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| Index Voltaire | Essai sur les Moeurs | Commande CDROM | ESSAI SUR LES MOEURS (Suite) CHAP. CXI. — Attentats de la famille d’Alexandre VI et de César de Borgia. Suite des affaires de Louis XII avec Ferdinand le Catholique. Mort du pape. Alexandre VI faisait alors en petit ce que Louis XII exécutait en grand: il conquérait les fiefs de la Romagne par les mains de son fils. Tout était destiné à l’agrandissement de ce fils; mais il n’en jouit guère: il travaillait sans y penser pour le domaine ecclésiastique. Il n’y eut ni violence, ni artifice, ni grandeur de courage, ni scélératesse, que César Borgia ne mît en usage. Il employa, pour envahir huit ou dix petites villes, et pour se défaire de quelques petits seigneurs, plus d’art que les Alexandre, les Gengis, les Tamerlan, les Mahomet, n’en mirent à subjuguer une grande partie de la terre. On vendit des indulgences pour avoir une armée: le cardinal Bembo assure que dans les seuls domaines de Venise on en vendit pour près de seize cents marcs d’or. On imposa le dixième sur tous les revenus ecclésiastiques, sous prétexte d’une guerre contre les Turcs et il ne s’agissait que d’une petite guerre aux portes de Rome. D’abord on saisit les places des Colonna et des Savelli auprès de Rome. Borgia emporta par force et par adresse Forli, Faenza, Rimini, Imola, Piombino; et dans ces conquêtes, la perfidie, l’assassinat, l’empoisonnement, font une partie de ses armes. Il demande au nom du pape des troupes et de l’artillerie au duc d’Urbin: il s’en sert contre le duc d’Urbin même, et lui ravit son duché: il attire dans une conférence le seigneur de la ville de Camerino; il le fait étrangler avec ses deux fils. Il engage, par les plus grands serments, le duc de Gravina, Oliverotto, Pagolo Vitelli, et un autre, à venir traiter avec lui auprès de Sinigaglia. L’embuscade était préparée il fait massacrer impitoyablement Vitelli et Oliverotto. Pourrait-on penser que Vitelli, en expirant, suppliât son assassin d’obtenir pour lui auprès du pape son père une indulgence à l’article de la mort? C’est pourtant ce que disent les contemporains: rien ne montre mieux la faiblesse humaine et le pouvoir de l’opinion. Si César Borgia fût mort avant Alexandre VI du poison qu’en prétend qu’ils préparèrent à des cardinaux, et qu’ils burent l’un et l’autre, il ne faudrait pas s’étonner que Borgia, en mourant, eût demandé une indulgence plénière au pontife son père. Alexandre VI dans le même temps, se saisissait des amis de ces infortunés, et les faisait étrangler au château Saint-Ange. Guicciardino croit que le seigneur de Farneza, nommé Astor, jeune homme d’une grande beauté, livré au bâtard du pape, fut forcé de servir à ses plaisirs, et envoyé ensuite avec son frère naturel au pape, qui les fit périr tous deux par la corde. Le roi de France, père de son peuple, et honnête homme chez lui, favorisait en Italie ces crimes, qu’il aurait punis dans son royaume. Il s’en rendait le complice; il abandonnait au pape ces victimes, pour être secondé par lui dans sa conquête de Naples: ce qu’on appelle la politique, l’intérêt d’État, le rendit injuste en faveur d’Alexandre VI. Quelle politique, quel intérêt d’État, de seconder les atrocités d’un scélérat qui le trahit bientôt après! Et comment les hommes sont gouvernés! Un pape, et son bâtard qu’on avait vu archevêque, souillaient l’Italie de tous les crimes; un roi de France, qu’on a nommé père du peuple, les secondait; et les nations hébétées demeuraient dans le silence! La destinée des Français, qui était de conquérir Naples, était aussi d’en être chassés. Ferdinand le Catholique, ou le perfide, qui avait trompé le dernier roi de Naples, son parent, ne fut pas plus fidèle à Louis XII: il fut bientôt d’accord avec Alexandre VI pour ôter au roi son partage. Gonsalve de Cordoue, qui mérita si bien le titre de grand capitaine, et non de vertueux, lui qui disait que la toile d’honneur doit être grossièrement tissue, trompa d’abord les Français, et ensuite les vainquit. Il me semble qu’il y a eu souvent dans les généraux français beaucoup plus de ce courage que l’honneur inspire, que de cet art nécessaire dans les grandes affaires. Le duc de Nemours, descendant de Clovis, commandait les Français: il appela Gonsalve en duel. Gonsalve répondit en battant plusieurs fois son armée, et surtout à Cerignola dans la Pouille, où Nemours fut tué avec quatre mille Français (1503): il ne périt, dit-on, que neuf Espagnols dans cette bataille; preuve évidente que Gonsalve avait choisi un poste avantageux, que Nemours avait manqué de prudence, et qu’il n’avait que des troupes découragées. En vain le fameux chevalier Bayard soutint seul sur un pont étroit l’effort de deux cents ennemis qui l’attaquaient; cet effort de valeur fut glorieux et inutile. On le comparait à Horatius Coclès; mais il ne combattait pas pour les Romains. Ce fut dans cette guerre qu’on trouva une nouvelle manière d’exterminer les hommes. Pierre de Navarre, soldat de fortune et grand général espagnol, inventa les mines, dont les Français éprouvèrent les premiers effets. La France cependant était alors si puissante que Louis XII put mettre à la fois trois armées en campagne et une flotte en mer. De ces trois armées, l’une fut destinée pour Naples, les deux autres pour le Roussillon et pour Fontarabie; mais aucune de ces armées ne fit des progrès, et celle de Naples fut bientôt entièrement dissipée, tant on opposa une mauvaise conduite à celle du grand capitaine; enfin Louis XII perdit sa part du royaume de Naples sans retour. (1503) Bientôt après, l’Italie fut délivrée d’Alexandre VI et de son fils. Tous les historiens se plaisent à transmettre à la postérité que ce pape mourut du poison qu’il avait destiné dans un festin à plusieurs cardinaux: trépas digne en effet de sa vie; mais le fait est bien peu vraisemblable. On prétend que dans un besoin pressant d’argent il voulut hériter de ces cardinaux; mais il est prouvé que César Borgia emporta cent mille ducats d’or du trésor de son père après sa mort; le besoin n’était donc pas réel. D’ailleurs, comment se méprit-on à cette bouteille de vin empoisonnée qui, dit-on, donna la mort au pape et mit son fils au bord du tombeau? Des hommes qui ont une si longue expérience du crime ne laissent pas lieu à une telle méprise: on ne cite personne qui en ait fait l’aveu; il paraît donc bien difficile qu’on en fût informé. Si, quand le pape mourut, cette cause de sa mort avait été sue, elle l’eût été par ceux-là même qu’on avait voulu empoisonner: ils n’eussent point laissé un tel crime impuni: ils n’eussent point souffert que Borgia s’emparât paisiblement des trésors de son père. Le peuple qui hait souvent ses maîtres, et qui a de tels maîtres en exécration, tenu dans l’esclavage sous Alexandre, eût éclaté à sa mort, il eût troublé la pompe funèbre de ce monstre: il eût déchiré son abominable fils. Enfin, le journal de la maison de Borgia porte que le pape, âgé de soixante et douze ans, fut attaqué d’une fièvre tierce, qui bientôt devint continue et mortelle: ce n’est pas là l’effet du poison. On ajoute que le duc de Borgia se fit enfermer dans le ventre d’une mule. Je voudrais bien savoir de quel venin le ventre d’une mule est l’antidote: et comment ce Borgia moribond serait-il allé au Vatican prendre cent mille ducats d’or? Était-il enfermé dans sa mule quand il enleva ce trésor? Il est vrai qu’après la mort du pape il y eut du tumulte dans Rome. Les Colonne et les Ursins y rentrèrent en armes; mais c’était dans ce tumulte même qu’on eût du accuser solennellement le père et le fils de ce crime. Enfin, le pape Jules II, mortel ennemi de cette maison, et qui eut longtemps le duc en sa puissance, ne lui imputa point ce que la voix publique lui attribue. Mais, d’un autre côté, pourquoi le cardinal Bembo, Guichardin, Paul Jove, Tomasi, et tant de contemporains, s’accordent-ils dans cette étrange accusation? d’où viennent tant de circonstances détaillées? pourquoi nomme-t-on l’espèce de poison dont on se servit, qui s’appelait cantarella? On peut répondre qu’il n’est pas difficile d’inventer quand en accuse, et qu’il fallait colorer de quelque vraisemblance une accusation si horrible; que ces écrivains ne se faisaient pas scrupule de charger Alexandre d’un forfait de plus, et qu’on pouvait soupçonner cette dernière scélératesse lorsque tant d’autres étaient avérées. Alexandre VI laissa dans l’Europe une mémoire plus odieuse que celle des Néron et des Caligula, parce que la sainteté de son ministère le rendit plus coupable. Cependant c’est à lui que Rome dut sa grandeur temporelle, et ce fut lui qui mit ses successeurs en état de tenir quelquefois la balance de l’Italie. Son fils perdit tout le fruit de ses crimes, que l’Église recueillit. Presque toutes les villes dont il s’était emparé se donnèrent à d’autres dès que son père fut mort; et le pape Jules II le força bientôt après de lui rendre celles qui lui restaient. Il ne conserva rien de toute sa funeste grandeur. Tout fut pour le saint-siège, à qui sa scélératesse fut plus utile que ne l’avait été l’habileté de tant de papes soutenue des armes de la religion. Mais ce qui est singulier, c’est que cette religion ne fut pas attaquée alors; comme la plupart des princes, des ministres et des guerriers n’en avaient point du tout, les crimes des papes ne les inquiétaient pas. L’ambition effrénée ne faisait aucune réflexion à cette suite horrible de sacrilèges: on n’étudiait point, on ne lisait point. Le peuple hébété allait en pèlerinage. Les grands égorgeaient et pillaient; ils ne voyaient dans Alexandre VI que leur semblable, et on donnait toujours le nom de saint-siège au siège de tous les crimes. Machiavel prétend que les mesures de Borgia étaient si bien prises, qu’il devait rester maître de Rome et de tout l’État ecclésiastique après la mort de son père; mais qu’il ne pouvait pas prévoir que lui-même serait aux portes du tombeau dans le temps qu’Alexandre y descendrait. Amis, ennemis, alliés, parents, tout l’abandonna en peu de temps, on le trahit comme il avait trahi tout le monde. Gonsalve de Cordoue, le grand capitaine, auquel il s’était confié, l’envoya prisonnier en Espagne. Louis XII lui ôta son duché de Valentinois et sa pension. Enfin, évadé de sa prison, il se réfugia dans la Navarre. Le courage, qui n’est pas une vertu, mais une qualité heureuse, commune aux scélérats et aux grands hommes, ne l’abandonna pas dans son asile. Il ne quitta en rien son caractère; il intrigua, il commanda l’armée du roi de Navarre son beau-frère, dans une guerre qu’il conseilla pour déposséder les vassaux de la Navarre, comme il avait autrefois dépossédé les vassaux de l’empire et du saint-siège. Il fut tué les armes à la main. Sa mort fut glorieuse; et nous voyons dans le cours de cette histoire des souverains légitimes et des hommes vertueux périr par la main des bourreaux. Il eût été possible aux Français de reprendre Naples, de même qu’ils avaient repris le Milanais. L’ambition du premier ministre de Louis XII fut cause que cet État fut perdu pour toujours. Le cardinal Chaumont d’Amboise, archevêque de Rouen, tant loué pour n’avoir eu qu’un seul bénéfice, mais à qui la France, qu’il gouvernait en maître, tenait au moins lieu d’un second, voulut en avoir un autre plus relevé. Il prétendit être pape après la mort d’Alexandre VI, et on eût été forcé de l’élire, s’il eût été aussi politique qu’ambitieux(1). Il avait des trésors: les troupes qui devaient aller au royaume de Naples étaient aux portes de Rome; mais les cardinaux italiens lui persuadèrent d’éloigner cette armée, afin que son élection en parût plus libre et en fût plus valide. Il l’écarta (1503), et alors le cardinal Julien de La Rovère fit élire Pie III, qui mourut au bout de vingt-sept jours. Ensuite ce cardinal Julien, qu’on appelle Jules II, fut pape lui-même. Cependant la saison pluvieuse empêcha les Français de passer assez tôt le Garillan, et favorisa Gonsalve de Cordoue. Ainsi le cardinal d’Amboise, qui pourtant passa pour un homme sage, perdit à la fois la tiare pour lui, et Naples pour son roi. Une seconde faute d’un autre genre, qu’on lui a reprochée, fut l’incompréhensible traité de Blois, par lequel le conseil du roi démembrait et détruisait d’un coup de plume la monarchie française. Par ce traité, le roi donnait la seule fille qu’il eût d’Anne de Bretagne au petit-fils de l’empereur et du roi Ferdinand d’Aragon, ses deux ennemis, à ce même prince qui fut depuis, sous le nom de Charles-Quint, si terrible à la France et à l’Europe. Qui croirait que sa dot devait être composée de la Bretagne entière, de la Bourgogne, et qu’on abandonnait Milan, Gênes, sur lesquels on cédait ses droits? Voilà ce que Louis XII ôtait à la France en cas qu’il mourût sans enfants mâles. On ne peut excuser un traité si extraordinaire qu’en disant que le roi et le cardinal d’Amboise n’avaient nulle intention de le tenir, et qu’enfin Ferdinand avait accoutumé le cardinal d’Amboise à l’artifice. Mais quel artifice et quelle infamie! On est réduit à imputer au bon Louis XII l’imbécillité ou la fraude. (1506) Aussi les états généraux, assemblés à Tours, réclamèrent contre ce projet funeste. Peut-être le roi, qui s’en repentait, eut-il l’habileté de se faire demander par la France entière ce qu’il n’osait faire de lui-même: peut-être céda-t-il par raison aux remontrances de la nation. L’héritière d’Anne de Bretagne fut donc ôtée à l’héritier de la maison d’Autriche et de l’Espagne, ainsi qu’Anne elle-même avait été ravie à l’empereur Maximilien. Elle épousa le comte d’Angoulême, qui fut depuis François Ier. La Bretagne deux fois unie à la France, et deux fois près de lui échapper, lui fut incorporée, et la Bretagne n’en fut point démembrée. Une autre faute qu’on reproche à Louis XII fut de se liguer contre les Vénitiens, ses alliés, avec tous ses ennemis secrets. Ce fut un événement inouï jusqu’alors que la conspiration de tant de rois contre une république qui, trois cents années auparavant, était une ville de pécheurs devenus d’illustres négociants. CHAP. CXIII. — De la ligue de Cambrai, et quelle en fut la suite. Du pape Jules II, etc. Le pape Jules II, né à Savone, domaine de Gênes, voyait avec indignation sa patrie sous le joug de la France. Un effort que fit Gênes en ce temps-là pour recouvrer son ancienne liberté avait été puni par Louis XII, avec plus de faste que de rigueur. Il était entré dans la ville l’épée nue à la main; il avait fait brûler en sa présence tous les privilèges de la ville; ensuite, ayant fait dresser son trône dans la grande place sur un échafaud superbe, il fit venir les Génois au pied de l’échafaud, qui entendirent leur sentence à genoux. Il ne les condamna qu’à une amende de cent mille écus d’or, et bâtit une citadelle qu’il appela la bride de Gênes. Le pape, qui, comme tous ses prédécesseurs, aurait voulu chasser tous les étrangers d’Italie, cherchait à renvoyer les Français au delà des Alpes; mais il voulait d’abord que les Vénitiens s’unissent avec lui, et commençassent par lui remettre beaucoup de villes que l’Église réclamait. La plupart de ces villes avaient été arrachées à leurs possesseurs par le duc de Valentinois, César Borgia; et les Vénitiens, toujours attentifs à leurs intérêts, s’étaient emparés, immédiatement après la mort d’Alexandre VI, de Rimini, de Faenza, de beaucoup de terres dans la Romagne, dans le Ferrarois et dans le duché d’Urbin. Ils voulurent retenir leurs conquêtes. Jules II se servit alors contre Venise des Français même, contre lesquels il eût voulu l’armer. Ce ne fut pas assez des Français, il fit entrer toute l’Europe dans la ligue. Il n’y avait guère de souverain qui ne pût redemander quelque territoire à cette république. L’empereur Maximilien avait des prétentions illimitées comme empereur. Un fait très intéressant, qui n’a pas été connu à l’abbé Dubos dans son excellente Histoire de la ligue de Cambrai, un fait qui nous paraît aujourd’hui très extraordinaire, et qui pourtant ne l’était pas aux yeux de la chancellerie allemande, c’est que l’empereur Maximilien avait cité déjà le doge Loredano et tout le sénat de Venise à comparaître devant lui, et à demander pardon de n’avoir pas souffert qu’il passât par leur territoire avec des troupes pour aller se faire couronner empereur à Rome. Le sénat n’ayant point obéi à ses sommations, la chambre impériale le condamna par contumace, et le mit au ban de l’empire. Il est donc évident qu’on regardait à Vienne les Vénitiens comme des vassaux rebelles, et que jamais la cour impériale ne se départit de ses prétentions sur presque toute l’Europe. S’il eût été aussi aisé de prendre Venise que de la condamner, cette république, la plus ancienne et la plus florissante de la terre, n’existerait plus. Le droit le plus sacré des hommes, la liberté, ce droit plus ancien que tous les empires, ne serait qu’une rébellion. C’est là un étrange droit public! D’ailleurs Vérone, Vicence, Padoue, la Marche Trévisane, le Frioul, étaient à la bienséance de l’empereur. Le roi d’Aragon, Ferdinand le Catholique pouvait reprendre quelques villes maritimes dans le royaume de Naples, qu’il avait engagées aux Vénitiens. C’était une manière prompte de s’acquitter. Le roi de Hongrie avait des prétentions sur une partie de la Dalmatie. Le duc de Savoie pouvait aussi revendiquer l’île de Chypre, parce qu’il était allié de la maison de Chypre qui n’existait plus. Les Florentins, en qualité de voisins, avaient aussi des droits. (1508) Presque tous les potentats, ennemis les uns des autres, suspendirent leurs querelles pour s’unir ensemble à Cambrai contre Venise. Le Turc, son ennemi naturel, et qui était alors en paix avec elle, fut le seul qui n’accéda pas à ce traité. Jamais tant de rois ne s’étaient ligués contre l’ancienne Rome. Venise était aussi riche que tous ensemble. Elle se confia dans cette ressource, et surtout dans la désunion qui se mit bientôt entre tant d’alliés. Il ne tenait qu’à elle d’apaiser Jules II, principal auteur de la ligue; mais elle dédaigna de demander grâce, et osa attendre l’orage. C’est peut-être la seule fois qu’elle ait été téméraire. Les excommunications, plus méprisées chez les Vénitiens qu’ailleurs, furent la déclaration du pape. Louis XII envoya un héraut d’armes annoncer la guerre au doge. Il redemandait le Crémonais, qu’il avait cédé lui-même aux Vénitiens, quand ils l’avaient aidé à prendre le Milanais. Il revendiquait le Bressan, Bergame, et d’autres terres. Cette rapidité de fortune qui avait accompagné les Français dans les commencements de toutes leurs expéditions ne se démentit pas. Louis XII, à la tête de son armée, détruisit les forces vénitiennes à la célèbre journée d’Agnadel, près de la rivière d’Adda. Alors chacun des prétendants se jeta sur son partage. Jules II s’empara de toute la Romagne (1509). Ainsi les papes, qui devaient, dit-on, à un empereur de France leurs premiers domaines, dûrent le reste aux armes de Louis XII. Ils furent alors en possession de presque tout le pays qu’ils occupent aujourd’hui. Les troupes de l’empereur, s’avançant cependant dans le Frioul, s’emparèrent de Trieste, qui est resté à la maison d’Autriche. Les troupes d’Espagne occupèrent ce que Venise avait en Calabre. Il n’y eut pas jusqu’au duc de Ferrare et au marquis de Mantoue, autrefois général au service des Vénitiens, qui ne saisissent leur proie. Venise passa de la témérité à la consternation. Elle abandonna elle-même ses villes de terre ferme, et leur remit non seulement les serments de fidélité, mais l’argent qu’elles devaient à l’État; et, réduite à ses lagunes, elle implora la miséricorde de l’empereur Maximilien, qui, se voyant heureux, fut inflexible. Le sénat, excommunié par le pape et opprimé par tant de princes n’eut alors d’autre parti à prendre que de se jeter entre les bras du Turc. Il députa Louis Raimond en qualité d’ambassadeur vers Bajazet; mais l’empereur Maximilien ayant échoué au siège de Padoue, les Vénitiens reprirent courage, et contremandèrent leur ambassadeur. Au lieu de devenir tributaires de la Porte Ottomane, ils consentirent à demander pardon an pape Jules II, auquel ils envoyèrent six nobles. Le pape leur imposa des pénitences comme s’il avait fait la guerre par ordre de Dieu, et comme si Dieu avait ordonné aux Vénitiens de ne pas se défendre. Jules II ayant rempli son premier projet d’agrandir Rome sur les ruines de Venise, songea au second; c’était de chasser les barbares d’Italie. Louis XII était retourné en France, prenant toujours, ainsi que Charles VIII, moins de mesures pour conserver qu’il n’avait eu de promptitude à conquérir. Le pape pardonna aux Vénitiens, qui, revenus de leur première terreur, résistaient aux armes impériales. Enfin il se ligua avec cette même république contre ces mêmes Français, après l’avoir opprimée par eux. Il voulait détruire en Italie tous les étrangers les uns par les autres, exterminer le reste alors languissant de l’autorité allemande, et faire de l’Italie un corps puissant dont le souverain pontife serait le chef. Il n’épargna dans ses desseins ni négociations, ni argent, ni peines. Il fit lui-même la guerre; Il alla à la tranchée; il affronta la mort. Nos historiens blâment son ambition et son opiniâtreté; il fallait aussi rendre justice à son courage et à ses grandes vues. C’était un mauvais prêtre, mais un prince aussi estimable qu’aucun de son temps. Une nouvelle faute de Louis XII seconda les desseins de Jules II. Le premier avait une économie qui est une vertu dans le gouvernement ordinaire d’un État paisible, et un vice dans les grandes affaires. Une mauvaise discipline faisait consister alors toute la force des armées dans la gendarmerie, qui combattait à pied comme à cheval. On n’avait pas su faire encore une bonne infanterie française, ce qui était pourtant aisé, comme l’expérience l’a prouvé depuis; et les rois de France soudoyaient des fantassins allemands ou suisses. On sait que les Suisses surtout avaient contribué à la conquête du Milanais. Ils avaient vendu leur sang, et jusqu’à leur bonne foi, en livrant Louis le Maure. Les cantons demandèrent au roi une augmentation de pension; Louis la refusa. Le pape profita de la conjoncture. Il les flatta, et leur donna de l’argent; il les encouragea par les titres qu’il leur prodigua de défenseurs de l’Église. Il fit prêcher chez eux contre les Français. Ils accouraient à ces sermons guerriers qui flattaient leurs passions. C’était prêcher une croisade. On voit que, par la bizarrerie des conjonctures, ces mêmes Français étaient alors les alliés de l’empire allemand, dont ils ont été si souvent ennemis. Ils étaient de plus ses vassaux. Louis XII avait donné, pour l’investiture de Milan, cent mille écus d’or à l’empereur Maximilien, qui n’était ni un allié puissant, ni un ami fidèle; et comme empereur, il n’aimait ni les Français, ni le pape. Ferdinand le Catholique, par qui Louis XII fut toujours trompé, abandonna la ligue de Cambrai, dès qu’il eut ce qu’il prétendait en Calabre. Il reçut du pape l’investiture pleine et entière du royaume de Naples. Jules II le mit à ce prix entièrement dans ses intérêts. Ainsi le pape, par sa politique, avait pour lui les Vénitiens, les Suisses, les secours du royaume de Naples, ceux même de l’Angleterre; et ce fut aux Français à soutenir tout le fardeau. (1510) Louis XII, attaqué par le pape, convoqua une assemblée d’évêques à Tours, pour savoir s’il lui était permis de se défendre et si les excommunications du pape seraient valides. La postérité éclairée sera étonnée qu’on ait fait de telles questions; mais il fallait alors respecter les préjugés du temps. Je ne puis m’empêcher de remarquer le premier cas de conscience qui fut proposé dans cette assemblée: le président demanda « si le pape avait droit de faire la guerre, quand il ne s’agissait ni de religion, ni du domaine de l’Église; » et il fut répondu que non. Il est évident qu’on ne proposait pas ce qu’il fallait demander, et qu’on répondait le contraire de ce qu’il fallait répondre: car en matière de religion et de possession ecclésiastique, si on s’en tient à l’Évangile, un évêque, loin de faire la guerre, ne doit que prier et souffrir; mais, en matière de politique, un souverain de Rome peut et doit assurément secourir ses alliés et venger l’Italie; et si Jules s’en était tenu là, il eût été un grand prince. Cette assemblée française répondit plus dignement, en concluant qu’il fallait s’en tenir à la fameuse pragmatique sanction de Charles VII, ne plus envoyer d’argent à Rome, et en lever sur le clergé de France pour faire la guerre au pape, chef romain de ce clergé français. On commença par se battre vers Bologne et vers le Ferrarois. Jules II avait déjà enlevé Bologne aux Bentivoglio, et il voulait s’emparer de Ferrare. Il détruisait, par ces invasions, son grand dessein de chasser d’Italie les étrangers; car Bologne et Ferrare appelaient nécessairement les Français à leur secours contre lui; et, après avoir voulu être le vengeur de l’Italie, il en devint l’oppresseur. Son ambition, qui l’emportait, plongea l’Italie dans les calamités dont il eût été si glorieux de la tirer. Il préféra ses intérêts aux bienséances, au point de recevoir dans Bologne une nombreuse troupe de Turcs, arrivée avec les Vénitiens pour le défendre contre l’armée française commandée par Chaumont d’Amboise: c’est Paul Jove, évêque de Nocera, témoin oculaire, qui nous instruit de ce fait singulier. Les autres papes avaient armé contre les Turcs. Jules fut le premier qui se servit d’eux; il fit ce que les Vénitiens avaient voulu faire. On ne pouvait insulter davantage au christianisme, dont il était le premier pontife. On vit ce pape, âgé de soixante et dix ans, assister en personne la Mirandole, aller le casque en tête à la tranchée, visiter les travaux, presser les ouvrages, et entrer en vainqueur par la brèche. (1511) Tandis que le pape, cassé de vieillesse, était sous les armes, le roi de France, encore dans la vigueur de l’âge, assemblait un concile. Il remuait la chrétienté ecclésiastique, et le pape la chrétienté guerrière. Le concile fut indiqué à Pise, où quelques cardinaux, ennemis du pape, se rendirent. Mais le concile du roi ne fut qu’une entreprise vaine, et la guerre du pape fut heureuse. En vain on fit frapper à Paris quelques médailles, sur lesquelles Louis XII était représenté avec cette devise: Perdam Babylonis nomen(2); « Je détruirai jusqu’au nom de Babylone. » Il était honteux de s’en vanter, quand on était si loin de l’exécuter; et d’ailleurs, quel rapport de Paris à Jérusalem, et de Rome à Babylone? Les actions de courage les plus brillantes, souvent même des batailles gagnées, ne servent qu’à illustrer une nation, et non à l’agrandir, quand il y a dans le gouvernement politique un vice radical qui à la longue porte la destruction. C’est ce qui arriva aux Français en Italie. Le brave chevalier Bayard fit admirer sa valeur et sa générosité. Le jeune Gaston de Foix rendit à vingt-trois ans son nom immortel, en repoussant d’abord une armée de Suisses, en passant rapidement quatre rivières, en chassant le pape de Bologne, en gagnant la célèbre bataille de Ravenne, où il acquit tant de gloire, et où il perdit la vie (1512). Tous ces faits d’armes rapides étaient éclatants: mais le roi était éloigné, les ordres arrivaient trop tard, et quelquefois se contredisaient. Son économie, quand il fallait prodiguer l’or, donnait peu d’émulation. L’esprit de subordination était inconnu dans les troupes. L’infanterie était composée d’étrangers allemands, mercenaires peu attachés. La galanterie des Français, et l’air de supériorité qui convenait à des vainqueurs, irritait les Italiens humiliés et jaloux. Le coup fatal fut porté, quand l’empereur Maximilien, gagné enfin par le pape, fit publier les avocatoires impériaux par lesquels tout soldat allemand qui servait sous les drapeaux de France devait les quitter, sous peine d’être déclaré traître à la patrie. Les Suisses descendent aussitôt de leurs montagnes contre ces Français qui, au temps de la ligue de Cambrai, avaient l’Europe pour alliée, et qui maintenant l’avaient pour ennemie. Ces montagnards se faisaient un honneur de mener avec eux le fils de ce duc de Milan, Louis le Maure, et d’expier, en couronnant le fils, la trahison qu’ils avaient faite au père. Les Français, commandés par le maréchal de Trivulce, abandonnent l’une après l’autre toutes les villes qu’ils avaient prises du fond de la Romagne aux confins de la Savoie. Le fameux Bayard faisait de belles retraites; mais c’était un héros obligé de fuir. Il n’y eut que trois mois entre la victoire de Ravenne et la totale expulsion des Français. Louis XII eut encore une destinée plus triste que Charles VIII; car du moins les Français s’étaient ouvert une retraite glorieuse sous Charles par la bataille de Fornoue; mais sous Louis ils furent chassés par les seuls Suisses à la bataille de Novare: ce fut le comble du malheur et de la honte. Louis de La Trimouille avait été envoyé avec une armée pour conserver au moins les restes du Milanais qu’on perdait. Il assiégeait Novare: douze mille Suisses viennent l’attaquer avant qu’il se soit retranché. Ils se présentent sans canon, marchent droit au sien et s’en emparent: ils détruisent toute son infanterie, font fuir la gendarmerie, remportent une victoire complète, dont le président Hénault ne parle pas, et donnent à Maximilien Sforce le duché de Milan, que Louis avait tant disputé: il eut la mortification de voir établi dans Milan, par les Suisses, le jeune Maximilien Sforce, fils du duc mort prisonnier dans ses États. Gênes, où il avait étalé la pompe d’un roi d’Asie, reprit sa liberté, et chassa deux fois les Français: il ne resta rien à Louis au delà des Alpes. Voilà le fruit de tant de sang et de tant de trésors prodigués: toutes ses négociations, toutes ses guerres, eurent une fin malheureuse. Les Suisses devenus ennemis du roi, dont ils avaient été les fantassins mercenaires, vinrent au nombre de vingt mille mettre le siège devant Dijon. Paris même fut épouvanté. Louis de La Trimouille, gouverneur de Bourgogne, ne put les renvoyer qu’avec vingt mille écus comptant, une promesse de quatre cent mille au nom du roi, et sept otages qui en répondaient. Le roi ne voulut donner que cent mille écus, payant encore à ce prix leur invasion plus cher que leurs secours refusés. Mais les Suisses, furieux de ne recevoir que le quart de leur argent, condamnèrent à la mort leurs sept otages. Alors le roi fut obligé de promettre non seulement toute la somme, mais encore la moitié par-dessus: les otages, heureusement évadés, sauvèrent au roi son argent, mais non pas sa gloire. CHAP. CXIV. — Suite des affaires de Louis XII. De Ferdinand le Catholique, et de Henri VIII, roi d’Angleterre. Cette fameuse ligue de Cambrai, qui s’était d’abord tramée contre Venise, ne fut donc à la fin tournée que contre la France; et c’est à Louis XII qu’elle devint funeste. On voit qu’il y avait surtout deux princes plus habiles que lui, Ferdinand le Catholique et le pape. Louis n’avait été à craindre qu’un moment; et il eut, depuis, le reste de l’Europe à craindre. Tandis qu’il perdait Milan et Gênes, ses trésors et ses troupes, on le privait encore d’un rempart que la France avait contre l’Espagne. Son allié et son parent le roi de Navarre, Jean d’Albret, vit son État enlevé tout d’un coup par Ferdinand le Catholique. Ce brigandage était appuyé d’un prétexte sacré: Ferdinand prétendait avoir une bulle du pape Jules II qui excommuniait Jean d’Albret comme adhérent du roi de France et du concile de Pise. La Navarre est restée depuis à l’Espagne, sans que jamais elle en ait été détachée. Pour mieux connaître la politique de ce Ferdinand le Catholique, fameux par la religion et la bonne foi dont il parlait sans cesse, et qu’il viola toujours, il faut voir avec quel art il fit cette conquête. Le jeune Henri VIII, roi d’Angleterre, était son gendre: il lui propose de s’unir ensemble pour rendre aux Anglais la Guienne, leur ancien patrimoine, dont ils étaient chassés depuis plus de cent ans. (1512) Le jeune roi d’Angleterre ébloui envoie une flotte en Biscaye: Ferdinand se sert de l’armée anglaise pour conquérir la Navarre, et laisse les Anglais retourner ensuite chez eux sans avoir rien tenté sur la Guienne, dont l’invasion était impraticable. C’est ainsi qu’il trompa son gendre, après avoir successivement trompé son parent le roi de Naples, et le roi Louis XII, et les Vénitiens, et les papes. On l’appelait en Espagne le sage, le prudent; en Italie, le pieux; en France et à Londres, le perfide. Louis XII, qui avait mis un bon ordre à la défense de la Guienne, ne