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| Index Voltaire | Essai sur les Moeurs | Commande CDROM | ESSAI SUR LES MOEURS (Suite) Si les empereurs grecs avaient été des scanderbegs, l’empire d’orient se serait conservé; mais ce même esprit de cruauté, de faiblesse, de division, de superstition, qui l’avait ébranlé si longtemps, hâta le moment de sa chute. On comptait trois empires d’Orient, et il n’y en avait réellement pas un. La ville de Constantinople entre les mains des Grecs faisait le premier; Andrinople, refuge des Lascaris, pris par Amurat Ier, en 1362, et toujours demeuré aux sultans, était regardé comme le second empire; et une province barbare de l’ancienne Colchide, nommée Trébisonde, ou les Commènes s’étaient retirés, était réputée le troisième. Ce déchirement de l’empire, comme on l’a vu, était l’unique effet considérable des croisades. Dévasté par les Francs, repris par ses anciens maîtres, mais repris pour être ravagé encore, il était étonnant qu’il subsistât. Il y avait deux partis dans Constantinople, acharnés l’un contre l’autre par la religion, à peu près comme dans Jérusalem, quand Vespasien et Titus l’assiégèrent. L’un était celui des empereurs, qui, dans la vaine espérance d’être secourus, consentaient de soumettre l’Église grecque à la latine; l’autre, celui des prêtres et du peuple, qui, se souvenant encore de l’invasion des croisés, avaient eu exécration la réunion des deux Églises. On s’occupait toujours de controverses, et les Turcs étaient aux portes. Jean II Paléologue, le même qui s’était soumis au pape dans la vaine espérance d’être secouru, avait régné vingt-sept ans sur les débris de l’empire romain-grec; et après sa mort, arrivée en 1449, telle fut la faiblesse de l’empire, que Constantin, l’un de ses fils, fut obligé de recevoir du Turc Amurat II, comme de son seigneur, la confirmation de la dignité impériale. Un frère de ce Constantin eut Lacédémone, un autre eut Corinthe, un troisième eut ce que les Vénitiens n’avaient pas dans le Péloponèse. (1451) Telle était la situation des Grecs quand Mahomet Bouyouk, ou Mahomet le Grand, succéda pour la seconde fois au sultan Amurat, son père. Les moines ont peint ce Mahomet comme un barbare insensé, qui tantôt coupait la tête à sa prétendue maîtresse Irène, pour apaiser les murmures de ses janissaires, tantôt faisait ouvrir le ventre à quatorze de ses pages pour voir qui d’entre eux avait mangé un melon. On trouve encore ces histoires absurdes dans nos dictionnaires, qui ont été longtemps, pour la plupart, des archives alphabétiques du mensonge. Toutes les annales turques nous apprennent que Mahomet avait été le prince le mieux élevé de son temps: ce que nous venons de dire d’Amurat, son père, prouve assez qu’il n’avait pas négligé l’éducation de l’héritier de sa fortune. On ne peut encore disconvenir que Mahomet n’ait écouté le devoir d’un fils, et n’ait étouffé son ambition, quand il fallut rendre le trône qu’Amurat lui avait cédé. Il redevint deux fois sujet, sans exciter le moindre trouble. C’est un fait unique dans l’histoire, et d’autant plus singulier, que Mahomet joignait à son ambition la fougue d’un caractère violent. Il parlait le grec, l’arabe, le persan; il entendait le latin; il dessinait; il savait ce qu’on pouvait savoir alors de géographie et de mathématiques; il aimait la peinture. Aucun amateur des arts n’ignore qu’il fit venir de Venise le fameux Gentili Bellino, et qu’il le récompensa, comme Alexandre avait payé Apelles, par des dons et par sa familiarité. Il lui fit présent d’une couronne d’or, d’un collier d’or, de trois mille ducats d’or, et le renvoya avec honneur. Je ne puis m’empêcher de ranger parmi les contes improbables celui de l’esclave auquel on prétend que Mahomet fit couper la tête, pour faire voir à Bellino l’effet des muscles et de la peau sur un cou séparé de son tronc. Ces barbaries que nous exerçons sur les animaux, les hommes ne les exercent sur les hommes que dans la fureur des vengeances ou dans ce qu’on appelle le droit de la guerre. Mahomet II fut souvent sanguinaire et féroce, comme tous les conquérants qui ont ravagé le monde; mais pourquoi lui imputer des cruautés si peu vraisemblables? à quoi bon multiplier les horreurs? Philippe de Commines, qui vivait sous le siècle de ce sultan, avoue qu’en mourant il demanda pardon à Dieu d’avoir mis un impôt sur ses sujets. Où sont les princes chrétiens qui manifestent un tel repentir? Il était âgé de vingt-deux ans quand il monta sur le trône des sultans; et il se prépara dès lors à se placer sur celui de Constantinople, tandis que cette ville était toute divisée pour savoir s’il fallait se servir ou non de pain azyme, et s’il fallait prier en grec ou en latin. (1453) Mahomet II commença donc par serrer la ville du côté de l’Europe et du côté de l’Asie. Enfin, dès les premiers jours d’avril 1453, la campagne fut couverte de soldats que l’exagération fait monter à trois cent mille, et le détroit de la Propontide d’environ trois cents galères et deux cents petits vaisseaux. Un des faits les plus étranges et les plus attestés, c’est l’usage que Mahomet fit d’une partie de ses navires. Ils ne pouvaient entrer dans le port de la ville, fermé par les plus fortes chaînes de fer, et d’ailleurs apparemment défendu avec avantage. Il fait en une nuit couvrir une demi-lieue de chemin sur terre de planches de sapin enduites de suit et de graisse, disposées comme la crèche d’un vaisseau; il fait tirer à force de machines et de bras quatre-vingts galères et soixante et dix alléges du détroit, et les fait couler sur ces planches. Tout ce grand travail s’exécuta en une seule nuit, et les assiégés sont surpris le lendemain matin de voir une flotte entière descendre de la terre dans le port. Un pont de bateaux, dans ce jour même, fut construit à leur vue, et servit à l’établissement d’une batterie de canon. Il fallait ou que Constantinople n’eût point d’artillerie, ou qu’elle fût bien mal servie. Car comment le canon n’eût-il pas foudroyé ce pont de bateaux? Mais il est douteux que Mahomet se servit, comme on le dit, de canon de deux cents livres de balle. Les vaincus exagèrent tout. Il eût fallu environ cent cinquante livres de poudre pour bien chasser de tels boulets. Cette quantité de poudre ne peut s’allumer à la fois; le coup partirait avant que la quinzième partie prit feu, et le boulet aurait très peu d’effet. Peut-être les Turcs, par ignorance, employaient de ces canons; et peut-être les Grecs, par la même ignorance, en étaient effrayés. Dès le mois de mai on donna des assauts à la ville qui se croyait la capitale du monde: elle était donc bien mal fortifiée; elle ne fut guère mieux défendue. L’empereur, accompagné d’un cardinal de Rome, nommé Isidore, suivait le rite romain ou feignait de le suivre, pour engager le pape et les princes catholiques à le secourir; mais, par cette triste manoeuvre, il irritait et décourageait les Grecs, qui ne voulaient pas seulement entrer dans les églises qu’il fréquentait. « Nous aimons mieux, s’écriaient-ils, voir ici le turban qu’un chapeau de cardinal. » Dans d’autres temps, presque tous les princes chrétiens, sous prétexte d’une guerre sainte, se liguèrent pour envahir cette métropole et ce rempart de la chrétienté; et quand les Turcs l’attaquèrent, aucun ne la défendit. L’empereur Frédéric III n’était ni assez puissant ni assez entreprenant. La Pologne était trop mal gouvernée. La France sortait à peine de l’abîme où la guerre civile et celle contre l’Anglais l’avaient plongée. L’Angleterre commençait à être divisée et faible. Le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, était un puissant prince, mais trop habile pour renouveler seul les croisades, et trop vieux pour de telles actions. Les princes italiens étaient en guerre. L’Aragon et la Castille n’étaient point encore unis, et les musulmans occupaient toujours une partie de l’Espagne. Il n’y avait en Europe que deux princes dignes d’attaquer Mahomet II. L’un était Huniade, prince de Transylvanie, mais qui pouvait à peine se défendre; l’autre, ce fameux Scanderbeg, qui ne pouvait que se soutenir dans les montagnes de l’Épire, à peu prés comme autrefois don Pélage dans celles des Asturies, quand les mahométans subjuguèrent l’Espagne. Quatre vaisseaux de Gênes, dont l’un appartenait à l’empereur Frédéric III, furent presque le seul secours que le monde chrétien fournit à Constantinople. Un étranger commandait dans la ville; c’était un Génois nommé Giustiniani. Tout bâtiment qui est réduit à des appuis étrangers menace ruine. Jamais les anciens Grecs n’eurent de Persan à leur tête, et jamais Gaulois ne commanda les troupes de la république romaine. Il fallait donc que Constantinople fût prise ainsi le fut-elle, mais d’une manière entièrement différente de celle dont tous nos auteurs, copistes de Ducas et de Chalcondyle, le racontent. Cette conquête est une grande époque. C’est là où commence véritablement l’empire turc au milieu des chrétiens d’Europe; et c’est ce qui transporta parmi eux quelques arts des Grecs. Les annales turques, rédigées à Constantinople par le feu prince Démétrius Cantemir, m’apprennent qu’après quarante-neuf jours de siège l’empereur Constantin fut obligé de capituler. Il envoya plusieurs Grecs recevoir la loi du vainqueur. On convint de quelques articles. Ces annales turques paraissent très vraies dans ce qu’elles disent de ce siège. Du cas lui-même, qu’on croit de la race impériale, et qui dans son enfance était dans la ville assiégée, avoue dans son histoire que le sultan offrit à l’empereur Constantin de lui donner le Péloponèse, et d’accorder quelques petites provinces à ses frères. Il voulait avoir la ville et ne la point saccager, la regardant déjà comme son bien qu’il ménageait; mais dans le temps que les envoyés grecs retournaient à Constantinople pour y rapporter les propositions des assiégeants, Mahomet, qui voulut leur parler encore, fait courir à eux. Les assiégés, qui du haut des murs voient un gros de Turcs courant après les leurs, tirent imprudemment sur ces Turcs. Ceux-ci sont bientôt joints par un plus grand nombre. Les envoyés grecs rentraient déjà par une poterne. Les Turcs entrent avec eux ils se rendent maîtres de la haute ville séparée de la basse. L’empereur est tué dans la foule; et Mahomet fait aussitôt du palais de Constantin celui des sultans, et de Sainte-Sophie sa principale mosquée. Est-on plus touché de pitié que saisi d’indignation, lorsqu’on lit dans Ducas que le sultan « envoya ordre dans le camp d’allumer partout des feux, ce qui fut fait avec ce cri impie qui est le signe particulier de leur superstition détestable? » Ce cri impie est le nom de Dieu, Allah, que les mahométans invoquent dans tous les combats. La superstition détestable était chez les Grecs qui se réfugièrent dans Sainte-Sophie, sur la foi d’une prédiction qui les assurait qu’un ange descendrait dans l’église pour les défendre. On tua quelques Grecs dans le parvis, où fit le reste esclave; et Mahomet n’alla remercier Dieu dans cette église qu’après ravoir lavée avec de l’eau de rose. Souverain par droit de conquête d’une moitié de Constantinople, il eut l’humanité ou la politique d’offrir à l’autre partie la même capitulation qu’il avait voulu accorder à la ville entière, et il la garda religieusement. Ce fait est si vrai, que toutes les églises chrétiennes de la basse ville furent conservées jusque sous son petit-fils Sélim, qui en fit abattre plusieurs. On les appelait les mosquées d’Issévi: Issévi est, en turc, le nom de Jésus. Celle du patriarche grec subsiste encore dans Constantinople sur le canal de la mer Noire. Les Ottomans ont permis qu’on fondât dans ce quartier une académie où les Grecs modernes enseignent l’ancien grec qu’on ne parle plus guère en Grèce, la philosophie d’Aristote, la théologie, la médecine; et c’est de cette école que sont sortis Constantin Ducas, Mauro Cordato, et Cantemir, faits par les Turcs princes de Moldavie. J’avoue que Démétrius Cantemir a rapporté beaucoup de fables anciennes; mais il ne peut s’être trompé sur les monuments modernes qu’il a vus de ses yeux, et sur l’académie où il a été élevé. On a conservé encore aux chrétiens une église, et une rue entière qui leur appartient en propre, en faveur d’un architecte grec, nommé Christobule. Cet architecte avait été employé par Mahomet II pour construire une mosquée sur les ruines de l’église des Saints-Apôtres, ancien ouvrage de Théodora, femme de l’empereur Justinien; et il avait réussi à en faire un édifice qui approche de la beauté de Sainte-Sophie. Il construisit aussi, par ordre de Mahomet, huit écoles et huit hôpitaux dépendants de cette mosquée et c’est pour prix de ce service que le sultan lui accorda la rue dont je parle, dont la possession demeura à sa famille. Ce n’est pas un fait digne de l’histoire qu’un architecte ait eu la propriété d’une rue; mais il est important de connaître que les Turcs ne traitent pas toujours les chrétiens aussi barbarement que nous nous le figurons. Aucune nation chrétienne ne souffre que les Turcs aient chez elle une mosquée, et les Turcs permettent que tous les Grecs aient des églises. Plusieurs de ces églises sont des collégiales; et on voit dans l’Archipel des chanoines sous la domination d’un bacha. Les erreurs historiques séduisent les nations entières. Une foule d’écrivains occidentaux a prétendu que les mahométans adoraient Vénus, et qu’ils niaient la Providence. Grotius lui-même a répété que Mahomet, ce grand et faux prophète, avait instruit une colombe à voler auprès de son oreille, et avait fait accroire que l’esprit de Dieu venait l’instruire sous cette forme. On a prodigué sur le conquérant Mahomet II des contes non moins ridicules. Ce qui montre évidemment, malgré les déclamations du cardinal Isidore et de tant d’autres, que Mahomet était un prince plus sage et plus poli qu’on ne croit, c’est qu’il laissa aux chrétiens vaincus la liberté d’élire un patriarche. Il l’installa lui-même avec la solennité ordinaire: il lui donna la crosse et l’anneau que les empereurs d’Occident n’osaient plus donner depuis longtemps; et s’il s’écarta de l’usage, ce ne fut que pour reconduire jusqu’aux portes de son palais le patriarche élu, nommé Gennadius, qui lui dit « qu’il était confus d’un honneur que jamais les empereurs chrétiens n’avaient fait à ses prédécesseurs. » Des auteurs ont eu l’imbécillité de rapporter que Mahomet II dit à ce patriarche: « La sainte Trinité te fait, par l’autorité que j’ai reçue, patriarche oecuménique. » Ces auteurs connaissent bien mal les musulmans. Ils ne savent pas que notre dogme de la Trinité leur est en horreur; qu’ils se croiraient souillés d’avoir prononcé ce mot; qu’ils nous regardent comme des idolâtres adorateurs de plusieurs dieux. Depuis ce temps, les sultans osmanlis ont toujours fait un patriarche qu’on nomme oecuménique; le pape en nomme un autre qu’on appelle le patriarche latin; chacun d’eux, taxé par le divan, rançonne à son tour son troupeau. Ces deux Églises, également gémissantes, sont irréconciliables; et le soin d’apaiser leurs querelles n’est pas aujourd’hui une des moindres occupations des sultans, devenus les modérateurs des chrétiens aussi bien que leurs vainqueurs. Ces vainqueurs n’en usèrent point avec les Grecs, comme autrefois aux xe et xie siècles avec les Arabes, dont ils avaient adopté la langue, la religion, et les moeurs. Quand les Turcs soumirent les Arabes, ils étaient encore entièrement barbares; mais quand ils subjuguèrent l’empire grec, la constitution de leur gouvernement était dès longtemps toute formée. Ils avaient respecté les Arabes, et ils méprisaient les Grecs. Ils n’ont eu d’autre commerce avec ces Grecs que celui des maîtres avec des peuples asservis. Ils ont conservé tous les usages, toutes les lois qu’ils eurent au temps de leurs conquêtes. Le corps des gengichéris, que nous nommons janissaires, subsista dans toute sa vigueur au même nombre d’environ quarante-cinq mille. Ce sont de tous les soldats de la terre ceux qui ont toujours été le mieux nourris: chaque oda de janissaires avait et a encore un pourvoyeur qui leur fournit du mouton, du riz, du beurre, des légumes, et du pain en abondance. Les sultans ont conservé en Europe l’ancien usage qu’ils avaient pratiqué en Asie, de donner à leurs soldats des fiefs à vie, et quelques-uns héréditaires. Ils ne prirent point cette coutume des califes arabes qu’ils détrônèrent: le gouvernement des Arabes était fondé sur des principes différents. Les Tartares occidentaux partagèrent toujours les terres des vaincus. Ils établirent, dés le ve siècle, en Europe, cette institution qui attache les vainqueurs à un gouvernement devenu leur patrimoine; et les nations qui se mêlèrent à eux, comme les Lombards, les Francs, les Normands, suivirent ce plan. Tamerlan le porta dans les Indes, où sont aujourd’hui les plus grands seigneurs de fiefs, sous les noms d’omras, de rajas, de nababs. Mais les Ottomans ne donnèrent jamais que de petites terres. Leurs zaimets et leurs timariots sont plutôt des métairies que des seigneuries. L’esprit guerrier paraît tout entier dans cet établissement. Si un zaim meurt les armes à la main, ses enfants partagent son fier; s’il ne meurt point à la guerre, le béglierbeg, c’est-à-dire le commandant des armes de la province peut nommer à ce bénéfice militaire. Nul droit pour ces zaims et pour ces timars que celui de fournir et de mener des soldats à l’armée, comme chez nos premiers Francs; point de titres, point de juridiction, point de noblesse. On a toujours tiré des mêmes écoles les cadis, les mollas, qui sont les juges ordinaires, et les deux cadileskers d’Asie et d’Europe, qui sont les juges des provinces et des armées, et qui président sous le muphti à la religion et aux lois. Le muphti et les cadileskers ont toujours été également soumis au divan. Les dervis, qui sont les moines mendiants chez les Turcs, se sont multipliés, et n’ont pas changé. La coutume d’établir des caravanseraïs pour les voyageurs, et des écoles avec des hôpitaux auprès de toutes les mosquées, n’a point dégénéré. En un mot, les Turcs sont ce qu’ils étaient, non seulement quand ils prirent Constantinople, mais quand ils passèrent pour la première fois en Europe. Pendant trente et une années de règne, Mahomet II marcha de conquête en conquête, sans que les princes chrétiens se liguassent contre lui; car il ne faut pas appeler ligue un moment d’intelligence entre Huniade, prince de Transylvanie, le roi de Hongrie, et un despote de la Russie Noire. Ce célèbre Huniade montra que, s’il avait été mieux secouru, les chrétiens n’auraient pas perdu tous les pays que les mahométans possèdent en Europe. Il repoussa Mahomet II devant Belgrade, trois ans après la prise de Constantinople. Dans ce temps-là même les Persans tombaient sur les Turcs, et détournaient ce torrent dont la chrétienté était inondée. Ussum-Cassan, de la branche de Tamerlan, qu’on nommait le bélier blanc, gouverneur d’Arménie, venait de subjuguer la Perse. Il s’alliait aux chrétiens, et par là il les avertissait de se réunir contre l’ennemi commun; car il épousa la fille de David Comnène, empereur de Trébisonde. Il n’était pas permis aux chrétiens d’épouser leur commère ou leur cousine; mais on voit qu’en Grèce, en Espagne, en Asie, ils s’alliaient aux musulmans sans scrupule. Le Tartare Ussum-Cassan, gendre de l’empereur chrétien David Comnène, attaqua Mahomet vers l’Euphrate. C’était une occasion favorable pour la chrétienté: elle fut encore négligée. On laissa Mahomet, après des fortunes diverses, faire la paix avec le Persan, et prendre ensuite Trébisonde avec la partie de la Cappadoce qui en dépendait; tourner vers la Grèce, saisir le Négrepont, retourner au fond de la mer Noire, s’emparer de Caffa, l’ancienne Théodosie rebâtie par les Génois; revenir réduire Scutari, Zante, Céphalonie; courir jusqu’à Trieste, à la porte de Venise, et établir enfin la puissance musulmane au milieu de la Calabre, d’où il menaçait le reste de l’Italie, et d’où ses lieutenants ne se retirèrent qu’après sa mort. Sa fortune échoua contre Rhodes. Les chevaliers, qui sont aujourd’hui les chevaliers de Malte, eurent, ainsi que Scanderbeg, la gloire de repousser les armes victorieuses de Mahomet II. Ce fut en 1480 que ce conquérant fit attaquer cette île autrefois si célèbre, et cette ville fondée très longtemps avant Rome, dans le terrain le plus heureux, dans l’aspect le plus riant, et sous le ciel le plus pur; ville gouvernée par les enfants d’Hercule, par Danaüs, par Cadmus, fameuse dans toute la terre par son colosse d’airain, dédié au soleil, ouvrage immense, jeté en fonte par un Indien(1), et qui s’élevant de cent pieds de hauteur, les pieds posés sur deux môles de marbre, laissait voguer sous lui les plus gros navires. Rhodes avait passé au pouvoir des Sarrasins dans le milieu du viie siècle; un chevalier français, Foulques de Villaret, grand maître de l’ordre, l’avait reprise sur eux en 1310; et un autre chevalier français, Pierre d’Aubusson, la défendit contre les Turcs. C’est une chose bien remarquable que Mahomet II employât dans cette entreprise une roule de chrétiens renégats. Le grand vizir lui-même, qui vint attaquer Rhodes, était un chrétien; et ce qui est encore plus étrange, il était de la race impériale des Paléologues. Un autre chrétien, Georges Frupan, conduisait le siège sous les ordres du vizir. On ne vit jamais de mahométans quitter leur religion pour servir dans les armées chrétiennes. D’où vient cette différence? Serait-ce qu’une religion qui a coûté une partie d’eux-mêmes à ceux qui la professent, et qu’on a scellée de son sang dans une opération très douloureuse, en devient ensuite plus chère? serait-ce parce que les vainqueurs de l’Asie s’attiraient plus de respect que les puissances de l’Europe? serait-ce qu’on eût cru, dans ces temps d’ignorance, les armes des musulmans plus favorisées de Dieu que les armes chrétiennes, et que de là on eût inféré que la cause triomphante était la meilleure? Pierre d’Aubusson fit alors triompher la sienne. Il força, au bout de trois mois, le grand vizir Messith Paléologue à lever le siège. Chalcondyle, dans son Histoire des Turcs, vous dit que les assiégeants, en montant sur la brèche, virent dans l’air une croix d’or entourée de lumière, et une très belle femme vêtue de blanc; que ce miracle les alarma, et qu’ils prirent la fuite saisis d’épouvante. Il y a pourtant quelque apparence que la vue d’une belle femme aurait plutôt encouragé qu’intimidé les Turcs, et que la valeur de Pierre d’Aubusson et des chevaliers fut le seul prodige auquel ils cédèrent. Mais c’est ainsi que les Grecs modernes écrivaient. Cette petite île manquée ne rendait pas Mahomet Bonyouk moins terrible au reste de l’Occident. Il avait depuis longtemps conquis l’Épire après la mort de Scanderbeg. Les Vénitiens avaient eu le courage de défier ses armes. C’était le temps de la puissance vénitienne; elle était très étendue en terre ferme, et ses flottes bravaient celles de Mahomet; elles s’emparèrent même d’Athènes mais enfin cette république, n’étant point secourue, fut obligée de céder, de rendre Athènes, et d’acheter, par un tribut annuel, la liberté de commercer sur la mer Noire, songeant toujours à réparer ses pertes par son commerce, qui avait fait les fondements de sa grandeur. Nous verrons que bientôt après le pape Jules II et presque tous les princes chrétiens firent plus de mal à cette république qu’elle n’en avait essuyé des Ottomans. Cependant Mahomet II allait porter ses armes victorieuses contre les Sultans mamelucs d’Égypte, tandis que ses lieutenants étaient dans le royaume de Naples; ensuite il se flattait devenir prendre Rome comme Constantinople; et, en entendant parler de la cérémonie dans laquelle le doge de Venise épouse la mer Adriatique, il disait « qu’il l’enverrait bientôt au fond de cette mer consommer son mariage. » Une colique arrêta les progrès et les desseins de ce conquérant. (1481) Il mourut à Nicomédie, à l’âge de cinquante-trois ans, lorsqu’il se préparait à faire encore le siège de Rhodes, et à conduire en Italie une armée formidable. CHAP. XCIII — État de la Grèce sous le joug des Turcs: leur gouvernement, leurs moeurs. Si l’Italie respira par la mort de Mahomet II, les Ottomans n’ont pas moins conservé en Europe un pays plus beau et plus grand que l’Italie entière. La patrie des Miltiade, des Léonidas, des Alexandre, des Sophocle et des Platon, devint bientôt barbare. La langue grecque dès lors se corrompit. Il ne resta presque plus de trace des arts; car quoiqu’il y ait dans Constantinople une académie grecque, ce n’est pas assurément celle d’Athènes; et les beaux-arts n’ont pas été rétablis par les trois mille moines que les sultans laissent toujours subsister au mont Athos. Autrefois cette même Constantinople fut sous la protection d’Athènes. Chalcédoine fut sa tributaire; le roi de Thrace briguait l’honneur d’être admis au rang de ses bourgeois. Aujourd’hui les descendants des Tartares dominent dans ces belles régions, et à peine le nom de la Grèce subsiste. Cependant la seule petite ville d’Athènes aura toujours plus de réputation parmi nous que les Turcs ses oppresseurs, eussent-ils l’empire de la terre. La plupart des grands monuments d’Athènes, que les Romains imitèrent et ne purent surpasser, ou sont en ruine, ou ont disparu: une petite mosquée est bâtie sur le tombeau de Thémistocle, ainsi qu’une chapelle de récollets est élevée à Rome sur les débris du Capitole; l’ancien temple de Minerve est aussi changé en mosquée; le port de Pirée n’est plus. Un lion antique de marbre subsiste encore auprès, et donne son nom au port du Lion presque comblé. Le lieu où était l’académie est couvert de quelques huttes de jardiniers. Les beaux restes du Stadion inspirent de la vénération et des regrets; et le temple de Cérès, qui n’a rien souffert des injures du temps, fait entrevoir ce que fut autrefois Athènes. Cette ville, qui vainquit Xerxès, contient seize à dix-sept mille habitants, tremblants devant douze cents janissaires qui n’ont qu’un bâton blanc à la main. Les Spartiates, ces anciens rivaux et ces vainqueurs d’Athènes, sont confondus avec elle dans le même assujettissement. Ils ont combattu