple sobre qui n’en avait pas besoin. La Pensylvanie fut longtemps sans soldats, et ce n’est que depuis peu que l’Angleterre en a envoyé pour les défendre, quand on a été en guerre avec la France. Otez ce nom de quaker, cette habitude révoltante et barbare de trembler en parlant dans leurs assemblées religieuses, et quelques coutumes ridicules, il faudra convenir que ces primitifs sont les plus respectables de tous les hommes: leur colonie est aussi florissante que leurs moeurs ont été pures. Philadelphie, ou la ville des Frères, leur capitale, est une des plus belles villes de l’univers; et on a compté cent quatre-vingt mille hommes dans la Pensylvanie en 1740. Ces nouveaux citoyens ne sont pas tous du nombre des primitifs ou quakers; la moitié est composée d’Allemands, de Suédois, et d’autres peuples qui forment dix-sept religions. Les primitifs qui gouvernent regardent tous ces étrangers comme leurs frères(15). Au delà de cette contrée unique sur la terre, où s’est réfugiée la paix bannie partout ailleurs, vous rencontrez la Nouvelle-Angleterre, dont Boston, la ville la plus riche de toute cette côte, est la capitale. Elle fut habitée d’abord et gouvernée par des puritains persécutés en Angleterre par ce Laud, archevêque de Cantorbéry, qui depuis paya de sa tête ses persécutions, et dont l’échafaud servit à élever celui du roi Charles Ier. Ces puritains, espèce de calvinistes, se réfugièrent vers l’an 1620 dans ce pays, nommé depuis la Nouvelle-Angleterre. Si les épiscopaux les avaient poursuivis dans leur ancienne patrie, c’étaient des tigres qui avaient fait la guerre à des ours. Ils portèrent en Amérique leur humeur sombre et féroce, et vexèrent en toute manière les pacifiques Pennsylvaniens, dès que ces nouveaux venus commencèrent à s’établir. Mais en 1692, ces puritains se punirent eux-mêmes par la plus étrange maladie épidémique de l’esprit qui ait jamais attaqué l’espèce humaine. Tandis que l’Europe commençait à sortir de l’abîme de superstitions horribles où l’ignorance l’avait plongée depuis tant de siècles, et que les sortilèges et les possessions n’étaient plus regardés en Angleterre et chez les nations policées que comme d’anciennes folies dont on rougissait, les puritains les firent revivre en Amérique. Une fille eut des convulsions en 1692; un prédicant accusa une vieille servante de l’avoir ensorcelée; on força la vieille d’avouer qu’elle était magicienne: la moitié des habitants crut être possédée, l’autre moitié fut accusée de sortilège; et le peuple en fureur menaçait tous les juges de les pendre, s’ils ne faisaient pas pendre les accusés. On ne vit pendant deux ans que des sorciers, des possédés, et des gibets; et c’étaient des compatriotes de Locke et de Newton qui se livraient à cette abominable démence. Enfin la maladie cessa; les citoyens de la Nouvelle-Angleterre reprirent leur raison; ils s’étonnèrent de leur fureur. Ils se livrèrent au commerce et à la culture des terres. La colonie devint bientôt la plus florissante de toutes. On y comptait, en 1750, environ trois cent cinquante mille habitants; c’est dix fois plus qu’on n’en comptait dans les établissements français. De la Nouvelle-Angleterre vous passez à la Nouvelle-York, à l’Acadie, qui est devenue un si grand sujet de discorde; à Terre-Neuve, où se fait la grande, pêche de la morue; et enfin, après avoir navigué vers l’ouest, vous arrivez à la baie d’Hudson, par laquelle on a cru si longtemps trouver un passage à la Chine et à ces mers inconnues qui font partie de la vaste mer du Sud; de sorte qu’on croyait trouver à la fois le chemin le plus court pour naviguer aux extrémités de l’Orient et de l’Occident. Les îles que les Anglais possèdent en Amérique leur ont presque autant valu que leur continent; la Jamaïque, la Barbade, et quelques autres où ils cultivent le sucre, leur ont été très profitables, tant par leurs fabriques que par leur commerce avec la Nouvelle-Espagne, d’autant plus avantageux qu’il est prohibé. Les Hollandais, si puissants aux Indes orientales sont à peine connus en Amérique; le petit terrain de Surinam, près du Brésil, est ce qu’ils ont conservé de plus considérable. Ils y ont porté le génie de leur pays, qui est de couper les terres en canaux. Ils ont fait une nouvelle Amsterdam à Surinam, comme à Batavia; et l’île de Curaçao leur produit des avantages assez considérables. Les Danois enfin ont eu trois petites îles, et ont commencé un commerce très utile par les encouragements que leur roi leur a donnés. Voilà jusqu’à présent ce que les Européans ont fait de plus important dans la quatrième partie du monde. Il en reste une cinquième, qui est celle des terres australes, dont on n’a découvert encore que quelques côtes et quelques îles. Si on comprend sous le nom de ce nouveau monde austral les terres des Papous, et la Nouvelle-Guinée, qui commence sous l’équateur même, il est clair que cette partie du globe est la plus vaste de toutes. Magellan vit le premier, en 1520, la terre antarctique, à cinquante et un degrés vers le pôle austral: mais ces climats glacés ne pouvaient pas tenter les possesseurs du Pérou. Depuis ce temps on fit la découverte de plusieurs pays immenses au midi des Indes, comme la Nouvelle-Hollande, qui s’étend depuis le dixième degré jusque par delà le trentième. Quelques personnes prétendent que la compagnie de Batavia y possède des établissements utiles. Il est pourtant difficile d’avoir secrètement des provinces et un commerce. Il est vraisemblable qu’on pourrait encore envahir cette cinquième partie du monde, que la nature n’a point négligé ces climats, et qu’on y verrait des marques de sa variété et de sa profusion. Mais jusqu’ici, que connaissons-nous de cette immense partie de la terre? quelques côtes incultes, où Pelsart et ses compagnons ont trouvé, en 1630, des hommes noirs, qui marchent sur les mains comme sur les pieds; une baie où Tasman, en 1642, fut attaqué par des hommes jaunes, armés de flèches et de massues; une autre où Dampierre, en 1699, a combattu des nègres, qui tous avaient la mâchoire supérieure dégarnie de dents par devant. On n’a point encore pénétré dans ce segment du globe, et il faut avouer qu’il vaut mieux cultiver son pays que d’aller chercher les glaces et les animaux noirs et bigarrés du pôle austral. Nous apprenons la découverte de la Nouvelle-Zélande. C’est un pays immense, inculte, affreux, peuplé de quelques anthropophages, qui, à cette coutume près de manger les hommes, ne sont pas plus méchants que nous(16). Chap. CLIV. — Du Paraguay. De la domination des jésuites dans cette partie de l’Amérique; de leurs querelles avec les Espagnols et les Portugais. Les conquêtes du Mexique et du Pérou sont des prodiges d’audace; les cruautés qu’on y a exercées, l’extermination entière des habitants de Saint-Domingue et de quelques autres îles, sont des excès d’horreur: mais l’établissement dans le Paraguay par les seuls jésuites espagnols paraît à quelques égards le triomphe de l’humanité; il semble expier les cruautés des premiers conquérants. Les quakers dans l’Amérique septentrionale, et les jésuites dans la méridionale, ont donné un nouveau spectacle au monde. Les primitifs ou quakers ont adouci les moeurs des sauvages voisins de la Pensylvanie; ils les ont instruits seulement par l’exemple, sans attenter à leur liberté, et ils leur ont procuré de nouvelles douceurs de la vie par le commerce. Les jésuites se sont à la vérité servis de la religion pour ôter la liberté aux peuplades du Paraguay: mais ils les ont policées; ils les ont rendues industrieuses, et sont venus à bout de gouverner un vaste pays, comme en Europe on gouverne un couvent. Il paraît que les primitifs ont été plus justes, et les jésuites plus politiques. Les premiers ont regardé comme un attentat l’idée de soumettre leurs voisins; les autres se sont fait une vertu de soumettre des sauvages par l’instruction et par la persuasion. Le Paraguay est un vaste pays entre le Brésil, le Pérou, et le Chili. Les Espagnols s’étaient rendus maîtres de la côte, où ils fondèrent Buenos-Ayres, ville d’un grand commerce sur les rives de la Plata; mais, quelque puissants qu’ils fussent, ils étaient en trop petit nombre pour subjuguer tant de nations qui habitaient au milieu des forêts. Ces nations leur étaient nécessaires pour avoir de nouveaux sujets qui leur facilitassent le chemin de Buénos-Ayres au Pérou. Ils furent aidés, dans cette conquête, par des jésuites, beaucoup plus qu’ils ne l’auraient été par des soldats. Ces missionnaires pénétrèrent de proche en proche dans l’intérieur du pays, au commencement du xviie siècle. Quelques sauvages pris dans leur enfance, et élevés à Buénos-Ayres, leur servirent de guides et d’interprètes. Leurs fatigues, leurs peines, égalèrent celles des conquérants du nouveau-monde. Le courage de religion est aussi grand pour le moins que le courage guerrier. Ils ne se rebutèrent jamais; et voici enfin comme ils réussirent. Les boeufs, les vaches, les moutons, amenés d’Europe à Buénos-Ayres, s’étaient multipliés à un excès prodigieux; ils en menèrent une grande quantité avec eux; ils firent charger des chariots de tous les instruments du labourage et de l’architecture, semèrent quelques plaines de tous les grains d’Europe, et donnèrent tout aux sauvages, qui furent apprivoisés comme les animaux qu’on prend avec un appât. Ces peuples n’étaient composés que de familles séparées les unes des autres, sans société, sans aucune religion: on les accoutuma aisément à la société, en leur donnant les nouveaux besoins des productions