fut pas aussi heureux en Picardie. Le nouveau roi d’Angleterre, Henri VIII, prenait ce temps de calamité pour faire de ce côté une irruption en France, dont la ville de Calais donnait toujours rentrée. Ce jeune roi, bouillant d’ambition et de courage, attaqua seul la France, sans être secouru des troupes de l’empereur Maximilien, ni de Ferdinand le Catholique, ses alliés. Le vieil empereur, toujours entreprenant et pauvre, servit dans l’armée du roi d’Angleterre, et ne rougit point d’en recevoir une paye de cent écus par jour. Henri VIII, avec ses seules forces, semblait près de renouveler les temps funestes de Poitiers et d’Azincourt. Il eut une victoire complète à la journée de Guinegatte (1513), qu’on nomma la journée des Éperons. Il prit Térouane, qui à présent n’existe plus, et Tournay, ville de tout temps incorporée à la France, et le berceau de la monarchie française. Louis XII, alors veuf d’Anne de Bretagne, ne put avoir la paix avec Henri VIII qu’en épousant sa soeur Marie d’Angleterre; mais au lieu que les rois, aussi bien que les particuliers, reçoivent une dot de leurs femmes, Louis XII en paya une: il lui en coûta un million d’écus pour épouser la soeur de son vainqueur. Rançonné à la fois par l’Angleterre et par les Suisses, toujours trompé par Ferdinand le Catholique, et chassé de ses conquêtes d’Italie par la fermeté de Jules II, il finit bientôt après sa carrière (1515). Comme il mit peu d’impôts, il fut appelé père par le peuple. Les héros dont la France était pleine l’eussent aussi appelé leur père, s’il avait, en imposant des tributs nécessaires, conservé l’Italie, réprimé les Suisses, secouru efficacement la Navarre, repoussé l’Anglais, et préservé la Picardie et la Bourgogne d’invasions plus ruineuses que ces impôts n’auraient pu l’être. Mais s’il fut malheureux au dehors de son royaume, il fut heureux au dedans. On ne peut reprocher à ce roi que la vente des charges, laquelle ne s’étendit pas sous lui aux offices de judicature: il en tira en dix-sept années de règne la somme de douze cent mille livres dans le seul district de Paris; mais les tailles, les aides furent modiques. Il eut toujours une attention paternelle à ne point faire porter au peuple un fardeau pesant: il ne se croyait pas roi des Français comme un seigneur l’est de sa terre, uniquement pour en tirer la substance. Ça ne connut de son temps aucune imposition nouvelle: (1580) et lorsque Fromenteau présenta au dissipateur Henri III un état de comparaison de ce qu’on exigeait sous ce malheureux prince, avec ce qu’on avait payé sous Louis XII, on vit à chaque article une somme immense pour Henri III, et une modique pour Louis, si c’était un ancien droit; mais quand c’était une taxe extraordinaire, il y avait à l’article Louis XII, néant; et malheureusement cet état de ce qu’on ne payait pas à Louis XII et de ce qu’on exigeait sous Henri III, contient un gros volume. Ce roi n’avait environ que treize millions de revenu; mais ces treize millions en valaient environ cinquante d’aujourd’hui. Les denrées étaient beaucoup moins chères, et l’État n’était pas endetté: il n’est donc pas étonnant qu’avec le faible revenu numéraire et une sage économie, il vécût avec splendeur et maintînt son peuple dans l’abondance Il avait soin que la justice fût rendue avec promptitude, avec impartialité et presque sans frais: on payait quarante fois moins d’épices qu’aujourd’hui(3). Il n’y avait dans le bailliage de Paris que quarante neuf sergents, et à présent il y en a plus de cinq cents: il est vrai que Paris n’était pas la cinquième partie de ce qu’il est de nos jours, mais le nombre des officiers de justice s’est accru dans une bien plus grande proportion que Paris, et les maux inséparables des grandes villes ont augmenté plus que le nombre des habitants. Il maintint l’usage où étaient les parlements du royaume de choisir trois sujets pour remplir une place vacante: le roi nommait un des trois. Les dignités de la robe n’étaient données alors qu’aux avocats: elles étaient le prix du mérite, ou de la réputation qui suppose le mérite. Son édit de 1499, éternellement mémorable, et que nos historiens n’auraient pas dû oublier, a rendu sa mémoire chère à tous ceux qui rendent la justice, et à ceux qui l’aiment. Il ordonne, par cet édit, « qu’on suive toujours la loi, malgré les ordres contraires à la loi que l’importunité pourrait arracher du monarque. » Le plan général suivant lequel vous étudiez ici l’histoire n’admet que peu de détails; mais de telles particularités, qui font le bonheur des États et la leçon des bons princes, deviennent un objet principal. Louis XII fut le premier des rois qui mit les laboureurs à couvert de la rapacité du soldat, et qui fit punir de mort les gendarmes qui rançonnaient le paysan. Il en coûta la vie à cinq gendarmes, et les campagnes furent tranquilles. S’il ne fut ni un héros, ni un grand politique, il eut donc la gloire plus précieuse d’être un bon roi; et sa mémoire sera toujours bénédiction à la postérité. CHAP. CXV. — De l’Angleterre et de ses malheurs après l’invasion de la France. De Marguerite d’Anjou, femme de Henri IV, etc. Le pape Jules II, au milieu de toutes les dissensions qui agitèrent toujours l’Italie, ferme dans le dessein d’en chasser tous les étrangers, avait donné au pontificat une force temporelle qu’il n’avait point eue jusqu’alors. Parme et Plaisance, détachés du Milanais, étaient joints au domaine de Rome du consentement de l’empereur même. (1513) Jules avait consommé son pontificat et sa vie par cette action qui honore sa mémoire. Les papes n’ont point conservé cet État. Le saint-siège était alors en Italie une puissance temporelle prépondérante. Venise, quoique en guerre avec Ferdinand le Catholique, roi de Naples, demeurait encore très puissante. Elle résistait à la fois aux mahométans et aux chrétiens. L’Allemagne était paisible; l’Angleterre recommençait à être redoutable. Il faut voir d’où elle sortait, et où elle parvint. L’aliénation d’esprit de Charles VI avait perdu la France; la faiblesse d’esprit de Henri VI désola l’Angleterre. (1442) D’abord ses parents se disputèrent le gouvernement dans sa jeunesse, ainsi que les parents de Charles VI avaient tout bouleversé pour commander en son nom. Si dans Paris un duc de Bourgogne fit assassiner un duc d’Orléans, on vit à Londres la duchesse de Glocester, tante du roi, accusée d’avoir attenté à la vie de Henri VI par des sortilèges. Une malheureuse devineresse et un prêtre imbécile ou scélérat, qui se disaient sorciers, furent brûlés vifs pour cette prétendue conspiration. La duchesse fut heureuse de n’être condamnée qu’à faire une amende honorable en chemise, et à une prison perpétuelle. L’esprit de philosophie était alors bien éloigné de cet île: elle était le centre de la superstition et de la cruauté. (1444) La plupart des querelles des souverains ont fini par des mariages. Charles VII donna pour femme à Henri VI Marguerite d’Anjou, fille de ce René d’Anjou, roi de Naples, duc de Lorraine, comte du Maine, qui, avec tous ces titres, était sans États, et qui n’eut pas de quoi donner la plus légère dot à sa fille. Peu de princesses ont été plus malheureuses en père et en époux. C’était une femme entreprenante courageuse, inébranlable; héroïne, si elle n’avait d’abord souillé ses vertus par un crime. Elle eut tous les talents du gouvernement et toutes les vertus guerrières; mais aussi elle se livra quelquefois aux cruautés et aux attentats que l’ambition, la guerre et les factions inspirent. Sa hardiesse et la pusillanimité de son mari furent les premières sources des calamités publiques. (1447) Elle voulut gouverner, et il fallut se défaire du duc de Glocester, oncle du roi, et mari de cette duchesse déjà sacrifiée à ses ennemis, et confinée en prison. On fait arrêter ce duc sous prétexte d’une conspiration nouvelle, et le lendemain il est trouvé mort dans son lit. Cette violence rendit le gouvernement de la reine et le nom du roi odieux. Rarement les Anglais haïssent sans conspirer. Il se trouvait alors en Angleterre un descendant d’Édouard III, de qui même la branche était plus près d’un degré de la souche commune que la branche alors régnante. Ce prince était un duc d’York; il portait sur son écu une rose blanche, et le roi Henri VI, de la branche de Lancastre, portait une rose rouge. C’est de là que vinrent ces noms fameux consacrés à la guerre civile. Dans les commencements des factions, il faut être protégé par un parlement, en attendant que ce parlement devienne l’esclave du vainqueur. (1450) Le duc d’York accuse devant le parlement le duc de Suffolk, premier ministre et favori de la reine, à qui ces deux titres avaient valu la haine de la nation. Voici un étrange exemple de ce que peut cette haine. La cour, pour contenter le peuple, bannit d’Angleterre le premier ministre. Il s’embarque pour passer en France. Le capitaine d’un vaisseau de guerre garde-côte rencontre le vaisseau qui porte ce ministre, il demande qui est à bord: le patron dit qu’il mène en France le duc de Suffolk. « Vous ne conduirez pas ailleurs celui qui est accusé par mon pays, » dit le capitaine; et sur-le-champ il lui fait trancher la tête. C’est ainsi que les Anglais en usaient en pleine paix. Bientôt la guerre ouvrit une carrière plus horrible. Le roi Henri VI avait des maladies de langueur qui le rendaient, pendant des années entières, incapable d’agir et de penser. L’Europe vit, dans ce siècle, trois souverains que le dérangement des organes du cerveau plongea dans les plus extrêmes malheurs: l’empereur Venceslas, Charles VI de France, et Henri VI d’Angleterre. (1455) Pendant une de ces années funestes de la langueur de Henri VI, le duc d’York et son parti se rendent les maîtres du conseil. Le roi, comme en revenant d’un long assoupissement, ouvrit les yeux: il se vit sans autorité. Sa femme, Marguerite d’Anjou, l’exhortait à être roi; mais pour l’être, il fallut tirer l’épée. Le duc d’York, chassé du conseil, était déjà à la tête d’une armée. On traîna Henri à la bataille de Saint-Alban; il y fut blessé et pris, mais non encore détrôné. Le duc d’York, son vainqueur, le conduisit en triomphe à Londres (1455); et lui laissant le titre de roi, il prit pour lui-même celui de protecteur, titre déjà connu aux Anglais. Henri VI, souvent malade et toujours faible, n’était qu’un prisonnier servi avec l’appareil de la royauté. Sa femme voulut le rendre libre pour l’être elle-même; son courage était plus grand que ses malheurs. Elle lève des troupes, comme on en levait dans ce temps-là, avec le secours des seigneurs de son parti. Elle tire son mari de Londres, et devient la générale de son armée. Les Anglais en peu de temps virent ainsi quatre Françaises conduire des soldats: la gemme du comte de Montfort en Bretagne, la femme du roi Édouard II en Angleterre, la Pucelle d’Orléans en France, et Marguerite d’Anjou. (1460) Cette reine rangea elle-même son armée en bataille, à la sanglante journée de Northampton, et combattit à côté de son mari. Le duc d’York, son grand ennemi, n’était pas dans l’armée opposée: son fils aîné, le comte de La Marche, y faisait son apprentissage de la guerre civile sous le comte de Warwick, l’homme de ce temps-là qui avait le plus de réputation, esprit né pour ce temps de trouble, pétri d’artifice, et plus encore de courage et de fierté, propre pour une campagne et pour un jour de bataille, fécond en ressources, capable de tout, fait pour donner et pour ôter le trône selon sa volonté. Le génie du comte de Warwick l’emporta sur celui de Marguerite d’Anjou: elle fut vaincue. Elle eut la douleur de voir prendre prisonnier le roi son mari dans sa tente; et, tandis que ce malheureux prince lui tendait les bras, il fallut qu’elle s’enfuît à toute bride avec son fils le prince de Galles. Le roi est reconduit, pour la seconde fois, par ses vainqueurs, dans sa capitale, toujours roi et toujours prisonnier. On convoqua un parlement, et le duc d’York, auparavant protecteur, demanda cette fois un autre titre. Il réclamait la couronne comme représentant Édouard III, à l’exclusion de Henri VI, né d’une branche cadette. La cause du roi et de celui qui prétendait l’être fut solennellement débattue dans la chambre des pairs. Chaque parti fournit ses raisons par écrit, comme dans un procès ordinaire. Le duc d’York, tout vainqueur qu’il était, ne put gagner sa cause entièrement. Le parlement décida que Henri VI garderait le trône pendant sa vie, et que le duc d’York, à l’exclusion du prince de Galles, serait son successeur. Mais à cet arrêt on ajouta une clause qui était une nouvelle loi, la couronne dès ce moment serait dévolue au duc d’York. Marguerite d’Anjou, vaincue, fugitive, éloignée de son mari, ayant contre elle le due d’York victorieux, Londres et le parlement, ne perdit point courage. Elle courait dans la principauté de Galles et dans les provinces voisines, animant ses amis, s’en faisant de nouveaux, et formant une armée. On sait assez que ces armées n’étaient pas des troupes régulières, tenues longtemps sous le drapeau, et soudoyées par un seul chef. Chaque seigneur amenait ce qu’il pouvait d’hommes rassemblés à la hâte. Le pillage tenait lieu de provisions et de solde; Il fallait en venir bientôt à une bataille, ou se retirer. La reine se trouva enfin en présence de son grand ennemi le duc d’York, dans la province de ce nom, près du château de Sandal. Elle était à la tête de dix-huit mille hommes. (1461) La fortune dans cette journée seconda son courage. Le duc d’York vaincu mourut percé de coups. Son second fils Rutland fut tué en fuyant. La tête du père, plantée sur la muraille avec celles des quatre généraux, y resta longtemps comme un monument de s défaite. Marguerite, victorieuse, marche vers Londres pour délivrer le roi son époux. Le comte de Warwick, l’âme du parti d’York, avait encore une armée dans laquelle il tramait Henri son roi et son captif à sa suite. La reine et Warwick se rencontrèrent prés de Saint-Alban, lieu fameux par plus d’un combat. La reine eut encore le bonheur de vaincre (1461): elle goûta le plaisir de voir fuir devant elle ce Warwick si redoutable, et de rendre à son mari sur le champ de bataille sa liberté et son autorité. Jamais femme n’avait eu plus de succès et plus de gloire; mais le triomphe fut court. Il fallait avoir pour soi la ville de Londres: Warwick avait su la mettre dans son parti. La reine ne put y être reçue, ni la forcer avec une faible armée. Le comte de La Marche, fils aîné du duc d’York, était dans la ville, et respirait la vengeance. Le seul fruit des victoires de la reine fut de pouvoir se retirer en sûreté. Elle alla dans le nord d’Angleterre fortifier son parti, que le nom et la présence du roi rendaient encore plus considérable. (1461) Cependant Warwick, maître dans Londres, assemble le peuple dans une campagne aux portes de la ville, et lui montrant le fils du duc d’York: « Lequel voulez-vous pour votre roi, dit-il, ou ce jeune prince, ou Henri de Lancastre? » Le peuple répondit, York. Les cris de la multitude tinrent lieu d’une délibération du parlement. Il n’y en avait point de convoqué pour lors. Warwick assembla quelques seigneurs et quelques évêques. Ils jugèrent que Henri VI de Lancastre avait enfreint la loi du parlement, parce que sa femme avait combattu pour lui. Le jeune York fut donc reconnu dans Londres sous le nom d’Édouard IV, tandis que la tête de son père était encore attachée aux murailles d’York; somme celle d’un coupable. On ôta la couronne à Henri VI, qui avait été déclaré roi de France et d’Angleterre au berceau, et qui avait régné à Londres trente-huit années, sans qu’on eût pu jamais lui rien reprocher que sa faiblesse. Sa femme, à cette nouvelle, assembla dans le nord d’Angleterre jusqu’à soixante mille combattants. C’était un grand effort. Elle ne hasarda cette fois ni la personne de son mari, ni celle de son fils, ni la sienne. Warwick conduisit son jeune roi à la tête de quarante mille hommes contre l’armée de la reine. On se trouva en présence à Santon, vers les bords de la rivière d’Aire, aux confins de la province d’York. (1481) Ce fut là que se donna la plus sanglante bataille qui ait dépeuplé l’Angleterre. Il y périt, disent les contemporains, plus de trente-six mille hommes. Il faut toujours faire attention que ces grandes batailles se donnaient par une populace effrénée, qui abandonnait pendant quelques semaines sa charrue et ses pâturages; l’esprit de parti l’entraînait. On combattait alors de près, et l’acharnement produisait ces grands massacres dont il y a peu d’exemples depuis que des troupes réglées combattent pour de l’argent, et que les peuples oisifs attendent à quel vainqueur leurs blés appartiendront. Warwick fut pleinement victorieux, le jeune Édouard IV affermi, et Marguerite d’Anjou abandonnée. Elle s’enfuit dans l’Écosse avec son mari et son fils. Alors le roi Édouard fit ôter des murs d’York la tête de son père pour y mettre celles des généraux ennemis. Chaque parti dans le cours de ces guerres exterminait tour à tour, par la main des bourreaux, les principaux prisonniers. L’Angleterre était un vaste théâtre de carnage, où les échafauds étaient dressés de tous côtés sur les champs de bataille. La France avait été aussi malheureuse sous Philippe de Valois, sous Jean, Charles VII, mais elle le fut par les Anglais, qui sous leur Henri VI et jusqu’à leur Henri VII ne furent malheureux que par eux-mêmes. CHAP. CXVI. — D’Édouard IV, de Marguerite d’Anjou, et de la mort de Henri VI. L’intrépide Marguerite ne perdit point courage. Mal secourue en Écosse, elle passe en France à travers des vaisseaux ennemis qui couvraient la mer. Louis XI commençait alors à régner. Elle sollicita du secours; et quoique la fausse politique de Louis lui en refuse, elle ne se rebute point. Elle emprunte de l’argent, elle emprunte des vaisseaux; elle obtient enfin cinq cents hommes; elle se rembarque; elle essuie une tempête qui sépare son vaisseau de sa petite flotte: enfin elle regagne le rivage de l’Angleterre; elle y assemble des forces; elle affronte encore le sort des batailles; elle ne craint plus alors d’exposer sa personne, et son mari et son fils. Elle donne une nouvelle bataille vers Hexham (1462); mais elle la perd encore. Toutes les ressources lui manquent après cette défaite. Le mari fuit d’un côté, la femme et le fils de l’autre, sans domestiques, sans secours, exposés à tous les accidents et à tous les affronts. Henri, dans sa fuite, tomba entre les mains de ses ennemis. On le conduisit à Londres avec ignominie, et on le renferma dans la tour. Marguerite, moins malheureuse, se sauva avec son fils en France, chez René d’Anjou son père, qui ne pouvait que la plaindre. Le jeune Édouard IV, mis sur le trône par les mains de Warwick, délivré par lui de tous ses ennemis, maître de la personne de Henri, régnait paisiblement. Mais dès qu’il fut tranquille, il fut ingrat. Warwick, qui lui servait de père, négociait en France le mariage de ce prince avec Bonne de Savoie, soeur de la femme de Louis XI. Édouard, pendant qu’on était prêt à conclure, voit Élisabeth Woodville, veuve du chevalier Gray, en devient amoureux, l’épouse en secret, et enfin la déclare reine sans en faire part à Warwick (1465). L’ayant ainsi offensé, il le néglige; il l’écarte des conseils; il s’en fait un ennemi irréconciliable. Warwick, dont l’artifice égalait l’audace, employa bientôt l’un et l’autre à se venger. Il séduisit le duc de Clarence, frère du roi; il arma l’Angleterre et ce n’était point alors le parti de la rose rouge contre la rose blanche; la guerre civile était entre le roi et son sujet irrité. Les combats, les trêves, les négociations, les trahisons, se succédèrent rapidement. (1470) Warwick chassa enfin d’Angleterre le roi qu’il avait fait, et alla à la Tour de Londres, tirer de prison ce même Henri VI qu’il avait détrôné, et le replaça sur le trône. On le nommait le faiseur de rois. Les parlements n’étaient que les organes de la volonté du plus fort. Warwick en fit convoquer un qui rétablit bientôt Henri VI dans tous ses droits, et qui déclara usurpateur et traître ce même Édouard IV, auquel il avait, peu d’années auparavant, décerné la couronne. Cette longue et sanglante tragédie n’était pas à son dénouement. Édouard IV, réfugié en Hollande, avait des partisans en Angleterre. Il y rentra après sept mois d’exil. Sa faction lui ouvrit les portes de Londres. Henri, le jouet de la fortune, rétabli à peine, fut encore remis dans la Tour. Sa femme, Marguerite d’Anjou, toujours prête à le venger, et toujours féconde en ressources, repassait dans ces temps-là même en Angleterre avec son fils le prince de Galles. Elle apprit, en abordant, son nouveau malheur. Warwick, qui l’avait tant persécutée, était son défenseur; il marchait contre Édouard: c’était un reste d’espérance pour cette malheureuse reine. Mais à peine avait-elle appris la nouvelle prison de son mari, qu’un second courrier lui apprend sur le rivage que Warwick vient d’être tué dans un combat, et qu’Édouard IV est vainqueur (1471). On est étonné qu’une femme, après cette foule de disgrâces, ait encore osé tenter la fortune. L’excès de son courage lui fit trouver des ressources et des amis. Quiconque avait un parti en Angleterre était sûr au bout de quelque temps, de trouver sa faction fortifiée par la haine contre la cour et contre le ministre. C’est en partie ce qui valut encore une armée à Marguerite d’Anjou, après tant de revers et de défaites. Il n’y avait guère de provinces en Angleterre dans lesquelles elle n’eût combattu. Les bords de la Saverne et le parc de Tewkesbury furent le champ de sa dernière bataille. Elle commandait ses troupes, menant de rang en rang le prince de Galles (1471). Le combat fut opiniâtre; mais enfin Édouard IV demeura victorieux. La reine, dans le désordre de sa défaite, ne voyant point son fils, et demandent en vain de ses nouvelles, perdit tout sentiment et toute connaissance. Elle resta longtemps évanouie sur un chariot, et ne reprit ses sens que pour voir son fils prisonnier, et son vainqueur Édouard IV devant elle. On sépara la mère et le fils. Elle fut conduite à Londres dans la Tour, où était le roi son mari. Tandis qu’on enlevait ainsi la mère, Édouard se tournant vers le prince de Galle: « Qui vous a rendu assez hardi, lui dit-il, pour entrer dans mes États? — Je suis venu dans les États de mon père, répondit le prince, pour le venger, et pour sauver de vos mains mon héritage. » Édouard irrité le frappa de son gantelet au visage; et les historiens disent que les propres frères d’Édouard, le duc de Clarence, rentré pour lors en grâce, et le duc de Glocester, accompagnés de quelques seigneurs, se jetèrent alors comme des bêtes féroces sur le prince de Galles, et le percèrent de coups. Quand les premiers d’une nation ont de telles moeurs, quelles doivent être celles du peuple? On ne donna la vie à aucun prisonnier; et enfin on résolut la mort de Henri VI. Le respect que dans ces temps féroces on avait eu pendant plus de quarante années pour la vertu de ce monarque, avait toujours arrêté jusque-là les mains des assassins. Mais, après avoir ainsi massacré le prince de Galles, on respecta moins le roi. On prétend que ce même duc de Glocester, depuis Richard III, qui avait trempé ses mains dans le sang du fils, alla lui-même dans la Tour de Londres assassiner le père (1471). Cette horreur peut être vraie, et n’est point du tout vraisemblable; à moins, comme le dit l’ingénieux M. Walpole, que ce duc de Glocester n’eût reçu d’Édouard IV, son frère, des patentes de bourreau en titre d’office. On laissa vivre Marguerite d’Anjou, parce qu’on espérait que les Français payeraient sa rançon. En effet lorsque, quatre ans après, Édouard, paisible chez lui, vint à Calais pour faire la guerre à la France, et que Louis XI le renvoya en Angleterre à force d’argent par un traité honteux, Louis, dans cet accord, racheta cette héroïne pour cinquante mille écus. C’était beaucoup pour des Anglais appauvris par les guerres de France et par leurs troubles domestiques. Marguerite d’Anjou, après avoir soutenu dans douze batailles les droits de son mari et de son fils, (1482) mourut la reine, l’épouse et la mère la plus malheureuse de l’Europe; et, sans le meurtre de l’oncle de son mari, la plus vénérable. CHAP. CXVII. — Suite des troubles d’Angleterre sous Édouard IV, sous le tyran Richard III, et jusqu’à la fin du règne de Henri VII. Édouard IV régna tranquille. Le triomphe de la rose blanche était complet, et sa domination était cimentée du sang de presque tous les princes de la rose rouge. Il n’y a personne qui, en considérant la conduite d’Édouard IV, ne se figure un barbare uniquement occupé de ses vengeances. C’était cependant un homme livré au plaisir, plongé dans les intrigues des femmes autant que dans celles de l’État. Il n’avait pas besoin d’être roi pour plaire. La nature l’avait fait le plus bel homme de son temps, et le plus amoureux; et par un contraste étonnant, elle mit dans un coeur si sensible une barbarie qui fait horreur. (1477) Il fit condamner son frère Clarence sur les sujets les plus légers, et ne lui fit d’autre grâce que de lui laisser le choix de sa mort. Clarence demanda qu’on l’étouffât dans un tonneau de vin, choix bizarre dont on ne voit pas la raison. Mais qu’il ait été noyé dans du vin, ou qu’il ait péri d’un genre de mort plus vraisemblable, il en résulte qu’Édouard était un monstre, et que les peuples n’avaient que ce qu’ils méritaient, en se laissant gouverner par de tels scélérats. Le secret de plaire à sa nation était de faire la guerre à la France. On a déjà vu, dans l’article de Louis XI(4), comment cet Édouard passa la mer (1475), et par quelle politique mêlée de honte Louis XI acheta la retraite de ce roi, moins puissant que lui, et mal affermi. Acheter la paix d’un ennemi, c’est lui donner de quoi faire la guerre. (1483) Édouard proposa donc à son parlement une nouvelle invasion en France. Jamais offre ne fut acceptée avec une joie plus universelle. Mais lorsqu’il se préparait à cette grande entreprise, il mourut à l’âge de quarante-deux ans (1483). Comme il était d’une constitution très robuste, on soupçonna son frère Richard, duc de Glocester, d’avoir avancé ses jours par le poison. Ce n’était pas juger témérairement du duc de Glocester; ce prince était un autre monstre né pour commettre de sang-froid tous les crimes. Édouard IV laissa deux enfants mâles, dont l’aîné, âgé de treize ans, porta le nom d’Édouard V. Glocester forma le dessein d’arracher les deux enfants à la reine leur mère, et de les faire mourir pour régner. Il s’était déjà rendu maître de la personne du roi, qui était alors vers la province de Galles. Il fallait avoir en sa puissance le duc d’York son frère. Il prodigua les serments et les artifices. La faible mère mit son second fils dans les mains du traître, croyant que deux parricides seraient plus difficiles à commettre qu’un seul. Il les fit garder dans la Tour. C’était, disait-il pour leur sûreté. Mais quand il fallut en venir à ce double assassinat, il trouva un obstacle. Le lord Hastings, homme d’un caractère farouche, mais attaché au jeune roi, fut sondé par les émissaires de Glocester, et laissa entrevoir qu’il ne prêterait jamais son ministère à ce crime. Glocester, voyant un tel secret en des mains si dangereuses, n’hésita pas un moment sur ce qu’il devait faire. Le conseil d’État était assemblé dans la Tour; Hastings y assistait: Glocester entre avec des satellites: « Je t’arrête pour tes crimes, dit-il au lord Hastings. — Oui? moi, milord? répondit l’accusé. — Oui, toi, traître, » dit le duc de Glocester; et dans l’instant il lui fit trancher la tête en présence du conseil. Délivré ainsi de celui qui savait son secret, et méprisant les formes des lois avec lesquelles on colorait en Angleterre tous les attentats, il rassemble des malheureux de la lie du peuple, qui crient dans l’hôtel de ville qu’ils veulent avoir Richard de Glocester pour monarque. Un maire de Londres va le lendemain, suivi de cette populace, lui offrir la couronne. Il l’accepte; il se fait couronner sans assembler le parlement, sans prétexter la moindre raison. Il se contente de semer le bruit que le roi Édouard IV, son frère, était né d’adultère, et ne se fit point de scrupule de déshonorer sa mère, qui était vivante. De telles raisons n’étaient inventées que pour la vile populace. Les intrigues, la séduction, et la crainte; contenaient les seigneurs du royaume, non moins méprisable que le peuple. (1483) A peine fut-il couronné, qu’un nommé Tirrel étrangla, dit-on, dans la Tour, le jeune roi et son frère. La nation le sut, et ne fit que murmurer en secret; tant les hommes changent avec les temps! Glocester, sous le nom de Richard III, jouit deux ans et demi du fruit du plus grand des crimes que l’Angleterre eût encore vus, tout accoutumée qu’elle était à ces horreurs. M. Walpole révoque en doute ce double crime. Mais, sous le règne de Charles II, on retrouva les ossements de ces deux enfants précisément au même endroit où l’on disait qu’ils avaient été enterrés. Peut-être, dans la foule des forfaits qu’on impute à ce tyran, il en est qu’il n’a pas commis; mais si l’on a fait de lui des jugements téméraires, c’est lui qui en est coupable. Il est certain qu’il enferma ses neveux dans la Tour; ils ne parurent plus, c’est à lui d’en répondre. Dans cette courte jouissance du trône, il assembla un parlement, dans lequel il osa faire examiner son droit. Il y a des temps où les hommes sont lâches à proportion que leurs maîtres sont cruels. Ce parlement déclara que la mère de Richard III avait été adultère; que ni le feu roi Édouard IV, ni ses autres frères, n’étaient légitimes; que le seul qui le fût était Richard; et qu’ainsi la couronne lui appartenait à l’exclusion des deux jeunes princes étranglés dans la Tour, mais sur la mort desquels on ne s’expliquait pas. Les parlements ont fait quelquefois des actions plus cruelles, mais jamais de si infâmes. Il faut des siècles entiers de vertu pour réparer une telle lâcheté. Enfin au bout de deux ans et demi il parut un vengeur. Il restait après tous les princes massacrés un seul rejeton de la rose rouge, caché dans la Bretagne. On l’appelait Henri, comte de Richmond. Il ne descendait point de Henri VI. Il rapportait, comme lui, son origine à Jean de Gand; duc de Lancastre, fils du grand Édouard III, mais par les femmes, et même par un mariage très équivoque de ce Jean de Gand. Son droit au trône était plus que douteux; mais l’horreur des crimes de Richard III le fortifiait. Il était encore fort jeune quand il conçut le dessein de venger le sang de tant de princes de la maison de Lancastre, de punir Richard III et de conquérir l’Angleterre. Sa première tentative fut malheureuse; et après avoir vu son parti défait il fut obligé de retourner en Bretagne mendier un asile. Richard négocia secrètement, pour l’avoir en sa puissance, avec le ministre de François II, duc de Bretagne, père d’Anne de Bretagne, qui épousa Charles VIII et Louis XII. Ce duc n’était pas capable d’une action lâche, mais son ministre Landais l’était. Il promit délivrer le comte de Richmond au tyran. Le jeune prince s’enfuit déguisé sur les terres d’Anjou, et n’y arriva qu’une heure avant les satellites qui le cherchaient. Il était de l’intérêt de Charles VIII, alors roi de France, de protéger Richmond. Le petit-fils de Charles VII, qui pouvait nuire aux Anglais, et qui les eût laissés en repos, eût manqué au premier devoir de la politique. Mais Charles VIII ne donna que deux mille hommes. C’en était assez, supposé que le parti de Richmond eût été considérable. Il le devint bientôt; et Richard même, quand il sut que son rival ne débarquait qu’avec cette escorte, jugea que Richmond trouverait bientôt une armée. Tout le pays de Galles, dont ce jeune prince était originaire, s’arma en sa faveur. Richard III et Richmond combattirent à Bosworth, près de Lichfield. Richard avait la couronne en tête, croyant avertir par là ses soldats qu’ils combattaient pour leur roi contre un rebelle. Mais le lord Stanley, un de ses généraux, qui voyait depuis longtemps avec horreur cette couronne usurpée par tant d’assassinats, trahit son indigne maître, et passa avec un corps de troupes du côté de Richmond (1485). Richard avait de la valeur; c’était sa seule vertu. Quand il vit la bataille désespérée, il se jeta en fureur au milieu de ses ennemis, et y reçut une mort plus glorieuse qu’il ne méritait. Son corps nu et sanglant, trouvé dans la foule des morts, fut porté dans la ville de Leicester, sur un cheval, la tête pendante d’un côté et les pieds de l’autre. Il y resta deux jours exposé à la vue du peuple, qui, se