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ESSAI SUR LES MOEURS (Suite)

II

CHAP. LXXIII. — De Jean Hus, et de Jérôme de Prague.

Tant ce que nous avons vu dans ce tableau de l’histoire général montre dans quelle ignorance avaient croupi les peuples de l’Occident. Les nations soumises aux Romains étaient devenues barbares dans déchirement de l’empire, et les autres l’avaient toujours été. Lire et écrire était une science bien peu commune avant Frédéric II; et le fameux bénéfice de clergie, par lequel un criminel condamné à mort obtenait sa grâce en cas qu’il sût lire, est la plus grande preuve de l’abrutissement de ces temps. Plus les hommes étaient grossiers, plus la science, et surtout la science de la religion, avait donné sur eux au clergé et aux religieux cette autorité naturelle que la supériorité des lumières donne aux maîtres sur les disciples. De cette autorité naquit la puissance; il n’y eut point d’évêque en Allemagne et dans le Nord qui ne fut souverain; nul en Espagne, en France, en Angleterre, qui n’eût ou ne disputât les droits régaliens. Presque tout abbé devint prince; et les papes, quoique persécutés, étaient les rois de tous ces souverains. Les vices attachés à l’opulence; et les désastres qui suivent l’ambition, ramenèrent enfin la plupart des évêques et des abbés à l’ignorance des laïques. Les universités de Bologne, de Paris, d’Oxford, fondées vers le xiiie siècle, cultivèrent cette science qu’un clergé trop riche abandonnait. 

Les docteurs de ces universités, qui n’étaient que docteurs, éclatèrent bientôt contre les scandales du reste du clergé; et l’envie de se signaler les porta à examiner des mystères qui, pour le bien de la paix, devaient être toujours derrière un voile. 

Celui qui déchira le voile avec le plus d’emportement fut Jean Wiclef, docteur de l’université d’Oxford; il prêcha, il écrivit, tandis qu’Urbain V et Clément désolaient l’Église par leur schisme, et publiaient des croisades l’un contre l’autre; il prétendit qu’on devait faire pour toujours ce que la France avait fait un temps, ne reconnaître jamais de pape. Cette idée fut embrassée par beaucoup de seigneurs indignés dés longtemps de voir l’Angleterre traitée comme une province de Rome; mais elle fut combattue par tous ceux qui partageaient le fruit de cette soumission. 

Wiclef fut moins protégé dans sa théologie que dans sa politique: il renouvela les anciens sentiments proscrits dans Bérenger; il soutint qu’il ne faut rien croire d’impossible et de contradictoire, qu’un accident ne peut subsister sans sujet, qu’un même corps ne peut être à la fois, tout entier, en cent mille endroits; que ces idées monstrueuses étaient capables de détruire le christianisme dans l’esprit de quiconque a conservé une étincelle de raison; qu’en un mot le pain et le vin de l’eucharistie demeurent du pain et du vin. Il voulut détruire la confession introduite dans l’Occident, les indulgences par lesquelles on vendait la justice de Dieu, la hiérarchie éloignée de sa simplicité primitive. Ce que les Vaudois enseignaient alors en secret, il l’enseignait en public; et, à peu de chose près, sa doctrine était celle des protestants qui parurent plus d’un siècle après lui, et de plus d’une société établie longtemps auparavant 

Sa doctrine fut réprimée par l’université d’Oxford, par les évêques et le clergé, mais non étouffée. Ses manuscrits, quoique mal digérés et obscurs, se répandirent par la seule curiosité qu’inspiraient le sujet de la querelle et la hardiesse de l’auteur, de qui les moeurs irrépréhensibles donnaient du poids à ses opinions. Ces ouvrages pénétrèrent en Bohême, pays naguère barbare, qui de l’ignorance la plus grossière commençait à passer à cette autre espèce d’ignorance qu’on appelait alors érudition.

L’empereur Charles IV, législateur de l’Allemagne et de la Bohême, avait fondé une université dans Prague, sur le modèle de celle de Paris. Déjà on y comptait, à ce qu’on dit; près de vingt mille étudiant au commencement du xve siècle. Les Allemands avaient trois voix dans les délibérations de l’académie, et les Bohémiens une seule. Jean Hus, né en Bohême, devenu bachelier de cette académie, et confesseur de la reine Sophie de Bavière, femme de Venceslas, obtint de cette reine que ses compatriotes, au contraire, eussent trois voix, et les Allemands une seule. Les Allemands irrités se retirèrent; et ce furent autant d’ennemis irréconciliables que se fit Jean Hus. Il reçut dans ce temps-là quelques ouvrages de Wiclef; il en rejeta constamment la doctrine, mais il en adopta tout ce que la bile de cet Anglais avait répandu contre les scandales des papes et des évêques, contre celui des excommunications lancées avec tant de légèreté et de fureur; enfin contre toute puissance ecclésiastique, que Wiclef regardait comme une usurpation. Par là il se fit de bien plus grands ennemis; mais aussi il se concilia beaucoup de protecteurs, et surtout la reine, qu’il dirigeait. On l’accusa devant le pape Jean XXIII, et on le cita à comparaître vers l’an 1411. Il ne comparut point. On assembla cependant le concile de Constance, qui devait juger les papes et les opinions des hommes; il y fut cité (1414). L’empereur lui-même écrivit en Bohême qu’on le fît partir pour venir rendre compte de sa doctrine. 

Jean Hus, plein de confiance, alla au concile, où ni lui ni le pape n’auraient dû aller. Il y arriva, accompagné de quelques gentilshommes bohémiens et de plusieurs de ses disciples; et, ce qui est très essentiel, il ne s’y rendit que muni d’un sauf-conduit de l’empereur, daté du le 18 octobre 1414, sauf-conduit le plus favorable et le plus ample qu’on puisse jamais donner, et par lequel l’empereur le prenait sons sa sauvegarde pour son voyage, son séjour et son retour. A peine fut-il arrivé qu’on l’emprisonna; et on instruisit son procès en même temps que celui du pape. Il s’enfuit comme ce pontife, et fut arrêté comme lui; l’un et l’autre furent gardés quelque temps dans la prison. 

