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| Index Voltaire | Essai sur les Moeurs | Commande CDROM | ESSAI SUR LES MOEURS (Suite) Deux fanatiques, nommés Stork et Muncer, nés en Saxe, se servirent de quelques passages de l’Écriture qui insinuent qu’on n’est point disciple de Christ sans être inspiré: ils prétendirent l’être. (1523) Ce sont les premiers enthousiastes dont on ait ouï parler dans ces temps-là: ils voulaient qu’on rebaptisât les enfants, parce que le Christ avait été baptisé étant adulte; c’est ce qui leur procura le nom d’anabaptistes. Ils se dirent inspirés, et envoyés pour réformer la communion romaine et la luthérienne, et pour faire périr quiconque s’opposerait à leur évangile, se fondant sur ces paroles: « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive(1). » Luther avait réussi à faire soulever les princes, les seigneurs, les magistrats, contre le pape et les évêques. Muncer souleva les paysans contre tous ceux-ci: lui et ses disciples s’adressèrent aux habitants des campagnes en souabe; en Misnie, dans la Thuringe, dans la Franconie. Ils développèrent cette vérité dangereuse qui est dans tous les coeurs, c’est que les hommes sont nés égaux, et que, si les papes avaient traité les princes en sujets, les seigneurs traitaient les paysans en bêtes. A la vérité, le manifeste de ces sauvages, au nom des hommes qui cultivent la terre, aurait été signé par Lycurgue: ils demandaient qu’on ne levât sur eux que les dîmes des grains; qu’une partie fût employée au soulagement des pauvres; qu’on leur permit la chasse et la pêche pour se nourrir; que l’air et l’eau fussent libres; qu’on modérât leurs corvées; qu’on leur laissât du bois pour se chauffer: ils réclamaient les droits du genre humain; mais ils les soutinrent en bêtes féroces. Les cruautés que nous avons vues exercées par les communes de France, et en Angleterre du temps des rois Charles VI et Henri V, se renouvelèrent en Allemagne, et furent plus violentes par l’esprit de fanatisme. Muncer s’empare de Mulhausen en Thuringe en prêchant l’égalité, et fait porter à ses pieds l’argent des habitants en prêchant le désintéressement. (1525) Les paysans se soulèvent de la Saxe jusqu’en Alsace ils massacrent les gentilshommes qu’ils rencontrent; ils égorgent une fille bâtarde de l’empereur Maximilien Ier. Ce qui est très remarquable, c’est qu’à l’exemple des anciens esclaves révoltés, qui, se sentant incapables de gouverner, choisirent pour leur roi le seul de leurs maîtres échappé au carnage, ces paysans mirent à leur tête un gentilhomme. Ils ravagèrent tous les endroits où ils pénétrèrent, depuis la Saxe jusqu’en Lorraine; mais bientôt ils eurent le sort de tous les attroupements qui n’ont pas un chef habile: après avoir fait des maux affreux, ces troupes furent exterminées par des troupes régulières. Muncer, qui avait voulu s’ériger en Mahomet, périt, à Mulhausen, sur l’échafaud (1525); Luther, qui n’avait point eu de part à ces emportements, mais qui en était pourtant malgré lui le premier principe, puisque le premier il avait franchi la barrière de la soumission, ne perdit rien de son crédit, et n’en fut pas moins le prophète de sa patrie. Il n était plus possible à l’empereur Charles-Quint ni à son frère Ferdinand d’arrêter le progrès des réformateurs. En vain la diète de Spire fit des articles modérés de pacification (1529), quatorze villes et plusieurs princes protestèrent contre cet édit de Spire: ce fut cette protestation qui fit donner depuis à tous les ennemis de Rome le nom de Protestants. Luthériens, zuingliens, oecolampadiens, carlostadiens, calvinistes, presbytériens, puritains, haute Église anglicane, petite Église anglicane, tous sont désignés aujourd’hui sous ce nom. C’est une république immense, composée de factions diverses, qui se réunissent toutes contre Rome, leur ennemie commune. (1530) Les luthériens présentèrent leur confession de foi dans Augsbourg, et c’est cette confession qui devint leur boussole; le tiers de l’Allemagne y adhérait: les princes de ce parti se liguaient déjà contre l’autorité de Charles-Quint, ainsi que contre Rome; mais le sang ne coulait point encore dans l’empire pour la cause de Luther: il n’y eut que les anabaptistes qui, toujours transportés de leur rage aveugle, et peu intimidés par l’exemple de leur chef Muncer, désolèrent l’Allemagne au nom de Dieu (1534). Le fanatisme n’avait point encore produit dans le monde une fureur pareille; tous ces paysans, qui se croyaient prophètes, et qui ne savaient rien de l’Écriture sinon qu’il faut massacrer sans pitié les ennemis du Seigneur, se rendirent les plus forts en Westphalie, qui était alors la patrie de la stupidité; ils s’emparèrent de la ville de Munster, dont ils chassèrent l’évêque. Ils voulaient d’abord établir la théocratie des Juifs, et être gouvernés par Dieu seul; mais un nommé Mathieu, leur principal prophète, ayant été tué, un garçon tailleur, nommé Jean de Leyde, né à Leyde en Hollande, assura que Dieu lui était apparu, et l’avait nommé roi: il le dit et le fit croire. La pompe de son couronnement fut magnifique: on voit encore de la monnaie qu’il fit frapper; ses armoiries étaient deux épées dans la même position que les clefs du pape. Monarque et prophète à la fois, il fit partir douze apôtres qui allèrent annoncer son règne dans toute la basse Allemagne. Pour lui, à l’exemple des rois d’Israël, Il voulut avoir plusieurs femmes, et en épousa jusqu’à dix à la fois. L’une d’elles ayant parlé contre son autorité, il lui trancha la tête en présence des autres, qui, soit par crainte, soit par fanatisme, dansèrent avec lui autour du cadavre sanglant de leur compagne. Ce roi prophète eut une vertu qui n’est pas rare chez les bandits et chez les tyrans, la valeur: il défendit Munster contre son évêque Valdec avec un courage intrépide pendant une année entière; et dans les extrémités où le réduisait la famine, il refusa tout accommodement. (l536) Enfin il fut pris les armes à la main par une trahison des siens. Sa captivité ne lui ôta rien de son orgueil inébranlable: l’évêque lui ayant demandé comment il avait osé se faire roi, le prisonnier lui demanda à son tour de quel droit l’évêque osait être seigneur temporel: J’ai été élu par mon chapitre, dit le prélat. — Et moi par Dieu même, reprit Jean de Leyde; L’évêque, après l’avoir quelque temps montré de ville en ville, comme on fait voir un monstre, le fit tenailler avec des tenailles ardentes. L’enthousiasme anabaptiste ne fut point éteint par le supplice que ce roi et ses complices subirent; leurs frères des Pays-Bas furent sur le point de surprendre Amsterdam: on extermina ce qu’on trouva de conjurés; et dans ces temps-là tout ce qu’on rencontrait d’anabaptistes dans les Provinces-Unies était traité comme les Hollandais l’avaient été par les Espagnols; on les noyait; on les étranglait, on les brûlait; conjurés ou non, tumultueux ou paisibles, on courut partout sur eux dans toute la basse Allemagne, comme sur des monstres dont il fallait purger la terre. Cependant la secte subsiste assez nombreuse, cimentée du sang des prosélytes, qu’ils appellent martyrs, mais entièrement différente de ce qu’elle était dans son origine: les successeurs de ces fanatiques sanguinaires sont les plus paisibles de tous les hommes, occupés de leurs manufactures et de leur négoce, laborieux, charitables. Il n’y a point d’exemple d’un si grand changement; mais comme ils ne font aucune figure dans le monde, on ne daigne pas s’apercevoir s’ils sont changés ou non, s’ils sont méchants ou vertueux. Ce qui a changé leurs moeurs, c’est qu’ils se sont rangés au parti des unitaires, c’est-à-dire de ceux qui ne reconnaissent qu’un seul Dieu, et qui, en révérant le Christ, vivent sans beaucoup de dogmes et sans aucune dispute; hommes condamnés dans toutes les autres communions, et vivant en paix au milieu d’elles. Ainsi ils ont été le contraire des chrétiens ceux-ci furent d’abord des frères paisibles, souffrants et cachés, et enfin des scélérats absurdes et barbares. Les anabaptistes commencèrent par la barbarie, et ont fini par la douceur et la sagesse. Autant que les anabaptistes méritaient qu’on sonnât le tocsin sur eux de tous les coins de l’Europe, autant les protestants devinrent recommandables aux yeux des peuples par la manière dont leur réforme s’établit en plusieurs lieux. Les magistrats de Genève firent soutenir des thèses pendant tout le mois de juin 1535. On invita les catholiques et les protestants de tous les pays à venir y disputer: quatre secrétaires rédigèrent par écrit tout ce qui se dit d’essentiel pour et contre. Ensuite le grand conseil de la ville examina pendant deux mois le résultat des disputes: c’était ainsi à peu près qu’on en avait usé à Zurich et à Berne, mais moins juridiquement et avec moins de maturité et d’appareil. Enfin le conseil proscrivit la religion romaine; et l’on voit encore aujourd’hui dans l’hôtel de ville cette inscription gravée sur une plaque d’airain: « En mémoire de la grâce que Dieu nous a faite d’avoir secoué le joug de l’antechrist, aboli la superstition, et recouvré notre liberté. » Les Genevois recouvrèrent en effet leur vraie liberté. L’évêque qui disputait le droit de souveraineté sur Genève au duc de Savoie et au peuple, à l’exemple de tant de prélats allemands, fut obligé de fuir, et d’abandonner le gouvernement aux citoyens. Il y avait depuis longtemps deux partis dans la ville, celui des protestants et celui des romains: les protestants s’appelaient egnots, du mot eidgnossen, alliés par serment. Les egnots, qui triomphèrent, attirèrent à eux une partie de la faction opposée, et chassèrent le reste: de là vint que les réformés de France eurent le nom d’egnots ou d’huguenots; terme dont la plupart, des écrivains français inventèrent depuis de vaines origines. Cette réforme surtout opposa la sévérité des moeurs aux scandales que donnaient alors les catholiques. Il y avait sous la protection de l’évêque, comme prince de Genève, des lieux publics de débauche établis dans la ville; les filles légalement prostituées payaient une taxe au prélat; le magistrat élisait tous les ans la reine du b... comme on parlait alors, afin que toutes choses se passassent en règle et avec décence. On aurait pu excuser en quelque sorte ces débauches, en disant qu’alors il était plus difficile qu’aujourd’hui de séduire les femmes mariées ou leurs filles: mais il régnait des dissolutions plus révoltantes; car après qu’on eut aboli les couvents dans Genève, on trouva des chemins secrets qui donnaient entrée aux cordeliers dans des couvents de filles. On découvrit à Lausanne, dans la chapelle de l’évêque, derrière l’autel, une petite porte qui conduisait par un chemin souterrain chez des religieuses du voisinage; et cette porte existe encore. La religion de Genève n’était pas absolument celle des Suisses; mais la différence était peu de chose, et jamais leur communion n’en a été altérée. Le fameux Calvin, que nous regardons comme l’apôtre de Genève, n’eut aucune part à ce changement il se retira quelque temps après dans cette ville; mais il en fut d’abord exclu parce que sa doctrine ne s’accordait pas en tout avec la dominante; il y retourna ensuite, et s’y érigea en pape des protestants. Son nom propre était Chauvin: il était né à Noyon, en 1509: il savait du latin, du grec et de la mauvaise philosophie de son temps: il écrivait mieux que Luther, et parlait plus mal: tous deux laborieux et austères, mais durs et emportés; tous deux brûlant de l’ardeur de signaler et d’obtenir cette domination sur les esprits qui flatte tant l’amour-propre, et qui d’un théologien fait une espèce de conquérant. Les catholiques peu instruits, qui savent en général que Luther, Zuingle, Calvin, se marièrent, que Luther fut obligé de permettre deux femmes au landgrave de Hesse, pensent que ces fondateurs s’insinuèrent par des séductions flatteuses, et qu’ils ôtèrent aux hommes un joug pesant pour leur en donner un très léger; mais c’est tout le contraire: ils avaient des moeurs farouches; leurs discours respiraient le fiel. S’ils condamnèrent le célibat des prêtres, s’ils ouvrirent les portes des couvents, c’était pour changer en couvents la société humaine. Les jeux, les spectacles, furent défendus chez les réformés; Genève, pendant plus de cent ans, n’a pas souffert chez elle un instrument de musique. Ils proscrivirent la confession auriculaire, mais ils la voulurent publique: dans la Suisse, en Écosse, à Genève, elle l’a été ainsi que la pénitence. On ne réussit guère chez les hommes, du moins jusqu’aujourd’hui, en ne leur proposant que le facile et le simple; le maître le plus dur est le plus suivi: ils ôtaient aux hommes le libre arbitre, et l’on courait à eux. Ni Luther, ni Calvin, ni les autres, ne s’entendirent sur l’eucharistie: l’un, ainsi que je l’ai déjà dit(2), voyait Dieu dans le pain et dans le vin comme du feu dans un enfer ardent; l’autre, comme le pigeon dans lequel était le Saint-Esprit. Calvin se brouilla d’abord avec ceux de Genève, qui communiaient avec du pain levé; il voulait du pain azyme. Il se réfugia à Strasbourg; car il ne pouvait retourner en France, où les bûchers étaient alors allumés, et où François Ier laissait brûler les protestants, tandis qu’il faisait alliance avec ceux d’Allemagne. S’étant marié à Strasbourg avec la veuve d’un anabaptiste, il retourna enfin à Genève; et communiant avec du pain levé comme les autres, il y acquit autant de crédit que Luther en avait en Saxe. Il régla les dogmes et la discipline que suivent tous ceux que nous appelons calvinistes, en Hollande, en Suisse, en Angleterre, et qui ont si longtemps partagé la France. Ce fut lui qui établit les synodes, les consistoires, les diacres; qui régla la forme des prières et des prêches: il institua même une juridiction consistoriale avec droit d’excommunication. Sa religion est conforme à l’esprit républicain, et cependant Calvin avait l’esprit tyrannique. On en peut juger par la persécution qu’il suscita contre Castalion, homme plus savant que lui, que sa jalousie fit chasser de Genève, et par la mort cruelle dont il fit périr longtemps après le malheureux Michel Servet. Michel Servet, de Villanueva en Aragon, très savant médecin, méritait de jouir d’une gloire paisible, pour avoir, longtemps avant Harvey, découvert la circulation du sang; mais il négligea un art utile pour des sciences dangereuses: il traita de la préfiguration du Christ dans le Verbe, de la vision de Dieu, de la substance des anges, de la manducation supérieure: il adoptait en partie les anciens dogmes soutenus par Sabellius, par Eusèbe, par Arius, qui dominèrent dans l’Orient, et qui furent embrassés au xvie siècle par Lelio Socini, reçus ensuite en Pologne, en Angleterre, en Hollande. Pour se faire une idée des sentiments très peu connus de cet homme que sa mort barbare a seule rendu célèbre, il suffira peut-être de rapporter ce passage de son quatrième livre de la Trinité: « Comme le germe de la génération était en Dieu, avant que le Fils de Dieu fût fait réellement, ainsi le Créateur a voulu que cet ordre fût observé dans toutes les générations. La semence substantielle du Christ et toutes les causes séminales et formes archétypes étant véritablement en Dieu, etc. » En lisant ces paroles, on croit lire Origène, et, au mot de Christ près, on croit lire Platon, que les premiers théologiens chrétiens regardèrent comme leur maître. Servet était de si bonne foi dans sa métaphysique obscure, que de Vienne en Dauphiné, où il séjourna quelque temps, il écrivit à Calvin sur la Trinité. Ils disputèrent par lettres. De la dispute Calvin passa aux injures, et des injures à cette haine théologique, la plus implacable de toutes les haines. Calvin eut par trahison les feuilles d’un ouvrage que Servet faisait imprimer secrètement. Il les envoya à Lyon avec les lettres qu’il avait reçues de lui: action qui suffirait pour le déshonorer à jamais dans la société, car ce qu’on