rappelant tous ses crimes, n’eut pour lui aucune pitié. Stanley, qui lui avait arraché la couronne de la tête, lorsqu’il avait été tué, la porta à Henri de Richmond. Les victorieux chantèrent le Te Deum sur le champ de bataille; et après cette prière, tous les soldats, inspirés d’un même mouvement, s’écrièrent Vive notre roi Henri! Cette journée mit fin aux désolations dont la rose rouge et la rose blanche avaient rempli l’Angleterre. Le trône, toujours ensanglanté et renversé, fut enfin ferme et tranquille. Les malheurs qui avaient persécuté la famille d’Édouard III cessèrent. Henri VII, en épousant une fille d’Édouard IV, réunit les droits des Lancastre et des York en sa personne. Ayant su vaincre, il sut gouverner. Son règne qui fut de vingt-quatre ans, et presque toujours paisible, humanisa un peu les moeurs de la nation. Les parlements qu’il assembla, et qu’il ménagea, firent de sages lois; la justice distributive rentra dans tous ses droits; le commerce, qui avait commencé à fleurir sous le grand Édouard III, ruiné pendant les guerres civiles, commença à se rétablir. L’Angleterre en avait besoin. On voit qu’elle était pauvre, par la difficulté extrême que Henri VII eut à tirer de la ville de Londres un prêt de deux mille livres sterling, qui ne revenait pas à cinquante mille livres de notre monnaie d’aujourd’hui. Son goût et la nécessité le rendirent avare. Il eût été sage s’il n’eût été qu’économe; mais une lésine honteuse et des rapines fiscales ternirent sa gloire. Il tenait un registre secret de tout ce que lui valaient les confiscations. Jamais les grands rois n’ont descendu à ces bassesses. Ses coffres se trouvèrent remplis à sa mort de deux millions de livres sterling, somme immense, qui eût été plus utile en circulant dans le public qu’en restant ensevelie dans le trésor du prince. Mais dans un pays où les peuples étaient plus enclins à faire des révolutions qu’à donner de l’argent à leurs rois, il était nécessaire que le roi eût un trésor. Son règne fut plutôt inquiété que troublé par deux aventures étonnantes. Un garçon boulanger lui disputa la couronne: il se dit neveu d’Édouard IV. Instruit à jouer ce rôle par un prêtre, il fut couronné roi à Dublin en Irlande, (1487), et osa donner bataille au roi prés de Nottingham; Henri, qui le prit prisonnier, crut humilier assezles factieux en mettant ce roi dans sa cuisine, où il servit longtemps. Les entreprises, quoique malheureuses, font souvent des imitateurs. On est excité par un exemple brillant, et on espère de meilleurs succès. Témoin six faux Démétrius qu’on a vus de suite en Moscovie, et témoin tant d’autres imposteurs. Le garçon boulanger fut suivi par le fils d’un Juif, courtier d’Anvers, qui joua un plus grand personnage. Ce jeune Juif, qu’on appelait Perkin, se dit fils du roi Édouard IV. Le roi de France, attentif à nourrir toutes les semences de division en Angleterre, le reçut à sa cour, le reconnut, l’encouragea; mais bientôt ménageant Henri VII, il abandonna cet imposteur à sa destinée. La vieille douairière de Bourgogne, soeur d’Édouard IV et veuve de Charles le Téméraire, laquelle faisait jouer ce ressort, reconnut le jeune Juif pour son neveu (1493). Il jouit plus longtemps de sa fourberie que le jeune garçon boulanger. Sa taille majestueuse, sa politesse, sa valeur, semblaient le rendre digne du rang qu’il usurpait. Il épousa une princesse de la maison d’York, dont il fut encore aimé même quand son imposture fut découverte. Il eut les armes à la main pendant cinq an entiers: il arma même l’Écosse, et eut des ressources dans ses défaites. Mais enfin, abandonné et livré au roi (1498), condamné seulement à la prison, et ayant voulu s’évader, il paya sa hardiesse de sa tête. Ce fut alors que l’esprit de faction fut anéanti, et que les Anglais, n’étant plus redoutables à leurs monarques, commencèrent à le devenir à leurs voisins, surtout lorsque Henri VIII, en montant au trône, fut, par l’économie extrême et par la sagesse du gouvernement de son père, possesseur d’un ample trésor et maître d’un peuple belliqueux, et pourtant soumis autant que les Anglais peuvent l’être. Le commencement du xvie siècle, que nous avons déjà entamé, nous présente à la fois les plus grands spectacles que le monde ait jamais fournis. Si on jette la vue sur ceux qui régnaient pour lors en Europe, leur gloire, ou leur conduite, ou les grands changements dont ils ont été cause, rendent leurs noms immortels. C’est à Constantinople un Sélim qui met sous la domination ottomane la Syrie et l’Égypte, dont les mahométans mamelucs avaient été en possession depuis le xiiie siècle. C’est après lui son fils, le grand Soliman, qui le premier des empereurs turcs marche jusqu’à Vienne, et se fait couronner roi de Perse dans Bagdad, prise par ses armes, faisant trembler à la fois l’Europe et l’Asie. On voit en même temps vers le Nord Gustave Vasa, brisant dans la Suède le joug étranger, élu roi du pays dont il est le libérateur. En Moscovie les deux Jean Basilowitz ou Basilides délivrent leur patrie du joug des Tartares dont elle était tributaire; princes à la vérité barbares, et chefs d’une nation plus barbare encore: mais les vengeurs de leur pays méritent d’être comptés parmi les grands princes. En Espagne, en Allemagne, en Italie, on voit Charles-Quint, maître de tous ces États sous des titres différents, soutenant le fardeau de l’Europe, toujours en action et en négociation, heureux longtemps en politique et en guerre, le seul empereur puissant depuis Charlemagne, et le premier roi de toute l’Espagne depuis la conquête des Maures: opposant des barrières à l’empire ottoman, faisant des rois et une multitude de princes, et se dépouillant enfin de toutes les couronnes dont il est chargé, pour aller mourir en solitaire après avoir troublé l’Europe. Son rival de gloire et de politique, François Ier, roi de France, moins heureux, mais plus brave et plus aimable, partage entre Charles-Quint et lui les voeux et l’estime des nations. Vaincu et plein de gloire, il rend son royaume florissant malgré ses malheurs; il transplante en France les beaux-arts, qui étaient en Italie au plus haut point de perfection. Le roi d’Angleterre Henri VIII, trop cruel, trop capricieux pour être mis au rang des héros, a pourtant sa place entre ces rois, et par la révolution qu’il fit dans les esprits de ses peuples, et par la balance que l’Angleterre apprit sons lui à tenir entre les souverains. Il prit pour devise un guerrier tendant son arc, avec ces mots: Qui je défends est maître; devise que sa nation a rendue quelquefois véritable. Le nom du pape Léon X est célèbre par son esprit, par ses moeurs aimables, par les grands hommes dans les arts qui éternisent son siècle, et par le grand changement qui sous lui divisa l’Église. Au commencement de même siècle, la religion et le prétexte d’épurer la loi reçue, ces deux grands instruments de l’ambition, font le même effet sur les bords de l’Afrique qu’en Allemagne, et chez les mahométans que chez les chrétiens. Un nouveau gouvernement, une race nouvelle de rois, s’établissent dans le vaste empire de Maroc et de Fez, qui s’étend jusqu’aux déserts de la Nigritie. Ainsi l’Asie, l’Afrique, et l’Europe, éprouvent à la fois une révolution dans les religions: car les Persans se séparent pour jamais des Turcs; et, reconnaissant le même Dieu et le même prophète, ils consomment le schisme d’Omar et d’Ali. Immédiatement après, les chrétiens se divisent aussi entre eux, et arrachent au pontife de Rome la moitié de l’Europe. L’ancien monde est ébranlé, le nouveau monde est découvert et conquis par Charles-Quint; le commerce s’établit entre les Indes orientales et l’Europe, par les vaisseaux et les armes du Portugal. D’un côté, Cortez soumet le puissant empire du Mexique, et les Pizarro font la conquête du Pérou, avec moins de soldats qu’il n’en faut en Europe pour assiéger une petite ville. De l’autre, Albuquerque dans les Indes établit la domination et le commerce du Portugal, avec presque aussi peu de forces, malgré les rois des Indes, et malgré les efforts des musulmans en possession de ce commerce. La nature produit alors des hommes extraordinaires presque en tous les genres, surtout en Italie. Ce qui frappe encore dans ce siècle illustre, c’est que, malgré les guerres que l’ambition excita, et malgré les querelles de religion qui commençaient à troubler les États, ce même génie qui faisait fleurir les beaux-arts à Rome, à Naples, à Florence, à Venise, à Ferrare, et qui de là portait sa lumière dans l’Europe, adoucit d’abord les moeurs des hommes dans presque toutes les provinces de l’Europe chrétienne. La galanterie de la cour de François Ier opéra en partie ce grand changement. Il y eut entre Charles-Quint et lui une émulation de gloire, d’esprit de chevalerie, de courtoisie, au milieu même de leurs plus furieuses dissensions; et cette émulation qui se communiqua à tous les courtisans, donna à ce siècle un air de grandeur et de politesse inconnu jusqu’alors. Cette politesse brillait même au milieu des crimes; c’était une robe d’or et de soie ensanglantée. L’opulence y contribua; et cette opulence, devenue plus générale, était en partie (par une étrange révolution) la suite de la perte funeste de Constantinople: car bientôt après tout le commerce des Ottomans fut fait par les chrétiens, qui leur vendaient jusqu’aux épiceries des Indes, en les allant charger sur leurs vaisseaux dans Alexandrie, et les portant ensuite dans les mers dit Levant. Les Vénitiens surtout firent ce commerce non seulement jusqu’à la conquête de l’Égypte par le sultan Sélim, mais jusqu’au temps où les Portugais devinrent les négociants des Indes. L’industrie fut partout excitée. Marseille fit un grand commerce. Lyon eut de belles manufactures. Les villes des Pays-Bas furent plus florissantes encore que sous la maison de Bourgogne. Les dames appelées à la cour de François Ier en firent le centre de la magnificence, comme de la politesse. Les moeurs étaient plus dures à Londres, où régnait un roi capricieux et féroce; mais Londres commençait déjà à s’enrichir par le commerce. En Allemagne, les villes d’Augsbourg et de Nuremberg, répandant les richesses de l’Asie qu’elles tiraient de Venise, se ressentaient déjà de leur correspondance avec les Italiens. On voyait dans Augsbourg de belles maisons dont les murs étaient ornés de peintures à fresque à la manière vénitienne. En un mot, l’Europe voyait naître de beaux jours; mais ils furent troublés par les tempêtes que la rivalité entre Charles-Quint et François Ier excita; et les querelles de religion, qui déjà commençaient à naître, souillèrent la fin de ce siècle: elles la rendirent affreuse, et y portèrent enfin une espèce de barbarie que les Hérules, les Vandales, et les Huns, n’avaient jamais connue. CHAP. CXIX. — État de l’Europe du temps de Charles - Quint. De la Moscovie ou Russie. Digression sur la Laponie. Avant de voir ce que fut l’Europe sous Charles-Quint, je dois me former un tableau des différents gouvernements qui la partageaient. J’ai déjà vu ce qu’étaient l’Espagne, la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Angleterre. Je ne parlerai de la Turquie et de ses conquêtes en Syrie et en Afrique qu’après avoir vu tout ce qui se passa d’admirable et de funeste chez les chrétiens, et lorsque, ayant suivi les Portugais dans leurs voyages et dans leur commerce militaire en Asie, j’aurai vu en quel état était le monde oriental. Je commence par les royaumes chrétiens du Septentrion. L’État de la Moscovie ou Russie prenait quelque forme. Cet empire si puissant, et qui le devient tous les jours davantage, n’était depuis le xie siècle qu’un assemblage de demi-chrétiens sauvages, esclaves des Tartares de Casan descendants de Tamerlan. Le duc de Russie payait tous les ans un tribut à ces Tartares en argent, en pelleteries, et en bétail. Il conduisait le tribut à pied devant l’ambassadeur tartare, se prosternait à ses pieds, lui présentait du lait à boire; et s’il en tombait sur le cou du cheval de l’ambassadeur, le prince était obligé de le lécher. Les Russes étaient, d’un côté, esclaves des Tartares; de l’autre, pressés par les Lithuaniens; et vers l’Ukraine, ils étaient encore exposés aux déprédations des Tartares de la Crimée, successeurs des Scythes de la Chersonèse Taurique, auxquels ils payaient un tribut. Enfin il se trouva un chef nommé Jean Basilides, ou fils de Basile, homme de courage, qui anima les Russes, s’affranchit de tant de servitude, et joignit à ses États Novogorod et la ville de Moscou, qu’il conquit sur les Lithuaniens à la fin du xve siècle. Il étendit ses conquêtes dans la Finlande, qui a été souvent un sujet de rupture entre la Russie et la Suède. La Russie fut donc alors une grande monarchie, mais non encore redoutable à l’Europe. On dit que Jean Basilides ramena de Moscou trois cents chariots chargés d’or, d’argent, et de pierreries. Les fables sont l’histoire des temps grossiers. Les peuples de Moscou, non plus que les Tartares, n’avaient alors d’argent que celui qu’ils avaient pillé; mais, volés eux-mêmes dès longtemps par ces Tartares, quelles richesses pouvaient-ils avoir? ils ne connaissaient guère que le nécessaire. Le pays de Moscou produit de bon blé qu’on sème en mai, et qu’on recueille en septembre: la terre porte quelques fruits; le miel y est commun, ainsi qu’en Pologne; le gros et le menu bétail y a toujours été en abondance; mais la laine n’était point propre aux manufactures, et les peuples grossiers n’ayant aucune industrie, les peaux étaient leurs seuls vêtements. Il n’y avait pas à Moscou une seule maison de pierre. Leurs huttes de bois étaient faites de troncs d’arbres enduits de mousse. Quant à leurs moeurs, ils vivaient en brutes, ayant une idée confuse de l’Église grecque, de laquelle ils croyaient être. Leurs pasteurs les enterraient avec un billet pour saint Pierre et pour saint Nicolas, qu’on mettait dans la main du mort. C’était là leur plus grand acte de religion; mais au delà de Moscou, vers le nord-est, presque tous les villages étaient idolâtres. (1551) Les czars, depuis Jean Basilides, eurent des richesses, surtout lorsqu’un autre Jean Basilowitz eut pris Casan et Astracan sur les Tartares; mais les Russes furent toujours pauvres: ces souverains absolus, faisant presque tout le commerce de leur empire, et rançonnant ceux qui avait gagna de quoi vivre, eurent bientôt des trésors, et ils étalèrent même une magnificence asiatique dans les jours de solennité. Ils commerçaient avec Constantinople par la mer Noire, avec la Pologne par Novogorod. Ils pouvaient donc policer leurs États, mais le temps n’en était pas venu. Tout le nord de leur empire par delà Moscou consistait dans de vastes déserts et dans quelques habitations de sauvages. Ils ignoraient même que la vaste Sibérie existât. Un cosaque découvrit la Sibérie sous ce Jean Basilowitz, et la conquit comme Cortes conquit le Mexique, avec quelques armes à feu. Les czars prenaient peu de part aux affaires de l’Europe, excepté dans quelques guerres contre la Suède au sujet de la Finlande, ou contre la Pologne pour des frontières. Nul Moscovite ne sortait de son pays: ils ne trafiquaient sur aucuns mer, excepté le Pont-Euxin. Le port même d’Archangel était alors aussi inconnu que ceux de l’Amérique. Il ne fut découvert que dans l’année 1553 par les Anglais, lorsqu’ils cherchèrent de nouvelles terres vers le nord, à l’exemple des Portugais et des Espagnols, qui avaient fait tant de nouveaux établissements au midi, à l’orient, et à l’occident. Il fallait passer le cap Nord, à l’extrémité de la Laponie. On sut par expérience qu’il y a des pays où pendant près de cinq mois le soleil n’éclaire pas l’horizon. L’équipage entier de deux vaisseaux périt de froid et de maladie dans ces terres. Un troisième, sous la conduite de Chancelor, aborda le port d’Archangel sur la Duina, dont les bords n’étaient habités que par des sauvages. Chancelor alla par la Duina vers le chemin de Moscou. Les Anglais, depuis ce temps, furent presque les seuls maîtres du commerce de la Moscovie, dont les pelleteries précieuses contribuèrent à les enrichir. Ce fut encore une branche de commerce enlevée à Venise. Cette république, ainsi que Gênes, avait eu des comptoirs autrefois, et même une ville sur les bords du Tanaïs; et depuis, elle avait fait ce commerce de pelleteries par Constantinople. Quiconque lit l’histoire avec fruit, voit qu’il y a eu autant de révolutions dans le commerce que dans les États. On était alors bien loin d’imaginer qu’un jour un prince russe fonderait dans des marais, au fond du golfe de Finlande, une nouvelle capitale, où il aborde tous les ans environ deux cent cinquante vaisseaux étrangers, et que de là il partirait des armées qui viendraient faire des rois en Pologne, secourir l’empire allemand contre la France, démembrer la Suède, prendre deux fois la Crimée, triompher de toutes les forces de l’empire ottoman, et envoyer des flottes victorieuses aux Dardanelles(5). On commença dans ces temps-là à connaître plus particulièrement la Laponie, dont les Suédois même, les Danois, et les Russes, n’avaient encore que de faibles notions. Ce vaste pays, voisin du pôle, avait été désigné par Strabon sous le nom de la contrée des Troglodytes et des Pygmées septentrionaux: nous apprîmes que la race des Pygmées n’est point une fable. Il est probable que les Pygmées méridionaux ont péri, et que leurs voisins les ont détruits. Plusieurs espèces d’hommes ont pu ainsi disparaître de la face de la terre, comme plusieurs espèces d’animaux. Les Lapons ne paraissent point tenir de leurs voisins. Les hommes, par exemple, sont grands et bien faits en Norvège; et la Laponie ne produit que des hommes de trois coudées de haut. Leurs yeux, leurs oreilles, leur nez, les différencient encore de tous les peuples qui entourent leurs déserts. Ils paraissent une espèce particulière faite pour le climat qu’ils habitent, qu’ils aiment, et qu’eux seuls peuvent aimer. La nature, qui n’a mis les rennes ou les rangifères que dans ces contrées, semble y avoir produit des lapons; et comme leurs rennes ne sont point venus d’ailleurs, ce n’est pas non plus d’un autre pays que les Lapons y paraissent venus. Il n’est pas vraisemblable que les habitants d’une terre moins sauvage aient franchi les glaces et les déserts pour se transplanter dans des terres si stériles. Une famille peut être jetée par la tempête dans une île déserte, et la peupler; mais on ne quitte point dans le continent des habitations qui produisent quelque nourriture, pour aller s’établir au loin sur des rochers couverts de mousse, où l’on ne peut se nourrir que de lait de rennes et de poissons. De plus, si des Norvégiens, des Suédois, s’étaient transplantés en Laponie, y auraient-ils changé absolument de figure? Pourquoi les Islandais, qui sont aussi septentrionaux que les lapons, sont-ils d’une haute stature; et les Lapons non seulement petits, mais d’une figure toute différante? C’était donc une nouvelle espèce d’hommes qui se présentait à nous, tandis que l’Amérique, l’Asie, et l’Afrique, nous en faisaient voir tant d’autres. La sphère de la nature s’élargissait pour nous de tous côtés, et c’est par là seulement que la Laponie mérite notre attention. Je ne parlerai point de l’Islande, qui était le Thulé des anciens, ni du Groënland, ni de toutes ces contrées voisines du pôle, où l’espérance de découvrir un passage en Amérique a porté nos vaisseaux: la connaissance de ces pays est aussi stérile qu’eux, et n’entre point dans le plan politique du monde. La Pologne, ayant longtemps conservé les moeurs des Sarmates, commençait à être considérée de l’Allemagne depuis que la race des Jagellons était sur le trône. Ce n’était plus le temps où ce pays recevait un roi de la main des empereurs, et leur payait tribut. Le premier des Jagellons avait été élu roi de cette république en 1382. Il était duc de Lithuanie: son pays et lui étaient idolâtres, ou du moins ce que nous appelons idolâtres, aussi bien que plus d’un palatinat. Il promit de se faire chrétien, et d’incorporer la Lithuanie à la Pologne: il fut roi à ces conditions. Ce Jagellon, qui prit le nom de Ladislas, fut père de ce malheureux Ladislas, roi de Hongrie et de Pologne, né pour être un des plus puissants rois du monde, (1444) mais qui fut défait et tué à cette bataille de Varnes, que le cardinal Julien lui fit donner contre les Turcs, malgré la foi jurée, ainsi que nous l’avons vu(6). Les deux grands ennemis de la Pologne furent longtemps les Turcs et les religieux chevaliers teutoniques. Ceux-ci, qui s’étaient formés dans les croisades, n’ayant pu réussir contre les musulmans, s’étaient jetés sur les idolâtres et sur les chrétiens de la Prusse, province que les Polonais possédaient. Sous Casimir, au xve siècle, les chevaliers religieux teutoniques firent longtemps la guerre à la Pologne, et enfin partagèrent la Prusse avec elle, à condition que le grand maître serait vassal du royaume, et en même temps palatin, ayant séance aux diètes. Il n’y avait alors que ces palatins qui eussent voix dans les états du royaume; mais Casimir y appela les députés de la noblesse vers l’an 1460, et ils ont toujours conservé ce droit. Les nobles en eurent alors un autre commun avec les palatins, ce fut de n’être arrêtés pour aucun crime avant d’avoir été convaincus juridiquement: ce droit était celui de l’impunité. Ils avaient encore droit de vie et de mort sur leurs paysans: ils pouvaient tuer impunément un de ces serfs, pourvu qu’ils missent environ dix écus sur la fosse; et quand un noble polonais avait tué un paysan appartenant à un autre noble, la loi d’honneur l’obligeait d’en rendre un autre. Ce qu’il y a d’humiliant pour la nature humaine, c’est qu’un tel privilège subsiste encore. Sigismond, de la race des Jagellons, qui mourut en 1548, était contemporain de Charles-Quint, et passait pour un grand prince. Les Polonais eurent de son temps beaucoup de guerres contre les Moscovites, et encore contre ces chevaliers teutoniques dont Albert de Brandebourg était grand maître. Mais la guerre était tout ce que connaissaient les Polonais, sans en connaître l’art, qui se perfectionnait dans l’Europe méridionale; ils combattaient sans ordre, n’avaient point de place fortifiée; leur cavalerie faisait, comme aujourd’hui, toute leur force. Ils négligeaient le commerce. On n’avait découvert qu’au xiiie siècle les salines de Cracovie, qui font une des richesses du pays. Le négoce du blé et du sel était abandonné aux juifs et aux étrangers, qui s’enrichissaient de l’orgueilleuse oisiveté des nobles et de l’esclavage du peuple. Il y avait déjà en Pologne plus de deux cents synagogues. D’un côté, cette administration était à quelques égards une image de l’ancien gouvernement des Francs, des Moscovites, et des Huns; de l’autre, elle ressemblait à celui des anciens Romains, en ce que chaque noble a le droit des tribuns du peuple, de pouvoir s’opposer aux lois du sénat par le seul mot veto: ce pouvoir, étendu à tous les gentilshommes, et porté jusqu’au droit d’annuler par une seule voix toutes les voix de la république, est devenu la prérogative de l’anarchie. Le tribun était le magistrat du peuple romain, et le gentilhomme n’est qu’un membre, un sujet de l’État: le droit de ce membre est de troubler tout le corps; mais ce droit est si cher à l’amour-propre, qu’un sûr moyen d’être mis en pièces serait de proposer dans une diète l’abolition de cette coutume. Il n’y avait d’autre titre en Pologne que celui de noble, de même qu’en Suède, en Danemark, et dans tout le Nord; les qualités de duc et de comte sont récentes: c’est une imitation des usages d’Allemagne; mais ces titres ne donnent aucun pouvoir: toute la noblesse est égale. Ces palatins, qui ôtaient la liberté au peuple, n’étaient occupés qu’à défendre la leur contre leur roi. Quoique le sang des Jagellons eût régné longtemps, ces princes ne furent jamais ni absolus par leur royauté, ni rois par droit de naissance; ils furent élus toujours comme les chefs de l’État, et non comme les maîtres. Le serment prêté par les rois, à leur couronnement, portait, en termes exprès, « qu’ils priaient la nation de les détrôner, s’ils n’observaient pas les lois qu’ils avaient jurées. » Ce n’était pas une chose aisée de conserver toujours le droit d’élection, en laissant toujours la même famille sur le trône; mais les rois n’ayant ni forteresse, ni la disposition du trésor public, ni celle des armées, la liberté n’a jamais reçu d’atteinte. L’État n’accordait alors au roi que douze cent mille de nos livres annuelles pour soutenir sa dignité. Le roi de Suède aujourd’hui n’en a pas tant. L’empereur n’a rien; il est à ses frais « le chef de l’univers chrétien, » Caput orbis christiani; tandis que l’île de la Grande-Bretagne donne à son roi environ vingt-trois millions pour sa liste civile. La vente de la royauté est devenue en Pologne la plus grande source de l’argent qui roule dans l’État. La capitation des Juifs, qui fait un de ses gros revenus ne monte pas à plus de cent vingt mille florins du pays(7). A l’égard de leurs lois, ils n’en eurent d’écrites en leur langue qu’en 1552. Les nobles, toujours égaux entre eux, se gouvernaient suivant leurs résolutions prises dans leurs assemblées, qui sont la loi véritable encore aujourd’hui, et le reste de la nation ne s’informe seulement pas de ce qu’on y a résolu. Comme les possesseurs des terres sont les maîtres de tout, et que les cultivateurs sont esclaves, c’est aussi à ces seuls possesseurs qu’appartiennent ces biens de l’Église. Il en est de même en Allemagne; mais c’est en Pologne une loi expresse et générale, au lieu qu’en Allemagne ce n’est qu’un usage établi, usage trop contraire au christianisme, mais conforme à l’esprit de la constitution germanique. Rome, différemment gouvernée, a eu toujours cet avantage, depuis ses rois et ses consuls jusqu’au dernier temps de la monarchie pontificale, de ne fermer jamais la porte des honneurs au simple mérite. Les royaumes de Suède, de Danemark, et de Norvège, étaient électifs à peu près comme la Pologne. Les agriculteurs étaient esclaves en Danemark; mais en Suède ils avaient séance aux diètes de l’État, et donnaient leurs voix pour régler les impôts. Jamais peuples voisins n’eurent une antipathie plus violente que les Suédois et les Danois. Cependant ces nations rivales n’avaient composé qu’un seul État par la fameuse union de Calmar, à la fin du xive siècle. Un roi de Suède, nommé Albert, ayant voulu prendre pour lui le tiers des métairies du royaume, ses sujets se soulevèrent. Marguerite Waldemar, fille de Waldemar III, la Sémiramis du Nord, profita de ces troubles, et se fit reconnaître reine de Suède, de Danemark, et de Norvège (1395). Elle unit deux ans après ces royaumes, qui devaient être à perpétuité gouvernés par un même souverain. Quand on se souvient qu’autrefois de simples pirates danois avaient porté leurs armes victorieuses presque dans toute l’Europe, et conquis l’Angleterre et la Normandie, et qu’on voit ensuite la Suède, la Norvège et le Danemark réunis n’être pas une puissance formidable à leurs voisins, on voit évidemment qu’on ne fait des conquêtes que chez des peuples mal gouvernés. Les villes anséatiques, Hambourg, Lubeck, Dantzick, Rostock, Lunebourg, Vismar, pouvaient résister à ces trois royaumes, parce qu’elles étaient plus riches. La seule ville de Lubeck fit même la guerre aux successeurs de Marguerite Waldemar. Cette union de trois royaumes, qui semble si belle au premier coup d’oeil, fut la source de leurs malheurs. Il y avait en Suède un primat, archevêque d’Upsal, et six évêques, qui avaient à peu près cette autorité que la plupart des ecclésiastiques avaient acquise en Allemagne et ailleurs. L’archevêque d’Upsal surtout était, ainsi que le primat de Pologne, la seconde personne du royaume. Quiconque est la seconde veut toujours être la première. (1452) Il arriva que les états dé Suède, lassés du joug danois, élurent pour leur roi, d’un commun consentement, le grand maréchal Charles Canutson, d’une maison qui subsiste encore. Non moins lassés du joug des évêques, ils ordonnèrent qu’on ferait une recherche des biens que l’Église avait envahis à la faveur des troubles. L’archevêque d’Upsal, nommé Jean de Salstad, assisté des six évêques de Suède et du clergé, excommunia le roi et le sénat dans une messe solennelle, déposa ses ornements sur l’autel, et, prenant une cuirassé et une épée, sortit dé l’église en commençant la guerre civile. Les évêques la continuèrent pendant sept ans. Ce ne fut depuis qu’une anarchie sanglante et une guerre perpétuelle entre les Suédois, qui voulaient avoir un roi indépendant, et les Danois, qui étaient presque toujours les maîtres. Le clergé, tantôt armé pour la patrie tantôt contre elle, excommuniait, combattait, et pillait. Il eût mieux valu pour la Suède d’être demeurée païenne que d’être devenue chrétienne à ce prix. Enfin les Danois l’ayant emporté sous leur roi Jean, fils de Christiern Ier, les Suédois s’étant soumis et s’étant depuis soulevés, ce roi Jean fit rendre, par son sénat en Danemark, un arrêt contre le sénat de Suède, par lequel tous les sénateurs suédois étaient condamnés à perdre leur noblesse et leurs biens (1505). Ce qui est fort singulier, c’est qu’il fit confirmer cet arrêt par l’empereur Maximilien, et que cet empereur écrivit aux états de Suède « qu’ils eussent à obéir, qu’autrement il procéderait contre eux selon les lois de l’empire. » Je ne sais comment l’abbé de Vertot a oublié, dans ses Révolutions de Suède, un fait aussi important, soigneusement recueilli par Puffendorf. Ce fait prouve que les empereurs allemands, ainsi que les papes, ont toujours prétendu une juridiction universelle. Il prouve encore que le roi danois voulait flatter Maximilien, dont, en effet, il obtint la fille pour son fils Christiern II. Voilà comme les droits s’établissent. La chancellerie de Maximilien écrivait aux Suédois, comme celle de Charlemagne eût écrit aux peuples de Bénévent ou de la Guienne. Mais il fallait avoir les armées et la puissance de Charlemagne. Ce Christiern II, après la mort de son père, prit des mesures différentes. Au lieu de demander un arrêt à la chambre impériale, il obtint de François Ier, roi de France, trois mille hommes. Jamais les Français jusqu’alors n’étaient entrés dans les querelles du Nord. Il est vraisemblable que François Ier, qui aspirait à l’empire, voulait se faire un appui du Danemark. Les troupes françaises combattirent en Suède sous Christiern, mais elles en furent bien mal récompensées: congédiées sans paye, poursuivies dans leur retour par les paysans, il n’en revint pas trois cents hommes en France; suite ordinaire parmi nous de toute expédition qui se fait trop loin de la patrie. Nous verrons dans l’article du luthéranisme quel tyran était Christiern. Un de ses crimes fut la source de son châtiment, qui lui fit perdre trois royaumes. Il venait de faire un accord avec un administrateur créé par les états de Suède, nommé Sténon Sture. Christiern semblait moins craindre cet administrateur que le jeune Gustave Vasa, neveu du roi Canutson, prince d’un courage entreprenant, le héros et l’idole de la Suède. Il feignit de vouloir conférer avec l’administrateur dans Stockholm, et demanda qu’on lui amenât sur sa flotte, à la rade de la ville, le jeune Gustave et six autres otages. (1518) A peine furent-ils sur son vaisseau, qu’il les fit mettre aux fers, et fit voile en Danemark avec sa proie. Alors il prépara tout pour une guerre ouverte. Rome se mêlait de cette guerre. Voici comme elle y entra, et comme elle fut trompée. Troll, archevêque d’Upsal, dont je rapporterai les cruautés en parlant du luthéranisme, élu par le clergé, confirmé par Léon X, et lié d’intérêt avec Christiern, avait été déposé par les états de Suède (1517), condamné à faire pénitence dans un monastère. Les états furent excommuniés par le pape selon le style ordinaire. Cette excommunication, qui n’était rien par elle-même, était beaucoup par les armes de Christiern. Il y avait alors en Danemark un légat du pape, nommé Arcemboldi, qui avait tendu les indulgences dans les trois royaumes. Telle avait été son adresse, et telle l’imbécillité des peuples, qu’il avait tiré près de deux millions de florins de ces pays les plus pauvres de l’Europe. Il allait les faire passer à Rome: Christiern les prit pour faire, disait-il, la guerre à des excommuniés. Sa guerre fut heureuse: il fut reconnu roi, et l’archevêque Troll fut rétabli. (1520) C’est après ce rétablissement que le roi et son primat donnèrent dans Stockholm cette fête funeste, dans laquelle ils firent égorger le sénat entier et tant de citoyens. Cependant Gustave s’était