plus longtemps pour leur liberté, et semblent garder encore quelques restes de ces moeurs dures et altières que leur inspira Lycurgue. Les Grecs restèrent dans l’oppression, mais non pas dans l’esclavage. On leur laissa leur religion et leurs lois; et les Turcs se conduisirent comme s’étaient conduits les Arabes en Espagne. Les familles grecques subsistent dans leur patrie, avilies, méprisées, mais tranquilles: elles ne payent qu’un léger tribut; elles font le commerce et cultivent la terre; leurs villes et leurs bourgades ont encore leur Protogéros qui juge leurs différends; leur patriarche est entretenu par elles honorablement. Il faut bien qu’il en tire des sommes assez considérables, puisqu’il paye à son installation quatre mille ducats au trésor impérial, et autant aux officiers de la Porte. Le plus grand assujettissement des Grecs a été longtemps d’être obligés de livrer au sultan des enfants de tribut, pour servir dans le sérail ou parmi les janissaires. Il fallait qu’un père de famille donnât un de ses fils, ou qu’il le rachetât. Il y a en Europe des provinces chrétiennes où la coutume de donner ses enfants, destinés à la guerre dès le berceau, est établie. Ces enfants de tribut, élevés par les Turcs, faisaient souvent dans le sérail une grande fortune. La condition même des janissaires est assez bonne. C’était une grande preuve de la force de l’éducation et des bizarreries de ce monde, que la plupart de ces fiers ennemis des chrétiens fussent nés des chrétiens opprimés. Une plus grande preuve de cette fatale et invincible destinée par qui l’Être suprême enchaîne tous les événements de l’univers, c’est que Constantin ait bâti Constantinople pour les Turcs, comme Romulus avait, tant de siècles auparavant, jeté les fondements du Capitole pour les pontifes de l’Église catholique. Je crois devoir ici combattre un préjugé, que le gouvernement turc est un gouvernement absurde qu’on appelle despotique; que les peuples sont tous esclaves du sultan, qu’ils n’ont rien en propre, que leur vie et leurs biens appartiennent à leur maître. Une telle administration se détruirait elle-même. Il serait bien étrange que les Grecs vaincus ne fussent point réellement esclaves, et que leurs vainqueurs le fassent. Quelques voyageurs ont cru que toutes les terres appartenaient au sultan, parce qu’il donne des timariots à vie, comme autrefois les rois francs donnaient des bénéfices militaires. Ces voyageurs devaient considérer qu’il y a des lois pour les héritages en Turquie, comme partout ailleurs. L’Alcoran, qui est la loi civile, aussi bien que celle de la religion, pourvoit dès le quatrième chapitre aux héritages des hommes et des femmes; et la loi de tradition et de coutume supplée à ce que l’Alcoran ne dit pas. Il est vrai que le mobilier des bachas décédés appartient au sultan, et qu’il fait la part à la famille. Mais c’était une coutume établie en Europe dans le temps que les fiefs n’étaient point héréditaires; et longtemps après les évêques même héritèrent des meubles des ecclésiastiques inférieurs, et les papes exercèrent ce droit sur les cardinaux et sur tous les bénéficiers qui mouraient dans la résidence du premier pontife. Non seulement les Turcs sont tous libres, mais ils n’ont chez eux aucune distinction de noblesse. Ils ne connaissent de supériorité que celle des emplois. Leurs moeurs sont à la fois féroces, altières et efféminées; ils tiennent leur dureté des Scythes leurs ancêtres, et leur mollesse de la Grèce et de l’Asie. Leur orgueil est extrême. Ils sont conquérants et ignorants; c’est pourquoi ils méprisent toutes les nations. L’empire ottoman n’est point un gouvernement monarchique, tempéré par des moeurs douces, comme le sont aujourd’hui la France et l’Espagne; il ressemble encore moins à l’Allemagne, devenue avec le temps une république de princes et de villes, sous un chef suprême qui a le titre d’empereur. Il n’a rien de la Pologne, où les cultivateurs sont esclaves, et où les nobles sont rois; il est aussi éloigné de l’Angleterre par sa constitution que par la distance des lieux. Mais il ne faut pas imaginer que ce soit un gouvernement arbitraire en tout, où la loi permette aux caprices d’un seul d’immoler à son gré des multitudes d’hommes, comme des bêtes fauves qu’on entretient dans un parc pour son plaisir. Il semble à nos préjugés qu’un chiaoux peut aller, un hatichérif à la main, demander de la part du sultan tout l’argent des pères de famille d’une ville, et toutes les filles pour l’usage de son maître. Il y a sans doute d’horribles abus dans l’administration turque; mais en général ces abus sont bien moins funestes au peuple qu’à ceux même qui partagent le gouvernement; c’est sur eux que tombe la rigueur du despotisme. La sentence secrète d’un divan suffit pour sacrifier les principales têtes aux moindres soupçons. Nul grand corps légal établi dans ce pays pour rendre les lois respectables, et la personne du souverain sacrée. Nulle digue opposée par la constitution de l’État aux injustices du vizir. Ainsi peu de ressources pour le sujet quand il est opprimé, et pour le maître quand on conspire contre lui. Le souverain qui passe pour le plus puissant de la terre est en même temps le moins affermi sur son trône. Il suffit d’un jour de révolutions pour l’en faire tomber. Les Turcs ont en cela imité les moeurs de l’empire grec qu’ils ont détruit. Ils ont seulement plus de respect pour la maison ottomane, que les Grecs n’en avaient pour la famille de leurs empereurs. Ils déposent, ils égorgent un sultan; mais c’est toujours en faveur d’un prince de la maison ottomane. L’empire grec, au contraire, avait passé par les assassinats dans vingt familles différentes. La crainte d’être déposé est un plus grand frein pour les empereurs turcs que toutes les lois de l’Alcoran. Maître absolu dans son sérail, maître de la vie de ses officiers, au moyen d’un fetfa du muphti, il ne l’est pas des usages de l’empire: il n’augmente point les impôts, il ne touche point aux monnaies; son trésor particulier est séparé du trésor public. La place du sultan est quelquefois la plus oisive de la terre, et celle du grand vizir la plus laborieuse: il est à la fois connétable, chancelier, et premier président. Le prix de tant de peines a été souvent l’exil ou le cordeau. Les places de bachas n’ont pas été moins dangereuses, et jusqu’à nos jours une mort violente a été souvent leur destinée. Tout cela ne prouve que des moeurs dures et féroces, telles que l’ont été longtemps celles de l’Europe chrétienne, lorsque tant de têtes tombaient sur les échafauds, lorsqu’on pendait La Brosse, le favori de saint Louis; que le ministre Laguette mourait dans la question sous Charles le Bel; que le connétable de France, Charles de La Cerda, était exécuté sous le roi Jean, sans forme de procès; qu’on voyait Enguerrand de Marigny pendu au gibet de Montfaucon, que lui-même avait fait dresser; qu’on portait au même gibet le corps du premier ministre Montagu; que le grand maître des templiers et tant de chevaliers expiraient dans les flammes, et que de telles cruautés étaient ordinaires dans les États monarchiques. On se tromperait beaucoup si on pensait que ces barbaries fussent la suite du pouvoir absolu. Aucun prince chrétien n’était despotique, et le Grand Seigneur ne l’est pas davantage. Plusieurs sultans, à la vérité,ont fait plier toutes les lois à leurs volontés, comme un Mahomet II, un Sélim, un Soliman. Les conquérants trouvent peu de contradictions dans leurs sujets; mais tous nos historiens nous ont bien trompés quand ils ont regardé l’empire ottoman comme un gouvernement dont l’essence est le despotisme. Le comte de Marsigli, plus instruit qu’eux tous, s’exprime ainsi In tutte le nostre storie sentiamo esaltar la sovranita che cosi despoticamente praticasi dal sultano: ma quanto si scostano elle dal vero! La milice des janissaires, dit-il, qui reste à Constantinople, et qu’on nomme capiculi, a par ses lois le pouvoir de mettre en prison le sultan, de le faire mourir et de lui donner un successeur. Il ajoute que le Grand Seigneur est souvent obligé de consulter l’État politique et militaire pour faire la guerre et la paix. Les bachas ne sont point absolus dans leurs provinces comme nous le croyons; ils dépendent de leur divan. Les principaux citoyens ont le droit de se plaindre de leur conduite, et d’envoyer contre eux des mémoires au grand-divan de Constantinople. Enfin, Marsigli conclut par donner au gouvernement turc le nom de démocratie. C’en est une en effet à peu près dans la forme de celle de Tunis et d’Alger. Ces sultans, que le peuple n’ose regarder, et qu’on n’aborde qu’avec des prosternements qui semblent tenir de l’adoration, n’ont donc que le dehors du despotisme; ils ne sont absolus que quand ils savent déployer heureusement cette fureur de pouvoir arbitraire qui semble être née chez tous les hommes. Louis XI, Henri VIII, Sixte-Quint, d’autres princes ont été aussi despotiques qu’aucun sultan. Si on approfondissait ainsi le secret des trônes de l’Asie, presque toujours inconnu aux étrangers, on verrait qu’il y a bien moins de despotisme sur la terre qu’on ne pense. Notre Europe a vu des princes, vassaux d’un autre prince qui n’est pas absolu, prendre dans leurs États une autorité plus arbitraire que les empereurs de la Perse et de l’Inde. Ce serait pourtant une grande erreur de penser que les États de ces princes sont par leur constitution un gouvernement despotique. Toutes les histoires des peuples modernes, excepté peut-être celles d’Angleterre et d’Allemagne, nous donnent presque toujours de fausses notions, parce qu’on a rarement distingué les temps et les personnes, les abus et les lois, les événements passagers et les usages. On se tromperait encore si on croyait que le gouvernement turc est une administration uniforme, et que du fond du sérail de Constantinople il part tous les jours des courriers qui portent les mêmes ordres à toutes les provinces. Ce vaste empire, qui s’est formé par la victoire en divers temps, et que nous verrons toujours s’accroître jusqu’au xviiie siècle, est composé de trente peuples différents qui n’ont ni la même langue, ni la même religion, ni les mêmes moeurs. Ce sont les Grecs de l’ancienne Ionie, des côtes de l’Asie Mineure et de l’Achaïe, les habitants de l’ancienne Colchide, ceux de la Chersonèse Taurique: ce sont les Gètes devenus chrétiens, et connus sous le nom de Valaques et de Moldaves; des Arabes, des Arméniens, des Bulgares, des Illyriens, des Juifs; ce sont enfin les Égyptiens, et les peuples de l’ancienne Carthage, que nous verrons bientôt engloutis par la puissance ottomane. La seule milice des Turcs a vaincu tous ces peuples, et les a contenus. Tous sont différemment gouvernés: les uns reçoivent des princes nommés par la Porte, comme la Valachie, la Moldavie, et la Crimée. Les Grecs vivent sous l’administration municipale dépendante d’un bacha. Le nombre des subjugués est immense par rapport au nombre des vainqueurs; il n’y a que très peu de Turcs naturels; presque aucun d’eux ne cultive la terre, très peu s’adonnent aux arts. On pourrait dire ce que Virgile dit des Romains: Leur art est de commander(2). La grande différence entre les conquérants turcs et les anciens conquérants romains, c’est que Rome s’incorpora tous les peuples vaincus, et que les Turcs restent toujours séparés de ceux qu’ils ont soumis, et dont ils sont entourés. Il est resté, à la vérité, deux cent mille Grecs dans Constantinople; mais ce sont environ deux cent mille artisans ou marchands qui travaillent pour leurs dominateurs. C’est un peuple entier toujours conquis dans sa capitale, auquel il n’est pas même permis de s’habiller comme les Turcs. Ajoutons à cette remarque qu’une seule puissance a subjugué tous ces pays, depuis l’Archipel jusqu’à l’Euphrate, et que vingt puissances conjurées n’avaient pu, par les croisades, établir que des dominations passagères dans ces mêmes contrées, avec vingt fois plus de soldats, et des travaux qui durèrent deux siècles entiers. Ricaut, qui a demeuré longtemps en Turquie, attribue la puissance permanente de l’empire ottoman à quelque chose de surnaturel. Il ne peut comprendre comment ce gouvernement, qui dépend si souvent du caprice des janissaires, peut se soutenir contre ses propres soldats et contre ses ennemis. Mais l’empire romain a duré cinq cents ans à Rome, et près de quatorze siècles dans le Levant, au milieu des séditions des armées; les possesseurs du trône furent renversés, et le trône ne le fut pas. Les Turcs ont pour la race ottomane une vénération qui leur tient lieu de loi fondamentale: l’empire est arraché souvent au sultan; mais, comme nous l’avons remarqué, il ne passe jamais dans une maison étrangère. La constitution intérieure n’a donc eu rien à craindre, quoique le monarque et les vizirs aient eu si souvent à trembler. Jusqu’à présent cet empire n’a pas redouté d’invasions étrangères. Les Persans ont rarement entamé les frontières des Turcs. Vous verrez au contraire le sultan Amurat IV prendre Bagdad d’assaut sur les Persans en 1638(3), demeurer toujours le maître de la Mésopotamie, envoyer d’un côté des troupes au Grand Mogol contre la Perse, et de l’autre menacer Venise. Les Allemands ne se sont jamais présentés aux portes de Constantinople comme les Turcs à celles de Vienne(4). Les Russes ne sont devenus redoutables à la Turquie que depuis Pierre le Grand. Enfin, la force et la rapine établirent l’empire ottoman, et les divisions des chrétiens l’ont maintenu: il n’est rien là que de naturel. Nous venons comment cet empire s’est accru dans sa puissance, et s’est conservé longtemps dans ses usages féroces, qui commencent enfin à s’adoucir. Le gouvernement féodal périt bientôt en France, quand Charles VII eut commencé à établir sa puissance par l’expulsion des Anglais, par la jouissance de tant de provinces réunies à la couronne, et enfin par des subsides rendus perpétuels. L’ordre féodal s’affermissait en Allemagne, par une raison contraire, sous des empereurs électifs qui, en qualité d’empereurs, n’avaient ni provinces ni subsides. L’Italie était toujours partagée en républiques et en principautés indépendantes. Le pouvoir absolu n’était connu ni en Espagne, ni dans le Nord; et l’Angleterre jetait au milieu de ses divisions les semences de ce gouvernement singulier, dont les racines, toujours coupées et toujours sanglantes, ont enfin produit après des siècles, à l’étonnement des nations, le mélange égal de la liberté et de la royauté. Il n’y avait plus en France que deux grands fiefs, la Bourgogne et la Bretagne; mais leur pouvoir les rendit indépendantes; et, malgré les lois féodales, elles n’étaient pas regardées en Europe comme faisant partie du royaume. Le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, avait même stipulé qu’il ne rendrait point hommage à Charles VII, quand il lui pardonna l’assassinat du duc Jean, son père. Les princes du sang avaient en France des apanages en pairies, mais ressortissant au parlement sédentaire. Les seigneurs, puissants dans leurs terres, ne l’étaient pas comme autrefois dans l’État: il n’y avait plus guère au delà de la Loire que le comte de Foix qui s’intitulât Prince par la grâce de Dieu, et qui fit battre monnaie; mais les seigneurs des fiefs et les communautés des grandes villes avaient d’immenses privilèges. Louis XI, fils de Charles VII, devint le premier roi absolu en Europe depuis la décadence de la maison de Charlemagne. Il ne parvint enfin à ce pouvoir tranquille que par des secousses violentes. Sa vie est un grand contraste. Faut-il, pour humilier et pour confondre la vertu, qu’il ait mérité d’être regardé comme un grand roi, lui qu’on peint comme un fils dénaturé, un frère barbare, un mauvais père, et un voisin perfide! Il remplit d’amertume les dernières années de son père; il causa sa mort. Le malheureux Charles VII mourut, comme on sait, par la crainte que son fils ne le fit mourir; il choisit la faim pour éviter le poison qu’il redoutait. Cette seule crainte dans un père, d’être empoisonné par son fils, prouve trop que le fils passait pour être capable de ce crime. Après avoir bien pesé toute la conduite de Louis XI, ne peut-on pas se le représenter comme un homme qui voulut effacer souvent ses violences imprudentes par des artifices, et soutenir des fourberies par des cruautés? D’où vient que dans les commencements de son règne, tant de seigneurs attachés à son père, et surtout ce fameux comte de Dunois, dont l’épée avait soutenu la couronne, entrèrent contre lui dans la ligue du bien public? Ils ne profitaient pas de la faiblesse du trône, comme il est arrivé tant de fois. Mais Louis XI avait abusé de sa force. N’est-il pas évident que le père, instruit par ses fautes et par ses malheurs, avait très bien gouverné, et que le fils, trop enflé de sa puissance, commença par gouverner mal? (1465) Cette ligue le mit au hasard de perdre sa couronne et sa vie. La bataille donnée à Montlhéry contre le comte de Charolais et tant d’autres princes ne décida rien; mais il est certain qu’il la perdit, puisque ses ennemis eurent le champ de bataille, et qu’il fut obligé de leur accorder tout ce qu’ils demandèrent. Il ne se releva du traité honteux de Conflans qu’en le violant dans tous ses points. Jamais il n’accomplit un serment, à moins qu’il ne jurât par un morceau de bois qu’on appelait la vraie croix de Saint-Lô. Il croyait, avec le peuple, que le parjure sur ce morceau de bois faisait mourir infailliblement dans l’année. Le barbare, après le traité, fit jeter dans la rivière plusieurs bourgeois de Paris soupçonnés d’être partisans de son ennemi. On les liait deux à deux dans un sac: c’est la chronique de Saint-Denys qui rend ce témoignage. Il ne désunit enfin les confédérés qu’en donnant à chacun d’eux ce qu’il demandait. Ainsi, jusque dans son habileté, il y eut encore de la faiblesse. Il se fit un irréconciliable ennemi de Charles, fils de Philippe le Bon, maître de la Bourgogne, de la Franche-Comté, de la Flandre, de l’Artois, des places sur la Somme, et de la Hollande. Il excite les Liégeois à faire une perfidie à ce duc de Bourgogne et à prendre les armes contre lui. Il se remet en même temps entre ses mains à Péronne, croyant le mieux tromper. Quelle plus mauvaise politique? Mais aussi, étant découvert (1468), il se vit prisonnier dans le château de Péronne, et forcé de marcher à la suite de son vassal contre ces Liégeois même qu’il avait armés. Quelle plus grande humiliation? Non seulement il fut toujours perfide, mais il força le duc Charles de Bourgogne à l’être; car ce prince était né emporté, violent, téméraire, mais éloigné de la fraude. Louis XI, en trompant tous ses voisins, les invitait tous à le tromper. A ce commerce de fraude se joignirent les barbaries les plus sauvages. Ce fut alors qu’on regarda comme un droit de la guerre de faire pendre, de noyer, ou d’égorger les prisonniers faits dans les batailles, et de tuer les vieillards, les enfants et les femmes, dans les villes conquises. Maximilien, depuis empereur, fit pendre par représailles après sa victoire de Guinegates, un capitaine gascon qui avait défendu avec bravoure un château contre toute son armée; et Louis XI, par une autre représaille, fit mourir par le gibet cinquante gentilshommes de l’armée de Maximilien, tombés entre ses mains. Charles de Bourgogne se vengea de quelques autre cruautés du roi en tuant tout dans la ville de Dinant prise à discrétion, et en la réduisant en cendres. Louis XI craint son frère le duc de Berri, (1472) et ce prince est empoisonné par un moine bénédictin, nommé Fabre Vésois, son confesseur. Ce n’est pas ici un de ces empoisonnements équivoques adoptés sans preuves par la maligne crédulité des hommes: le duc de Berri soupait entre la dame de Montsoreau, sa maîtresse, et son confesseur; celui-ci leur fait apporter une pêche d’une grosseur singulière: la dame expire immédiatement après en avoir mangé; le prince, après de cruelles convulsions, meurt au bout de quelque temps. Odet Daidie, brave seigneur, veut venger le mort, auquel il avait été toujours attaché. Il conduit loin de Louis, en Bretagne, le moine empoisonneur. On lui fait son procès en liberté; et le jour qu’on doit prononcer la sentence à ce moine, on le trouve mort dans son lit. Louis XI, pour apaiser le cri public, se fait apporter les pièces du procès, et nomme des commissaires; mais ils ne décident rien, et le roi les comble de bienfaits. On ne douta guère dans l’Europe que Louis n’eût commis ce crime, lui qui étant dauphin avait fait craindre un parricide à Charles VII, son père. L’histoire ne doit point l’en accuser sans preuves; mais elle doit le plaindre d’avoir mérité qu’on l’en soupçonnât. Elle doit surtout observer que tout prince coupable d’un attentat avéré est coupable aussi des jugements téméraires qu’on porte sur toutes ses actions. Telle est la conduite de Louis XI avec ses vassaux et ses proches. Voici celle qu’il tient avec ses voisins. Le roi d’Angleterre; Édouard IV, débarque en France pour tenter de rentrer dans les conquêtes de ses pères. Louis peut le combattre, mais il aime mieux être son tributaire (1476). Il gagne les principaux officiers anglais; il fait des présents de vins à toute l’armée; il achète le retour de cette armée en Angleterre. N’eût-il pas été plus digne d’un roi de France d’employer à se mettre en état de résister et de vaincre, l’argent qu’il mit à séduire un prince très mal affermi, qu’il craignait, et qu’il ne devait pas craindre? Les grandes âmes choisissent hardiment des favoris illustres et des ministres approuvés: Louis XI n’eut guère pour ses confidents et pour ses ministres que des hommes nés dans la fange, et dont le coeur était au-dessous de leur état. Il y a peu de tyrans qui aient fait mourir plus de citoyens par les mains des bourreaux, et par des supplices plus recherchés. Les chroniques du temps comptent quatre mille sujets exécutés sous son règne en public on en secret. Les cachots, les cages de fer, les chaînes dont on chargeait ses victimes, sont les monuments qu’a laissés ce monarque, et qu’on voit avec horreur. Il est étonnant que le P. Daniel indique à peine le supplice de Jacques d’Armagnac, duc de Nemours, descendant reconnu de Clovis. Les circonstances et l’appareil de sa mort (1477), le partage de ses dépouilles, les cachots où ses jeunes enfants furent enfermés jusqu’à la mort de Louis XI, sont de tristes et intéressants objets de la curiosité. On ne sait point précisément quel était le crime de ce prince. Il fut jugé par des commissaires, ce qui peut faire présumer qu’il n’était point coupable. Quelques historiens lui imputent vaguement d’avoir voulu se saisir de la personne du roi, et faire tuer le dauphin. Une telle accusation n’est pas croyable. Un petit prince ne pouvait guère, du pied des Pyrénées où il était réfugié, prendre prisonnier Louis XI en pleine paix, tout-puissant et absolu dans son royaume. L’idée de tuer le dauphin encore enfant, et de conserver le père, est encore une de ces extravagances qui ne tombent point dans la tête d’un homme d’État. Tout ce qui est bien avéré, c’est que Louis XI avait en exécration la maison des Armagnacs; qu’il fit saisir le duc de Nemours dans Carlat, en 1477; qu’il le fit enfermer dans une cage de fer à la Bastille; qu’ayant dressé lui-même toute l’instruction du procès, il lui envoya des juges, parmi lesquels était ce Philippe de Commines, célèbre traître, qui, ayant longtemps vendu les secrets de la maison de Bourgogne au roi, passa enfin au service de la France, et dont on estime les Mémoires, quoique écrits avec la retenue d’un courtisan qui craignait encore de dire la vérité, même après la mort de Louis XI. Le roi voulut que le duc de Nemours fût interrogé dans sa cage de fer, qu’il y subît la question, et qu’il y reçût son arrêt. On le confessa ensuite dans une salle tendue de noir. La confession commençait à devenir une grâce accordée aux condamnés. L’appareil noir était en usage pour les princes. C’est ainsi qu’on avait exécuté Conradin à Naples, et qu’on traita depuis Marie Stuart an Angleterre. On était barbare en cérémonie chez les peuples chrétiens occidentaux; et ce raffinement d’inhumanité n’a jamais été connu que d’eux. Toute la grâce que ce malheureux prince put obtenir, ce fut d’être enterré en habit de cordelier, grâce digne de la superstition de ces temps atroces, qui égalait leur barbarie. Mais ce qui ne fut jamais en usage, et ce que pratiqua Louis XI, ce fut de faire mettre sous l’échafaud, dans les halles de Paris, les jeunes enfants du duc, pour recevoir sur eux le sang de leur père. Ils en sortirent tout couverts; et en cet état on les conduisit à la Bastille, dans des cachots faits en forme de hottes, où la gêne que leurs corps éprouvaient était un continuel supplice. On leur arrachait les dents à plusieurs intervalles. Ce genre de torture, aussi petit qu’odieux, était en usage. C’est ainsi que du temps de Jean, roi de France, d’Édouard III, roi de l’Angleterre, et de l’empereur Charles IV, on traitait les juifs en France, en Angleterre, et dans plusieurs villes d’Allemagne, pour avoir leur argent. Le détail des tourments inouïs que souffrirent les princes de Nemours-Armagnac serait incroyable, s’il n’était attesté par la requête que ces princes infortunés présentèrent aux états, après la mort de louis XI, en 1483. Jamais il n’y eut moins d’honneur que sous ce règne. Les juges ne rougirent point de partager les biens de celui qu’ils avaient condamné. Le traître Philippe de Commines, qui avait trahi le duc de Bourgogne en lâche, et qui fut plus lâchement l’un des commissaires du duc de Nemours, eut les terres du duc dans le Tournaisis. Les temps précédents avaient inspiré des moeurs fières et barbares, dans lesquelles on vit éclater quelquefois de l’héroïsme. Le règne de Charles VII avait eu des Dunois, des La Trimouille, des Clisson, des Richemont, des Saintraille, des La Hire, et des magistrats d’un grand mérite; mais sous Louis XI, pas un grand homme. Il avilit la nation. Il n’y eut nulle vertu: l’obéissance tint lieu de tout, et le peuple fut enfin tranquille comme les forçats le sont dans une galère. Ce coeur artificieux et dur avait pourtant deux penchants qui auraient dû mettre de