appelle l’esprit de la société est plus honnête et plus sévère que tous les synodes. Calvin fit accuser Servet par un émissaire: quel rôle pour un apôtre! Servet, qui savait qu’en France on brûlait sans miséricorde tout novateur, s’enfuit tandis qu’on lui faisait son procès. Il passe malheureusement par Genève: Calvin le sait, le dénonce, le fait arrêter à l’enseigne de la Rose, lorsqu’il était prêt d’en partir. On le dépouilla de quatre-vingt-dix-sept pièces d’or, d’une chaîne d’or et de six bagues. Il était sans doute contre le droit des gens d’emprisonner un étranger qui n’avait commis aucun délit dans la ville: mais aussi Genève avait une loi qu’on devrait imiter. Cette loi ordonne que le délateur se mette en prison avec l’accusé. Calvin fit la dénonciation par un de ses disciples, qui lui servait de domestique. Ce même Jean Calvin avait avant ce temps-là prêché la tolérance; on voit ces propres mots dans une de ses lettres imprimées: « En cas que quelqu’un soit hétérodoxe, et qu’il fasse scrupule de se servir des mots trinité et personne, etc., nous ne croyons pas que ce soit une raison pour rejeter cet homme; nous devons le supporter, sans le chasser de l’Église, et sans l’exposer à aucune censure comme un hérétique. » Mais Jean Calvin changea d’avis dès qu’il se livra à la fureur de sa haine théologique: il demandait la tolérance dont il avait besoin pour lui en France, et il s’armait de l’intolérance à Genève. Calvin, après le supplice de Servet, publia un livre dans lequel il prétendit prouver qu’il fallait punir les hérétiques. Quand son ennemi fut aux fers, il lui prodigua les injures et les mauvais traitements que font les lâches quand ils sont maîtres, Enfin, à force de presser les juges, d’employer le crédit de ceux qu’il dirigeait, de crier et de faire crier que Dieu demandait l’exécution de Michel Servet, il le fit brûler vif, et jouit de son supplice, lui qui, s’il eût mis le pied en France, eût été brûlé lui-même, lui qui avait élevé si fortement sa voix contre les persécutions. Cette barbarie d’ailleurs, qui s’autorisait du nom de justice, pouvait être regardée comme une insulte aux droits des nations: un Espagnol qui passait par une ville étrangère était-il justiciable de cette ville pour avoir publié ses sentiments, sans avoir dogmatisé ni dans cette ville ni dans aucun lieu de sa dépendance? Ce qui augmente encore l’indignation et la pitié, c’est que Servet, dans ses ouvrages publiés, reconnaît nettement la divinité éternelle de Jésus-Christ; il déclara dans le cours de son procès qu’il était fortement persuadé que Jésus-Christ était le fils de Dieu, engendré de toute éternité du Père, et conçu par le Saint-Esprit dans le sein de la vierge Marie. Calvin, pour le perdre, produisit quelques lettres secrètes de cet infortuné, écrites longtemps auparavant à ses amis en termes hasardés. Cette catastrophe déplorable n’arriva qu’en 1553, dix-huit ans après que Genève eut rendu son arrêt contre la religion romaine; mais je la place ici pour mieux faire connaître le caractère de Calvin(3), qui devint l’apôtre de Genève et des réformés de France. Il semble aujourd’hui qu’on fasse amende honorable aux cendres de Servet: de savants pasteurs des Églises protestantes, et même les plus grands philosophes, ont embrassé ses sentiments et ceux de Socin. Ils ont encore été plus loin qu’eux: leur religion est l’adoration d’un Dieu par la médiation du Christ. Nous ne faisons ici que rapporter les faits et les opinions, sans entrer dans aucune controverse, sans disputer contre personne, respectant ce que nous devons respecter, et uniquement attachés à la fidélité de l’histoire. Le dernier trait au portrait de Calvin peut se tirer d’une lettre de sa main, qui se conserve encore au château de la Bastie-Roland, près de Montélimart: elle est adressée au marquis de Poët, grand chambellan du roi de Navarre et datée du 30 septembre 1561. « Honneur, gloire et richesses seront la récompense de vos peines; surtout ne faites faute de défaire le pays de ces zélés faquins qui excitent les peuples à se bander contre nous. Pareils monstres doivent être étouffés, comme j’ai fait de Michel Servet, Espagnol. » Jean Calvin avait usurpé un tel empire dans la ville de Genève, où il fut d’abord reçu avec tant de difficulté, qu’un jour, ayant su que la femme du capitaine général (qui fut ensuite premier syndic) avait dansé après souper avec sa famille et quelques amis, il la força de paraître en personne devant le consistoire, pour y reconnaître sa faute; et que Pierre Ameaux, conseiller d’État, accusé d’avoir mal parlé de Calvin, d’avoir dit qu’il était un très méchant homme, qu’il n’était qu’un Picard, et qu’il prêchait une fausse doctrine, fut condamné, quoiqu’il demandât grâce, à faire amende honorable, en chemise, la tête nue, la torche au poing, par toute la ville. Les vices des hommes tiennent souvent à des vertus. Cette dureté de Calvin était jointe au plus grand désintéressement: il ne laissa pour tout bien, en mourant, que la valeur de cent vingt écus d’or. Son travail infatigable abrégea ses jours, mais lui donna un nom célèbre et un grand crédit. Il y a des lettres de Luther qui ne respirent pas un esprit plus pacifique et plus charitable que celles de Calvin. Les catholiques ne peuvent comprendre que les protestants reconnaissent de tels apôtres: les protestants répondent qu’ils n’invoquent point ceux qui ont servi à établir leur réforme, qu’ils ne sont ni luthériens, ni zuingliens, ni calvinistes; qu’ils croient suivre les dogmes de la primitive Église; qu’ils ne canonisent point les passions de Luther et de Calvin; et que la dureté de leur caractère ne doit pas plus décrier leurs opinions dans l’esprit des réformés, que les moeurs d’Alexandre VI et de Léon X, et les barbaries des persécutions, ne font tort à la religion romaine dans l’esprit des catholiques. Cette réponse est sage, et la modération semble aujourd’hui prendre dans les deux partis opposés la place des anciennes fureurs. Si le même esprit sanguinaire avait toujours présidé à la religion, l’Europe serait un vaste cimetière. L’esprit de philosophie a enfin émoussé les glaives. Faut-il qu’on ait éprouvé plus de deux cents ans de frénésie pour arriver à des jours de repos! Ces secousses, qui par les événements des guerres remirent tant de biens d’Église entre les mains des séculiers, n’enrichirent pas les théologiens promoteurs de ces guerres. Ils eurent le sort de ceux qui sonnent la charge et qui ne partagent point les dépouilles: Les pasteurs des Églises protestantes avaient si hautement élevé leurs voix contre les richesses du clergé, qu’ils s’imposèrent à eux-mêmes la bienséance de ne pas recueillir ce qu’ils condamnaient; et presque tous les souverains les astreignirent à cette bienséance. Ils voulurent dominer en France, et ils y eurent en effet un très grand crédit; mais ils y ont fini enfin par en être chassés, avec défense d’y reparaître, sous peine d’être pendus. Partout où leur religion s’est établie, leur pouvoir a été restreint à la longue dans des bornes étroites par les princes, ou par les magistrats des républiques. Les pasteurs calvinistes et luthériens ont eu partout des appointements qui ne leur ont pas permis de luxe. Les revenus des monastères ont été mis presque partout entre les mains de l’État, et appliqués à des hôpitaux. Il n’est resté de riches évêques protestants en Allemagne que ceux de Lubeck et d’Osnabruck, dont les revenus n’ont pas été distraits. Vous verrez, en continuant de jeter les yeux sur les suites de cette révolution, l’accord bizarre, mais pacifique, par lequel le traité de Westphalie a rendu cet évêché d’Osnabruck alternativement catholique et luthérien. La réforme en Angleterre a été plus favorable au clergé anglican, qu’elle ne l’a été en Allemagne, en Suisse, et dans les Pays-Bas, aux luthériens et aux calvinistes. Tous les évêchés sont considérables dans la Grande-Bretagne; tous les bénéfices y donnent de quoi vivre honnêtement. Les curés de la campagne y sont plus à leur aise qu’en France: l’État et les séculiers n’y ont profité que de l’abolissement des monastères. Il y a des quartiers entiers à Londres qui ne formaient autrefois qu’un seul couvent, et qui sont peuplés aujourd’hui d’un très grand nombre de familles. En général, toute nation qui a converti les couvents à l’usage public y a beaucoup gagné, sans que personne y ait perdu: car en effet on n’ôte rien à une société qui n’existe plus. On ne fit tort qu’aux possesseurs passagers que l’on dépouillait, et ils n’ont point laissé de descendants qui puissent se plaindre; et si ce fut une injustice d’un jour, elle a produit un bien pour des siècles. Il est arrivé enfin, par différentes révolutions, que l’Église latine a perdu plus de la moitié de l’Europe chrétienne, qu’elle avait eue presque tout entière en divers temps car, outre le pays immense qui s’étend de Constantinople jusqu’à Corfou et jusqu’à la mer de Naples, elle n’a plus ni la Suède, ni la Norvège, ni le Danemark; la moitié de l’Allemagne, l’Angleterre, l’Écosse, l’Irlande, la Hollande, les trois quarts de la Suisse, se sont séparés d’elle. Le pouvoir du siège de Rome a bien plus perdu encore: il ne s’est véritablement conservé que dans les pays immédiatement soumis au pape. Cependant, avant qu’on pût poser tant de limites, et qu’on parvînt même à mettre quelque ordre dans la confusion, les deux partis catholique et luthérien mettaient alors l’Allemagne en feu. Déjà la religion qu’on nomme évangélique était établie vers l’an 1555 dans vingt-quatre villes impériales, et dans dix-huit petites provinces de l’empire. Les luthériens voulaient abaisser la puissance de Charles-Quint, et il prétendait les détruire. On faisait des ligues; on donnait des batailles. Mais il faut suivre ici ces révolutions de l’esprit humain en fait de religion, et voir comment s’établit l’Église anglicane, et comment fut déchirée l’Église de France. Chap. CXXXV. — Du roi Henri VIII. De la révolution de la religion en Angleterre. On sait que l’Angleterre se sépara du pape parce que le roi Henri VIII fut amoureux. Ce que n’avaient pu ni le denier de saint Pierre, ni les réserves, ni les provisions, ni les annates, ni les collectes et les ventes des indulgences, ni cinq cents années d’exactions toujours combattues par les lois des parlements et par les murmures des peuples, un amour passager l’exécuta, ou du moins en fut la cause. La première pierre qu’on jeta suffit pour renverser ce grand monument dès longtemps ébranlé par la haine publique. Henri VIII, homme voluptueux, fougueux, et opiniâtre dans tous ses désirs, eut parmi beaucoup de maîtresses Anne de Boulen, fille d’un gentilhomme de son royaume. Cette fille, d’un enjouement et d’une liberté qui promettaient tout, eut pourtant l’adresse de ne se pas abandonner entièrement, et d’irriter la passion du roi, qui résolut d’en faire sa femme. Il était marié depuis dix-huit ans à Catherine d’Espagne(4), fille de Ferdinand et d’Isabelle, et tante de Charles-Quint, de laquelle il avait eu trois enfants, et dont il lui restait encore la princesse Marie, qui fut depuis reine d’Angleterre. Comment faire un divorce? comment casser son mariage avec une femme telle que Catherine d’Espagne, à laquelle on ne pouvait reprocher ni stérilité, ni mauvaise conduite, ni même cette humeur qui accompagne si souvent la vertu des femmes? Ayant d’abord épousé le prince Arthur, frère aîné de Henri VIII, et l’ayant perdu au bout de quelques mois, Henri VII l’avait fiancée à son second fils Henri, avec la dispense du pape Jules II; et ce Henri VIII, après la mort de son père, l’avait solennellement épousée. Il eut longtemps après un bâtard d’une maîtresse nommée Blunt. Il ne sentait alors que des dégoûts de son mariage, et point de scrupules; mais quand il aima éperdument Anne de Boulen, et qu’il ne put venir à bout de jouir d’elle sans l’épouser, alors il eut des remords de conscience, et trembla d’avoir offensé Dieu dix-huit ans avec sa femme. Ce prince, soumis encore aux papes, sollicita Clément VII de casser la bulle de Jules II, et de déclarer son mariage avec la tante de Charles-Quint contraire aux lois divines et humaines. Clément VII, bâtard de Julien de Médicis, venait de voir Rome saccagée par l’armée de Charles-Quint. Ayant ensuite fait à peine la paix avec l’empereur, il craignait toujours que ce prince ne le fit déposer pour sa bâtardise. Il craignait encore plus qu’on ne le déclarât simoniaque, et qu’on ne produisit le fatal billet qu’il avait fait au cardinal Colonne; billet par lequel il lui promettait des biens et des honneurs, s’il parvenait au pontificat par la faveur de sa voix et de ses bons offices. Il ne pouvait déclarer la tante de l’empereur concubine, et mettre les enfants de cette femme si longtemps légitime au rang des bâtards. D’ailleurs un pape ne pouvait guère avouer que son prédécesseur n’avait pas été en droit de donner une dispense: il aurait sapé lui-même les fondements de la grandeur pontificale en avouant qu’il y avait des lois que les papes ne pouvaient enfreindre. Louis XII avait fait, il est vrai, dissoudre son mariage mais le cas était bien différent. Il n’avait point eu d’enfants de sa femme; et le pape Alexandre VI, qui ordonna ce divorce, était lié d’intérêt avec Louis XII. François Ier, roi de France, devenu par son second mariage neveu de Catherine d’Espagne, soutint à Rome le parti de Henri VIII, comme son allié, et surtout comme ennemi de Charles-Quint, devenu si redoutable. Le pape pressé entre l’empereur et ces deux rois, et qui écrivait qu’il était entre l’enclume et le marteau, négocia, temporisa, promit, se rétracta, espéra que l’amour de Henri VIII durerait moins qu’une négociation italienne: il se trompa. Le monarque anglais, qui était malheureusement théologien, fit servir la théologie à son amour. Lui et tous les docteurs de son parti avaient recours au Lévitique(5),qui défend de « révéler la turpitude de la femme de son frère, et d’épouser la soeur de sa femme. » Les États chrétiens ont longtemps manqué, et manquent encore de bonnes lois positives. Leur jurisprudence, encore gothique en plusieurs points, composée des anciennes coutumes de cinq cents petits tyrans, a recours souvent aux lois romaines et à celles des Hébreux, comme un homme égaré qui demande sa route: ils vont chercher dans le code du peuple juif les règles de leurs tribunaux. Mais si on voulait suivre les lois matrimoniales des Hébreux, il faudrait donc les suivre en tout; il faudrait condamner à la mort celui qui approche de sa femme quand elle a ses règles, et se soumettre à beaucoup de commandements qui ne sont faits ni pour nos climats, ni pour nos moeurs, ni pour la loi nouvelle. Ce n’est là que la moindre partie de l’abus où l’on se jetait en jugeant le mariage de Henri par le Lévitique. On se dissimulait que dans ces mêmes livres où Dieu semble, selon nos faibles lumières, commander quelquefois les contraires pour exercer l’obéissance humaine, il était non seulement permis par le Deutéronome(6),mais ordonné d’épouser la veuve de son frère quand elle n’avait point d’enfants; que la veuve était en droit de sommer son beau-frère d’exécuter cette loi; et que sur son refus elle devait lui jeter un soulier à la tête. On oubliait encore que si les lois juives défendaient à un frère d’épouser sa propre soeur, cette défense même n’était pas absolue; témoin Thamar, fille de David, qui, avant d’être violée par son frère Amnon, lui dit en propres mots: « Mon frère(7), ne me faites pas de sottises, vous passeriez pour un fou: demandez-moi en mariage à mon père, il ne vous refusera pas. » C’est ainsi que les lois sont presque toujours contradictoires. Mais il était plus étrange encore de vouloir gouverner l’île d’Angleterre par les coutumes de la Judée. C’était un spectacle curieux et rare de voir d’un côté le roi d’Angleterre solliciter les universités de l’Europe d’être favorables à son amour, de l’autre l’empereur presser