échappé de sa prison, et avait repassé en Suède. Il fut obligé de se cacher quelque temps dans les montagnes de la Dalécarlie, déguisé en paysan. Il travailla même aux mines, soit pour subsister, soit pour se mieux déguiser. Mais enfin il se fit connaître à ces hommes sauvages, qui détestaient d’autant plus la tyrannie que toute politique était inconnue à leur simplicité rustique. Ils le suivirent, et Gustave Vasa se vit bientôt à la tête d’une armée. L’usage des armes à feu n’était point encore connu de ces hommes grossiers, et peu familier au reste des Suédois; c’est ce qui avait donné toujours aux Danois la supériorité. Mais Gustave, ayant fait acheter sur son crédit des mousquets à Lubeck, combattit bientôt avec des armes égales. Lubeck ne fournit pas seulement des armes, elle envoya des troupes; sans quoi Gustave eût eu bien de la peine à réussir. C’était une simple ville de marchands de qui dépendait la destinée de la Suède. Christiern était alors en Danemark. L’archevêque d’Upsal soutint tout le poids de la guerre contre le libérateur. Enfin, ce qui n’est pas ordinaire, le parti le plus juste l’emporta. Gustave, après des aventures malheureuses, battit les lieutenants du tyran, et fut maître d’une partie du pays. Christiern, furieux, qui dès longtemps avait en son pouvoir à Copenhague la mère et la soeur de Gustave (1521), fit une action qui, même après ce qu’on a vu de lui, paraît d’une atrocité presque incroyable. Il fit jeter, dit-on, ces deux princesses dans la mer, enfermées dans un sac l’une et l’autre. Il y a des auteurs qui disent qu’on se contenta de les menacer de ce supplice. Ce tyran savait ainsi se venger, mais il ne savait pas combattre. Il assassinait des femmes, et il n’osait aller en Suède faire tête à Gustave. Non moins cruel envers ses Danois qu’envers ses ennemis, il fut bientôt aussi exécrable au peuple de Copenhague qu’aux Suédois. Ces Danois, en possession alors d’élire leurs rois, avaient le droit de punir un tyran. Les premiers qui renoncèrent à sa domination furent ceux de Jutland, du duché de Schleswick, et de la partie du Holstein qui appartenait à Christiern. Son oncle Frédéric, duc de Holstein, profita du juste soulèvement des peuples. La force appuya le droit. Tous les habitants de ce qui composait autrefois la Chersonèse Cimbrique firent signifier au tyran l’acte de sa déposition authentique par le premier magistrat de Jutland. Ce chef de justice intrépide osa porter à Christiern sa sentence dans Copenhague même. Le tyran, voyant tout le reste de l’État ébranlé, haï de ses propres officiers, n’osant se fier à personne, reçut dans son palais, comme un criminel, son arrêt qu’un seul homme désarmé lui signifiait. Il faut conserver à la postérité le nom de ce magistrat: il s’appelait Mons. « Mon nom, disait-il, devrait être écrit sur la porte de tous les méchants princes. » Le Danemark obéit à l’arrêt. Il n’y a point d’exemple d’une révolution si juste, si subite, et si tranquille. (1523) Le roi se dégrada lui-même en fuyant, et se retira en Flandre dans les États de Charles-Quint, son beau-frère, dont il implora longtemps le secours. Son oncle Frédéric fut élu dans Copenhague roi de Danemark, de Norvège, et de Suède; mais il n’eut de la couronne de Suède que le titre. Gustave Vasa, ayant pris dans le même temps Stockholm, fut élu roi par les Suédois, et sut défendre le royaume qu’il avait délivré. Christiern, avec son archevêque Troll errant comme lui, fit au bout de quelques années une tentative pour rentrer dans quelques-uns de ses États. Il avait la ressource que donnent toujours les mécontents d’un nouveau règne. Il y en eut en Danemark, il y en eut en Suède. Il passa avec eux en Norvège. Le nouveau roi Gustave commençait à secouer le joug de la religion romaine dans quelques-unes de ses provinces. Le roi Frédéric permettait que les Danois en changeassent. Christiern se déclarait bon catholique; mais n’en étant ni meilleur prince, ni meilleur général, ni plus aimé, il ne fit qu’un effort inutile. Abandonné bientôt de tout le monde, il se laissa mener en Danemark, et finit ses jours en prison (1532). L’empereur Charles-Quint, son beau-frère, qui ébranla l’Europe, ne fut pas assez puissant pour le seconder. L’archevêque Troll, d’une ambition inquiète, ayant armé la ville de Lubeck contre le Danemark, mourut de ses blessures plus glorieusement que Christiern, dignes l’un et l’autre d’une fin plus tragique. Gustave, libérateur de son pays, jouit assez paisiblement de sa gloire. Il fit le premier connaître aux nations étrangères de quel poids la Suède pouvait être dans les affaires de l’Europe, dans un temps où la politique européane prenait une nouvelle face, où l’on commençait à vouloir établir la balance du pouvoir. François Ier fit une alliance aven lui, et même, tout luthérien qu’était Gustave, il lui envoya le collier de son ordre, malgré les statuts. Gustave, le reste de sa vie, se fit une étude de régler l’État. Il fallut user de toute sa prudence pour que la religion qu’il avait détruite ne troublât pas son gouvernement. Les Dalécarliens, qui l’avaient aidé les premiers à monter sur le trône, furent les premiers à l’inquiéter. Leur rusticité farouche les attachait aux anciens usages de leur Église; ils n’étaient catholiques que comme ils étaient barbares, par la naissance et par l’éducation. On en peut juger par une requête qu’ils lui présentèrent; ils demandèrent que le roi ne portât point d’habits découpés à la mode de France, et qu’on fît brûler tous les citoyens qui feraient gras le vendredi. C’était presque la seule chose à quoi ils distinguaient les catholiques des luthériens. Le roi étouffa tous ces mouvements, établit avec adresse sa religion en conservant des évêques, et en diminuant leurs revenus et leur pouvoir. Les anciennes lois de l’État furent respectées; (1544) il fit déclarer son fils Frédéric son successeur par les états, et même il obtint que la couronne resterait dans sa maison, à condition que, si sa race s’éteignait, les états rentreraient dans le droit d’élection que s’il ne restait qu’une princesse, elle aurait une dot sans prétendre à la couronne. Voilà dans quelle situation étaient les affaires du Nord du temps de Charles-Quint. Les moeurs de tous ces peuples étaient simples, mais dures: on n’en était que moins vertueux pour être plus ignorant. Les titres de comte, de marquis, de baron, de chevalier, et la plupart des symboles de la vanité, n’avaient point pénétré chez les Suédois, et peu chez les Danois; mais aussi les inventions utiles y étaient ignorées. Ils n’avaient ni commerce réglé, ni manufactures. Ce fut Gustave Vasa qui, en tirant les Suédois de l’obscurité, anima aussi les Danois par son exemple. La Hongrie se gouvernait entièrement comme la Pologne: elle élisait ses rois dans ses diètes. Le palatin de Hongrie avait la même autorité que le primat polonais; et de plus il était juge entre le roi et la nation. Telle avait été autrefois la puissance ou le droit du palatin de l’empire, du maire du palais de France, du justicier d’Aragon. On voit que, dans toutes les monarchies, l’autorité des rois commença toujours par être balancée: on voulut des monarques, mais jamais des despotes. Les nobles avaient les mêmes privilèges qu’en Pologne, je veux dire d’être impunis, et de disposer de leurs serfs: la populace était esclave. La force de l’État était dans la cavalerie, composée de nobles et de leurs suivants: l’infanterie était un ramas de paysans sans ordre, qui combattaient dans le temps qui suit les semailles jusqu’à celui de la moisson. On se souvient que vers l’an 1000 la Hongrie reçut le christianisme(8). Le chef des Hongrois, Étienne, qui voulait être roi, se servit de la force et de la religion. Le pape Silvestre II lui donna le titre de roi, et même de roi apostolique. Des auteurs prétendent que ce fut Jean XVIII ou XIX qui conféra ces deux honneurs à Étienne en 1003 ou 1004. De telles discussions ne sont pas le but de mes recherches. Il me suffit de considérer que c’est pour avoir donné ce titre dans une bulle, que les papes prétendaient exiger des tributs de la Hongrie; et c’est en vertu de ce mot apostolique que les rois de Hongrie prétendaient donner tous les bénéfices au royaume. On voit qu’il y a des préjugés par lesquels les rois et les nations entières se gouvernent. Le chef d’une nation guerrière n’avait osé prendre le titre de roi sans la permission du pape. Ce royaume et celui de Pologne étaient gouvernés sur le modèle de l’empire allemand. Cependant les rois de Pologne et de Hongrie, qui ont fait enfin des comtes, n’osèrent jamais faire des ducs; loin de prendre le titre de majesté, on les appelait alors votre excellence. Les empereurs regardaient même la Hongrie comme un fief de l’empire: en effet, Conrad le Salique avait reçu un hommage et un tribut du roi Pierre; et les papes, de leur côté, soutenaient qu’ils devaient donner cette couronne, parce qu’ils avaient les premiers appelé du nom de roi le chef de la nation hongroise. Il faut un moment remonter ici au temps où la maison de France, qui a fourni des rois au Portugal, à l’Angleterre, à Naples, vit aussi ses rejetons sur le trône de Hongrie. Vers l’an 1290, la trône étant vacant, l’empereur Rodolphe de Habsbourg en donna l’investiture à son fils Albert d’Autriche, comme s’il eût donné un fief ordinaire. Le pape Nicolas IV, de son côté, conféra le royaume comme un bénéfice au petit-fils de ce fameux Charles d’Anjou, frère de saint Louis, roi de Naples et de Sicile. Ce neveu de saint Louis était appelé Charles Martel, et il prétendait le royaume parce que sa mère, Marie de Hongrie, était soeur du roi hongrois dernier mort. Ce n’est pas chez les peuples libres un titre pour régner que d’être parent de leurs rois. La Hongrie ne prit pour maître ni celui que nommait l’empereur, ni celui que lui donnait le pape; elle choisit André, surnommé le Vénitien parce qu’il s’était marié à Venise, prince qui d’ailleurs était du sang royal. Il y eut des excommunications et des guerres; mais après sa mort, et après celle de son concurrent Charles Martel, les arrêts du tribunal de Rome furent exécutés. (1303) Boniface VIII, quatre mois avant que l’affront qu’il reçut du roi de France le fit, dit-on, mourir de douleur, jouit de l’honneur de voir plaider devant lui, comme on l’a déjà dit(9), la cause de la maison d’Anjou. La reine de Naples, Marie, parla elle-même devant le consistoire; et Boniface donna la Hongrie au prince Carobert, fils de Charles Martel, et petit-fils de cette Marie. (1306) Ce Carobert fut donc en effet roi par la grâce du pape, soutenu de son parti et de son épée. La Hongrie, sous lui, devint plus puissante que les empereurs, qui la regardaient comme un fief. Carobert réunit la Dalmatie, la Croatie, la Servie, la Transylvanie, la Valachie, provinces démembrées du royaume dans la suite des temps. Le fils de Carobert, nommé Louis, frère de cet André de Hongrie, que la reine de Naples Jeanne, sa femme, fit étrangler, accrut encore la puissance des Hongrois. Il passa au royaume de Naples pour venger le meurtre de son frère. Il aida Charles de Durazzo à détrôner Jeanne, sans l’aider dans la cruelle mort dont Durazzo fit périr cette reine(10). De retour dans la Hongrie, il y acquit une vraie gloire, car il fut juste: il fit de sages lois; il abolit les épreuves du fer ardent et de l’eau bouillante, d’autant plus accréditées que les peuples étaient plus grossiers. On remarque toujours qu’il n’y a guère de grand homme qui n’ait aimé les lettres. Ce prince cultivait la géométrie et l’astronomie. Il protégeait les autres arts. C’est à cet esprit philosophique, si rare alors, qu’il faut attribuer l’abolition des épreuves superstitieuses. Un roi qui connaissait la saine raison était un prodige dans ces climats. Sa valeur fut égale à ses autres qualités. Ses peuples le chérirent: les étrangers l’admirèrent: les Polonais, sur la fin de sa vie, l’élurent pour leur roi (1370). Il régna heureusement quarante ans en Hongrie, et douze ans en Pologne. Les peuples lui donnèrent le nom de Grand, dont il était digne. Cependant il est presque ignoré en Europe: il n’avait pas régné sur des hommes qui sussent transmettre sa gloire aux nations. Qui sait qu’au xive siècle il y eut un Louis le Grand vers les monts Krapac? Il était si aimé, que les états élurent (1382) sa fille Marie, qui n’était pas encore nubile, et l’appelèrent Marie-roi, titre qu’ils ont encore renouvelé de nos jours pour la fille du dernier empereur de la maison d’Autriche. Tout sert à faire voir que si, dans les royaumes héréditaires, on peut se plaindre des abus du despotisme, les États électifs sont exposés à de plus grands orages, et que la liberté même, cet avantage si naturel et si cher, a quelquefois produit de grands malheurs. La jeune Marie-roi était gouvernée, aussi bien que l’État, par sa mère Élisabeth de Bosnie. Les seigneurs furent mécontents d’Élisabeth; ils se servirent de leur droit de mettre la couronne sur une autre tête. Ils la donnèrent à Charles de Durazzo, surnommé le Petit, descendant en droite ligne du frère de saint Louis, qui régna dans les Deux-Siciles (1386). Il arrive de Naples à Bude: il est couronné solennellement et reconnu roi par Élisabeth elle-même. Voici un de ces événements étranges sur lesquels les lois sont muettes, et qui laissent en doute si ce n’est pas un crime de punir le crime même. Élisabeth et sa fille Marie, après avoir vécu en intelligence autant qu’il était possible avec celui qui possédait leur couronne, l’invitent chez elles et le font assassiner en leur présence. Elles soulèvent le peuple en leur faveur; et la jeune Marie, toujours conduite par sa mère, reprend la couronne. (1389) Quelque temps après, Élisabeth et Marie voyagent dans la Basse-Hongrie. Elles passent imprudemment sur les terres d’un comte de Hornac, ban de Croatie. Ce ban était ce qu’on appelle en Hongrie comte suprême, commandant les armées, et rendant la justice. Il était attaché au roi assassiné. Lui était-il permis ou non de venger la mort de son roi? Il ne délibéra pas, et parut consulter la justice dans la cruauté de sa vengeance. Il fait le procès aux deux reines, fait noyer Élisabeth, et garde Marie en prison, comme la moins criminelle. Dans le même temps, Sigismond, qui depuis fut empereur, entrait en Hongrie, et venait épouser la reine Marie. Le ban de Croatie se crut assez puissant et fut assez hardi pour lui amener lui-même cette reine dont il avait fait noyer la mère. Il semble qu’il crut n’avoir fait qu’un acte de justice sévère. Mais Sigismond le fit tenailler et mourir dans les tourments. Sa mort souleva la noblesse hongroise, et ce règne ne fut qu’une suite de troubles et de factions. On peut régner sur beaucoup d’États, et n’être pas un puissant prince. Ce Sigismond fut à la fois empereur, roi de Bohême et de Hongrie. Mais en Hongrie il fut battu par les Turcs, et mis une fois en prison par ses sujets révoltés. En Bohême il fut presque toujours en guerre contre les hussites; et dans l’empire, son autorité fut presque toujours contre-balancée par les privilèges des princes et des villes. En 1438, Albert d’Autriche, gendre de Sigismond, fut le premier prince de la maison d’Autriche qui régna sur la Hongrie. Il fut, comme Sigismond, empereur et roi de Bohême; mais il ne régna que trois ans. Ce règne si court fut la source des divisions intestines qui, jointes aux irruptions des Turcs, ont dépeuplé la Hongrie, et en ont fait une des malheureuses contrées de la terre. Les Hongrois, toujours libres, ne voulurent point pour leur roi d’un enfant que laissait Albert d’Autriche, et ils choisirent cet Uladislas, ou Ladislas, roi de Pologne, que nous avons vu(11) perdre la bataille de Vanres avec la vie (1444). (1440) Frédéric III d’Autriche, empereur d’Allemagne, se dit roi de Hongrie, et ne le fut jamais. Il garda dans Vienne le fils d’Albert d’Autriche, que j’appellerai Ladislas Albert, pour le distinguer de tant d’autres, tandis que le fameux Jean Huniade tenait tête en Hongrie à Mahomet II, vainqueur de tant d’États. Ce Jean Huniade n’était pas roi, mais il était général chéri d’une nation libre et guerrière, et nul roi ne fut aussi absolu que lui. Après sa mort la maison d’Autriche eut la couronne de Hongrie. Ce Ladislas Albert fut élu. Il fit périr par la main du bourreau un des fils de ce Jean Huniade, vengeur de la patrie. Mais chez les peuples libres la tyrannie n’est pas impunie; Ladislas Albert d’Autriche fut chassé de ce trône souillé d’un si beau sang, et paya par l’exil sa cruauté. Il restait un fils de ce grand Huniade: ce fut Mathias Corvin, que les Hongrois ne tirèrent qu’à force d’argent des mains de la maison d’Autriche. Il combattit et l’empereur Frédéric III, auquel il enleva l’Autriche, et les Turcs, qu’il chassa de la Haute-Hongrie. Après sa mort, arrivée en 1490, la maison d’Autriche voulut toujours ajouter la Hongrie à ses autres États. L’empereur Maximilien, rentré dans Vienne, ne put obtenir ce royaume. Il fut déféré à un roi de Bohême, nommé encore Ladislas, que j’appellerai Ladislas de Bohême. Les Hongrois, en se choisissant ainsi leurs rois, restreignaient toujours leur autorité, à l’exemple des nobles en Pologne, et des électeurs de l’empire. Mais il faut avouer que les nobles de Hongrie étaient de petits tyrans qui ne voulaient point être tyrannisés. Leur liberté était une indépendance funeste, et ils réduisaient le reste de la nation à un esclavage si misérable, que tous les habitants de la campagne se soulevèrent contre des maîtres trop durs. Cette guerre civile, qui dura quatre années, affaiblit encore ce malheureux royaume. La noblesse mieux armée que le peuple, et possédant tout l’argent, eut enfin le dessus; et la guerre finit par le redoublement des chaînes du peuple, qui est encore réellement esclave de ses seigneurs. Un pays si longtemps dévasté, et dans lequel il ne restait qu’un peuple esclave et mécontent, sous des maîtres presque toujours divisés, ne pouvait plus résister par lui-mêmeaux armes des sultans turcs: aussi, quand le jeune Louis II, fils de ce Ladislas de Bohême, et beau-frère de l’empereur Charles-Quint, voulut soutenir les efforts de Soliman, toute la Hongrie ne put, dans cette extrême nécessité, lui fournir une armée de trente mille combattants. Un cordelier, nommé Tomoré, général de cette armée dans laquelle il y avait cinq évêques, promit la victoire au roi Louis. (1526) L’armée fut détruite à la célèbre journée de Mohats. Le roi fut tué, et Soliman vainqueur parcourut tout ce royaume malheureux, dont il emmena plus de deux cent mille captifs. En vain la nature a placé dans ce pays des mines d’or, et les vrais trésors des blés et des vins; en vain elle y forme des hommes robustes bien faits, spirituels: on ne voyait plus qu’un vaste désert, des villes ruinées, des campagnes dont on labourait une partie les armes à la main, des villages creusés sous terre, où les habitants s’ensevelissaient avec leurs grains et leurs bestiaux, une centaine de châteaux fortifiés dont les possesseurs disputaient la souveraineté aux Turcs et aux Allemands. Il y avait encore plusieurs beaux pays de l’Europe dévastés, incultes, inhabité, tels que la moitié de la Dalmatie, le nord de la Pologne, les bords du Tanaïs, la fertile contrée de l’Ukraine, tandis qu’on allait chercher des terres dans un nouvel univers et aux bornes de l’ancien. Dans ce tableau du gouvernement politique du Nord, je ne dois pas oublier l’Écosse, dont je parlerai encore en traitant de la religion. L’Écosse, entrait un peu plus que le rente dans le système de l’Europe, parce que cette nation, ennemie des Anglais qui voulaient la dominer, était alliée de la France depuis longtemps. Il n’en coûtait pas beaucoup aux rois de France pour faire armer les Écossais. On voit que François Ier n’envoya que trente mille écus (qui font aujourd’hui trois cent vingt mille de nos livres) au parti qui devait faire déclarer la guerre aux Anglais (1543). En effet, l’Écosse est si pauvre, qu’aujourd’hui qu’elle est réunie à l’Angleterre, elle ne paye que la quatrième partie des subsides des deux royaumes(12). Un État pauvre voisin d’un État riche est à la longue vénal. Mais tant que cette province ne se vendit point, elle fut redoutable. Les Anglais, qui subjuguèrent si aisément l’Irlande sous Henri II, ne purent dominer en Écosse. Édouard III, grand guerrier et adroit politique, la dompta, mais ne put la garder. Il y eut toujours entre les Écossais et les Anglais une inimitié et une jalousie pareille à celle qu’on voit aujourd’hui entre les Portugais et las Espagnols. La maison des Stuarts régnait sur l’Écosse depuis 1370. Jamais maison n’a été plus infortunée. Jacques Ier, après avoir été prisonnier en Angleterre dix-huit années, fut assassiné par ses sujets. (1460) Jacques II fut tué dans une expédition malheureuse à Roxborough, à l’âge de vingt-neuf ans. (1488) Jacques III, n’en ayant pas encore trente-cinq, fut tué par ses sujets en bataille rangée. (1513) Jacques IV, gendre du roi d’Angleterre Henri VII, périt âgé de trente-neuf ans dans une bataille contre les Anglais, après un règne très malheureux. (1542) Jacques V mourut dans la fleur de son âge, à trente ans. Nous verrons(13) la fille de Jacques V, plus malheureuse que tous ses prédécesseurs, augmenter le nombre des reines mortes par la main des bourreaux. Jacques VI son fils ne fut roi d’Écosse, d’Angleterre et d’Irlande, que pour jeter, par sa faiblesse, les fondements des révolutions qui ont porté la tête de Chartes II sur un échafaud, qui ont fait languir Jacques VII dans l’exil, et qui tiennent encore cette famille infortunée errante loin de sa patrie. Le temps le moins funeste de cette maison était celui de Charles-Quint et de François Ier. C’était alors que régnait Jacques V, père de Marie Stuart, et qu’après sa mort, sa veuve, Marie de Lorraine, mère de Marie Stuart eut la régence du royaume. Les troubles ne commencèrent à naître que sous la régence de cette Marie de Lorraine; et la religion, comme on le verra, en fut le premier prétexte. Je n’étendrai pas davantage ce recensement des royaumes du Nord au xvie siècle. J’ai déjà exposé en quels termes étaient ensemble l’Allemagne, l’Angleterre, la France, l’Italie, l’Espagne ainsi je me suis donné une connaissance préliminaire des intérêts du Nord et du Midi. Il faut voir plus particulièrement ce que c’était que l’empire. CHAP. CXX. — De l’Allemagne et de l’empire aux XVe et XVIe siècles. Le nom d’empire d’Occident subsistait toujours. Ce n’était guère depuis très longtemps qu’un titre onéreux; et il y parut bien, puisque l’ambitieux Édouard III, à qui les électeurs l’offrirent (1348), n’en voulut point. L’empereur Charles IV, regardé comme le législateur de l’empire, ne put obtenir du pape Innocent VI et des barons romains la permission de se faire couronner empereur à Rome, qu’à condition qu’il ne coucherait pas dans la ville. Sa fameuse bulle d’or mit quelque ordre dans l’anarchie de l’Allemagne. Le nombre des électeurs fut fixé par cette loi, qu’on regarda comme fondamentale, et à laquelle on a dérogé depuis. De son temps les villes impériales eurent voix délibérative dans les diètes. Toutes les villes de la Lombardie étaient réellement libres, et l’empire ne conservait sur elles que des droits. Chaque seigneur continua d’être souverain dans ses terres en Allemagne et en Lombardie pendant tous les règnes suivants. Les temps de Venceslas, de Robert, de Josse, de Sigismond, furent des temps obscurs où l’on ne voit aucune trace de la majesté de l’empire, excepté dans le concile de Constance, que Sigismond convoqua, et où il parut dans toute la gloire, mais dont il sortit avec la honte d’avoir violé le droit des gens en laissant brûler Jean Hus et Jérôme de Prague. Les empereurs n’avaient plus de domaines; ils les avaient cédés aux évêques et aux villes, tantôt pour se faire un appui contre les seigneurs des grands fiefs, tantôt pour avoir de l’argent. Il ne leur restait que la subvention des mois romains, taxe qu’on ne payait qu’en temps de guerre, et pour la vaine cérémonie du couronnement et du voyage de Rome. Il était donc absolument nécessaire d’élire un chef puissant par lui-même; et ce fut ce qui mit le sceptre dans la maison d’Autriche. Il fallait un prince dont les États pussent, d’un côté, communiquer à l’Italie, et de l’autre, résister aux inondations des Turcs. L’Allemagne trouvait cet avantage avec Albert II, duc d’Autriche, roi de Bohême et de Hongrie; et c’est ce qui fixa la dignité impériale dans sa maison; le trône y fut héréditaire sans cesser d’être électif. Albert et ses successeurs furent choisis, parce qu’ils avaient de grands domaines; et Rodolphe de Habsbourg, tige de cette maison, avait été élu, parce qu’il n’en avait point. La raison en est palpable: Rodolphe fut choisi dans un temps où les maisons de Saxe et de Souabe avaient fait craindre le despotisme; et Albert II, dans un temps où l’on croyait la maison d’Autriche assez puissante pour défendre l’empire, et non assez pour l’asservir. Frédéric III eut l’empire à ce titre. L’Allemagne, de son temps, fut dans la langueur et dans la tranquillité. Il ne fut pas aussi puissant qu’il aurait pu l’être; et nous avons vu qu’il était loin d’être souverain de la chrétienté, comme le porte son épitaphe. Maximilien Ier, n’étant encore que roi des Romains, commença la carrière la plus glorieuse par la victoire de Guinegaste en Flandre, qu’il remporta contre les Français, et par le traité de 1492, qui lui assura la Franche-Comté, l’Artois, et le Charolais (1476). Mais ne tirant tien des Pays-Bas qui appartenaient à son fils Philippe le Beau, rien des peuples de l’Allemagne, et peu de chose de ses États tenus en échec par la France, il n’aurait jamais eu de crédit en Italie sans la ligue de Cambrai, et sans Louis XII qui travailla pour lui. (1508) D’abord le pape et les Vénitiens l’empêchèrent de venir se faire couronner à Rome; et il prit le titre d’empereur élu, ne pouvant être empereur couronné par le pape (1513). On le vit, depuis la ligue de Cambrai, recevoir une solde de cent écus par jour du roi d’Angleterre Henri VIII. Il avait dans ses États d’Allemagne des hommes avec lesquels on pouvait combattre les Turcs; mais il n’avait pas les trésors avec lesquels la France, l’Angleterre, et l’Italie, combattaient alors. L’Allemagne était devenue véritablement une république de princes et de villes, quoique le chef s’expliquât dans ses édits en maître absolu de l’univers. Elle était dés l’an 1500 divisée en dix cercles, et les directeurs de ces cercles étant des princes souverains, les généraux et les colonels de ces cercles étant payés par les provinces et non par l’empereur, cet établissement, qui liait toutes les parties de l’Allemagne ensemble, en assurait la liberté. La chambre impériale qui jugeait en dernier ressort, payée par les princes et par les villes, et ne résidant point dans les domaines particuliers du monarque, était encore un appui de la liberté publique. Il est vrai qu’elle ne pouvait jamais mettre ses arrêts à exécution contre de grands princes, à moins que l’Allemagne ne la secondât; mais cet abus même de la liberté en prouvait l’existence. Cela est si vrai, que la cour aulique, qui prit sa forme en 1512, et qui ne dépendait que des empereurs, fut bientôt le plus ferme appui de leur autorité. L’Allemagne, sous cette forme de gouvernement, était alors aussi heureuse qu’aucun autre État du monde. Peuplée d’une nation guerrière et capable des plus grands travaux militaires, il n’y avait pas d’apparence que les Turcs pussent jamais la subjuguer. Son terrain est assez bon et assez bien cultivé pour que ses habitants n’en cherchassent pas d’autres comme autrefois; et ils n’étaient ni assez riches, ni assez pauvres, ni assez unis, pour conquérir toute l’Italie. Mais quel était alors le droit sur l’Italie et sur l’empire romain? Le même que celui des Othons, et de la maison impériale de Souabe; le même qui avait coûté tant de sang, et qui avait souffert tant d’altérations depuis que Jean XII, patrice de Rome aussi bien que pape, au lieu de réveiller le courage des anciens Romains, avait eu l’imprudence d’appeler les étrangers. Rome ne pouvait que s’en repentir et depuis ce temps il y eut toujours une guerre sourde entre l’empire et le sacerdoce, aussi bien qu’entre les droits des empereurs et les libertés des provinces d’Italie. Le titre de César n’était qu’une source de droits contestés, de disputes indécises, de grandeur apparente, et de faiblesse réelle. Ce n’était plus le temps ou les Othons faisaient des rois et leur imposaient des tributs. Si le roi de France Louis XII s’était entendu avec les Vénitiens, au lieu de les battre, jamais probablement les empereurs ne seraient revenus en Italie. Mais il fallait nécessairement, par les divisions des princes italiens, et par la nature du gouvernement pontifical, qu’une grande partie de ce pays fût toujours la proie des étrangers. CHAP. CXXI. — Usages des XVe et XVIe siècles, et de l’état des beaux-arts. On voit qu’en Europe il n’y avait guère de souverains absolus. Les empereurs, avant Charles-Quint, n’avaient osé prétendre au despotisme. Les papes étaient beaucoup plus maîtres à Rome qu’auparavant, mais moins dans l’Église. Les couronnes de Hongrie et de Bohême étaient encore électives, ainsi que toutes celles du Nord; et l’élection suppose nécessairement un contrat entre le roi et la nation. Les rois d’Angleterre ne pouvaient ni faire des lois ni en abuser sans le concours du parlement. Isabelle, en Castille, avait respecté les privilèges des Cortès, qui sont les états du royaume. Ferdinand le Catholique n’avait pu en Aragon détruire l’autorité du justicier, qui se croyait en droit de juger les rois. La France seule, depuis Louis XI, s’était tournée en État purement monarchique: gouvernement heureux lorsqu’un roi tel que Louis XII répara par son amour pour son peuple toutes les fautes qu’il commit avec les étrangers; mais gouvernement le pire de tous sous un roi faible ou méchant. La police générale de l’Europe s’était perfectionnée, en ce que les guerres particulières des seigneurs féodaux n’étaient plus permises nulle part par les lois; mais il restait l’usage des duels(14). Les décrets des papes, toujours sages, et de plus toujours utiles à la chrétienté dans ce qui ne concernait pas leurs intérêts personnels, anathématisaient ces combats; mais plusieurs évêques les permettaient. Les parlements de France les ordonnaient quelquefois; témoin celui de Legris et de Carrouge sous Charles VI. Il se fit beaucoup de duels depuis assez juridiquement. Le même abus était aussi appuyé en Allemagne, en Italie, et en Espagne, par des formes regardées comme essentielles. On ne manquait pas surtout de se confesser et de communier avant de se préparer au meurtre. Le bon chevalier Bayard faisait toujours dire une messe lorsqu’il allait se battre en duel. Les combattants choisissaient un parrain, qui prenait soin de leur donner des armes égales, et surtout de voir s’ils n’avaient point sur eux quelques enchantements; car rien n’était plus crédule qu’un chevalier. On vit quelquefois de ces chevaliers partir de leurs pays pour aller chercher un duel dans un autre, sans autre raison que l’envie de se signaler. (1414) On a vu que le duc Jean de Bourbon fit déclarer « qu’il irait en Angleterre avec seize chevaliers combattre à outrance pour éviter l’oisiveté, et pour mériter la grâce de la très belle dont il est serviteur. » Les tournois(15), quoique encore condamnés par les papes, étaient partout en usage. On les appelait toujours ludi Gallici, parce que Geoffroi de Preuilli en avait rédigé les lois au xie siècle. Il y avait eu plus de cent chevaliers tués dans ces jeux, et ils n’en étaient que plus en vogue. C’est ce qui a été détaillé au chapitre des Tournois. L’art de la guerre, l’ordonnance des armées, les armes offensives et défensives, étaient tout autres encore qu’aujourd’hui. L’empereur Maximilien avait mis en usage les armes de la phalange macédonienne, qui étaient des piques de dix-huit pieds: les Suisses s’en servirent dans les guerres du Milanais; mais ils les quittèrent pour l’espadon à deux mains. Les arquebuses étaient devenues une arme offensive indispensable contre ces remparts d’acier dont chaque gendarme était couvert. Il n’y avait guère de casque et de cuirasse à l’épreuve de ces arquebuses. La gendarmerie, qu’on appelait la bataille, combattait à pied comme à cheval: celle de France, au xve siècle, était la plus estimée. L’infanterie allemande et l’espagnole étaient réputées les meilleures. Le cri d’armes était aboli presque partout. Il y a eu des modes dans la guerre comme dans les habillements. Quant