(1415) Enfin il comparut plusieurs fois, chargé de chaînes. On l’interrogea sur quelques passages de ses écrits. Il faut l’avouer, il n’y a personne qu’on ne puisse perdre en interprétant ses paroles: quel docteur, quel écrivain est en sûreté de sa vie, si on condamne au bûcher quiconque dit « qu’il n’y a qu’une Église catholique qui renferme dans son sein tous les prédestinés; qu’un réprouvé n’est pas de cette Église; que les seigneurs temporels doivent obliger les prêtres à observer la loi; qu’un mauvais pape n’est pas le vicaire de Jésus-Christ? » 

Voilà quelles étaient les propositions de Jean Hus. Il les expliqua toutes d’une manière qui pouvait obtenir sa grâce; mais on les entendait de la manière qu’il fallait pour le condamner. Un père du concile lui dit: « Si vous ne croyez pas l’universel a parte rei, vous ne croyez pas la présence réelle. » Quel raisonnement, et de quoi dépendait alors la vie des hommes! Un autre lui dit: « Si le sacré concile prononçait que vous êtes borgne, en vain seriez-vous pourvu de deux bons yeux, il faudrait vous confesser borgne. » 

Jean Hus n’adoptait aucune des propositions de Wiclef, qui séparent aujourd’hui les protestants de l’Église romaine; cependant il fut condamné à expirer dans les flammes. En cherchant la cause d’une telle atrocité, je n’ai jamais pu en trouver d’autre que cet esprit d’opiniâtreté qu’on puise dans les écoles. Les pères du concile voulaient absolument que Jean Hus se rétractât; et Jean Hus, persuadé qu’il avait raison, ne voulait point avouer qu’il s’était trompé. L’empereur, touché de compassion, lut dit: « Que vous coûte-t-il d’abjurer des erreurs qui vous sont faussement attribuées? Je suis prêt d’abjurer à l’instant toutes sortes d’erreurs; s’ensuit-il que je les aie tenues? » Jean Hus fut inflexible. Il fit voir la différence entre abjurer des erreurs en général, et se rétracter d’une erreur. Il aima mieux être brûlé que de convenir qu’il avait eu tort. 

Le concile fut aussi inflexible que lui: mais l’opiniâtreté de courir à la mort avait quelque chose d’héroïque; celle de l’y condamner était bien cruelle. L’empereur, malgré la foi du sauf-conduit, ordonna à l’électeur palatin de le faire traîner au supplice. Il fut brûlé vif en présence de l’électeur même, et loua Dieu jusqu’à ce que la flamme étouffât sa voix. 

Quelques mois après, le concile exerça encore la même sévérité contre Hiéronyme, disciple et ami de Jean Hus, que nous appelons Jérôme de Prague. C’était un homme bien supérieur à Jean Hus en esprit et en éloquence. Il avait d’abord souscrit à la condamnation de la doctrine de son maître; mais ayant appris avec quelle grandeur d’âme Jean Hus était mort, il eut honte de vivre. Il se rétracta publiquement, et fut envoyé au bûcher. Poggio, Florentin, secrétaire de Jean XXIII, et l’un des premiers restaurateurs des lettres, présent à ses interrogatoires et à son supplice, dit qu’il n’avait jamais rien entendu qui approchât autant de l’éloquence des Grecs et des Romains que les discours de Jérôme à ses juges. « Il parla, dit-il, comme Socrate, et marcha au bûcher avec autant d’allégresse que Socrate avait bu la coupe de ciguë. » 

Puisque Poggio a fait cette comparaison, qu’il me soit permis d’ajouter que Socrate fut en effet condamné comme Jean Hus et Jérôme de Prague, pour s’être attiré l’inimitié des sophistes et des prêtres de son temps: mais quelle différence entre les moeurs d’Athènes et celles du concile de Constance! Entre la coupe d’un poison doux, qui, loin de tout appareil horrible et infâme, laissa expirer tranquillement un citoyen au milieu de ses amis; et le supplice épouvantable du feu, dans lequel des prêtres, ministres de clémence et de paix, jetaient d’autre prêtres, trop opiniâtres sans doute, mais d’une vie pure et d’un courage admirable! 

Puis-je observer que dans ce concile un homme accusé de tous les crimes ne perdit que des honneurs; et que deux hommes accusés d’avoir fait de faux arguments furent livrés aux flammes? 

Tel fut ce fameux concile de Constance, qui dura depuis le 1er novembre 1413 jusqu’au 20 mai 1418. 

Ni l’empereur ni les pères du concile n’avaient prévu les suites du supplice de Jean Hus et d’Hiéronyme. Il sortit de leur cendre une guerre civile. Les Bohémiens crurent leur nation outragée; ils imputèrent la mort de leurs compatriotes à la vengeance des Allemands retirés de l’université de Prague. Ils reprochèrent à l’empereur la violation du droit des gens. Enfin, peu de temps après (1419), quand Sigismond voulut succéder en Bohême à Venceslas son frère, il trouva, tout empereur, tout roi de Hongrie qu’il était, que le bûcher de deux citoyens lui fermait le chemin du trône de Prague. Les vengeurs de Jean Hus étaient au nombre de quarante mille. C’étaient des animaux sauvages que la sévérité du concile avait effarouchés et déchaînés. 