l’humanité dans ses moeurs: c’étaient l’amour et la dévotion. Il eut des maîtresses; il eut trois bâtards; il fit des neuvaines et des pèlerinages. Mais son amour tenait de son caractère, et sa dévotion n’était que de la crainte superstitieuse d’une âme timide et égarée. Toujours couvert de reliques, et portant à son bonnet Sa Notre-Dame de plomb, on prétend qu’il lui demandait pardon de ses assassinats avant de les commettre. Il donna par contrat le comté de Boulogne à la sainte Vierge. La piété ne consiste pas à faire la Vierge comtesse, mais à s’abstenir des actions que la conscience reproche, que Dieu doit punir, et que la Vierge ne protège point. Il introduisit la coutume italienne de sonner la cloche à midi, et de dire un Ave Maria. Il demanda au pape le droit de porter le surplis et l’aumusse, et de se faire oindre une seconde fois de l’ampoule de Reims. (1483) Enfin sentant la mort approcher, renfermé au château du Plessis-lez-Tours, inaccessible à ses sujets, entouré de gardes, dévoré d’inquiétudes, il fait venir de Calabre un ermite, nommé François Martorillo, révéré depuis sous le nom de saint François de Paule. Il se jette à ses pieds; il le supplie en pleurant d’intercéder auprès de Dieu, et de lui prolonger la vie, comme si l’ordre éternel eût dû changer à la voix d’un Calabrois dans un village de France, pour laisser dans un corps usé une âme faible et perverse plus longtemps que ne comportait la nature. Tandis qu’il demande ainsi la vie à un ermite étranger, il croit en ranimer les restes en s’abreuvant du sang qu’on tire à des enfants, dans la fausse espérance de corriger l’âcreté du sien. C’était un des excès de l’ignorante médecine de ces temps, médecine introduite par les juifs, de faire boire du sang d’un enfant aux vieillards apoplectiques, aux lépreux, aux épileptiques. On ne peut éprouver un sort plus triste dans le sein des prospérités, n’ayant d’autres sentiments que l’ennui, les remords, la crainte, et la douleur d’être détesté. C’est cependant lui qui le premier des rois de France prit toujours le nom de Très Chrétien, à peu près dans le temps que Ferdinand d’Aragon, illustre par des perfidies autant que par des conquêtes, prenait le nom de Catholique. Tant de vices n’ôtèrent pas à Louis XI ses bonnes qualités. Il avait du courage; il savait donner en roi; il connaissait les hommes et les affaires; il voulait que la justice fût rendue, et qu’au moins lui seul pût être injuste. Paris, désolé par une contagion, fut repeuplé par ses soins: il le fut à la vérité de beaucoup de brigands, mais qu’une police sévère contraignit de devenir citoyens. De son temps il y eut, dit-on, dans cette ville, quatre-vingt mille bourgeois capables de porter les armes; C’est à lui que le peuple doit le premier abaissement des grands. Environ cinquante familles en ont murmuré, et plus de cinq cent mille ont dû s’en féliciter. Il empêcha que le parlement et l’université de Paris, deux corps alors également ignorants, parce que tous les Français l’étaient, ne poursuivissent comme sorciers les premiers imprimeurs qui vinrent d’Allemagne en France. De lui vient l’établissement des postes, non tel qu’il est aujourd’hui en Europe; il ne fit que rétablir les veredarii de Charlemagne et de l’ancien empire romain. Deux cent trente courriers à ses gages portaient ses ordres incessamment. Les particuliers pouvaient courir avec les chevaux destinés à ces courriers, en payant dix sous par cheval pour chaque traite de quatre lieues. Les lettres étaient rendues de ville en ville par les courriers du roi. Cette police ne fut longtemps connue qu’en France. Il voulait rendre les poids et les mesures uniformes dans ses États, comme ils l’avaient été du temps de Charlemagne. Enfin il prouva qu’un méchant homme peut faire le bien public, quand son intérêt particulier n’y est pas contraire. Les impositions, sous Charles VII, indépendamment du domaine, étaient de dix-sept cent mille livres de compte. Sous Louis XI, elles se montèrent jusqu’à quatre millions sept cent mille livres; et la livre étant alors de dix au marc, cette somme revenait à vingt-trois millions cinq cent mille livres d’aujourd’hui. Si, en suivant ces proportions, on examine les prix des denrées, et surtout celui du blé qui en est la base, on trouve qu’il valait la moitié moins qu’aujourd’hui. Ainsi, avec vingt-trois millions numéraires, on faisait précisément ce qu’on fait à présent avec quarante-six. Telle était la puissance de la France avant que la Bourgogne, l’Artois, le territoire de Boulogne, les villes sur la Somme, la Provence, l’Anjou, fussent incorporés par Louis XI à la monarchie française. Ce royaume devint bientôt le plus puissant de l’Europe. C’était un fleuve grossi par vingt rivières, et épuré de la fange qui avait si longtemps troublé son cours. Les titres commencèrent alors à être donnés au pouvoir. Louis XI fut le premier roi de France à qui en donna quelquefois le titre de majesté, que jusque-là l’empereur seul avait porté, mais que la chancellerie allemande n’a jamais donné à aucun roi, jusqu’à nos derniers temps. Les rois d’Aragon, de Castille, de Portugal, avaient le titre d’altesse: on disait à celui d’Angleterre, votre grâce; on aurait pu dire à Louis XI, votre despotisme. Nous avons vu par combien d’attentats heureux il fut le premier roi de l’Europe absolu, depuis l’établissement du grand gouvernement féodal. Ferdinand le Catholique ne put jamais l’être en Aragon. Isabelle, par son adresse, prépara les Castillans à l’obéissance passive; mais elle ne régna point despotiquement. Chaque État, chaque province, chaque ville avait ses privilèges dans toute l’Europe. Les seigneurs féodaux combattaient souvent ces privilèges, et les rois cherchaient à soumettre également à leur puissance les seigneurs féodaux et les ville. Nul n’y parvint alors que Louis XI; mais ce fut en faisant couler sur les échafauds le sang d’Armagnac et de Luxembourg, en sacrifiant tout à ses soupçons, en payant chèrement les exécuteurs de ses vengeances. Isabelle de Castille s’y prenait avec plus de finesse sans cruauté. Il s’agissait, par exemple, de réunir à la couronne le duché de Placentia: que fait-elle? Ses insinuations et son argent soulèvent les vassaux du duc de Placentia contre lui. Ils s’assemblent, ils demandent à être les vassaux de la reine, et elle y consent par complaisance. Louis XI, en augmentant son pouvoir sur ses peuples par ses rigueurs, augmenta son royaume par son industrie. Il se fit donner la Provence par le dernier comte souverain de cet État, et arracha ainsi an feudataire à l’empire, comme Philippe de Valois s’était fait donner le Dauphiné. L’Anjou et le Maine, qui appartenaient au comte de Provence, furent encore réunis à la couronne. L’habileté, l’argent et le bonheur accrurent petit à petit le royaume de France, qui depuis Hugues Capet avait été peu de chose, et que les Anglais avaient presque détruit. Ce même bonheur rejoignit la Bourgogne à la France, et les fautes du dernier duc rendirent au corps de l’État une province qui en avait été imprudemment séparée. Ce temps fut en France le passage de l’anarchie à la tyrannie. Ces changements ne se font point sans de grandes convulsions. Auparavant les seigneurs féodaux opprimaient, et sous Louis XI ils furent opprimés. Les moeurs ne furent pas meilleures ni en France, ni en Angleterre, ni en Allemagne, ni dans le Nord. La barbarie, la superstition, l’ignorance, couvraient la face du monde, excepté en Italie. La puissance papale asservissait toujours toutes les autres puissances; et l’abrutissement de tous les peuples qui sont au delà des Alpes était le véritable soutien de ce prodigieux pouvoir contre lequel tant de princes s’étaient inutilement élevés de siècle en siècle. Louis XI baissa la tête sous ce joug, pour être plus le maître chez lui. C’était sans doute l’intérêt de Rome que les peuples fassent imbéciles, et en cela elle était partout bien servie. On était assez sot à Cologne pour croire posséder les os pourris de trois prétendus rois qui vinrent, dit-on, du fond de l’Orient apporter de l’or à l’enfant Jésus dans une étable. On envoya à Louis XI quelques restes de ces cadavres, qu’on faisait passer pour ceux de ces trois monarques, dont il n’est pas même parlé dans les Évangiles; et l’on fit accroire à ce prince qu’il n’y avait que les os pourris des rois qui pussent guérir un roi. On a conservé une de ses lettres à je ne sais quel prieur de Notre-Dame de Salles, par laquelle il demande à cette Notre-Dame de lui accorder la fièvre quarte, attendu, dit-il, que les médecins rassurent, qu’il n’y a que la fièvre quarte qui soit bonne pour sa santé. L’impudent charlatanisme des médecins était donc aussi grand que l’imbécillité de Louis XI, et son imbécillité était égale à sa tyrannie. Ce portrait n’est pas seulement celui de ce monarque, c’est celui de presque toute l’Europe. Il ne faut connaître l’histoire de ces temps-là que pour la mépriser. Si les princes et les particuliers n’avaient pas quelque intérêt à s’instruire des révolutions de tant de barbares gouvernements, on ne pourrait plus mal employer son temps qu’en lisant l’histoire. CHAP. XCV. — De la Bourgogne, et des Suisses ou Helvétiens, du temps de Louis XI, au xve siècle. Charles le Téméraire, issu en droite ligne de Jean, roi de France, possédait le duché de Bourgogne, comme l’apanage de sa maison avec les villes sur la Somme que Charles VII avait cédées. Il avait par droit de succession la Franche-Comté, l’Artois, la Flandre, et presque toute la Hollande. Ses villes des Pays-Bas florissaient par un commerce qui commençait à approcher de celui de Venise. Anvers était l’entrepôt des nations septentrionales; cinquante mille ouvriers travaillaient dans Gand aux étoffes de laine; Bruges était aussi commerçante qu’Anvers; Arras était renommée pour ses belles tapisseries, qu’on nomme encore de son nom en Allemagne, en Angleterre et en Italie. Les princes étaient alors dans l’usage de vendre leurs États quand ils avaient besoin d’argent, comme aujourd’hui on vend sa terre et sa maison. Cet usage subsistait depuis le temps des croisades. Ferdinand, roi d’Aragon, vendit le Roussillon à Louis XI avec faculté de rachat. Charles, duc de Bourgogne, venait d’acheter la Gueldre. Un duc d’Autriche lui vendit encore tous les domaines qu’il possédait en Alsace et dans le voisinage des Suisses. Cette acquisition était bien au-dessus du prix que Charles en avait payé. Il se voyait maître d’un État contigu des bords de la Somme jusqu’aux portes de Strasbourg: il n’avait qu’à jouir. Peu de rois dans l’Europe étaient aussi puissants que lui; aucun n’était plus riche et plus magnifique. Son dessein était de faire ériger ses États en royaume; ce qui pouvait devenir un jour très préjudiciable à la France. Il ne s’agissait d’abord que d’acheter le diplôme de l’empereur Frédéric III. L’usage subsistait encore de demander le titre de roi aux empereurs; c’était un hommage qu’on rendait à l’ancienne grandeur romaine. La négociation manqua; et Charles de Bourgogne, qui voulait ajouter à ses États la Lorraine et la Suisse, était bien sûr, s’il eût réussi, de se faire roi sans la permission de personne. Son ambition ne se couvrait d’aucun voile; et c’est principalement ce qui lui fit donner le surnom de Téméraire. On peut juger de son orgueil par la réception qu’il fit à des députés de Suisse (1474). Des écrivains de ce pays assurent que le duc obligea ces députés de lui parler à genoux. C’est une étrange contradiction dans les moeurs d’un peuple libre, qui fut bientôt après son vainqueur. Voici sur quoi était fondée la prétention du duc de Bourgogne, à laquelle les Helvétiens se soumirent. Plusieurs bourgades suisses étaient enclavées dans les domaines vendus à Charles par le duc d’Autriche. Il croyait avoir acheté des esclaves. Les députés des communes parlaient à genoux au roi de France; le duc de Bourgogne avait conservé l’étiquette des chefs de sa maison. Nous avons d’ailleurs remarqué que plusieurs rois, à l’exemple de l’empereur, avaient exigé qu’on fléchît au genou en leur parlant, ou en les servant; que cet usage asiatique avait été introduit par Constantin, et précédemment par Dioclétien. De là même venait la coutume qu’un vassal fît hommage à son seigneur, les deux genoux en terre. De là encore l’usage de baiser le pied droit du pape. C’est l’histoire de la vanité humaine. Philippe de Commines et la foule des historiens qui l’ont suivi prétendent que la guerre contre les Suisses, si fatale au duc de Bourgogne, fut excitée pour une charrette de peaux de moutons. Le plus léger sujet de querelle produit une guerre, quand on a envie de la faire: mais il y avait déjà longtemps que Louis XI animait les Suisses contre le duc de Bourgogne, et qu’on avait commis beaucoup d’hostilités de part et d’autre avant l’aventure de la charrette: il est très sûr que l’ambition de Charles était l’unique sujet de la guerre. Il n’y avait alors que huit cantons suisses confédérés; Fribourg, Soleure, Schaffouse et Appenzel, n’étaient pas encore entrés dans l’union. Bâle, ville impériale, que sa situation sur le Rhin rendait puissante et riche, ne faisait pas partie de cette république naissante, connue seulement par sa pauvreté, sa simplicité et sa valeur. Les députés de Berne vinrent remontrer à cet ambitieux que tout leur pays ne valait pas les éperons de ses chevaliers. Ces Bernois ne se mirent point à genoux; ils parlèrent avec humilité, et se défendirent avec courage. (1476) La gendarmerie du duc, couverte d’or, fut battue et mise deux fois dans la plus grande déroute par ces hommes simples, qui furent étonnés des richesses trouvées dans le camp des vaincus. Aurait-on prévu, lorsque le plus gros diamant de l’Europe, pris par un Suisse à la bataille de Granson, fut vendu au général pour un écu, aurait-on prévu alors qu’il y aurait un jour en Suisse des villes aussi belles et aussi opulentes que l’était la capitale du duché de Bourgogne? Le luxe des diamants, des étoffes d’or, y fut longtemps ignoré; et quand il a été connu, il a été prohibé; mais les solides richesses, qui consistent dans la culture de la terre, y ont été recueillies par des mains libres et victorieuses. Les commodités de la vie y ont été recherchées de nos jours. Toutes les douceurs de la société, et la saine philosophie, sans laquelle la société n’a point de charme durable, ont pénétré dans les parties de la Suisse où le climat est le plus doux, et où règne l’abondance. Enfin, dans ces pays autrefois si agrestes, on est parvenu en quelques endroits à joindre la politesse d’Athènes à la simplicité de Lacédémone. Cependant Charles le Téméraire voulut se venger sur la Lorraine, et arracher au duc René, légitime possesseur, la ville de Nancy qu’il avait déjà prise une fois; mais ces mêmes Suisses vainqueurs, assistés de ceux de Fribourg et de Soleure, dignes par là d’entrer dans leur alliance, défirent encore l’usurpateur, qui paya de son sang le nom de Téméraire que la postérité lui donne (1477). Ce fut alors que Louis XI s’empara de l’Artois et des villes sur la Somme, du duché de Bourgogne comme d’un fief mâle, et de la ville de Besançon, par droit de bienséance. La princesse Marie, fille de Charles le Téméraire, unique héritière de tant de provinces, se vit donc tout d’un coup dépouillée des deux tiers de ses États. On aurait pu joindre encore au royaume de France les dix-sept provinces qui restaient à peu près à cette princesse, en lui faisant épouser le fils de Louis XI. Ce roi se flatta vainement d’avoir pour bru celle qu’il dépouillait; et ce grand politique manqua l’occasion d’unir au royaume la Franche-Comté et tous les Pays-Bas. Les Gantois et le reste des Flamands, plus libres alors sous leurs souverains que les Anglais même ne le sont aujourd’hui sous leurs rois, destinèrent à leur princesse Maximilien, fils de l’empereur Frédéric III. Aujourd’hui les peuples apprennent les mariages de leurs princes, la paix et la guerre, les établissements des impôts, et toute leur destinée, par une déclaration de leurs maîtres: il n’en était pas ainsi en Flandre. Les Gantois voulurent que leur princesse épousât un Allemand, et ils firent couper la tête au chancelier de Marie de Bourgogne, et à Imbercourt, son chambellan, parce qu’ils négociaient pour lui donner le dauphin de France. Ces deux ministres furent exécutés aux yeux de la jeune princesse, qui demandait en vain leur grâce à ce peuple féroce. Maximilien, appelé par les Gantois plus que par la princesse, vint conclure ce mariage comme un simple gentilhomme qui fait sa fortune avec une héritière: sa femme fournit aux frais de son voyage, à son équipage, à son entretien. Il eut cette princesse, mais non ses États: il ne fut que le mari d’une souveraine; et même, lorsque après la mort de sa femme on lui donna la tutelle de son fils, lorsqu’il eut l’administration des Pays-Bas, lorsqu’il venait d’être élu roi des Romains et César, les habitants de Bruges le mirent quatre mois en prison, en 1488, pour avoir violé leurs privilèges. Si les princes ont abusé souvent de leur pouvoir, les peuples n’ont pas moins abusé de leurs droits. Ce mariage de l’héritière de Bourgogne avec Maximilien fut la source de toutes les guerres qui ont mis pendant tant d’années la maison de France aux mains avec celle d’Autriche. C’est ce qui produisit la grandeur de Charles-Quint, c’est ce qui mit l’Europe sur le point d’être asservie: et tous ces grands événements arrivèrent, parce que des bourgeois de Gand s’étaient opiniâtrés à marier leur princesse. CHAP. XCVI. — Du gouvernement féodal après Louis XI, au xve siècle. Vous avez vu en Italie, en France, en Allemagne, l’anarchie se tourner en despotisme sous Charlemagne et le despotisme détruit par l’anarchie sous ses descendants. Vous savez que c’est une erreur de penser que les fiefs n’eussent jamais été héréditaires avant les temps de Hugues Capet: la Normandie est une assez grande preuve du contraire: la Bavière et l’Aquitaine avaient été héréditaires avant Charlemagne: presque tous les fiefs l’étaient en Italie sous les rois lombards. Du temps de Charles le Gros et de Chartes le Simple, les grands officiers s’arrogèrent les droits régaliens, ainsi que quelques évêques; mais il y avait toujours eu des possesseurs de grandes terres, des sires en France, des herrens en Allemagne, des ricos hombres en Espagne. Il y a toujours eu aussi quelques grandes villes gouvernées par leurs magistrats, comme Rome, Milan, Lyon, Reims, etc. Les limites des libertés de ces villes, celles du pouvoir des seigneurs particuliers, ont toujours changé: la force et la fortune ont toujours décidé de tout. Si les grands officiers devinrent des usurpateurs, le père de Charlemagne l’avait été. Ce Pepin, petit-fils d’un Arnoud, précepteur de Dagobert et évêque de Metz, avait dépouillé la race de Clovis. Hugues Capet détrôna la postérité de Pepin; et les descendants de Hugues ne purent réunir tous les membres épars de cette ancienne monarchie française, laquelle avant Clovis n’avait été jamais une monarchie. Louis XI avait porté un coup mortel en France à la puissance féodale: Ferdinand et Isabelle la combattaient dans la Castille et dans l’Aragon: elle avait cédé en Angleterre au gouvernement mixte: elle subsistait en Pologne sous une autre forme; mais c’était en Allemagne qu’elle avait conservé et augmenté toute sa vigueur. Le comte de Boulainvilliers appelle cette constitution l’effort de l’esprit humain. Loiseau et d’autres gens de loi rappellent une institution bizarre, un monstre composé de membres sans tête. On pourrait croire que ce n’est point un puissant effort du génie, mais un effet très naturel et très commun de la raison et de la cupidité humaine, que les possesseurs des terres aient voulu être les maîtres chez eux. Du fond de la Moscovie aux montagnes de la Castille, tous les grands terriens eurent toujours la même idée sans se l’être communiquée; tous voulurent que ni leurs vies ni leurs biens ne dépendissent du pouvoir suprême d’un roi; tous s’associèrent dans chaque pays contre ce pouvoir, et tous l’exercèrent autant qu’ils le purent sur leurs propres sujets: l’Europe fut ainsi gouvernée pendant plus de cinq cents ans. Cette administration était inconnue aux Grecs et aux Romains; mais elle n’est point bizarre, puisqu’elle est si universelle dans l’Europe: elle paraît injuste en ce que le plus grand nombre des hommes est écrasé par le plus petit, et que jamais le simple citoyen ne peut s’élever que par un bouleversement général: nulle grande ville, point de commerce, point de beaux-arts sous un gouvernement féodal. Les villes puissantes n’ont fleuri en Allemagne, en Flandre, qu’à l’ombre d’un peu de liberté; car la ville de Gand, par exemple, celles de Bruges et d’Anvers, étaient bien plutôt des républiques, sous la protection des ducs de Bourgogne, qu’elles n’étaient soumises à la puissance arbitraire de ces ducs: il en était de même des villes impériales. Vous avez vu(5) s’établir dans une grande partie de l’Europe l’anarchie féodale sous les successeurs de Charlemagne; mais avant lui il y avait eu une forme plus régulière de fiefs sous les rois lombards en Italie. Les Francs qui entrèrent dans les Gaules partageaient les dépouilles avec Clovis: le comte de Boulainvilliers veut, par cette raison, que les seigneurs des châteaux soient tous souverains en France. Mais quel homme peut dire dans sa terre: « Je descends d’un conquérant des Gaules? » et quand il serait sorti en droite ligne d’un de ces usurpateurs, les villes et les communes n’auraient-elles pas plus de droit de reprendre leur liberté que ce Franc ou ce Visigoth n’en avait eu de la leur ravir? On ne peut pas dire qu’en Allemagne la puissance féodale se soit établie par droit de conquête, ainsi qu’en Lombardie et en France. Jamais toute l’Allemagne n’a été conquise par des étrangers; c’est cependant aujourd’hui de tous les pays de la terre le seul où la loi des fiefs subsiste véritablement. Les boyards de Russie ont leurs sujets; mais ils sont sujets eux-mêmes, et ils ne composent point un corps comme les princes allemands. Les kans des Tartares, les princes de Valachie et de Moldavie, sont de véritables seigneurs féodaux qui relèvent du sultan turc; mais ils sont déposés par un ordre du divan, au lieu que les seigneurs allemands ne peuvent l’être que par un jugement de toute la nation. Les nobles polonais sont plus égaux entre eux que les possesseurs des terres en Allemagne: et ce n’est pas là encore l’administration des fiefs. Il n’y a point d’arrière-vassaux en Pologne: un noble n’y est pas sujet d’un autre noble comme en Allemagne: il est quelquefois son domestique, mais non son vassal. La Pologne est une république aristocratique où le peuple est esclave. La loi féodale subsiste en Italie d’une manière différente. Tout est réputé fief de l’empire en Lombardie; et c’est encore une coures d’incertitudes, car les empereurs n’ont été dominateurs suprêmes de ces fiefs qu’en qualité de rois d’Italie, de successeurs des rois lombards; et certainement une diète de Ratisbonne n’est pas roi d’Italie. Mais qu’est-il arrivé? La liberté germanique ayant prévalu sur l’autorité impériale en Allemagne, l’empire étant devenu une chose différente de l’empereur, les fiefs Italiens se sont dits vassaux de l’empire et non de l’empereur: ainsi une administration féodale est devenue dépendante d’une autre administration féodale. Le fief de Naples est encore d’une espèce toute différente; c’est un hommage que le fort a rendu au faible; c’est une cérémonie que l’usage a conservée. Tout a été fief dans l’Europe, et les lois de fief étaient partout différentes. Que la branche mâle de Bourgogne s’éteigne, le roi Louis XI se croit en droit d’hériter de cet État; que la branche de Saxe ou de Bavière eût manqué, l’empereur n’eût pas été en droit de s’emparer de ces provinces. Le pape pourrait encore moins prendre pour lui le royaume de Naples à l’extinction d’une maison régnante. La force, l’usage, les conventions, donnent de tels droits: la force les donna en effet à Louis XI, car il restait un prince de la maison de Bourgogne, un comte de Nevers descendant de l’institué; et ce prince n’osa pas seulement réclamer ses droits. Il était encore fort douteux que Marie de Bourgogne ne dût pas succéder à son père. La donation de la Bourgogne par le roi Jean portait que les héritiers succéderaient; et une fille est héritière. La question des fiefs masculins et féminins, le droit d’hommage lige, ou d’hommage simple, l’embarras où se trouvaient des seigneurs vassaux de deux suzerains à lafois pour des terres différentes, ou vassaux de suzerains qui se disputaient le domaine suprême, mille difficultés pareilles firent naître de ces procès que la guerre seule peut juger. Les fortunes des simples citoyens furent souvent encore plus incertaines. Quel état, pour un cultivateur, que de se trouver sujet d’un seigneur qui est lui-même sujet d’un autre dépendant encore d’un troisième! Il faut qu’il plaide devant tous ces tribunaux; et il perd son bien avant d’avoir pu obtenir un jugement définitif. Il est sur que ce ne sont pas les peuples qui ont, de leur gré, choisi cette forme de gouvernement. Il n’y a de pays dignes d’être habités par des hommes, que ceux où toutes les conditions sont également soumises aux lois. L’extinction de la maison de Bourgogne, le gouvernement de Louis XI, et surtout la nouvelle manière de faire la guerre, introduite dans toute l’Europe, contribuèrent à abolir peu à peu ce qu’on appelait la chevalerie, espèce de dignité et de confraternité dont il ne resta plus qu’une faible image. Cette chevalerie était un établissement guerrier qui s’était fait de lui-même parmi les seigneurs, comme les confréries dévotes s’étaient établies parmi les bourgeois. L’anarchie et le brigandage, qui désolaient l’Europe dans les temps de la décadence de la maison de Charlemagne, donnèrent naissance à cette institution. Ducs, comtes, vicomtes, vidames, châtelains, étant devenus souverains dans leurs terres, tous se firent la guerre; et au lieu de ces grandes armées de Charles Martel, de Pepin et de Charlemagne, presque toute l’Europe fut partagée en petites troupes de sept à huit cents hommes, quelquefois de beaucoup moins. Deux ou