qu’on leur apportait. Il fallut que les missionnaires, aidés de quelques habitants de Buénos-Ayres, leur apprissent à semer, à labourer, à cuire la brique, à façonner le bois, à construire des maisons; bientôt ces hommes furent transformés, et devinrent sujets de leurs bienfaiteurs. S’ils n’adoptèrent pas d’abord le christianisme qu’ils ne purent comprendre, leurs enfants élevés dans cette religion devinrent entièrement chrétiens. L’établissement a commencé par cinquante familles, et il monta en 1750 a près de cent mille. Les jésuites, dans l’espace d’un siècle, ont formé trente cantons, qu’ils appellent le pays des missions; chacun contient jusqu’à présent environ dix mille habitants. Un religieux de Saint-François, nommé Florentin, qui passa par le Paraguay en 1711, et qui, dans sa relation, marque à chaque page son admiration pour ce gouvernement si nouveau, dit que la peuplade de Saint-Xavier, où il séjourna longtemps, contenait trente mille personnes au moins. Si l’on s’en rapporte à son témoignage, on peut conclure que les jésuites se sont formé quatre cent mille sujets par la seule persuasion. Si quelque chose peut donner l’idée de cette colonie, c’est l’ancien gouvernement de Lacédémone. Tout est en commun dans la contrée des missions. Ces voisins du Pérou ne connaissent point l’or et l’argent. L’essence d’un Spartiate était l’obéissance aux lois de Lycurgue, et l’essence d’un Paraguéen a été jusqu’ici l’obéissance aux lois des jésuites: tout se ressemble, à cela près que les Paraguéens n’ont point d’esclaves pour ensemencer leurs terres et pour couper leurs bois, comme les Spartiates; ils sont les esclaves des jésuites. Ce pays dépend à la vérité pour le spirituel de l’évêque de Buénos-Ayres, et du gouverneur pour le temporel. Il est soumis aux rois d’Espagne, ainsi que les contrées de la Plata et du Chili; mais les jésuites, fondateurs de la colonie, se sont toujours maintenus dans le gouvernement absolu des peuples qu’ils ont formés. Ils donnent au roi d’Espagne une piastre pour chacun de leurs sujets; et cette piastre, ils la payent au gouverneur de Buénos-Ayres, soit en denrées, soit en monnaie; car eux seuls ont de l’argent; et leurs peuples n’en touchent jamais. C’est la seule marque de vassalité que le gouvernement espagnol crut alors devoir exiger. Ni le gouverneur de Buénos-Ayres ne pouvait déléguer un officier de guerre ou de magistrature au pays des jésuites, ni l’évêque ne pouvait y envoyer un curé. On tenta une fois d’envoyer deux curés dans les peuplades appelées de Notre-Dame de Foi et de Saint-Ignace; on prit même la précaution de les faire escorter par des soldats: les deux peuplades abandonnèrent leurs demeures; elles se répartirent dans les autres cantons; et les deux curés, demeurés seuls, retournèrent à Buénos-Ayres. Un autre évêque, irrité de cette aventure, voulut établir l’ordre hiérarchique ordinaire dans tout le pays des missions; il invita tous les ecclésiastiques de sa dépendance à se rendre chez lui pour recevoir leurs commissions: personne n’osa se présenter. Ce sont les jésuites eux-mêmes qui nous apprennent ces faits dans un de leurs mémoires apologétiques. Ils restèrent donc maîtres absolus dans le spirituel, et non moins maîtres dans l’essentiel. Ils permettaient au gouverneur d’envoyer par le pays des missions des officiers au Pérou; mais ces officiers ne pouvaient demeurer que trois jours dans le pays. Ils ne parlaient à aucun habitant; et, quoiqu’ils se présentassent au nom du roi, Ils étaient traités véritablement en étrangers suspects. Les jésuites, qui ont toujours conservé les dehors, firent servir la piété à justifier cette conduite, qu’on put qualifier de désobéissance et d’insulte: ils déclarèrent au conseil des Indes de Madrid qu’ils ne pouvaient recevoir un Espagnol dans leurs provinces, de peur que set officier ne corrompît les moeurs des Paraguéens; et cette raison, si outrageante pour leur propre nation, fut admise par les rois d’Espagne, qui ne purent tirer aucun service des Paraguéens qu’à cette singulière condition, déshonorante pour une nation aussi fière et aussi fidèle que l’espagnole. Voici la manière dont ce gouvernement unique sur la terre était administré. Le provincial jésuite, assisté de son conseil, rédigeait les lois; et chaque recteur, aidé d’un autre conseil, les faisait observer; un procureur fiscal, tiré du corps des habitants de chaque canton, avait sous lui un lieutenant. Ces deux officiers faisaient tous les jours la visite de leur district, et avertissaient le supérieur jésuite de tout ce qui se passait. Toute la peuplade travaillait; et les ouvriers de chaque profession rassemblés faisaient leur ouvrage en commun, en présence de leurs surveillants, nommés par le fiscal. Les jésuites fournissaient le chanvre, le coton, la laine, que les habitants mettaient en oeuvre: ils fournissaient de même les grains pour la semence, et on recueillait en commun. Toute la récolte était déposée dans les magasins publics. On distribuait à chaque famille ce qui suffisait à ses besoins: le reste était vendu à Buénos-Ayres et au Pérou. Ces peuples ont des troupeaux. Ils cultivent les blés, les légumes, l’indigo, le coton, le chanvre, les cannes à sucre, le jalap, l’ipéca-cuanha, et surtout la plante qu’on nomme herbe du Paraguay(17), espèce de thé très recherché dans l’Amérique méridionale, et dont on fait un trafic considérable. On rapporte en retour des espèces et des denrées. Les jésuites distribuaient les denrées, et faisaient servir l’argent et l’or à la décoration des églises et aux besoins du gouvernement. Ils eurent un arsenal dans chaque canton; on donnait à des jours marqués des armes aux habitants. Un jésuite était préposé à l’exercice; après quoi les armes étaient reportées dans l’arsenal, et il n’était permis à aucun citoyen d’en garder dans sa maison. Les mêmes principes qui ont fait de ces peuples les sujets les plus soumis, en ont fait de très bons soldats; ils croient obéir et combattre par devoir. On a eu plus d’une fois besoin de leurs secours contre les Portugais du Brésil, contre des brigands à qui on a donné le nom de Mamelus, et contre des sauvages nommé Mosquites, qui étaient anthropophages. Les jésuites les ont toujours conduits dans ces expéditions, et ils ont toujours combattu avec ordre, avec courage et avec succès. Lorsqu’en 1662 les Espagnols firent le siège de la ville du Saint-Sacrement, dont les Portugais s’étaient emparés, siège qui a causé des accidents si étranges, un jésuite amena quatre mille Paraguéens, qui montèrent à l’assaut et qui emportèrent la place. Je n’omettrai point un trait qui montre que ces religieux, accoutumés au commandement, en savaient plus que le gouverneur de Buénos-Ayres, qui était à la tête de l’armée. Ce général voulut qu’en allant à l’assaut on plaçât des rangs de chevaux au-devant des soldats, afin que l’artillerie des remparts ayant épuisé son feu sur les chevaux, les soldats se présentassent avec moins de risque; le jésuite remontra le ridicule et le danger d’une telle entreprise, et il fit attaquer dans les règles. La manière dont ces peuples ont combattu pour l’Espagne a fait voir qu’ils sauraient se défendre contre elle, et qu’il serait dangereux de vouloir changer leur gouvernement. Il est très vrai que les jésuites s’étaient formé dans le Paraguay un empire d’environ quatre cents lieues de circonférence, et qu’ils auraient pu l’étendre davantage. Soumis dans tout ce qui est d’apparence au roi d’Espagne, ils étaient rois en effet, et peut-être les rois les mieux obéis de la terre. Ils ont été à la fois fondateurs, législateurs, pontifes, et souverains. Un empire d’une constitution si étrange dans un autre hémisphère est l’effet le plus éloigné de sa cause qui ait jamais paru dans le monde. Nous voyons depuis longtemps des moines princes dans notre Europe; mais ils sont parvenus à ce degré de grandeur, opposé à leur état, par une marche naturelle; on leur a donné de grandes terres qui sont devenues des fiefs et des principautés comme d’autres terres. Mais dans le Paraguay on n’a rien donné aux jésuites; ils se sont faits souverains sans se dire seulement propriétaires d’une lieue de terrain et tout a été leur ouvrage. Ils ont enfin abusé de leur pouvoir, et l’ont perdu: lorsque l’Espagne a cédé au Portugal la ville du Saint-Sacrement et ses vastes dépendances, les jésuites ont osé s’opposer à cet accord; les peuples qu’ils gouvernent n’ont point voulu se soumettre à la domination portugaise, et ils ont résisté également à leurs anciens et à leurs nouveaux maîtres. Si on en croit la Relacion abreviada, le général portugais d’Andrado écrivait, dès l’an 1750, au général espagnol Valderios: « Les jésuites sont les seuls rebelles. Leurs Indiens ont attaqué deux fois la forteresse portugaise du Pardo avec une artillerie très bien servie. » La même relation ajoute que ces Indiens ont coupé les têtes à leurs prisonniers, et les ont portées à leurs commandants jésuites. Si cette accusation est vraie, elle n’est guère vraisemblable. Ce qui est plus sûr, c’est que leur province de Saint-Nicolas s’est soulevée en 1757, et a mis treize mille combattants en campagne, sous les ordres de deux jésuites, Lamp et Tadeo. C’est l’origine du bruit qui courut alors qu’un jésuite s’était fait roi du Paraguay sous le nom de Nicolas Ier. Pendant que ces religieux faisaient la guerre en Amérique aux rois d’Espagne et de Portugal, ils étaient en Europe les confesseurs de ces princes. Mais enfin, ils ont été accusés de rébellion et de parricide à Lisbonne; ils ont