Les prêtres qu’ils rencontraient payaient de leur sang la cruauté des pères de Constance. Jean, surnommé Ziska, qui veut dire borgne, chef barbare de ces barbares, battit Sigismond plus d’une fois. Ce Jean Ziska, ayant perdu dans une bataille l’oeil qui lui restait, marchait encore à la tête de ses troupes, donnait ses conseils aux généraux, et assistait aux victoires. Il ordonna qu’après sa mort on fît un tambour de sa peau; on lui obéit: ce reste de lui-même fut encore longtemps fatal à Sigismond, qui put à peine en seize années réduire la Bohême avec les forces de l’Allemagne et la terreur des croisades. Ce fut pour avoir violé son sauf-conduit qu’il essuya ces seize années de désolation. 

CHAP. LXXIV. — De l’état de l’Europe vers le temps du concile de Constance. De l’Italie.

En réfléchissant sur ce concile même, tenu sous les yeux d’un empereur, de tant de princes et de tant d’ambassadeurs sur la déposition du souverain pontife, sur celle de Venceslas, on voit que l’Europe catholique était, en effet une immense et tumultueuse république, dont les chefs étaient le pape et l’empereur, et dont les membres désunis sont des royaumes, des provinces, des villes libres, sous vingt gouvernements différents. Il n’y avait aucune affaire dans laquelle l’empereur et le pape n’entrassent. Toutes les parties de la chrétienté se correspondaient même au milieu des discordes: l’Europe était en grand ce qu’avait été la Grèce, à la politesse près. 

Rome et Rhodes étaient deux villes communes à tous les chrétiens du rite latin, et ils avaient un commun ennemi dans le sultan des Turcs. Les deux chefs du monde catholique, l’empereur et le pape, n’avaient précisément qu’une grandeur d’opinion, nulle puissance réelle. Si Sigismond n’avait pas eu la Bohême et la Hongrie, dont il tirait encore très peu de chose, le titre d’empereur n’eût été pour lui qu’onéreux. Les domaines de l’empire étaient tous aliénés; les prince et les villes d’Allemagne ne payaient point de redevance. Le corps germanique était aussi libre, mais non si bien réglé qu’il l’a été par la paix de Westphalie. Le titre de roi d’Italie était aussi vain que celui de roi d’Allemagne; l’empereur ne possédait pas une ville au delà des Alpes. 

C’est toujours le même problème à résoudre, comment l’Italie n’a pas affermi sa liberté, et n’a pas fermé pour jamais l’entrée aux étrangers. Elle y travailla toujours, et dut se flatter alors d’y parvenir: elle était florissante. La maison de Savoie s’agrandissait sans être encore puissante: les souverains de ce pays, feudataires de l’empire, étaient des comtes. Sigismond, qui donnait au moins des titres, les fit ducs en 1416: aujourd’hui ils sont rois indépendants, malgré le titre de feudataires. Les Visconti possédaient tout le Milanais; et ce pays devint depuis encore plus considérable sous les Sforce. 

Les Florentins industrieux étaient recommandables par la liberté, le génie, et le commerce. On ne voit que de petits États jusqu’aux frontières du royaume de Naples, qui tous aspirent à la liberté. Ce système de l’Italie dure depuis la mort de Frédéric II jusqu’aux temps des papes Alexandre VI et Jules II, ce qui fait une période d’environ trois cents années; mais ces trois cents années se sont passées en factions, en jalousies, en petites entreprises d’une ville sur une autre, et de tyrans qui s’emparaient de ces villes. C’est l’image de l’ancienne Grèce, mais image barbare; on cultivait les arts, et on conspirait; mais on ne savait pas combattre comme aux Thermopyles et à Marathon. 

Voyez dans Machiavel l’histoire de Castracani, tyran de Lucques et de Pistoie, du temps de l’empereur Louis de Bavière: de pareils desseins, heureux ou malheureux, sont l’histoire de toute l’Italie. Lisez la vie d’Ezzelino da Romano, tyran de Padoue, très naïvement et très bien écrite par Pietro Gerardo, son contemporain: cet écrivain affirme que le tyran fit périr plus de douze mille citoyens de Padoue au xiiie siècle. Le légat qui le combattit en fit mourir autant de Vicence, de Vérone et de Ferrare. Ezzelino fut enfin fait prisonnier, et toute sa famille mourut dans les plus affreux supplices. Une famille de citoyens de Vérone, nommée Scala, que nous appelons l’Escale, s’empara du gouvernement sur la fin du xiiie siècle, et y régna cent années; cette famille soumit, vers l’an 1330, Padoue, Vicence, Trévise, Parme, Brescia, et d’autres territoires; mais au xve siècle il ne resta pas la plus légère trace de cette puissance. Les Visconti, les Sforce, ducs de Milan, ont passé plus tard et sans retour. De tous les seigneurs qui partageaient la Romagne, l’Ombrie, l’Émilie, il ne reste aujourd’hui que deux ou trois familles devenues sujettes du pape. 

Si vous recherchez les annales des villes d’Italie, vous n’en trouverez pas une dans laquelle il n’y ait eu des conspirations conduites avec autant d’art que celle de Catilina. On ne pouvait dans de si petits États ni s’élever ni se défendre avec des armées: les assassinats, les empoisonnements y suppléèrent souvent. Une émeute du peuple faisait un prince, une autre émeute le faisait tomber: c’est ainsi que Mantoue, par exemple, passa de tyrans en tyrans jusqu’à la maison de Gonzague, qui s’y établit en 1328. 

Venise seule a toujours conservé sa liberté, qu’elle doit à la mer qui l’environne, et à la prudence de son gouvernement. Gênes, sa rivale, lui fit la guerre, et triompha d’elle sur la fin du xive siècle; mais Gênes ensuite déclina de jour en jour, et Venise s’éleva toujours jusqu’au temps de Louis XII et de l’empereur Maximilien, où nous la verrons intimider l’Italie, et donner de la jalousie à toutes les puissances, qui conspirent pour la détruire. Parmi tous ces gouvernements; celui de Venise était le seul réglé, stable, et uniforme; il n’avait qu’un vice radical, qui n’en était pas un aux yeux du sénat: c’est qu’il manquait un contrepoids à la puissance patricienne, et un encouragement aux plébéiens. Le mérite ne put jamais, dans Venise, élever un simple citoyen, comme dans l’ancienne Rome. La beauté du gouvernement d’Angleterre, depuis que la chambre des communes a part à la législation, consiste dans ce contrepoids et dans ce chemin toujours ouvert aux honneurs pour quiconque en est digne. 