trois bourgades composaient un petit État combattant sans cesse contre son voisin. Plus de communications entre les provinces, plus de grands chemins, plus de sûreté pour les marchands, dont pourtant on ne pouvait se passer; chaque possesseur d’un donjon les rançonnait sur la route beaucoup de châteaux, sur les bords des rivières et aux passages des montagnes, ne furent que de vraies cavernes de voleurs; on enlevait les femmes, ainsi qu’on pillait les marchands. Plusieurs seigneurs s’associèrent insensiblement pour protéger la sûreté publique, et pour défendre les dames ils en firent voeu; et cette institution vertueuse devint un devoir plus étroit, en devenant un acte de religion. On s’associa ainsi dans presque toutes les provinces chaque seigneur de grand fief tint à honneur d’être chevalier et d’entrer dans l’ordre. On établit, vers le xie siècle, des cérémonies religieuses et profanes qui semblaient donner un nouveau caractère au récipiendaire: il jeûnait, se confessait, communiait, passait une nuit tout armé: on le faisait dîner seul à une table séparée, pendant que ses parrains et les dames qui devaient l’armer chevalier mangeaient à une autre. Pour lui, vêtu d’une tunique blanche, il était à sa petite table, où il lui était défendu de parler, de rire, et même de manger. Le lendemain il entrait dans l’église avec son épée pendue au cou; le prêtre le bénissait; ensuite il allait se mettre à genoux devant le seigneur ou la dame qui devait l’armer chevalier. Les plus qualifiés qui assistaient à la cérémonie lui chaussaient des éperons, le revêtaient d’une cuirasse, de brassards, de cuissards, de gantelets, et d’une cotte de mailles appelée haubert. Le parrain qui l’installait lui donnait trois coups de plat d’épée sur le cou, au nom de Dieu, de saint Michel et de saint Georges. Depuis ce moment, toutes les fois qu’il entendait la messe il tirait son épée à l’évangile, et la tenait haute. Cette installation était suivie de grandes fêtes, et souvent de tournois; mais c’était le peuple qui les payait. Les seigneurs des grands fiefs imposaient une taxe sur leurs sujets pour le jour où ils armaient leurs enfants chevaliers: c’était d’ordinaire à l’âge de vingt et un ans que les jeunes gens recevaient ce titre. Ils étaient auparavant bacheliers, ce qui voulait dire bas chevaliers, ou varlets et écuyers; et les seigneurs qui étaient en confraternité se donnaient mutuellement leurs enfants les uns aux autres pour être élevés, loin de la maison paternelle, sous le nom de varlets, dans l’apprentissage de la chevalerie. Le temps des croisades fut celui de la plus grande vogue des chevaliers. Les seigneurs de fiefs, qui amenaient leurs vassaux sous leur bannière, furent appelés chevaliers banneret; non que ce titre seul de chevalier leur donnât le droit de paraître en campagne avec des bannières; la puissance seule, et non la cérémonie de l’accolade, pouvait les mettre en état d’avoir des troupes sous leurs enseignes. Ils étaient bannerets en vertu de leurs fiefs, et non de la chevalerie. Jamais ce titre ne fut qu’une distinction introduite par l’usage, et non un honneur de convention, une dignité réelle dans l’État il n’influa en rien dans la forme des gouvernements. Les élections des empereurs et des rois ne se faisaient point par des chevaliers; il ne fallait point avoir reçu l’accolade pour entrer aux diètes de l’empire, aux parlements de France, aux cortes d’Espagne: les inféodations, les droits de ressort et de mouvance, les héritages, les lois, rien d’essentiel n’avait rapport à cette chevalerie. C’est en quoi se sont trompés tous ceux qui ont écrit de la chevalerie: ils ont écrit, sur la foi des romans, que cet honneur était une charge, un emploi; qu’il y avait des lois concernant la chevalerie. Jamais la jurisprudence d’aucun peuple n’a connu ces prétendues lois; ce n’étaient que des usages. Les grands privilèges de cette institution consistaient dans les jeux sanglants des tournois: il n’était pas permis ordinairement à un bachelier, à un écuyer, de jouster contre un chevalier. Les rois voulurent être eux-mêmes armés chevaliers, mais ils n’en étaient ni plus rois ni plus puissants; ils voulaient seulement encourager la chevalerie et la valeur par leur exemple. On portait un grand respect dans la société à ceux qui étaient chevaliers; c’est à quoi tout se réduisait. Ensuite, quand le roi Édouard III eut institué l’ordre de la Jarretière; Philippe le Bon, duc de Bourgogne, l’ordre de la Toison d’or; Louis XI, l’ordre de Saint-Michel, d’abord aussi brillant que les deux autres, et aujourd’hui si ridiculement avili, alors tomba l’ancienne chevalerie. Elle n’avait point de marque distinctive, elle n’avait point de chef qui lui conférât des honneurs et des privilèges particuliers. Il n’y eut plus de chevaliers bonnerets, quand les rois et les grands princes eurent établi des compagnies d’ordonnance; et l’ancienne chevalerie ne fut plus qu’un nom. On se fit toujours un honneur de recevoir l’accolade d’un grand prince ou d’un guerrier renommé. Les seigneurs constitués en quelque dignité prirent dans leurs titres la qualité de chevalier; et tous ceux qui faisaient profession des armes prirent celle d’écuyer. Les ordres militaires de chevalerie, comme ceux du Temple, ceux de Malte, l’ordre Teutonique, et tant d’autres, sont une imitation de l’ancienne chevalerie, qui joignait les cérémonies religieuses aux fonctions de la guerre. Mais cette espèce de chevalerie fut absolument différente de l’ancienne; elle produisit en effet des ordres monastiques militaires, fondés par les papes, possédant des bénéfices, astreints aux trois voeux des moines. De ces ordres singuliers, les uns ont été de grands conquérants, les autres ont été abolis sous prétexte de débauches, d’autres ont subsisté avec éclat. L’ordre Teutonique fut souverain; l’ordre de Malte l’est encore, et le sera longtemps. Il n’y a guère de prince en Europe qui n’ait voulu instituer un ordre de chevalerie. Le simple titre de chevalier que les rois d’Angleterre donnent aux citoyens, sans les agréger à aucun ordre particulier, est une dérivation de la chevalerie ancienne, et bien éloignée de sa source. Sa vraie filiation ne s’est conservée que dans la cérémonie par laquelle les rois de France créent toujours chevaliers les ambassadeurs qu’on leur envoie de Venise; et l’accolade est la seule cérémonie qu’on ait conservée dans cette installation. Les chevaliers ès lois s’instituèrent d’eux-mêmes, comme les vrais chevaliers d’armes; et cela même annonçait la décadence de la chevalerie. Les étudiants prirent le nom de bacheliers, après avoir soutenu une thèse; et les docteurs en droit s’intitulèrent chevaliers: titre ridicule,, puisque originairement chevalier était l’homme combattant à cheval, ce qui ne pouvait convenir au juriste; Tout cela présente un tableau bien varié; et si l’on suit attentivement la chaîne de tous les usages de l’Europe depuis Charlemagne, dans le gouvernement, dans l’Église, dans la guerre, dans les dignités, dans les finances, dans la société, enfin jusque dans les habillements, ou ne verra qu’une vicissitude perpétuelle. Après ce que nous avons dit des fiers, il faut débrouiller, autant qu’on le pourra, ce qui regarde la noblesse, qui seule posséda longtemps ces fiefs. Le mot de noble ne fut point d’abord un titre qui donnât des droits, et qui fût héréditaire. Nobilitas chez les Romains signifiait ce qui est notable, et non pas un ordre de citoyens. Le sénat fut institué pour gouverner; les chevaliers, pour combattre à cheval, quand ils étaient assez riches pour avoir un cheval; les plébéiens devinrent chevaliers, et souvent même sénateurs, soit qu’on voulût augmenter le sénat, soit qu’ils eussent obtenu le droit d’être élus pour les magistratures qui en donnaient l’entrée. Cette dignité et le titre de chevalier étaient héréditaires. Chez les Gaulois, les principaux officiers des villes et les druides gouvernaient, et le peuple obéissait; dans tout pays il y a eu des distinctions d’État. Ceux qui disent que tous les hommes sont égaux disent la plus grande vérité, s’ils entendent que tous les hommes ont un droit égal à la liberté, à la propriété de leurs biens, à la protection des lois. Ils se tromperaient beaucoup, s’ils croyaient que les hommes doivent être égaux par les emplois, puisqu’ils ne le sont point par leurs talents. Dans cette inégalité nécessaire entre les conditions, il n’y a jamais eu, ni chez les anciens, ni dans les neuf parties de la terre habitable, rien de semblable à l’établissement de la noblesse dans la dixième partie, qui est notre Europe(6). Ses lois, ses usages, ont varié comme tout le reste. Nous vous avons déjà fait voir(7) que la plus ancienne noblesse héréditaire était celle des patriciens de Venise, qui entraient au conseil avant qu’il y eût un doge, dès les ve et vie siècles; et s’il est encore des descendants de ces premiers échevins, comme on le dit, ils sont sans contredit les premiers nobles de l’Europe. Il en fut de même des anciennes républiques d’Italie. Cette noblesse était attachée à la dignité, à l’emploi, et non aux terres. Partout ailleurs la noblesse devint le partage des possesseurs de terres. Les herrens d’Allemagne, les ricos hombres d’Espagne, les barons en France, en Angleterre, jouirent d’une noblesse héréditaire, par cela seul que leurs terres féodales ou non féodales demeurèrent dans leurs familles. Les titres de duc, de comte, de vicomte, de marquis, étaient d’abord des dignités, des offices à vie, qui ensuite passèrent de père en fils, les uns plus tôt, les autres plus tard. Dans la décadence de la race de Charlemagne, presque tous les États de l’Europe, hors les républiques, furent gouvernés comme l’Allemagne l’est aujourd’hui: et nous avons déjà vu(8) que chaque possesseur de fief devint souverain dans sa terre autant qu’il le put. Il est clair que des souverains ne devaient rien à personne, sinon ce que les petits s’étaient engagés de payer aux grands. Ainsi un châtelain payait une paire d’éperons à un vicomte, qui payait un faucon à un comte, qui payait à un duc une autre marque de vassalité. Tous reconnaissaient le roi du pays pour leur seigneur suzerain; mais aucun d’eux ne pouvait être imposé à aucune taxe. Ils devaient le service de leur personne, parce qu’ils combattaient pour leurs terres et pour eux-mêmes, en combattant pour l’État et pour le chef de l’État; et de là vient qu’encore aujourd’hui les nouveaux nobles, les anoblis, qui ne possèdent même aucun terrain, ne payent point l’impôt appelé taille. Les maîtres des châteaux et des terres, qui composaient le corps de la noblesse en tout pays, excepté dans les républiques, asservirent autant qu’ils le purent les habitants de leurs terres; mais les grandes villes leur résistèrent toujours: les magistrats de ces villes ne voulurent point du tout être les serfs d’un comte, d’un baron, ni d’un évêque, encore moins d’un abbé qui s’arrogeait les mêmes prétentions que ces barons et que ces comtes. Les villes du Rhin et du Rhône, quelques autres plus anciennes, comme Autun, Arles, et surtout Marseille, florissaient avant qu’il y eût des seigneurs et des prélats. Leur magistrature existait plusieurs siècles avant les fiefs; mais bientôt les barons et les châtelains remportèrent presque partout sur les citoyens. Si les magistrats ne furent pas les serfs du seigneur, ils furent au moins ses bourgeois; et de là vient que dans tant d’anciennes chartes on voit des échevins, des maires, se qualifier bourgeois d’un comte ou d’un évêque, bourgeois du roi. Ces bourgeois ne pouvaient choisir un nouveau domicile sans la permission de leur seigneur, et sans payer d’assez gros droits; espèce de servitude qui est encore en usage en Allemagne. De même que les fiefs furent distingués en francs fiefs qui ne devaient rien au seigneur suzerain, en grands fiefs, et en petits redevables, il y eut aussi des francs bourgeois, c’est-à-dire ceux qui achetèrent le droit d’être exempts de toute redevance à leur seigneur; il y eut de grands bourgeois qui étaient dans les emplois municipaux, et de petits bourgeois qui en plusieurs points étaient esclaves. Cette administration, qui s’était formée insensiblement, s’altéra de même en plusieurs pays, et fut détruite entièrement dans d’autres. Les rois de France, par exemple, commencèrent par anoblir les bourgeois, en leur conférant des titres sans terres. On prétend qu’on a trouvé dans le trésor des chartes de France les lettres d’anoblissement que Philippe Ier donna à un bourgeois de Paris nommé Eudes Le Maire (1095). Il faut bien que saint Louis eût anobli son barbier La Brosse, puisqu’il le fit son chambellan. Philippe III, qui anoblit Raoul son argentier, n’est donc pas, comme on le dit, le premier roi qui se soit arrogé le droit de changer l’état des hommes. Philippe le Bel donna de même le titre de noble et d’écuyer, de miles, au bourgeois Bertrand et à quelques autres; tous les rois suivirent cet exemple. (1339) Philippe de Valois anoblit Simon de Buci, président au parlement, et Nicole Taupin sa femme. (1350) Le roi Jean anoblit son chancelier Guillaume de Dormans car alors aucun office de clerc, d’homme de loi, d’homme de robe longue, ne donnait rang parmi la noblesse, malgré le titre de chevalier ès lois et de bachelier ès lois que prenaient les clercs. Ainsi, Jean Pastourel, avocat du roi, fut anobli par Charles V, avec sa femme Sédille (1354). Les rois d’Angleterre, de leur côté, créèrent des comtes, des barons, qui n’avaient ni comté ni baronnie. Les empereurs usèrent de ce privilège en Italie à leur exemple les possesseurs des grands fiefs s’arrogèrent le pouvoir d’anoblir et de corriger ainsi le hasard de la naissance. Un comte de Foix donna des lettres de noblesse à maître Bertrand son chancelier, et les descendants de Bertrand se dirent nobles; mais il dépendait du roi et des autres seigneurs de reconnaître ou non cette noblesse. De simples seigneurs d’Orange, de Saluces, et beaucoup d’autres, se donnèrent la même licence. La milice des francs-archers et des Taupins, sous Charles VII, étant exempte de la contribution des tailles, prit sans aucune permission le titre de noble et d’écuyer, confirmé depuis par le temps, qui établit et qui détruit tous les usages et les privilèges; et plusieurs grandes maisons de France descendent de ces Taupins, qui se firent nobles, et qui méritaient de l’être, puisqu’ils avaient servi la patrie. Les empereurs créèrent non seulement des nobles sans terres, mais des comtes palatins. Ces titres de comtes palatins furent donnés à des docteurs dans les universités. L’empereur Charles IV introduisit cet usage, et Barthole fut le premier auquel il donna ce titre de comte, titre avec lequel ses enfants ne seraient point entrés dans les chapitres, non plus que les enfants des Taupins. Les papes, qui prétendaient être au-dessus des empereurs, crurent qu’il était de leur dignité de faire aussi des palatins, des marquis. Les légats du pape, qui gouvernent les provinces du saint-siège, firent partout de ces prétendus nobles; et de là vient qu’en Italie il y a beaucoup plus de marquis et de comtes que de seigneurs féodaux. En France, quand Philippe le Bel eut établi le tribunal appelé parlement, les seigneurs de fiefs qui siégeaient en cette cour furent obligés de s’aider du secours des clercs tirés ou de la condition servile, ou du corps des francs, grands et petits bourgeois. Ces clercs prirent bientôt les titres de chevaliers et de bacheliers, à l’imitation de la noblesse; mais ce nom de chevalier, qui leur était donné par les plaideurs, ne les rendait pas nobles à la cour, puisque l’avocat général Pastourel et le chancelier Dormans furent obligés de prendre des lettres de noblesse. Les étudiants des universités s’intitulaient bacheliers après un examen, et prirent la qualité de licenciés après un autre examen, n’osant prendre le titre de chevaliers. Il parait que c’eût été une grande contradiction que les gens de loi qui jugeaient les nobles ne jouissent pas des droits de la noblesse cependant cette contradiction subsistait partout; mais en France ils jouirent des mêmes exemptions que les nobles pendant leur vie. Il est vrai que leurs droits ne s’étendaient pas jusqu’à prendre séance aux états généraux en qualité de seigneurs de fiefs, de porter un oiseau sur le poing, de servir de leur personne à la guerre, mais seulement de ne point payer la taille, de s’intituler messire. Le défaut de lois bien claires et bien connues, la variation des usages et des lois fut toujours ce qui caractérisa la France. L’état de la robe fut longtemps incertain. Les cours de justice, que les Français ont appelées parlements, jugèrent souvent des procès concernant le droit de noblesse que prétendaient les enfants des officiers de robe. Le parlement de Paris jugea que les enfants de Jean Le Maître, avocat du roi, devaient partager noblement (1540). Il rendit ensuite un arrêt semblable en faveur d’un conseiller nommé Ménager (1578): mais les jurisconsultes eurent des opinions différentes sur ces droits que l’usage attachait insensiblement à la robe. Louet, conseiller au parlement, prétendit que les enfants des magistrats devaient partager en roture; qu’il n’y avait que les petits-fils qui pussent jouir du droit d’aînesse des gentilshommes. Les avis des jurisconsultes ne furent pas des décisions pour la cour. Henri III déclara par un édit qu’aucun, sinon ceux de maison et race noble, ne prendrait dorénavant le titre de noble et le nom d’écuyer (1582). (1600) Henri IV fut moins sévère et plus juste, lorsque dans l’édit du règlement des tailles il déclara, quoique en termes très vagues, « que ceux qui ont servi le public en charges honorables peuvent donner commencement de noblesse à leur postérité. » Cette dispute de plusieurs siècles sembla terminée depuis sous Louis XIV, en 1644, au mois de juillet, et ne le fut pourtant pas. Nous devançons ici les temps pour donner tout l’éclaircissement nécessaire à cette matière. Vous verrez dans le Siècle de Louis XIV(9) quelle guerre civile fut excitée dans Paris pendant la jeunesse de ce monarque. Ce fut dans cette guerre que le parlement de Paris, la chambre des comptes, la cour des aides, et toutes les autres cours des provinces (1644), obtinrent les privilèges des nobles de race, gentilshommes et barons du royaume, affectés aux enfants des conseillers et présidents qui auraient servi vingt ans, ou qui seraient morts dans l’exercice de leurs charges. Leur état semblait être assuré par cet édit. (1669) Pourrait-on croire après cela que Louis XIV, séant lui-même au parlement, révoqua ces privilèges, et maintint seulement tous ces officiers de judicature dans leurs anciens droits, en révoquant tous les privilèges de noblesse accordés à eux et à leurs descendants en 1644, et depuis jusqu’à l’année 1669? Louis XIV, tout puissant qu’il était, ne l’a pas été assez pour ôter à tant de citoyens un droit qui leur avait été donné sous son nom. Il est difficile qu’un seul homme puisse obliger tant d’autres hommes à se dépouiller de ce qu’ils ont regardé comme leur possession. L’édit de 1644 a prévalu: les cours de judicature ont joui des privilèges de la noblesse, et la nation ne les a pas contestés à ceux qui jugent la nation. Pendant que les magistrats des cours supérieures disputaient ainsi sur leur état depuis l’an 1300, les bourgeois des villes et leurs officiers principaux flottèrent dans la même incertitude. Charles V, dit le Sage, pour s’acquérir l’affection des citoyens de Paris, leur accorda plusieurs privilèges de la noblesse, comme de porter des armoiries et de tenir des fiefs sans payer la finance, qu’on appelle le droit de franc fief, et ils en jouissent encore. Les maires, les échevins de plusieurs villes de France jouirent des mêmes droits, les uns par un ancien usage, les autres par des concessions. La plus ancienne concession de la noblesse à un office de plume en France, fut celle des secrétaires du roi. Ils étaient originairement ce que sont aujourd’hui les secrétaires d’État; ils s’appelaient clercs du secret, et puisqu’ils écrivaient sous les rois, et qu’ils expédiaient leurs ordres, il était juste de les distinguer. Leur droit de jouir de la noblesse après vingt ans d’exercice servit de modèle aux officiers de judicature. C’est ici que se voit principalement l’extrême variation des usages de France. Les secrétaires d’État, qui n’ont originairement d’autre droit que de signer les expéditions, et qui ne pouvaient les rendre authentiques qu’autant qu’ils étaient clercs du secret, secrétaires-notaires du roi, sont devenus des ministres et les organes tout-puissants de la volonté royale toute-puissante. Ils se sont fait appeler monseigneur, titre qu’on ne donnait autrefois qu’aux princes et aux chevaliers; et les secrétaires du roi ont été relégués à la chancellerie, où leur unique fonction est de signer des patentes. On a augmenté leur nombre inutile jusqu’à trois cents, uniquement pour avoir de l’argent: et ce honteux moyen a perpétué la noblesse française dans près de six mille familles, dont les chefs ont acheté tour à tour ces charges. Un nombre prodigieux d’autres citoyens, banquiers, chirurgiens, marchands, domestiques de princes, commis, ont obtenu des lettres de noblesse; et au bout de quelques générations ils prennent chez leurs notaires le titre de très hauts et très puissants seigneurs. Ces titres ont avili la noblesse ancienne, sans relever beaucoup la nouvelle. Enfin le service personnel des anciens chevaliers et écuyers ayant entièrement cessé, les états généraux n’étant plus assemblés, les privilèges de toute la noblesse, soit ancienne, soit nouvelle; se sont réduits à payer la capitation au lieu de payer la taille. Ceux qui n’ont eu pour père ni échevin, ni conseiller, ni homme anobli, ont été désignés par des noms qui sont devenus des outrages: ce sont les noms de vilain et de roturier. Vilain vient de ville, parce qu’autrefois il n’y avait de nobles que les possesseurs des châteaux; et roturier, de rupture de terre, labourage, qu’on a nommé roture. De là il arriva que souvent un lieutenant général des armées, un brave officier couvert de blessures, était taillable, tandis que le fils d’un commis jouissait des mêmes droits que les premiers officiers de la couronne. Cet abus déshonorant n’a été réformé qu’en 1752, par M. d’Argenson, secrétaire d’État de la guerre, celui de tous les ministres qui a fait le plus de bien aux troupes, et dont je fais ici l’éloge d’autant plus librement, qu’il est disgracié(10). Cette multiplicité ridicule de nobles sans fonction et sans vraie noblesse, cette distinction avilissante entre l’anobli inutile qui ne paye rien à l’État, et le roturier utile qui paye la taille, ces charges qu’on acquiert à prix d’argent, et qui donnent le vain nom d’écuyer, tout cela ne se trouve point ailleurs: c’est un effort de démence dans un gouvernement d’avilir la plus grande partie de la nation. Quiconque en Angleterre a quarante francs de revenu et terre est homo ingenuus, franc citoyen, libre Anglais, nommant des députés au parlement; tout ce qui n’est pas simple artisan est reconnu pour gentilhomme gentleman; et il n’y a de nobles, dans la rigueur de la loi, que ceux qui dans la chambre haute représentent les anciens barons, les anciens pairs de l’État(11). Dans beaucoup de pays libres, les droits du sang ne donnent aucun avantage; on ne contait que ceux de citoyen; et même à Bâle, aucun gentilhomme ne peut parvenir aux charges de la république, à moins qu’il ne renonce à ses prérogatives de gentilhomme. Cependant, dans tous les États libres, les magistrats ont pris le titre de nobilis, noble. C’est sans doute une très belle noblesse, que d’avoir été de père en fils à la tête d’une république: mais tel est l’usage, tel est le préjugé, que cinq cents ans d’une si pure illustration n’empêcheraient pas d’être mis en France à la taille, et ne pourraient faire recevoir un homme dans le moindre chapitre d’Allemagne. Ces usages sont le tableau de la vanité et de l’inconstance; et c’est la moins funeste partie de l’histoire du genre humain. Les tournois, si longtemps célébrés dans l’Europe chrétienne, et si souvent anathématisés, étaient des jeux plus nobles que la lutte, le disque et la course des Grecs, et bien moins barbares que les combats des gladiateurs chez les Romains. Nos tournois ne ressemblaient en rien à ces spectacles, mais beaucoup à ces exercices militaires si communs dans l’antiquité, et à ces jeux dont on trouve tant d’exemples dès le temps d’Homère. Les jeux guerriers commencèrent à prendre naissance en Italie vers le temps de Théodoric, qui abolit les gladiateurs au ve siècle, non pas en les interdisant par un édit, mais en reprochant aux Romains cet usage barbare, afin qu’ils apprissent d’un Goth l’humanité et la politesse. Il y eut ensuite et Italie, et surtout dans le royaume de Lombardie, des jeux militaires, des petits combats qu’on appelait bataillole, dont l’usage s’est conservé encore dans les villes de Venise et de Pise. Il passa bientôt chez les autres nations. Nithard rapporte qu’en 870, les enfants de Louis le Débonnaire signalèrent leur réconciliation par une de ces joutes solennelles, qu’on appela depuis tournois. Ex utraque parte alter in alterum veloci cursu ruebant. L’empereur Henri l’Oiseleur, pour célébrer son couronnement, donna une de ces fêtes militaires (920): on y combattit à cheval. L’appareil en fut aussi magnifique qu’il pouvait l’être dans un pays pauvre, qui n’avait encore de villes murées que celles qui avaient été bâties par les Romains le long du Rhin. L’usage s’en perpétua en France, en Angleterre, chez les Espagnols et chez les Maures. On sait que Geoffroy de Preuilli, chevalier de Touraine, rédigea quelques lois pour la célébration de ces jeux, vers la fin du xie siècle: quelques-uns prétendent que c’est de la ville de Tours qu’ils eurent le nom de tournois; car on ne tournait point dans ce jeux comme dans les courses des chars chez les Grecs et chez les Romains. Mais il est plus probable que tournoi venait d’épée tournante, ensis torneaticus, ainsi nommée dans la basse latinité, parce que c’était un sabre sans pointe, n’étant point permis dans ces jeux de frapper avec une autre pointe que celle