été chassés du Portugal en 1758; le gouvernement portugais en a purgé toutes ses colonies d’Amérique; ils ont été chassés de tous les États du roi d’Espagne, dans l’ancien et dans le nouveau monde; les parlements de France les ont détruits par un arrêt; le pape a éteint l’ordre par une bulle; et la terre a appris enfin qu’on peut abolir tous les moines sans rien craindre. Chap. CLV. — État de l’Asie au temps des découvertes des Portugais. Tandis que l’Espagne jouissait de la conquête de la moitié de l’Amérique, que le Portugal dominait sur les côtes de l’Afrique et de l’Asie, que le commerce de l’Europe prenait une face si nouvelle, et que le grand changement dans la religion chrétienne changeait les intérêts de tant de rois, il faut vous représenter dans quel état était le reste de notre ancien univers. Nous avons laissé(18), vers la fin du xiiie siècle, la race de Gengis, souveraine dans la Chine, dans l’Inde, dans la Perse, et les Tartares portant la destruction jusqu’en Pologne et en Hongrie. La branche de cette famille victorieuse qui régna dans la Chine s’appelle Yven(19).On ne reconnaît point dans ce nom celui d’Octaïkan, ni celui de Coblaï(20),son frère, dont la race régna un siècle entier. Ces vainqueurs prirent avec un nom chinois les moeurs chinoises. Tous les usurpateurs veulent conserver par les lois ce qu’ils ont envahi par les armes. Sans cet intérêt si naturel de jouir paisiblement de ce qu’on a volé, il n’y aurait pas de société sur la terre. Les Tartares trouvèrent les lois des vaincus si belles, qu’ils s’y soumirent pour mieux s’affermir. Ils conservèrent surtout avec soin celle qui ordonne que personne ne soit ni gouverneur ni juge dans la province où il est né: loi admirable et qui d’ailleurs convenait à des vainqueurs. Cet ancien principe de morale et de politique, qui rend les pères si respectables aux enfants, et qui fait regarder l’empereur comme le père commun, accoutuma bientôt les Chinois à l’obéissance volontaire. La seconde génération oublia le sang que la première avait perdu. Il y eut neuf empereurs consécutifs de la même race tartare, sans que les annales chinoises fassent mention de la moindre tentative de chasser ces étrangers. Un des arrière-petits-fils de Gengis fut assassiné dans son palais; mais il le fut par un Tartare, et son héritier naturel lui succéda sans aucun trouble. Enfin, ce qui avait perdu les califes, ce qui avait autrefois détrôné les rois de Perse et ceux d’Assyrie, renversa ces conquérants; ils s’abandonnèrent à la mollesse. Le neuvième empereur de la race de Gengis, entouré de femmes et de prêtres lamas qui le gouvernaient tour à tour, excita le mépris et réveilla le courage des peuples. Les bonzes, ennemis des lamas, furent les premiers auteurs de la révolution. Un aventurier qui avait été valet dans un couvent de bonzes, s’étant mis. à la tête de quelques brigands, se fit déclarer chef de ceux que la cour appelait les révoltés. On voit vingt exemples pareils dans l’empire romain, et surtout dans celui des Grecs. La terre est un vaste théâtre où la même tragédie se joue sous des noms différents. Cet aventurier chassa la race des Tartares en 1357, et commença la vingt et unième famille ou dynastie, nommée Ming, des empereurs chinois. Elle a régné deux cent soixante et seize ans; mais enfin elle a succombé sous les descendants de ces mêmes Tartares qu’elle avait chassés. Il a toujours fallu qu’à la longue le peuple le plus instruit, le plus riche, le plus policé, ait cédé partout au peuple sauvage, pauvre et robuste. Il n’y a eu que l’artillerie perfectionnée qui ait pu enfin égaler les faibles aux forts, et contenir les barbares. Nous avons observé, au premier chapitre, que les Chinois ne faisaient point encore usage du canon, quoiqu’ils connussent la poudre depuis si longtemps. Le restaurateur de l’empire chinois prit le nom de Taï-tsong, et rendit ce nom célèbre par les armes et par les lois (1635). Une de ses premières attentions fut de réprimer les bonzes, qu’il connaissait d’autant mieux qu’il les avait servis. Il défendit qu’aucun Chinois n’embrassât la profession de bonze avant quarante ans, et porta la même loi pour les bonzesses. C’est ce que le czar Pierre le Grand a fait de nos jours en Russie. Mais cet amour invincible de sa profession, et cet esprit qui anime tous les grands corps, ont fait triompher bientôt les bonzes chinois et les moines russes d’une loi sage; il a toujours été plus aisé dans tous les pays d’abolir des coutumes invétérées que de les restreindre. Nous avons déjà remarqué(21) que le pape Léon Ier avait porté cette même loi, que le fanatisme a toujours bravée. Il paraît que Taï-tsong, ce second fondateur de la Chine, regardait la propagation comme le premier des devoirs; car en diminuant le nombre des bonzes, dont la plupart n’étaient pas mariés, il eut soin d’exclure de tous les emplois les eunuques, qui auparavant gouvernaient le palais et amollissaient la nation. Quoique la race de Gengis eût été chassée de la Chine, ces anciens vainqueurs étaient toujours très redoutables. Un empereur chinois, nommé Yng-tsong, fut fait prisonnier par eux, et amené captif dans le fond de la Tartarie, en 1444. L’empire chinois paya pour lui une rançon immense. Ce prince reprit sa liberté, mais non pas sa couronne: et il attendit paisiblement, pour remonter sur le trône, la mort de son frère qui régnait pendant sa captivité. L’intérieur de l’empire fut tranquille. L’histoire rapporte qu’il ne fut troublé que par un bonze qui voulut faire soulever les peuples, et qui eut la tête tranchée. La religion de l’empereur et des lettrés ne changea point. On défendit seulement de rendre à Confutzée les mêmes honneurs qu’on rendait à la mémoire des rois; défense honteuse, puisque nul roi n’avait rendu tant de services à la patrie que Confutzée; mais défense qui prouve que Confutzée ne fut jamais adoré, et qu’il n’entre point d’idolâtrie dans ces cérémonies dont les Chinois honorent leurs aïeux et les mânes des grands hommes. Rien ne confond mieux les méprisables disputes que nous avons eues en Europe sur les rites chinois. Une étrange opinion régnait alors à la Chine: on était persuadé qu’il y avait un secret pour rendre les hommes immortels. Des charlatans qui ressemblaient à nos alchimistes se vantaient de pouvoir composer une liqueur qu’ils appelaient le breuvage de l’immortalité. Ce fut le sujet de mille fables dont l’Asie fut inondée, et qu’on a prises pour de l’histoire. On prétend que plus d’un empereur chinois dépensa des sommes immenses pour cette recette; c’est comme si les Asiatiques croyaient que nos rois de l’Europe ont recherché sérieusement la fontaine de Jouvence, aussi connue dans nos anciens romans gaulois que la coupe d’immortalité dans les romans asiatiques. Sous la dynastie Yven, c’est-à-dire sous la postérité de Gengis, et sous celle des restaurateurs, nommée Ming, les arts qui appartiennent à l’esprit et à l’imagination furent plus cultivés que jamais; ce n’était ni notre sorte d’esprit ni notre sorte d’imagination; cependant on retrouve dans leurs petits romans le même fond qui plaît à toutes les nations. Ce sont des malheurs imprévus, des avantages inespérés, des reconnaissances: on y trouve peu de ce fabuleux incroyable, tel que les métamorphoses inventées par les Grecs et embellies par Ovide, tel que les contes arabes et les fables du Boïardo et de l’Arioste. L’invention, dans les fables chinoises, s’éloigne rarement de la vraisemblance et tend toujours à la morale. La passion du théâtre devint universelle à la Chine depuis le xive siècle jusqu’à nos jours. Ils ne pouvaient avoir reçu cet art d’aucun peuple; ils ignoraient que la Grèce eût existé; et ni les mahométans, ni les Tartares, n’avaient pu leur communiquer les ouvrages grecs: ils inventèrent l’art; mais, par la tragédie chinoise qu’on a traduite, on voit qu’il ne l’ont pas perfectionné. Cette tragédie, intitulée l’Orphelin de Tchao, est du xive siècle; on nous la donne comme la meilleure qu’ils aient eue encore. Il est vrai qu’alors les ouvrages dramatiques étaient plus grossiers en Europe: à peine même cet art nous était-il connu. Notre caractère est de nous perfectionner; et celui des Chinois est, jusqu’à présent, de rester où ils sont parvenus. Peut-être cette tragédie est-elle dans le goût des premiers essais d’Eschyle. Les Chinois, toujours supérieurs dans la morale, ont fait peu de progrès dans toutes les autres sciences: c’est sans doute que la nature, qui leur a donné un esprit droit et sage, leur a refusé la force de l’esprit. Ils écrivent en général comme ils peignent, sans connaître les secrets de l’art: leurs tableaux jusqu’à présent sont destitués d’ordonnance, de perspective, de clair-obscur; leurs écrits se ressentent de la même faiblesse; mais il paraît qu’il règne dans leurs productions une médiocrité sage, une vérité simple qui ne tient rien du style ampoulé des autres Orientaux. Vous ne voyez dans ce que vous avez lu de leurs traités de morale aucune de ces paraboles étranges, de ces comparaisons gigantesques et forcées: ils parlent rarement en énigmes; c’est encore ce qui en fait dans l’Asie un peuple à part. Vous lisiez il n’y a pas longtemps des réflexions d’un sage chinois sur la manière dont on peut se procurer la petite portion de bonheur dont la nature de l’homme est susceptible: ces réflexions sont précisément les mêmes que nous retrouvons dans la plupart de nos livres. La théorie de la médecine n’est encore chez eux qu’ignorance et erreur; cependant les médecins chinois ont une pratique assez