Pise, qui n’est aujourd’hui qu’une ville dépeuplée, dépendante de la Toscane, était aux xiiie et xive siècles une république célèbre, et mettait en mer des flottes aussi considérables que Gênes. 

Parme et Plaisance appartenaient aux Visconti: les papes, réconciliés avec eux, leur en donnèrent l’investiture, parce que les Visconti ne voulurent pas alors la demander aux empereurs, dont la puissance s’anéantissait en Italie. La maison d’Este, qui avait produit cette fameuse comtesse Mathilde, bienfaitrice du saint-siège, possédait Ferrare et Modène. Elle tenait Ferrare de l’empereur Othon III, et cependant le saint-siège prétendait des droits sur Ferrare, et en donnait quelquefois l’investiture, ainsi que de plusieurs États de la Romagne; source intarissable de confusion et de trouble. 

Il arriva que pendant la transmigration du saint-siège des bords du Tibre à ceux du Rhône, il y eut deux puissances imaginaires en Italie, les empereurs et les papes, dont toutes les autres recevaient des diplômes pour légitimer leurs usurpations; et quand la chaire pontificale fut rétablie dans Rome, elle y fut sans pouvoir réel, et les empereurs furent oubliés jusqu’à Maximilien Ier. Nul étranger ne possédait alors de terrain en Italie: on ne pouvait plus appeler étrangères la maison d’Anjou, établie à Naples en 1266, et celle d’Aragon, souverain de Sicile depuis 1287. Ainsi l’Italie, riche, remplie de villes florissantes, féconde en hommes de génie, pouvait se mettre en état de ne recevoir jamais la loi d’aucune nation. Elle avait même un avantage sur l’Allemagne, c’est qu’aucun évêque, excepté le pape, ne s’était fait souverain, et que tous ces différents États, gouvernés par des séculiers, en devaient être plus propres à la guerre. 

Si les divisions dont naît quelquefois la liberté publique troublaient l’Italie, elles n’éclataient pas moins en Allemagne, où les seigneurs ont tous des prétentions à la charge les une des autres; mais, comme vous l’avez déjà remarqué, l’Italie ne fit jamais un corps, et l’Allemagne en fit un. Le flegme germanique a conservé jusqu’ici la constitution de l’État saine et entière; l’Italie, moins grande que l’Allemagne, n’a jamais pu seulement se former une constitution; et à force d’esprit et de finesse elle s’est trouvée partagée en plusieurs États affaiblis, subjugués, et ensanglantés par des nations étrangères. 

Naples et Sicile, qui avaient formé une puissance formidable sous les conquérants normands, n’étaient plus, depuis les vêpres siciliennes, que deux États jaloux l’un de l’autre, qui se nuisaient mutuellement. Les faiblesses de Jeanne Ire ruinèrent Naples et la Provence, dont elle était souveraine; les faiblesses plus honteuses encore de Jeanne II achevèrent la ruine. Cette reine, la dernière de la race que le frère de saint Louis avait transplantée en Italie, fut sans aucun crédit, ainsi que son royaume, tout le temps qu’elle régna. Elle était soeur de ce Lancelot qui avait fait trembler Rome dans le temps de l’anarchie qui précéda le concile de Constance: mais Jeanne II fut bien loin d’être redoutable. Des intrigues d’amour et de cour firent la honte et le malheur de ses États. Jacques de Bourbon, son second mari, essuya ses infidélités, et quand il voulut s’en plaindre on le mit en prison; il fut trop heureux de s’échapper, et d’aller cacher sa douleur, et ce qu’on appelait sa honte, dans un couvent de cordeliers à Besançon. 

Cette Jeanne II, ou Jeannette, fut, sans le prévoir, la cause de deux grands événements. Le premier fut l’élévation des Sforce au duché de Milan; le second, la guerre portée par Charles VIII et par Louis XII en Italie. L’élévation des Sforce est un de ces jeux de la fortune qui font voir que la terre n’appartient qu’à ceux qui peuvent s’en emparer. Un paysan nommé Jacomuzio, qui se fit soldat, et qui changea son nom en celui de Sforza, devint le favori de la reine, connétable de Naples; gonfalonier de l’Église, et acquit assez de richesses pour laisser à un de ses bâtards de quoi conquérir le duché de Milan. 

Le second événement, si funeste à l’Italie et à la France, fut causé par des adoptions. On a déjà vu Jeanne Ire adopter Louis Ier, de la seconde branche d’Anjou, frère du roi de France Charles V: ces adoptions étaient un reste des anciennes lois romaines; elles donnaient le droit de succéder, et le prince adopté tenait lieu de fils; mais le consentement des barons y était nécessaire. Jeanne II adopta d’abord Alfonse V d’Aragon, surnommé par les Espagnols le Sage et le Magnanime: ce sage et magnanime prince ne fut pas plus tôt reconnu l’héritier de Jeanne qu’il la dépouilla de toute autorité, la mit en prison, et voulut lui ôter la vie. François Sforce, le fils de cet illustre villageois Jacomuzio, signala ses premières armes, et mérita la grandeur où monta depuis, en délivrant la bienfaitrice de son père. La reine alors adopta un Louis d’Anjou, petit-fils de celui qui avait été si vainement adopté par Jeanne Ire. Ce prince étant mort (1435), elle institua pour son héritier René d’Anjou, frère du décédé: cette double adoption fut longtemps un double flambeau de discorde entre la France et l’Espagne. Ce René d’Anjou, appelé pour régner dans Naples par une mère adoptive, et en Lorraine par sa femme, fut également malheureux en Lorraine et à Naples. On l’intitule roi de Naples, de Sicile, de Jérusalem, d’Aragon, de Valence, de Majorque, duc de Lorraine et de Bar: il ne fut rien de tout cela. C’est une source de la confusion qui rend nos histoires modernes souvent désagréables, et peut-être ridicules, que cette multiplicité de titres inutiles fondés sur des prétentions qui n’ont point eu d’effet. L’histoire de l’Europe est devenue un immense procès-verbal de contrats de mariage, de généalogies, et de titres disputés, qui répandent partout autant d’obscurité que de sécheresse, et qui étouffent les grands événements, la connaissance des lois et celle des moeurs, objet plus dignes d’attention. 