leurs décisions en faveur de sa tante, et le roi de France au milieu d’eux soutenir la loi du Lévitique contre celle du Deutéronome, pour rendre Charles-Quint et Henri VIII irréconciliables: L’empereur donnait des bénéfices aux docteurs italiens qui écrivaient sur la validité du mariage de Catherine: Henri VIII payait partout les avis des docteurs qui se déclaraient pour lui. Le temps a découvert ces mystères, on a vu dans les comptes d’un agent secret de ce roi, nommé Crouk: « A un religieux servite, un écu; à deux de l’observance, deux écus; au prieur de Saint-Jean, quinze écus; au prédicateur Jean Marino, vingt écus. » On voit que le prix était différent selon le crédit du suffrage. Cet acheteur de décisions théologiques s’excusait en protestant qu’il n’avait jamais marchandé, et que jamais il n’avait donné l’argent qu’après la signature. (1530, 2 juillet) Enfin les universités de France, et surtout la Sorbonne, décidèrent que le mariage de Henri avec Catherine d’Espagne n’était point légitime, et que le pape n’avait pas le droit de dispenser de la loi du Lévitique. Les agents de Henri VIII allèrent jusqu’à se munir des suffrages des rabbins ceux-ci avouèrent qu’à la vérité le Deutéronome ordonnait qu’on épousât la veuve de son frère; mais ils dirent que cette loi n’était que pour la Palestine, et que le Lévitique devait être observé en Angleterre. Les universités et les rabbins des pays autrichiens pensaient tout autrement; mais Henri ne les consulta pas: jamais les théologiens ne firent voir tant de démence et tant de bassesse. Muni des approbations qui ne lui avaient pas coûté cher, pressé par sa maîtresse, lassé des subterfuges du pape, soutenu de son clergé, autorisé par les universités et maître de son parlement, encouragé encore par François Ier, Henri fait casser son mariage (1533) par une sentence de Cranmer, archevêque de Cantorbéry. La reine ayant soutenu ses droits avec fermeté, mais avec modestie, et ayant décliné cette juridiction sans donner des armes contre elle par des plaintes trop amères, retirée à la campagne, laissa son lit et son trône à sa rivale. Cette maîtresse, déjà grosse de deux mois, quand elle fut déclarée femme et reine, fit son entrée dans Londres avec une pompe autant au-dessus de la magnificence ordinaire, que sa fortune passée était au-dessous de sa dignité présente. Le pape Clément VII ne put alors se dispenser d’accorder à Charles-Quint outragé, et aux prérogatives du saint-siège, une bulle contre Henri VIII. Mais le pape, par cette bulle, perdit le royaume d’Angleterre. (1534) Henri presque au même temps se fait déclarer, par son clergé, chef suprême de l’Église anglaise. Son parlement lui confirme ce titre, et abolit toute l’autorité du pape, ses annates, son denier de Saint-Pierre, les provisions des bénéfices. Les peuples prêtèrent avec allégresse un nouveau serment au roi, qu’on appela le serment de suprématie. Tout le crédit du pape, si puissant pendant tant de siècles, tomba en un instant sans contradiction, malgré le désespoir des ordres religieux. Ceux qui prétendaient que dans un grand royaume on ne pouvait rompre avec le pape sans danger, virent qu’un seul coup pouvait renverser ce colosse vénérable, dont la tête était d’or, et dont les pieds étaient d’argile. En effet, les droits par lesquels la cour de Rome avait vexé longtemps les Anglais n’étaient fondés que sur ce qu’on voulait bien être rançonné; et dès qu’on ne voulut plus l’être, on sentit qu’un pouvoir qui n’est pas fondé sur la force n’est rien par lui-même. Le roi se fit donner par son parlement les annates que prenaient les papes. Il créa six évêchés nouveaux: il fit faire en son nom la visite des couvents. On voit encore les procès-verbaux de quelques débauches scandaleuses, qu’on eut soin d’exagérer, de quelques faux miracles, dont on grossit le nombre, de reliques supposées, dont on se servait dans plus d’un couvent pour exciter la piété et pour attirer les offrandes. (1535) On brûla dans le marché de Londres plusieurs statues de bois, que des moines faisaient mouvoir par des ressorts. Mais parmi ces instruments de fraude, le peuple ne vit qu’avec une horreur douloureuse brûler les restes de saint Thomas de Cantorbéry, que l’Angleterre révérait. Le roi s’en appropria la châsse enrichie de pierreries. S’il reprochait aux moines leurs extorsions, il les mettait bien en droit de l’accuser de rapine. Tous les couvents furent supprimés. On assigna des retraites aux vieux religieux qui ne pouvaient retourner dans le monde, une pension aux autres. Leurs rentes furent mises dans la main du roi. Il y avait, au calcul de Burnet, pour cent soixante mille livres sterling de revenu. Le mobilier, l’argent comptant, étaient considérables. De ces dépouilles, Henri fonda ses six nouveaux évêchés et un collège (1536), récompensa quelques serviteurs, et convertit le reste à son usage. Ce même roi, qui avait soutenu de sa plume l’autorité du pape contre Luther, devenait ainsi un ennemi irréconciliable de Rome. Mais ce zèle, qu’il avait si hautement montré contre les opinions de cet hérésiarque réformateur, fut une des raisons qui le retinrent sur le dogme, quand il eut changé la discipline. Il voulut bien être le rival du pape, mais non luthérien ou sacramentaire. L’invocation des saints ne fut point abolie, mais restreinte. Il fit lire l’Écriture en langue vulgaire; mais il ne voulut pas qu’on allât plus avant. Ce fut un crime capital de croire au pape; c’en fut un d’être protestant. Il fit brûler dans la même place ceux qui parlaient pour le pontife, et ceux qui se déclaraient pour la réforme d’Allemagne. Le célèbre Morus, qui avait été grand chancelier, et un évêque nommé Fisher, qui refusèrent de prêter le serment de suprématie, c’est-à-dire de reconnaître Henri VIII pour le pape d’Angleterre, furent condamnés, par le parlement, à perdre la tête, selon la rigueur de la loi nouvellement portée; car c’était toujours avec le glaive de la loi que Henri VIII faisait périr quiconque résistait. Presque tous les historiens, et surtout ceux de la communion romaine, se sont accordés à regarder ce Thomas More ou Morus comme un homme vertueux, comme une victime des lois, comme un sage rempli de clémence et de bonté ainsi que de doctrine; mais la vérité est que c’était un superstitieux et un barbare persécuteur. Il avait, un an avant son supplice, fait venir chez lui un avocat nommé Bainham, accusé de favoriser les opinions des luthériens; et l’ayant fait battre de verges en sa présence, l’ayant ensuite fait conduire à la Tour, où il fut témoin des tortures qu’il lui fit subir, il l’avait enfin fait brûler vif dans la place de Smithfield. Plusieurs autres malheureux avaient péri dans les flammes par des arrêts principalement émanés de ce chancelier qu’on nous peint comme un homme si doux et si tolérant. C’était pour de telles cruautés qu’il méritait le dernier supplice, et non pas pour avoir nié la nouvelle suprématie de Henri VIII. Il mourut en plaisantant: il eût mieux valu avoir un caractère plus sérieux et moins barbare. Le pape Paul III, successeur de Clément VII, crut sauver la vie à l’évêque Fisher, pendant qu’on instruisait son procès, en lui envoyant le chapeau de cardinal: il ne fit que donner au roi le plaisir de faire périr un cardinal sur l’échafaud. La tête du cardinal Polus ou de La Polo, qui était à Rome, fut mise à prix. Le roi fit périr par la main du bourreau la mère de ce cardinal, sans respecter ni la vieillesse ni le sang royal dont elle était; et tout cela parce qu’on lui contestait sa qualité de pape anglais. Un jour le roi, sachant qu’il y avait à Londres un sacramentaire assez habile, nommé Lambert, voulut se donner la gloire de disputer contre lui dans une grande assemblée convoquée à Westminster. La fin de la dispute fut que le roi lui donna le choix d’être de son avis, ou d’être pendu: Lambert eut le courage de choisir le dernier parti; et le roi eut la lâche cruauté de le faire exécuter. Les évêques d’Angleterre étaient encore catholiques, en renonçant à la juridiction du pape; et ils étaient si animés contre les hérétiques, que, lorsqu’ils les avaient condamnés au feu, ils accordaient quarante jours d’indulgence à quiconque apportait du bois au feu. Tous ces meurtres se faisaient par l’autorité du parlement. Ce masque de justice, plus odieux peut-être que l’oppression qui brave les lois, fut pourtant ce qui prévint les guerres civiles. Il n’y eut que quelques séditions dans les provinces. Londres, tremblante, fut tranquille; tant Henri VIII, adroit et terrible, avait su se rendre absolu! Sa volonté faisait toutes les lois; et ces lois, par lesquelles on jugeait les hommes, étaient si imparfaites, qu’on pouvait alors condamner à mort un accusé sans avoir deux témoins contre lui. Ce ne fut que sous le règne d’Édouard VI que les Anglais décernèrent, à l’exemple des autres nations, qu’il faut deux témoins peur faire condamner un coupable. Anne de Boulen jouissait de son triomphe à l’ombre de l’autorité du roi. On prétend que les partisans secrets de Rome conjurèrent sa perte, dans l’espérance que, si le roi se séparait d’elle, la fille de Catherine d’Espagne hériterait du royaume, et rétablirait la religion abolie pour sa rivale. Le complot réussit au delà de ce qu’on espérait: le roi, amoureux de Jeanne de Seymour, fille d’honneur de la reine, reçut avidement ce qu’on lui dit contre sa femme. Toutes ses passions étaient extrêmes: il ne craignit point la honte d’accuser son épouse d’adultère dans la chambre des pairs. Ce parlement, qui ne fut jamais que l’instrument des passions du roi, condamna la reine au supplice sur des indices si légers, qu’un citoyen qui se brouillerait avec sa femme pour si peu de chose passerait pour un homme injuste. On fit trancher la tête à son frère, qu’on supposait avoir commis un inceste avec elle, sans qu’on en eût la moindre preuve. On fit mourir deux hommes qui lui avaient dit un jour de ces choses flatteuses qu’on dit à toutes les femmes, et qu’une reine vertueuse peut entendre, quand l’enjouement de son esprit permet quelque liberté à ses courtisans. On pendit un musicien qu’on avait engagé à déposer qu’il avait eu ses faveurs, et qui ne lui fut jamais confronté. La lettre que cette malheureuse reine écrivit à son mari avant d’aller à l’échafaud paraît un grand témoignage de son innocence et de son courage. « Vous m’avez toujours élevée, dit-elle de simple demoiselle vous me fîtes marquise; de marquise, reine; et de reine vous voulez aujourd’hui me faire sainte. » Enfin Anne de Boulen passa du trône à l’échafaud par la jalousie d’un mari qui ne l’aimait plus (19 mai 1536). Ce ne fut pas la vingtième tête couronnée qui périt tragiquement en Angleterre, mais ce fut la première qui mourut par la main du bourreau. Le tyran (on ne peut lui donner un autre nom) fit encore un divorce avec sa femme avant de la faire mourir, et par là déclara bâtarde sa fille Élisabeth, comme il avait déclaré bâtarde sa première fille Marie. Dès le lendemain même de l’exécution de la reine, il épousa Jeanne de Seymour, qui mourut l’année suivante, après lui avoir donné un fils. (1539) Henri passe bientôt à de nouvelles noces avec Anne de Clèves, séduit par un portrait que le fameux peintre Holbein avait fait de cette princesse. Mais quand il la vit, il la trouva si différente de ce portrait, qu’au bout de six mois il se résolut à un troisième divorce. Il dit à son clergé qu’en épousant Anne de Clèves il n’avait pas donné un consentement intérieur à son mariage. On ne peut avoir l’audace d’alléguer une telle raison que quand on est sûr que ceux à qui on la donne auront la lâcheté de la trouver bonne. Les bornes de la justice et de la honte étaient passées depuis longtemps. Le clergé et le parlement donnèrent la sentence de divorce. Il épousa une cinquième femme: c’est Catherine Howard, l’une de ses sujettes. Tout autre se fût lassé d’exposer sans cesse au public la honte vraie ou fausse de sa maison. Mais Henri, ayant appris que la reine, avant son mariage, avait eu des amants, fit encore trancher la tête à cette reine (13 février 1542) pour une faute passée qu’il devait ignorer, et qui ne méritait aucune peine lorsqu’elle fut commise. Souillé de trois divorces et du sang de deux épouses, il fit porter une loi dont la honte, la cruauté, le ridicule, l’impossibilité dans l’exécution, sont égales; c’est que tout homme qui sera instruit d’une galanterie de la reine doit l’accuser, sous peine de haute trahison; et que toute fille qui épouse un roi d’Angleterre, et n’est pas vierge, doit le déclarer sous la même peine. La plaisanterie (si on pouvait plaisanter dans une telle cour) disait qu’il fallait que le roi épousât une veuve: aussi en épousa-t-il une dans la personne de Catherine Parr sa sixième femme (1543). Elle fut prête de subir le sort d’Anne de Boulen et de Catherine Howard, non pour ses galanteries, mais parce qu’elle fut quelquefois d’un autre avis que le roi sur les matières de théologie. Quelques souverains qui ont changé la religion de leurs États ont été des tyrans, parce que la contradiction et la révolte font naître la cruauté. Henri VIII était cruel par son caractère; tyran dans le gouvernement, dans la religion, dans sa famille. Il mourut dans son lit (1545); et Henri VI, le plus doux des princes, avait été détrôné, emprisonné, assassiné! On vit dans sa dernière maladie un effet singulier du pouvoir qu’ont les lois en Angleterre jusqu’à ce qu’elles soient abrogées, et combien on s’est tenu dans tous les temps à la lettre plutôt qu’à l’esprit de ces lois. Personne n’osait avertir Henri de sa fin prochaine, parce qu’il avait fait statuer quelques années auparavant, par le parlement, que c’était un crime de haute trahison de prédire la mort du souverain. Cette loi, aussi cruelle qu’inepte, ne pouvait être fondée sur les troubles que la succession entraînerait, puisque cette succession était réglée en faveur du prince Édouard: elle n’était que le fruit de la tyrannie de Henri VIII, de sa crainte de la mort, et de l’opinion où les peuples étaient encore qu’il y a un art de connaître l’avenir. Sous le barbare et capricieux Henri VIII, les Anglais ne savaient encore de quelle religion ils devaient être. Le luthéranisme, le puritanisme, l’ancienne religion romaine, partageaient et troublaient les esprits, que la raison n’éclairait pas encore. Ce conflit d’opinions et de cultes bouleversait les têtes, s’il ne subvertissait pas l’État. Chacun examinait, chacun raisonnait, et ce furent les premières semences de cette philosophie hardie qui se déploya longtemps après sous Charles II et sous ses successeurs. Déjà même, quoique le scepticisme eût peu de partisans en Angleterre, et qu’on ne disputât que pour savoir sous quel maître on devait s’égarer, il y eut dans le grand parlement convoqué par Henri des esprits mâles qui déclarèrent hautement qu’il ne fallait croire ni à l’Église de Rome ni aux sectes de Luther et de Zuingle. Le célèbre lord Herbert nous a conservé le discours plus hardi d’un membre du parlement (1529), lequel déclara que la prodigieuse multitude d’opinions théologiques qui s’étaient combattues dans tous les temps mettait les hommes dans la nécessité de n’en croire aucune, et que la seule religion nécessaire était de croire en Dieu et d’être juste. On l’écouta, on ne murmura pas, et on resta dans l’incertitude. Sous le règne du jeune Édouard VI, fils de Henri VIII et de Jeanne Seymour, les Anglais furent protestants, parce que le prince et son conseil le furent, et que l’esprit de réforme avait partout des racines. Cette Église était alors un mélange de sacramentaires et de luthériens; mais personne ne fut persécuté pour sa foi, hors deux pauvres femmes anabaptistes, que l’archevêque de Cantorbéry, Cranmer, qui était luthérien, s’obstina à faire brûler, ne prévoyant pas qu’un jour il périrait par le même supplice. Le jeune roi ne voulait pas consentir à l’arrêt porté contre une de ces infortunées: il résista