heureuse. La nature n’a pas permis que la vie des hommes dépendît de la physique. Les Grecs savaient saigner à propos, sans savoir que le sang circulât. L’expérience des remèdes et le bon sens ont établi la médecine pratique dans toute la terre; elle est partout un art conjectural qui aide quelquefois la nature, et quelquefois la détruit. En général, l’esprit d’ordre, de modération, le goût des sciences, la culture de tous les arts utiles à la vie, un nombre prodigieux d’inventions qui rendaient ces arts plus faciles, composaient la sagesse chinoise. Cette sagesse avait poli les conquérants tartares, et les avait incorporés à la nation: c’est un avantage que les Grecs n’ont pu avoir sur les Turcs. Enfin les Chinois avaient chassé leurs maîtres, et les Grecs n’ont pas imaginé de secouer le joug de leurs vainqueurs. Quand nous parlons de la sagesse qui a présidé quatre mille ans à la constitution de la Chine, nous ne prétendons pas parler de la populace; elle est en tout pays uniquement occupée du travail des mains(22); l’esprit d’une nation réside toujours dans le petit nombre, qui fait travailler le grand, est nourri par lui et le gouverne. Certainement cet esprit de la nation chinoise est le plus ancien monument de la raison qui soit sur la terre. Ce gouvernement, quelque beau qu’il fût, était nécessairement infecté de grands abus attachés à la condition humaine, et surtout à un vaste empire. Le plus grand de ces abus, qui n’a été corrigé que dans ces derniers temps, était la coutume des pauvres d’exposer leurs enfants, dans l’espérance qu’ils seraient recueillis par les riches: il périssait ainsi beaucoup de sujets; l’extrême population empêchait le gouvernement de prévenir ces pertes. On regardait les hommes comme les fruits des arbres, dont on laisse périr sans regret une partie quand il en reste suffisamment pour la nourriture. Les conquérants tartares auraient pu fournir la subsistance à ces enfants abandonnés, et en faire des colonies qui auraient peuplé les déserts de la Tartarie. Ils n’y songèrent pas; et dans notre Occident, où nous avions un besoin plus pressant de réparer l’espèce humaine, nous n’avions pas encore remédié au même mal, quoiqu’il nous fût plus préjudiciable. Londres n’a d’hôpitaux pour les enfants trouvés que depuis quelques années. Il faut bien des siècles pour que la société humaine se perfectionne. Si les Chinois, deux fois subjugués, la première par Gengis-kan, au xiiie siècle(23), et la seconde dans le xviie, ont toujours été le premier peuple de l’Asie dans les arts et dans les lois, les Tartares l’ont été dans les armes. Il est humiliant pour la nature humaine que la force l’ait toujours emporté sur la sagesse, et que ces barbares aient subjugué presque tout notre hémisphère jusqu’au mont Atlas. Ils détruisirent l’empire romain au ve siècle, et conquirent l’Espagne et tout ce que les Romains avaient eu en Afrique; nous les avons vus ensuite assujettir les califes de Babylone. Mahmoud, qui sur la fin du xe siècle conquit la Perse et l’Inde, était un Tartare: il n’est presque connu aujourd’hui des peuples occidentaux que par la réponse d’une pauvre femme qui lui demanda justice, dans les Indes, du meurtre de son fils, volé et assassiné dans la province d’Yrac en Perse. « Comment voulez-vous que je rende justice de si loin? dit le sultan. — Pourquoi donc nous avez-vous conquis, ne pouvant nous gouverner? » répondit la mère. Ce fut du fond de la Tartarie que partit Gengis-kan, à la fin du xiie siècle, pour conquérir l’Inde, la Chine, la Perse et la Russie. Batou-kan, l’un de ses enfants, ravagea jusqu’aux frontières de l’Allemagne. Il ne reste aujourd’hui du vaste empire de Capshac, partage de Batou-kan, que la Crimée possédée par ses descendants, sous la protection des Turcs. Tamerlan, qui subjugua une si grande partie de l’Asie, était un Tartare, et même de la race de Gengis. Ussum Cassan, qui régna en Perse, était aussi né dans la Tartarie. Enfin, si vous regardez d’où sont sortis les Ottomans, vous les verrez partir du bord oriental de la mer Caspienne pour venir mettre sous le joug l’Asie Mineure, l’Arabie, l’Égypte, Constantinople et la Grèce. Voyons ce qui restait dans ces vastes déserts de la Tartarie, au xvie siècle, après tant d’émigrations de conquérants. Au nord de la Chine étaient ces mêmes Monguls et ces Mantchoux qui la conquirent sous Gengis, et qui l’ont encore reprise il y a un siècle. Ils étaient alors de la religion dont le dalaï-lama est le chef dans le petit Thibet. Leurs déserts confinent aux déserts de la Russie: de là jusqu’à la mer Caspienne habitent les Elhuts, les Calcas, les Calmouks, et cent hordes de Tartares vagabonds. Les Usbecs étaient et sont encore dans le pays de Samarcande; ils vivent tous pauvrement, et savent seulement qu’il est sorti de chez eux des essaims qui ont conquis les plus riches pays de la terre. La race de Tamerlan régnait dans le Mogol: ce royaume de l’Inde n’avait pas été tout à fait soumis par Tamerlan. Les enfants de ce conquérant se firent la guerre pour le partage de ses États, comme les successeurs d’Alexandre; et l’Inde fut très malheureuse. Ce pays, où la nature du climat inspire la mollesse, résista faiblement à la postérité de ses vainqueurs. Le sultan Babar, arrière-petit-fils de Tamerlan, se rendit absolument le maître de tout le pays qui s’étend depuis Samarcande jusqu’auprès d’Agra. Quatre nations principales étaient alors établies dans l’Inde: les mahométans arabes, nommés Patanes, qui avaient conservé quelques pays depuis le xe siècle; les anciens Parsis ou Guèbres, réfugiés du temps d’Omar; les Tartares de Gengis et de Tamerlan; enfin les vrais Indiens, en plusieurs tribus ou castes. Les musulmans Patanes étaient encore les plus puissants, puisque vers l’an 1530 un musulman, nommé Chircha, dépouilla le sultan Amayum, fils de ce Babar, et le contraignit de se réfugier en Perse. L’empereur turc Soliman, l’ennemi naturel des Persans, protégea l’usurpateur mahométan contre la race des usurpateurs tartares que les Persans secouraient. Le vainqueur de Rhodes tint la balance dans l’Inde; et tant que Soliman vécut, Chircha régna heureusement: c’est lui qui rendit la religion des Osmanlis dominante dans le Mogol. On voit encore les beaux chemins ombragés d’arbres, les caravansérails, et les bains qu’il fit construire pour les voyageurs. Amayum ne put rentrer dans l’Inde qu’après la mort de Soliman et de Chircha. Une armée de Persans le remit sur le trône. Ainsi les Indiens ont toujours été subjugués par des étrangers. Le petit royaume de Guzarate, près de Surate, demeurait encore soumis aux anciens Arabes de l’Inde; c’est presque tout ce qui restait dans l’Asie à ces vainqueurs de tant d’États, que vous avez vus tout conquérir depuis la Perse jusqu’aux provinces méridionales de la France. Ils furent obligés alors d’implorer le secours des Portugais contre Akebar, fils d’Amayum, et les Portugais ne purent les empêcher de succomber. Il y avait encore vers Agra un prince qui se disait descendant de Por, que Quinte Curce a rendu si célèbre sous le nom de Porus. Akebar le vainquit, et ne lui rendit pas son royaume; mais il fit dans l’Inde plus de bien qu’Alexandre n’eut le temps d’en faire. Ses fondations sont immenses; et l’on admire toujours le grand chemin bordé d’arbres l’espace de cent cinquante lieues, depuis Agra jusqu’à Lahor, célèbre ouvrage de ce conquérant, embelli encore par son fils Geanguir. La presqu’île de l’Inde deçà le Gange n’était pas encore entamée; et si elle avait connu des vainqueurs sur ses côtes, c’étaient des Portugais. Le vice-roi qui résidait à Goa égalait alors le Grand Mogol en magnificence et en faste, et le passait beaucoup en puissance maritime: il donnait cinq gouvernements, ceux de Mozambique, de Malaca, de Mascate, d’Ormus, de Ceylan. Les Portugais étaient les maîtres du commerce de Surate, et les peuples du Grand Mogol recevaient d’eux toutes les denrées précieuses des îles. L’Amérique, pendant quarante ans, ne valut pas davantage aux Espagnols; et quand Philippe II s’empara du Portugal en 1580, il se trouva maître tout d’un coup des principales richesses des deux mondes, sans avoir eu la moindre part à leur découverte. Le Grand Mogol n’était pas alors comparable à un roi d’Espagne. Nous n’avons pas tant de connaissance de cet empire que de celui de la Chine: les fréquentes révolutions depuis Tamerlan en sont cause; et on n’y a pas envoyé de si bons observateurs que ceux par qui la Chine nous est connue. Ceux qui ont recueilli les relations de l’Inde nous ont donné souvent des déclamations contradictoires. Le P. Catrou nous dit que le mogol s’est retenu en propre toutes les terres de l’empire; et dans la même page, il nous dit que les enfants des rayas succèdent aux terres de leurs pères. Il assure que tous les grands sont esclaves; et il dit que « plusieurs de ces esclaves ont jusqu’à vingt à trente mille soldats; qu’il n’y a de loi que la volonté du mogol; et qu’on n’a point cependant touché aux droits des peuples. » Il est difficile de concilier ces notions. Tavernier parle plus aux marchands qu’aux philosophes, et ne donne guère d’instructions que pour connaître les grandes routes et pour acheter des diamants. Bernier est un philosophe; mais il n’emploie pas sa philosophie à s’instruire à fond du gouvernement. Il dit, comme les autres, que toutes les terres appartiennent à l’empereur. C’est ce qui a besoin d’explication. Donner des terres et en jouir sont deux choses absolument différentes. Les rois européans, qui donnent tous les