CHAP. LXXV. — De la France et de l’Angleterre du temps de Philippe de Valois, d’Édouard II et d’Édouard III. Déposition du roi Édouard II par le parlement. Édouard III vainqueur de la France. Examen de la loi salique. De l’artillerie, etc.

L’Angleterre reprit sa force sous Édouard Ier, vers la fin du xiiie siècle. Édouard, successeur de Henri III son père, fut obligé à la vérité de renoncer à la Normandie, à l’Anjou, à la Touraine, patrimoines de ses ancêtres; mais il conserva la Guyenne; (1283) il s’empara du pays de Galles; il sut contenir l’humeur des Anglais, et les animer. Il fit fleurir leur commerce autant qu’on le pouvait alors. (1291) La maison d’Écosse étant éteinte, il eut la gloire d’être choisi pour arbitre entre les prétendants. Il obligea d’abord le parlement d’Écosse à reconnaître que la couronne de ce pays relevait de celle d’Angleterre; ensuite il nomma pour roi Baliol, qu’il fit son vassal; Édouard prit enfin pour lui ce royaume d’Écosse, et le conquit après plusieurs batailles; mais il ne put le garder. Ce fut alors que commença cette antipathie entre les Anglais et les Écossais, qui aujourd’hui, malgré la réunion des deux peuples, n’est pas encore tout à fait éteinte. 

Sous ce prince on commençait à s’apercevoir que les Anglais ne seraient pas longtemps tributaires de Rome; on se servait de prétextes pour mal payer, et on éludait une autorité qu’on n’osait attaquer de front. 

Le parlement d’Angleterre prit, vers l’an 1300, une nouvelle forme, telle qu’elle est à peu près de nos jours. Le titre de barons et de pairs ne fut affecté qu’à ceux qui entraient dans la chambre haute. La chambre des communes commença à régler les subsides, parce que le peuple seul les payait. Édouard Ier donna du poids à la chambre des communes pour pouvoir balancer le pouvoir des barons. Ce prince, assez ferme et assez habile pour les ménager et ne les point craindre, forma cette espèce de gouvernement qui rassemble tous les avantages de la royauté, de l’aristocratie et de la démocratie, mais qui a aussi les inconvénients de toutes les trois, et qui ne peut subsister que sous un roi sage. Son fils ne le fut pas, et l’Angleterre fut déchirée. 

Édouard Ier mourut lorsqu’il allait conquérir l’Écosse, trois fois subjuguée et trois fois soulevée son fils, âgé de vingt-trois ans, à la tête d’une nombreuse armée, abandonna les projets du père pour se livrer à des plaisirs qui paraissaient plus indignes d’un roi en Angleterre qu’ailleurs. Ses favoris irritèrent la nation, et surtout l’épouse du roi, Isabelle, fille de Philippe le Bel, femme galante et impérieuse, jalouse de son mari qu’elle trahissait. Ce ne fut plus dans l’administration publique que fureur, confusion et faiblesse. (1312) Une partie du parlement fait trancher la tête à un favori du monarque, nommé Gaveston: les Écossais profitent de ces troubles; ils battent les Anglais; et Robert Bruce, devenu roi d’Écosse, la rétablit par la faiblesse de l’Angleterre. 

(1316) On ne peut se conduire avec plus d’imprudence, et par conséquent avec plus de malheur qu’Édouard II: il souffre que sa femme Isabelle, irritée contre lui, passe en France avec son fils, qui fut depuis l’heureux et le célèbre Édouard III. 

Chartes le Bel, frère d’Isabelle, régnait en France: il suivait cette politique de tous tes rois, de semer la discorde chez ses voisins: il encouragea sa soeur Isabelle à lever l’étendard contre son mari. 

Ainsi donc, sous prétexte qu’un jeune favori, nommé Spencer, gouvernait indignement le roi d’Angleterre, sa femme se prépare à faire la guerre. Elle marie son fils à la fille du comte de Hainaut et de Hollande; elle engage ce comte à lui donner des troupes; elle repasse enfin en Angleterre, et se joint à main armée aux ennemis de son époux :son amant, Mortimer, était avec elle à la tête de ses troupes, tandis que le roi fuyait avec son favori Spencer. 

(1326) La reine fait pendre à Bristol le père du favori, âgé de quatre-vingt-dix ans: cette cruauté, qui ne respecta point l’extrême vieillesse, est un exemple unique; elle punit ensuite du même supplice, dans Herford, le favori lui-même, tombé dans ses mains: mais elle exerça dans ce supplice une vengeance que la bienséance de notre siècle ne permettrait pas; elle fit mettre dans l’arrêt qu’on arracherait au jeune Spencer les parties dont il avait fait un coupable usage avec le monarque. L’arrêt fut exécuté à la potence: elle ne craignit point de voir l’exécution. Froissard ne fait point difficulté d’appeler ces parties par leur nom propre. Ainsi cette cour rassemblait à la fois toutes les dissolutions des temps les plus efféminés, et toutes les barbaries des temps les plus sauvages. 