au gouvernement des États je vois des cardinaux à la tête de presque tous les royaumes. C est en Espagne un Ximénès, sous Isabelle, qui après la mort de sa reine est régent du royaume; qui, toujours vêtu en cordelier, met son faste à fouler sous ses sandales le faste espagnol; qui lève une armée à ses propres dépens, la conduit en Afrique, et prend Oran; qui enfin est absolu, jusqu’à ce que le jeune Charles-Quint le renvoie à son évêché de Tolède, et le fasse mourir de douleur. On voit Louis XII gouverné par le cardinal d’Amboise; François Ier a pour ministre le cardinal Duprat; Henri VIII est pendant vingt ans soumis au cardinal Wolsey, fils d’un bouclier, homme aussi fastueux que d’Amboise, qui comme lui voulut être pape, et qui n’y réussit pas mieux. Charles-Quint prit pour son ministre en Espagne son précepteur le cardinal Adrien, que depuis il fit pape; et le cardinal Granvelle gouverna ensuite la Flandre. Le cardinal Martinusius fut maître en Hongrie sous Ferdinand, frère de Charles-Quint. Si tant d’ecclésiastiques ont régi des États tous militaires, ce n’est pas seulement parce que les rois se fiaient plus aisément à un prêtre qu’ils ne craignaient point, qu’à un général d’armée qu’ils redoutaient; c’est encore parce que ces hommes d’Église étaient souvent plus instruits, plus propres aux affaires, que les généraux et les courtisans. Ce ne fut que dans ce siècle que les cardinaux, sujets des rois, commencèrent à prendre le pas sur les chanceliers. Ils le disputaient aux électeurs, et le cédaient en France et en Angleterre aux chanceliers de ces royaumes; et c’est encore une des contradictions que les usages de l’orgueil avaient introduites dans la république chrétienne. Les registres du parlement d’Angleterre font foi que le chancelier Warham précéda le cardinal Wolsey jusqu’à l’année 1516. Le terme de majesté commençait à être affecté par les rois(16). Leurs rangs étaient réglés à Rome. L’empereur avait sans contredit les premiers honneurs. Après lui venait le roi de France sans aucune concurrence; la Castille, l’Aragon, le Portugal, la Sicile, alternaient avec l’Angleterre: puis venaient l’Écosse, la Hongrie, la Navarre, Chypre, la Bohême et la Pologne. Le Danemark et la Suède étaient les derniers. Ces préséances causèrent depuis de violents démêlés. Presque tous les rois ont voulu être égaux; mais aucun n’a jamais contesté le premier rang aux empereurs; ils l’ont conservé en perdant leur puissance. Tous les usages de la vie civile différaient des nôtres; le pourpoint et le petit manteau étaient devenus l’habit de toutes les cours. Les hommes de robe portaient partout la robe longue et étroite; les marchands, une petite robe qui descendait à la moitié des jambes. Il n’y avait sous François Ier que deux coches dans Paris, l’un pour la reine, l’autre pour Diane de Poitiers: hommes et femmes allaient à cheval. Les richesses étaient tellement augmentées, que Henri VIII, roi d’Angleterre, promit en 1519 une dot de trois cent trente-trois mille écus d’or à sa fille Marie, qui devait épouser le fils aîné de François Ier: on n’en avait jamais donné une si forte. L’entrevue de François Ier et de Henri fut longtemps célèbre par sa magnificence. Leur camp fut appelé le camp du drap d’or: mais cet appareil passager et cet effort de luxe ne supposait pas cette magnificence générale et ces commodités d’usage si supérieures à la pompe d’un jour, et qui sont aujourd’hui si communes. L’industrie n’avait point changé en palais somptueux les cabanes de bois et de plâtre qui formaient les rues de Paris: Londres était encore plus mal bâtie, et la vie y était plus dure. Les plus grands seigneurs menaient à cheval leurs femmes en croupe à la campagne: c’était ainsi que voyageaient toutes les princesses, couvertes d’une cape de toile cirée dans les saisons pluvieuses; on n’allait point autrement au palais des rois. Cet usage se conserva jusqu’au milieu du xviie siècle. La magnificence de Charles-Quint, de François Ier, de Henri VIII, de Léon X, n’était que pour les jours d’éclat et de solennité: aujourd’hui les spectacles journaliers, la foule des chars dorés, les milliers de fanaux qui éclairent pendant la nuit les grandes villes, forment un plus beau spectacle et annoncent plus d’abondance que les plus brillantes cérémonies des monarques du xvie siècle. On commençait dès le temps de Louis XII à substituer aux fourrures précieuses les étoffes d’or et d’argent qui se fabriquaient en Italie: il n’y en avait point encore à Lyon. L’orfèvrerie était grossière. Louis XII l’ayant défendue dans son royaume par une loi somptuaire indiscrète, les Français firent venir leur argenterie de Venise. Les orfèvres de France furent réduits à la pauvreté, et Louis XII révoqua sagement la loi. François Ier, devenu économe sur la fin de sa vie, défendit les étoffes d’or et de soie. Henri III renouvela cette défense; mais si ces lois avaient été observées, les manufactures de Lyon étaient perdues. Ce qui détermina à faire ces lois, c’est qu’on tirait la soie de l’étranger. On ne permit sous Henri II des habits de soie qu’aux évêques. Les princes et les princesses eurent la prérogative d’avoir des habits rouges, soit en soie, soit en laine. (1563) Enfin, il n’y eut que les princes et les évêques qui eurent le droit de porter des souliers de soie. Toutes ces lois somptuaires ne prouvent autre chose, sinon que le gouvernement n’avait pas toujours de grandes vues, et qu’il parut plus aisé aux ministres de proscrire l’industrie que de l’encourager(17). Les mûriers n’étaient encore cultivés qu’en Italie et en Espagne: l’or trait ne se fabriquait qu’à Venise et à Milan. Cependant les modes des Français se communiquaient déjà aux cours d’Allemagne, à l’Angleterre, et à la Lombardie. Les historiens italiens se plaignent que depuis le passage de Charles VIII on affectait chez eux de s’habiller à la française, et de faire venir de France tout ce qui servait à la parure. Le pape Jules II fut le premier qui laissa croître sa barbe, pour inspirer par cette singularité un nouveau respect aux peuples. François Ier, Charles-Quint, et tous les autres rois, suivirent cet exemple, adopté à l’instant par leurs courtisans. Mais les gens de robe, toujours attachés à l’ancien usage, quel qu’il soit, continuaient de se faire raser, tandis que les jeunes guerriers affectaient la marque de la gravité et de la vieillesse. C’est une petite observation, mais elle entre dans l’histoire des usages. Ce qui est bien plus digne de l’attention de la postérité, ce qui doit l’emporter sur toutes ces coutumes introduites par le caprice, sur toutes ces lois abolies par le temps, sur les querelles des rois qui passent avec eux, c’est la gloire des arts, qui ne passera jamais. Cette gloire a été, pendant tout le xvie siècle, le partage de la seule Italie. Rien ne rappelle davantage l’idée de l’ancienne Grèce car si les arts fleurirent en Grèce au milieu des guerres étrangères et civiles, ils eurent en Italie le même sort; et presque tout y fut porté à la perfection, tandis que les armées de Charles-Quint saccagèrent Rome, que Barberousse ravagea les côtes, et que les dissensions des princes et des républiques troublèrent l’intérieur du pays. L’Italie eut, dans Guichardin, son Thucydide, ou plutôt son Xénophon; car il commanda quelquefois dans les guerres qu’il écrivit. Il n’y eut, en aucune province d’Italie, d’orateurs comme les Démosthène, les Périclès, les Eschine. Le gouvernement ne comportait presque nulle part cette espèce de mérite. Celui du théâtre, quoique très inférieur à ce que fut depuis la scène française, pouvait être comparé à la scène grecque qu’elle faisait revivre; il y a de la vérité, du naturel et du bon comique dans les comédies de l’Arioste; et la seule Mandragore de Machiavel vaut peut-être mieux que toutes les pièces d’Aristophane. Machiavel, d’ailleurs, était un excellent historien, avec lequel un bel esprit, tel qu’Aristophane, ne peut entrer en aucune sorte de comparaison. Le cardinal Bibiena avait fait revivre la comédie grecque; et Trissino, archevêque de Bénévent(18), la tragédie, dès le commencement du xvie siècle. Ruccelaï suivit bientôt l’archevêque Trissino. On traduisit à Venise les meilleures pièces de Plaute; et on les traduisit en vers, comme elles doivent l’être, puisque c’est en vers que Plante les écrivit; elles furent jouées avec succès sur les théâtres de Venise, et dans les couvents où l’on cultivait les lettres. Les Italiens, en imitant les tragiques grecs et les comiques latins ne les égalèrent pas; mais ils firent de la pastorale un genre nouveau dans lequel ils n’avaient point de guides, et où personne ne les a surpassés. L’Aminta du Tasse, et le Pastor Fido du Guarici, sont encore le charme de tous ceux qui entendent l’Italien. Presque toutes les nations polies de l’Europe sentirent alors le besoin de l’art théâtral, qui rassemble les citoyens, adoucit les moeurs, et conduit à la morale par le plaisir. Les Espagnols approchèrent un peu des Italiens; mais ils ne purent parvenir à faire aucun ouvrage régulier. Il y eut un théâtre en Angleterre, mais il était encore plus sauvage. Shakspeare donna de la réputation à ce théâtre sur la fin du xvie siècle. Son génie perça au milieu de la barbarie, comme Lope de Véga en Espagne. C’est dommage qu’il y ait beaucoup plus de barbarie encore que de génie dans les ouvrages de Shakspeare. Pourquoi des scènes entières du Pastor Fido sont-elles sues par coeur aujourd’hui à Stockholm et à Pétersbourg? et pourquoi aucune pièce de Shakspeare n’a-t-elle pu passer la mer? C’est que le bon est recherché de toutes les nations. Un peuple qui aurait des tragédies, des tableaux, une musique uniquement de son goût, et réprouvés de tous les autres peuples policés, ne pourra jamais se flatter justement d’avoir le bon goût en partage. Les Italiens réussirent surtout dans les grands poèmes de longue haleine; genre d’autant plus difficile que l’uniformité de la rime et des stances, à laquelle ils s’asservirent, semblait devoir étouffer le génie. Si l’on veut mettre sans préjugé dans la balance l’Odyssée d’Homère avec le Roland de l’Arioste, l’italien l’emporte à tous égards, tous deux ayant le même défaut, l’intempérance de l’imagination, et le romanesque incroyable. L’Arioste a racheté ce défaut par des allégories si vraies, par des satires si fines, par une connaissance si approfondie du coeur humain, par les grâces du comique, qui succèdent sans cesse à des traits terribles, enfin par des beautés si innombrables en tout genre, qu’il a trouvé le secret de faire un monstre admirable. A l’égard de l’Iliade, que chaque lecteur se demande à lui-même ce qu’il penserait s’il lisait, pour la première fois, ce poème et celui du Tasse, en ignorant les noms des auteurs, et les temps où ces ouvrages furent composés, en ne prenant enfin pour juge que son plaisir. Pourrait-il ne pas donner en tous sens la préférence au Tasse? Ne trouverait-il pas dans l’Italien plus de conduite, d’intérêt, de variété, de justesse, de grâces, et de cette mollesse qui relève le sublime? Encore quelques siècles, et on n’en fera peut-être pas de comparaison. Il parait indubitable que la peinture fut portée, dans ce xvie siècle, à une perfection que les Grecs ne connurent jamais, puisque non seulement ils n’avaient pas cette variété de couleurs que les Italiens employèrent, mais qu’ils ignoraient l’art de la perspective et du clair-obscur. La sculpture, art plus facile et plus borné, fut celui où les Grecs excellèrent, et la gloire des Italiens est d’avoir approché de leurs modèles. Ils les ont surpassés dans l’architecture; et, de l’aveu de toutes les nations, rien n’a jamais été comparable au temple principal de Rome moderne, le plus beau, le plus vaste, le plus hardi qui jamais ait été dans l’univers. La musique ne fut bien cultivée qu’après ce xvie siècle; mais les plus fortes présomptions font penser qu’elle est très supérieure à celle des Grecs, qui n’ont laissé aucun monument par lequel on pût soupçonner qu’ils chantassent en parties. La gravure en estampes, inventée à Florence au milieu du xve siècle, était un art tout nouveau qui était alors dans la perfection. Les Allemands jouissaient de la gloire d’avoir inventé l’imprimerie, à peu près dans le temps que la gravure fut connue; et, par ce seul service; ils multiplièrent les connaissances humaines. Il n’est pas vrai, comme le disent les auteurs anglais de l’Histoire universelle, que Fauste fut condamné au feu par le parlement de Paris comme sorcier; mais il est vrai que ses facteurs, qui vinrent vendre à Paris les premiers livres imprimés, furent accusés de magie: cette accusation n’eut aucune suite. C’est seulement une triste preuve de la grossière ignorance dans laquelle en était plongé, et que l’art même de l’imprimerie ne put dissiper de longtemps. (1474) Le parlement fit saisi tous les livres qu’un des facteurs de Mayence avait apportés: c’est ce que nous avons vu à l’article de Louis XI(19). Il n’eût pas fait cette démarche dans un temps plus éclairé: mais tel est le sort des compagnies les plus sages, qui n’ont d’autres règles que leurs anciens usages et leurs formalités; tout ce qui est nouveau les effarouche. Ils s’opposent à tous les arts naissants, à toutes les vérités contraires aux erreurs de leur enfance, à tout ce qui n’est pas dans l’ancien goût et dans l’ancienne forme. C’est par cet esprit que ce même parlement a résisté si longtemps à la réforme du calendrier, qu’il a défendu d’enseigner d’autre doctrine que celle d’Aristote, qu’il a proscrit l’émétique, qu’il a fallu plusieurs lettres de jussion pour lui faire enregistrer les lettres de pairie d’un Montmorency, qu’il s’est refusé quelque temps à l’établissement de l’Académie française, et qu’il s’est enfin opposé de nos jours à l’inoculation de la petite vérole et au débit de l’Encyclopédie. Comme aucun membre d’une compagnie ne répond des délibérations du corps, les avis les moins raisonnables passent quelquefois sans contradiction: c’est pourquoi le duc de Sully dit dans ses Mémoires « que si la sagesse descendait sur la terre, elle aimerait mieux se loger dans une seule tête que dans celles d’une compagnie. » Louis XI, qui ne pouvait être méchant quand il ne s’agissait pas de ses intérêts, et dont la raison était supérieure quand elle n’était pas aveuglée par ses passions, ôta la connaissance de cette affaire au parlement; il ne souffrit pas que la France fût à jamais déshonorée par la proscription de l’imprimerie, et fit payer aux artistes de Mayence le prix de leurs livres. La vraie philosophie ne commença à luire aux hommes que sur la fin du xvie siècle. Galilée fut le premier qui fit parler à la physique le langage de la vérité et de la raison: c’était un peu avant que Copernic, sur les frontières de la Pologne, avait découvert le véritable système du monde. Galilée fut non seulement le premier bon physicien, mais il écrivit aussi élégamment que Platon, et il eut sur le philosophe grec l’avantage incomparable de ne dire que des choses certaines et intelligibles. La manière dont ce grand homme fut traité par l’inquisition sur la fin de ses jours imprimerait une honte éternelle à l’Italie, si cette honte n’était pas effacée par la gloire même de Galilée. Une congrégation de théologiens, dans un décret donné en 1616, déclara l’opinion de Copernic, mise par le philosophe florentin dans un si beau jour, « non seulement hérétique dans la foi, mais absurde dans la philosophie. » Ce jugement contre une vérité prouvée depuis en tant de manières est un grand témoignage de la force des préjugés. Il dut apprendre à ceux qui n’ont que le pouvoir à se taire quand la philosophie parle, et à ne pas se mêler de décider sur ce qui n’est pas de leur ressort. Galilée fut condamné depuis par le même tribunal, en 1633, à la prison et à la pénitence, et fut obligé de se rétracter à genoux. Sa sentence est à la vérité plus douce que celle de Socrate; mais elle n’est pas moins honteuse à la raison des juges de Rome que la condamnation de Socrate le fut aux lumières des juges d’Athènes: c’est le sort du genre humain que la vérité soit persécutée dès qu’elle commence à paraître. La philosophie, toujours gênée, ne put, dans le xvie siècle, faire autant de progrès que les beaux-arts. Les disputes de religion qui agitèrent les esprits en Allemagne, dans le Nord, en France, et en Angleterre, retardèrent les progrès de la raison au lieu de les hâter des aveugles qui combattaient avec fureur ne pouvaient trouver le chemin de la vérité: ces querelles ne furent qu’une maladie de plus dans l’esprit humain. Les beaux-arts continuèrent à fleurir en Italie, parce que la contagion des controverses ne pénétra guère dans ce pays; et il arriva que lorsqu’on s’égorgeait en Allemagne, en France, en Angleterre, pour des choses qu’on n’entendait point, l’Italie, tranquille depuis le saccagement étonnant de Rome par l’armée de Charles-Quint, cultiva les arts plus que jamais. Les guerres de religion étalaient ailleurs des ruines; mais à Rome et dans plusieurs autres villes italiennes l’architecture était signalée par des prodiges. Dix papes de suite contribuèrent presque sans aucune interruption à l’achèvement de la basilique de Saint-Pierre, et encouragèrent les autres arts: on ne voyait rien de semblable dans le reste de l’Europe. Enfin la gloire du génie appartint alors à la seule Italie, ainsi qu’elle avait été le partage de la Grèce. Une centaine d’artistes en tout genre a formé ce beau siècle que les Italiens appellent le Seicento(20).Plusieurs de ces grands hommes ont été malheureux et persécutés; la postérité les venge leur siècle, comme tous les autres, produisit des crimes et des calamités; mais il a sur les autres siècles la supériorité que ces rares génies lui ont donnée. C’est ce qui arriva dans l’âge qui produisit les Sophocle et les Démosthène, dans celui qui fit naître les Cicéron et les Virgile. Ces hommes, qui sont les précepteurs de tous les temps, n’ont pas empêché qu’Alexandre n’ait tué Clitus, et qu’Auguste n’ait signé les proscriptions. Racine, Corneille, et La Fontaine, n’ont certainement pu empêcher que Louis XIV n’ait commis de très grandes fautes. Les crimes et les malheurs ont été de tous les temps, et il n’y a que quatre siècles pour les beaux-arts. Il faut être fou pour dire que ces arts ont nui aux moeurs; ils sont nés malgré la méchanceté des hommes, et ils ont adouci jusqu’aux moeurs des tyrans. CHAP. CXXII. — De Charles-Quint et de François Ier jusqu’à l’élection de Charles à l’empire, en 1519. Du projet de l’empereur Maximilien de se faire pape. De la bataille de Marignan. Vers ce siècle où Charles-Quint eut l’empire, les papes ne pouvaient plus en disposer comme autrefois; et les empereurs avaient oublié leurs droits sur Rome. Ces prétentions réciproques ressemblaient à ces titres vains de roi de France que le roi d’Angleterre prend encore, et au nom de roi de Navarre que le roi de France conserve. Les partis des guelfe: et des gibelins étaient presque entièrement oubliés. Maximilien n’avait acquis en Italie que quelques villes qu’il devait au succès de la ligue de Cambrai, et qu’il avait prises sur les Vénitiens; mais Maximilien imagina un nouveau moyen de soumettre Rome et l’Italie aux empereurs: ce fut d’être pape lui-même après la mort de Jules II, étant veuf de sa femme, fille de Galéas Marie Sforce, duc de Milan. On a encore deux lettres écrites de sa main, l’une à sa fille Marguerite, gouvernante des Pays-Bas, l’autre au seigneur de Chièvres, par lesquelles ce dessein est manifesté: il avoue dans ces lettres qu’il marchandait le pontificat; mais il n’était pas assez riche pour acheter cette singulière couronne tant de fois mise à l’enchère. Qui peut savoir ce qui serait arrivé si la même tête eût porté la couronne impériale et la tiare? le système de l’Europe eût bien changé; mais il changea autrement sous Charles-Quint. (1518) A la mort de Maximilien, précisément comme les indulgences et Luther commençaient à diviser l’Allemagne, François Ier, roi de France, et Charles d’Autriche, roi d’Espagne, des Deux-Siciles, de Navarre, et souverain des dix-sept provinces des Pays-Bas, briguèrent ouvertement l’empire dans le temps que l’Allemagne, menacée par les Turcs, avait besoin d’un chef tel que François Ier ou Charles d’Autriche: on n’avait point vu encore de si grands rois se disputer la couronne d’Allemagne: François Ier, plus âgé de cinq ans que son rival, en paraissait plus digne par les grandes actions qu’il venait de faire. (1515) Dès son avènement à la couronne de France, la république de Gênes s’était remise sous la domination de la France, par les intrigues de ses propres citoyens: François Ier passe aussitôt en Italie aussi rapidement que ses prédécesseurs. Il s’agissait d’abord de conquérir le Milanais, perdu par Louis XII, et de l’arracher encore à cette malheureuse maison de Sforce. Il avait pour lui les Vénitiens, qui voulaient reprendre au moins le Véronais, enlevé par Maximilien: il avait contre lui alors le pape Léon X, vif et intrigant, et l’empereur Maximilien, affaibli par l’âge et incapable d’agir: mais les Suisses, toujours irrités contre la France depuis leur querelle avec Louis XII, toujours animés par les harangues de Mathieu Shinner (Scheiner), cardinal de Sion, étaient les plus dangereux ennemis du roi. Ils prenaient alors le titre de défenseurs des papes, et de protecteurs des princes; et ces titres, depuis près de dix ans, n’étaient point imaginaires. Le roi, qui marchait à Milan, négociait toujours avec eux. Le cardinal de Sion, qui leur apprit à tromper, fit amuser le roi de vaines promesses, jusqu’à ce que les Suisses, ayant su que la caisse militaire de France était arrivée, crurent pouvoir enlever cet argent et le roi même: ils l’attaquèrent comme on attaque un convoi sur le grand chemin. Vingt-cinq mille Suisses, portant sur l’épaule et sur la poitrine le clef de saint Pierre, les uns armés de ces longues piques de dix-huit pieds que plusieurs soldats poussaient ensemble en bataillon serré, les autres tenant leurs grands espadons à deux mains, vinrent fondre à grands cris dans le camp du roi, près de Marignan, vers Milan: ce fut de toutes les batailles données en Italie la plus sanglante et la plus longue. Le jeune roi, pour son coup d’essai, s’avança à pied contre l’infanterie suisse, une pique à la main, combattit une heure entière, accompagné d’une partie de sa noblesse. Les Français et les Suisses, mêlés ensemble dans l’obscurité de la nuit, attendirent. Le jour pour recommencer. On sait que le roi dormit sur l’affût d’un canon, à cinquante pas d’un bataillon suisse. Ces peuples, dans cette bataille attaquèrent toujours, et les Français furent toujours sur la défensive: c’est, ce me semble, une preuve assez forte que les Français, quand ils sont bien conduits, peuvent avoir ce courage patient qui est quelquefois aussi nécessaire que l’ardeur impétueuse qu’on leur accorde. Il était beau, surtout à un jeune prince de vingt et un ans, de ne perdre point le sang-froid dans une action si vive et si longue. Il était difficile, puisqu’elle durait, que les Suisses furent vainqueurs, parce que les bandes noires d’Allemagne qui étaient avec le roi faisaient une infanterie aussi ferme que la leur, et qu’ils n’avaient point de gendarmerie: tout ce qui surprend, c’est qu’ils purent résister prés de deux jours aux efforts de ces grands chevaux de bataille qui tombaient à tout moment sur leurs bataillons rompus. Le vieux maréchal de Trivulce appelait cette journée une bataille de géants. Tout le monde convenait que la gloire de cette victoire était due principalement au fameux connétable Charles de Bourbon, depuis trop mal récompensé, et qui se vengea trop bien. Les Suisses fuirent enfin, mais sans déroute totale, laissant sur le champ de bataille plus de dix mille de leurs compagnons, et abandonnant le Milanais aux vainqueurs. Maximilien Sforce fut pris et emmené en France comme Louis le Maure, mais avec des conditions plus douces (1515): il devint sujet, au lieu que l’autre avait été captif. On laissa vivre en France, avec une pension modique, ce souverain du plus beau pays de l’Italie. François, après cette victoire de Marignan et cette conquête du Milanais, était devenu l’allié du pape Léon X, et même celui des Suisses, qui, enfin, aimèrent mieux fournir des troupes aux Français que se battre contre eux. Ses armes forcèrent l’empereur Maximilien à céder aux Vénitiens le Véronais, qui leur est toujours demeuré depuis il fit donner à Léon X le duché d’Urbin, qui est encore à l’Église. On le regardait donc comme l’arbitre de l’Italie, et le plus grand prince de l’Europe, et le plus digne de l’empire, qu’il briguait après la mort de Maximilien. La renommée ne parlait point encore en faveur du jeune Charles d’Autriche; ce fut ce qui détermina en partie les électeurs de l’empire à le préférer. Ils craignaient d’être trop soumis à un roi de France: ils redoutaient moins un maître dont les États, quoique plus, vastes, étaient éloignes et séparés les uns des autres. (1519) Charles fut donc empereur, malgré les quatre cent mille écus dont François Ier crut avoir acheté des suffrages. CHAP. CXXIII. — De Charles-Quint et de François Ier. Malheurs de la France. On connaît quelle rivalité s’éleva dès lors entre ces deux princes. Comment pouvaient-ils n’être pas éternellement en guerre? Charles, seigneur des Pays-Bas, avait l’Artois et beaucoup de villes à revendiquer: roi de Naples et de Sicile, il voyait François Ier prêt à réclamer ces États au même titre que Louis XII: roi d’Espagne, il avait l’usurpation de la Navarre à soutenir: empereur, il devait défendre le grand fief du Milanais contre les prétentions de la France. Que de raisons pour désoler l’Europe! Entre ces deux grands rivaux, Léon X veut d’abord tenir la balance; mais comment le peut-il? qui choisira-t-il pour vassal, pour roi des Deux-Siciles, Charles ou François? que deviendra l’ancienne loi des papas, portée dès le xiiie siècle, que jamais roi de Naples ne pourra être empereur, loi à laquelle Charles d’Anjou s’était soumis, et que les papas regardaient comme la gardienne de leur indépendance? Léon X n’était pas assez puissant pour faire exécuter cette loi: elle pouvait être respectée à Rome; elle ne l’était pas dans l’empire. Bientôt le pape est obligé de donner une dispense à Charles-Quint, qui veut bien la solliciter, et de reconnaître malgré lui un vassal qui le fait trembler: il donne cette dispense, et s’en repent le moment d’après. Cette balance que Léon X voulait tenir, Henri VIII l’avait entre les mains: aussi le roi de France et l’empereur le courtisent; mais tous deux tâchent de gagner son premier ministre le cardinal Wolsey. (1520) D’abord François Ier ménage cette célèbre entrevue près de Calais avec le roi d’Angleterre. Charles, arrivant d’Espagne, va voir ensuite Henri à Cantorbéry, et Henri le reconduit à Calais et à Gravelines. Il était naturel que le roi d’Angleterre prit le parti de l’empereur, puisqu’en se liguant avec lui il pouvait espérer de reprendre en France les provinces dont avaient joui ses ancêtres; au lieu qu’en se liguant avec François Ier il ne pouvait rien gagner en Allemagne, où il n’avait rien à prétendre. Pendant qu’il temporise encore, François Ier commença cette querelle interminable en s’emparant de la Navarre. Je suis très éloigné de perdre de vue le tableau de l’Europe pour chercher à réfuter les détails rapportés par quelques historiens; mais je ne puis m’empêcher de remarquer combien Puffendorf se trompe souvent: il dit que cette entreprise sur la Navarre fut faite par le roi dépossédé, (1516) immédiatement après la mort de Ferdinand le Catholique; il ajoute que Charles avait toujours devant les yeux son plus ultra, et formait de jour en jour de vastes desseins. il y a là bien des méprises. (1516) Charles avait quinze ans; ce n’est pas l’âge des vastes desseins; il n’avait point pris encore sa devise de plus ultra. Enfin, après la mort de Ferdinand, ce ne fut point Jean d’Albret qui rentra dans la Navarre: ce Jean d’Albret mourut cette année-là même (1516); ce fut François Ier qui en fit la conquête passagère au nom de Henri d’Albret, non pas en 1516, mais en 1521. Ni Charles VIII, ni Louis XII, ni François Ier, ne gardèrent leurs conquêtes. La Navarre à peine soumise fut prise par les Espagnols. Dès lors les Français furent obligés de se battre toujours contre les forces espagnoles, à toutes les extrémités du royaume, vers Fontarabie, vers la Flandre, vers l’Italie; et cette situation des affaires a duré jusqu’au xviiie siècle. (1521) Dans le même temps que les troupes espagnoles de Charles-Quint reprenaient la Navarre, ses troupes allemandes pénétraient jusqu’en Picardie, et ses partisans soulevaient l’Italie: les factions et la guerre étaient partout. Le pape Léon X, toujours flottant entre François Ier et Charles-Quint, était alors pour l’empereur. Il avait raison de se plaindre des Français: ils avaient voulu lui enlever Reggio comme une dépendance du Milanais; ils se faisaient des ennemis de leurs nouveaux voisins par des violences hors de saison. Lautrec gouverneur du Milanais, avait fait écarteler le seigneur Pallavicini, soupçonné de vouloir soulever le Milanais, et il avait donné à son propre frère de Foix la confiscation de l’accusé. Cela seul rendait le nom français odieux. Tous les esprits étaient révoltés. Le gouvernement de France ne remédiait à ces désordres ni par sa sagesse, ni en envoyant l’argent nécessaire. En vain le roi de France devenu l’allié des Suisses en avait à sa solde; il y en eut aussi dans l’armée impériale; et ce cardinal de Sion, toujours si funeste aux rois de France, ayant su renvoyer en leur pays ceux qui étaient dans l’armée française, Lautrec, gouverneur du Milanais, fut chassé de la capitale, et bientôt de tout le pays. (1521) Léon X mourut alors dans le temps que sa monarchie temporelle s’affermissait, et que la spirituelle commençait à tomber en décadence. Il parut bien à quel point Charles-Quint était puissant, et quelle était la sagesse de son conseil. Il eut le crédit de faire élire pape son précepteur Adrien, quoique né à Utrecht et presque inconnu à Rome. Ce conseil, toujours supérieur à celui de François Ier, eut encore l’habileté de susciter contre la France le roi d’Angleterre Henri VIII, qui espéra pouvoir démembrer au moins ce pays qu’avaient possédé ses prédécesseurs. Charles va lui-même en Angleterre précipiter l’armement et le départ. Il sut même bientôt après détacher les Vénitiens de l’alliance de la France, et les mettre dans son parti. Pour comble, une faction qu’il avait dans Gênes, aidée de ses troupes, chasse les Français, et fait un nouveau doge sous la protection impériale ainsi sa puissance et son adresse pressaient et entouraient de tous côtés la monarchie française. François Ier, qui dans de telles circonstances dépensait trop à ses plaisirs, et gardait peu d’argent pour ses affaires, fut obligé de prendre dans Tours une grande grille d’argent massif dont Louis XI avait entouré le tombeau de saint Martin; elle pesait près(21) de sept mille marcs: cet argent, à la vérité, était plus nécessaire à l’État qu’à saint Martin; mais cette ressource montrait un besoin pressant. Il y avait déjà quelques années que le roi avait vendu vingt charges nouvelles de conseillers du parlement de Paris. La magistrature ainsi à l’encan, et l’enlèvement des ornements des tombeaux, ne marquaient que trop le dérangement des finances. Il se voyait seul contre l’Europe; et cependant, loin de se décourager, il résista de tous côtés. On mit si bon ordre aux frontières de Picardie, que l’Anglais, quoiqu’il eût dans Calais la clef de la France, ne put entrer dans le royaume: on tint en Flandre la fortune égale; on ne fut point entamé du côté de l’Espagne; enfin le roi, auquel il ne restait en Italie que le château de Crémone voulut aller lui-même reconquérir le Milanais, ce fatal objet de l’ambition des rois de France. Pour avoir tant de ressources, et pour oser rentrer dans le Milanais, lorsqu’on était attaqué partout, vingt charges de conseillers et la grille de saint Martin ne suffisaient pas: on aliéna pour la première fois le domaine du roi; on haussa les tailles et les autres impôts. C’était un grand avantage qu’avaient les rois de France sur leurs voisins; Charles-Quint n’était despotique à ce point dans aucun de ses États; mais cette facilité funeste de se ruiner produisit plus d’un malheur en France. On peut compter parmi les causes des disgrâces de François Ier l’injustice qu’il fit au connétable de Bourbon, auquel il devait le succès de la journée de Marignan. C’était peu qu’on l’eût mortifié