bénéfices ecclésiastiques, ne les possèdent pas. L’empereur, dont le droit est de conférer tous les fiefs d’Allemagne et d’Italie, quand ils vaquent faute d’héritiers, ne recueille pas les fruits de ces terres. Le padisha des Turcs, qui règne à Constantinople, donne aussi des fiefs à ses janissaires et à ses spahis; il ne les prend pas pour lui-même. Bernier n’a pas cru qu’on abuserait de ses expressions jusqu’au point de penser que tous les Indiens labourent, sèment, bâtissent, travaillent pour un Tartare. Ce Tartare, d’ailleurs, est absolu sur les sujets de son domaine, et a très peu de pouvoir sur les vice-rois, qui sont assez puissants pour lui désobéir. Il n’y a dans l’Inde, dit Bernier, que des grands seigneurs et des misérables. Comment accorder cette idée avec l’opulence de ces marchands que Tavernier dit riches de tant de millions? Quoi qu’il en soit, les Indiens n’étaient plus ce peuple supérieur chez qui les anciens Grecs voyagèrent pour s’instruire. Il ne resta plus chez ces Indiens que de la superstition, qui redoubla même par leur asservissement, comme celle des Égyptiens n’en devint que plus forte quand les Romains les soumirent. Les eaux du Gange avaient de tout temps la réputation de purifier les âmes. L’ancienne coutume de se plonger dans les fleuves au moment d’une éclipse n’a pu encore être abolie; et, quoiqu’il y eût des astronomes indiens qui sussent calculer les éclipses, les peuples n’en étaient pas moins persuadés que le soleil tombait dans la gueule d’un dragon, et qu’on ne pouvait le délivrer qu’en se mettant tout nu dans l’eau, et en faisant un grand bruit qui épouvantait le dragon et lui faisait lâcher prise. Cette idée, si commune parmi les peuples orientaux, est une preuve évidente de l’abus que les peuples ont toujours fait en physique, comme en religion, des signes établis par les premiers philosophes. De tout temps les astronomes marquèrent les deux points d’intersection où se font les éclipses, qu’on appelle les noeuds de la lune, l’un par une tête de dragon, l’autre par une queue. Le peuple, également ignorant dans tous les pays du monde, prit le signe pour la chose même. Le soleil est dans la tête du dragon, disaient les astronomes. Le dragon va dévorer le soleil, disait le peuple, et surtout le peuple astrologue. Nous insultons à la crédulité des Indiens, et nous ne songeons pas qu’il se vend en Europe, tous les ans, plus de trois cent mille exemplaires d’almanachs, remplis d’observations non moins fausses, et d’idées non moins absurdes. Il vaut autant dire que le soleil et la lune sont entre les griffes d’un dragon, que d’imprimer tous les ans qu’on ne doit ni planter, ni semer, ni prendre médecine, ni se faire saigner, que certains jours de la lune. Il serait temps que dans un siècle comme le nôtre on daignât faire, à l’usage des cultivateurs, un calendrier utile, qui les instruisît et qui ne les trompât plus. L’école des anciens gymnosophistes subsistait encore dans la grande ville de Bénarès, sur les rives du Gange. Les bramins y cultivaient la langue sacrée, qu’on appelle le hanscrit, qu’ils regardent comme la plus ancienne de tout l’orient. Ils admettent des génies, comme les premiers Persans. Ils enseignent à leurs disciples que toutes les idoles ne sont faites que pour fixer l’attention des peuples, et ne sont que des emblèmes divers d’un seul Dieu; mais ils cachent au peuple cette théologie sage qui ne leur produirait rien, et l’abandonnent à des erreurs qui leur sont utiles. Il semble que, dans les climats méridionaux, la chaleur du climat dispose plus les hommes à la superstition et à l’enthousiasme qu’ailleurs. On a vu souvent des Indiens dévots se précipiter à l’envi sous les roues du char qui portait l’idole Jaganat, et se faire briser les os par piété. La superstition populaire réunissait tous les contraires: on voyait, d’un côté, les prêtres de l’idole Jaganat amener tous les ans une fille à leur dieu pour être honorée du titre de son épouse, comme on en présentait une quelquefois en Égypte au dieu Anubis; de l’autre côté, on conduisait au bûcher de jeunes veuves, qui se jetaient en chantant et en dansant dans les flammes sur les corps de leurs maris. On raconte(24) qu’en 1642, un raya ayant été assassiné à la cour de Sha-Géan, treize femmes de ce raya accoururent incontinent, et se jetèrent toutes dans le bûcher de leur maître. Un missionnaire très croyable assure qu’en 1710, quarante femmes du prince de Marava se précipitèrent dans un bûcher allumé sur le cadavre de ce prince. Il dit qu’en 1717, deux princes de ce pays étant morts, dix-sept femmes de l’un, et treize de l’autre, se dévouèrent à la mort de la même manière, et que la dernière, étant enceinte, attendit qu’elle eût accouché, et se jeta dans les flammes après la naissance de son fils. Ce même missionnaire dit que ces exemples sont plus fréquents dans les premières castes que dans celles du peuple; et plusieurs missionnaires le confirment. Il semble que ce dût être tout le contraire. Les femmes des grands devraient tenir plus à la vie que celles des artisans et des hommes qui mènent une vie pénible; mais on a malheureusement attaché de la gloire à ces dévouements. Les femmes d’un ordre supérieur sont plus sensibles à cette gloire; et les bramins(25), qui recueillent toujours quelques dépouilles de ces victimes, ont plus d’intérêt à séduire les riches. Un nombre prodigieux de faits de cette nature ne peut laisser douter que cette coutume ne fût en vigueur dans le Mogol, comme elle y est encore dans toute la presqu’île jusqu’au cap de Comorin. Une résolution si désespérée dans un sexe si timide nous étonne: mais la superstition inspire partout une force surnaturelle(26). Chap. CLVIII. — De la Perse, et de sa révolution au xvie siècle; de ses usages, de ses moeurs, etc. La Perse éprouvait alors une révolution a peu près semblable à celle que le changement de religion fit en Europe. Un Persan nommé Eidar, qui n’est connu de nous que sous le nom de Sophi, c’est-à-dire, sage, et qui, outre cette sagesse, avait des terres considérables, forma sur la fin du xve siècle la secte qui divise aujourd’hui les Persans et les Turcs. Pendant le règne du Tartare Ussum Cassan, une partie de la Perse, flattée d’opposer un culte nouveau à celui des Turcs, de mettre Ali au-dessus d’Omar, et de pouvoir aller en pèlerinage ailleurs qu’à la Mecque, embrassa avidement les dogmes du sophi. Les semences de ces dogmes étaient jetées depuis longtemps: il les fit éclore, et donna la forme à ce schisme politique et religieux, qui paraît aujourd’hui nécessaire entre deux grands empires voisins, jaloux l’un de l’autre. Ni les Turcs ni les Persans n’avaient aucune raison de reconnaître Omar ou Ali pour successeurs légitimes de Mahomet. Les droits de ces Arabes qu’ils avaient chassés devaient peu leur importer; mais il importait aux Persans que le siège de leur religion ne fût pas chez les Turcs. Le peuple persan avait toujours compté parmi ses griefs contre le peuple turc le meurtre d’Ali, quoique Ali n’eût point été assassiné par la nation turque, qu’on ne connaissait point alors: mais c’est ainsi que le peuple raisonne. Il est même surprenant qu’on n’eût pas profité plus tôt de cette antipathie pour établir une secte nouvelle. Le sophi dogmatisait donc pour l’intérêt de la Perse; mais il dogmatisait aussi pour le sien propre. Il se rendit trop considérable. Le Sha-Rustan, usurpateur de la Perse, le craignit. Enfin ce réformateur eut la destinée à laquelle Luther et Calvin ont échappé. Rustan le fit assassiner en 1499. Ismaël, fils de Sophi, fut assez courageux et assez puissant pour soutenir, les armes à la main, les opinions de son père; ses disciples devinrent des soldats. Il convertit et conquit l’Arménie, ce royaume si fameux autrefois sous Tigrane, et qui l’est si peu depuis ce temps-là. On y distingue à peine les ruines de Tigranocerte. Le pays est pauvre; il y a beaucoup de chrétiens grecs qui subsistent du négoce qu’ils font en Perse et dans le reste de l’Asie; mais il ne faut pas croire que cette province nourrisse quinze cent mille familles chrétiennes, comme le disent les relations. Cette multitude irait à cinq ou six millions d’habitants, et le pays n’en a pas le tiers. Ismaël Sophi, maître de l’Arménie, subjugua la Perse entière et jusqu’aux Tartares de Samarcande. Il combattit le sultan des Turcs Sélim Ier avec avantage, et laissa à son fils Thamas la Perse puissante et paisible. C’est ce même Thamas qui repoussa enfin Soliman, après avoir été sur le point de perdre sa couronne. Ses descendants ont régné paisiblement en Perse jusqu’aux révolutions qui, de nos jours, ont désolé cet empire. La Perse devint, sur la fin du xvie siècle, un des plus florissants et des plus heureux pays du monde, sous le règne du grand Sha-Abbas, arrière-petit-fils d’Ismaël Sophi. Il n’y a guère d’États qui n’aient eu un temps de grandeur et d’éclat, après lequel ils dégénèrent. Les usages, les moeurs, l’esprit de la Perse, sont aussi étrangers pour nous que ceux de tous les peuples qui ont passé sous nos yeux. Le voyageur Chardin prétend que l’empereur de Perse est moins absolu que celui de Turquie; mais il ne paraît pas que le sophi dépende d’une milice comme le Grand Seigneur. Chardin avoue du moins que toutes les terres en Perse n’appartiennent pas à un seul homme: les citoyens y jouissent de leurs possessions, et payent à l’État une taxe qui ne va pas à un écu par an. Point de grands ni de petits fiefs, comme dans l’Inde et dans la Turquie, subjuguées par les Tartares. Ismaël Sophi, restaurateur