Enfin le roi, abandonné, fugitif dans son royaume, est pris, conduit à Londres, insulté par le peuple, enfermé dans la Tour, jugé par le parlement, et déposé par un jugement solennel. Un nommé Trussel lui signifia sa déposition en ces mots rédigés dans les actes publics: « Moi, Guillaume Trussel, procureur du parlement et de la nation, je vous déclare en leur nom et en leur autorité que je renonce, que je révoque et rétracte l’hommage à vous fait, et que je vous prive de la puissance royale. » On donna la couronne à son fils, âgé de quatorze ans, et la régence à la mère assistée d’un conseil: une pension d’environ soixante mille livres de notre monnaie fut assignée au roi pour vivre. 

(1327) Édouard II survécut à peine une année à sa disgrâce: on ne trouva sur son corps aucune marque de mort violente. Il passa pour constant qu’on lui avait enfoncé un fer brûlant dans les entrailles à travers un tuyau de corne. 

Le fils punit bientôt la mère. Édouard III, mineur encore, mais impatient et capable de régner, saisit un jour aux yeux de sa mère son amant Mortimer, comte de la Marche (1331). Le parlement juge ce favori sans l’entendre, comme les Spencer l’avaient été. Il périt par le supplice de la potence, non pour avoir déshonoré le lit de son roi, l’avoir détrôné et l’avoir fait assassiner, mais pour les concussions, les malversations dont sont toujours accusés ceux qui gouvernent. La reine, enfermée dans le château de Risin avec cinq cents livres sterling de pension, différemment malheureuse, pleura dans la solitude ses infortunes plus que ses faiblesses et ses barbaries. 

(1332) Édouard III, maître, et bientôt maître absolu, commence par conquérir l’Écosse; mais alors une nouvelle scène s’ouvrait en France. L’Europe en suspens ne savait si Édouard aurait ce royaume par les droits du sang ou par ceux des armes. 

La France, qui ne comprenait ni la Provence, ni le Dauphiné, ni la Franche-Comté, était pourtant un royaume puissant; mais son roi ne l’était pas encore. De grands États, tels que la Bourgogne, l’Artois, la Flandre, la Bretagne, la Guyenne, relevant de la couronne, faisaient toujours l’inquiétude du prince beaucoup plus que sa grandeur. 

Les domaines de Philippe le Bel, avec les impôts sur ses sujets immédiats, avaient monté à cent soixante mille livres de poids. Quand Philippe le Bel fit la guerre aux Flamands (1302), et que presque tous les vaisseaux de la France contribuèrent à cette guerre, on fit payer le cinquième des revenus à tous les séculiers que leur état dispensait de faire la campagne. Les peuples étaient malheureux, et la famille royale l’était davantage. 

Rien n’est plus connu que l’opprobre dont les trois enfants de Philippe le Bel se couvrirent à la fois, en accusant leurs femmes d’adultère en plein parlement; toutes trois furent condamnées à être renfermées. Louis Hutin, l’aîné, fit périr la sienne, Marguerite de Bourgogne, par le cordeau. Les amants de ces princesses furent condamnés à un nouveau genre de supplice; on les écorcha vifs. Quels temps! et nous nous plaignons encore du nôtre! 

(1316) Après la mort de Louis Hutin, qui avait joint la Navarre à la France comme son père, la question de la loi salique émut tous les esprits. Ce roi ne laissait qu’une fille: on n’avait encore jamais examiné en France si les filles devaient hériter de la couronne; les lois ne s’étaient jamais faites que selon le besoin présent. Les anciennes lois saliques étaient ignorées; l’usage on tenait lieu, et cet usage variait toujours en France. Le parlement, sous Philippe le Bel, avait adjugé l’Artois à une fille, au préjudice du plus prochain mâle; la succession de la Champagne avait tantôt été donnée aux filles, et tantôt elle leur avait été ravie: Philippe le Bel n’eut la Champagne que par sa femme, qui en avait exclu les princes. On voit par la que le droit changeait comme la fortune, et qu’il s’en fallait beaucoup que ce fût une loi fondamentale de l’État d’exclure une fille du trône de son père. 

Dire, comme tant d’auteurs, que « la couronne de France est si noble qu’elle ne peut admettre de femmes, » c’est une grande puérilité. Dire avec Mézeray que « l’imbécillité du sexe ne permet pas aux femmes de régner, » c’est être doublement injuste la régence de la reine Blanche, et le règne glorieux de tant de femmes, dans presque tous les pays de l’Europe, réfutent assez la grossièreté de Mézeray. D’ailleurs l’article de cette ancienne loi, qui ôte toute hérédité aux filles en terre salique, semble ne la leur ravir que parce que tout seigneur salien était obligé de se trouver en armes aux assemblées de la nation or une reine n’est point obligée de porter les armes, la nation les porte pour elle. Ainsi on peut dire que la loi salique, d’ailleurs si peu connue, regardait les autres fiefs, et non la couronne. C’était si peu une loi pour les rois, qu’elle ne se trouve que sous le titre de alodiis, des alleus. Si c’est une loi des anciens Saliens, elle a donc été faite avant qu’il y eût des rois de France; elle ne regardait donc point ces rois(1).

De plus, il est indubitable que plusieurs fiefs n’étaient point soumis à cette loi; à plus forte raison pouvait-on alléguer que la couronne n’y devait pas être assujettie. 

On a toujours voulu fortifier ses opinions, quelles qu’elles fussent, par l’autorité des livres sacrés: les partisans de la loi salique ont cité ce passage que les lis ne travaillent ni ne filent(2);et de là ils ont conclu que les filles, qui doivent filer, ne doivent pas régner dans le royaume des lis. Cependant les lis ne travaillent point, et un prince doit travailler; les léopards d’Angleterre et les tours de Castille ne filent pas plus que les lis de France, et les filles peuvent régner en Castille et en Angleterre. De plus, les armoiries des rois de France ne ressemblèrent jamais à des lis; c’est évidemment le bout d’une hallebarde, telles qu’elles sont décrites dans les mauvais vers de Guillaume le Breton: 

Cuspidis in medio uncum emittit acutum.