dans toutes les occasions: Louise de Savoie, duchesse d’Angoulême, mère du roi, qui avait voulu se marier au connétable devenu veuf, et qui en avait essuyé un refus, voulut le ruiner, ne pouvant l’épouser; elle lui suscita un procès reconnu pour très injuste par tous les jurisconsultes; il n’y avait que la mère toute-puissante d’un roi qui pût le gagner. Il s’agissait de tous les biens de la branche de Bourbon. Les juges, trop sollicités, donnèrent un arrêt qui, mettant ses biens en séquestre, dépouillait le connétable. Ce prince envoie l’évêque d’Autun, son ami, demander au roi au moins une surséance. Le roi ne veut pas seulement voir l’évêque. Le connétable au désespoir était sollicité secrètement par Charles-Quint. Il eût été héroïque de bien servir et de souffrir. Il y a une autre sorte de grandeur, celle de se venger. Charles de Bourbon prit ce funeste parti: il quitta la France et se donna a l’empereur. Peu d’hommes ont goûté plus pleinement ce triste plaisir de la vengeance. Tous les historiens flétrissent le connétable du nom de traître. On pouvait, il est vrai, l’appeler rebelle et transfuge; il faut donner à chaque chose son nom véritable. Le traître est celui qui livre le trésor, ou le secret, ou les places de son maître, ou son maître lui-même à l’ennemi. Le terme latin tradere, dont traître dérive, n’a pas d’autre signification. C’était un persécuté fugitif qui se dérobait aux vexations d’une cour injuste et corrompue, et qui s’allait mettre sous la protection d’un défenseur puissant pour se venger les armes à la main. Le connétable de Bourbon, loin de livrer à Charles-Quint rien de ce qui appartenait au roi de France, se livra seul à lui dans la Franche-Comté, où il s’enfuit sans aucun secours. (1523) Dès qu’il fut entré sur les terres de l’empire, il rompit publiquement tous les liens qui rattachaient au roi dont il était outragé; il renonça à toutes ses dignités, et accepta le titre de généralissime des armées de l’empereur. Ce n’était point trahir le roi, c’était se déclarer contre lui ouvertement. Sa franchise était à la vérité celle d’un rebelle, sa défection était condamnable; mais il n’y avait assurément ni perfidie ni bassesse. Il était à peu près dans le même cas que le prince Louis de Bourbon, nommé le grand Condé, qui, pour se venger du cardinal Mazarin, alla se mettre à la tête des armées espagnoles. Ces deux princes furent également rebelles, mais aucun d’eux n’a été perfide. Il est vrai que la cour de France, soumise à la duchesse d’Angoulême, ennemi du connétable, persécuta les amis du fugitif. Le chancelier Duprat surtout, homme dur autant que servile, le fit condamner lui et ses amis comme traîtres: mais la trahison et la rébellion sont deux choses très différentes. Tous nos livres en ana, tous nos recueils de contes ont répété l’historiette d’un grand d’Espagne qui brûla sa maison à Madrid, parce que le traître Bourbon y avait couché. Cette anecdote est aisément détruite; le connétable de Bourbon n’alla jamais en Espagne, et d’ailleurs la grandeur espagnole consista toujours à protéger les Français persécutés dans leur patrie. Le connétable, en qualité de généralissime des armées de l’empereur, va dans le Milanais, où les Français étaient rentrés sons l’amiral Bonnivet, son plus grand ennemi. Un connétable qui connaissait le fort et le faible de toutes les troupes de France, devait avoir un grand avantage. Charles en avait de plus grands; presque tous les princes d’Italie étaient dans ses intérêts; les peuples haïssaient la domination française; et enfin il avait les meilleurs généraux de l’Europe; c’était un marquis de Pescaire, un Lannoy, un Jean de Médicis, noms fameux encore de nos jours. L’amiral Bonnivet, opposé à ces généraux, ne leur fut pas comparé; et quand même il leur eût été supérieur par le génie, il était trop inférieur par le nombre et par la qualité des troupes, qui encore n’étaient point payées. Il est obligé de fuir. Il est attaqué dans sa retraite à Biagrasse. le fameux Bayard, qui ne commanda jamais en chef, mais à qui le surnom de chevalier sans peur et sans reproche était si bien dû, fut blessé à mort dans cette déroute de Biagrasse. Peu de lecteurs ignorent que Charles de Bourbon, le voyant dans cet état, lui marqua combien il le plaignait, et que le chevalier lui répondit en mourant: « Ce n’est pas moi qu’il faut plaindre, mais vous qui combattez contre votre roi et contre votre patrie. » Il s’en fallut bien peu que la défection de ce prince ne fût la ruine du royaume. Il avait des droits litigieux sur la Provence, qu’il pouvait faire valoir par les armes, au lieu de droits réels qu’un procès lui avait fait perdre. Charles-Quint lui avait promis cet ancien royaume d’Arles, dont la Provence devait faire la principale partie. (1524) Le roi Henri VIII lui donnait cent mille écus par mois cette année pour les frais de la guerre. Il venait de prendre Toulon; il assiégeait Marseille. François Ier avait sans doute à se repentir; cependant rien n’était désespéré; le roi avait une armée florissante. Il courut au secours de Marseille; et ayant délivré la Provence, il s’enfonça encore dans le Milanais. Bourbon alors retournait par l’Italie en Allemagne chercher de nouveaux soldats. François Ier, dans cet intervalle, se crut quelque temps maître de l’Italie. CHAP. CXXIV. — Prise de François Ier. Rome saccagée. Soliman repoussé. Principautés données. Conquête de Tunis. Question si Charles-Quint voulait la monarchie universelle. Soliman reconnu roi de Perse dans Babylone. Voici un des plus grands exemples des coups de la fortune, qui n’est autre chose, après tout, que l’enchaînement nécessaire de tous les événements de l’univers. D’un côté, Charles-Quint est occupé dans l’Espagne à régler les rangs et à former l’étiquette; de l’autre, François Ier, déjà célèbre dans l’Europe par la victoire de Marignan, aussi valeureux que le chevalier Bayard, accompagné de l’intrépide noblesse de son royaume, suivi d’une armée florissante, est au milieu du Milanais. Le pape Clément VII, qui redoutait avec raison l’empereur, est hautement dans le parti du roi de France. Un des meilleurs capitaines de ce temps-là, Jean de Médicis, ayant quitté alors le service des Impériaux, combat pour lui à la tête d’une troupe choisie. Cependant il est vaincu devant Pavie; et, malgré des actions de bravoure qui suffiraient pour l’immortaliser (1525, 14 février), il est fait prisonnier, ainsi que les principaux seigneurs de France, et le roi titulaire de Navarre, Henri d’Albret, fils de celui qui avait perdu son royaume et conservé seulement le Béarn. Le malheur de François voulut encore qu’il fût pris par le seul officier français qui avait suivi le duc de Bourbon, et que le même homme qui était condamné à Paris devint le maître de sa vie. Ce gentilhomme, nommé Pomperan, eut à la fois la gloire de le garantir de la mort et de le prendre prisonnier. Il est certain que le jour même le duc de Bourbon, l’un de ses vainqueurs, vint le voir, et jouit de son triomphe. Cette entrevue ne fut pas pour François Ier le moment le moins fatal de la journée. Jamais lettre ne fut plus vraie que celle qu’écrivit ce monarque à sa mère: « Madame, tout est perdu, hors l’honneur(22). » Des frontières dégarnies, le trésor royal sans argent, la consternation dans tous les ordres du royaume, la désunion dans le conseil de la mère du roi régente, le roi d’Angleterre, Henri VIII, menaçant d’entrer en France, et d’y renouveler les temps d’Édouard III et de Henri V, tout semblait annoncer une ruine inévitable. Charles-Quint, qui n’avait pas encore tiré l’épée, tient en prison à Madrid non seulement un roi, mais un héros. Il semble qu’alors Charles manqua à sa fortune car, au lieu d’entrer en France et de venir profiter de la victoire de ses généraux en Italie, il reste oisif en Espagne; au lieu de prendre au moins le Milanais pour lui, il se croit obligé d’en vendre l’investiture à François Sforce, pour ne pas donner trop d’ombrage à l’Italie. Henri VIII, au lieu de se réunir à lui pour démembrer la France, devient jaloux de sa grandeur, et traite avec la régente. Enfin la prise de François Ier, qui devait faire naître de si grandes révolutions, ne produisit guère qu’une rançon avec des reproches, des démentis, des défis solennels et inutiles, qui mêlèrent du ridicule à ces événements terribles, et qui semblèrent dégrader les deux premiers personnages de la chrétienté. Henri d’Albret, détenu prisonnier dans Pavie, s’échappa et revint en France. François Ier, mieux gardé à Madrid (1526, 15 janvier), fut obligé, pour sortir de prison, de céder à l’empereur le duché entier de Bourgogne, une partie de la Franche-Comté, tout ce qu’a prétendait au delà des Alpes, la suzeraineté sur la Flandre et l’Artois, la possession d’Arras, de Lille, de Tournai, de Mortagne, de Hesdin, de Saint-Amant, d’Orchies: non seulement il signe qu’il rétablira le connétable de Bourbon, son vainqueur, dans tous les biens dont il l’avait dépouillé, mais il promet encore de faire droit à cet ennemi pour les prétentions qu’il a sur la Provence. Enfin, pour comble d’humiliation, il épouse en prison la soeur de l’empereur. Le comte de Lannoy, l’un des généraux qui l’avalent fait prisonnier, vient en bottes dans sa chambre lui faire signer ce mariage forcé. Ce traité de Madrid était aussi funeste que celui de Bretigni; mais François Ier en liberté, n’exécuta pas son traité comme le roi Jean. Ayant cédé la Bourgogne, il se trouva assez puissant pour la garder. Il perdit la suzeraineté de la Flandre et de l’Artois; mais en cela il ne perdit qu’un vain hommage. Ses deux fils furent prisonniers (1526) à sa place en qualités d’otages; mais il les racheta pour de l’argent; cette rançon, à la vérité, se monta à deux millions d’écus d’or, et ce fut un grand fardeau pour la France. Si on considère ce qu’il en coûta pour la captivité de François Ier, pour celle du roi Jean, pour celle de saint Louis, combien la dissipation des trésors de Charles V par le duc d’Anjou son frère, combien les guerres contre les Anglais avaient épuisé la France, on admire les ressources que François Ier trouva dans la suite. Ces ressources étaient dues aux acquisitions successives du Dauphiné, de la Provence, de la Bretagne, à la réunion de la Bourgogne, et au commerce qui florissait. Voilà ce qui répara tant de malheurs, et ce qui soutint la France contre l’ascendant de Charles-Quint. La gloire ne fut pas le partage de François Ier dans toute cette triste aventure. Il avait donné sa parole à Charles-Quint de lui remettre la Bourgogne; promesse faite par faiblesse, faussée par raison, mais avec honte. Il en essuya le reproche de l’empereur. Il eut beau lui répondre: « Vous avez menti par la gorge, et toutes les fois que le direz, mentirez, » la loi de la politique était pour François Ier, mais la loi de la chevalerie était contre lui. Le roi voulut assurer son honneur en proposant un duel à Charles-Quint, comme Philippe de Valois avait défié Édouard III. L’empereur l’accepta, et lui envoya même un héraut qui apportait ce qu’on appelait la sûreté du camp, c’est-à-dire la désignation du lieu du combat et les conditions. François Ier reçut ce héraut dans la grand’salle du palais, en présence de toute la cour et des ambassadeurs; mais il ne voulut pas lui permettre de parler. Le duel n’eut point lieu. Tant d’appareil n’aboutit qu’au ridicule, dont le trône même ne garantit pas les hommes. Ce qu’il y eut encore d’étrange dans toute cette aventure, c’est que le roi demanda au pape Clément VII une bulle d’absolution, pour avoir cédé la mouvance de la Flandre et de l’Artois. Il se faisait absoudre pour avoir gardé un serment qu’il ne pouvait violer, et il ne se faisait pas absoudre d’avoir juré qu’il céderait la Bourgogne et de ne l’avoir pas rendue. On ne croirait pas une telle farce, si cette bulle du 25 novembre n’existait pas. Cette même fortune qui mit un roi dans les fers de l’empereur fit encore le pape Clément VII son prisonnier (1525), sans qu’il le prévît, sans qu’il y eût la moindre part. La crainte de sa puissance avait uni contre lui le pape, le roi d’Angleterre, et la moitié de l’Italie (1527). Ce même duc de Bourbon, si fatal à François Ier, le fut de même à Clément VII. Il commandait sur les frontières du Milanais une armée d’Espagnols, d’Italiens, et d’Allemands, victorieuse, mais mal payée, et qui manquait de tout. Il propose à ses capitaines et à ses soldats d’aller piller Rome pour leur solde, précisément comme autrefois les Hérules et les Goths avaient fait ce voyage. Ils y volèrent, malgré une trêve signée entre le pape et le vice-roi de Naples (1527, 5 mai). On escalade les murs de Rome: Bourbon est tué au montant à la muraille; mais Rome est prise, livrée au pillage, saccagée comme elle le fut par Alaric; et le pape, réfugié au château Saint-Ange, est prisonnier. Les troupes allemandes et espagnoles vécurent neuf mois à discrétion dans Rome: le pillage monta, dit-on, à quinze millions d’écus romains: mais comment évaluer au juste de tels désastres? Il semble que c’était là le temps d’être en effet empereur de Rome et de consommer ce qu’avaient commencé les Charlemagne et les Othon; mais, par une fatalité singulière, dont la seule cause est toujours venue de la jalousie des nations, le nouvel empire romain n’a jamais été qu’un fantôme. La prise de Rome et la captivité du pape ne servirent pas plus à rendre Charles-Quint maître absolu de l’Italie, que la prise de François Ier ne lui avait donné une entrée en France. L’idée de la monarchie universelle qu’on attribue à Charles-Quint est donc aussi fausse et aussi chimérique que celle qu’on imputa depuis à Louis XIV. Loin de garder Rome, loin de subjuguer toute l’Italie, il rend la liberté au pape pour quatre cent mille écus d’or (1528), dont même il n’eut jamais que cent mille, comme il rend la liberté aux enfants de France pour deux millions d’écus. On est surpris qu’un empereur, maître de l’Espagne, des dix-sept provinces des Pays-Bas, de Naples et de Sicile, suzerain de la Lombardie, déjà possesseur du Mexique, et pour qui dans ce temps-là même on faisait la conquête du Pérou, ait si peu profité de son bonheur; mais les premiers trésors qu’on lui avait envoyés du Mexique furent engloutis dans la mer; il ne recevait point de tribut réglé d’Amérique, comme en reçut depuis Philippe II. Les troubles excités en Allemagne par le luthéranisme l’inquiétaient: les Turcs en Hongrie l’alarmaient davantage: il avait à repousser à la fois Soliman et François Ier, à contenir les princes d’Allemagne, à ménager ceux d’Italie, et surtout les Vénitiens, à fixer l’inconstance de Henri VIII. Il joua toujours le premier rôle sur le théâtre de l’Europe; mais il fut toujours bien loin de la monarchie universelle. Ses généraux ont encore de la peine àchasser d’Italie les Français, qui étaient jusque dans le royaume de Naples. (1528) Le système de la balance et de l’équilibre était dès lors établi en Europe car immédiatement après la prise de François Ier, l’Angleterre et les puissances italiennes se liguèrent avec la France pour balancer le pouvoir de l’empereur. Elles se liguèrent de même après la prise du pape. (1529) La paix se fit à Cambrai, sur le plan du traité de Madrid, par lequel François Ier avait été délivré de prison. C’est à cette paix que Charles rendit les deux enfants de France, et se désista de ses prétentions sur la Bourgogne pour deux millions d’écus. Alors Charles quitte l’Espagne pour aller recevoir la couronne des mains du pape, et pour baiser les pieds de celui qu’il avait retenu captif. Il investit François Sforce du Milanais, et Alexandre de Médicis de la Toscane; il donne un duc à Mantoue (1529); il fait rendre par le pape Modène et Reggio au duc de Ferrare (1530); mais tout cela pour de l’argent, et sans se réserver d’autre droit que celui de la suzeraineté. Tant de princes à ses pieds lui donnent une grandeur qui impose. La grandeur véritable fut d’aller repousser Soliman de la Hongrie, à la tête de cent mille hommes, assisté de son frère Ferdinand, et surtout des princes protestants d’Allemagne, qui se signalèrent pour la défense commune. Ce fut là le commencement de sa vie active et de sa gloire personnelle. On le voit à la fois combattre les Turcs, retenir les Français au delà des Alpes, indiquer un concile, et revoler en Espagne pour aller faire la guerre en Afrique. Il aborde devant Tunis (1535), remporte une victoire sur l’usurpateur de ce royaume, donne à Tunis un roi tributaire de l’Espagne, délivre dix-huit mille captifs chrétiens, qu’il ramène en triomphe en Europe, et qui, aidés de ses bienfaits et de ses dons, vont, chacun dans leur patrie, élever le nom de Charles-Quint jusqu’au ciel. Tous les rois chrétiens alors semblaient petits devant lui, et l’éclat de sa renommée obscurcissait toute autre gloire. Son bonheur voulut encore que Soliman, ennemi plus redoutable que François Ier, fut alors occupé contre les Persans (1534). Il avait pris Tauris, et de là tournant vers l’ancienne Assyrie, il était entré en conquérant dans Bagdad, la nouvelle Babylone, s’étant rendu maître de la Mésopotamie, qu’on nomme à présent le Diarbeck, et du Curdistan, qui est l’ancienne Suziane. Enfin, il s’était fait reconnaître et inaugurer roi de Perse par le calife de Bagdad. Les califes en Perse n’avaient plus depuis longtemps d’autre honneur que celui de donner en cérémonie le turban des sultans, et de ceindre le sabre au plus puissant. Mahmoud, Gengis, Tamerlan, Ismaël Sophi, avaient accoutumé les Persans à changer de maîtres. (1535) Soliman, après avoir pris la moitié de la Perse sur Thamas, fils d’Ismaël, retourna triomphant à Constantinople. Ses généraux perdirent en Perse une partie des conquêtes de leur maître. C’est ainsi que tout se balançait, et que tous les États tombaient les uns sur les autres, la Perse sur la Turquie, la Turquie sur l’Allemagne et sur l’Italie, l’Allemagne et l’Espagne sur la France; et s’il y avait eu des peuples plus occidentaux, l’Espagne et la France auraient eu de nouveaux ennemis. L’Europe ne sentit point de plus violentes secousses depuis la chute de l’empire romain, et nul empereur depuis Charlemagne n’eut tant d’éclat que Charles-Quint. L’un a le premier rang dans la mémoire des hommes comme conquérant et fondateur; l’autre, avec autant de puissance, a un personnage bien plus difficile à soutenir. Charlemagne, avec les nombreuses armées aguerries par Pepin et Charles Martel, subjugua aisément des Lombards amollis, et triompha des Saxons sauvages. Charles-Quint a toujours à craindre la France, l’empire des Turcs, et la moitié de l’Allemagne. L’Angleterre, qui était séparée du reste du monde au viiie siècle, est, dans le xvie, un puissant royaume qu’il faut toujours ménager. Mais ce qui rend la situation de Charles-Quint très supérieure à celle de Charlemagne, c’est qu’ayant à peu près en Europe la même étendue de pays sous ses lois, ce pays est plus peuplé, beaucoup plus florissant, plein de grands hommes en tout genre. On ne comptait pas une grande ville commerçante dans les premiers temps du renouvellement de l’empire. Aucun nom, excepté celui du maître, ne fut consacré à la postérité. La seule province de Flandre, au xvie siècle, vaut mieux que tout l’empire au ixe. L’Italie, au temps de Paul III, est à l’Italie du temps d’Adrien Ier et de Léon III, ce qu’est la nouvelle architecture à la gothique. Je ne parle pas ici des beaux-arts, qui égalaient ce siècle à celui d’Auguste, et du bonheur qu’avait Charles-Quint de compter tant de grands génies parmi ses sujets: il ne s’agit que des affaires publiques et du tableau général du monde. CHAP. CXXV. — Conduite de François Ier. Son entrevue avec Chartes-Quint. Leurs querelles, leur guerre. Alliance du roi de Francs et du sultan Soliman. Mort de François Ier. Que François Ier, voyant son rival donner des royaumes, voulût rentrer dans le Milanais, auquel Il avait renoncé par deux traités; qu’il ait appelé à son secours ce même Soliman, ces mêmes Turcs repoussés par Charles-Quint; cette manoeuvre peut être politique, mais il fallait de grands succès pour la rendre glorieuse. Ce prince pouvait abandonner ses prétentions sur le Milanais, source intarissable de guerres et tombeau des Français, comme Charles avait abandonné ses droits sur la Bourgogne, droits fondés sur le traité de Madrid: il eût joui d’une heureuse pair; il eût embelli, policé, éclairé son royaume beaucoup plus qu’il ne fit dans les derniers temps de sa vie; il eût donné une libre carrière à toutes ses vertus. Il fut grand pour avoir encouragé les arts; mais la passion malheureuse de vouloir toujours être duc de Milan et vassal de l’empire malgré l’empereur, fit tort à sa gloire. (1536) Réduit bientôt à chercher le secours de Barberousse, amiral de Soliman, il en essuya des reproches pour ne l’avoir pas secondé, et il fut traité de renégat et de parjure en pleine diète de l’empire. Quel funeste contraste de faire brûler à petit feu dans Paris des luthériens parmi lesquels il y avait des Allemands, et de s’unir en même temps aux princes luthériens d’Allemagne, auprès desquels il est obligé de s’excuser de cette rigueur, et d’affirmer même qu’il n’y avait point eu d’Allemands parmi ceux qu’on avait fait mourir! Comment des historiens peuvent-ils avoir la lâcheté d’approuver ce supplice, et de l’attribuer au zèle pieux d’un prince voluptueux, qui n’avait pas la moindre ombre de cette piété qu’on lui attribue? si c’est là un acte religieux, il est cruellement démenti par le nombre prodigieux de captifs catholiques que son traité avec Soliman livra depuis aux fers de Barberousse sur les côtes d’Italie: si c’est une action de politique, il faut donc approuver les persécutions des païens qui immolèrent tant de chrétiens. Ce fut en 1535 qu’on brûla ces malheureux dans Paris. Le P. Daniel met à la marge, Exemple de piété. Cet exemple de piété consistait à suspendre les patients à une haute potence dont on les faisait tomber à plusieurs reprises sur le bûcher: exemple en effet d’une barbarie raffinée, qui inspire autant d’horreur contre les historiens qui la louent que contre les juges qui l’ordonnèrent. Daniel ajoute que François Ier dit publiquement qu’il ferait mourir ses propres enfants s’ils étaient hérétiques. Cependant il écrivait dans ce temps-là même à Mélanchthon, l’un des fondateurs du luthéranisme, pour l’engager à venir à sa cour(23). Charles-Quint ne se conduisait pas ainsi, quoique les luthériens fussent ses ennemis déclarés; et loin de livrer des hérétiques aux bourreaux, et des chrétiens aux fers, il avait délivré dans Tunis dix-huit mille chrétiens esclaves, soit catholiques, soit protestants. Il faut, pour la funeste expédition de Milan, passer par le Piémont; et le duc de Savoie refuse au roi le passage. Le roi attaque donc le duc de Savoie pendant que l’empereur revenait triomphant de Tunis. Une autre cause de ce que la Savoie fut mise à feu et à sang (1534), c’est que la mère de François Ier était de cette maison. Des prétentions sur quelques parties de cet État étaient depuis longtemps un sujet de discorde. Les guerres du Milanais avaient de même leur origine dans le mariage de l’aïeul de Louis XII. Il n’y a aucun État héréditaire en Europe où les mariages n’aient apporté la guerre. Le droit public est devenu par là un des plus grands fléaux des peuples; presque toutes les clauses des contrats et des traités n’ont été expliquées que par les armes. Les États du duc furent ravagés: mais cette invasion de François Ier procura une liberté entière à Genève, et en fit comme la capitale de la nouvelle religion réformée. Il arriva que ce même roi, qui faisait périr à Paris les novateurs par des supplices affreux, qui faisait des processions pour expier leurs erreurs, qui disait « qu’il n’épargnerait pas ses enfants s’ils en étaient coupables, » était partout ailleurs le plus grand soutien de ce qu’il voulait exterminer dans ses États. C’est une grande injustice dans le P. Daniel de dire que la ville de Genève mit alors le comble à sa révolte contre le duc de Savoie: ce duc n’était point son souverain; elle était ville libre impériale; elle partageait, comme Cologne et comme beaucoup d’autres villes, le gouvernement avec son évêque. L’évêque avait cédé une partie de ses droits au duc de Savoie, et ces droits disputés étaient en compromis depuis douze années. Les Génevois disaient qu’un évêque n’a nul droit à la souveraineté; que les apôtres ne furent point des princes; qui si, dans les temps d’anarchie et de barbarie, les évêques usurpèrent des provinces, les peuples, dans des temps éclairés, devaient les reprendre. Mais ce qu’il fallait surtout observer, c’est que Genève était alors une ville petite et pauvre, et que, depuis qu’elle se rendit libre, elle fut plus peuplée du double, plus industrieuse, plus commerçante. Cependant quel fruit François Ier recueille-t-il de tant d’entreprises? Charles-Quint arrive de Rome, fait repasser les Alpes aux Français, entre en Provence avec cinquante mille hommes, s’avance jusqu’à Marseille (1536), met le siège devant Arles; et une autre armée ravage la Champagne et la Picardie. Ainsi le fruit de cette nouvelle tentative sur l’Italie fut de hasarder la France. La Provence et le Dauphiné ne furent sauvées que par la sage conduite du maréchal de Montmorency, comme elles l’ont été de nos jours par le maréchal de Belle-Isle. On peut, ce me semble, tirer un grand fruit de l’histoire, en comparant les temps et les événements. C’est un plaisir digne d’un bon citoyen d’examiner par quelles ressources on a chassé dans le même terrain et dans les mêmes occasions deux armées victorieuses. On ne sait guère, dans l’oisiveté des grandes villes, quels efforts il en coûte pour rassembler des vivres dans un pays qui en fournît à peine à ses habitants, pour avoir de quoi payer le soldat, pour lui fournir le nécessaire sur son crédit, pour garder des rivières, pour enlever aux ennemis des postes avantageux dont ils se sont emparés. Mais de tels détails n’entrent point dans notre plan: il n’est nécessaire de les examiner que dans le temps même de l’action; ce sont les matériaux de l’édifice; on ne les compte plus quand la maison est construite. L’empereur fut obligé de sortir de ce pays dévasté, et de regagner l’Italie avec une armée diminuée par les maladies contagieuses. La France envahie de ce côté regarda sa délivrance comme un triomphe; mais il eût été plus beau de l’empêcher d’entrer que de s’applaudir de le voir sortir. Ce qui caractérise davantage les démêlés de Charles-Quint et de François Ier, et les secousses qu’ils donnèrent à l’Europe, c’est ce mélange bizarre de franchise et de duplicité, d’emportements de colère et de réconciliation, des plus sanglants outrages et d’un prompt oubli, des artifices les plus raffinés et de la plus noble confiance. Il y eut des choses horribles, il y en eut de ridicules. François, dauphin, fils de François Ier, meurt d’une pleurésie (1536): on accuse un Italien, nommé Montécuculli, son échanson, de l’avoir empoisonné; on regarde Charles-Quint comme l’auteur du crime. Qu’aurait gagné l’empereur à faire périr par le poison un prince de dix-huit ans qui n’avait jamais fait parler de lui, et qui avait un frère? Montécuculli fut écartelé; voilà ce qui est horrible: voici le ridicule. François Ier, qui, par le traité de Madrid, n’était plus suzerain de la Flandre et de l’Artois, et qui n’était sorti de prison qu’à cette condition, fait citer l’empereur au parlement de Paris, en qualité de comte de Flandre et d’Artois, son vassal. L’avocat général Cappel prend des conclusions contre Charles-Quint, et le parlement de Paris le déclare rebelle. Peut-on s’attendre que Charles et François se verront familièrement comme deux gentilshommes voisins, après la prison de Madrid, après des démentis par la gorge, des défis, des duels proposés en présence du pape en plein consistoire, après la ligue du roi de France avec Soliman; enfin, après que l’empereur a été accusé aussi publiquement qu’injustement d’avoir fait empoisonner le premier dauphin, et lorsqu’il se voit condamné comme contumace par une cour de judicature dans le même pays qu’il a fait trembler tant de fois? Cependant ces deux grands rivaux se voient à la rade d’Aigues-Mortes: le pape avait ménagé cette entrevue après une trêve. Charles-Quint même descendit à terre, fit la première visite, et se mit entre les mains de son ennemi: c’était la suite de l’esprit du temps: Charles se défia toujours des promesses du monarque, et se livra à la foi du chevalier. Le duc de Savoie fut longtemps la victime do cette entrevue. Ces deux monarques, qui en se voyant avec tant de familiarité prenaient toujours des mesures l’un contre l’autre, gardèrent les places du duc le roi de France, pour se frayer un passage dans l’occasion vers le Milanais; et l’empereur, pour l’en empêcher. Charles-Quint, après cette entrevue à Aigue-Mortes, fait un voyage à Paris, qui est bien plus étonnant que celui des empereurs Sigismond et Charles IV. Retourné en Espagne, il apprend que la ville de Gand s’est révoltée en Flandre. De savoir jusqu’où cette ville avait dû soutenir ses privilèges, et jusqu’où elle en avait abusé, c’est un problème qui n’appartient qu’à la force de résoudre. Charles-Quint voulait l’assujettir et la punir: il demande passage au roi, qui lui envoie le dauphin et le duc d’Orléans jusqu’à Bayonne, et qui va lui-même au-devant de lui jusqu’à Châtelleraut. L’empereur aimait à voyager, à se montrer à tous les peuples de l’Europe, à jouir de sa gloire: ce voyage fut un enchaînement de fêtes; et le but était d’aller faire pendre vingt-quatre malheureux citoyens. Il eût pu aisément s’épargner tant de fatigues en envoyant quelques troupes à la gouvernante des Pays-Bas: on peut même s’étonner qu’il n’en eût pas laissé assez en Flandre pour réprimer la révolte des Gantois; mais c’était alors la coutume de licencier ses troupes après une trêve ou une paix. Le dessein de François Ier, en recevant l’empereur dans ses États avec tant d’appareil et de bonne foi, était d’obtenir enfin de lui la promesse de l’investiture du Milanais. Ce fut dans cette vaine idée qu’il refusa l’hommage que lui offraient les Gantois: il n’eut ni Gand ni Milan. On a prétendu que le connétable de Montmorency fut disgracié par le roi pour lui avoir conseillé de se contenter de la promesse verbale de Charles-Quint: je rapporte ce petit événement, parce que, s’il est vrai, il fait connaître le coeur humain. Un homme qui n’a qu’à s’en prendre à lui-même d’avoir suivi un mauvais avis est souvent assez injuste pour en punir l’auteur. Mais on ne devait guère se repentir de n’avoir exigé de Charles-Quint que des paroles; une promesse par écrit n’eût pas été plus sûre. François Ier avait promis par écrit de céder la Bourgogne, et il s’était bien donné de garde de tenir sa parole: on ne cède guère à son ennemi une grande province sans y être forcé par les armes. L’empereur avoua depuis, publiquement, qu’il avait promis le Milanais à un fils du roi; mais il soutint que c’était à condition que François Ier évacuerait Turin, que François garda toujours. La générosité avec laquelle le roi avait reçu l’empereur en France, tant de fêtes somptueuses, tant de témoignages de confiance et d’amitié réciproques, n’aboutirent donc qu’à de nouvelles guerres. Pendant que Soliman ravage encore la Hongrie, pendant que Charles-Quint, pour mettre le comble à sa gloire, veut conquérir Alger comme il a subjugué Tunis, et qu’il échoue dans cette entreprise, François Ier resserre les noeuds de son alliance avec Soliman. Il envoie deux ministres secrets à la Porte par la voie de Venise; ces deux ministres sont assassinés en chemin par l’ordre du marquis del Vasto, gouverneur du Milanais, sous prétexte qu’ils sont nés tous deux sujets de l’empereur. Le dernier duc de Milan, François Sforce, avait, quelques années auparavant, fait trancher la tête à un autre ministre du roi (1541). Comment accorder ces violations du droit des gens avec la générosité dont se piquaient alors les officiers de l’empereur, ainsi que ceux du roi? La guerre recommence avec plus d’animosité que jamais vers le Piémont, vers les Pyrénées, en Picardie: c’est alors que les galères du roi se joignent à celles de Cheredin, surnommé Barberousse, amiral du sultan, et vice-roi d’Alger. Les fleurs de lis et le croissant sont devant Nice (1543). Les Français et les Turcs, sous le comte d’Enghien, de la branche de Bourbon, et sous l’amiral turc, ne peuvent prendre cette ville; et Barberousse ramène la flotte turque à Toulon, dés que le célèbre André Doria s’avance au secours de la ville avec ses galères. Barberousse était le maître absolu dans Toulon. Il y fit changer une grande maison en mosquée ainsi le même roi qui avait laissé périr dans son royaume tant de chrétiens de la communion de Luther par le plus cruel supplice, laissait les mahométans exercer leur religion dans ses États. Voilà la piété que le jésuite Daniel loue; c’est ainsi que les historiens se déshonorent. Un historien citoyen eût avoué que la politique faisait brûler des luthériens et favorisait des musulmans. André Doria est le héros qu’on peut mettre à la tête de tous ceux qui servirent la fortune de Charles-Quint. Il avait eu la gloire de battre ses galères devant Naples quand il était amiral de François Ier, et que Gênes sa patrie était encore sous la domination de la France: il se crut ensuite obligé, comme le connétable de Bourbon, par des intrigues de cour, de passer au service de l’empereur. Il défit plusieurs fois les flottes de Soliman; mais ce qui lui fit le plus d’honneur, ce fut de rendre la liberté à sa patrie, dont Charles-Quint lui permettait d’être souverain. Il préféra le titre de restaurateur à celui de maître: il établit le gouvernement tel qu’il subsiste aujourd’hui, et vécut jusqu’à quatre-vingt-quatorze ans l’homme le plus considéré de l’Europe. Gênes lui éleva une statue comme au libérateur de la patrie. Cependant le comte d’Enghien répare l’affront de Nice par la victoire qu’il remporte à Cérisoles, (1544) dans le Piémont, sur le marquis del Vasto: jamais victoire ne fut plus complète. Quel fruit retira-t-on de cette glorieuse journée? aucun. C’était le sort des Français de vaincre inutilement en Italie: les journées d’Agnadel, de Fornoue, de Ravenne, de Marignan, de Cérisoles, en sont des témoignages immortels. Le roi d’Angleterre Henri VIII, par une fatalité inconcevable, s’alliait contre la France avec ce même empereur dont il avait répudié la tante si honteusement, et dont il avait déclaré la cousine bâtarde; avec ce même empereur qui avait forcé le pape Clément VII à l’excommunier. Les princes oublient les injures comme les bienfaits quand l’intérêt parle; mais il semble que c’était alors le caprice plus que l’intérêt qui liait Henri VIII avec Charles-Quint. Il comptait marcher à Paris avec trente mille hommes: il assiégeait Boulogne-sur-mer, tandis que Charles-Quint avançait en Picardie. Où était alors cette balance que Henri VIII voulait tenir? Il ne voulait qu’embarrasser François Ier et l’empêcher de traverser le mariage qu’il projetait entre son fils Édouard et Marie Stuart, qui fut depuis reine de France: quelle raison pour déclarer la guerre! Ces nouveaux périls rendent la bataille de Cérisoles infructueuse: le roi de France est obligé de rappeler une grande partie de cette armée victorieuse pour venir défendre les frontières septentrionales du royaume. La France était plus en danger que jamais: Charles était déjà à Soissons, et le roi d’Angleterre prenait Boulogne; on tremblait pour Paris. Le luthéranisme fit alors le salut de la France, et la servit mieux que les Turcs, sur qui le roi avait tant compté. Les princes luthériens d’Allemagne s’unissaient alors contre Charles-Quint, dont ils craignaient le despotisme; ils étaient en armes. Charles, pressant la France, et pressé dans l’empire, fit la paix à Crépi en Valois (1544), pour aller combattre ses sujets en Allemagne. Par cette paix, il promit encore le Milanais au duc d’Orléans, fils du roi, qui devait être son gendre mais la destinée ne voulait pas qu’un prince de France eût cette province; et la mort du duc d’Orléans épargna à l’empereur l’embarras d’une nouvelle violation de sa parole. (1546) François Ier acheta bientôt après la paix avec l’Angleterre pour huit cent mille écus. Voilà ses derniers exploits; voilà le fruit des desseins qu’il eut sur Naples et Milan toute sa vie. Il fut en tout la victime du bonheur de Charles-Quint; car il mourut, quelques mois après Henri VIII, de cette maladie alors presque incurable que la découverte du nouveau monde avait transplantée en Europe. C’est ainsi que les événements sont enchaînés: un pilote génois donne un univers à l’Espagne; la nature a mis dans les îles de ces climats lointains un poison qui infecte les sources de la vie; et il faut qu’un roi de France en périsse. Il laisse en mourant une discorde trop durable, non pas entre la France et l’Allemagne, mais entre la maison de France et celle d’Autriche. La France, sous ce prince, commençait à