de cet empire, n’étant point Tartare, mais Arménien, avait suivi le droit naturel établi dans son pays, et non pas le droit de conquête et de brigandage. Le sérail d’Ispahan passait pour moins cruel que celui de Constantinople. La jalousie du trône portait souvent les sultans turcs à faire étrangler leurs parents. Les sophis se contentaient d’arracher les prunelles des princes de leur sang. A la Chine, on n’a jamais imaginé que la sûreté du trône exigeât de tuer ou d’aveugler ses frères et ses neveux. On leur laissait toujours les honneurs sans autorité. Tout prouve que les moeurs chinoises étaient les plus humaines et les plus sages de l’orient. Les rois de Perse ont conservé la coutume de recevoir des présents de leurs sujets. Cet usage est établi au Mogol et en Turquie; il l’a été en Pologne, et c’est le seul royaume où il semblait raisonnable: car les rois de Pologne, n’ayant qu’un très faible revenu, avaient besoin de ces secours. Mais le Grand Seigneur surtout, et le Grand Mogol, possesseurs de trésors immenses, ne devaient se montrer que pour donner. C’est s’abaisser que de recevoir; et de cet abaissement ils font un titre de grandeur. Les empereurs de la Chine n’ont jamais avili ainsi leur dignité. Chardin prétend que les étrennes du roi de Perse lui valaient cinq ou six de nos millions. Ce que la Perse a toujours eu de commun avec la Chine et la Turquie, c’est de ne pas connaître la noblesse; il n’y a dans ces vastes États d’autre noblesse que celle des emplois; et les hommes qui ne sont rien n’y peuvent tirer avantage de ce qu’ont été leurs pères. Dans la Perse, comme dans toute l’Asie, la justice a toujours été rendue sommairement; on n’y a jamais connu ni les avocats, ni les procédures; on plaide sa cause soi-même; et la maxime qu’une courte injustice est plus supportable qu’une justice longue et épineuse, a prévalu chez tous ces peuples qui, policés longtemps avant nous, ont été moins raffinés en tout que nous ne le sommes. La religion mahométane d’Ali, dominante en Perse, permettait un libre exercice à toutes les autres: il y avait encore dans Ispahan des restes d’anciens Perses ignicoles, qui ne furent chassés de la capitale que sous le règne de Sha-Abbas. Ils étaient répandus sur les frontières, et particulièrement dans l’ancienne Assyrie, partie de l’Arménie haute où réside encore leur grand prêtre. Plusieurs familles de ces dix tribus et demie, de ces Juifs samaritains transportés par Salmanazar du temps d’Osée, subsistaient encore en Perse; et il y avait, au temps dont je parle, près de dix mille familles des tribus de Juda, de Lévi, et de Benjamin, emmenées de Jérusalem avec Sédécias leur roi par Nabuchodonosor, et qui ne revinrent point avec Esdras et Néhémie. Quelques sabéens disciples de saint Jean-Baptiste, desquels on a déjà parlé(27), étaient répandus vers le golfe Persique. Les chrétiens arméniens du rite grec faisaient le plus grand nombre; les nestoriens composaient le plus petit; les Indiens de la religion des bramins remplissaient Ispahan; on en comptait plus de vingt mille. La plupart étaient de ces banians qui, du cap de Comorin jusqu’à la mer Caspienne, vont trafiquer avec vingt nations, sans s’être jamais mêlés à aucune. Enfin toutes ces religions étaient vues de bon oeil en Perse, excepté la secte d’Omar, qui était celle de leurs ennemis. C’est ainsi que le gouvernement d’Angleterre admet toutes les sectes, et tolère à peine le catholicisme, qu’il redoute. L’empire persan craignait avec raison la Turquie, à laquelle il n’est comparable ni par la population, ni par l’étendue. La terre n’y est pas si fertile, et la mer lui manquait. Le port d’Ormus ne lui appartenait point alors. Les Portugais s’en étaient emparés en 1507. Une petite nation européane dominait sur le golfe Persique, et fermait le commerce maritime à toute la Perse. Il a fallu que le grand Sha-Abbas, tout-puissant qu’il était, ait eu recours aux Anglais pour chasser les Portugais en 1622. Les peuples d’Europe ont fait par leur marine le destin de toutes les côtes où ils ont abordé. Si le terroir de la Perse n’est pas si fertile que celui de la Turquie, les peuples y sont plus industrieux, ils cultivent plus les sciences; mais leurs sciences ne mériteraient pas ce nom parmi nous. Si les missionnaires européans ont étonné la Chine par le peu de physique et de mathématiques qu’ils savaient, ils n’auraient pas moins étonné les Persans. Leur langue est belle, et depuis six cents ans elle n’a point été altérée. Leurs poésies sont nobles, leurs fables ingénieuses; mais s’ils savent un peu plus de géométrie que les Chinois, ils n’ont pas beaucoup avancé au delà des éléments d’Euclide. Ils ne connaissent d’astronomie que celle de Ptolémée; et cette astronomie n’est encore chez eux que ce qu’elle a été si longtemps en Europe, un chemin pour parvenir à l’astrologie judiciaire. Tout se réglait en Perse par les influences des astres, comme chez les anciens Romains par le vol des oiseaux et l’appétit des poulets sacrés. Chardin prétend que de son temps l’État dépensait quatre millions par an en astrologues. Si un Newton, un Halley, un Cassini, se fussent produits en Perse, ils auraient été négligés, à moins qu’ils n’eussent voulu prédire. Leur médecine était, comme celle de tous les peuples ignorants, une pratique d’expérience réduite en préceptes, sans aucune connaissance de l’anatomie. Cette science avait péri avec les autres; mais elle renaissait avec elles en Europe au commencement du xvie siècle, par les découvertes de Vesale et par le génie de Fernel. Enfin, de quelque peuple policé de l’Asie que nous parlions, nous pouvons dire de lui: Il nous a précédés, et nous l’avons surpassé. Chap. CLIX. — De l’empire ottoman au xvie siècle: ses usages, son gouvernement, ses revenus. Le temps de la grandeur et des progrès des Ottomans fut plus long que celui des sophis; car depuis Amurat II ce ne fut qu’un enchaînement de victoires. Mahomet II avait conquis assez d’États pour que sa race se contentât d’un tel héritage; mais Sélim Ier y ajouta de nouvelles conquêtes. Il prit, en 1515, la Syrie et la Mésopotamie, et entreprit de soumettre l’Égypte. C’eût été une entreprise aisée s’il n’avait eu que des Égyptiens à combattre; mais l’Égypte était gouvernée et défendue par une milice formidable d’étrangers, semblable à celle des janissaires. C’étaient des Circasses venus encore de la Tartarie: on les appelait Mamelucs, qui signifie esclaves: soit qu’en effet le premier soudan d’Égypte qui les employa les eût achetés comme esclaves, soit plutôt que ce fût un nom qui les attachât de plus près à la personne du souverain, ce qui est bien plus vraisemblable. En effet, la manière figurée dont on parle chez tous les Orientaux y a toujours introduit chez les princes les titres les plus ridiculement pompeux, et chez leurs serviteurs les noms les plus humbles. Les bachas du Grand Seigneur s’intitulent ses esclaves; et Thamas Kouli-kan, qui de nos jours a fait crever les yeux à Thamas son maître, ne s’appelait que son esclave, comme ce mot même de Kouli le témoigne. Ces mamelucs étaient les maîtres de l’Égypte depuis nos dernières croisades. Ils avaient vaincu et pris le malheureux saint Louis. Ils établirent depuis ce temps un gouvernement qui n’est pas différent de celui d’Alger. Un roi et vingt-quatre gouverneurs de provinces étaient choisis entre ces soldats. La mollesse du climat n’affaiblit point cette race guerrière, parce qu’elle se renouvelait tous les ans par l’affluence des autres Circasses appelés sans cesse pour remplir ce corps de vainqueurs toujours subsistant. L’Égypte fut ainsi gouvernée pendant près de trois cents années. Il se présente ici un champ bien vaste pour les conjectures historiques. Nous voyons l’Égypte longtemps subjuguée par les peuples de l’ancienne Colchide, habitants de ces pays barbares qui sont aujourd’hui la Géorgie, la Circassie, et la Mingrélie. Il faut bien que ces peuples aient été autrefois plus recommandables qu’aujourd’hui, puisque le premier voyage des Grecs à Colchos est une des plus grandes époques de la Grèce. Il est indubitable que les usages et les moeurs de la Colchide tenaient beaucoup de ceux de l’Égypte; ils avaient pris des prêtres égyptiens jusqu’à la circoncision. Hérodote, qui avait voyagé en Égypte et en Colchide, et qui parlait à des Grecs instruits, ne nous laisse aucun lieu de douter de cette conformité; il est fidèle et exact sur tout ce qu’il a vu; mais on l’accuse de s’être trompé sur tout ce qu’on lui a dit. Les prêtres d’Égypte lui ont confirmé qu’autrefois le roi Sésostris étant sorti de son pays dans le dessein de conquérir toute la terre, il n’avait pas manqué d’envelopper la Colchide dans ses conquêtes, et que c’était depuis ce temps-là que l’usage de la circoncision s’était conservé à Colchos. Premièrement, le dessein de conquérir toute la terre est une idée romanesque qui ne peut tomber dans la tête d’un homme de sens rassis. On fait d’abord la guerre à son voisin, pour augmenter ses États par le brigandage; on peut ensuite pousser ses conquêtes de proche en proche, quand on y trouve quelque facilité: c’est la marche de tous les conquérants. Secondement, il n’est guère vraisemblable qu’un roi de la fertile Égypte soit allé perdre son temps à conquérir les contrées affreuses du Caucase, habitées par les plus robustes des hommes, aussi belliqueux que pauvres, et dont une centaine aurait pu arrêter à chaque pas les plus nombreuses armées des mous et faibles Égyptiens; c’est à peu près comme si l’on disait qu’un roi de