« L’écu de France est un fer pointu au milieu de la hallebarde. » 

Toutes les raisons contre la loi salique furent opiniâtrement soutenues par le duc de Bourgogne, oncle de la princesse fille de Hutin, et par plusieurs princesses du sang. Louis Hutin avait deux frères, qui en peu de temps lui succédèrent, comme on sait, l’un après l’autre; l’aîné, Philippe le Long, et Charles le Bel, le cadet. Charles alors, ne croyant pas qu’il touchait à la couronne, combattit la loi salique par jalousie contre son frère. 

Philippe le Long ne manqua pas de faire déclarer dans une assemblée de quelques barons, de prélats et de bourgeois de Paris, que les filles devaient être exclues de la couronne de France; mais, si le parti opposé avait prévalu, on eût bientôt fait une loi fondamentale toute contraire. 

Philippe le Long, qui n’est guère connu que pour avoir interdit l’entrée du parlement aux évêques, étant mort après un règne fort court, ne laissa encore que des filles. La loi salique fut confirmée alors une seconde lois. Charles le Bel, qui s’y était opposé, prit incontestablement la couronne, et exclut les filles de son frère. 

Charles le Bel, en mourant, laissa encore le même procès à décider. Sa femme était grosse; il fallait un régent au royaume: Édouard III prétendit la régence en qualité de petit-fils de Philippe le Bel par sa mère, et Philippe de Valois s’en saisit en qualité de premier prince du sang. Cette régence lui fut solennellement déférée; et la reine douairière ayant accouché d’une fille, il prit la couronne du consentement de la nation. La loi salique qui exclut les filles du trône était donc dans les moeurs; elle était fondamentale par une ancienne convention universelle. Il n’y en a point d’autre. Les hommes les font et les abolissent. Qui peut douter que, si jamais il ne restait du sang de la maison de France qu’une princesse digne de régner, la nation ne pût et ne dût lui décerner la couronne? 

Non seulement les filles étaient exclues, mais le représentant d’une fille l’était aussi: on prétendait que le roi Édouard ne pouvait avoir par sa mère un droit que sa mère n’avait pas. Une raison plus forte encore faisait préférer un prince du sang à un prince étranger, à un prince né dans une nation naturellement ennemie de la France. Les peuples donnèrent alors à Philippe de Valois le nom de Fortuné. Il put y joindre quelque temps celui de victorieux et de juste; car, le comte de Flandre son vassal ayant maltraité ses sujets, et les sujets s’étant soulevés, il marcha au secours de ce prince; et ayant tout pacifié, il dit au comte de Flandre: « Ne vous attirez plus tant de révoltes par une mauvaise conduite. » 

On pouvait nommer fortuné encore, lorsqu’il reçut dans Amiens l’hommage solennel que lui vint rendre Édouard III. Mais bientôt cet hommage fut suivi de la guerre: Édouard disputa la couronne à celui dont il s’était déclaré le vassal. 

Un brasseur de bière de la ville de Gand fut le grand moteur de cette guerre fameuse, et celui qui détermina Édouard à prendre le titre de roi de France. Ce brasseur, nommé Jacques d’Artevelt, était un de ces citoyens que les souverains doivent perdre ou ménager le prodigieux crédit qu’il avait le rendit nécessaire à Édouard; mais il ne voulut employer ce crédit en faveur du roi anglais qu’à condition qu’Édouard prendrait le titre de roi de France, afin de rendre les deux rois irréconciliables. Le roi d’Angleterre et le brasseur signèrent le traité à Gand, longtemps après avoir commencé les hostilités contre la France. L’empereur Louis de Bavière se ligua avec le roi d’Angleterre avec plus d’appareil que le brasseur, mais avec moins d’utilité pour Édouard. 

Remarquez avec une grande attention le préjugé qui régna si longtemps dans la république allemande, revêtue du titre d’empire romain. Cet empereur Louis, qui possédait seulement la Bavière (1338), investit lé roi Édouard III, dans Cologne, de la dignité de vicaire de l’empire, en présence de presque tous les princes et de tous les chevaliers allemands et anglais; là il prononce que le roi de France est déloyal et perfide, qu’il a forfait la protection de l’empire, déclarant tacitement par cet acte Philippe de Valois et Édouard ses vassaux. 

L’Anglais s’aperçut bientôt que le titre de vicaire était aussi vain par lui-même que celui d’empereur quand l’Allemagne ne le secondait pas; et il conçut un tel dégoût pour l’anarchie allemande, que depuis, lorsqu’on lui offrit l’empire, il ne daigna pas l’accepter. 

Cette guerre commença par montrer quelle supériorité la nation anglaise pouvait un jour avoir sur mer. Il fallait d’abord qu’Édouard III tentât de débarquer en France avec une grande armée, et que Philippe l’en empêchât: l’un et l’autre équipèrent en très peu de temps chacun une flotte de plus de cent vaisseaux; ces navires n’étaient que de grosses barques; Édouard n’était pas, comme le roi de France, assez riche pour les construire à ses dépens: des cent vaisseaux anglais, vingt lui appartenaient, le reste était fourni par toutes les villes maritimes d’Angleterre. Le pays était si peu riche en espèces, que le prince de Galles n’avait que vingt schellings par jour pour sa paye; l’évêque de Derham, un des amiraux de la flotte, n’en avait que six, et les barons quatre. Les plus pauvres vainquirent les plus riches, comme il arrive presque toujours. Les batailles navales étaient alors plus meurtrières qu’aujourd’hui: on ne se servait pas du canon, qui fait tant de bruit; mais on tuait beaucoup plus de monde: les vaisseaux s’abordaient par la proue; on en abaissait de part et d’autre des ponts-levis, et on se battait comme en terre ferme. (1340 )Les amiraux de Philippe de Valois perdirent soixante-dix vaisseaux, et près de vingt mille combattants. Ce fut là le prélude de la gloire d’Édouard, et du célèbre Prince Noir, son fils, qui gagnèrent en personne cette bataille mémorable. 