longtemps; il signa en pleurant. Ce n’était pas assez de verser des larmes, il fallait ne pas signer; mais il n’était âgé que de quatorze ans, et ne pouvait avoir de volonté ferme ni dans le mal ni dans le bien. Ceux que l’on appelait alors anabaptistes en Angleterre sont les pères de ces quakers pacifiques, dont la religion a été tant tournée en ridicule, et dont on a été forcé de respecter les moeurs. Ils ressemblaient très peu par les dogmes, et encore moins par leur conduite, à ces anabaptistes d’Allemagne, ramas d’hommes rustiques et féroces que nous avons vus pousser les horreurs d’un fanatisme sauvage aussi loin que peut aller la nature humaine abandonnée à elle-même. Les anabaptistes anglais n’avaient point encore de corps de doctrine arrêté; aucune secte établie populairement n’en peut jamais avoir qu’à la longue; mais ce qui est très extraordinaire, c’est que, se croyant chrétiens, et ne se piquant nullement de philosophie, ils n’étaient réellement que des déistes; car ils ne reconnaissaient Jésus-Christ que comme un homme à qui Dieu avait donné des lumières plus pures qu’à ses contemporains. Les plus savants d’entre eux prétendaient que le terme de fils de Dieu ne signifie chez les Hébreux qu’homme de bien, comme fils de Satan ou de Bélial ne veut dire que méchant homme. La plupart des dogmes, disaient-ils, qu’on a tirés de l’Écriture, sont des subtilités de philosophie dont on a enveloppé des vérités simples et naturelles. Ils ne reconnaissaient ni l’histoire de la chute de l’homme, ni le mystère de la sainte Trinité, ni par conséquent celui de l’Incarnation. Le baptême des enfants était absolument rejeté chez eux; ils en conféraient un nouveau aux adultes; plusieurs même ne regardaient le baptême que comme une ancienne ablution orientale adoptée par les Juifs, renouvelée par saint Jean-Baptiste, et que le Christ ne mit jamais en usage avec aucun de ses disciples. C’est en cela surtout qu’ils ressemblèrent le plus aux quakers qui sont venus après eux, et c’est principalement leur aversion pour le baptême des enfants qui leur fit donner par le peuple le nom d’anabaptistes. Ils pensaient suivre l’Évangile à la lettre; et en mourant pour leur secte, ils croyaient mourir pour le christianisme: bien différents en cela des théistes ou des déicoles, qui établirent plus que jamais leurs opinions secrètes au milieu de tant de sectes publiques. Ceux-ci, plus attachés à Platon qu’à Jésus-Christ, plus philosophes que chrétiens, fatigués de tant de disputes malheureuses, rejetèrent témérairement la révélation divine dont les hommes avaient trop abusé, et l’autorité ecclésiastique dont on avait abusé encore davantage. Ils étaient répandus dans toute l’Europe, et se sont multipliés depuis à un excès prodigieux, mais sans jamais établir ni secte ni société, sans s’élever contre aucune puissance. C’est la seule religion sur la terre qui n’ait jamais eu d’assemblée, celle dans laquelle on a le moins écrit, celle qui a été la plus paisible; elle s’est étendue partout sans aucune communication. Composée originairement de philosophes, qui, en suivant trop leurs lumières naturelles, et sans s’instruire mutuellement, se sont tous égarés d’une manière uniforme; passant ensuite dans l’ordre mitoyen de ceux qui vivent dans le loisir attaché à une fortune bornée, elle est montée depuis chez les grands de tous les pays, et elle a rarement descendu chez le peuple. L’Angleterre a été de tous les pays du monde celui où cette religion, ou plutôt cette philosophie, a jeté avec le temps les racines les plus profondes et les plus étendues. Elle y a pénétré même chez quelques artisans et jusque dans les campagnes. Le peuple de cette île est le seul qui ait commencé à penser par lui-même; mais le nombre de ces philosophes agrestes est très petit, et le sera toujours: le travail des mains ne s’accorde point avec le raisonnement, et le commun peuple en général n’use ni n’abuse guère de son esprit. Un athéisme funeste, qui est le contraire du théisme, naquit encore dans presque toute l’Europe de ces divisions théologiques. On prétend qu’alors il y avait plus d’athées en Italie qu’ailleurs. Ce ne furent pas les querelles de doctrine qui conduisirent les philosophes italiens à cet excès, ce furent les désordres dans lesquels presque toutes les cours et celle de Rome étaient tombées. Si on lit avec attention plusieurs écrits italiens de ce temps-là, on verra que leurs auteurs, trop frappés du débordement des crimes dont ils parlaient, ne reconnaissaient point l’Être suprême dont la providence permet ces crimes, et pensaient comme Lucrèce pensait dans des temps non moins malheureux. Cette opinion pernicieuse s’établit chez les grands en Angleterre et en France; elle eut peu de cours dans l’Allemagne et dans le Nord, et il n’est pas à craindre qu’elle fasse jamais de grands progrès. La vraie philosophie, la morale, l’intérêt de la société, l’ont presque anéantie; mais alors elle s’établissait par les guerres de religion; et des chefs de parti devenus athées conduisaient une multitude d’enthousiastes(8). (1553) Édouard VI mourut dans ces temps funestes, n’ayant encore pu donner que des espérances. Il avait déclaré, en mourant, héritière du royaume sa cousine Jeanne Grey, descendante de Henri VII, au préjudice de Marie, sa soeur, fille de Henri VIII et de Catherine d’Espagne. Jeanne Grey fut proclamée à Londres; mais le parti et le droit de Marie l’emportèrent. A peine y eut-il une guerre. Marie enferma sa rivale dans la Tour avec la princesse Élisabeth, qui régna depuis avec tant de gloire. Beaucoup plus de sang fut répandu par les bourreaux que par les soldats. Le père, le beau-père, l’époux de Jeanne Grey, elle-même enfin, furent condamnés à perdre la tête. Voilà la troisième reine expirant en Angleterre par le dernier supplice. Elle n’avait que dix-sept ans; on l’avait forcée à recevoir la couronne; tout parlait en sa faveur, et Marie devait craindre l’exemple trop fréquent de passer du trône à l’échafaud. Mais rien ne la retint; elle était aussi cruelle que Henri VIII. Sombre et tranquille dans ses barbaries, autant que Henri son père était emporté, elle eut un autre genre de tyrannie. Attachée à la communion romaine, toujours irritée du divorce de sa mère, elle commença par convoquer, à force d’adresse et d’argent, une chambre des communes toute catholique. Les pairs, qui, pour la plupart, n’avaient de religion que celle du prince ne furent pas difficiles à gagner. Il arriva en matière de religion ce qu’on avait vu en politique dans les guerres de la Rose blanche et de la Rose rouge. Le parlement avait condamné tour à tour les York et les Lancastre. Il poursuivit sous Henri VIII les protestants, il les encouragea sous Édouard VI, il les brûla sous Marie. On a demandé souvent pourquoi ce supplice horrible du feu est chez les chrétiens le châtiment de ceux qui ne pensent pas comme l’Église dominante, tandis que les plus grands crimes sont punis d’une mort plus douce. L’évêque Burnet en donne pour raison que, comme on croyait les hérétiques condamnés à être brûlés éternellement dans l’enfer, quoique leur corps n’y fût point avant la résurrection, on pensait imiter la justice divine en brûlant leur corps sur la terre. (1553) L’archevêque de Cantorbéry, Cranmer, qui avait beaucoup servi Henri VIII dans son divorce, ne fut pas condamné pour ce dangereux service, mais pour être protestant. Il eut la faiblesse d’abjurer; et Marie eut la satisfaction de le faire brûler, après l’avoir déshonoré. Ce primat du royaume reprit son courage sur le bûcher. Il déclara qu’il mourait protestant, fit réellement ce qu’on a écrit et probablement ce qu’on a feint de Mutius Scévola; il plongea d’abord dans les flammes la main qui avait signé l’abjuration, et n’élança son corps dans le bûcher que quand sa main fut tombée; action aussi intrépide et plus louable que celle qu’on attribue à Mutius. L’Anglais se punissait d’avoir succombé à ce qui lui paraissait une faiblesse, et le Romain d’avoir manqué un assassinat. On compte environ huit cents personnes livrées aux flammes sous Marie. Une femme grosse accoucha dans le bûcher même. Quelques citoyens, touchés de pitié, arrachèrent l’enfant du feu. Le juge catholique l’y fit rejeter. En lisant ces actions abominables, croit-on être né parmi des hommes, ou parmi ces êtres qui nous sont représentés dans un gouffre de supplices, acharnés à y plonger le genre humain? De tous ceux que Marie fit exécuter vifs dans les flammes, il n’y en eut aucun qui fût accusé de révolte: la religion faisait tout. On laisse aux Juifs l’exercice de leur loi; on leur donne des privilèges; et les chrétiens livrent à la plus horrible mort d’autres chrétiens qui diffèrent d’eux sur quelques articles! (1558) Marie mourut paisible, mais méprisée de son mari Philippe II et de ses sujets, qui lui reprochent encore la perte de Calais, laissant enfin une mémoire odieuse dans l’esprit de quiconque n’a pas l’âme d’un persécuteur. A Marie catholique succéda Élisabeth protestante. Le parlement fut protestant; la nation entière le devint, et l’est encore. Alors la religion fut fixée. La liturgie qu’on avait ébauchée sous Édouard VI fut établie telle qu’elle est aujourd’hui; la hiérarchie romaine conservée avec bien moins de cérémonies que chez les catholiques, et un peu plus que chez les luthériens; la confession permise et non ordonnée; la créance que Dieu est dans l’eucharistie sans transsubstantiation: c’est en général ce qui constitue la religion anglicane. La politique exigeait que la suprématie restât à la couronne: une femme fut donc chef de l’Église. Cette femme avait plus d’esprit, et un meilleur esprit que Henri VIII son père, et que Marie sa soeur. Elle évita la persécution autant qu’ils l’avaient excitée. Comme elle vit à son avènement que les prédicateurs des deux partis étaient en chaire les trompettes de la discorde, elle ordonna qu’on ne prêchât de six mois, sans une permission expresse signée d’elle, afin de préparer les esprits à la paix. Cette précaution nouvelle contint ceux qui croyaient avoir le droit, et qui pouvaient avoir le talent d’émouvoir le peuple. Personne ne fut persécuté, ni recherché pour sa croyance(9); mais on poursuivit sévèrement selon la loi ceux qui violaient la loi et qui troublaient l’État. Ce grand principe si longtemps méconnu s’établit alors en Angleterre dans les esprits, que c’est à Dieu seul à juger les coeurs qui peuvent lui déplaire, que c’est aux hommes à réprimer ceux qui s’élèvent contre le gouvernement établi par les hommes. Vous examinerez dans la suite ce que vous devez penser d’Élisabeth, et surtout ce que fut sa nation. La religion n’éprouva de troubles en Écosse que comme un reflux de ceux de l’Angleterre. Vers l’an 1559, quelques calvinistes s’étaient d’abord insinués dans le peuple, qu’il faut presque toujours gagner le premier. Il est de bonne foi; il se met lui-même la bride qu’on lui présente, jusqu’à ce qu’il vienne quelque homme puissant qui la tienne, et qui s’en serve à son avantage. Les évêques catholiques ne manquèrent pas d’abord de faire condamner au feu quelques hérétiques: c’était une chose aussi en usage en Europe que de faire périr un voleur par la corde. Il arriva en Écosse ce qui doit arriver dans tous les pays où il reste de la liberté. Le supplice d’un vieux prêtre, que l’archevêque de Saint-André avait condamné au bûcher (1559), ayant fait beaucoup de prosélytes, on se servit de cette liberté pour répandre plus hardiment les nouveaux dogmes, et pour s’élever contre la cruauté de l’archevêque. Plusieurs seigneurs firent en Écosse, dans la minorité de la fameuse reine Marie Stuart, ce que firent depuis ceux de France dans la minorité de Charles IX. Leur ambition attisa le feu que les disputes de religion allumaient; il y eut beaucoup de sang répandu comme ailleurs. Les Écossais, qui étaient alors un des peuples les plus pauvres et les moins industrieux de l’Europe, auraient bien mieux fait de s’appliquer à fertiliser par leur travail leur terre ingrate et stérile, et à se procurer au moins par la pêche une subsistance qui leur manquait, que d’ensanglanter leur malheureux pays pour des opinions étrangères et pour l’intérêt de quelques ambitieux. Ils ajoutèrent ce nouveau malheur à celui de l’indigence où ils étaient alors. (1559) La reine régente, mère de Marie Stuart, crut étouffer la réforme en faisant venir des troupes de France; mais elle établit par cela même le changement qu’elle voulait empêcher. Le parlement d’Écosse, indigné de voir le pays rempli de soldats étrangers, obligea la régente de les renvoyer; il abolit la religion romaine, et établit la confession de foi de Genève. Marie Stuart, veuve du roi de France François II, princesse faible, née seulement pour l’amour, forcée par Catherine de Médicis, qui craignait sa beauté, de quitter la France et de retourner en Écosse, ne retrouva qu’une contrée malheureuse, divisée par le fanatisme. Vous verrez comme elle augmenta par ses faiblesses les malheurs de son pays. Le calvinisme enfin l’a emporté en Écosse, malgré les évêques catholiques, et ensuite malgré les évêques anglicans. Il est aujourd’hui presque aboli en France, du moins il n’y est plus toléré. Tout a été révolution depuis le xvie siècle, en Écosse, en Angleterre, en Allemagne, en Suède, en Danemark, en Hollande, en Suisse, et en France. Chap. CXXXVIII. — De la religion en France, sous François Ier et ses successeurs. Les Français depuis Charles VII étaient regardés à Rome comme des schismatiques, à cause de la pragmatique-sanction faite à Bourges, conformément aux décrets du concile de Bâle, ennemi de la papauté. Le plus grand effet de cette pragmatique était l’usage des élections parmi les ecclésiastiques, usage encourageant à la vertu et à la doctrine en de meilleurs temps, mais source de factions. Il était cher aux peuples par ces deux endroits; il l’était aux esprits rigides comme un reste de la primitive Église; aux universités comme récompense de leurs travaux. Les papes cependant, malgré cette pragmatique qui abolissait les annates et les autres exactions, les recevaient presque toujours Fromenteau nous dit que dans les dix-sept années du règne de Louis XII, ils tirèrent du diocèse de Paris la somme exorbitante de trois millions trois cent mille livres numéraires de ce temps-là. Lorsque François Ier alla faire, en 1515, ses expéditions d’Italie, brillantes au commencement comme celles de Charles VIII et de Louis XII, et ensuite plus malheureuses encore, Léon X, qui s’était d’abord opposé à lui, en eut besoin et lui fut nécessaire. (1515 et 1516) La chancelier Duprat, qui fut depuis cardinal, fit avec les ministres de Léon X ce fameux concordat par lequel on disait que le roi et le pape se donnèrent ce qui ne leur appartenait pas. Le roi obtint la nomination des bénéfices, et le pape eut, par un article secret, le revenu de la première année, en renonçant aux mandats, aux réserves, aux expectatives, à la prévention, droits que Rome avait longtemps prétendus. Le pape, immédiatement après la signature du concordat, se réserva les annates par une bulle. L’Université de Paris, qui perdait un de ses droits, s’en attribua un qu’à peine un parlement d’Angleterre pourrait prétendre: elle fit afficher une défense d’imprimer ce concordat du roi, et de lui obéir. Cependant les universités ne sont pas si maltraitées par cet accord du roi et du pape, puisque la troisième partie des bénéfices leur est réservée, et qu’elles peuvent les impétrer pendant quatre mois de l’année, janvier, avril, juillet et octobre, qu’on nomme les mois des gradués. Le clergé, et surtout les chapitres, à qui on ôtait le droit de nommer leurs évêques, en murmurèrent; l’espérance d’obtenir des bénéfices de la cour les apaisa. Le parlement, qui n’attendait pas de grâces de la cour, fut inébranlable dans sa fermeté à soutenir les anciens usages, et les libertés de l’Église gallicane dont il était le conservateur; il résista