Babylone était parti de la Mésopotamie pour aller conquérir la Suisse. Ce sont les peuples pauvres, nourris dans des pays âpres et stériles, vivant de leur chasse, et féroces comme les animaux de leur pays, qui désertent ces pays sauvages pour aller attaquer les nations opulentes; et ce ne sont pas ces nations opulentes qui sortent de leurs demeures agréables pour aller chercher des contrées incultes. Les féroces habitants du Nord ont fait dans tous les temps des irruptions dans les contrées du Midi. Vous voyez que les peuples de Colchos ont subjugué trois cents ans l’Égypte, à commencer du temps de saint Louis. Vous voyez dans tous les temps connus que l’Égypte fut toujours conquise par quiconque voulut l’attaquer. Il est donc bien probable que les barbares du Caucase avaient asservi les bords du Nil; mais il ne l’est point que Sésostris se soit emparé du Caucase. Troisièmement, pourquoi, de tous les peuples que les prêtres égyptiens disaient avoir été vaincus par leur Sésostris, les Colchidiens avaient-ils seuls reçu la circoncision? Il fallait passer par la Grèce ou par l’Asie Mineure pour arriver au pays de Médée. Les Grecs, grands imitateurs, auraient dû se faire circoncire les premiers. Sésostris aurait eu plus de soin de dominer dans le beau pays de la Grèce, et d’y imposer ses lois, que d’aller faire couper les prépuces des Colchidiens. Il est bien plus dans l’ordre commun des choses que ce soient les Scythes, habitants des bords du Phase et de l’Araxe, toujours affamés et toujours conquérants, qui tombèrent sur l’Asie Mineure, sur la Syrie, sur l’Égypte, et qui, s’étant établis à Thèbes et à Memphis dans ces temps reculés, comme ils s’y sont établis du temps de saint Louis, aient ensuite rapporté dans leur patrie quelques rites religieux et quelques usages de l’Égypte. C’est au lecteur intelligent à peser toutes ces raisons. L’ancienne histoire ne présente chez toutes les nations de la terre que des doutes et des conjectures. Toman-Bey fut le dernier roi mameluc; il n’est célèbre que par cette époque, et par le malheur qu’il eut de tomber entre les mains de Sélim; mais il mérite d’être connu par une singularité qui nous paraît étrange, et qui ne l’était pas chez les Orientaux: c’est que le vainqueur lui confia le gouvernement de l’Égypte, qu’il lui avait enlevée. Toman-Bey, de roi devenu bacha, eut le sort des bachas: il fut étranglé après quelques mois de gouvernement. Depuis ce temps le peuple de l’Égypte fut enseveli dans le plus honteux avilissement; cette nation qu’on dit avoir été si guerrière du temps de Sésostris est devenue plus pusillanime que du temps de Cléopatre. On nous dit qu’elle inventa les sciences, et elle n’en cultive pas une; qu’elle était sérieuse et grave, et aujourd’hui on la voit, légère et gaie, danser et chanter dans la pauvreté et dans l’esclavage: cette multitude d’habitants qu’on disait innombrable se réduit à trois millions tout au plus. Il ne s’est pas fait un plus grand changement dans Rome et dans Athènes; c’est une preuve sans réplique que si le climat influe sur le caractère des hommes, le gouvernement a bien plus d’influence encore que le climat. Soliman, fils de Sélim, fut toujours un ennemi formidable aux chrétiens et aux Persans. Il prit Rhodes (1521), et quelques années après (1526), la plus grande partie de la Hongrie. La Moldavie et la Valachie (1529) devinrent de véritables fiefs de son empire. Il mit le siège devant Vienne; et ayant manqué cette entreprise, il tourna ses armes contre la Perse; et, plus heureux sur l’Euphrate que sur le Danube, il s’empara de Bagdad comme son père, sur lequel les Persans l’avaient repris. Il soumit la Géorgie, qui est l’ancienne Ibérie. Ses armes victorieuses se portaient de tous côtés; car son amiral Cheredin Barberousse, après avoir ravagé la Pouille, alla, dans la mer Rouge, s’emparer du royaume d’Yémen, qui est plutôt un pays de l’Inde que de l’Arabie. Plus guerrier que Charles-Quint, il lui ressembla par des voyages continuels. C’est le premier des empereurs ottomans qui ait été l’allié des Français; et cette alliance a toujours subsisté. Il mourut en assiégeant, en Hongrie, la ville de Zigeth, et la victoire l’accompagna jusque dans les bras de la mort; à peine eut-il expiré que la ville fut prise d’assaut. Son empire s’étendait d’Alger à l’Euphrate, et du fond de la mer Noire au fond de la Grèce et de l’Épire. Sélim II, son successeur, prit sur les Vénitiens l’île de Chypre par ses lieutenants (1571). Comment tous nos historiens peuvent-ils nous répéter qu’il n’entreprit cette conquête que pour boire le vin de Malvoisie de cette île, et pour la donner à un juif? Il s’en empara par le droit de convenance. Chypre devenait nécessaire aux possesseurs de la Natolie, et jamais empereur ne fera la conquête d’un royaume ni pour un juif, ni pour du vin. Un Hébreu, nommé Méquinès, donna quelques ouvertures pour cette conquête, et les vaincus mêlèrent à cette vérité des fables que les vainqueurs ignorent. Après avoir laissé les Turcs s’emparer des plus beaux climats de l’Europe, de l’Asie, et de l’Afrique, nous contribuâmes à les enrichir. Venise trafiquait avec eux dans le temps même qu’ils lui enlevaient l’île de Chypre, et qu’ils faisaient écorcher vif le sénateur Bragadino, gouverneur de Famagouste. Gênes, Florence, Marseille, se disputaient le commerce de Constantinople. Ces villes payaient en argent les soies et les autres denrées de l’Asie. Les négociants chrétiens s’enrichissaient de ce commerce, mais c’était aux dépens de la chrétienté. On recueillait alors peu de soie en Italie et aucune en France. Nous avons été forcés souvent d’aller acheter du blé à Constantinople mais enfin l’industrie a réparé les torts que la nature et la négligence faisaient à nos climats, et les manufactures ont rendu le commerce des chrétiens, et surtout des Français, très avantageux en Turquie, malgré l’opinion du comte Marsigli, moins informé de cette grande partie de l’intérêt des nations que les négociants de Londres et de Marseille. Les nations chrétiennes trafiquent avec l’empire ottoman comme avec toute l’Asie. Nous allons chez ces peuples, qui ne viennent jamais dans notre Occident; c’est une preuve évidente de nos besoins. Les Échelles du Levant sont remplies de nos marchands. Toutes les nations commerçantes de l’Europe chrétienne y ont des consuls. Presque toutes entretiennent des ambassadeurs ordinaires à la Porte ottomane, qui n’en envoie point à nos cours. La Porte regarde ces ambassades perpétuelles comme un hommage que les besoins des chrétiens rendent à sa puissance. Elle a fait souvent à ces ministres des affronts, pour lesquels les princes de l’Europe se feraient la guerre entre eux, mais qu’ils ont toujours dissimulés avec l’empire ottoman. Le roi d’Angleterre, Guillaume, disait, dans nos derniers temps, « qu’il n’y a pas de point d’honneur avec les Turcs. » Ce langage est celui d’un négociant qui veut vendre ses effets, et non d’un roi qui est jaloux de ce qu’on appelle la gloire. L’administration de l’empire des Turcs est aussi différente de la nôtre que les moeurs et la religion. Une partie des revenus du Grand Seigneur consiste, non en argent monnayé, comme dans les gouvernements chrétiens, mais dans les productions de tous les pays qui lui sont soumis. Le canal de Constantinople est couvert toute l’année de navires qui apportent de l’Égypte, de la Grèce, de la Natolie, des côtes du Pont-Euxin, toutes les provisions nécessaires pour le sérail, pour les janissaires, pour la flotte. On voit, par le Canon Nameh, c’est-à-dire par les registres de l’empire, que le revenu du trésor en argent, jusqu’à l’année 1683, ne montait qu’à près de trente-deux mille bourses, ce qui revenait à peu près à quarante-six millions de nos livres d’aujourd’hui. Ce revenu ne suffirait pas pour entretenir de si grandes armées et tant d’officiers. Les bachas, dans chaque province, ont des fonds assignés sur la province même pour l’entretien des soldats que les fiefs fournissent; mais ces fonds ne sont pas considérables: celui de l’Asie Mineure, ou Natolie, allait, tout au plus, à douze cent mille livres; celui du Diarbek à cent mille; celui d’Alep n’était pas plus considérable; le fertile pays de Damas ne donnait pas deux cent mille francs à son bacha; celui d’Erzerum en valait environ deux cent mille. La Grèce entière, qu’on appelle Romélie, donnait à son bacha douze cent mille livres. En un mot, tous ces revenus dont les bachas et les béglierbeys entretenaient les troupes ordinaires, jusqu’en 1683, ne montaient pas à dix de nos millions; la Moldavie et la Valachie ne fournissaient pas deux cent mille livres à leur prince pour l’entretien de huit mille soldats au service de la Porte. Le capitan bacha ne tirait pas des fiefs appelés Zaims et Timars, répandus sur les côtes, plus de huit cent mille livres pour la flotte. Il résulte du dépouillement du Canon Nameh que toute l’administration turque était établie sur moins de soixante de nos millions en argent comptant; et cette dépense, depuis 1683, n’a pas été beaucoup augmentée; ce n’est pas la troisième partie de ce qu’on paye en France, en Angleterre, pour les dettes publiques: mais aussi il y a, dans ces deux royaumes, une culture plus perfectionnée, une plus grande industrie, beaucoup plus de circulation, un commerce plus animé. Ce qu’il y a d’affreux, c’est que, dans le trésor particulier du sultan, on compte les confiscations pour un grand objet. C’est une des plus anciennes tyrannies établies, que le bien d’une famille appartienne au souverain, quand