de la lance. Ces jeux s’appelaient d’abord chez les Français emprises, pardons d’armes; et ce terme pardon signifiait qu’on ne se combattait pas jusqu’à la mort. On les nommait aussi béhourdis, du nom d’une armure qui couvrait le poitrail des chevaux. René d’Anjou, roi de Sicile et de Jérusalem, duc de Lorraine, qui, ne possédant aucun de ses États, s’amusait à faire des vers et des tournois, fit de nouvelles lois pour ces combats. « S’il veut fiare un tournoi, ou béhourdis, dit-il dans ses lois, faut que ce soit quelque prince, ou de moins haut baron. » Celui qui faisait le tournoi envoyait un héraut présenter une épée au prince qu’il invitait, et le priait de nommer les juges du camp. « Les tournois, dit ce bon roi René, peuvent être moult utiles; car par adventure il pourra advenir que tel jeune chevalier ou écuyer, pour y bien faire, acquerra grâce ou augmentation d’amour de sa dame. » On voit ensuite toute les cérémonies qu’il prescrit; comment on pend aux fenêtres ou galeries de la lice les armoiries des chevaliers qui doivent combattre les chevaliers, et des écuyers qui doivent jouter contre les écuyers. Tout se faisait à l’honneur des dames, selon des lois du bon roi René. Elles visitaient toutes les armes, elles distribuaient les prix; et si quelque chevalier ou écuyer du tournoi avait mal parlé de quelques-unes d’elles, les autres tournoyants le battaient de leurs épées, jusqu’à ce que les dames criassent grâce; ou bien on le mettait sur les barrières de la lice, les jambes pendantes à droite et à gauche, comme on met aujourd’hui un soldat sur le cheval de bois. Outre les tournois, on institua les pas d’armes; et ce même roi René fut encore législateur dans ces amusements. Le pas d’armes de la gueule de dragon auprès de Chinon, en 1446, fut très célèbre. Quelque temps après, celui du château de la joyeuse garde eut plus de réputation encore. Il s’agissait dans ces combats de défendre l’entrée d’un château, ou le passage d’un grand chemin. René eût mieux fait de tenter d’entrer en Sicile ou en Lorraine. La devise de ce galant prince était une chaufferette pleine de charbon, avec ces mots: Porté d’ardent désir; et cet ardent désir n’était pas pour ses États qu’il avait perdus, c’était pour Mlle Gui de Laval, dont il était amoureux, et qu’il épousa après la mort d’Isabelle de Lorraine. Ce furent ces anciens tournois qui donnèrent naissance longtemps auparavant aux armoiries, vers le commencement du xiie siècle. Tous les blasons qu’on suppose avant ce temps sont évidemment faux, ainsi que toutes ces prétendues lois des chevaliers de la Table ronde, tant chantés par le romans. Chaque chevalier qui se présentait avec le casque fermé faisait peindre sur son bouclier ou sur sa cotte d’armes quelques figures de fantaisie. De là ces noms, si célèbres dans les anciens romanciers, de chevaliers des aigles et des lions. Les termes du blason, qui parassent aujourd’hui un jargon ridicule et barbare, étaient alors des mots communs. La couleur de feu était appelée gueules, le vert était nommé sinople, un pieu était un pal, une bande était une fasce, de fascia, qu’on écrivit depuis face. Si ces jeux guerriers des tournois avaient jamais dû être autorisés, c’était dans le temps des croisades, où l’exercice des armes était nécessaire, et devenait consacré; cependant c’est dans ce temps même que les papes s’avisèrent de les défendre, et d’anathématiser une image de la guerre, eux qui avaient si souvent excité des guerres véritables. Entre autres, Nicolas III, le même qui depuis conseilla les vêpres siciliennes, excommunia tous ceux qui avaient combattu et même assisté à un tournoi en France sous Philippe le Hardi (1279): mais d’autres papes approuvèrent ces combats, et le roi de France Jean donna au pape Urbain V le spectacle d’un tournoi, lorsque après avoir été prisonnier à Londres il alla se croiser à Avignon, dans le dessein chimérique d’aller combattre les Turcs, au lieu de penser à réparer les malheurs de son royaume. L’empire grec n’adopta que très tard les tournois; toutes les coutumes de l’Occident étaient méprisées des Grecs; ils dédaignaient les armoiries, et la science du blason leur parut ridicule. Enfin le jeune empereur Andronic ayant épousé une princesse de Savoie (1326), quelques jeunes Savoyards donnèrent le spectacle d’un tournoi à Constantinople: les Grecs alors s’accoutumèrent à cet exercice militaire; mais ce n’était pas avec des tournois qu’on pouvait résister aux Turcs; il fallait de bonnes armées et un bon gouvernement, que les Grec n’eurent presque jamais. L’usage des tournois se conserva dans toute l’Europe. Un des plus solennels fut celui de Boulogne-sur-mer (1309), au mariage d’Isabelle de France avec Édouard II, roi d’Angleterre. Édouard III en fit deux beaux à Londres. Il y en eut même un à Paris du temps du malheureux Charles VI: ensuite vinrent ceux de René d’Anjou, dont nous avons déjà parlé (1415). Le nombre en fut très grand jusque vers le temps qui suivit la mort du roi de France Henri II, tué, comme on sait, dans un tournoi au palais des Tournelles (1559). Cet accident semblait devoir les abolir pour jamais. La vie désoccupée des grands, l’habitude et la passion, renouvelèrent pourtant ces jeux funestes à Orléans, un an après la mort tragique de Henri II. Le prince Henri de Bourbon-Montpensier en fut encore la victime; une chute de cheval le fit périr. Les tournois cessèrent alors absolument. Il en resta une image dans la pas d’armes, dont Charles IX et Henri III furent les tenants un an après la Saint-Barthélemy; car les fêtes furent toujours mêlées, dans ces temps horribles, aux proscriptions. Ce pas d’armes n’était pas dangereux; on n’y combattait pas à fer émoulu (1581). Il n’y eut point de tournoi au mariage du duc de Joyeuse. Le terme de tournoi est employé mal à propos à ce sujet dans le journal de L’Étoile. Les seigneurs ne combattirent point; et ce que L’Étoile appelle tournoi ne fut qu’une espèce de ballet guerrier représenté dans le jardin du Louvre par des mercenaires: c’était un des spectacles qu’on donnait à la cour, mais non pas un spectacle que la cour donnât elle-même. Les jeux que l’on continua depuis d’appeler tournois ne furent que des carrousels. L’abolition des tournois est donc de l’année 1560. Avec eux périt l’ancien esprit de la chevalerie, qui ne reparut plus guère que dans les romans. Cet esprit régnait encore beaucoup au temps de François Ier et de Charles-Quint. Philippe II, renfermé dans son palais, n’établit en Espagne d’autre mérite que celui de la soumission à ses volontés. La France, après la mort de Henri II, fut plongée dans le fanatisme, et désolée par les guerres de religion. L’Allemagne, divisée en catholiques romains, luthériens, calvinistes, oublia tous les anciens usages de chevalerie; et l’esprit d’intrigue les détruisit en Italie. A ces pas d’armes, aux combats à la barrière, à ces imitations des anciens tournois partout abolis, ont succédé les combats contre les taureaux en Espagne, et les carrousels en France, en Italie, en Allemagne. Il serait superflu de donner ici la description de ces jeux; il suffira du grand carrousel qu’on verra dans le Siècle de Louis XIV. En 1750, le roi de Prusse donna dans Berlin un carrousel très brillant; mais le plus magnifique et le plus singulier de tous a été celui de Saint-Pétersbourg, donné par l’impératrice Catherine seconde: les dames coururent avec les seigneurs, et remportèrent des prix. Tous ces jeux militaires commencent à être abandonnés; et de tous les exercices qui rendaient autrefois les corps plus robustes et plus agiles, il n’est presque plus resté que la chasse; encore est-elle négligée par la plupart des princes de l’Europe. Il s’est fait des révolutions dans les plaisirs comme dans tout le reste. L’éducation de la noblesse étendit beaucoup l’usage des duels, qui se perpétua si longtemps, et qui commença avec les monarchies modernes. Cette coutume de juger des procès par un combat juridique ne fut connue que des chrétiens occidentaux. On ne voit point de ces duels dans l’Église d’Orient; les anciennes nations n’eurent point cette barbarie. César rapporte dans ses Commentaires que deux de ses centurions, toujours jaloux et toujours ennemis l’un de l’autre, vidèrent leur querelle par un défi; mais ce défi était de montrer qui des deux ferait les plus belles actions dans la bataille. L’un, après avoir renversé un grand nombre d’ennemis, étant blessé et terrassé à son tour, fut secouru par son rival. C’étaient là les duels des Romains. Le plus ancien monument des duels ordonnés par les arrêts des rois est la loi de Gondebaud le Bourguignon, d’une race germanique qui avait usurpé la Bourgogne. La même jurisprudence était établie dans tout notre Occident. L’ancienne loi catalane, citée par le savant du Cange, les lois allemandes bavaroises spécifient plusieurs cas pour ordonner le duel. Dans les assises tenues par les croisés à Jérusalem, on s’exprime ainsi: « Le garent que l’on lieve.... com esparjur doit respondre.... à celui qui enci le lieve: Tu ments, et je suis prest.... te rendre mort ou recreant.... et vessi mon gage. » L’ancien coutumier de Normandie dit: « Plainte de meurtre doit être faite; et si l’accusé nie, il en offre gage.... et bataille li doit être ottroyée par justice. » Il est évident par ces lois qu’un homme accusé d’homicide était en droit d’en commettre deux. On décidait souvent d’une affaire civile par cette procédure sanguinaire. Un héritage était-il contesté, celui qui se battait le mieux avait raison; et les différends des citoyens se jugeaient, comme ceux des nations, par la force. Cette jurisprudence eut ses variations comme toutes les institutions ou sages ou folles des hommes. Saint Louis ordonna qu’un écuyer accusé par un vilain pourrait combattre à cheval, et que le vilain accusé par l’écuyer pourrait combattre à pied. Il exempte de la loi du duel les jeunes gens au-dessous de vingt et un ans, et les vieillards au-dessus de soixante. Les femmes et les prêtres nommaient des champions pour s’égorger en leur nom; la fortune, l’honneur, dépendaient d’un choix heureux. Il arriva même quelquefois que les gens d’Église offrirent et acceptèrent le duel. On les vit combattre en champ clos; et il paraît, par les constitutions de Guillaume le Conquérant, que les clercs et les abbés ne pouvaient combattre sans la permission de leur évêque: Si clericus duellum sine episcopi licentia susceperit, etc. Par les établissements de saint Louis, et d’autres monuments rapportés dans du Cange, il paraît que les vaincus étaient quelquefois pendus, quelquefois décapités ou mutilés: c’étaient les lois de l’honneur; et ces lois étaient munies du sceau d’un saint roi qui passe pour avoir voulu abolir cet usage digne des sauvages. (1168) On avait perfectionné la justice du temps de Louis le Jeune, au point qu’il statua qu’on n’ordonnerait le duel que dans des causes où il s’agirait au moins de cinq sous de ce temps, quinque solidos. Philippe le Bel publia un grand code de duels. Si le demandeur voulait se battre par procureur, nommer un champion pour défendre sa cause, il devait dire: « Notre souverain seigneur, je proteste et retiens que par loyale essoine de mon corps (c’est-à-dire par faiblesse ou maladie), je puisse avoir un gentilhomme mon avoué, qui en ma présence, si je puis, ou en mon absence, à l’aide de Dieu, de Notre-Dame, et de monseigneur saint Georges, fera son loyal devoir à mes coûts et dépens, etc. » Les deux parties adverses, ou bien leurs champions, comparaissaient au jour assigné dans une lice de quatre-vingts pas de long et de quarante de large, gardée par des sergents d’armes. Ils arrivaient « à cheval, visière baissée, écu au col, glaive au poing, épées et dagues ceintes. » Il leur était enjoint de porter un crucifix, ou l’image de la Vierge, ou celle d’un saint, dans leurs bannières. Les hérauts d’armes faisaient ranger les spectateurs tous à pied autour des lices. Il était défendu d’être à cheval au spectacle, sous peine, pour un noble, de perdre sa monture, et pour un bourgeois, de perdre une oreille. Le maréchal du camp, aidé d’un prêtre, faisait jurer les deux combattants sur un crucifix que leur droit était bon, et qu’ils n’avaient point d’armes enchantées; ils en prenaient à témoin M. saint Georges, et renonçaient au paradis s’ils étaient menteurs. Ces blasphèmes étant prononcés, le maréchal criait: « Laissez-les aller; » il jetait un gant; les combattants partaient, et les armes du vaincu appartenaient au maréchal. Les mêmes formules s’observaient à peu près en Angleterre. Elles étaient très différentes en Allemagne: on lit dans le Théâtre d’honneur, et dans plusieurs anciennes chroniques; que l’ordinaire le bourg de Hall en Souabe était le champ de ces combats. Les deux ennemis venaient demander permission aux notables de Souabe assemblés, d’entrer en lice. On donnait à chaque combattant un parrain et un confesseur; le peuple chantait un Libera, et on plaçait au bout de la lice une bière entourée de torches pour le vaincu. Les mêmes cérémonies s’observaient à Wisbourg. Il y eut beaucoup de combats en champ clos dans toute l’Europe jusqu’au xiiie siècle. C’est des lois de ces combats que viennent les proverbes: « Les morts ont tort; les battus payent l’amende. » Les parlements de France ordonnèrent quelquefois ces combats, comme ils ordonnent aujourd’hui une preuve par écrit ou par témoins. (1143) Sous Philippe de Valois, le parlement jugea qu’il y avait gage de bataille et nécessité de se tuer entre le chevalier Dubois et le chevalier de Vervins, parce que Vervins avait voulu persuader à Philippe de Valois que Dubois avait ensorcelé Son Altesse le roi de France. Le duel de Legris et de Carrouge, ordonné par le parlement, sous Charles VI, est encore fameux aujourd’hui. Il s’agissait de savoir si Legris avait couché ou non avec la femme de Carrouge malgré elle. (1442) Le parlement, longtemps après, dans une cause solennelle entre le chevalier Patarin et l’écuyer Tachon, déclara que le cas dont il s’agissait ne requérait pas gage de bataille, et qu’il fallait une accusation grave et dénuée de témoins pour que le duel fût légitimement ordonné. Ce cas grave arriva en 1454. Un chevalier, nommé Jean Picard, accusé d’avoir abusé de sa propre fille, fut reçu par arrêt à se battre contre son gendre qui était sa partie. Le Théâtre d’honneur et de chevalerie ne dit pas quel fut l’événement; mais quel qu’il fût, le parlement ordonna un parricide pour avérer un inceste. Les évêques, les abbés, à l’imitation des parlements et du conseil étroit des rois, ordonnèrent aussi le combat en champ clos dans leurs territoires. Yves de Chartres reproche à l’archevêque de Sens, et à l’évêque d’Orléans, d’avoir autorisé ainsi trop de duels pour des affaires civiles. Geoffroi du Maine, évêque d’Angers (1100), obligea les moines de Saint-Serge de prouver par le combat que certaines dîmes leur étaient dues; et le champion des moines, homme robuste, gagna leur cause à coups de bâton. Sous la dernière race des ducs de Bourgogne, les bourgeois des villes de Flandre jouissaient du droit de prouver leurs prétentions avec le bouclier et la massue de mesplier; ils oignaient de suif leur pourpoint, parce qu’ils avaient entendu dire qu’autrefois les athlètes se frottaient d’huile; ensuite ils plongeaient les mains dans un baquet plein de cendres, et mettaient du miel ou du sucre dans leur bouche; après quoi ils combattaient jusqu’à la mort, et le vaincu était pendu. La liste de ces combats en champ clos, commandés ainsi par les souverains, serait trop longue. Le roi François Ier en ordonna deux solennellement, et son fils Henri II en ordonna aussi deux. Le premier de ceux qu’ordonna Henri fut celui de Jarnac et de La Châteigneraye (1547). Celui-ci soutenait que Jarnac couchait avec sa belle-mère, celui-là le niait: était-ce là une raison pour un monarque de commander, de l’avis de son conseil, qu’ils se coupassent la tête en sa présence? mais telles étaient les moeurs. Chacun des deux champions jura sur les Évangiles qu’il combattait pour la vérité, et qu’il « n’avait sur lui ni paroles, ni charmes, ni incantations. » La Châteigneraye étant mort de ses blessures, Henri II fit serment qu’il n’ordonnerait plus les duels; et deux ans après il donna dans son conseil privé des lettres patentes, par lesquelles il était enjoint à deux jeunes gentilshommes d’aller se battre en champ clos à Sedan, sous les yeux du maréchal de La Marck, prince souverain de Sedan. Henri croyait ne point violer son serment, en ordonnant aux parties d’aller se tuer ailleurs qu’en son royaume. La cour de Lorraine s’opposa formellement à cet honneur que recevait le maréchal de La Marck. Elle envoya protester dans Sedan que tous les duels entre le Rhin et la Meuse devaient, par les lois de l’empire, se faire par l’ordre et en présence des souverains de Lorraine. Le camp n’en fut pas moins assigné à Sedan. Le motif de cet arrêt du roi Henri II, rendu en son conseil privé, était que l’un de ces deux gentilshommes, nommé Daguères, avait mis la main dans les chausses d’un jeune homme nommé Fendilles. Ce Fendilles, blessé dans le combat, ayant avoué qu’il avait tort, fut jeté hors du camp par les hérauts d’armes, et ses armes furent brisées; c’était une des punitions du vaincu. On ne peut concevoir aujourd’hui comment une cause si ridicule pouvait être vidée par un combat juridique. Il ne faut pas confondre avec tous ces duels, regardés comme l’ancien jugement de Dieu, les combats singuliers entre les chefs da deux armées, entre les chevaliers de partis opposés. Ces combats sont des faits d’armes, des exploits de guerre, de tout temps en usage chez toutes les nations. On ne sait si on doit placer plusieurs cartels de défi de roi à roi, de prince à prince, entre les duels juridiques, ou entre les exploits de chevalerie: il y en eut de ces deux espèces. Lorsque Charles d’Anjou, frère de saint Louis, et Pierre d’Aragon, se défièrent après les vêpres siciliennes, ils convinrent de remettre la justice de leur cause à un combat singulier, avec la permission du pape Martin IV, comme le rapporte Jean-Baptiste Caraffa dans son Histoire de Naples: le roi de France Philippe le Hardi leur assigna le camp de Bordeaux: rien ne ressemble plus aux duels juridiques. Charles d’Anjou arriva le matin au lieu et au jour assignés, et prit acte du défaut de son ennemi, qui n’arriva que sur le soir. Pierre prit acte à son tour du défaut de Charles, qui ne l’avait pas attendu. Ce défi singulier eût été au rang des combats juridiques, si les deux rois avaient en autant d’envie de se battre que de se braver. Le duel qu’Édouard III fit proposer à Philippe de Valois appartient à la chevalerie. Philippe de Valois le refusa, prétendant que le seigneur suzerain ne pouvait être défié par son vassal; mais, lorsque ensuite le vassal eut défait les armées du suzerain, Philippe proposa le duel; Édouard III, vainqueur, le refusa, disant qu’il était trop avisé pour remettre au hasard d’un combat singulier ce qu’il avait gagné par des batailles. Charles-Quint et François II se défièrent, s’envoyèrent des cartels, se dirent « qu’ils avaient menti par la gorge, » et ne se battirent point. Il n’y a pas un seul exemple de rois qui aient combattu en champ clos; mais le nombre des chevaliers qui prodiguèrent leur sang dans ces aventures est prodigieux. Nous avons déjà cité(12) le cartel de ce duc de Bourbon qui, pour éviter l’oisiveté, proposait un combat à outrance à l’honneur des dames. Un des plus fameux cartels est celui de Jean de Verchin, chevalier de grande renommée, et sénéchal du Hainaut: il fit afficher dans toutes les grandes villes de l’Europe qu’il se battrait à outrance, seul ou lui sixième, avec l’épée, la lance et la hache, « avec l’aide de Dieu, de la sainte Vierge, de monsieur saint Georges et de sa dame. » Le combat se devait faire dans un village de Flandre, nommé Conchi; mais personne n’ayant comparu pour venir se battre contre ce Flamand, il fit voeu d’aller chercher des aventures dans tout le royaume de France et en Espagne, toujours armé de pied en cap; après quoi il alla offrir un bourdon à monseigneur saint Jacques en Galice: on voit par là que l’original de don Quichotte était de Flandre. Le plus horrible duel qui fut jamais proposé, et pourtant le plus excusable, est celui du dernier duc de Gueldre, Arnoud ou Arnaud, dont les États tombèrent dans la branche de France de Bourgogne, appartinrent depuis à la branche d’Autriche espagnole, et dont une partie est libre aujourd’hui. (1470) Adolphe, fils de ce dernier duc Arnoud, fit la guerre à son père du temps de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne; et cet Adolphe déclara publiquement devant Charles que son père avait joui assez longtemps, qu’il voulait jouir à son tour; et que si son père voulait accepter une petite pension de trois mille florins, il la lui ferait volontiers. Charles, qui était très puissant avant d’être malheureux, engagea le père et le fils à comparaître en sa présence. Le père, quoique vieux et infirme, jeta le gage de bataille, et demanda au duc de Bourgogne la permission de se battre contre son fils dans sa cour. Le fils l’accepta, le duc Charles ne le permit pas; et le père ayant justement déshérité son coupable fils, et donné ses États à Charles, ce prince les perdit avec tous les siens et avec la vie, dans une guerre plus injuste que tous les duels dont nous avons parlé. Ce qui contribua le plus à l’abolissement de cet usage, ce fut la nouvelle manière de faire combattre les armées. Le roi Henri IV décria l’usage des lances à la journée d’Ivry: et aujourd’hui que la supériorité du feu décide de tout dans les batailles, un chevalier serait mal reçu à se présenter la lance en arrêt. La valeur consistait autrefois à se tenir ferme et armé de toutes pièces sur un cheval de carrosse qui était aussi bardé de fer: elle consiste aujourd’hui à marcher lentement devant cent bouches de canon qui emportent quelquefois des rangs entiers. Lorsque les duels juridiques n’étaient plus d’usage, et que les cartels de chevalerie l’étaient encore, les duels entre particuliers commencèrent avec fureur; chacun se donna soi-même, pour la moindre querelle, la permission qu’on demandait autrefois aux parlements, aux évêques et aux rois. Il y avait bien moins de duels quand la justice les ordonnait solennellement; et lorsqu’elle les condamna, ils furent innombrables. On eut bientôt des seconds dans ces combats, comme il y en avait eu dans ceux de chevalerie. Un des plus fameux dans l’histoire est celui de Caylus, Maugiron et Livarot, contre Antragues, Riberac et Schomberg, sous le règne de Henri III, à l’endroit où est aujourd’hui la place Royale à Paris, et où était autrefois le palais des Tournelles. Depuis ce temps il ne se passa presque point de jour qui ne fût marqué par quelque duel; et cette fureur fut poussée au point qu’il y avait des compagnies de gendarmes dans lesquelles on ne recevait personne qui ne se fût battu au moins une fois, ou qui ne jurât de se battre dans l’année. Cette coutume horrible a duré jusqu’au temps de Louis XIV. CHAP. CI. — De Charles VIII, et de l’état de l’Europe, quand il entreprit la conquête de Naples. Louis XI laissa son fils Chartes VIII, enfant de quatorze ans, faible de corps, et sans aucune culture dans l’esprit, maître du plus beau et du plus puissant royaume qui fût alors en Europe. Mais il lui laissa une guerre civile, compagne presque inséparable des minorités. Le roi, à la vérité, n’était point mineur par la loi de Charles V, mais il l’était par celle de la nature. Sa soeur aînée, Anne, femme du duc de Bourbon-Beaujeu, eut le gouvernement par le testament de son père; et on prétend qu’elle en était digne. Louis, duc d’Orléans, premier prince du sang, qui fut depuis ce même roi Louis XII, dont la mémoire est si chère, commença par être le fléau de l’État dont il devint depuis le père. D’un côté, sa qualité de premier prince du sang, loin de lui donner aucun droit au gouvernement, ne lui eût pas même donné le pas sur les pairs plus anciens que lui; de l’autre, il semblait toujours étrange qu’une femme, que la loi déclare incapable du trône, régnât pourtant sous un autre nom. Louis, duc d’Orléans, ambitieux (car les plus vertueux le sont), fit la guerre civile à son souverain pour être son tuteur. La parlement de Paris vit alors quel crédit il pouvait un jour avoir dans les minorités. Le duc d’Orléans vint s’adresser aux chambres assemblées pour avoir un arrêt qui changeât le gouvernement. La Vaquerie, homme de loi, premier président, répondit que ni les finances ni le gouvernement de l’État ne regardent le parlement, mais bien les états généraux, lesquels le parlement ne représente pas. On voit par cette réponse que Paris alors était tranquille, et que le parlement était dans les intérêts de Mme de Beaujeu. (1488) La guerre civile se fit dans les provinces, et surtout en Bretagne, où le vieux duc François II prit le parti du duc d’Orléans. On donna la bataille près de Saint-Aubin en Bretagne. Il faut remarquer que dans l’armée des Bretons et du due d’Orléans il y avait quatre ou cinq cents Anglais, malgré les troubles qui épuisaient alors l’Angleterre. Quand il s’agit d’attaquer la France, rarement les Anglais ont été neutres. Louis de la Trimouille, grand général, battit l’armée des révoltés, et prit prisonnier le duc d’Orléans leur chef, qui depuis fut son souverain. (1491) On le peut compter pour le troisième des rois capétiens pris en combattant, et ce ne fut pas le dernier. Le duc d’Orléans fut enfermé prés de trois ans dans la tour de Bourges, jusqu’à ce que Charles VIII allait le délivrer lui-même. Les moeurs des Français étaient bien plus douces que celles des Anglais, qui, dans le même temps, tourmentés chez eux par les guerres civiles, faisaient périr d’ordinaire par la main des bourreaux leurs ennemis vaincus. La pair et la grandeur de la France furent cimentées par le mariage de Charles VIII, qui força enfin le vieux duc de Bretagne à lui donner sa fille et ses États. La princesse Anne de Bretagne, l’une des plus belles personnes de son temps, aimait le duc d’Orléans, jeune encore et plein de grâces. Ainsi par cette guerre civile il avait perdu sa