respectueusement à plusieurs lettres de jussion; et enfin, forcé d’enregistrer le concordat, il protesta que c’était par le commandement du roi, réitéré plusieurs fois(10). Cependant le parlement dans ses remontrances, l’Université dans ses plaintes, semblaient oublier un service essentiel que François Ier rendait à la nation en accordant les annates: elles avaient été payées avant lui sur un pied exorbitant, ainsi qu’en Angleterre: il les modéra; elles ne montent pas aujourd’hui à quatre cent mille francs, année commune. Mais enfin les voeux de toute la nation étaient qu’on ne payât point du tout d’annates à Rome. On souhaitait au moins un concordat semblable au concordat germanique. Les Allemands, toujours jaloux de leurs droits, avaient stipulé avec Nicolas V que l’élection canonique serait en vigueur dans toute l’Allemagne; qu’on ne payerait point d’annates à Rome; que seulement le pape pourrait nommer à certains canonicats pendant six mois de l’année, et que les pourvus payeraient au pape une somme dont on convint. Ces riches canonicats allemands étaient encore un abus aux yeux des jurisconsultes, et cette redevance à Rome une simonie. C’était, selon eux, un marché onéreux et scandaleux, de payer en Italie pour obtenir un revenu dans la Germanie et dans la Gaule. Ce trafic paraissait la honte de la religion, et les calculateurs politiques faisaient voir que c’était une faute capitale en France d’envoyer tous les ans à Rome environ quatre cent mille livres, dans un temps où l’on ne regagnait point par le commerce ce que l’on perdait par ce contrat pernicieux. Si le pape exigeait cet argent comme un tribut, il était odieux; comme une aumône, elle était trop forte. Mais enfin, aucun accord ne s’est jamais fait que pour de l’argent; reliques, indulgences, dispenses, bénéfices, tout a été vendu. S’il fallait mettre ainsi la religion à l’encan, il valait mieux, sans doute faire servir cette simonie au bien de l’État qu’au profit d’un évêque étranger, qui, par le droit de la nature et des gens, n’était pas plus autorisé à recevoir la première année du revenu d’un bénéfice en France que la première année du revenu de la Chine et des Indes. Cet accord alors si révoltant se fit dans le temps qui précéda la rupture du Nord entier, de l’Angleterre et de la moitié de l’Allemagne, avec le siège de Rome. Ce siège en devint bientôt plus odieux à la France, et la religion pouvait souffrir de la haine que Rome inspirait. Tel fut longtemps le cri de tous les magistrats, de tous les chapitres, de toutes les universités. Ces plaintes s’aggravèrent encore quand on vit la bulle dans laquelle le voluptueux Léon X appelle la pragmatique-sanction la dépravation du royaume de France. Cette insulte faite à toute une nation, dans une bulle où l’on citait saint Paul, et où l’on demandait de l’argent, excite encore aujourd’hui l’indignation publique. Les premières années qui suivirent le concordat furent des temps de troubles dans plusieurs diocèses. Le roi nommait un évêque, les chanoines un autre; le parlement, en vertu des appels comme d’abus, jugeait en faveur du clergé. Ces disputes eussent fait naître des guerres civiles du temps du gouvernement féodal. Enfin François Ier ôta au parlement la connaissance de ce qui concerne les évêchés et les abbayes, et l’attribua au grand conseil. Avec le temps tout fut tranquille: on s’accoutuma au concordat, comme s’il avait toujours existé; (1538) et les plaintes du parlement cessèrent entièrement, lorsque le roi obtint du pape Paul III l’indult du chancelier et des membres du parlement; indult par lequel ils peuvent eux-mêmes faire en petit ce que le roi fait en grand, conférer un bénéfice dans leur vie: les maîtres des requêtes eurent le même privilège. Dans toute cette affaire, qui fit tant de peine à François Ier, il était nécessaire qu’il fût obéi, s’il voulait que Léon X remplît avec lui ses engagements politiques, et l’aidât à recouvrer le duché de Milan. On voit que l’étroite liaison qui les unit quelque temps ne permettait pas au roi de laisser se former en France une religion contraire à la papauté. Le conseil croyait d’ailleurs que toute nouveauté en religion traîne après elle des nouveautés dans l’État. Les politiques peuvent se tromper en ne jugeant que par un exemple qui les frappe. Le conseil avait raison, en considérant les troubles d’Allemagne, qu’il fomentait lui-même; peut-être avait-il tort s’il songeait à la facilité avec laquelle les rois de Suède et de Danemark établissaient alors le luthéranisme. Il pouvait encore regarder en arrière, et voir de plus grands exemples. La religion chrétienne s’était partout introduite sans guerre civile: dans l’empire romain, sur un édit de Constantin; en France, par la volonté de Clovis; en Angleterre, par l’exemple du petit roi de Kent, nommé Éthelbert; en Pologne, en Hongrie, par les mêmes causes. Il n’y avait guère plus d’un siècle que le premier des Jagellons qui régna en Pologne s’était fait chrétien, et avait rendu toute la Lithuanie et la Samogitie chrétiennes, sans que ces anciens Gépides eussent murmuré. Si les Saxons avaient été baptisés dans des ruisseaux de sang par Charlemagne, c’est qu’il s’agissait de les asservir et non de les éclairer. Si on voulait jeter les veux sur l’Asie entière, on verrait les États musulmans remplis de chrétiens et d’idolâtres également paisibles, plusieurs religions établies dans l’Inde, à la Chine et ailleurs sans avoir jamais pris les armes. Si on remontait à tous les siècles anciens, on y verrait les mêmes exemples. Ce n’est pas une religion nouvelle qui par elle-même est dangereuse et sanglante, c’est l’ambition des grands, laquelle se sert de cette religion pour attaquer l’autorité établie. Ainsi les princes luthériens s’armèrent contre l’empereur qui voulait les détruire; mais François Ier, Henri II, n’avaient chez eux ni princes ni seigneurs à craindre. La cour, divisée depuis sous des minorités malheureuses, était alors réunie dans une obéissance parfaite à François Ier: aussi ce prince laissa-t-il plutôt persécuter les hérétiques qu’il ne les poursuivit. Les évêques, les parlements allumèrent des bûchers: il ne les éteignit pas. Il les aurait éteints si son coeur n’avait pas été endurci sur les malheurs des autres autant qu’amolli par les plaisirs; il aurait du moins mitigé la peine de Jean Le Clerc, qui fut tenaillé vif, et à qui on coupa les bras, les mamelles et le nez, pour avoir parlé contre les images et contre les reliques. Il souffrit qu’on brûlât à petit feu vingt misérables, accusés d’avoir dit tout haut ce que lui-même pensait sans doute tout bas, si l’on en juge par toutes les actions de sa vie. Le nombre des suppliciés pour n’avoir pas cru au pape, et l’horreur de leurs supplices font frémir: il n’en était point ému; la religion ne l’embarrassait guère. Il se liguait avec les protestants d’Allemagne, et même avec les mahométans, contre Charles-Quint; et quand les princes luthériens d’Allemagne, ses alliés, lui reprochèrent d’avoir fait mourir leurs frères qui n’excitaient aucun trouble en France, il rejetait tout sur les juges ordinaires. Nous avons vu(11) les juges d’Angleterre, sous Henri VIII et sous Marie, exercer des cruautés qui font horreur: les Français, qui passent pour un peuple plus doux, surpassèrent beaucoup ces barbaries faites au nom de la religion et de la justice. Il faut savoir qu’au xiie siècle, Pierre Valdo(12), riche marchand de Lyon, dont la piété et les erreurs donnèrent, dit-on, naissance à la secte des Vaudois, s’étant retiré avec plusieurs pauvres qu’il nourrissait dans des vallées incultes et désertes entre la Provence et le Dauphiné, il leur servit de pontife comme de père; il les instruisait dans sa secte, qui ressemblait à celle des Albigeois, de Wiclef, de Jean Hus, de Luther, de Zuingle, sur plusieurs points principaux. Ces hommes, longtemps ignorés, défrichèrent ces terres stériles, et par des travaux incroyables les rendirent propres au grain et au pâturage; ce qui prouve combien il faut accuser notre négligence, s’il reste en France des terres incultes. Ils prirent à cens les héritages des environs; leurs peines servirent à les faire vivre et enrichir leurs seigneurs, qui jamais ne se plaignirent d’eux. Leur nombre en deux cent cinquante ans se multiplia jusqu’à près de dix-huit mille. Ils habitèrent trente bourgs, sans compter les hameaux. Tout cela était l’ouvrage de leurs mains. Point de prêtres parmi eux, point de querelles sur leur culte, point de procès; ils décidaient entre eux leurs différends. Ceux qui allaient dans les villes voisines étaient les seuls qui sussent qu’il y avait une messe et des évêques. Ils priaient dans leur jargon, et un travail assidu rendait leur vie innocente. Ils jouirent pendant plus de deux siècles de cette paix, qu’il faut attribuer à la lassitude des guerres contre les Albigeois. Quand l’esprit humain s’est emporté longtemps aux dernières fureurs, il mollit vers la patience et l’indifférence: on le voit dans chaque particulier et dans les nations entières. Ces Vaudois jouissaient de ce calme, quand les réformateurs d’Allemagne et de Genève apprirent qu’ils avaient des frères (1540). Aussitôt ils leur envoyèrent des ministres; on appelait de ce nom les desservants des églises protestantes. Alors ces Vaudois furent trop connus. Les édits nouveaux contre les hérétiques les condamnaient au feu. Le parlement de Provence décerna cette peine contre dix-neuf des principaux habitants du bourg de Mérindol, et ordonna que leurs bois seraient coupés, et leurs maisons démolies. Les Vaudois, effrayés, députèrent vers le cardinal Sadolet, évêque de Carpentras, qui était alors dans son évêché. Cet illustre savant, vrai philosophe, puisqu’il était humain, les reçut avec bonté, et intercéda pour eux. Langeai, commandant en Piémont, fit surseoir l’exécution (1541); François Ier leur pardonna, à condition qu’ils abjureraient. On n’abjure guère une religion sucée avec le lait. Leur opiniâtreté irrita le parlement provençal, composé d’esprits ardents. Jean Meynier d’Oppède alors premier président, le plus emporté de tous, continua la procédure. Les Vaudois enfin s’attroupèrent. D’Oppède, irrité, aggrava leurs fautes auprès du roi, et obtint permission d’exécuter l’arrêt suspendu cinq années entières. Il fallait des troupes pour cette expédition: d’Oppède et l’avocat général Guérin en prirent. Il paraît évident que ces habitants trop opiniâtres, appelés par le déclamateur Maimbourg une canaille révoltée, n’étaient point du tout disposés à la révolte, puisqu’ils ne se défendirent pas; ils s’enfuirent de tous côtés, en demandant miséricorde. Le soldat égorgea les femmes, les enfants, les vieillards, qui ne purent fuir assez tôt. D’Oppède et Guérin courent de village en village. On tue tout ce qu’on rencontre: on brûle les maisons et les granges, les moissons et les arbres: on poursuit les fugitifs à la lueur de l’embrasement. Il ne restait dans le bourg fermé de Cabrières que soixante hommes et trente femmes: ils se rendent, sous la promesse qu’on épargnera leur vie: mais à peine rendus, on les massacre. Quelques femmes réfugiées dans une église voisine en sont tirées par l’ordre d’Oppède; il les enferme dans une grange, à laquelle il fait mettre le feu. On compta vingt-deux bourgs mis en cendres; et lorsque les flammes furent éteintes, la contrée, auparavant florissante et peuplée, fut un désert où l’on ne voyait que des corps morts. Le peu qui échappa se sauva vers le Piémont. François Ier en eut horreur: l’arrêt dont il avait permis l’exécution portait seulement la mort de dix-neuf hérétiques: d’Oppède et Guérin firent massacrer des milliers d’habitants. Le roi recommanda, en mourant, à son fils de faire justice de cette barbarie, qui n’avait point d’exemple chez des juges de paix. En effet Henri II permit aux seigneurs ruinés de ces villages détruits et de ces peuples égorgés de porter leurs plaintes au parlement de Paris. L’affaire fut plaidée. D’Oppède eut le crédit de paraître innocent; tout retombe sur l’avocat général Guérin; il n’y eut que cette tête qui paya le sang de cette multitude malheureuse. Ces exécutions n’empêchaient pas le progrès du calvinisme. On brûlait d’un côté, et on chantait de l’autre en riant les psaumes de Marot, selon le génie toujours léger et quelquefois très cruel de la nation française. Toute la cour de Marguerite, reine de Navarre et soeur de François Ier, était calviniste; la moitié de celle du roi l’était. Ce qui avait commencé par le peuple avait passé aux grands, comme il arrive toujours. On faisait secrètement des prêches: on disputait partout hautement. Ces querelles, dont personne ne se soucie aujourd’hui, ni dans Paris, ni à la cour, parce qu’elles sont anciennes, aiguillonnaient dans leur nouveauté tous les esprits. Il y avait dans le parlement de Paris plus d’un membre attaché à ce qu’on appelait la réforme. Ce corps était toujours occupé à combattre les prétentions de l’Église de Rome, que l’hérésie détruisait. La liberté rigide et républicaine de quelques conseillers se plaisait encore à favoriser une secte sévère qui condamnait les débauches de la cour. Henri II, mécontent de plusieurs membres de ce corps, entre un jour inopinément dans la grand’chambre, tandis qu’on délibérait sur l’adoucissement de la persécution contre les huguenots. Il fait arrêter cinq conseillers (l554): l’un d’eux, Anne du Bourg, qui avait parlé avec le plus de force, signa dans la Bastille sa confession de foi, qui se trouva conforme en beaucoup d’articles à celle des calvinistes et des luthériens. Il y avait alors un inquisiteur en France, quoique le tribunal de l’inquisition, qui est en horreur à tous les Français, n’y fût pas établi. L’évêque de Paris, cet inquisiteur, nommé Mouchi, et des commissaires du parlement, jugèrent et condamnèrent du Bourg, malgré l’ancienne loi suivant laquelle il ne devait être jugé que par les chambres du parlement assemblées; loi toujours subsistante, toujours réclamée, et presque toujours inutile car rien n’est si commun dans l’histoire de France que des membres du parlement jugés ailleurs que dans le parlement. Anne du Bourg ne fut exécuté que sous le règne de François II. Le cardinal de Lorraine, homme qui gouvernait l’État avec violence, voulait sa mort (1559) on pendit et on brûla dans la Grève ce prêtre magistrat, esprit trop inflexible, mais juge intègre et d’une vertu reconnue(13). Les martyrs font des prosélytes :le supplice d’un tel homme fit plus de réformés que les livres de Calvin. La sixième partie de la France était calviniste sous François II, comme le tiers de l’Allemagne, au moins, fut luthérien sous Charles-Quint. Il ne restait qu’un parti à prendre: c’était d’imiter Charles-Quint, qui finit, après bien des guerres, par laisser la liberté de conscience, et la reine Élisabeth, qui, en protégeant la religion dominante, laissa chacun adorer Dieu suivant ses principes, pourvu qu’on fût soumis aux lois de l’État. C’est ainsi qu’on en use aujourd’hui dans tous les pays désolés autrefois par les guerres de religion, après que trop d’expériences funestes ont fait connaître combien ce parti est salutaire. Mais pour le prendre, il faut que les lois soient affermies, et que la fureur des factions commence à se calmer. Il n’y eut en France que des factions sanglantes depuis François II jusqu’aux belles années du grand Henri. Dans ce temps de troubles les lois furent inconnues; et le fanatisme, survivant encore à la guerre, assassina ce monarque au milieu de la paix par la main d’un furieux et d’un imbécile échappé du cloître. M’étant fait ainsi une idée de l’état de la religion en Europe au xvie siècle, il me reste à parler des ordres religieux qui combattaient les opinions nouvelles, et de l’inquisition, qui s’efforçait d’exterminer les protestants. La vie monastique, qui a fait tant de bien et tant de mal, qui a été une des colonnes de la papauté, et qui a produit celui par qui la papauté fut exterminée