sortir de la barbarie, et la langue prenait un tour moins gothique. Il
reste encore quelques petits ouvrages de ce temps, qui, s’ils ne sont pas
réguliers, ont du sel et de la naïveté; comme quelques
épigrammes de l’évêque Saint-Gelais, de Clément
Marot, de François Ier même. Il écrivit,
dit-on, sous un portrait d’Agnès Sorel:
Je ne saurais pourtant concilier ces vers, qui paraissent purement écrits pour le temps, avec les lettres qu’on a encore de sa main, et surtout avec celle que Daniel a rapportée: « Tout à steure ynsi que je me vouloys mettre o lit est aryve Laval, lequel m’a apporté la certeneté du levement den siège, etc. » Ce n’était point ainsi que les Scipion, les Scylla, les César, écrivaient en leur langue. Il faut avouer que, malgré l’instinct heureux qui animait François Ier en faveur des arts, tout était barbare en France, comme tout était petit en comparaison des anciens Romains. Il composa des mémoires sur la discipline militaire dans le temps qu’il voulait établir en France la légion romaine. Tous les arts furent protégés par lui; mais il fut obligé de faire venir des peintres, des sculpteurs, des architectes, d’Italie. Il voulut bâtir le Louvre; mais à peine eut-il le temps d’en faire jeter les fondements: son projet magnifique du collège royal ne put être exécuté; mais du moins on enseigna par ses libéralités les langues grecque et hébraïque, et la géométrie, qu’on était très loin de pouvoir enseigner dans l’Université. Cette Université avait le malheur de n’être fameuse que par sa théologie scolastique et par ses disputes: il n’y avait pas un homme en France avant ce temps-là qui sût lire les caractères grecs. On ne se servait dans les écoles, dans les tribunaux, dans les monuments publics, dans les contrats, que d’un mauvais latin appelé le langage du moyen âge, reste de l’ancienne barbarie des Francs, des Lombards, des Germains, des Goths, des Anglais, qui ne surent ni se former une langue régulière, ni bien parler la latine. Rodolphe de Habsbourg avait ordonné dans l’Allemagne qu’on plaidât et qu’on rendît les arrêts dans la langue du pays. Alfonse le Sage, en Castille, établit le même usage. Édouard III en fit autant en Angleterre. François Ier ordonna enfin qu’en France ceux qui avaient le malheur de plaider puissent lire leur ruine dans leur propre idiome. Ce ne fut pas ce qui commença à polir la langue française, ce fut l’esprit du roi et celui de sa cour à qui l’on eut cette obligation. CHAP. CXXVI. — Troubles d’Allemagne. Bataille de Mulberg. Grandeur et disgrâce de Charles-Quint. Son abdication. La mort de François Ier n’aplanit pas à Charles-Quint le chemin vers cette monarchie universelle dont on lui imputait le dessein: il en était alors bien éloigné. Non seulement il eut dans Henri II, successeur de François, un ennemi redoutable, mais, dans ce temps-là même, les princes, les villes de la nouvelle religion en Allemagne, faisaient la guerre civile, et assemblaient contre lui une grande armée. C’était le parti de la liberté beaucoup plus encore que celui du luthéranisme. Cet empereur si puissant, et son frère Ferdinand, roi de Hongrie et de Bohême, ne purent lever autant d’Allemands que les confédérés leur en opposaient. Charles fut obligé, pour avoir des forces égales, de recourir à ses Espagnols, à l’argent et aux troupes du pape Paul III. Rien ne fut plus éclatant que sa victoire de Mulberg. Un électeur de Saxe, un landgrave de Hesse, prisonniers à sa suite, le parti luthérien consterné, les taxes immenses imposées sur les vaincus, tout semblait le rendre despotique en Allemagne; mais il lui arriva encore ce qui lui était arrivé après la prise de François Ier, tout le fruit de son bonheur fut perdu. Ce même pape Paul III retira ses troupes dès qu’il le vit trop puissant. Henri VIII ranima les restes languissants du parti luthérien en Allemagne. Le nouvel électeur de Saxe, Maurice, à qui Charles avait donné le duché du vaincu, se déclara bientôt contre lui, et se mit à la tête de la ligue. (1552) Enfla cet empereur si terrible est sur le point d’être fait prisonnier avec son frère par les princes protestants d’Allemagne, qu’il ne regardait que comme des sujets révoltés. Il fuit en désordre dans les détroits d’Inspruck. Dans ce temps-là même, le roi de France, Henri II, se saisit de Mets, Toul, et Verdun, qui sont toujours restés à la France pour prix de la liberté qu’elle avait assurée à l’Allemagne. On voit que dans tous les temps les seigneurs de l’empire, le luthéranisme même durent leur conservation aux rois de France: c’est ce qui est encore arrivé depuis sous Ferdinand II et sous Ferdinand III. Le possesseur du Mexique est obligé d’emprunter deux cent mille écus d’or du duc de Florence Cosme, pour tâcher de reprendre Mets; et s’étant raccommodé avec les luthériens pour se venger du roi de France, il assiège cette ville à la tête de cinquante mille combattants (1552). Ce siège est un des plus mémorables dans l’histoire; il fait la gloire éternelle de François de Guise, qui défendit la ville soixante-cinq jours contre Charles-Quint, et qui le contraignit enfin d’abandonner son entreprise, après avoir perdu le tiers de son armée. La puissance de Charles-Quint n’était alors qu’un amas de grandeurs et de dignités entouré de précipices. Les agitations de sa vie ne lui permirent jamais de faire de ses vastes États un corps régulier et robuste dont toutes les parties s’aidassent mutuellement, et lui fournissent de grandes armées toujours entretenues. C’est ce que sut faire Charlemagne: mais ses États se touchaient; et vainqueur des Saxons et des Lombards, il n’avait point un Soliman à repousser, des rois de France à combattre, de puissants princes d’Allemagne et un pape plus puissant à réprimer ou à craindre. Charles sentait trop quel ciment était nécessaire pour bâtir un édifice aussi fort que celui de la grandeur de Charlemagne. Il fallait que Philippe son fils eût l’empire; alors ce prince, que les trésors du Mexique et du Pérou rendirent plus riche que tous les rois de l’Europe ensemble, eut pu parvenir à cette monarchie universelle, plus aisée à imaginer qu’à saisir. C’est dans cette vue que Charles-Quint fit tous ses efforts pour engager son frère Ferdinand, roi des Romains, à céder l’empire à Philippe mais à quoi aboutit cette proposition révoltante? à brouiller pour jamais Philippe et Ferdinand. (1556) Enfin, lassé de tant de secousses, vieilli avant le temps, détrompé de tout, parce qu’il avait tout éprouvé, il renonce à ses couronnes et aux hommes, à l’âge de cinquante-six ans, c’est-à-dire à l’âge où l’ambition des autres hommes est dans toute sa force, et où tant de rois subalternes nommés ministres ont commencé la carrière de leur grandeur. On prétend que son esprit se dérangea dans sa solitude de Saint-Just. En effet, passer la journée à démonter des pendules et à tourmenter des notices, se donner dans l’église la comédie de son propre enterrement, se mettre dans un cercueil, et chanter son De profundis, ce ne sont pas là des traits d’un cerveau bien organisé. Celui qui avait fait trembler l’Europe et l’Afrique, et repoussé le vainqueur de la Perse, mourut donc en démence (1558). Tout montre dans sa famille l’excès de la faiblesse humaine. Son grand-père Maximilien veut être pape; Jeanne sa mère est folle et enfermée; et Charles-Quint s’enferme chez des moines, et y meurt ayant l’esprit aussi troublé que sa mère. N’oublions pas que le pape Paul IV ne voulut jamais reconnaître pour empereur Ferdinand Ier, à qui son frère avait cédé l’empire: ce pape prétendait que Charles n’avait pu abdiquer sans sa permission. L’archevêque électeur de Mayence, chancelier de l’empire, promulgua tous ses actes au nom de Charles-Quint, jusqu’à la mort de ce prince. C’est la dernière époque de la prétention qu’eurent si longtemps les papes de disposer de l’empire. Sans tous les exemples que nous avons vus de cette prétention étrange, on croirait que Paul IV avait le cerveau encore plus blessé que Charles-Quint. Avant de voir quelle influence eut Philippe II, son fils, sur la moitié de l’Europe, combien l’Angleterre fut puissante sous Élisabeth, ce que devint l’Italie, comment s’établit la république des Provinces-Unies, et à quel état affreux la France fut réduite, je dois parler des révolutions de la religion, parce qu’elle entra dans toutes les affaires, comme cause ou comme prétexte, dès le temps de Charles-Quint. Ensuite je me ferai une idée des conquêtes des Espagnols dans l’Amérique, et de celles que firent les Portugais dans les Indes prodiges dont Philippe II recueillit tout l’avantage, et qui le rendirent le prince le plus puissant de la chrétienté. Vous avez parcouru tout ce vaste chaos dans lequel l’Europe chrétienne a été confusément plongée depuis la chute de l’empire romain. Le gouvernement politique de l’Église, qui semblait devoir réunir toutes ces parties divisées, fut malheureusement la nouvelle source d’une confusion inouïe jusqu’alors dans les annales du monde(24). L’Église romaine et la grecque, sans cesse aux prises, avaient, par leurs querelles, ouvert les portes de Constantinople aux Ottomans. L’empire et le sacerdoce, toujours armés l’un contre l’autre, avaient désolé l’Italie, l’Allemagne, et presque tous les autres États. Le mélange de ces deux pouvoirs, qui se combattaient partout, ou sourdement ou hautement, entretenait des troubles éternels. Le gouvernement féodal avait fait des souverains de plusieurs évêques et de plusieurs moines. Les limités des diocèses n’étaient point celles des États. La même ville était italienne ou allemande par son évêque, et française par son roi: c’est un malheur que les vicissitudes des guerres attachent encore aux villes frontières. Vous avez vu la juridiction séculière s’opposer partout à l’ecclésiastique, excepté dans les États où l’Église a été et est encore souveraine: chaque prince séculier cherchant à rendre son gouvernement indépendant du siège de Rome, et ne pouvant y parvenir; des évêques tantôt résistant aux papes, tantôt s’unissant à eux contre les rois; en un mot, la république chrétienne du rite latin unie presque toujours dans le dogme en apparence et à quelques scissions près, mais sans cesse divisée sur tout le reste. Après le pontificat détesté, mais heureux, d’Alexandre VI, après le règne guerrier et plus heureux encore de Jules II, les papes pouvaient se regarder comme les arbitres de l’Italie, et influer beaucoup sur le reste de l’Europe. Il n’y avait aucun potentat italien qui eût plus de terres, excepté le roi de Naples, lequel relevait encore de la tiare. (1513) Dans ces circonstances favorables, les vingt-quatre cardinaux qui composaient alors tout le collège élurent Jean de Médicis, arrière-petit-fils de ce grand Cosme de Médicis, simple négociant, et père de la patrie. Créé cardinal à quatorze ans, il fut pape à l’âge de trente-six, et prit le nom de Léon X. Sa famille alors était rentrée en Toscane. Léon eut bientôt le crédit de mettre son frère Pierre à la tête du gouvernement de Florence. Il fit épouser à son autre frère, Julien le Magnifique, la princesse de Savoie, duchesse de Nemours, et le fit un des plus puissants seigneurs d’Italie. Ces trois frères, élevés par Ange Politien et par Chalcondyle, étaient tous trois dignes d’avoir eu de tels maîtres. Tous trois cultivaient à l’envi les lettres et les beaux-arts; ils méritèrent que ce siècle s’appelât le siècle des Médicis. Le pape surtout joignait le goût le plus fin à la magnificence la plus recherchée. Il excitait les grands génies dans tous les arts par ses bienfaits, et par son accueil plus séduisant encore. Son couronnement coûta cent mille écus d’or. Il fit représenter dans plusieurs fêtes publiques le Pénule de Plaute, la Calandra du cardinal Bibiena. On croyait voir renaître les beaux jours de l’empire romain. La religion n’avait rien d’austère, elle s’attirait le respect par des cérémonies pompeuses; le style barbare de la daterie était aboli, et faisait place à l’éloquence des cardinaux Bembo et Sadolet, alors secrétaires des brefs, hommes qui savaient imiter la latinité de Cicéron, et qui semblaient adopter sa philosophie sceptique. Les comédies de l’Arioste et celles de Machiavel, quoiqu’elles respectent peu la pudeur et la piété, furent jouées souvent dans cette cour en présence du pape et des cardinaux, par les jeunes gens les plus qualifiés de Rome. Le mérite seul de ces ouvrages (mérite très grand pour ce siècle) faisait impression. Ce qui pouvait offenser la religion n’était pas aperçu dans une cour occupée d’intrigues et de plaisirs, qui ne pensait pas que la religion pût être attaquée par ces libertés. En effet comme il ne s’agissait ni du dogme ni du pouvoir, la cour romaine n’en était pas plus effarouchée que les Grecs et les anciens Romains ne le furent des railleries d’Aristophane et de Plaute. Les affaires les plus graves, que Léon X savait traiter en maître, ne dérobèrent rien à ses plaisirs délicats. La conspiration même de plusieurs cardinaux contre sa vie, et le châtiment sévère qu’il en fit, n’altérèrent point la gaieté de sa cour. Les cardinaux Petrucci, Soli, et quelques autres, irrités de ce que le pape avait ôté le duché d’Urbin au neveu de Jules II, corrompirent un chirurgien qui devait panser un ulcère secret du pape; et la mort de Léon X devait être le signal d’une révolution dans beaucoup de villes de l’État ecclésiastique. La conspiration fut découverte (1517). Il ce coûta la vie à plus d’un coupable. Les deux cardinaux furent appliqués à la question, et condamnés à la mort. On pendit le cardinal Petrucci dans la prison: l’autre racheta sa vie par ses trésors. Il est très remarquable qu’ils furent condamnés par les magistrats séculiers de Rome, et non par leurs pairs. Le pape semblait, par cette action, inviter les souverains à rendre tous les ecclésiastiques justiciables des juges ordinaires mais jamais le saint-siège ne crut devoir céder aux rois un droit qu’il se donnait à lui-même. Comment les cardinaux, qui élisent les papes, leur ont-ils laissé ce despotisme, tandis que les électeurs et les princes de l’empire ont tant restreint le pouvoir des empereurs? C’est que ces princes ont des États, et que les cardinaux n’ont que des dignités. Cette triste aventure fit bientôt place aux réjouissances accoutumées. Léon X, pour mieux faire oublier le supplice d’un cardinal mort par la corde, en créa trente nouveaux, la plupart Italiens et se conformant au génie du maître, s’ils n’avaient pas tous le goût et les connaissances du pontife, ils l’imitèrent au moins dans ses plaisirs. Presque tous les autres prélats suivirent leurs exemples. L’Espagne était alors le seul pays ou l’Église connût les moeurs sévères; elles y avaient été introduites par le cardinal Ximénès, esprit né austère et dur, qui n’avait de goût que celui de la domination absolue, et qui, revêtu de l’habit d’un cordelier quand il était régent d’Espagne, disait qu’avec son cordon il saurait ranger tous les grands à leur devoir, et qu’il écraserait leur fierté sous ses sandales. Partout ailleurs les prélats vivaient en princes voluptueux. Il y en avait qui possédaient jusqu’à huit et neuf évêchés. On s’effraye aujourd’hui en comptant tous les bénéfices dont jouissaient, par exemple, un cardinal de Lorraine, un cardinal de Wolsey, et tant d’autres; mais ces biens ecclésiastiques accumulés sur un seul homme ne faisaient pas un plus mauvais effet alors que n’en font aujourd’hui tant d’évêchés réunis par des électeurs ou par des prélats d’Allemagne. Tous les écrivains protestants et catholiques se récrient contre la dissolution des moeurs de ces temps: ils disent que les prélats, les curés, et les moines, passaient une vie commode; que rien n’était plus commun que des prêtres qui élevaient publiquement leurs enfants, à l’exemple d’Alexandre VI. Il est vrai qu’on a encore le testament d’un Croy, évêque de Cambrai en ces temps-là, qui laisse plusieurs legs à ses enfants, et tient une somme en réserve pour « les bâtards qu’il espère encore que Dieu lui fera la grâce de lui donner, en cas qu’il réchappe de sa maladie. » Ce sont les propres mots de son testament. Le pape Pie II avait écrit dès longtemps « que pour de fortes raisons on avait interdit le mariage aux prêtres, mais que pour de plus fortes il fallait le leur permettre. » Les protestants n’ont pas manqué de recueillir les preuves que dans plusieurs États d’Allemagne les peuples obligeaient toujours leurs curés d’avoir des concubines, afin que les femmes mariées fussent plus en sûreté. On voit même dans les cent griefs, rédigés auparavant par la diète de l’empire sous Charles-Quint, contre les abus de l’Église, que les évêques vendaient aux curés, pour un écu par an, le droit d’avoir une concubine; et qu’il fallait payer, soit qu’on usât de ce privilège, soit qu’on le négligeât: mais aussi il faut convenir que ce n’était pas une raison pour autoriser tant de guerres civiles, et qu’il ne fallait pas tuer les autres hommes, parce que quelques prélats faisaient des enfants, et que des curés achetaient avec un écu le droit d’en faire. Ce qui révoltait le plus les esprits, c’était cette vente publique et particulière d’indulgences, d’absolutions, de dispenses à tous prix; c’était cette taxe apostolique, illimitée et incertaine avant le pape Jean XII, mais rédigée par lui comme un code du droit canon. Un meurtrier sous-diacre, ou diacre, était absous, avec la permission de posséder trois bénéfices, pour douze tournois, trois ducats et six carlins; c’est environ vingt écus. Un évêque, un abbé, pouvaient assassiner pour environ trois cents livres. Toutes les impudicités les plus monstrueuses avaient leur prix fait. La bestialité était estimée deux cent cinquante livres. On obtenait même des dispenses, non seulement pour des péchés passés, mais pour ceux qu’on avait envie de faire. On a retrouvé dans les archives de Joinville une indulgence en expectative pour le cardinal de Lorraine et douze personnes de sa suite, laquelle remettait à chacun d’eux, par avance, trois péchés à leur choix. Le Laboureur, écrivain exact, rapporte que la duchesse de Bourbon et d’Auvergne, soeur de Chartes VIII, eut le droit de se faire absoudre toute sa vie de tout péché, elle et dix personnes de sa suite, à quarante-sept fêtes de l’année, sans compter les dimanches. Cet étrange abus semblait pourtant avoir sa source dans les anciennes lois des nations de l’Europe, dans celles des Francs, des Saxons, des Bourguignons. La cour pontificale n’avait adopté cette évaluation des péchés et des dispenses que dans les temps d’anarchie, et même quand les papes n’osaient résider à Rome. Jamais aucun concile ne mit la taxe des péchés parmi les articles de foi. Il y avait des abus violents, il y en avait de ridicules. Ceux qui dirent qu’il fallait réparer l’édifice, et non le détruire, semblent avoir dit tout ce qu’on pouvait répondre aux cris des peuples indignés. Le grand nombre de pères de famille qui travaillent sans cesse pour assurer à leurs femmes et à leurs enfants une médiocre fortune, le nombre beaucoup supérieur d’artisans, de cultivateurs, qui gagnent leur pain à la sueur de leur front, voyaient avec douleur des moines entourés du faste et du luxe des souverains: on répondait que ces richesses répandues par ce faste même rentraient dans la circulation. Leur vie molle, loin de troubler l’intérieur de l’Église, en affermissait la paix; et leurs abus, eussent-ils été plus excessifs, étaient moins dangereux sans doute que les horreurs des guerres et le saccagement des villes. On oppose ici le sentiment de Machiavel, le docteur de ceux qui n’ont que de la politique. Il dit dans ses discours sur Tite Live, que « si les Italiens de son temps étaient excessivement méchants, on le devait imputer à la religion et aux prêtres. » Mais il est clair qu’il ne peut avoir en vue les guerres de religion, puisqu’il n’y en avait point alors; il ne peut entendre par ces paroles que les crimes de la cour du pape Alexandre VI, et l’ambition de plusieurs ecclésiastiques, ce qui est très étranger aux dogmes, aux disputes, aux persécutions, aux rébellions, à cet acharnement de la haine théologique qui produisit tant de meurtres. Venise même, dont le gouvernement passait pour le plus sage de l’Europe, avait, dit-on, très grand soin d’entretenir tout son clergé dans la débauche, afin qu’étant moins révéré, il fût sans crédit parmi le peuple, et ne pût le soulever. Il y avait cependant partout des hommes de moeurs très pures, des pasteurs dignes de l’être, des religieux soumis de coeur à des voeux qui effrayent la mollesse humaine; mais ces vertus sont ensevelies dans l’obscurité tandis que le luxe et le vice dominent dans la splendeur. Le faste de la cour voluptueux de Léon Xpouvait blesser les yeux; mais aussi on devait voir que cette cour même polissait l’Europe, et rendait les hommes plus sociables. La religion, depuis la persécution contre les hussites, ne causait plus aucun trouble dans le monde. L’inquisition exerçait, à la vérité de grandes cruautés en Espagne contre les musulmans et les juifs, mais ce ne sont pas là de ces malheurs universels qui bouleversent les nations. La plupart des chrétiens vivaient dans une ignorance heureuse. Il n’y avait peut-être pas en Europe dix gentilshommes qui eussent la Bible. Elle n’était point traduite en langue vulgaire, ou du moins les traductions qu’on en avait faites dans peu de pays étaient ignorées. Le haut clergé, occupé uniquement du temporel, savait jouir et ne savait pas disputer. On peut dire que le pape Léon X, en encourageant les études, donna des armes contre lui-même. J’ai ouï dire à un seigneur anglais(25) qu’il avait vu une lettre du seigneur Polus ou de La Pole, depuis cardinal, à ce pape, dans laquelle, en le félicitant sur ce qu’il étendait le progrès des sciences en Europe, il l’avertissait qu’il était dangereux de rendre les hommes trop savants. La naissance des lettres dans une partie de l’Allemagne, à Londres, et ensuite à Paris, à la faveur de l’imprimerie perfectionnée, commença la ruine de la monarchie spirituelle. Des hommes de la Basse-Allemagne, que l’Italie traitait toujours de barbares, furent les premiers qui accoutumèrent les esprits à mépriser ce qu’on révérait. Érasme, quoique longtemps moine, ou plutôt parce qu’il l’avait été, jeta sur les moines, dans la plupart de ses écrits, un ridicule dont ils ne se relevèrent pas. Les auteurs des Lettres des Hommes obscurs firent rire l’Allemagne aux dépens des Italiens, qui jusque-là ne les avaient pas crus capables d’être de bon plaisants: ils le furent pourtant; et le ridicule prépara, en effet, la révolution la plus sérieuse. Léon X était bien loin de craindre cette révolution qu’il vit dans la chrétienté. Sa magnificence, et une des plus belles entreprises qui puissent illustrer des souverains, en furent les principales causes. Son prédécesseur, Jules II, sous qui la peinture et l’architecture commencèrent à prendre de si nobles accroissements, voulut que Rome eût un temple qui surpassât Sainte-Sophie de Constantinople, et qui fût le plus beau qu’on eût encore élevé sur la terre. Il eut le courage d’entreprendre ce qu’il ne pouvait jamais voir finir. Léon X suivit ardemment ce beau projet: il fallait beaucoup d’argent, et ces magnificences avaient épuisé son trésor. Il n’est point de chrétien qui n’eût dû contribuer à élever cette merveille de la métropole de l’Europe; mais l’argent destiné aux ouvrages publics ne s’arrache jamais que par force ou par adresse. Léon X eut recours, s’il est permis de se servir de cette expression, à une des clefs de saint Pierre avec laquelle on avait ouvert quelquefois les coffres des chrétiens pour remplir ceux du pape. Il prétexta une guerre contre les Turcs, et fit vendre, dans tous les États de la chrétienté, ce qu’on appelle des indulgences, c’est-à-dire la délivrance des peines du purgatoire, soit pour soi-même, soit pour ses parents et amis. Une pareille vente publique fait voir l’esprit du temps: personne n’en fut surpris. Il y eut partout des bureaux d’indulgences: on les affermait comme les droits de la douane. La plupart de ces comptoirs se tenaient dans des cabarets. Le prédicateur, le fermier, le distributeur, chacun y gagnait. Le pape donna à sa soeur une partie de l’argent qui lui en revint, et personne ne murmura encore. Les prédicateurs disaient hautement an chaire que « quand on aurait violé la sainte Vierge, on serait absous en achetant des indulgences; » et le peuple écoutait ces paroles avec dévotion. Mais quand on eut donné aux dominicains cette ferme en Allemagne, les augustins, qui en avaient été longtemps en possession, furent jaloux, et ce petit intérêt de moines, dans un coin de la Saxe, produisit plus de cent ans de discordes, de fureurs et d’infortunes chez trente nations. Vous n’ignorez pas que cette grande révolution dans l’esprit humain et dans le système politique de l’Europe commença par Martin Luther, moine augustin, que ses supérieurs chargèrent de prêcher contre la marchandise qu’ils n’avaient pu vendre. La querelle fut d’abord entre les augustins et les dominicains. Vous avez dû voir que toutes les querelles de religion étaient venues jusque-là des prêtres théologiens; car Pierre Valdo(26), marchand de Lyon, qui passe pour l’auteur de la secte des vaudois, n’en était point l’auteur; il ne fit que rassembler ses frères et les encourager. Il suivait les dogmes de Bérenger, de Claude, évêque de Turin, et de plusieurs autres; ce n’est qu’après Luther que les séculiers ont dogmatisé en foule, quand la Bible, traduite en tant de langues, et différemment traduite, a fait naître presque autant d’opinions qu’elle a de passages difficiles à expliquer. Si on avait dit alors à Luther qu’il détruirait la religion romaine dans la moitié de l’Europe, il ne l’aurait pas cru; il alla plus loin qu’il ne pensait, comme il arrive dans toutes les disputes et dans presque toutes les affaires. (1517) Après avoir décrié les indulgences, il examina le pouvoir de celui qui les donnait aux chrétiens. Un coin du voile fut levé. Les peuples animés voulurent juger ce qu’ils avaient adoré. Les horreurs d’Alexandre VI et de sa famille n’avaient pas fait naître un doute sur la puissance spirituelle du pape. Trois cent mille pèlerins étaient venus dans Rome à son jubilé: mais les temps étaient changés; la mesure était au comble. Les délices de Léon furent punies des crimes d’Alexandre. On commença par demander une réforme, on finit par une séparation entière. On sentait assez que les hommes puissants ne se réforment pas. C’était à leur autorité et à leurs richesses qu’on en voulait: c’était le joug des taxes romaines qu’on voulait briser. Qu’importait, en effet, à Stockholm; à Copenhague, à Londres, à Dresde, que l’on eût du plaisir à Rome? Mais il importait qu’on ne payât point de taxes exorbitantes, que l’archevêque d’Upsal ne fût pas le maître d’un royaume. Les revenus de l’archevêché de Magdebourg, ceux de tant de riches abbayes, tentaient les princes séculiers. La séparation, qui se fit comme d’elle-même, et pour des causes très légères, a opéré cependant à la fin, en grande partie, cette réforme tant demandée, et qui n’a servi de rien. Les moeurs de la cour romaine sont devenues plus décentes, le clergé de France plus savant. Il faut avouer qu’en général le clergé a été corrigé par les protestants, comme un rival devient plus circonspect par la jalousie surveillante de son rival mais on n’en a versé que plus de sang, et les querelles des théologiens sont devenues des guerres de cannibales. Pour parvenir à cette grande scission, il ne fallait qu’un prince qui animât les peuples. Le vieux Frédéric, électeur de Saxe, surnommé le Sage, celui-là même qui, après la mort de Maximilien, eut le courage de refuser l’empire, protégea Luther ouvertement. Cette révolution dans l’Église commença comme toutes celles qui ont détrôné les souverains: on présente d’abord des requêtes, on expose des griefs; on finit par renverser le trône. Il n’y avait point encore de séparation marquée en se moquant des indulgences, en demandant à communier avec du pain et du vin, en disant des choses très peu intelligibles sur la justification et sur le libre arbitre, en voulant abolir les moines, en offrant de prouver que l’Écriture sainte n’a pas expressément