liberté et sa maîtresse. Les mariages des princes font dans l’Europe le destin des peuples. Le roi Charles VIII, qui avait pu du temps de son père épouser Marie, l’héritière de Bourgogne, pouvait encore épouser la fille de cette Marie et du roi des Romains Maximilien; et Maximilien, de son côté, veuf de Marie de Bourgogne, s’était flatté, avec raison, d’obtenir Anne de Bretagne. Il l’avait même épousée par procureur, et le comte de Nassau avait, au nom du roi des Romains, mis une jambe dans le lit de la princesse, selon l’usage de ces temps. Mais le roi de France n’en conclut pas moins son mariage. Il eut la princesse, et pour dot la Bretagne, qui depuis a été réduite en province de France. La France alors était au comble de la gloire. Il fallait autant de fautes qu’on en fit, pour qu’elle ne fût pas l’arbitre de l’Europe. On se souvient comme le dernier comte de Provence donna, par son testament, cet État à Louis XI(13). Ce comte, en qui finit la maison d’Anjou, prenait le titre de roi des Deux-Siciles, que sa maison avait perdues toutes deux depuis longtemps. Il communiqua ce titre à Louis XI, en lui donnant réellement la Provence. Charles VIII voulut ne pas porter un vain titre; et tout fut bien préparé pour la conquête de Naples, et pour dominer dans toute l’Italie. Il faut se représenter ici en quel état était l’Europe au temps de ces événements, vers la fin du xve siècle. CHAP. CII. — État de l’Europe a la fin du xve siècle. De l’Allemagne, et principalement de l’Espagne. Du malheureux règne de Henri IV, surnommé l’Impuissant. D’Isabelle et de Ferdinand. Prise de Grenade. Persécution contre les juifs et contre les Maures. L’empereur Frédéric III, de la maison d’Autriche, venait de mourir (1493). Il avait laissé l’empire à son fils Maximilien, élu de son vivant roi des Romains. Mais ces rois des Romains n’avaient plus aucun pouvoir en Italie. Celui qu’on leur laissait en Allemagne n’était guère au-dessus de la puissance du doge à Venins; et la maison d’Autriche était encore bien loin d’être redoutable. En vain l’on montre à Vienne cette épitaphe: « Ci-gît Frédéric III, empereur pieux, auguste, souverain de la chrétienté, roi de Hongrie, de Dalmatie, de Croatie, archiduc d’Autriche, etc.; » elle ne sert qu’à faire voir la vanité des inscriptions. Il n’eut jamais rien de la Hongrie que la couronne, ornée de quelques pierreries, qu’il garda toujours dans son cabinet, sans les renvoyer ni à son pupille Ladislas, qui en était roi, ni à ceux que les Hongrois élurent ensuite, et qui combattirent contre les Turcs. Il possédait à peine la moitié de la province d’Autriche; ses cousins avaient le reste; et quant au titre de souverain de la chrétienté, il est aisé de voir s’il le méritait. Son fils Maximilien avait, outre les domaines de son père, le gouvernement des États de Marie de Bourgogne, sa femme, mais qu’il ne régissait qu’au nom de Philippe le Beau, son fils. Au reste, on sait qu’on l’appelait Massimiliano pochi danari, surnom qui ne désignait pas un puissant prince. L’Angleterre, encore presque sauvage, après avoir été longtemps déchirée par les guerres civiles de la rose blanche et de la rose rouge, ainsi que nous le verrons incessamment, commençait à peine à respirer sous son roi Henri VII, qui, à l’exemple de Louis XI, abaissait les barons et favorisait le peuple. En Espagne, les princes chrétiens avaient toujours été divisés. La race de Henri Transtamare, bâtard usurpateur (puisqu’il faut appeler les choses par leur nom), régnait toujours en Castille; et une usurpation d’un genre plus singulier fut la source de la grandeur espagnole. Henri IV, un des descendants de Transtamare, qui commença son malheureux règne en 1454, était énervé par les voluptés. Il n’y a jamais eu de cour entièrement livrée à la débauche, sans qu’il y ait eu des révolutions, ou du moins des séditions. Sa femme dona Juana, que j’appelle ainsi pour la distinguer de sa fille Jeanne et des autres princesses de ce nom, fille d’un roi de Portugal, ne couvrait ses galanteries d’aucun voile. Peu de femmes dans leurs amours eurent moins de respect pour les bienséances. Le roi don Henri IV passait ses jours avec les amants de sa femme, ceux-ci avec les maîtresses du roi. Tous ensemble donnaient aux Espagnols l’exemple de la plus grande mollesse et de la plus effrénée débauche. Le gouvernement étant si faible, les mécontents, qui sent toujours le plus grand nombre en tout temps et en tout pays, devinrent très forts en Castille. Ce royaume était gouverné comme la France, l’Angleterre, l’Allemagne et tous les États monarchiques de l’Europe l’avaient été si longtemps. Les vassaux partageaient l’autorité. Les évêques n’étaient point princes souverains comme en Allemagne; mais ils étaient seigneurs et grands vassaux, ainsi qu’en France. Un archevêque de Tolède, nommé Carillo, et plusieurs autres évêques, se mirent à la tête de la faction contre le roi. On vit renaître en Espagne les mêmes désordres qui affligèrent la France sous Louis le Débonnaire, qui sous tant d’empereurs troublèrent l’Allemagne, que nous verrons reparaître encore en France sous Henri III, et désoler l’Angleterre sous Charles Ier. (1465) Les rebelles, devenus puissants, déposèrent leur roi en effigie. Jamais on ne s’était avisé jusque-là d’une pareille cérémonie. On dressa un vaste théâtre dans la plaine d’Avila. Une mauvaise statue de bois représentant don Henri, couverte des habits et des ornements royaux, fut élevée sur ce théâtre. La sentence de déposition fut prononcée à la statue. L’archevêque de Tolède lui ôta la couronne, un autre l’épée, un autre le sceptre; et un jeune frère de Henri, nommé Alfonse, fut déclaré roi sur ce même échafaud. Cette comédie fut accompagnée de toutes les horreurs tragiques des guerres civiles. La mort du jeune prince, à qui les conjurés avaient donné le royaume, ne mit pas fin à ces troubles. L’archevêque et son parti déclarèrent le roi impuissant dans le temps qu’il était entouré de maîtresses; et, par une procédure inouïe dans tous les États, ils prononcèrent que sa fille Jeanne était bâtarde, née d’adultère, incapable de régner. On avait auparavant reconnu roi le bâtard Transtamare, rebelle envers son roi légitime; c’est à présent un roi légitime qu’on détrône, et dont on déclare la fille bâtarde et supposée, quoique née publiquement de la reine, quoique avouée par son père. Plusieurs grands prétendaient à la royauté; mais les rebelles se résolurent à reconnaître Isabelle, soeur du roi, âgée de dix-sept ans, plutôt que de se soumettre à un de leurs égaux; aimant mieux déchirer l’État au nom d’une jeune princesse encore sans crédit, que de se donner un maître. L’archevêque ayant donc fait la guerre à son roi au nom de l’infant, la continua au nom de l’infante: et le roi ne put enfin sortir de tant de troubles et demeurer sur le trône, que par un des plus honteux traités que jamais souverain ait signés. Il reconnut sa soeur Isabelle pour sa seule héritière légitime (1468), au mépris des droits de sa propre fille Jeanne; et les révoltés lui laissèrent le nom de roi à ce prix. Ainsi le malheureux Charles VI, en France, avait signé l’exhérédation de son propre fils. Il fallait, pour consommer ce scandaleux ouvrage, donner à la jeune Isabelle un mari qui fût en état de soutenir son parti. Ils jetèrent les yeux sur Ferdinand, héritier d’Aragon, prince à peu près de l’âge d’Isabelle. L’archevêque les maria en secret; et ce mariage, fait sous des auspices si funestes, fut pourtant la source de la grandeur de l’Espagne. Il renouvela d’abord les dissensions, les guerres civiles, les traités frauduleux, les fausses réunions qui augmentent les haines. Henri, après un de ces raccommodements, fut attaqué d’un mal violent dans un repas que lui donnaient quelques-uns de ses ennemis réconciliés, et mourut bientôt après (1474). En vain il laissa son royaume en mourant à Jeanne, sa fille, en vain il jura qu’elle était légitime; ni ses serments au lit de la mort, ni ceux de sa femme, ne purent prévaloir contre le parti d’Isabelle et de Ferdinand, surnommé depuis le Catholique, roi d’Aragon et de Sicile. Ils vivaient ensemble, non comme deux époux dont les biens sont communs sous les ordres du mari, mais comme deux monarques étroitement alliés. Ils ne s’aimaient ni ne se haïssaient, se voyant rarement, ayant chacun leur conseil, souvent jaloux l’un de l’autre dans l’administration, la reine encore plus jalouse des infidélités de son mari, qui remplissait de ses bâtards tous les grands postes; mais unis tous deux inséparablement pour leurs communs intérêts, agissant sur les mêmes principes, ayant toujours les mots de religion et de piété à la bouche, et uniquement occupés de leur ambition. La véritable héritière de Castille, Jeanne, ne put résister à leurs forces réunies. Le roi de Portugal, don Alfonse, son oncle, qui voulait l’épouser, arma en sa faveur (1479); mais la conclusion de tant d’efforts et de tant de troubles fut que la malheureuse princesse passa dans un cloître une vie destinée au trône. Jamais injustice ne fut ni mieux colorée, ni plus heureuse, ni plus justifiée par une conduite hardie et prudente. Isabelle et Ferdinand formèrent une puissance telle que l’Espagne n’en avait point encore vue depuis le rétablissement des chrétiens. Les mahométans arabes-maures n’avaient plus que le royaume de Grenade; et ils touchaient à leur ruine dans cette partie de l’Europe, tandis que les mahométans turcs semblaient prêts de subjuguer l’autre. Les chrétiens avaient, au commencement du viiie siècle, perdu l’Espagne par leurs divisions et la même cause chassa enfin les Maures d’Espagne. Le roi de Grenade Alboacen vit son neveu Boabdilla révolté contre lui. Ferdinand le Catholique ne manqua pas de fomenter cette guerre civile, et de soutenir le neveu contre l’oncle pour les affaiblir tous deux l’un par l’autre. Bientôt après la mort d’Alboacen, il attaqua avec les forces de la Castille et de l’Aragon son allié Boabdilla. Il en coûta six années de temps pour conquérir le royaume mahométan. Enfin la ville de Grenade fut assiégée: le siège dura huit mois. La reine Isabelle y vint jouir de son triomphe. Le roi Boabdilla se rendit à des conditions qui marquaient qu’il eût pu encore se défendre: car il fut stipulé qu’on ne toucherait ni aux biens, ni aux lois, ni à la liberté, ni à la religion des Maures; que leurs prisonniers même seraient rendus sans rançon, et que lui Juifs, compris dans la traité, jouiraient des mêmes privilèges. Boabdilla sortit à ce prix de sa capitale, (1491) et alla remettre les clefs à Ferdinand et Isabelle, qui le traitèrent en roi pour la dernière fois. Les contemporains ont écrit qu’il versa des larmes en se retournant vers les murs de cette ville bâtie par les mahométans depuis près de cinq cents ans, peuplée, opulente, ornée de ce vaste palais des rois maures dans lequel étaient les plus beaux bains de l’Europe, et dont plusieurs salles voûtées étaient soutenues sur cent colonnes d’albâtre. Le luxe qu’il regrettait fut probablement l’instrument de sa perte. Il alla finir sa vie en Afrique. Ferdinand fut regardé dans l’Europe comme le vengeur de la religion et le restaurateur de la patrie. Il fut dès lors appelé roi d’Espagne. En effet, maître de la Castille par sa femme, de Grenade par ses armes, et de l’Aragon par sa naissance, il ne lui manquait que la Navarre, qu’il envahit dans la suite. Il avait de grands démêlés avec la France pour la Cerdagne et le Roussillon, engagés à Louis XI. On peut juger si, étant roi de Sicile, il voyait d’un oeil jaloux Charles VIII prêt d’aller en Italie déposséder la maison d’Aragon, établie sur le trône de Naples. Nous verrons bientôt(14) éclore les fruits d’une jalousie si naturelle. Mais, avant de considérer les querelles des rois, vous voulez toujours observer le sort des peuples. Vous voyez que Ferdinand et Isabelle ne trouvèrent pas l’Espagne dans l’état où elle fut depuis sous Charles-Quint et sous Philippe II. Ce mélange d’anciens Visigoths, de Vandales, d’Africains, de juifs et d’aborigènes, dévastait depuis longtemps la terre qu’ils se disputaient; elle n’était fertile que sous les mains mahométanes. Les Maures, vaincus, étaient devenus les fermiers des vainqueurs; et les Espagnols chrétiens ne subsistaient que du travail de leurs anciens ennemis. Point de manufactures chez les chrétiens d’Espagne, point de commerce; très peu d’usage même des choses les plus nécessaires à la vie; presque point de meubles, nulle hôtellerie dans les grands chemins, nulle commodité dans les villes: le linge fin y fut très longtemps ignoré, et le linge grossier assez rare. Tout leur commerce intérieur et extérieur se faisait par les juifs, devenus nécessaires à une nation qui ne savait que combattre. Lorsque vers la fin du xve siècle on voulut rechercher la source de la misère espagnole, on trouva que les juifs avaient attiré à eux tout l’argent du pays par le commerce et par l’usure. On comptait en Espagne plus de cent cinquante mille hommes de cette nation étrangère si odieuse et si nécessaire. Beaucoup de grands seigneurs, auxquels il ne restait que des titres, s’alliaient à des familles juives et réparaient par ces mariages ce que leur prodigalité leur avait coûté: ils s’en faisaient d’autant moins de scrupule, que depuis longtemps les Maures et les chrétiens s’alliaient souvent ensemble. On agita dans le conseil de Ferdinand et d’Isabelle comment on pourrait se délivrer de la tyrannie sourde des juifs, après avoir abattu celle des vainqueurs arabes. (1492) On prit enfin le parti de les chasser et de les dépouiller. On ne leur donna que six mois pour vendre leurs effets, qu’ils furent obligés de vendre au plus bas prix. On leur défendit, sous peine de la vie, d’emporter avec eux ni or, ni argent, ni pierreries. Il sortit d’Espagne trente mille familles juives, ce qui fait cent cinquante mille personnes, à cinq par famille. Les autres se retirèrent en Afrique, les autres en Portugal et en France; plusieurs revinrent, feignant de s’être faits chrétiens. On les avait chassés pour s’emparer dé leurs richesses, on les reçut parce qu’ils en rapportaient; et c’est contre eux principalement que fut établi le tribunal de l’inquisition, afin qu’au moindre acte de leur religion, on pût juridiquement leur arracher leurs biens et la vie. On ne traite point ainsi dans les Indes les banians, qui y sont précisément ce que les juifs sont en Europe, séparés de tous les peuples par une religion aussi ancienne que les annales du monde, unis avec eux par la nécessité du commerce dont ils sont les facteurs, et aussi riches que les juifs le sont parmi nous. Ces banians et les guèbres, aussi anciens qu’eux, aussi séparés qu’eux des autres hommes, sont cependant bienvoulus partout; les juifs seuls sont en horreur à tous les peuples chez lesquels ils sont admis. Quelques Espagnols ont prétendu que cette nation commençait à être redoutable. Elle était pernicieuse par ses profits sur les Espagnols; mais, n’étant point guerrière, elle n’était point à craindre. On feignait de s’alarmer de la vanité que tiraient les juifs d’être établis sur les côtes méridionales de ce royaume longtemps avant les chrétiens. il est vrai qu’ils avaient passé en Andalousie de temps immémorial. Ils enveloppaient cette vérité de fables ridicules, telles qu’en a toujours débité ce peuple, chez qui les gens de bon sens ne s’appliquent qu’au négoce, et où le rabbinisme est abandonné à ceux qui ne peuvent mieux faire. Les rabbins espagnols avaient beaucoup écrit pour prouver qu’une colonie de juifs avait fleuri sur les côtes, du temps de Salomon, et que l’ancienne Bétique payait un tribut à ce troisième roi de la Palestine. Il est très vraisemblable que les Phéniciens, en découvrant l’Andalousie, et en y fondant des colonies, y avaient établi des juifs, qui servirent de courtiers, comme ils en ont servi partout. Mais de tout temps les juifs ont défiguré la vérité par des fables absurdes; ils mirent en oeuvre de fausses médailles, de fausses inscriptions. Cette espèce de fourberie, jointe aux autres plus essentielles qu’on leur reprochait, ne contribua pas peu à leur disgrâce. C’est depuis ce temps qu’on distingua en Espagne et en Portugal les anciens chrétiens et les nouveaux, les familles dans lesquelles il était entré des filles mahométanes, et celles dans lesquelles il en était entré de juives. Cependant le profit passager que le gouvernement tira de la violence faite à ce peuple usurier, le priva bientôt du revenu certain que les juifs payaient auparavant au fisc royal. Cette disette se fit sentir jusqu’au temps où l’on recueillit les trésors du nouveau monde. On y remédia autant que l’on put par des bulles. Celle de la Cruzade, donnée par Jules II(1509), produisit plus au gouvernement que l’impôt sur les juifs. Chaque particulier est obligé d’acheter cette bulle pour avoir le droit de manger des oeufs et certaines parties des animaux en carême, et les vendredis et samedis de l’année. Tous ceux qui vont à confesse ne peuvent recevoir l’absolution sans montrer cette bulle au prêtre. On inventa encore depuis la bulle de composition, en venu de laquelle il est permis de garder le bien qu’on a volé, pourvu que l’on n’en connaisse pas le maître. De telles superstitions sont bien aussi fortes que celles qu’on reproche aux Hébreux. La sottise, la folie et les vices font partout une partie du revenu public. La formule de l’absolution qu’on donne à ceux qui ont acheté la bulle de la Cruzade, n’est pas indigne de ce tableau général des coutumes et des moeurs des hommes: « Par l’autorité de Dieu tout-puissant, de saint Pierre et de saint Paul, et de notre très saint père le pape, à moi commise, je vous accorde la rémission de tous vos péchés confessés, oubliés, ignorés, et des peines du purgatoire. » La reine Isabelle, ou plutôt le cardinal Ximénès, traita depuis les mahométans comme les juifs; on en força un très grand nombre à se faire chrétiens, malgré la capitulation de Grenade, et on les brûla quand ils retournèrent à leur religion. Autant de musulmans que de juifs se réfugièrent en Afrique, sans qu’on pût plaindre ni ces Arabes qui avaient si longtemps subjugué l’Espagne, ni ces Hébreux qui l’avaient plus longtemps pillée. Les Portugais sortaient alors de l’obscurité; et, malgré toute l’ignorance de ces temps-là, ils commençaient à mériter alors une gloire aussi durable que l’univers, par le changement du commerce du monde, qui fut bientôt le fruit de leurs découvertes. Ce fut cette nation qui navigua la première des nations modernes sur l’océan Atlantique. Elle n’a dû qu’à elle seule le passage du cap de Bonne-Espérance, au lieu que les Espagnols dûrent à des étrangers la découverte de l’Amérique. Mais c’est à un seul homme, à l’infant don Henri, que les Portugais furent redevables de la grande entreprise contre laquelle ils murmurèrent d’abord. Il ne s’est presque jamais rien fait de grand dans le monde que par le génie et la fermeté d’un seul homme qui lutte contre les préjugés de la multitude, ou qui lui en donne. Le Portugal était occupé de ses grandes navigations et de ses succès en Afrique; il ne prenait aucune part aux événements de l’Italie qui alarmaient le reste de l’Europe. Après avoir vu comment on traitait les juifs en Espagne, on peut observer ici quelle fut leur situation chez les autres nations. Ce peuple doit nous intéresser, puisque nous tenons d’eux notre religion, plusieurs même de nos lois et de nos usages, et que nous ne sommes au fond que des juifs avec un prépuce. Ils firent, vous ne l’ignorez pas, le métier de courtiers et de revendeurs, ainsi qu’autrefois à Babylone, à Rome, et dans Alexandrie. Leur mobilier en France appartenait au baron des terres dans lesquelles ils demeuraient. Les meubles des juifs sont au baron, disent les établissements de saint Louis. Il n’était pas plus permis d’ôter un juif à un baron que de lui prendre ses manants ou ses chevaux. Le même droit s’exerçait en Allemagne. Ils sont déclarés serfs par une constitution de Frédéric II. Un juif était domaine de l’empereur, et ensuite chaque seigneur eut ses juifs. Les lois féodales avaient établi dans presque toute l’Europe, jusqu’à la fin du xvie siècle, que si un juif embrassait le christianisme, il perdait alors tous ses biens, qui étaient confisqués an profit de son seigneur. Ce n’était pas un sûr moyen de les convertir; mais il fallait bien dédommager le baron de la perte de son juif. Dans les grandes villes, et surtout dans les villes impériales, ils avaient leurs synagogues et leurs droits municipaux, qu’on leur faisait acheter fort chèrement; et lorsqu’ils étaient devenus riches, on ne manquait pas, comme on a vu(15), de les accuser d’avoir crucifié un petit enfant le vendredi saint. C’est sur cette accusation populaire que dans plusieurs villes de Languedoc et de Provence on établit la loi qui permettait de les battre depuis le vendredi saint jusqu’à Pâques, quand on les trouvait dans les rues. Leur grande application ayant été de temps immémorial à prêter sur gages, il leur était défendu de prêter ni sur des ornements d’église, ni sur des habits sanglants ou mouillés. (1215) Le concile de Latran ordonna qu’ils portassent une petite roue sur la poitrine, pour les distinguer des chrétiens. Ces marques changèrent avec le temps; mais partout on leur en faisait porter une à laquelle on pût les reconnaître. Il leur était expressément défendu de prendre des servantes ou des nourrices chrétiennes, et encore plus des concubines: il y eut même quelques pays où l’on faisait brûler les filles dont un juif avait abusé, et les hommes qui avaient eu les faveurs d’une juive, par la grande raison qu’en rend le grand jurisconsulte Gallus, « que c’est la même chose de coucher avec un juif que de coucher avec un chien. » Quand ils avaient un procès contre un chrétien, on les faisait jurer par Sabaoth, Éloï et Adonaï, par les dix noms de Dieu; et on leur annonçait la fièvre tierce, quarte, et quotidienne, s’ils se parjuraient; à quoi ils répondaient: Amen. On avait toujours soin de les pendre entre deux chiens, lorsqu’ils étaient condamnés. Il leur était permis en Angleterre de prendre des biens de campagne en hypothèque pour les sommes qu’ils avaient prêtées. On trouve dans le Monasticum anglicanum qu’il en coûta six marques sterling, sex marcas (peut-être six marcs), pour libérer une terre hypothéquée à la juiverie. Ils furent chassés de presque toutes les villes de l’Europe chrétienne en divers temps, mais presque toujours rappelés; il n’y a guère que Rome qui les ait constamment gardés. Ils furent entièrement chassés de France, en 1394, par Charles VI, et jamais depuis ils n’ont pu obtenir de séjourner dans Paris, où ils avaient occupé les halles et sept ou huit rues entières. On leur a seulement permis des synagogues dans Metz et dans Bordeaux, parce qu’on les y trouva établis lorsque ces villes furent unies à la couronne; et ils sont toujours restés constamment à Avignon, parce que c’était terre papale. En un mot ils furent partout usuriers, selon le privilège et la bénédiction de leur loi, et partout en horreur par la même raison. Leurs fameux rabbins Maïmonide, Abrabanel, Aben-Esra, et d’autres, avaient beau dire aux chrétiens dans leurs livres: « Nous sommes vos pères, nos Écritures sont les vôtres, nos livres sont lus dans vos églises, nos cantiques y sont chantés; » on leur répondait en les pillant, en les chassant, ou en les faisant pendre entre deux chiens: on prit en Espagne et en Portugal l’usage de les brêler. Les derniers temps leur ont été plus favorables, surtout en Hollande et en Angleterre, où ils jouissent de leurs richesses, et de tous les droits de l’humanité, dont on ne doit dépouiller personne. Ils ont même été sur le point d’obtenir le droit de bourgeoisie en Angleterre, vers l’an 1700, et l’acte du parlement allait déjà passer en leur faveur; mais enfin le cri de la nation et l’excès du ridicule jeté sur cette entreprise la firent échouer. Il courut cent pasquinades représentant milord Aaron et milord Judas séants dans la chambre des pairs: on rit, et les juifs se contentèrent d’être riches et libres. Ce n’est pas une légère preuve des caprices de l’esprit humain de voir les descendants de Jacob brûlés en procession à Lisbonne, et aspirant à tous les privilèges de la Grande-Bretagne. Ils ne sont, en Turquie, ni brûlés, ni bachas; mais ils s’y sont rendus les maîtres de tout le commerce; et ni les Français, ni les Vénitiens, ni les Anglais, ni les Hollandais, n’y peuvent acheter ou vendre qu’en passant par les mains des juifs aussi les riches courtiers de Constantinople regrettent-ils peu Jérusalem, tout méprisés et tout rançonnés qu’ils sont par les Turcs. Vous êtes frappés de cette haine et de ce mépris que toutes les nations ont toujours eu pour les juifs: c’est la suite inévitable de leur législation; il fallait, ou qu’ils subjuguassent tout, ou qu’ils fussent écrasés. Il leur fut ordonné d’avoir les nations en horreur, et de se croire souillés s’ils avaient mangé dans un plat qui eût appartenu à un homme d’une autre loi. Ils appelaient les nations vingt à trente bourgades, leurs voisines, qu’ils voulaient exterminer, et ils crurent qu’il fallait n’avoir rien de commun avec elles. Quand leurs yeux furent un peu ouverts par d’autres nations victorieuses, qui leur apprirent que le monde était plus grand qu’ils ne croyaient, ils se trouvèrent, par leur loi même, ennemis naturels de ces nations, et enfin du genre humain. Leur politique absurde subsista quand elle devait changer; leur superstition augmenta avec leurs malheurs: leurs vainqueurs étaient incirconcis; il ne parut pas plus permis à un juif de manger dans un plat qui avait servi à un Romain que dans le plat d’un Amorrhéen. Ils gardèrent tous leurs usages, qui sont précisément le contraire des usages sociables; ils furent donc avec raison traités comme une nation opposée en tout aux autres; les servant par avarice, les détestant par fanatisme, se faisant de l’usure un devoir sacré. Et ce sont nos pères! Il y avait alors une petite nation aussi vagabonde, aussi méprisée que les Juifs, et adonnée à une autre espèce de rapine; c’était un ramas de gens inconnus, qu’on nommait Bohèmes en France et ailleurs Égyptiens, Giptes, ou