le père de famille a été condamné. On porte à un sultan la tête de son vizir, et cette tête lui vaut quelquefois plusieurs millions. Rien n’est plus horrible qu’un droit qui met un si grand prix à la cruauté, qui donne à un souverain la tentation continuelle de n’être qu’un voleur homicide. Pour le mobilier des officiers de la Porte, nous avons déjà observé(28) qu’il appartient au sultan, par une ancienne usurpation, qui n’a été que trop longtemps en usage chez les chrétiens. Dans tout l’univers, l’administration publique a été souvent un brigandage autorisé, excepté dans quelques États républicains, où les droits de la liberté et de la propriété ont été plus sacrés, et où les finances de l’État étant médiocres, ont été mieux dirigées, parce que l’oeil embrasse les petits objets, et que les grands confondent la vue. On peut donc présumer que les Turcs ont exécuté de très grandes choses à peu de frais. Les appointements attachés aux plus grandes dignités sont très médiocres; on en peut juger par la place du muphti. Il n’a que deux mille aspres par jour, ce qui fait environ cent cinquante mille livres par année. Ce n’est que la dixième partie du revenu de quelques églises chrétiennes. Il en est ainsi du grand viziriat; et, sans les confiscations et les présents, cette dignité produirait plus d’honneur que de fortune, excepté en temps de guerre. Les Turcs n’ont point fait la guerre comme les princes de l’Europe la font aujourd’hui, avec de l’argent et des négociations: la force du corps, l’impétuosité des janissaires, ont établi sans discipline cet empire, qui se soutient par l’avilissement des peuples vaincus, et par les jalousies des peuples voisins. Les sultans n’ont jamais mis en campagne cent quarante mille combattants à la fois, si on retranche les Tartares et la multitude qui suit leurs armées; mais ce nombre était toujours supérieur à celui que les chrétiens pouvaient leur opposer. Les Vénitiens, après la perte de l’île de Chypre, commerçant toujours avec les Turcs, et osant toujours être leurs ennemis, demandaient des secours à tous les princes chrétiens, que l’intérêt commun devait réunir. C’était encore l’occasion d’une croisade; mais vous avez déjà vu qu’à force d’en avoir fait autrefois d’inutiles, on n’en faisait point de nécessaires. Le pape Pie V fit bien mieux que de prêcher une croisade; il eut le courage de faire la guerre à l’empire ottoman, en se liguant avec les Vénitiens et le roi d’Espagne Philippe II. Ce fut la première fois qu’on vit l’étendard des deux clefs déployé contre le croissant, et les galères de Rome affronter les galères ottomanes. Cette seule action du pape, par laquelle il finit sa vie, doit consacrer sa mémoire. Il ne faut, pour connaître ce pontife, s’en rapporter à aucun de ces portraits colorés par la flatterie, ou noircis par la malignité, ou crayonnés par le bel esprit. Ne jugeons jamais des hommes que par les faits. Pie V, dont le nom était Ghisleri, fut un de ces hommes que le mérite et la fortune tirèrent de l’obscurité pour les élever à la première place du christianisme. Son ardeur à redoubler la sévérité de l’inquisition, le supplice dont il fit périr plusieurs citoyens, montrent qu’il était superstitieux, cruel, et sanguinaire. Ses intrigues pour faire soulever l’Irlande contre la reine Élisabeth, la chaleur avec laquelle il fomenta les troubles de la France, la fameuse bulle in coena Domini, dont il ordonna la publication toutes les années, font voir que son zèle pour la grandeur du saint-siège n’était pas conduit par la modération. Il avait été dominicain: la sévérité de son caractère s’était fortifiée par la dureté d’esprit qu’on puise dans le cloître. Mais cet homme, élevé parmi des moines, eut, comme Sixte-Quint, son successeur, des vertus royales: ce n’est pas le trône, c’est le caractère qui les donne. Pie V fut le modèle du fameux Sixte-Quint; il lui donna l’exemple d’amasser, en peu d’années, des épargnes assez considérables pour faire regarder le saint-siège comme une puissance. Ces épargnes lui donnaient de quoi mettre en mer des galères. Son zèle sollicitait tous les princes chrétiens; mais il ne trouvait que tiédeur ou impuissance. Il s’adressait en vain au roi de France Chartes IX, à l’empereur Maximilien, au roi de Portugal don Sébastien, au roi de Pologne Sigismond II. Charles IX était allié des Turcs, et n’avait point de vaisseaux à donner. L’empereur Maximilien II craignait les Turcs; il manquait d’argent, et ayant fait une trêve avec eux, il n’osait la rompre. Le roi don Sébastien était encore trop jeune pour exercer ce courage, qui depuis le fit périr en Afrique. La Pologne était épuisée par une guerre avec les Russes, et Sigismond, son roi, était dans une vieillesse languissante. Il n’y eut donc que Philippe II qui entra dans les vues du pape. Lui seul, de tous les rois catholiques, était assez riche peur faire les plus grands frais de l’armement nécessaire; lui seul pouvait par les arrangements de son administration, parvenir à l’exécution prompte de ce projet: il y était principalement intéressé par la nécessité d’écarter les flottes ottomanes de ses États d’Italie et de ses places d’Afrique; et il se liguait avec les Vénitiens, dont il fut toujours l’ennemi secret en Italie, contre les Turcs qu’il craignait davantage. Jamais grand armement ne se fit avec tant de célérité. Deux cents galères, six grosses galéasses, vingt-cinq vaisseaux de guerre, avec cinquante navires de charge, furent prêts dans les ports de Sicile, en septembre, cinq mois après la prise de l’île de Chypre. Philippe II avait fourni la moitié de l’armement. Les Vénitiens furent chargés des deux tiers de l’autre moitié, et le reste était fourni par le pape. Don Juan d’Autriche, ce célèbre bâtard de Charles-Quint, était le général de la flotte. Marc-Antoine Colonne commandait après lui, au nom du pape. Cette maison Colonne, si longtemps ennemie des pontifes, était devenue l’appui de leur grandeur. Sébastien Veniero, que nous nommons Venier, était général de la mer pour les Vénitiens. Il y avait eu trois doges dans sa maison, et aucun d’eux n’eut autant de réputation que lui. Barbarigo, dont la maison n’était pas moins célèbre à Venise, était provéditeur, c’est-à-dire intendant de la flotte. Malte envoya trois de ses galères, et ne pouvait en fournir davantage. Il ne faut pas compter Gênes, qui craignait plus Philippe II que Sélim, et qui n’envoya qu’une galère. Cette armée navale portait, disent les historiens, cinquante mille combattants. On ne voit guère que des exagérations dans des récits de bataille. Deux cent six galères et vingt-cinq vaisseaux ne pouvaient être armés, tout au plus, que de vingt mille hommes de combat. La seule flotte ottomane était plus forte que les trois escadres chrétiennes. On y comptait environ deux cent cinquante galères. Les deux armées se rencontrèrent dans le golfe de Lépante, l’ancien Naupactus, non loin de Corinthe. Jamais, depuis la bataille d’Actium, les mers de la Grèce n’avaient vu ni une flotte si nombreuse, ni une bataille si mémorable. Les galères ottomanes étaient manoeuvrées par des esclaves chrétiens, et les galères chrétiennes par des esclaves turcs, qui tous servaient malgré eux contre leur patrie. Les deux flottes se choquèrent avec toutes les armes de l’antiquité et toutes les modernes, les flèches, les longs javelots, les lances à feu, les grappins, les canons, les mousquets, les piques et les sabres. On combattit corps à corps sur la plupart des galères accrochées, comme sur un champ de bataille. (3 octobre 1471) Les chrétiens remportèrent une victoire d’autant plus illustre que c’était la première de cette espèce. Don Juan d’Autriche et Veniero, l’amiral des Vénitiens, attaquèrent la capitane ottomane que montait l’amiral des Turcs nommé Ali. Il fut pris avec sa galère, et on lui fit trancher la tête, qu’on arbora sur son propre pavillon. C’était abuser du droit de la guerre; mais ceux qui avaient écorché Bragadino dans Famagouste ne méritaient pas un autre traitement. Les Turcs perdirent plus de cent cinquante bâtiments dans cette journée. Il est difficile de savoir le nombre des morts: on le faisait monter à près de quinze mille; environ cinq mille esclaves chrétiens furent délivrés. Venise signala cette victoire par des fêtes qu’elle seule savait alors donner. Constantinople fut dans la consternation. Le pape Pie V, en apprenant cette grande victoire, qu’on attribuait surtout à don Juan, le généralissime, mais à laquelle les Vénitiens avaient eu la plus grande part, s’écria: « Il fut un homme envoyé de Dieu, nommé Jean(29); » paroles qu’on appliqua depuis à Jean Sobieski, roi de Pologne, quand il délivra Vienne. Don Juan d’Autriche acquit tout d’un coup la plus grande
réputation dont jamais capitaine ait joui. Chaque nation moderne
ne compte que ses héros, et néglige ceux des autres peuples.
Don Juan, comme vengeur de la chrétienté, était le
héros de toutes les nations; on le comparaît à Charles-Quint
son père, à qui d’ailleurs il ressemblait plus que Philippe.
Il mérita surtout cette idolâtrie des peuples, lorsque deux
ans après il prit Tunis, comme Charles-Quint, et fit comme lui un
roi africain tributaire d’Espagne. Mais quel fut le fruit de la bataille
de Lépante et de la conquête de Tunis? Les Vénitiens
ne gagnèrent aucun terrain sur les Turcs, et l’amiral de Sélim
II reprit sans peine le royaume de Tunis (1574); tous les chrétiens
y furent égorgés. Il semblait que les Turcs eussent gagné
la bataille de Lépante.
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