parlé du purgatoire. (1520) Léon X, qui dans le fond ces disputes, obligé, comme pape, d’anathématiser solennellement par une bulle toutes ces propositions. Il ne savait pas combien Luther était protégé secrètement en Allemagne. Il fallait, disait-on, le faire changer d’opinion par le moyen d’un chapeau rouge. Le mépris qu’on eut pour lui fut fatal à Rome. Luther ne garda plus de mesures. Il composa son livre De la Captivité de Babylone. Il exhorta tous les princes à secouer le joug de la papauté; il se déchaîna contre les messes privées, et il fut d’autant plus applaudi qu’il se récriait contre la vente publique de ces messes. Les moines mendiants les avaient mises un vogue au xiiie siècle; le peuple les payait comme il les paye encore aujourd’hui quand il en commande. C’est une légère rétribution dont subsistent les pauvres religieux et les prêtres habitués. Ce faible honoraire, qu’on ne pouvait guère envier à ceux qui ne vivent que de l’autel et d’aumônes, était alors un France d’environ deux sous de ce temps-là, et moindre encore un Allemagne. La transsubstantiation fut proscrite comme un mot qui ne se trouve ni dans l’Écriture ni dans les Pères. Les partisans de Luther prétendaient que la doctrine qui fait évanouir la substance du pain et du vin, et qui en conserve la forme, n’avait été universellement établie dans l’Église que du temps de Grégoire VII, et que cette doctrine avait été soutenue et expliquée pour la première fois par le bénédictin Paschase Ratbert au ixe siècle. Ils fouillaient dans les archives ténébreuses de l’antiquité, pour y trouver de quoi se séparer de l’Église romaine sur des mystères que la faiblesse humaine ne peut approfondir. Luther retenait une partie du mystère et rejetait l’autre. Il avoue que le corps de Jésus-Christ est dans les espèces consacrées; mais il y est, dit-il, comme le feu est dans le fer enflammé: le fer et le feu subsistent ensemble. C’est cette manière de se confondre avec le pain et le vin qu’Osiander appela impanation, invination, consubstantiation. Luther se contentait de dire que le corps et le sang étaient dedans, dessus, et dessous, in, cum, sub. Ainsi, tandis que ceux qu’on appelait papistes mangeaient Dieu sans pain, les luthériens mangeaient du pain et Dieu. Les calvinistes vinrent bientôt après, qui mangèrent le pain, et qui ne mangèrent point Dieu. Les luthériens voulurent d’abord de nouvelles versions de la Bible en toutes les langues modernes, et des versions purgées de toutes les négligences et infidélités qu’ils imputaient à la Vulgate. En effet, lorsque le concile voulut depuis faire réimprimer cette Vulgate, les six commissaires chargés de ce soin par le concile trouvèrent dans cette ancienne traduction huit mille fautes; et les savants prétendent qu’il y en a bien davantage: de sorte que le concile se contenta de déclarer la Vulgate authentique, sans entreprendre cette correction. Luther traduisit, d’après l’hébreu, la Bible germanique; mais on prétend qu’il savait peu d’hébreu, et que sa traduction est plus remplie de fautes que la Vulgate. Les dominicains, avec les nonces du pape qui étaient en Allemagne, firent brûler les premiers écrits de Luther. Le pape donna une nouvelle bulle contre lui. Luther fit brûler la bulle du pape et les décrétales dans la place publique de Wittemberg. On voit par ce trait si c’était un homme hardi; mais aussi on voit qu’il était déjà bien puissant. Dès lors une partie de l’Allemagne, fatiguée de la grandeur pontificale, était dans les intérêts du réformateur, sans trop examiner les questions de l’école. Cependant ces questions se multipliaient. La dispute du libre arbitre, cet autre écueil de la raison humaine, mêlait sa source intarissable de querelles absurdes à ce torrent de haines théologiques. Luther nia le libre arbitre, que cependant ses sectateurs ont admis dans la suite. L’université de Louvain, celle de Paris, écrivirent: celle-ci suspendit l’examen de la dispute s’il y a eu trois Madeleine, ou une seule Madeleine, pour proscrire les dogmes de Luther. Il demanda ensuite que les voeux monastiques fussent abolis, parce qu’ils ne sont pas de l’institution primitive; que les prêtres pussent être mariés, parce que plusieurs apôtres l’étaient; et que l’on communiât avec du vin, parce que Jésus avait dit: Buvez-en tous(27); qu’on ne vénérât point les images, parce que Jésus n’avait point eu d’image: enfin, il n’était d’accord avec l’Église romaine que sur la trinité, le baptême, l’incarnation, la résurrection: dogmes encore qui ont été autrefois les sujets des plus vives querelles, et dont quelques uns ont été combattus dans les derniers temps: de sorte qu’il n’est aucun point de théologie sur lequel les hommes ne se soient divisés. Il fallait bien qu’Aristote entrât dans la querelle; car il était alors le maître des écoles. Luther ayant affirmé que la doctrine d’Aristote était fort inutile pour l’intelligence de l’Écriture, la sacrée faculté de Paris traita cette assertion d’erronée et d’insensée. Les thèses les plus vaines étaient mêlées avec les plus profondes; et des deux côtés les fausses imputations, les injures atroces, les anathèmes, nourrissaient l’animosité des partis. On ne peut, sans rire de pitié, lire la manière dont Luther traite tous ses adversaires, et surtout le pape. « Petit pape, petit papelin, vous êtes un âne, un ânon; allez doucement, il fait glacé, vous vous rompriez les jambes; et on dirait: « Que diable est-ce-ci? Le petit ânon de papelin est estropié. Un âne sait qu’il est âne, une pierre sait qu’elle est pierre; mais ces petits ânons de papes ne savent pas qu’ils sont ânons. » Ces basses grossièretés aujourd’hui si dégoûtantes ne révoltaient point des esprits assez grossiers. Luther, avec ces bassesses d’un style barbare, triomphait dans son pays de toute la politesse romaine. Si on s’en était tenu à des injures, Luther aurait fait moins de mal à l’Église romaine qu’Érasme; mais plusieurs docteurs hardis, se joignant à lui, élevèrent leurs voix, non pas seulement contre les dogmes des scolastiques, mais contre le droit que les papes s’étaient arrogé depuis Grégoire VII de disposer des royaumes, contre le trafic de tous les objets de la religion, contre des oppressions publiques et particulières: ils étalaient dans les chaires et dans leurs écrits un tableau de cinq cents ans de persécutions; ils représentaient l’Allemagne baignée dans le sang par les querelles de l’empire et du sacerdoce; les peuples traités comme des animaux sauvages: le purgatoire ouvert et fermé à prix d’argent par des incestueux, des assassins et des empoisonneurs. De quel front un Alexandre VI, l’horreur de toute la terre, avait-il osé se dire le vicaire de Dieu? et comment Léon X, dans le sein des plaisirs et des scandales, pouvait-il prendre ce titre? Tous ces cris excitaient les peuples; et les docteurs de l’Allemagne allumaient plus de haine contre la nouvelle Rome que Varus n’en avait excité contre l’ancienne dans les mêmes climats. La bizarre destinée qui se joue de ce monde voulut que le roi d’Angleterre Henri VIII entrât dans la dispute. Son père l’avait fait instruire dans les vaines et absurdes sciences de ce temps-là. L’esprit du jeune Henri, ardent et impétueux, s’était nourri avidement des subtilités de l’école. Il voulut écrire contre Luther; mais auparavant il fit demander à Léon X la permission de lire les livres de cet hérésiarque, dont la lecture était interdite sous peine d’excommunication. Léon X accorda la permission. Le roi écrit; il commente saint Thomas; il défend sept sacrements contre Luther, qui alors en admettait trois, lesquels bientôt se réduisirent à deux. Le livre s’achève à la hâte: on l’envoie à Rome. Le pape ravi compare ce livre, que personne ne lit aujourd’hui, aux écrits des Augustin et des Jérôme. Il donna le titre de défenseur de la foi au roi Henri et à ses successeurs: et à qui le donnait-il? à celui qui devait être quelques années après le plus sanglant ennemi de Rome. Peu de personnes prirent le parti de Luther en Italie. Ce peuple ingénieux, occupé d’intrigues et de plaisirs, n’eut aucune part à ces troubles. Les Espagnols, tout vifs et tout spirituels qu’ils sont, ne s’en mêlèrent pas. Les Français, quoiqu’ils aient avec l’esprit de ces peuples un goût plus violent pour les nouveautés, furent longtemps sans prendre parti. Le théâtre de cette guerre d’esprit était chez les Allemands, chez les Suisses, qui n’étaient pas réputés alors les hommes de la terre les plus déliés, et qui passent pour circonspects. La cour de Rome, savante et polie, ne s’était pas attendue que ceux qu’elle traitait de barbares pourraient, la Bible comme le fer à la main, lui ravir la moitié de l’Europe et ébranler l’autre. C’est un grand problème si Charles-Quint, alors empereur, devait embrasser la réforme, ou s’y opposer. En secouant le joug de Rome, il vengeait tout d’un coup l’empire de quatre cents ans d’injures que la tiare avait faites à la couronne impériale; mais il courait risque de perdre l’Italie. Il avait à ménager le pape, qui devait se joindre à lui contre François Ier: de plus, ses États héréditaires étaient tous catholiques. On lui reproche même d’avoir vu avec plaisir naître une faction qui lui donnerait lieu de lever des taxes et des troupes dans l’empire, et d’écraser les catholiques, ainsi que les luthériens, sous le poids d’un pouvoir absolu. Enfin sa politique et sa dignité l’engagèrent à se déclarer contre Luther, quoique peut-être il fût, dans le fond, de son avis sur quelques articles, comme les Espagnols l’en soupçonnèrent après sa mort. On peut ajouter qu’au moment où Charles-Quint renonça au gouvernement, les États de la maison d’Autriche en Allemagne, les Pays-Bas, l’Espagne, Naples étaient remplis de protestants; que les catholiques mêmes de tous ces pays demandaient une réforme; qu’il lui eût été facile, en excluant le pape et ses sujets du concile, d’en obtenir des décisions conformes à l’intérêt général de l’Europe; qu’il en eût été le maître surtout du temps de Paul IV, pontife également sanguinaire et insensé. Il imagina malheureusement qu’avec des bulles, des rescrits et de l’or, il se rendrait le maître de l’Allemagne et de l’Italie; et après trente ans d’intrigues et de guerres, il se trouva beaucoup moins puissant, lorsqu’il abdiqua l’empire, qu’au moment de son élection. Il somma Luther de venir rendre compte de sa doctrine en sa présence à la diète impériale de Worms, c’est-à-dire de venir y déclarer s’il soutenait les dogmes que Rome avait proscrits (1521). Luther comparut avec un sauf-conduit de l’empereur, s’exposant hardiment au sort de Jean Huss; mais cette assemblée étant composée de princes, il se fia à leur honneur. Il parla devant l’empereur et devant la diète, et soutint sa doctrine avec courage. On prétend que Charles-Quint fut sollicité par le nonce Alexandre de faire arrêter Luther, malgré le sauf-conduit, comme Sigismond avait livré Jean Huss, sans égard pour la foi publique; mais que Charles-Quint répondit « qu’il ne voulait pas avoir à rougir comme Sigismond. » Cependant Luther ayant contre lui son empereur, le roi d’Angleterre, le pape, tous les évêques et tous les religieux, ne s’étonna pas: caché dans une forteresse de Saxe, il brava l’empereur, irrita la moitié de l’Allemagne contre le pape, répondit au roi d’Angleterre comme à son égal, fortifia et étendit son église naissante. Le vieux Frédéric, électeur de Saxe, souhaitait l’extirpation de l’Église romaine. Luther crut qu’il était temps enfin d’abolir la messe privée. Il s’y prit d’une manière qui, dans un temps plus éclairé, n’eût pas trouvé beaucoup d’applaudissements. Il feignit que le diable lui étant apparu lui avait reproché de dire la messe et de consacrer. Le diable lui prouva, dit-il, que c’était une idolâtrie. Luther, dans le récit de cette fiction, avoua que le diable avait raison, et qu’il fallait l’en croire. La messe fut abolie dans la ville de Wittemberg, et bientôt après dans le reste de la Saxe. On abattit les images. Les moines et les religieuses sortaient de leurs cloîtres; et peu d’années après, Luther épousa une religieuse nommée Catherine Bore Les ecclésiastiques de l’ancienne communion lui reprochèrent qu’il ne pouvait se passer de femme: Luther leur répondit qu’ils ne pouvaient se passer de maîtresses. Ces reproches mutuels étaient bien différents: les prêtres catholiques, qu’on accusait d’incontinence, étaient forcés d’avouer qu’ils transgressaient la discipline de l’Église entière: Luther et les siens la changeaient. La loi de l’histoire oblige de rendre justice à la plupart des moines qui abandonnèrent leurs églises et leurs cloîtres pour se marier. Ils reprirent, il est vrai, la liberté dont ils avaient fait le sacrifice; ils rompirent leurs voeux: mais ils ne furent point libertins, et on ne peut leur reprocher des moeurs scandaleuses. La même impartialité doit reconnaître que Luther et les autres moines, en contractant. des mariages utiles à l’État, ne violaient guère plus leurs voeux que ceux qui, ayant fait serment d’être pauvres et humbles, possédaient des richesses fastueuses. Parmi les voix qui s’élevaient contre Luther, plusieurs faisaient entendre avec ironie que celui qui avait consulté le diable pour détruire la messe, témoignait au diable sa reconnaissance en abolissant les exorcismes, et qu’il voulait renverser tous les remparts élevés pour repousser l’ennemi des hommes. On a remarqué depuis, dans tous les pays où l’on cessa d’exorciser; que le nombre énorme de possessions et de sortilèges diminua beaucoup. On disait, on écrivait que les démons entendaient mal leurs intérêts,, de ne se réfugier que chez les catholiques, qui seuls avaient le pouvoir de leur commander; et on n’a pas manqué d’observer que le nombre des sorciers et des possédés a été prodigieux dans l’Église romaine jusqu’à nos derniers temps. Il ne faut point plaisanter sur les sujets tristes. C’était une matière très sérieuse, rendue funeste par le malheur de tant de familles et le supplice de tant d’infortunés; et c’est un grand bonheur pour le genre humain que les tribunaux, dans les pays éclairés, n’admettent plus enfin les obsessions et la magie. Les réformateurs arrachèrent cette pierre de scandale deux cents ans avant les catholiques. On leur reprochait de heurter les fondements de la religion chrétienne; on leur disait que les obsessions et les sortilèges sont admis expressément dans l’Écriture, que Jésus-Christ chassait les démons, et qu’il envoya surtout ses apôtres pour les chasser en son nom. Ils répondaient à cette objection pressante ce que répondent aujourd’hui tous les magistrats sages, que Dieu permettait autrefois des choses qu’il ne permet plus aujourd’hui; que l’Église naissante avait besoin de miracles, dont l’Église affermie n’a plus besoin. En un mot, nous croyons, par le témoignage de l’Écriture qu’il y avait des possédés et des sorciers, et il est certain qu’il n’y en a pas aujourd’hui; car si dans nos derniers temps les protestants du Nord ont été encore assez imbéciles et assez cruels pour faire brûler deux ou trois misérables accusés de sorcellerie, il est constant qu’enfin cette sotte abomination est entièrement abolie. Chap. CXXIX. — De Zuingle, et de la cause qui rendit la religion romaine odieuse dans une partie de la Suisse. La Suisse fut le premier pays hors de l’Allemagne où s’étendit la nouvelle secte qu’on appelait la primitive église. Zuingle, curé de Zurich, alla plus loin encore que Luther; chez lui point d’impanation, point d’invination. Il n’admit point que Dieu entrât dans le pain et dans le vin, moins encore que tout le corps de Jésus-Christ fût tout entier dans chaque parcelle et dans chaque goutte. Ce fut lui qu’en France on appela sacramentaire, nom qui fut d’abord donné à tous les réformateurs de sa secte. (1523) Zuingle s’attira des invectives du clergé de son pays. L’affaire fut portée aux magistrats. Le sénat de Zurich examina le procès, comme s’il s’était agi d’un héritage. On alla aux voix: la pluralité fut pour la réformation. Le peuple attendait en foule la sentence du sénat: lorsque le greffier vint annoncer que Zuingle avait gagné sa cause, tout le peuple fut dans le moment de la religion du sénat. Une bourgade Suisse jugea Rome. Heureux peuple, après tout, qui dans sa simplicité s’en remettait à ses magistrats sur ce que ni lui, ni eux, ni Zuingle, ni le pape, ne pouvaient entendre! Quelques années après, Berne, qui est en Suisse ce qu’Amsterdam est dans les Provinces-Unies, jugea plus solennellement encore ce même procès. Le sénat, ayant entendu pendant deux mois les deux parties, condamna la religion romaine. L’arrêt fut rendu sans difficulté de tout le canton; et l’on érigea une colonne, sur laquelle on grava en lettres d’or ce jugement solennel, qui est depuis demeuré dans toute sa force. (1528) Quand on voit ainsi la nation la moins inquiète, la moins remuante, la moins volage de l’Europe, quitter tout d’un coup une religion pour une autre, il y a infailliblement une cause qui doit avoir fait une impression violente sur tous les esprits. Voici cette cause de la révolution des Suisses. Une animosité ouverte excitait les franciscains contre les dominicains depuis le xiiie siècle. Les dominicains perdaient beaucoup de leur crédit chez le peuple, parce qu’ils honoraient moins la Vierge que les cordeliers, et qu’ils lui refusaient avec saint Thomas le privilège d’être née sans péché. Les cordeliers, au contraire, gagnaient beaucoup de crédit et d’argent en prêchant partout la conception immaculée soutenue par saint Bonaventure. La haine entre ces deux ordres était si forte, qu’un cordelier prêchant à Francfort, sur la Vierge (1503), et voyant entrer un dominicain, s’écria qu’il remerciait Dieu de n’être pas d’une secte qui déshonorait la mère de Dieu même, et qui empoisonnait les empereurs dans l’hostie. Le dominicain, nommé Vigan, lui cria qu’il en avait menti, et qu’il était hérétique. Le franciscain descendit de sa chaire, excita le peuple; il chassa son ennemi à grands coups de crucifix, et Vigan fut laissé pour mort à la porte. (1504) Les dominicains tinrent à Wimpfen un chapitre, dans lequel ils résolurent de se venger des cordeliers, et de faire tomber leur crédit et leur doctrine, en armant contre eux la Vierge même. Berne fut choisi pour le lieu de la scène. On y répandit, pendant trois ans, plusieurs histoires d’apparitions de la mère de Dieu qui reprochait aux cordeliers la doctrine de l’immaculée conception, et qui disait que c’était un blasphème, lequel ôtait à son Fils la gloire de l’avoir lavée du péché originel et sauvée de l’enfer. Les cordeliers opposaient d’autres apparitions. (1507) Enfin les dominicains ayant attiré chez eux un jeune frère lai, nommé Yetser, se servirent de lui pour convaincre le peuple. C’était une opinion établie dans les couvents de tous les ordres, que tout novice qui n’avait pas fait profession, et qui avait quitté l’habit, restait en purgatoire jusqu’au jugement dernier, à moins qu’il ne fût racheté par des prières et des aumônes au couvent. Le prieur dominicain du couvent entra la nuit dans la cellule d’Yetser, vêtu d’une robe où l’on avait peint des diables. Il était chargé de chaînes, accompagné de quatre chiens; et sa bouche, dans laquelle on avait mis une petite boîte ronde pleine d’étoupes, jetait des flammes. Ce prieur dit à Yetser qu’il était un ancien moine mis en purgatoire pour avoir quitté l’habit, et qu’il en serait délivré, si le jeune Yetser voulait bien se faire fouetter en sa faveur par les moines devant le grand autel; Yetser n’y manqua pas. Il délivra l’âme du purgatoire. L’âme lui apparut rayonnante et en habit blanc, pour lui apprendre qu’elle était montée au ciel, et pour lui recommander les intérêts de la Vierge, que les cordeliers calomniaient. Quelques nuits, après, sainte Barbe, à qui frère Yetser avait une grande dévotion, lui apparut: c’était un autre moine qui était sainte Barbe: elle lui dit qu’il était saint, et qu’il était chargé par la Vierge de la venger de la mauvaise doctrine des cordeliers. Enfin la Vierge descendit elle-même par le plafond avec deux anges; elle lui commanda d’annoncer qu’elle était née dans le péché originel, et que les cordeliers étaient les plus grands ennemis de son Fils. Elle lui dit qu’elle voulait l’honorer des cinq plaies dont sainte Lucie et sainte Catherine avaient été favorisées. La nuit suivante, les moines ayant fait boire au frère du vin mêlé d’opium, on lui perça les mains, les pieds, et le côté. il se réveilla tout en sang. On lui dit que la sainte Vierge lui avait imprimé les stigmates; et en cet état, on l’exposa sur l’autel à la vue du peuple. Cependant, malgré son imbécillité, le pauvre frère, ayant cru reconnaître dans la sainte Vierge la voix du sous-prieur, commença à soupçonner l’imposture. Les moines n’hésitèrent pas à l’empoisonner: on lui donna, en le communiant, une hostie saupoudrée de sublimé corrosif. L’âcreté qu’il ressentit lui fit rejeter l’hostie: aussitôt les moines le chargèrent de chaînes comme un sacrilège. Il promit, pour sauver sa vie, et jura sur une hostie, qu’il ne révélerait jamais le secret. Au bout de quelque temps, ayant trouvé le moyen de s’évader, il alla tout déposer devant le magistrat. Le procès dura deux années, au bout desquelles quatre dominicains furent brûlés à la porte de Berne, le dernier mai 1509 (ancien style), après la condamnation prononcée par un évêque délégué de Rome. Cette aventure inspira une horreur pour les moines telle qu’elle devait la produire. On ne manqua pas d’en relever toutes les circonstances affreuses au commencement de la réforme. On oubliait que Rome même avait fait punir ce sacrilège par le plus grand supplice: on ne se souvenait que du sacrilège. Le peuple, qui en avait été témoin, croyait sans peine cette foule de profanations et de prestiges faits à prix d’argent, qu’on reprochait particulièrement aux ordres mendiants, et qu’on imputait à toute l’Église. Si ceux qui tenaient encore pour le culte romain objectaient que le siège de Rome n’était pas responsable des crimes commis par les moines, on leur mettait devant les yeux les attentats dont plusieurs papes s’étaient souillés. Rien n’est plus aisé que de rendre un corps entier odieux, en détaillant les crimes de ses membres. Le sénat de Berne et celui de Zurich avaient donné une religion au peuple; mais à Bâle ce fut le peuple qui contraignit le sénat à la recevoir. Il y avait déjà alors treize cantons suisses: Lucerne, et quatre des plus petits et des plus pauvres, Zug, Schwitz, Uri, Underwald, étant demeurés attachés à la communion romaine, commencèrent la guerre civile contre les autres. Ce fut la première guerre de religion entre les catholiques et les réformés. Le curé Zuingle se mit à la tête de l’armée protestante. Il fut tué dans le combat (1531), regardé comme un saint martyr par son parti, et comme un hérétique détestable par le parti opposé: les catholiques vainqueurs firent écarteler son corps par le bourreau, et le jetèrent ensuite dans les flammes. Ce sont là les préludes des fureurs auxquelles on s’emporta depuis. Ce fameux Zuingle, en établissant sa secte, avait paru plus zélé pour la liberté que pour le christianisme. Il croyait qu’il suffisait d’être vertueux pour être heureux dans l’autre vie, et que Caton et saint Paul, Numa et Abraham, jouissaient de la même béatitude. Ce sentiment est devenu celui d’une infinité de savants modérés. Ils ont pensé qu’il était abominable de regarder le père de la nature comme le tyran de presque tout le genre humain, et le bienfaiteur de quelques personnes dans quelques petites contrées. Ces savants se sont trompés sans doute: mais qu’il est humain de se tromper ainsi! La religion de Zuingle s’appela depuis le calvinisme. Calvin lui donna son nom, comme Américo Vespuce donna le sien au nouveau monde, découvert par Colomb. Voilà en peu d’années trois Églises nouvelles celle de Luther, celle de Zuingle, celle d’Angleterre, détachées du centre de l’union, et se gouvernant par elles-mêmes. Celle de France, sans jamais rompre avec le chef, était encore regardée à Rome comme un membre séparé sur bien des articles, comme sur la supériorité des conciles, sur la faillibilité du premier pontife, sur quelques droits de l’épiscopat, sur le pouvoir des légats. sur la nomination aux bénéfices, sur les tributs que Rome exigeait. La grande société chrétienne ressemblait en un point aux empires profanes qui furent dans leurs commencements des républiques pauvres. Ces républiques devinrent, avec le temps, de riches monarchies; et ces monarchies perdirent quelques provinces qui redevinrent républiques. Chap. CXXX. — Progrès du luthéranisme en Suède, en Danemark et en Allemagne. Le Danemark et toute la Suède embrassaient le luthéranisme, appelé la religion évangélique. (1523) Les Suédois, en secouant le joug des évêques de la communion romaine, écoutèrent surtout les motifs de la vengeance. Opprimés longtemps par quelques évêques, et surtout par les archevêques d’Upsal, primats du royaume, ils étaient encore indignés de la barbarie commise (1520), il n’y avait que trois ans, par le dernier archevêque, nommé Troll: cet archevêque, ministre et complice de Christiern II, surnommé le Néron du Nord, tyran du Danemark et de la Suède, était un monstre de cruauté, non moins abominable que Christiern: il avait obtenu une bulle du pape contre le sénat de Stockholm, qui s’était opposé à ses déprédations aussi bien qu’à l’usurpation de Christiern; mais tout ayant été apaisé, les deux tyrans, Christiern et l’archevêque, ayant juré sur l’hostie d’oublier le passé, le roi invita à souper dans son palais deux évêques, tout le sénat, et quatre-vingt-quatorze seigneurs. Toutes les tables étaient servies: on était dans la sécurité et dans la joie, lorsque Christiern et l’archevêque sortirent de table: ils rentrèrent un moment après, mais suivis de satellites et de bourreaux: l’archevêque du pape à la main, fit massacrer tous les convives. On fendit le ventre au grand prieur de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, et on lui arracha le coeur. Cette fête de deux tyrans fut terminée par la boucherie qu’on fit de plus de six cents citoyens, sans distinction d’âge ni de sexe. Les deux monstres, qui devaient périr par le supplice du grand prieur de Saint-Jean, moururent à la vérité dans leur lit; mais l’archevêque après avoir été blessé dans un combat, et Christiern après avoir été détrôné. Le fameux Gustave Vasa, comme nous l’avons dit(28) en parlant de la Suède, délivra sa patrie du tyran (1523); et les quatre États du royaume lui ayant décerné la couronne, il ne tarda pas à exterminer une religion dont on avait abusé pour commettre de si exécrables crimes. Le luthéranisme fut donc bientôt établi sans aucune contradiction dans la Suède et dans le Danemark, immédiatement après que le tyran eut été chassé de ses deux États. Luther se voyait l’apôtre du Nord, et jouissait en paix de sa gloire. Dès l’an 1525 les États de Saxe, de Brunswick, de Hesse, les villes de Strasbourg et de Francfort, embrassaient sa doctrine. Il est certain que l’Église romaine avait besoin de réforme; le pape Adrien, successeur de Léon X, l’avouait lui-même. Il n’est pas moins certain que, s’il n’y avait pas eu dans le monde chrétien une autorité qui fixât le sens de l’Écriture et les dogmes de la religion, il y aurait autant de sectes que d’hommes qui sauraient lire: car enfin le divin législateur n’a daigné rien écrire; ses disciples ont dit très peu de choses; et ils les ont dites d’une manière qu’il est quelquefois très difficile d’entendre par soi-même; presque chaque mot peut susciter une querelle: mais aussi une puissance qui aurait le droit de commander toujours. aux hommes au nom de Dieu abuserait bientôt d’un tel pouvoir. Le genre humain s’est trouvé souvent, dans la religion comme dans le gouvernement, entre la tyrannie et l’anarchie, prêt à tomber dans l’un de ces deux gouffres(29). Les réformateurs d’Allemagne, qui voulaient suivre l’Évangile mot à mot, donnèrent un nouveau spectacle quelques années après: ils dispenseront d’une loi reconnue, laquelle semblait ne devoir plus recevoir d’atteinte: c’est la loi de n’avoir qu’une femme; loi positive sur laquelle paraît fondé le repos des États et des familles dans toute la chrétienté; mais loi quelquefois funeste, et qui peut avoir besoin d’exceptions, comme tant d’autres lois. Il est des cas où l’intérêt même des familles et surtout l’intérêt de l’État demandent qu’on épouse une seconde femme du vivant de la première, quand cette première ne peut donner un héritier nécessaire. La loi naturelle alors se joint au bien public; et le but du mariage étant d’avoir des enfants, il paraît contradictoire de refuser l’unique moyen qui mène à ce but. Il ne s’est trouvé qu’un seul pape qui ait écouté cette loi naturelle; c’est Grégoire II, qui, dans sa célèbre décrétale de l’an 726, déclara que « quand un homme a une épouse infirme, incapable des fonctions conjugales, il peut en prendre une seconde, pourvu qu’il ait soin de la première. » Luther alla beaucoup plus loin que le pape Grégoire II. Philippe le Magnanime, landgrave de Hesse, voulut, du vivant de sa femme Christine de Saxe, qui n’était point infirme, et dont il avait des enfants, épouser une jeune demoiselle, nommée Catherine de Saal, dont il était amoureux. Ce qui est peut-être plus étrange, c’est qu’il paraît, par les pièces originales concernant cette affaire, qu’il entrait de la délicatesse de conscience dans le dessein de ce prince: c’est un des grands exemples de la faiblesse de l’esprit humain. Cet homme, d’ailleurs sage et politique, semblait croire sincèrement qu’avec la permission de Luther et de ses compagnons, il pouvait transgresser une loi qu’il reconnaissait. Il représenta donc à ces chefs de son Église que sa femme, la princesse de Saxe, « était laide; sentait mauvais, et s’enivrait souvent. » Ensuite il avoue avec naïveté, dans sa requête, qu’il est tombé très souvent dans la fornication, et que son tempérament lui rend le plaisir nécessaire; mais, ce qui n’est pas si naïf, il fait sentir adroitement à ses docteurs que, s’ils ne veulent pas lui donner la dispense dont il a besoin, il pourrait bien la demander au pape. Luther assembla un petit synode dans Wittemberg, composé de six réformateurs: ils sentaient qu’ils allaient choquer une loi reçue dans leur parti même. La loi naturelle parlait seule en faveur du landgrave; la nature lui avait donné au nombre de trois ce qu’elle ne donne d’ordinaire aux autres qu’au nombre de deux; mais il n’apporte point cette raison physique dans sa requête. La décrétale de Grégoire II, qui permet deux femmes, n’était point en vigueur, et n’autorise personne. Les exemples que plusieurs rois chrétiens, et surtout les rois goths, avaient donnés autrefois de la polygamie, n’étaient regardés par tous les chrétiens que comme des abus. Si l’empereur Valentinien l’Ancien épousa Justine du vivant de Severa sa femme, si plusieurs rois francs eurent deux ou trois femmes à la fois, le temps en avait presque effacé le souvenir. Le synode de Wittemberg ne regardait pas le mariage comme un sacrement, mais comme un contrat civil: il disait que la discipline de l’Église admet le divorce, quoique l’Évangile le défende; il disait que l’Évangile n’ordonne pas expressément la monogamie: mais enfin il voyait si clairement le scandale, qu’il le déroba autant qu’il put aux yeux du public. La permission de la polygamie fut signée; la concubine fut épousée du consentement même de la légitime épouse: ce que, depuis Grégoire, jamais n’avaient osé les papes, dont Luther attaquait le pouvoir excessif, il le fit n’ayant aucun pouvoir. Sa dispense fut secrète; mais le temps révèle tous les secrets de cette nature. Si cet exemple n’a guère eu d’imitateurs, c’est qu’il est rare qu’un homme puisse conserver chez soi deux femmes dont la rivalité ferait une guerre domestique continuelle, et rendrait trois personnes malheureuses. Cowper, chancelier d’Angleterre du temps de Charles II, épousa secrètement une seconde femme, avec le consentement de la première; il fit un petit livre en faveur de la polygamie, et vécut heureusement avec ses deux épouses: mais ces cas sont très rares. La loi qui permet la pluralité des femmes aux Orientaux est, de toutes les lois, la moins en vigueur chez les particuliers: on a des concubines; mais il n’y a pas à Constantinople quatre Turcs qui aient plusieurs épouses(30). Si les nouveautés n’avaient apporté que
ces scandales paisibles, le monde eût été trop heureux;
mais l’Allemagne fut un théâtre de scènes plus tragiques.
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