dans la moitié de l’Europe, mérite une attention particulière. Beaucoup de protestants et de gens du monde s’imaginent que les papes ont inventé toutes ces milices différentes en habit, en chaussure, en nourriture, en occupations, en règles, pour être dans tous les États de la chrétienté les armées du saint-siège. Il est vrai que les papes les ont mises en usage, mais ils ne les ont point inventées. Il y eut chez les peuples de l’orient, dans la plus haute antiquité, des hommes qui se retiraient de la foule pour vivre ensemble dans la retraite. Les Perses, les Égyptiens, les Indiens surtout, eurent des communautés de cénobites, indépendamment de ceux qui étaient destinés au culte des autels. C’est des Indiens que nous viennent ces prodigieuses austérités, ces sacrifices et ces tourments volontaires auxquels les hommes se condamnent, dans la persuasion que la Divinité se plaît aux souffrances des hommes. L’Europe en cela ne fut que l’imitatrice de l’Inde. L’imagination ardente et sombre des Orientaux s’est portée beaucoup plus loin que la nôtre. On ne voit point de moines chez les Grecs et chez les Romains; tous les collèges de prêtres desservaient leurs temples auxquels ils étaient attachés. La vie monastique était inconnue à ces peuples. Les Juifs eurent leurs esséniens et leurs thérapeutes les chrétiens les imitèrent. Saint Basile, au commencement du ive siècle, dans une province barbare vers la mer Noire, établit sa règle, suivie de tous les moines de l’Orient: il imagina les trois voeux, auxquels les solitaires se soumirent tous. Saint Bénédict, ou Benoît, donna la sienne au vie siècle, et fut le patriarche des cénobites de l’occident. Ce fut longtemps une consolation pour le genre humain qu’il y eût de ces asiles ouverts à tous ceux qui voulaient fuir les oppressions du gouvernement goth et vandale. Presque tout ce qui n’était pas seigneur de château était esclave: on échappait, dans la douceur des cloîtres, à la tyrannie et à la guerre. Les lois féodales de l’occident ne permettaient pas, à la vérité, qu’un esclave fût reçu moine sans le consentement du seigneur; mais les couvents savaient éluder la loi. Le peu de connaissances qui restait chez les barbares fut perpétué dans les cloîtres. Les bénédictins transcrivirent quelques livres. Peu à peu il sortit des cloîtres plusieurs inventions utiles. D’ailleurs ces religieux cultivaient la terre, chantaient les louanges de Dieu, vivaient sobrement, étaient hospitaliers; et leurs exemples pouvaient servir à mitiger la férocité de ces temps de barbarie. On se plaignit que bientôt après les richesses corrompirent ce que la vertu et la nécessité avaient institué: il fallut des réformes. Chaque siècle produisit en tous pays des hommes animés par l’exemple de saint Benoît, qui tous voulurent être fondateurs de congrégations nouvelles. L’esprit d’ambition est presque toujours joint à celui d’enthousiasme, et se mêle, sans qu’on s’en aperçoive, à la piété la plus austère. Entrer dans l’ordre ancien de saint Benoît ou de saint Basile, c’était se faire sujet; créer un nouvel institut, c’était se faire un empire. De là cette multitude de clercs, de chanoines réguliers, de religieux et de religieuses. Quiconque a voulu fonder un ordre a été bien reçu des papes, parce qu’ils ont été tous immédiatement soumis au saint-siège, et soustraits, autant qu’on l’a pu, à la domination de leurs évêques. La plupart de leurs généraux résident à Rome comme dans le centre de la chrétienté, et de cette capitale ils envoient au bout du monde les ordres que le pontife leur donne. Mais ce qu’on n’a pas assez remarqué, c’est qu’il s’en est fallu peu que le pontificat romain n’ait été pour jamais entre les mains des moines. Ce dernier avilissement qui manquait à Rome ne fut pas à craindre lorsque Grégoire Ier fut élu pape par le clergé et par le peuple (590). Il est vrai qu’auparavant il avait été bénédictin, mais il y avait longtemps qu’il était sorti du cloître. Les Romains depuis s’accoutumèrent à voir des moines sur la chaire papale; elle fut remplie par des dominicains et par des franciscains aux xiiie et xive siècles, et il y en eut beaucoup au xve. Les cardinaux, dans ces temps de trouble, d’ignorance, de fausse science et de barbarie, avaient ravi au clergé et au peuple romain le droit d’élire leur évêque. Si ces moines papes avaient osé seulement mettre dans le collège des cardinaux les deux tiers de moines, le pontificat restait pour jamais entre leurs mains; les moines alors auraient gouverné despotiquement toute la chrétienté catholique; tous les rois auraient été exposés à l’excès de l’opprobre. Les cardinaux n’ont paru sentir ce danger que vers la fin du xvie siècle, sous le pontificat du cordelier Sixte-Quint. Ce n’est que dans ce temps qu’ils ont pris la résolution de ne donner le chapeau de cardinal qu’à très peu de moines, et de n’en élire aucun pour pape(14). Tous les États chrétiens étaient inondés au commencement du xvie siècle, de citoyens devenus étrangers dans leur patrie, et sujets du pape. Un autre abus, c’est que ces familles immenses se perpétuent aux dépens de la race humaine. On peut assurer qu’avant que la moitié de l’Europe eût aboli les cloîtres, ils renfermaient plus de cinq cent mille personnes. Il y a des campagnes dépeuplées; les colonies du nouveau monde manquent d’habitants; le fléau de la guerre emporte tous les jours trop de citoyens. Si le but de tout législateur est la multiplication des sujets, c’est aller sans doute contre ce grand principe que de trop encourager cette multitude d’hommes et de femmes que perd chaque État, et qui s’engagent par serment, autant qu’il est en eux, à la destruction de l’espèce humaine. Il serait à souhaiter qu’il y eût des retraites douces pour la vieillesse; mais ce seul institut nécessaire est le seul qui ait été oublié. C’est l’extrême jeunesse qui peuple les cloîtres: C’est dans un âge où il n’est permis nulle part de jouir de ses biens, qu’il est permis de disposer de sa liberté pour jamais. On ne peut nier qu’il n’y ait eu dans le cloître de très grandes vertus: il n’est guère encore de monastère qui ne renferme des âmes admirables, qui font honneur à la nature humaine. Trop d’écrivains se sont fait un plaisir de rechercher les désordres et les vices dont furent souillés quelquefois ces asiles de la piété. Il est certain que la vie séculière a toujours été plus vicieuse, et que les plus grands crimes n’ont pas été commis dans les monastères; mais ils ont été plus remarqués par leur contraste avec la règle. Nul État n’a toujours été pur. Il faut n’envisager ici que le bien général de la société: il faut plaindre mille talents ensevelis, et des vertus stériles qui eussent été utiles au monde. Le petit nombre des cloîtres fit d’abord beaucoup de bien. Ce petit nombre proportionné à l’étendue de chaque État eût été respectable. Le grand nombre les avilit, ainsi que les prêtres, qui, autrefois presque égaux aux évêques, sont maintenant à leur égard ce qu’est le peuple en comparaison des princes. Il est vrai qu’entre les anciens moines noirs et les nouveaux moines blancs il régnait une inimitié scandaleuse. Cette jalousie ressemblait à celle des factions vertes et bleues dans l’empire romain; mais elle ne causa pas les mêmes séditions. Dans cette foule d’ordres religieux, les bénédictins tenaient toujours le premier rang. Occupés de leur puissance et de leurs richesses, ils n’entrèrent guère au xve siècle dans les disputes scolastiques; ils regardaient les autres moines comme l’ancienne noblesse voit la nouvelle. Ceux de Cîteaux, de Clairvaux, et beaucoup d’autres, étaient des rejetons de la souche de saint Benoît, et n’étaient, du temps de Luther, connus que par leur opulence. Les riches abbayes d’Allemagne, tranquilles dans leurs États, ne se mêlaient pas de controverse, et les bénédictins de Paris n’avaient pas encore employé leur loisir à ces savantes recherches qui leur ont donné tant de réputation. Les carmes, transplantés de la Palestine en Europe, au viiie siècle, étaient contents, pourvu qu’on crût qu’Élie était leur fondateur. L’ordre des chartreux, établi prés de Grenoble à la fin du xie siècle, seul ordre ancien qui n’ait jamais eu besoin de réforme, était en petit nombre; trop riche, à la vérité, pour des hommes séparés du siècle, mais, malgré ces richesses, consacrés sans relâchement au jeûne, au silence, à la prière, à la solitude; tranquilles sur la terre, au milieu de tant d’agitations dont le bruit venait à peine jusqu’à eux, et ne connaissant les souverains que par les prières où leurs noms sont insérés. Heureux si des vertus si pures et si persévérantes avaient pu être utiles au monde! Les prémontrés, que saint Norbert fonda (1120), ne faisaient pas beaucoup de bruit, et n’en valaient que mieux. Les franciscains étaient les plus nombreux et les plus agissants. François d’Assise, qui les fonda vers l’an 1210 était l’homme de la plus grande simplicité et du plus prodigieux enthousiasme: c’était l’esprit du temps; c’était en partie celui de la populace des croisés: c’était celui des Vaudois et des Albigeois. Il trouva beaucoup d’hommes de sa trempe, et se les associa. Les guerres des croisades nous ont déjà fait voir(15) un grand exemple de son zèle et de celui de ses compagnons, quand il alla proposer au soudan d’Égypte de se faire chrétien, et que frère Gille prêcha si obstinément dans Maroc. Jamais les égarements de l’esprit n’ont été poussés plus loin que dans le livre des Conformités de François avec le Christ, écrit de son temps, augmenté depuis, recueilli et imprimé enfin, au commencement du xvie siècle, par un cordelier nommé Barthélemi Albizzi. On regarde, dans ce livre, le Christ comme précurseur de François. C’est là qu’on trouve l’histoire de la femme de neige que François fit de ses mains; celle d’un loup enragé qu’il guérit miraculeusement, et auquel il fit promettre de ne plus manger de moutons; celle d’un cordelier devenu évêque, qui, déposé par le pape, et étant mort après sa déposition, sortit de sa bière pour aller porter une lettre de reproche au pape; celle d’un médecin qu’il fit mourir par ses prières dans Nocera, pour avoir le plaisir de le ressusciter par de nouvelles prières. On attribuait à François une multitude prodigieuse de miracles. C’en était un grand, en effet, qu’avait opéré ce fondateur d’un si grand ordre, de l’avoir multiplié au point que de son vivant, à un chapitre général qui se tint près d’Assise (1219), il se trouva cinq mille de ses moines. Aujourd’hui, quoique les protestants leur aient enlevé un nombre prodigieux de leurs monastères, ils ont encore sept mille maisons d’hommes sous des noms différents, et plus de neuf cents couvents de filles. On a compté, par leurs derniers chapitres, cent quinze mille hommes, et environ vingt-neuf mille filles: abus intolérable dans des pays où l’on a vu l’espèce humaine manquer sensiblement. Ceux-là étaient ardents à tout; prédicateurs, théologiens, missionnaires, quêteurs, émissaires, courant d’un bout du monde à l’autre, et en tous lieux ennemis des dominicains. Leur querelle théologique roulait sur la naissance de la mère de Jésus-Christ. Les dominicains assuraient qu’elle était née livrée au démon comme les autres: les cordeliers prétendaient qu’elle avait été exempte du péché originel. Les dominicains croyaient être fondés sur l’opinion de saint Thomas; les franciscains sur celle de Jean Duns, Écossais; nommé improprement Scot, et connu en son temps par le titre de Docteur subtil. La querelle politique de ces deux ordres était la suite du prodigieux crédit des dominicains. Ceux-ci, fondés un peu après les franciscains, n’étaient pas si nombreux; mais ils étaient plus puissants, par la charge de maître du sacré palais de Rome, qui, depuis saint Dominique, est affectée à cet ordre, et par les tribunaux de l’inquisition auxquels ces religieux président. Leurs généraux même nommèrent longtemps les inquisiteurs dans la chrétienté. Le pape, qui les nomme actuellement, laisse toujours subsister la congrégation de cet office dans le couvent de la Minerve des dominicains; et ces moines sont encore inquisiteurs dans trente-deux tribunaux de l’Italie, sans compter ceux du Portugal et de l’Espagne. Pour les augustins, c’était originairement une congrégation d’ermites, auxquels le pape Alexandre IV donna une règle (1254). Quoique le sacristain du pape fût toujours tiré de leur corps, et qu’ils fussent en possession de prêcher et de vendre les indulgences, ils n’étaient ni si répandus que les cordeliers, ni si puissants que les dominicains; et ils ne sont guère connus du monde séculier que pour avoir eu Luther dans leur ordre. Les minimes ne faisaient ni bien ni mal. Ils furent fondés par un homme sans jugement, par ce Francesco Martorillo, que Louis XI priait de lui prolonger la vie. Ce Martorillo ayant réglé en Calabre que ses moines mangeraient tout à l’huile, parce que l’huile y est presque pour rien, ordonna la même chose à ses moines établis par lui même dans les climats septentrionaux de France où les oliviers ne croissent point, et où l’huile est quelquefois si chère, que cette nourriture, ordonnée par la frugalité, est un luxe. J’omets un grand nombre de congrégations différentes; car, dans ce plan général, je ne fais point passer en revue tous les régiments d’une armée. Mais l’ordre des jésuites, établi du temps de Luther, demande une attention distinguée. Le monde chrétien s’est épuisé à en dire du bien et du mal. Cette société s’est étendue partout, et partout elle a eu des ennemis. Un très grand nombre de personnes pense que sa fondation était l’effort de la politique, et que l’institut d’Inigo, que nous nommons Ignace. était un dessein formé d’asservir les consciences des rois à son ordre, de le faire dominer sur les esprits des peuples, et de lui acquérir une espèce de monarchie universelle. Ignace de Loyola était bien éloigné d’une pareille vue, et ne fut jamais en état de former de telles prétentions: c’était un gentilhomme biscayen, sans lettres, né avec un esprit romanesque, entêté de livres de chevalerie, et disposé à l’enthousiasme. Il servait dans les troupes d’Espagne tandis que les Français, qui voulaient en vain retirer la Navarre des mains de ses usurpateurs, assiégeaient le château de Pampelune (1521). Ignace, qui alors avait près de trente ans, était renfermé dans le château. Il y fut blessé. La Légende dorée, qu’on lui donna à lire pendant sa convalescence, et une vision qu’il crut avoir, le déterminèrent à faire le pèlerinage de Jérusalem. Il se dévoua à la mortification. On assure même qu’il passa sept jours et sept nuits sans manger ni boire, chose presque incroyable, qui marque une imagination un peu faible et un corps extrêmement robuste. Tout ignorant qu’il était, il prêcha de village en village. On sait le reste de ses aventures; comment il se fit chevalier de la Vierge après avoir fait la veille des armes pour elle; comment il voulut combattre un Maure qui avait parlé peu respectueusement de celle dont il était chevalier, et comme il abandonna la chose à la décision de son cheval, qui prit un autre chemin que celui du Maure. Il prétendit aller prêcher les Turcs: il alla jusqu’à Venise; mais faisant réflexion qu’il ne savait pas le latin, langue pourtant assez inutile en Turquie, il retourna, à l’âge de trente-trois ans commencer ses études à Salamanque. L’inquisition l’ayant fait mettre en prison parce qu’il dirigeait des dévotes, et en faisait des pèlerines, et n’ayant pu apprendre dans Alcala ni dans Salamanque les premiers rudiments de la grammaire il alla se mettre en sixième dans Paris, au collège de Montaigu, se soumettant au fouet comme les petits garçons de sa classe. Incapable d’apprendre le latin, pauvre, errant dans Paris, et méprisé, il trouva des Espagnols dans le même état; il se les associa: quelques Français se joignirent à eux. Ils allèrent tous à Rome, vers l’an 1537, se présenter au pape Paul III, en qualité de