Gipsis, ou Syriens: on les a nommés en Italie Zingani et Zingari. Ils allaient par troupes d’un bout de l’Europe à l’autre, avec des tambours de basque et des castagnettes; ils dansaient, chantaient, disaient la bonne fortune, guérissaient les maladies avec des paroles, volaient tout ce qu’ils trouvaient, et conservaient entre eux certaines cérémonies religieuses, dont ni eux ni personne ne connaissait l’origine. Cette race a commencé à disparaître de la face de la terre depuis que, dans nos derniers temps, les hommes ont été désinfatués des sortilèges, des talismans, des prédictions et des possessions: on voit encore quelques restes de ces malheureux, mais rarement: c’était très vraisemblablement un reste de ces anciens prêtres et des prêtresses d’Isis, mêlés avec ceux de la déesse de Syrie. Ces troupes errantes, aussi méprisées des Romains qu’elles avaient été honorées autrefois, portèrent leurs cérémonies et leurs superstitions mercenaires par tout le monde. Missionnaires errants de leur culte, ils couraient de province en province convertir ceux à qui un hasard heureux confirmait les prédictions de ces prophètes, et ceux qui, étant guéris naturellement d’une maladie légère, croyaient être guéris par la vertu miraculeuse de quelques mots et de quelques signes mystérieux. Le portrait que fait Apulée de ces troupes vagabondes de prophètes et de prophétesses, est l’image de ce que les hordes errantes appelées Bohèmes ont été si longtemps dans toutes les parties de l’Europe: leurs castagnettes et leurs tambours de basque sont les cymbales et les crotales des prêtres isiaques et syriens. Apulée, qui passa presque toute sa vie à rechercher les secrets de la religion et de la magie, parle des prédictions, des talismans, des cérémonies, des danses et des chants de ces prêtres pèlerins, et spécifie surtout l’adresse avec laquelle ils volaient dans les maisons et dans les basses-cours. Quand le christianisme eut pris la place de la religion de Numa, quand Théodose eut détruit le fameux temple de Sérapis en Égypte, quelques prêtres égyptiens se joignirent à ceux de Cybèle et de la déesse de Syrie, et allèrent demander l’aumône comme ont fait depuis nos ordres mendiants. Mais des chrétiens ne les auraient pas assistés; il fallut donc qu’ils mêlassent le métier de charlatans à celui de pèlerins: ils exerçaient la chiromancie, et formaient des danses singulières. Les hommes veulent être amusés et trompés; ainsi ce ramas d’anciens prêtres s’est perpétué jusqu’à nos jours: telle a été la fin de l’ancienne religion d’Osiris et d’Isis, dont les noms impriment encore du respect. Cette religion, tout emblématique, et toute vénérable dans son origine, était, dès le temps de Cyrus, un mélange de superstitions ridicules. Elle devint encore plus méprisable sous les Ptolémées, et tomba dans le dernier avilissement sous les Romains elle a fini par être abandonnée à des troupes de voleurs. Il arrivera peut-être aux juifs la même catastrophe: quand la société des hommes sera perfectionnée, quand chaque peuple fera le commerce par lui-même et ne partagera plus les fruits de son travail avec ces courtiers errants, alors le nombre des juifs diminuera nécessairement. Les riches commencent parmi eux à mépriser leurs superstitions; elles ne seront plus que le partage d’un peuple sans arts et sans lois, qui, ne trouvant plus à s’enrichir par notre négligence, ne pourra plus faire une société séparée, et qui, n’entendant plus son ancien jargon corrompu, mêlé d’hébraïque et de syriaque, ignorant alors jusqu’à ses livres, se confondra avec la lie des autres peuples. CHAP. CV. — Suite de l’état de l’Europe au xve siècle. De l’Italie. De l’assassinat de Galéas Sforce dans une église. De l’assassinat des Médicis dans une église; de la part que Sixte IV eut à cette conjuration. Des montagnes du Dauphiné au fond de l’Italie, voici quelles étaient les puissances, les intérêts et les moeurs des nations. L’État de la Savoie, moins étendu qu’aujourd’hui, n’ayant même ni le Montferrat, ni Saluces, manquant d’argent et de commerce, n’était pas regardé comme une barrière. Ses souverains étaient attachés à la maison de France, qui depuis peu, dans leur minorité, avait disposé du gouvernement; et les passages des Alpes étaient ouverts. On descend du Piémont dans le Milanais, le pays le plus fertile de l’Italie citérieure: c’était encore, ainsi que la Savoie, une principauté de l’empire, mais principauté puissante, très indépendante alors d’un empire faible. Après avoir appartenu aux Visconti, cet État avait passé sous les lois du bâtard d’un paysan, grand homme et fils d’un grand homme: ce paysan est François Sforce, devenu par son mérite connétable de Naples et puissant en Italie. Le bâtard son fils avait été un de ces condottieri, chef de brigands disciplinés qui louaient leurs services aux papes, aux Vénitiens, aux Napolitains. Il avait pris Milan vers le milieu du xve siècle, et s’était ensuite emparé de Gênes, qui autrefois était si florissante, et qui, ayant soutenu neuf guerres contre Venise, flottait alors d’esclavage en esclavage. Elle s’était donnée aux Français du temps de Charles VI: elle s’était révoltée (1458): elle prit ensuite le joug de Charles VII, et le secoua encore: elle voulut se donner à Louis XI, qui répondit qu’elle pouvait se donner au diable, et que pour lui il n’en voulait point. Ce fut alors qu’elle fut contrainte de se livrer à ce duc de Milan, François Sforce (1464). Galéas Sforce, fils de ce bâtard, fut assassiné dans la cathédrale de Milan le jour de Saint-Étienne (1476). Je rapporte cette circonstance, qui ailleurs serait frivole, et qui est ici très importante: car les assassins prièrent saint Étienne et saint Ambroise à haute voix de leur donner assez de courage pour assassiner leur souverain. L’empoisonnement, l’assassinat, joints à la superstition, caractérisaient alors les peuples de l’Italie; ils savaient se venger, et ne savaient guère se battre; on trouvait beaucoup d’empoisonneurs et peu de soldats; et tel était le destin de ce beau pays depuis le temps des Othon. De l’esprit, de la superstition, de l’athéisme, des mascarades, des vers, des trahisons, des dévotions, des poisons, des assassinats, quelques grands hommes, un nombre infini de scélérats habiles, et cependant malheureux; voilà ce que fut l’Italie. Le fils de ce malheureux Galéas, Marie, encore enfant, succéda au duché de Milan, sous la tutelle de sa mère et du chancelier Simonetta; mais son oncle, que nous appelons Ludovic Sforce, ou Louis le Maure, chassa la mère, fit mourir le chancelier, et bientôt après empoisonna son neveu. C’était ce Louis le Maure qui négociait avec Charles VIII, pour faire descendre les Français en Italie. La Toscane, pays moins fertile, était au Milanais ce que l’Attique avait été à la Béotie; car depuis un siècle Florence se signalait, comme on a vu, par le commerce et par les beaux-arts. Les Médicis étaient à la tête de cette nation polie: aucune maison dans le monde n’a jamais acquis la puissance par des titres si justes; elle l’obtint à force de bienfaits et de vertus. Cosme de Médicis, né en 1389, simple citoyen de Florence, vécut sans rechercher de grands titres; mais il acquit par le commerce des richesses comparables à celles des plus grands rois de son temps: il s’en servit pour secourir les pauvres pour se faire des amis parmi les riches en leur prêtant son bien, pour orner sa patrie d’édifices, pour appeler à Florence les savants grecs chassés de Constantinople: ses conseils furent pendant trente années les lois de sa république: ses bienfaits furent ses principales intrigues, et ce sont toujours les plus sûres. On vit après sa mort, par ses papiers, qu’il avait prêté à ses compatriotes des sommes immenses, dont il n’avait jamais exigé le moindre payement: il mourut regretté de ses ennemis même (1464). Florence, d’un commun consentement, orna son tombeau du nom de Père de la patrie, titre qu’aucun des rois qui ont passé devant vos yeux n’avait pu obtenir. Sa réputation valut à ses descendants la principale autorité dans la Toscane: son fils l’administra sous le nom de gonfatonier. (1478) Ses deux petits-fils, Laurent et Julien, maîtres de la république, furent assassinés dans une église par des conjurés, au moment où on élevait l’hostie: Julien en mourut; Laurent échappa. Le gouvernement des Florentins ressemblait à celui des Athéniens, comme leur génie: il était tantôt aristocratique, tantôt populaire, et on n’y craignait rien tant que la tyrannie. Cosme de Médicis pouvait être comparé à Pisistrate, qui, malgré son pouvoir, fut mis au nombre des sages. Les petits-fils de ce Cosme eurent le sort des enfants de Pisistrate, assassinés par Harmodius et Aristogiton: Laurent échappa aux meurtriers comme un des enfants de Pisistrate, et vengea comme lui la mort de son frère. Mais ce qu’on n’avait point vu dans Athènes, et ce qu’on vit à Florence, c’est que les chefs de la religion tramèrent cette conspiration sanguinaire. On peut, par cet événement, se former une idée très juste de l’esprit et des moeurs de ces temps-là. La Rovère, Sixte IV, était souverain pontife. Je n’examinerai pas ici avec Machiavel si les Riario, qu’il faisait passer pour ses neveux, étaient en effet ses enfants; ni avec Michel Brutus, s’il les avait fait naître lorsqu’il était cordelier. Il suffit, pour l’intelligence des faits, de savoir qu’il sacrifiait tout pour l’agrandissement de Jérôme Riario, l’un de ces prétendus neveux. Nous avons déjà observé que le domaine du saint-siège n’était pas à beaucoup près aussi étendu qu’aujourd’hui. Sixte IV voulut dépouiller les seigneurs d’Imola et de Forli pour enrichir Jérôme de leurs États. Les deux frères Médicis secoururent de leur argent ces petits princes, et les soutinrent. Le pape crut que pour dominer dans l’Italie il fallait qu’il exterminât les Médicis. Un banquier florentin établi à Rome, nommé Pazzi, ennemi des deux frères, proposa au pape de les assassiner. Le cardinal Raphaël Riario, frère de Jérôme, fut envoyé à Florence pour diriger la conspiration; et Salviati, archevêque de Florence, en dressa tout le plan. Le prêtre Stephano, attaché à cet archevêque, se chargea d’être un des assassins. On choisit la solennité d’une grande fête dans l’église de Santa-Reparata pour égorger les Médicis et leurs amis, comme les assassins du duc Galéas Sforce avaient choisi la cathédrale de Milan, et le jour de Saint-Étienne, pour massacrer ce prince au pied de l’autel. Le moment de l’élévation de l’hostie fut celui qu’on prit pour le meurtre, afin que le peuple, attentif et prosterné, ne pût en empêcher l’exécution. En effet, dans cet instant même, Julien de Médicis fut tué par un frère de Pazzi et par d’autres conjurés. Le prêtre Stephano blessa Laurent, qui eut assez de force pour se retirer dans la sacristie. Quand on voit un pape, un archevêque, un prêtre, méditer un tel crime, et choisir pour l’exécution le moment où leur Dieu se montre dans le temple, on ne peut douter de l’athéisme qui régnait alors. Certainement s’ils avaient cru que leur Créateur leur apparaissait sous le pain sacré, ils n’auraient osé lui insulter à ce point. Le peuple adorait ce mystère; les grands et les hommes d’État s’en moquaient; tonte l’histoire de ces temps-là le démontre. Ils pensaient comme on pensait à Rome du temps de César: leurs passions concluaient qu’il n’y a aucune religion. Ils faisaient tous ce détestable raisonnement: les hommes m’ont enseigné des mensonges; donc il n’y a point de Dieu. Ainsi la religion naturelle fut éteinte dans presque tous ceux qui gouvernaient alors; et jamais siècle ne fut plus fécond en assassinats, en empoisonnements, en trahisons, en débauches monstrueuses. Les Florentins, qui aimaient les Médicis, les vengèrent par le supplice de tous les coupables qu’ils rencontrèrent. L’archevêque de Florence fut pendu aux fenêtres du palais public. Laurent eut la générosité ou la prudence de sauver la vie au cardinal neveu, qu’on voulait égorger au pied de l’autel qu’il avait souillé, et où il se réfugia. Pour Stephano, comme il n’était que prêtre, le peuple ne l’épargna pas; il fut traîné dans les rues de Florence, mutilé, écorché, et enfin pendu. Une des singularités de cette conspiration fut que Bernard Bandini, l’un des meurtriers, retiré depuis chez les Turcs, fut livré à Laurent de Médicis; et que le sultan Bajazet servit à punir le crime que le pape Sixte avait fait commettre. Ce qui fut moins extraordinaire, c’est que le pape excommunia les Florentins, pour avoir puni la conspiration; il leur fit même une guerre que Médicis termina par sa prudence. Vous voyez à quoi l’on employait la religion et les anathèmes. Je défie l’imagination la plus atroce de rien inventer qui approche de ces détestables horreurs. Laurent, vengé par ses concitoyens, s’en fit aimer le reste de sa vie. On le surnomma le Père des muses. titre qui ne vaut pas celui de Père de la patrie, mais qui annonce qu’il l’était en effet. C’était une chose aussi admirable qu’éloignée de nos moeurs, de voir ce citoyen, qui faisait toujours le commerce, vendre d’une main les denrées du Levant, et soutenir de l’autre le fardeau de la république; entretenir des facteurs, et recevoir des ambassadeurs; résister au pape, faire la guerre et la paix, être l’oracle des princes, cultiver les belles-lettres, donner des spectacles au peuple, et accueillir tous les savants grecs de Constantinople. Il égala le grand Cosme par ses bienfaits, et le surpassa par sa magnificence. Ce fut dès lors que Florence fut comparable à l’ancienne Athènes. On y vit à la fois le prince Pic de La Mirandole, Poliziano, Marcello Ficino, Landino, Lascaris, Chalcondyle, que Laurent rassemblait autour de lui, et qui étaient supérieurs peut-être à ces sages de la Grèce tant vantés. Son fils Pierre eut comme lui l’autorité principale et presque souveraine dans la Toscane, du temps de l’expédition des Français, mais avec bien moins de crédit que ses prédécesseurs et ses descendants. CHAP. CVI. — De l’État du pape, de Venise, et de Naples, au xve siècle. L’État du pape n’était pas ce qu’il est aujourd’hui, encore moins ce qu’il aurait dû être si la cour de Rome avait pu profiter des donations qu’on croit que Charlemagne avait faites, et de celles que la comtesse Mathilde fit réellement. La maison de Gonzague était en possession de Mantoue, dont elle faisait hommage à l’empire. Divers seigneurs jouissaient en paix, sous les noms de vicaires de l’empire ou de l’Église, des belles terres qu’ont aujourd’hui les papes. Pérouse était à la maison des Bailloni; les Bentivoglio avaient Bologne; les Polentini, Ravenne; les Manfredi, Faenza; les Sforce, Pezaro; les Riano possédaient Imola et Forli; la maison d’Este régnait depuis longtemps à Ferrare; les Pics à la Mirandole; les barons romains étaient encore très puissants dans Rome: on les appelait les menottes des papes. Les Colonnes et les Ursins, les Conti, les Savelli, premiers barons, et possesseurs anciens des plus considérables domaines, partageaient l’État romain par leurs querelles continuelles, semblables aux seigneurs qui s’étaient fait la guerre en France et en Allemagne dans les temps de faiblesse. Le peuple romain, assidu aux processions, et demandant à grands cris des indulgences plénières à ses papes, se soulevait souvent à leur mort, pillait leur palais, était près de jeter leur corps dans le Tibre. C’est ce qu’on vit surtout à la mort d’Innocent VIII. Après lui fut élu l’Espagnol Roderico Borgia, Alexandre VI, homme dont la mémoire a été rendue exécrable par les cris de l’Europe entière, et par la plume de tous les historiens. Les protestants, qui dans les siècles suivants s’élevèrent contre l’Église, chargèrent encore la mesure des iniquités de ce pontife. Nous verrons si on lui a imputé trop de crimes. Son exaltation fait bien connaître les moeurs et l’esprit de son siècle, qui ne ressemble en rien au nôtre. Les cardinaux qui l’élurent savaient qu’il élevait cinq enfants nés de son commerce avec Vanoza. Ils devaient prévoir que tous les biens, les honneurs, l’autorité, seraient entre les mains de cette famille: cependant ils le choisirent pour maître. Les chefs des factions du conclave vendirent pour de modiques sommes leurs intérêts et ceux de l’Italie. Venise, des bords du lac de Côme, étendait ses domaines en terre ferme jusqu’au milieu de la Dalmatie. Les Ottomans lui avaient arraché presque tout ce qu’elle avait autrefois envahi en Grèce sur les empereurs chrétiens; mais il lui restait la grande île do Crète (1437), et elle s’était approprié celle de Chypre par la donation de la dernière reine, fille de Marco Cornaro, Vénitien. Mais la ville de Venise, par son industrie, valait seule et Crète, et Chypre, et tous ses domaines en terre ferme. L’or des nations coulait chez elle par tous les canaux du commerce: tous les princes italiens craignaient Venise, et elle craignait l’irruption des Français. De tous les gouvernements de l’Europe, celui de Venise était le seul réglé, stable et uniforme. Il n’avait qu’un vice radical, qui n’en était pas un aux yeux du sénat: c’est qu’il manquait un contrepoids à la puissance patricienne, et un encouragement aux plébéiens. Le mérite ne put jamais dans Venise élever un simple citoyen, comme dans l’ancienne Rome. La beauté du gouvernement d’Angleterre, depuis que la Chambre des communes a part à la législation, consiste dans ce contrepoids, et dans ce chemin toujours ouvert aux honneurs pour quiconque en est digne; mais aussi le peuple étant toujours tenu dans la sujétion, le gouvernement des nobles en est mieux affermi, et les discordes civiles plus éloignées. On n’y craint point la démocratie, qui ne convient qu’à un petit canton suisse, ou à Genève(16). Pour les Napolitains, toujours faibles et remuants, incapables de se gouverner eux-mêmes, de se donner un roi et de souffrir celui qu’ils avaient, ils étaient au premier qui arrivait chez eux avec une armée. Le vieux roi Fernando régnait à Naples. Il était bâtard de la maison d’Aragon. La bâtardise n’excluait point alors du trône. C’était une race bâtarde qui régnait en Castille: c’était encore la race bâtarde de don Pèdre le Sévère, qui était sur le trône de Portugal. Fernando, régnant à ce titre dans Naples, avait reçu l’investiture du pape au préjudice des héritiers de la maison d’Anjou, qui réclamaient leurs droits. Mais il n’était aimé ni du pape son suzerain, ni de ses sujets. Il mourut en 1494, laissant une famille infortunée, à qui Charles VIII ravit le trône sans pouvoir le garder, et qu’il persécuta pour son propre malheur. CHAP. CVII. — De la conquête de Naples par Charles VIII, roi de France et empereur. De Zizim, frère de Bajazet II. Du pape Alexandre VI, etc. Charles VIII, son conseil, ses jeunes courtisans, étaient si enivrés du projet de conquérir le royaume de Naples, qu’on rendit à Maximilien la Franche-Comté et l’Artois, partie des dépouilles de sa femme, et qu’on remit la Cerdagne et le Roussillon à Ferdinand le Catholique, auquel on fit encore une remise de trois cent mille écus qu’il devait, à condition qu’il ne troublerait point la conquête. On ne faisait pas réflexion que douze villages qui joignent un État valent mieux qu’un royaume à quatre cents lieues de chez soi. On faisait encore une autre faute; on se fiait au roi catholique. L’enivrement du projet chimérique de conquérir non seulement une partie de l’Italie, mais de détrôner le sultan des Turcs, fut aussi une des raisons qui forcèrent Charles VIII à conclure avec Henri VII, roi d’Angleterre, un marché plus honteux encore que celui de Louis XI avec Édouard IV, il se soumit à lui payer six cent vingt mille écus d’or, de peur que Henri ne lui fît la guerre; se rendant ainsi le tributaire des Anglais belliqueux, qu’il craignait, pour aller attaquer des Italiens amollis qu’il ne craignait pas. Il crut aller à la gloire par le chemin de l’opprobre, et commença par s’appauvrir en voulant s’enrichir par des conquêtes. (1494) Enfin Charles VIII descend en Italie. Il n’avait pour une telle entreprise que seize cents hommes d’armes, qui, avec leurs archers, composaient un corps de bataille de cinq mille cavaliers pesamment armés, deux cents gentilshommes de sa garde, cinq cents cavaliers, armés à la légère, six mille fantassins français et six mille Suisses, avec si peu d’argent qu’il était obligé d’en emprunter sur les chemins, et de mettre en gage les pierreries que lui prêta la duchesse de Savoie. Sa marche cependant imprima partout l’épouvante et la soumission. Les Italiens étaient étonnés de voir cette grosse artillerie traînée par des chevaux, eux qui ne connaissaient que de petites coulevrines de cuivre traînées par des boeufs. La gendarmerie italienne était composée de spadassins, qui se louaient fort cher pour un temps limité à ces condottieri, lesquels se louaient encore plus cher aux princes qui achetaient leur dangereux service. Ces chefs prenaient des noms faits pour intimider la populace. L’un s’appelait Taille-Cuisse; l’autre, Fier-à-Bras, ou Fracasse, ou Sacripant. Chacun d’eux craignait de perdre ses hommes: ils poussaient leurs ennemis dans les batailles, et ne les frappaient pas. Ceux qui perdaient le champ étaient les vaincus. Il y avait beaucoup plus de sang répandu dans les vengeances particulières, dans les enceintes des villes, dans les conspirations, que dans les combats. Machiavel rapporte que, dans la bataille d’Anguiari, il n’y eut de mort qu’un cavalier étouffé dans la presse. Une guerre sérieuse les effraya tous, et aucun n’osa paraître. Le pape Alexandre VI, les Vénitiens, le duc de Milan, Louis le Maure, qui avaient appelé le roi en Italie, voulurent le traverser dès qu’il y fut. Pierre de Médicis, contraint d’implorer sa protection, fut chassé de la république pour l’avoir demandée, et se retira dans Venise, d’où il n’osa sortir, malgré la bienveillance du roi, craignant plus les vengeances secrètes de son pays qu’il ne comptait sur l’appui des Français. Le roi entre à Florence en maître. Il délivre la ville de Sienne du joug des Toscans, qui bientôt après la remirent en servitude. Il marche à Rome, où Alexandre VI négociait en vain contre lui. Il y fait son entrée en conquérant. Le pape, réfugié dans le château Saint-Ange, vit les canons de France tournés contre ses faibles murailles. Il demanda grâce. Il ne lui en coûta guère qu’un chapeau de cardinal pour fléchir le roi (1494). Brissonnet, de président des comptes devenu archevêque, conseilla cet accommodement qui lui valut la pourpre. Un roi est souvent bien servi par ses sujets quand ils sont cardinaux, mais rarement quand ils veulent l’être. Le confesseur du roi entra encore dans l’intrigue. Charles, dont l’intérêt était de déposer le pape, lui pardonna, et s’en repentit. Jamais pape n’avait plus mérité l’indignation d’un roi chrétien. Lui et les Vénitiens s’étaient adressés à Bajazet II, sultan des Turcs, fils et successeur de Mahomet II, pour les aider à chasser Charles VIII d’Italie. Il fut avéré que le pape avait envoyé un nonce, nommé Bozzo, à la Porte, et on en conclut que le prix de l’union du sultan et du pontife était un de ces meurtres atroces dont on commence à sentir quelque horreur aujourd’hui dans le sérail même de Constantinople. Le pape, par un enchaînement d’événements extraordinaires, avait entre ses mains Zizim ou Gem, frère de Bajazet. Voici comment ce fils de Mahomet il était tombé entre les mains du pape. Zizim, chéri des Turcs, avait disputé l’empire à Bajazet, qui en était haï. Mais, malgré les voeux des peuples, il avait été vaincu. Dans sa disgrâce il eut recours aux chevaliers de Rhodes, qui sont aujourd’hui les chevaliers de Malte, auxquels il avait envoyé un ambassadeur. On le reçut d’abord comme un prince à qui on devait l’hospitalité, et qui pouvait être utile; mais bientôt après on le traita en prisonnier. Bajazet payait quarante mille sequins par an aux chevaliers, pour ne pas laisser retourner Zizim en Turquie. Les chevaliers le menèrent en France dans une de leurs commanderies du Poitou, appelée le Bourgneuf. Charles VIII reçut à la fois un ambassadeur de Bajazet et un nonce du pape Innocent VIII, prédécesseur d’Alexandre, au sujet de ce précieux captif. Le sultan le redemandait; le pape voulait l’avoir comme un gage de la sûreté de l’Italie contre les Turcs. Charles envoya Zizim au pape. Le pontife le reçut avec toute la splendeur que le maître de Rome pouvait affecter avec le frère du maître de Constantinople. On voulut l’obliger à baiser les pieds du pape; mais Bozzo, témoin oculaire, assure que le Turc rejeta cet abaissement avec indignation. Paul Jove dit qu’Alexandre VI, par un traité avec le sultan, marchanda la mort de Zizim. Le roi de France, qui, dans des projets trop vastes, assuré de la conquête de Naples, se flattait d’être redoutable à Bajazet, voulut avoir ce frère malheureux. Le pape, selon Paul Jove, le livra empoisonné. Il resta indécis si le poison avait été donné par un domestique du pape; ou par un ministre secret du Grand-Seigneur; mais on divulgua que Bajazet avait promis trois cent mille ducats au pape pour la tête de son frère. Le prince Démétrius Cantemir dit que, selon les annales turques, le barbier de Zizim lui coupa la gorge, et que ce barbier fut grand vizir pour récompense. Il n’est pas probable qu’on ait fait ministre et général un barbier. Si Zizim avait été assassiné, le roi Charles VIII, qui renvoya son corps à son frère, aurait su ce genre de mort; les contemporains en auraient parlé. Le prince Cantemir, et ceux qui accusent Alexandre VI, peuvent se tromper également. La haine qu’on portait à ce pontife, et qu’il méritait si bien, lui imputa tous les crimes qu’il pouvait commettre. Le pape, ayant juré de ne plus inquiéter le roi dans sa conquête, sortit de sa prison, et reparut en pontife sur le théâtre du Vatican. Là, dans un consistoire public, le roi vint prêter ce qu’on appelle hommage d’obédience, assisté de Jean de Gannai, premier président du parlement de Paris, qui semblait devoir être ailleurs qu’à cette cérémonie. Le roi baisa les pieds de celui que deux jours auparavant il voulait faire condamner comme un criminel; et, pour achever la scène, il servit la messe d’Alexandre VI. Guichardin, auteur