pèlerins qui voulaient aller à Jérusalem, et y former une congrégation particulière. Ignace et ses compagnons avaient de la vertu; ils étaient désintéressés, mortifiés, pleins de zèle. On doit avouer aussi qu’Ignace brûlait de l’ambition d’être chef d’un institut. Cette espèce de vanité, dans laquelle entre l’ambition de commander, s’affermit dans un coeur par le sacrifice des autres passions, et agit d’autant plus puissamment qu’elle se joint à des vertus. Si Ignace n’avait pas eu cette passion, il serait entré avec les siens dans l’ordre des théatins, que le cardinal Cajetan avait établi. En vain ce cardinal le sollicitait d’entrer dans cette communauté, l’envie d’être fondateur l’empêcha d’être religieux sous un autre. Les chemins de Jérusalem n’étaient pas sûrs; il fallut rester en Europe. Ignace, qui avait appris un peu de grammaire, se consacra à enseigner les enfants. Ses disciples remplirent cette vue avec un très grand succès; mais ce succès même fut une source de troubles. Les jésuites eurent à combattre des rivaux dans les universités où ils furent reçus; et les villes où ils enseignèrent en concurrence avec l’université furent un théâtre de divisions. Si le désir d’enseigner, que la charité inspira à ce fondateur, a produit des événements funestes, l’humilité par laquelle il renonça lui et les siens aux dignités ecclésiastiques est précisément ce qui a fait la grandeur de son ordre. La plupart des souverains prirent des jésuites pour confesseurs, afin de n’avoir pas un évêché à donner pour une absolution; et la place de confesseur est devenue souvent bien plus importante qu’un siège épiscopal. C’est un ministère secret qui devient puissant à proportion de la faiblesse du prince. Enfin Ignace et ses compagnons, pour arracher du pape une bulle d’établissement, fort difficile à obtenir, furent conseillés de faire, outre les voeux ordinaires, un quatrième voeu d’obéissance au pape, et c’est ce quatrième voeu qui, dans la suite, a produit des missionnaires portant la religion et la gloire du souverain pontife aux extrémités de la terre. Voilà comme l’esprit du monde le moins politique donna naissance au plus politique de tous les ordres monastiques. En matière de religion, l’enthousiasme commence toujours le bâtiment; mais l’habileté l’achève. (1540) Paul III promulgua leur bulle d’institution, avec la clause expresse que leur nombre ne passerait jamais soixante. Cependant Ignace, avant de mourir, eut plus de mille jésuites sous ses ordres. La prudence gouverna enfin son enthousiasme: son livre des Exercices spirituels, qui devait diriger ses disciples, était à la vérité romanesque; il y représente Dieu comme un général d’armée, dont les jésuites sont les capitaines mais on peut faire un très mauvais livre, et bien gouverner. Il fut assisté surtout par un Lainez et un Salmeron qui, étant devenus habiles, composèrent avec lui les lois de son ordre. François de Borgia, duc de Gandie, petit-fils du pape Alexandre VI, et neveu de César Borgia, aussi dévot et aussi simple que son oncle et son grand-père avaient été méchants et fourbes, entra dans l’ordre des jésuites, et lui procura des richesses et du crédit. François Xavier, par ses missions dans l’Inde et au Japon, rendit l’ordre célèbre. Cette ardeur, cette opiniâtreté, ce mélange d’enthousiasme et de souplesse, qui fait le caractère de tout nouvel institut, fit recevoir les jésuites dans presque tous les royaumes, malgré les oppositions qu’ils essuyèrent. (1561) Ils ne furent admis en France qu’à condition qu’ils ne prendraient jamais le nom de jésuites, et qu’ils seraient soumis aux évêques. Ce nom de jésuite paraissait trop fastueux: on leur reprochait de vouloir s’attribuer à eux seuls un titre commun à tous les chrétiens; et les voeux qu’ils faisaient au pape donnaient de la jalousie. On les a vus depuis gouverner plusieurs cours de l’Europe, se faire un grand nom par l’éducation qu’ils ont donnée à la jeunesse, aller réformer les sciences à la Chine, rendre pour un temps le Japon chrétien, et donner des lois aux peuples du Paraguai(16). A l’époque de leur expulsion du Portugal, premier signal de leur destruction, ils étaient environ dix-huit mille dans le monde, tous soumis à un général perpétuel et absolu, liés tous ensemble uniquement par l’obéissance qu’ils vouent à un seul. Leur gouvernement était devenu le modèle d’un gouvernement monarchique. Ils avaient des maisons pauvres, ils en avaient de très riches. L’évêque du Mexique, dom Jean de Palafox, écrivait au pape Innocent X, environ cent ans après leur institution: « J’ai trouvé entre les mains des jésuites presque toutes les richesses de ces provinces. Deux de leurs collèges possèdent trois cent mille moutons, six grandes sucreries dont quelques-unes valent près d’un million d’écus; ils ont des mines d’argent très riches; leurs mines sont si considérables qu’elles suffiraient à un prince qui ne reconnaîtrait aucun souverain au-dessus de lui. » Ces plaintes paraissent un peu exagérées; mais elles étaient fondées. Cet ordre eut beaucoup de peine à s’établir en France; et cela devait être. Il naquit, il s’éleva sous la maison d’Autriche, alors ennemie de la France, et fut protégé par elle. Les jésuites, du temps de la Ligue, étaient les pensionnaires de Philippe II. Les autres religieux, qui entrèrent tous dans cette faction, excepté les bénédictins et les chartreux, n’attisaient le feu qu’en France les jésuites le soufflaient de Rome, de Madrid, de Bruxelles, au milieu de Paris. Des temps plus heureux ont éteint ces flammes. Rien ne semble plus contradictoire que cette haine publique dont ils ont été chargés, et cette confiance qu’ils se sont attirée; cet esprit qui les exila de plusieurs pays, et qui les y remit en crédit; ce prodigieux nombre d’ennemis, et cette faveur populaire: mais on avait vu des exemples de ces contrastes dans les ordres mendiants. Il y a toujours dans une société nombreuse, occupée des sciences et de la religion, des esprits ardents et inquiets qui se font des ennemis, des savants qui se font de la réputation, des caractères insinuants qui se font des partisans, et des politiques qui tirent parti du travail et du caractère de tous les autres. Il ne faut pas sans doute attribuer à leur institut, à un dessein formé, général, et toujours suivi, les crimes auxquels des temps funestes ont entraîné plusieurs jésuites. Ce n’est pas certainement la faute d’Ignace, si les pères Matthieu, Guignard, Guéret, et d’autres cabalèrent et écrivirent contre Henri IV avec tant de fureur, et s’ils ont été enfin chassés de la France, de l’Espagne et du Portugal, et détruits par un pape cordelier, malgré le quatrième voeu qu’ils faisaient au saint-siège; de même que ce n’est pas la faute du fondateur des dominicains, si un de leurs frères empoisonna l’empereur Henri VII en le communiant, et si un autre assassina le roi de France Henri III. On ne doit pas imputer davantage à saint Benoît l’empoisonnement du duc de Guienne. frère de Louis XI, par un bénédictin. Nul ordre religieux ne fut fondé dans des vues criminelles, ni même politiques. Les pères de l’Oratoire de France, d’une institution plus nouvelle, sont différents de tous les ordres. Leur congrégation est la seule où les voeux soient inconnus, et où n’habite point le repentir. C’est une retraite toujours volontaire. Les riches y vivent à leurs dépens, les pauvres aux dépens de la maison. On y jouit de la liberté qui convient à des hommes. La superstition et les petitesses n’y déshonorent guère la vertu. Il a régné entre tous ces ordres une émulation qui est souvent devenue une jalousie éclatante. La haine entre les moines noirs et les moines blancs subsista violemment pendant quelques siècles: les dominicains et les franciscains furent nécessairement divisés, comme on l’a remarqué(17) chaque ordre semblait se rallier sous un étendard différent. Ce qu’on appelle esprit de corps anime toutes les sociétés. Les instituts consacrés au soulagement des pauvres et au service des malades n’ont pas été les moins respectables. Peut-être n’est-il rien de plus grand sur la terre que le sacrifice que fait un sexe délicat de la beauté et de la jeunesse, souvent de la haute naissance, pour soulager dans les hôpitaux ce ramas de toutes les misères humaines dont la vue est si humiliante pour l’orgueil humain, et si révoltante pour notre délicatesse. Les peuples séparés de la communion romaine n’ont imité qu’imparfaitement une charité si généreuse; mais aussi cette congrégation si utile est la moins nombreuse. Il est une autre congrégation plus héroïque; car ce nom convient aux trinitaires de la rédemption des captifs, établis vers l’an 1120 par un gentilhomme nommé Jean de Matha. Ces religieux se consacrent depuis six cents ans à briser les chaînes des chrétiens chez les Maures: ils emploient à payer les rançons des esclaves leurs revenus et les aumônes qu’ils recueillent, et qu’ils portent eux-mêmes en Afrique. On ne peut se plaindre de tels instituts; mais on se plaint en général que la vie monastique a dérobé trop de sujets à la société civile. Les religieuses surtout sont mortes pour la patrie; les tombeaux où elles vivent sont presque tous très pauvres: une fille qui travaille de ses mains aux ouvrages de son sexe gagne beaucoup plus que ne coûte l’entretien d’une religieuse. Leur sort peut faire pitié, si celui de tant de couvents d’hommes trop riches peut faire envie. Il est bien évident que leur trop grand nombre dépeuplerait un État. Les Juifs, pour cette raison, n’eurent ni esséniennes ni filles thérapeutes: il n’y eut aucun asile consacré à la virginité en Asie; les Chinois et les Japonais seuls ont quelques bonzesses; mais elles ne sont pas absolument inutiles: il n’y eut jamais dans l’ancienne Rome que six vestales; encore pouvaient-elles sortir de leur retraite au bout d’un certain temps pour se marier: les temples eurent très peu de prêtresses consacrées à la virginité. Le pape saint Léon, dont la mémoire est si respectée, ordonna (458), avec d’autres évêques, qu’on ne donnerait jamais le voile aux filles avant l’âge de quarante ans; et l’empereur Majorien fit une loi de l’État de cette sage loi de l’Église: un zèle imprudent abolit avec le temps ce que la sagesse avait établi. Un des plus horribles abus de l’état monastique, mais qui ne tombe que sur ceux qui, ayant eu l’imprudence de se faire moines, ont le malheur de s’en repentir, c’est la licence que les supérieurs des couvents se donnent d’exercer la justice et d’être chez eux lieutenants-criminels: ils enferment pour toujours dans des cachots souterrains ceux dont ils sont mécontents, ou dont ils se défient. Il y en a mille exemples en Italie, en Espagne; il y en a eu en France: c’est ce que dans le jargon des moines ils appellent être in pace, à l’eau d’angoisse et au pain de tribulation. Vous trouverez dans l’Histoire du droit public ecclésiastique(18)auquel travailla M. d’Argenson(19), le ministre des affaires étrangères, homme beaucoup plus instruit et plus philosophe qu’on ne croyait; vous trouverez, dis-je, que l’intendant de Tours délivra un de ces prisonniers, qu’il découvrit difficilement après les plus exactes recherches. Vous verrez que M. de Coislin, évêque d’Orléans, délivra un de ces malheureux moines enfermé dans une citerne bouchée d’une grosse pierre. Mais ce que vous ne lirez pas, c’est qu’on ait puni l’insolence barbare de ces supérieurs monastiques, qui s’attribuaient le droit de la puissance royale, et qui l’exerçaient avec tant de tyrannie(20). La politique semble exiger qu’il n’y ait pour le service des autels, et pour les autres secours, que le nombre de ministres nécessaires: l’Angleterre, l’Écosse, et l’Irlande, n’en ont pas vingt mille. La Hollande, qui contient deux millions d’habitants, n’a pas mille ecclésiastiques encore ces hommes consacrés à l’Église, étant presque tous mariés, fournissent des sujets à la patrie, et des sujets élevés avec sagesse. On comptait en France, vers l’an 1700, plus de deux cent cinquante mille ecclésiastiques, tant séculiers que réguliers; et c’est beaucoup plus que le nombre ordinaire de ces soldats. Le clergé de l’État du pape composait environ trente-deux mille hommes, et le nombre des religieux et des filles cloîtrées allait à huit mille: c’est de tous les États catholiques celui où le nombre des clercs séculiers excède le plus celui des religieux; mais avoir quarante mille ecclésiastiques, et ne pouvoir entretenir dix mille soldats, c’est le sûr moyen d’être toujours faible. Le France a plus de couvents que toute l’Italie ensemble. Le nombre des hommes et des femmes que renferment les cloîtres montait en ce royaume à plus de quatre-vingt-dix mille au commencement du siècle courant: l’Espagne n’en a environ que cinquante mille, si on s’en rapporte au dénombrement fait par Gonzalès d’Avila (1620); mais ce pays n’est pas à beaucoup près la moitié aussi peuplé que la France, et après l’émigration des Maures et des Juifs, après la transplantation de tant de familles espagnoles en Amérique, il faut convenir que les cloîtres en Espagne tiennent lieu d’une mortalité qui détruit insensiblement la nation. Il y a dans le Portugal un peu plus de dix mille religieux de l’un et de l’autre sexe: c’est un pays à peu près d’une population égale à celle de l’État du pape, et cependant les cloîtres y sont plus peuplés. Il n’est point de royaume où l’on n’ait souvent proposé de rendre à l’État une partie des citoyens que les monastères lui enlèvent; mais ceux qui gouvernent sont rarement touchés d’une utilité éloignée, toute sensible qu’elle est, surtout quand cet avantage futur est balancé par les difficultés présentes. Les ordres religieux s’opposent tous à cette réforme; chaque supérieur qui se voit à la tête d’un petit État voudrait accroître la multitude de ses sujets; et souvent un moine, que le repentir dessèche dans son cloître, est encore attaché à l’idée du bien de son ordre, qu’il préfère au bien réel de la patrie(21). Si une milice de cinq ou six cent mille religieux, combattant par la parole sous l’étendard de Rome, ne put empêcher la moitié de l’Europe de se soustraire au joug de cette cour, l’inquisition n’a réellement servi qu’à faire perdre au pape encore quelques provinces, comme les sept provinces unies, et à brûler ailleurs inutilement les malheureux. On se souvient(22) que, dans les guerres contre les Albigeois, le pape Innocent III établit, vers l’an 1200, ce tribunal qui juge les pensées des hommes, et qu’au mépris des évêques, arbitres naturels dans les procès de doctrine, il fut confié à des dominicains et à des cordeliers. Ces premiers inquisiteurs avaient le droit de citer tout hérétique, de l’excommunier, d’accorder des indulgences à tout prince qui exterminerait les condamnés, de réconcilier à l’Église, de taxer les pénitents, et de recevoir d’eux en argent une caution de leur repentir. La bizarrerie des événements, qui met tant de contradictions dans la politique humaine, fit que le plus violent ennemi des papes fut le protecteur le plus sévère de ce tribunal. L’empereur Frédéric II, accusé par le pape, tantôt d’être mahométan, tantôt d’être athée, crut se laver du reproche en prenant sous sa protection les inquisiteurs; il donna même quatre édits à Pavie (1244), par lesquels il ordonnait aux juges séculiers de livrer aux flammes ceux que les inquisiteurs condamneraient comme hérétiques obstinés, et de laisser dans une prison perpétuelle ceux que l’inquisition déclarait repentants. Frédéric II, malgré cette politique, n’en fut pas moins persécuté; et les papes se servirent depuis, contre les droits de l’empire, des armes qu’il leur avait données. En 1255, le pape Alexandre III établit l’inquisition en France, sous le roi saint Louis. Le gardien des cordeliers de Paris et le provincial des dominicains étaient les grands inquisiteurs. Ils devaient, par la bulle d’Alexandre, consulter les évêques; mais ils n’en dépendaient pas: cette étrange juridiction, donnée