contemporain très accrédité, assure que dans l’église le roi se plaça au-dessous du doyen des cardinaux. Il ne faut donc pas tant s’étonner que le cardinal de Bouillon, doyen du sacré collège, ait de nos jours, en s’appuyant de ces anciens usages, écrit à Louis XIV: « Je vais prendre la première place du monde chrétien après la suprême. » Charlemagne s’était fait déclarer dans Rome empereur d’Occident; Charles VIII y fut déclaré empereur d’Orient, mais d’une manière bien différente. Un Paléologue, neveu de celui qui avait perdu l’empire et la vie, céda très inutilement à Charles VIII et à ses successeurs un empire qu’on ne pouvait plus recouvrer. Après cette cérémonie, Charles s’avança au royaume de Naples. Alfonse II, nouveau roi de ce pays, haï de ses sujets comme son père, et intimidé par l’approche des Français, donna au monde l’exemple d’une lâcheté nouvelle. Il s’enfuit secrètement à Messine, et se fit moine chez les Olivétains. Son fils Fernando, devenu roi, ne put rétablir les affaires que l’abdication de son père faisait voir désespérées. Abandonné bientôt des Napolitains, il leur remit leur serment de fidélité, après quoi il se retira dans la petite île d’Ischia, située à quelques milles de Naples. Charles, maître du royaume et arbitre de l’Italie (1495), entra dans Naples en vainqueur, sans avoir presque combattu. Il prit les titres prématurés d’Auguste et d’empereur. Mais dans ce temps-là même presque toute l’Europe travaillait sourdement à lui faire perdre la couronne de Naples. Le pape, les Vénitiens, le duc de Milan, Louis le Maure, l’empereur Maximilien, Ferdinand d’Aragon, Isabelle de Castille, se liguaient ensemble. Il fallait avoir prévu cette ligue, et pouvoir la combattre. Il repartit pour la France cinq mois après l’avoir quittée. Tel fut, ou son aveuglement, ou son mépris pour les Napolitains, ou plutôt son impuissance, qu’il ne laissa que quatre à cinq mille Français pour conserver sa conquête; et il se trompa au point de croire que des seigneurs du pays, comblés de ses bienfaits, soutiendraient son parti pendant son absence. Dans son retour auprès de Plaisance, vers le village de Fornovo, que nous nommons Fornoue, rendu célèbre par cette journée, il trouve l’armée des confédérés forte d’environ trente mille hommes. Il n’en avait que huit mille. S’il était battu, il perdait la liberté ou la vie; s’il battait, il ne gagnait que l’avantage de la retraite. On vit alors ce qu’il eût fait dans cette expédition, si la prudence avait secondé le courage. (1495) Les Italiens ne tinrent pas longtemps devant lui; il ne perdit pas deux cents hommes: les alliés en perdirent quatre mille. Tel est, d’ordinaire, l’avantage d’une troupe aguerrie qui combat avec son roi contre une multitude mercenaire. Guicciardino dit que, depuis quelques siècles, les Italiens n’avaient jamais donné une bataille si sanglante. Les Vénitiens comptèrent pour une victoire d’avoir, dans ce combat, pillé quelques bagages du roi. On porta sa tente en triomphe dans Venise. Charles VIII ne vainquit que pour s’en retourner en France, laissant encore la moitié de sa petite armée près de Novare dans le Milanais, où le duc d’Orléans fut bientôt assiégé, et dont il fut obligé de sortir avec les restes d’une garnison exténuée de misère et de faim. Les ligués pouvaient encore l’attaquer avec un grand avantage mais ils n’osèrent. « Nous ne pouvons résister, disaient-ils, alla furia francese. » Les Français firent précisément en Italie ce que les Anglais avaient fait en France; ils vainquirent en petit nombre, et ils perdirent leurs conquêtes. Quand le roi fut à Turin, on fut bien étonné de voir un camérier du pape Alexandre VI qui ordonna au roi de France de retirer ses troupes du Milanais et de Naples, et de venir rendre compte de sa conduite au saint-père, sous peine d’excommunication. Cette bravade n’eût été qu’un sujet de plaisanterie, si d’ailleurs la conduite du pape n’eût pas été un sujet de plainte très sérieux. Le roi revint en France, et fut aussi négligent à conserver ses conquêtes qu’il avait été prompt à les faire. Frédéric, oncle de Fernando ce roi de Naples détrôné, devenu roi titulaire après la mort de Fernando, reprit en un mois tout son royaume, assisté de Gonsalve de Cordoue, surnommé le grand capitaine, que Ferdinand d’Aragon, surnommé le Catholique, envoya pour lors à son secours. Le duc d’Orléans, qui régna bientôt après, fut trop heureux qu’on le laissât sortir de Novare. Enfin, de ce torrent qui avait inondé l’Italie, il ne resta nul vestige; et Charles VIII, dont la gloire avait passé si vite mourut sans enfants à l’âge de près de vingt-huit ans (1497), laissant à Louis XII son premier exemple à suivre, et ses fautes à réparer Avant de voir comment Louis XII soutint ses droits sur l’Italie, ce que devint tout ce beau pays agité de tant de factions, et disputé par tant de puissances, et comment les papes formèrent l’État qu’ils possèdent aujourd’hui, on doit quelque attention à un fait extraordinaire qui exerçait alors la crédulité de l’Europe, et qui étalait ce que peut le fanatisme. Il y avait à Florence un dominicain nommé Jérôme Savonarole. C’était un de ces prédicateurs à qui le talent de parler en chaire fait croire qu’ils peuvent gouverner les peuples, un de ces théologiens qui, ayant expliqué l’Apocalypse, pensent être devenus prophètes. Il dirigeait, il prêchait, il confessait, il écrivait; et dans une ville libre, pleine nécessairement de factions, il voulait être à la tête d’un parti. Dès que les principaux citoyens de Florence surent que Charles VIII méditait sa descente en Italie, il la prédit, et le peuple le crut inspiré. Il déclama contre le pape Alexandre VI; il encouragea ceux de ses compatriotes qui persécutaient les Médicis, et qui répandirent le sang des amis de cette maison. Jamais homme n’avait eu plus de crédit à Florence sur le commun peuple. Il était devenu une espèce de tribun, en faisant recevoir les artisans dans la magistrature. Le pape et les Médicis se servirent contre Savonarole des mêmes armes qu’il employait; ils envoyèrent un franciscain prêcher contre lui. L’ordre de saint François haïssait celui de saint Dominique plus que les guelfes ne haïssaient les gibelins. Le cordelier réussit à rendre le dominicain odieux. Les deux ordres se déchaînèrent l’un contre l’autre. Enfin un dominicain s’offrit à passer à travers un bûcher pour prouver la sainteté de Savonarole. Un cordelier proposa aussitôt la même épreuve pour prouver que Savonarole était un scélérat. Le peuple, avide d’un tel spectacle, en pressa l’exécution; le magistrat fut contraint de l’ordonner. Tous les esprits étaient encore remplis de l’ancienne fable de cet Aldobrandin, surnommé Petrus igneus, qui dans le xie siècle avait passé et repassé sur des charbons ardents au milieu de deux bûchers; et les partisans de Savonarole ne doutaient pas que Dieu ne fît pour un jacobin ce qu’il avait fait pour un bénédictin. La faction contraire en espérait autant pour le cordelier. Si nous lisions ces religieuses horreurs dans l’histoire des Iroquois, nous ne les croirions pas. Cependant cette scène se jouait chez le peuple le plus ingénieux de la terre, dans la patrie du Dante, de l’Arioste, de Pétrarque, et de Machiavel. Parmi les chrétiens, plus un peuple est spirituel, plus il tourne son esprit à soutenir la superstition, et à colorer son absurdité. On alluma les feux: les champions comparurent en présence d’une foule innombrable; mais quand ils virent tous deux de sang-froid les bûchers en flamme, tous deux tremblèrent, et leur peur commune leur suggéra une commune évasion. Le dominicain ne voulut entrer dans le bûcher que l’hostie à la main. Le cordelier prétendit que c’était une clause qui n’était pas dans les conventions. Tous deux s’obstinèrent, et, s’aidant ainsi l’un l’autre à sortir d’un mauvais pas, ils ne donnèrent point l’affreuse comédie qu’ils avaient préparée. Le peuple alors, soulevé par le parti des cordeliers, voulut saisir Savonarole. Les magistrats ordonnèrent à ce moine de sortir de Florence. Mais quoiqu’il eût contre lui le pape, la faction de Médicis et le peuple, il refusa d’obéir. Il fut pris et appliqué sept fois à la question. L’extrait de ses dépositions porte qu’il avoua qu’il était un faux prophète, un fourbe qui abusait du secret des confessions, et de celles que lui révélaient ses frères. Pouvait-il ne pas avouer qu’il était un imposteur? Un inspiré qui cabale n’est-il pas convaincu d’être un fourbe? peut-être était-il encore plus fanatique: l’imagination humaine est capable de réunir ces deux excès qui semblent s’exclure. Si la justice seule peut condamné, la prison, la pénitence, auraient suffi; mais l’esprit de parti s’en mêla. On le condamna, lui et deux dominicains, à mourir dans les flammes qu’ils s’étaient vantés d’affronter. Ils furent étranglés avant d’être jetés au feu (13 mai 1498). Ceux du parti de Savonarole ne manquèrent pas de lui attribuer des miracles; dernière ressource des adhérents d’un chef malheureux. N’oublions pas qu’Alexandre VI lui envoya, dès qu’il fut condamné, une indulgence plénière. Vous regardez en pitié toutes ces scènes d’absurdité et d’horreur; vous ne trouvez rien de pareil ni chez les Romains et les Grecs, ni chez les barbares. C’est le fruit de la plus infâme superstition qui ait jamais abruti les hommes, et du plus mauvais des gouvernements. Mais vous savez qu’il n’y a pas longtemps que nous sommes sortis de ces ténèbres, et que tout n’est pas encore éclairé. Si l’aventure de Savonarole fait voir quel était encore le fanatisme, les thèses du jeune prince de La Mirandole nous montrent an quel état étaient les sciences. C’est à Florence et à Rome, chez les peuples alors les plus ingénieux de la terre, que se passent ces deux scènes différentes. Il est aisé d’en conclure quelles ténèbres étaient répandues ailleurs, et avec quelle lenteur la raison humaine se forme. C’est toujours une preuve de la supériorité des Italiens dans ces temps-là, que Jean-François Pic de La Mirandole, prince souverain, ait été dès sa plus tendre jeunesse un prodige d’étude et de mémoire: il eût été dans notre temps un prodige de véritable érudition. Le goût des sciences fut si fort en lui, qu’à la fin il renonça à sa principauté, et se retira à Florence, (1494) où il mourut le même jour que Charles VIII fit son entrée dans cette ville. On dit qu’à l’âge de dix-huit ans il savait vingt-deux langues. Cela n’est certainement pas dans le cours ordinaire de la nature. Il n’y a point de langue qui ne demande environ une année pour la bien savoir. Quiconque dans une si grande jeunesse en sait vingt-deux, peut être soupçonné de les savoir bien mal, ou plutôt il en sait les éléments, ce qui est ne rien savoir. Il est encore plus extraordinaire que ce prince, ayant étudié tant de langues, ait pu à vingt-quatre ans soutenir à Rome des thèses sur tous les objets des sciences, sans en excepter une seule. On trouve à la tête de ses ouvrages quatorze cents conclusions générales sur lesquelles il offrit de disputer. Un peu d’éléments de géométrie et de la sphère étaient dans cette étude immense la seule chose qui méritait ses peines. Tout le reste ne sert qu’à faire voir l’esprit du temps. C’est la Somme de saint Thomas; c’est le précis des ouvrages d’Albert, surnommé le Grand; c’est un mélange de théologie avec le péripatétisme. On y voit qu’un ange est infini secundum quid: les animaux et les plantes naissent d’une corruption animée par la vertu productrice. Tout est dans ce goût. C’est ce qu’on apprenait dans toutes les universités. Des milliers d’écoliers se remplissaient la tête de ces chimères, et fréquentaient jusqu’à quarante ans les écoles où on les enseignait. On ne savait pas mieux dans le reste de la terre. Ceux qui gouvernaient le monde étaient bien excusables alors de mépriser les sciences, et Pic de La Mirandole bien malheureux d’avoir consumé sa vie et abrégé ses jours dans ces graves démences. Ceux qui, nés avec un vrai génie cultivé par la lecture des bons auteurs romains, avaient échappé aux ténèbres de cette érudition étaient, depuis le Dante et Pétrarque, en très petit nombre. Leurs ouvrages convenaient davantage aux princes, aux hommes d’État, aux femmes, aux seigneurs, qui ne cherchent dans la lecture qu’un délassement agréable; et ils devaient être plus propres au prince de La Mirandole que les compilations d’Albert le Grand. Mais la passion de la science universelle l’emportait, et cette science universelle consistait à savoir par coeur sur chaque matière quelques mots qui ne donnaient aucune idée. Il est difficile de comprendre comment les mêmes hommes qui raisonnent si juste et si finement sur les affaires du monde et sur leurs intérêts, ont pu se payer de paroles inintelligibles dans presque tout le reste. La raison en est qu’on veut paraître instruit plutôt que de s’instruire; et quand des maîtres d’erreur ont plié notre âme dans notre jeunesse, nous ne faisons pas même d’efforts pour la redresser; nous en faisons au contraire pour la courber encore. De là vient que tant d’hommes pleins de sagacité, et même de génie, sont pétris d’erreurs populaires; de là vient que de grands hommes, tels que Pascal et Arnauld, finirent par être fanatiques. Pic de La Mirandole écrivit, à la vérité, contre l’astrologie judiciaire; mais il ne faut pas s’y méprendre, c’était contre l’astrologie pratiquée de son temps. Il en admettait une autre; et c’était l’ancienne, la véritable, qui, disait-il, était négligée. Il dit dans sa première proposition que « la magie, telle qu’elle est aujourd’hui, et que l’Église condamne, n’est point fondée sur la vérité, puisqu’elle dépend des puissances ennemies de la vérité. » On voit par ces paroles même, toutes contradictoires qu’elles sont, qu’il admettait la magie comme une oeuvre des démons, et c’était le sentiment reçu. Aussi il assure qu’il n’y a aucune vertu dans le ciel et sur la terre qu’un magicien ne puisse faire agir; et il prouve que les paroles sont efficaces en magie, parce que Dieu s’est servi de la parole pour arranger le monde. Ces thèses firent beaucoup plus de bruit, et eurent plus d’éclat que n’en ont eu de nos jours les découvertes de Newton et les vérités approfondies par Locke. Le pape Innocent VIII fit censurer treize propositions de toute cette grande doctrine. Ces censures ressemblaient aux décisions de ces Indiens qui condamnaient l’opinion que la terre est soutenue par un dragon, parce que, disaient-ils, elle ne peut être soutenue que par un éléphant. Pic de La Mirandole fit son apologie; il s’y plaint de ses censeurs. Il dit qu’un d’eux s’emporta violemment contre la cabale. « Mais savez-vous, lui dit le jeune prince, ce que veut dire ce mot de cabale?— Belle demande! répondit le théologien, ne sait-on pas que c’était un hérétique qui écrivit contre Jésus-Christ? » Enfin il fallut que le pape Alexandre VI, qui au moins avait le mérite de mépriser ces disputes, lui envoyât une absolution. Il est remarquable qu’il traita de même Pic de La Mirandole et Savonarole. L’histoire du prince de La Mirandole n’est que celle d’un écolier plein de génie, parcourant une vaste carrière d’erreurs, et guidé en aveugle par des maîtres aveugles: ce qui suit est l’histoire des maîtres du mensonge, qui fondent leur puissance sur la stupidité humaine. CHAP. CX. — Du pape Alexandre VI et du roi Louis XII. Crimes du pape et de son fils. Malheurs du faible Louis XII. Le pape Alexandre VI avait alors deux grands objets, celui de joindre au domaine de Rome tant de terres qu’on prétendait en avoir été démembrées, et celui de donner une couronne à son fils César Borgia. Le scandale de ses amours et les horreurs de sa conduite ne lui ôtaient rien de son autorité. On ne vit point le peuple se révolter contre lui dans Rome. Il était accusé par la voix publique d’abuser de sa propre fille Lucrèce, qu’il enleva successivement à trois maris, dont il fit assassiner le dernier (Alfonse d’Aragon) pour la donner enfin à l’héritier de la maison d’Este. Ces noces furent célébrées au Vatican par la plus infâme réjouissance que la débauche ait jamais inventée, et qui ait effrayé la pudeur. Cinquante courtisanes nues dansèrent devant cette famille incestueuse, et des prix furent donnés aux mouvements les plus lascifs. Les enfants de ce pape, le duc de Gandie, et César de Borgia alors diacre, archevêque de Valence en Espagne et cardinal, avaient passé publiquement pour se disputer la jouissance de leur soeur Lucrèce. Le duc de Gandie fut assassiné dans Rome: la voix publique imputa ce meurtre au cardinal Borgia, et Guichardin n’hésite pas à l’en accuser. Le mobilier des cardinaux appartenait après leur mort au pontife; et il y avait de fortes présomptions qu’on avait hâté la mort de plus d’un cardinal dont on avait voulu hériter. Cependant le peuple romain était obéissant, et toutes les puissances recherchaient Alexandre VI. Louis XII, roi de France, successeur de Charles VIII, s’empressa plus qu’aucun autre à s’allier avec ce pontife. Il en avait plus d’une raison. Il voulait se séparer, par un divorce, de sa femme, fille de Louis XI, avec laquelle il avait consommé son mariage, et qui avait vécu avec lui vingt-deux années, mais sans en avoir d’enfants. Nul droit, hors le droit naturel, ne pouvait autoriser ce divorce; mais le dégoût et la politique le rendaient nécessaire. Anne de Bretagne, veuve de Charles VIII, conservait pour Louis XII l’inclination qu’elle avait sentie pour le duc d’Orléans; et s’il ne l’épousait pas, la Bretagne échappait à la France. C’était un usage ancien, mais dangereux, de s’adresser à Rome, soit pour se marier avec ses parentes, soit pour répudier sa femme; car de tels mariages ou de tels divorces étant souvent nécessaires à l’État, la tranquillité d’un royaume dépendait donc de la manière de penser d’un pape, souvent ennemi de ce royaume. L’autre raison qui liait Louis XII avec Alexandre VI, c’était ce droit funeste qu’on voulait faire valoir sur les États d’Italie. Louis XII revendiquait le duché de Milan, parce qu’il comptait parmi ses grand’mères une soeur d’un Visconti, lequel avait eu cette principauté. On lui opposait la prescription de l’investiture que l’empereur Maximilien avait donnée à Louis le Maure, dont même cet empereur avait épousé la nièce. Le droit public féodal toujours incertain ne pouvait être interprété que par la loi du plus fort. Ce duché de Milan, cet ancien royaume des Lombards, était un fief de l’empire. On n’avait point décidé si ce fief était mâle ou femelle, si les filles devaient en hériter. L’aïeule de Louis XII, fille d’un Visconti, duc de Milan, n’avait eu par son contrat de mariage que le comté d’Ast. Ce contrat de mariage fut la source des malheurs de l’Italie, des disgrâces de Louis XII, et des malheurs de François Ier. Presque tous les États d’Italie ont flotté ainsi dans l’incertitude, ne pouvant ni être libres, ni décider à quel maître ils devaient appartenir. Les droits de Louis XII sur Naples étaient les mêmes que ceux de Charles VIII. Lé bâtard du pape, César de Borgia, fut chargé d’apporter en France la bulle du divorce, et de négocier avec le roi sur tous ses projets de conquête. Borgia ne partit de Rome qu’après s’être assuré du duché de Valentinois, d’une compagnie de cent hommes d’armes, et d’une pension de vingt mille livres que lui donnait Louis XII, avec promesse de faire épouser à cet archevêque la soeur du roi de Navarre. César de Borgia, tout diacre et archevêque qu’il était, passa donc à l’état séculier; et son père, le pape, donna en même temps dispense à son fils et au roi de France, à l’un pour quitter l’Église, à l’autre pour quitter sa femme. On fut bientôt d’accord. Louis XII prépara une nouvelle descente en Italie. Il avait pour lui les Vénitiens, qui devaient partager une partie des dépouilles du Milanais. Ils avaient déjà pris le Bressan et le pays de Bergame: ils voulaient au moins le Crémonais, sur lequel ils n’avaient pas plus de droit que sur Constantinople. L’empereur Maximilien, qui eût dû défendre le duc de Milan, oncle de sa femme et son vassal, contre la France son ennemie naturelle, n’était alors en état de défendre personne. Il se soutenait à peine contre les Suisses, qui achevaient d’ôter à la maison d’Autriche ce qui lui restait dans leur pays. Maximilien joua donc en cette conjoncture le rôle forcé de l’indifférence. Louis XII termina tranquillement quelques discussions avec le fils de cet empereur, Philippe le Beau, père de Charles-Quint, maître des Pays-Bas; et ce Philippe le Beau rendit hommage en personne à la France pour les comtés de Flandre et d’Artois. Le chancelier Gui de Rochefort reçut dans Arras cet hommage. Il était assis et couvert tenant entre ses mains les mains jointes du prince, qui, découvert, sans armes et sans ceinture, prononça ces mots: « Je fais hommage à monsieur le roi pour mes pairies de Flandre et d’Artois, etc. » Louis XII ayant d’ailleurs renouvelé les traités de Charles VIII avec l’Angleterre, assuré de tous côtés, du moins pour un temps, fait passer les Alpes à son armée. Il est à remarquer qu’en entreprenant cette guerre, loin d’augmenter les impôts, il les diminua, et que cette indulgence commença à lui faire donner le nom de Père du peuple. Mais il vendit plusieurs offices qu’on nomme royaux, et surtout ceux des finances(17). N’eût-il pas mieux valu établir des impôts également répartis, que d’introduire la vénalité honteuse des charges dans un pays dont il voulait être le père? Cet usage de mettre des emplois à l’encan venait d’Italie: on a vendu longtemps à Rome les places de la chambre apostolique, et ce n’est que de nos jours que les papes ont aboli cette coutume. L’armée que Louis XII envoya au delà des Alpes n’était guère plus forte que celle avec laquelle Charles VIII avait conquis Naples. Mais ce qui doit paraître étrange, c’est que Louis le Maure, simple duc de Milan, de Parme et de Plaisance, et seigneur de Gênes, avait une armée tout aussi considérable que le roi de France. (1499) On vit encore ce que pouvait la furia francese contre la sagacité italienne. L’armée du roi s’empara en vingt jours de l’État de Milan et de celui de Gênes, tandis que les Vénitiens occupèrent le Crèmonais. Louis XII, après avoir pris ces belles provinces par ses généraux, fit son entrée dans Milan il y reçut les députés de tous les États d’Italie en homme qui était leur arbitre: mais à peine fut-il retourné à Lyon, que la négligence, qui suit presque toujours la fougue, fit perdre aux Français le Milanais comme ils avaient perdu Naples (1500). Louis le Maure, dans cet établissement passager, payait un ducat d’or pour chaque tête de Français qu’on lui portait. Alors Louis XII fit un nouvel effort. Louis de La Trémouille va réparer les fautes qu’on avait faites. On rentre dans le Milanais. Les Suisses, qui depuis Charles VIII faisaient usage de leur liberté pour se vendre à qui les payait, étaient à la fois en grand nombre dans l’armée française et dans la milanaise. Il est remarquable que les ducs de Milan furent les premiers princes qui prirent des Suisses à leur solde: Marie Sforce avait donné cet exemple aux souverains. Quelques capitaines de cette nation, si ressemblante jusqu’alors aux anciens Lacédémoniens par la liberté, l’égalité, la pauvreté et le courage, flétrirent sa gloire par l’amour de l’argent. Ils gardaient dans Novare le duc de Milan, qui leur avait confié sa personne préférablement aux Italiens (1500); mais, loin de mériter cette confiance, ils composèrent avec les Français. Tout ce que Louis le Maure put en obtenir, ce fut de sortir avec eux, habillé à la suisse, et une hallebarde à la main: il parut ainsi à travers les haies des soldats français; mais ceux qui l’avaient vendu le firent bientôt reconnaître. Il est pris, conduit à Pierre-Encise; de là dans la même tour de Bourges, où Louis XII lui-même avait été en prison; enfin transféré à Loches, où il vécut encore dix années, non dans une cage de fer, comme on le croit communément, mais servi avec distinction, et se promenant les dernières années à cinq lieues du château. Louis XII, maître du Milanais et de Gênes, veut encore avoir Naples; mais il devait craindre ce même Ferdinand le Catholique, qui en avait déjà chassé les Français. Ainsi qu’il s’était uni avec les Vénitiens pour conquérir le Milanais dont ils partagèrent les dépouilles, il s’unit avec Ferdinand pour conquérir Naples. Le roi catholique alors aima mieux dépouiller sa maison que la secourir: il partagea, par un traité avec la France, ce royaume où régnait Frédéric, le dernier roi de la branche bâtarde d’Aragon. Le roi catholique retient pour lui la Pouille et la Calabre, le reste est destiné pour la France. Le pape Alexandre VI, allié de Louis XII, entre dans cette conjuration contre un monarque innocent, son feudataire, et donne aux deux rois l’investiture qu’il avait donnée au roi de Naples. Le roi catholique envoie ce même général Gonsalve de Cordoue à Naples, sous prétexte de défendre son parent, et en effet pour l’accabler: les Français arrivent par mer et par terre. Il faut avouer que dans cette conquête de Naples il n’y eut qu’injustice, perfidie et bassesse; mais l’Italie ne fut pas gouvernée autrement pendant plus de six cents années. (1501) Les Napolitains n’étaient point dans l’habitude de combattre pour leurs rois: l’infortuné monarque, trahi par son parent, pressé par les armes françaises, dénué de toute ressource, aima mieux se remettre dans les mains de Louis XII, qu’il crut généreux, que dans celles du roi catholique, qui le traitait avec tant de perfidie. Il demande aux Français un passeport pour sortir de son royaume: il vient en France avec cinq galères, et là il reçoit une pension du roi de cent vingt mille livres de notre monnaie d’aujourd’hui: étrange destinée pour un souverain! Louis XII avait donc tout à la fois un duc de Milan
prisonnier, un roi de Naples suivants sa cour, et son pensionnaire la république
de Gênes était une de ses provinces. Le royaume, peu chargé
d’impôts, était un des plus florissants de la terre: il lui
manquait seulement l’industrie du commerce et la gloire des beaux-arts,
qui étaient, comme nous le verrons, le partage de l’Italie.
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