à des hommes qui font voeu de renoncer au monde, indigna le clergé et les laïques. Un cordelier inquisiteur assista au jugement des templiers; mais bientôt le soulèvement de tous les esprits ne laissa à ces moines qu’un titre inutile. En Italie les papes avaient plus de crédit, parce que, tout désobéis qu’ils étaient dans Rome, tout éloignés qu’ils en furent longtemps, ils étaient toujours à la tête de la faction guelfe contre celle des gibelins. Ils se servirent de cette inquisition contre les partisans de l’empire (1302); car le pape Jean XXII fit procéder par des moines inquisiteurs contre Matthieu Visconti, seigneur de Milan, dont le crime était d’être attaché à l’empereur Louis de Bavière. Le dévouement du vassal à son suzerain fut déclaré hérésie: la maison d’Este, celle de Malatesta, furent traitées de même pour la même cause; et si le supplice ne suivit pas la sentence, c’est qu’il était alors plus aisé aux papes d’avoir des inquisiteurs que des armées. Plus ce tribunal s’établit, et plus les évêques, qui se voyaient enlever un droit qui semblait leur appartenir, le réclamèrent vivement: les papes les associèrent aux moines inquisiteurs qui exerçaient pleinement leur autorité dans presque tous les États d’Italie, et dont les évêques ne furent que les assesseurs. (1289) Sur la fin du xiii’ siècle, Venise avait déjà reçu l’inquisition; mais si ailleurs elle était toute dépendante du pape, elle fut dans l’État vénitien soumise au sénat: la plus sage précaution qu’il prit fut que les amendes et les confiscations n’appartinssent pas aux inquisiteurs. On croyait modérer leur zèle, en leur ôtant la tentation de s’enrichir par leurs jugements; mais, comme l’envie de faire valoir les droits de son ministère est chez les hommes une passion aussi forte que l’avarice, les entreprises des inquisiteurs obligèrent le sénat longtemps après, au xvie siècle, d’ordonner que l’inquisition ne pourrait jamais faire de procédure sans l’assistance de trois sénateurs. Par ce règlement, et par plusieurs autres aussi politiques, l’autorité de ce tribunal fut anéantie à Venise à force d’être éludée. Un royaume où il semblait que l’inquisition dût s’établir avec le plus de facilité et de pouvoir, est précisément celui où elle n’a jamais eu d’entrée; c’est le royaume de Naples. Les souverains de cet état et ceux de Sicile se croyaient en droit, par les concessions des papes, d’y exercer la juridiction ecclésiastique: le pontife romain et le roi disputant toujours à qui nommerait les inquisiteurs, on n’en nomma point, et les peuples profitèrent, pour la première fois, des querelles de leurs maîtres: il y eut pourtant dans Naples et Sicile moins d’hérétiques qu’ailleurs. Cette paix de l’Église dans ces royaumes prouva bien que l’inquisition était moins un rempart de la foi qu’un fléau inventé pour troubler les hommes. (1478) Elle fut enfin autorisée en Sicile, après l’avoir été en Espagne par Ferdinand et Isabelle; mais elle fut en Sicile, plus encore qu’en Castille, un privilège de la couronne, et non un tribunal romain; car en Sicile c’est le roi qui est pape. Il y avait déjà longtemps qu’elle était reçue dans l’Aragon: elle y languissait ainsi qu’en France, sans fonctions, sans ordre, et presque oubliée. Mais ce ne fut qu’après la conquête de Grenade qu’elle déploya dans toute l’Espagne cette force et cette rigueur que jamais n’avaient eues les tribunaux ordinaires. Il faut que le génie des Espagnols eût alors quelque chose de plus austère et de plus impitoyable que celui des autres nations. On le voit par les cruautés réfléchies dont ils inondèrent bientôt après le Nouveau Monde. On le voit surtout ici par l’excès d’atrocité qu’ils mirent dans l’exercice d’une juridiction où les Italiens ses inventeurs mettaient beaucoup plus de douceur. Les papes avaient érigé ces tribunaux par politique; et les inquisiteurs espagnols y ajoutèrent la barbarie. Lorsque Mahomet II eut subjugué Constantinople et la Grèce, lui et ses successeurs laissèrent les vaincus vivre en paix dans leur religion; et les Arabes, maîtres de l’Espagne, n’avaient jamais forcé les chrétiens regnicoles à recevoir le mahométisme. Mais, après la prise de Grenade, le cardinal Ximénès voulut que tous les Maures fussent chrétiens, soit qu’il y fût porté par zèle, soit qu’il écoutât l’ambition de compter un nouveau peuple soumis à sa primatie. C’était une entreprise directement contraire au traité par lequel les Maures s’étaient soumis, et il fallait du temps pour la faire réussir. Mais Ximénès voulut convertir les Maures aussi vite qu’on avait pris Grenade. On les prêcha, on les persécuta: ils se soulevèrent; on les soumit, et on les força de recevoir le baptême (1499). Ximénès fit donner à cinquante mille d’entre eux ce signe d’une religion à laquelle ils ne croyaient pas. Les juifs, compris dans le traité fait avec les rois de Grenade, n’éprouvèrent pas plus d’indulgence que les Maures. Il y en avait beaucoup en Espagne. Ils étaient ce qu’ils sont partout ailleurs, les courtiers du commerce. Cette profession, loin d’être turbulente, ne peut subsister que par un esprit pacifique. On compte plus de vingt mille juifs autorisés par le pape en Italie: il y a près de deux cent quatre-vingts synagogues en Pologne. La seule province de Hollande possède environ douze mille Hébreux, quoiqu’elle puisse assurément faire sans eux le commerce. Les juifs ne paraissaient pas plus dangereux en Espagne; et les taxes qu’on pouvait leur imposer étaient des ressources assurées pour le gouvernement: il est donc bien difficile de pouvoir attribuer à une sage politique la persécution qu’ils essuyèrent. L’inquisition procéda contre eux et contre les musulmans. Nous avons déjà observé(23) combien de familles mahométanes et juives aimèrent mieux quitter l’Espagne que de soutenir la rigueur de ce tribunal, et combien Ferdinand et Isabelle perdirent de sujets. C’étaient certainement ceux de leur secte les moins à craindre, puisqu’ils préféraient la fuite à la révolte. Ce qui restait feignit d’être chrétien. Mais le grand inquisiteur Torquemada fit regarder à la reine Isabelle tous ces chrétiens déguisés comme des hommes dont il fallait confisquer les biens et proscrire la vie. Ce Torquemada, dominicain, devenu cardinal, donna au tribunal de l’inquisition espagnole cette forme judirique opposée à toutes les lois humaines, laquelle s’est toujours conservée. Il fit en quatorze ans le procès à près de quatre-vingt mille hommes, et en fit brûler six mille avec l’appareil et la pompe des plus augustes fêtes. Tout ce qu’on nous raconte des peuples qui ont sacrifié des hommes à la Divinité n’approche pas de ces exécutions accompagnées de cérémonies religieuses. Les Espagnols n’en conçurent pas d’abord assez d’horreur, parce que c’étaient leurs anciens ennemis et des juifs qu’on immolait. Mais bientôt eux-mêmes devinrent victimes; car lorsque les dogmes de Luther éclatèrent, le peu de citoyens qui fut soupçonné de les admettre fut immolé. La forme des procédures devint un moyen infaillible de perdre qui on voulait. On ne confronte point les accusés aux délateurs, et il n’y a point de délateur qui ne soit écouté. Un criminel public et flétri par la justice, un enfant, une courtisane, sont des accusateurs graves: le fils même peut déposer contre son père, la femme contre son époux; enfin l’accusé est obligé d’être lui-même son propre délateur, de deviner et d’avouer le délit qu’on lui suppose, et que souvent il ignore. Cette procédure inouïe jusqu’alors fit trembler l’Espagne. La défiance s’empara de tous les esprits; il n’y eut plus d’amis, plus de société: le frère craignit son frère, le père son fils. C’est de là que le silence est devenu le caractère d’une nation née avec toute la vivacité que donne un climat chaud et fertile. Les plus adroits s’empressèrent d’être les archers de l’inquisition sous le nom de ses familiers, aimant mieux être satellites que suppliciés. Il faut encore attribuer à ce tribunal cette profonde ignorance de la saine philosophie où les écoles d’Espagne demeurent plongées, tandis que l’Allemagne, l’Angleterre, la France, l’Italie même, ont découvert tant de vérités, et ont élargi la sphère de nos connaissances. Jamais la nature humaine n’est si avilie que quand l’ignorance superstitieuse est armée du pouvoir. Mais ces tristes effets de l’inquisition sont peu de chose en comparaison de ces sacrifices publics qu’on nomme auto-da-fé, acte de foi, et des horreurs qui les précèdent. C’est un prêtre en surplis, c’est un moine voué à l’humilité et à la douceur, qui fait dans de vastes cachots appliquer des hommes aux tortures les plus cruelles. C’est ensuite un théâtre dressé dans une place publique, où l’on conduit au bûcher tous les condamnés, à la suite d’une procession de moines et de confréries. On chante, on dit la messe, et on tue des hommes. Un Asiatique qui arriverait à Madrid le jour d’une telle exécution, ne saurait si c’est une réjouissance, une fête religieuse, un sacrifice, ou une boucherie, et c’est tout cela ensemble. Les rois, dont ailleurs la seule présence suffit pour donner grâce à un criminel, assistent nu-tête à ce spectacle, sur un siège moins élevé que celui de l’inquisiteur, et voient expirer leurs sujets dans les flammes. On reprochait à Montézuma d’immoler des captifs à ses dieux: qu’aurait-il dit s’il avait vu un auto-da-fé? Ces exécutions sont aujourd’hui plus rares qu’autrefois; mais la raison, qui perce avec tant de peine quand le fanatisme est établi, n’a pu les abolir encore(24). L’inquisition ne fut introduite dans le Portugal que vers l’an 1557, quand ce pays n’était point soumis aux Espagnols. Elle essuya d’abord toutes les contradictions que son seul nom devait produire: mais enfin elle s’établit, et sa jurisprudence fut la même à Lisbonne qu’à Madrid. Le grand inquisiteur est nommé par le roi et confirmé par le pape. Les tribunaux particuliers de cet office, qu’on nomme saint, sont soumis, en Espagne et en Portugal, au tribunal de la capitale. L’inquisition eut dans ces deux États la même sévérité et la même attention à signaler son pouvoir. En Espagne, après la mort de Charles-Quint, elle osa faire le procès au confesseur de cet empereur, Constantin Ponce, qui mourut dans un cachot, et dont l’effigie fut brûlée après sa mort dans un auto-da-fé. En Portugal, Jean de Bragance, ayant arraché son pays à la domination espagnole, voulut aussi le délivrer de l’inquisition; mais il ne put réussir qu’à priver les inquisiteurs des confiscations. Ils le déclarèrent excommunié après sa mort. Il fallut que la reine sa veuve les engageât à donner au cadavre une absolution aussi ridicule que honteuse. Par cette absolution, on le déclarait coupable. Quand les Espagnols s’établirent en Amérique, ils portèrent l’inquisition avec eux. Les Portugais l’introduisirent aux Indes occidentales, immédiatement après qu’elle fut autorisée à Lisbonne. On connaît l’inquisition de Goa. Si cette juridiction opprime ailleurs le droit naturel, elle est dans Goa contraire à la politique. Les Portugais ne sont dans l’Inde que pour y négocier: le commerce et l’inquisition paraissent incompatibles. Si elle était reçue dans Londres et dans Amsterdam, ces villes ne seraient ni si peuplées ni si opulentes. En effet, quand Philippe II la voulut introduire dans les provinces de Flandre, l’interruption du commerce fut une des principales causes de la révolution. La France et l’Allemagne ont été heureusement préservées de ce fléau. Elles ont essuyé des guerres horribles de religion; mais enfin les guerres finissent, et l’inquisition une fois établie est éternelle. Il n’est pas étonnant qu’on ait imputé à un tribunal si détesté des excès d’horreur et d’insolence qu’il’ n’a pas commis. On trouve dans beaucoup de livres que ce Constantin Ponce, confesseur de Charles-Quint, condamné par l’inquisition, avait été accusé au saint-office d’avoir dicté le testament de l’empereur, dans lequel il n’y avait pas assez de legs pieux, et que le confesseur et le testament furent condamnés l’un et l’autre à être brûlés; qu’enfin tout ce que put Philippe II fut d’obtenir que la sentence ne s’exécutât pas sur le testament de l’empereur son père. Tout cela est manifestement faux: Constantin Ponce n’était plus depuis longtemps confesseur de Charles-Quint quand il fut emprisonné, et le testament de ce prince fut respecté par Philippe II, qui était trop habile et trop puissant pour souffrir qu’on déshonorât le commencement de son règne et la gloire de son père On lit encore dans plusieurs ouvrages écrits contre l’inquisition, que le roi d’Espagne Philippe III, assistant à un anto-da-fé, et voyant brûler plusieurs hommes, juifs, mahométans, hérétiques, ou soupçonnés de l’être, s’écria: « Voilà des hommes bien malheureux de mourir parce qu’ils n’ont pu changer d’opinion! » Il est très vraisemblable qu’un roi ait pensé ainsi, et que ces paroles lui aient échappé; il est seulement bien cruel qu’il ne sauvât pas ceux qu’il plaignait. Mais on ajoute que le grand inquisiteur, ayant recueilli ces paroles, en fit un crime au roi même; qu’il eut l’impudence atroce d’en demander une réparation; que le roi eut la bassesse d’en faire une; et que cette réparation à l’honneur du saint-office consista à se faire tirer du sang, que le grand inquisiteur fit brûler par la main du bourreau. Philippe III fut un prince borné, mais non d’une imbécillité si humiliante. Une telle aventure n’est croyable d’aucun prince; elle n’est rapportée que dans des livres sans aveu, dans le tableau des papes, et dans ces faux mémoires imprimés en Hollande sous tant de faux noms. Il faut être d’ailleurs bien maladroit pour calomnier l’inquisition, et pour chercher dans le mensonge de quoi la rendre odieuse. Ce tribunal, inventé pour extirper les hérésies, est précisément ce qui éloigne le plus les protestants de l’Église romaine: il est pour eux un objet d’horreur: ils aimeraient mieux mourir que s’y soumettre, et les chemises ensoufrées du saint-office sont l’étendard contre lequel ils sont à jamais réunis. L’inquisition a été moins cruelle à Rome et en Italie, où les juifs ont de grands privilèges, et où les citoyens sont tous plus empressés à faire leur fortune et celle de leurs parents dans l’Église qu’à disputer sur des mystères. Le pape Paul IV, qui donna trop d’étendue au tribunal de l’inquisition romaine, fut détesté des Romains; le peuple troubla ses funérailles, jeta sa statue dans le Tîbre, démolit les prisons de l’inquisition, et jeta des pierres aux ministres de cette juridiction: cependant l’inquisition romaine, sous Paul IV, n’avait fait mourir personne. Pie IV fut plus barbare(25); il fit brûler trois malheureux savants, accusés de ne pas penser comme les autres; mais jamais l’inquisition italienne n’a égalé les horreurs de celle d’Espagne. Le plus grand mal qu’elle ait fait à la longue en Italie a été de tenir autant qu’elle l’a pu dans l’ignorance une nation spirituelle. Il faut que ceux qui écrivent demandent à un jacobin permission de penser, et les autres, permission de lire. Les hommes éclairés, qui sont en grand nombre, gémissent tout bas en Italie; le reste vit dans les plaisirs et l’ignorance; le bas peuple dans la superstition. Plus les Italiens ont d’esprit, plus on a voulu le restreindre, et cet esprit ne leur sert qu’à être dominés par des moines dont il faut baiser la main dans plusieurs provinces; de même qu’il ne leur a servi qu’à baiser les fers des Goths, des Lombards, des Francs et des Teutons. Ayant ainsi parcouru tout ce qui est attaché à
la religion, et réservant pour un antre lieu l’histoire plus détaillée
des malheurs dont elle fut en France et en Allemagne la cause ou le prétexte,
je viens au prodige des découvertes qui firent en ce temps la gloire
et la richesse du Portugal et de l’Espagne, qui embrassèrent l’univers
entier, et qui rendirent Philippe II le plus puissant monarque de l’Europe.
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