Je vous épargne ici les détails des guerres, qui se ressemblent presque toutes; mais, insistant toujours sur ce qui caractérise les moeurs du temps, j’observerai qu’Édouard défia Philippe de Valois à un combat singulier: le roi de France le refusa, disant qu’un souverain ne s’abaissait pas à se battre contre son vassal. 

(1341) Cependant un nouvel événement semblait renverser encore la loi salique. La Bretagne, fief de France, venait d’être adjugée par la cour des pairs à Charles de Blois, qui avait épousé la fille du dernier duc; et le comte de Montfort, oncle de ce duc, avait été exclu. Les lois et les intérêts étaient autant de contradictions. Le roi de France, qui semblait devoir soutenir la loi salique dans la cause du comte de Montfort, héritier mâle de la Bretagne, prenait le parti de Charles de Blois, qui tirait son droit des femmes; et le roi d’Angleterre, qui devait maintenir le droit des femmes, dans Charles de Blois, se déclarait pour le comte de Montfort. 

La guerre recommence à cette occasion entre la France et l’Angleterre. On surprend d’abord Montfort dans Nantes, et on l’amène prisonnier à Paris dans la tour du Louvre. Sa femme, fille du comte de Flandre, était une de ces héroïnes singulières qui ont paru rarement dans le monde, et sur lesquelles on a sans doute imaginé les fables des Amazones. Elle se montra, l’épée à la main, le casque en tête, aux troupes de son mari, portant son fils entre ses bras; elle soutint le siège de Hennebon, fit des sorties, combattit sur la brèche, et enfin, à l’aide de la flotte anglaise qui vint à son secours, elle fit lever le siège. 

(August 1346) Cependant la besoin anglaise et le parti français se battirent longtemps en Guyenne, en Bretagne, en Normandie: enfin, près de la rivière de Somme, se donne cette sanglante bataille de Crécy entre Édouard et Philippe de Valois. Édouard avait auprès de lui son fils le prince de Galles, qu’on nommait le Prince Noir, à cause de sa cuirasse brune et de l’aigrette noire de son casque. Ce jeune prince eut presque tout l’honneur de cette journée. Plusieurs historiens ont attribué la défaite des Français à quelques petites pièces de canon dont les Anglais étaient munis il y avait dix ou douze années que l’artillerie commençait à être en usage. 

Cette invention des Chinois fut-elle apportée en Europe par les Arabes, qui trafiquaient sur les mers des Indes? Il n’y a pas d’apparence: c’est un bénédictin allemand, nommé Berthold Schwartz, qui trouva ce secret fatal. Il y avait longtemps qu’on y touchait. Un autre bénédictin anglais, Roger Bacon(3), avait longtemps auparavant parlé des grandes explosions que le salpêtre enfermé pouvait produire,. Mais pourquoi le roi de France n’avait-il pas de canons dans son armée, aussi bien que le roi d’Angleterre? et si l’Anglais eut cette supériorité, pourquoi tous nos historiens rejettent-ils la perte de la bataille sur les arbalétriers génois que Philippe avait à sa solde? La pluie mouilla, dit-on, la corde de leurs arcs; mais cette pluie ne mouilla pas moins les cordes des Anglais. Ce que les historiens auraient peut-être mieux fait d’observer, c’est qu’un roi de France qui avait des archers de Gênes, au lieu de discipliner sa nation, et qui n’avait point de canon quand son ennemi en avait, ne méritait pas de vaincre. 

Il est bien étrange que cet usage de la poudre ayant dû changer absolument l’art de la guerre, on ne voie point l’époque de ce changement. Une nation qui aurait su se procurer une bonne artillerie était sûre de l’emporter sur toutes les autres: c’était de tous les arts le plus funeste, mais celui qu’il fallut le plus perfectionner. Cependant, jusqu’au temps de Charles VIII, il reste dans son enfance tant les anciens usages prévalent, tant la lenteur arrête l’industrie humaine. On ne se servit d’artillerie aux sièges des places que sous le roi de France Charles V; et les lances firent toujours le sort de la bataille dans presque toutes les actions, jusqu’aux derniers temps de Henri IV. 

On prétend qu’à la journée de Crécy, les Anglais n’avaient que deux mille cinq cents hommes de gendarmerie et trente mille fantassins, et que les Français avaient quarante mille fantassins et près de trois mille gendarmes. Ceux qui diminuent la perte des Français disent qu’elle ne monta qu’à vingt mille hommes: le comte Louis de Blois, qui était l’une des causes apparentes de la guerre, y fut tué; et le lendemain les troupes des communes du royaume furent encore défaites. Édouard, après deux victoires remportées en deux jours, prit Calais, qui, resta aux Anglais deux cent dix années. 

On dit que pendant ce siège Philippe de Valois ne pouvant attaquer les lignes des assiégeants, et désespéré de n’être que le témoin de ses pertes, proposa au roi Édouard de vider cette grande quelle par un combat de six contre six. Édouard, ne voulant pas remettre à un combat incertain la prise certaine de Calais, refusa ce duel, comme Philippe de Valois l’avait d’abord refusé. Jamais les princes n’ont terminé eux seuls leurs différends; c’est toujours le sang des nations qui a coulé. 

Ce qu’on a le plus remarqué dans ce fameux siège qui donna à l’Angleterre la clef de la France, et ce qui était peut-être le moins mémorable, c’est qu’Édouard exigea, par la capitulation, que six bourgeois vinssent lui demander pardon à moitié nus et la corde au cou: c’est ainsi qu’on en usait avec des sujets rebelles. Édouard était intéressé à faire sentir qu’il se regardait comme roi de France. Des historiens et des poètes se sont efforcés de célébrer les six bourgeois qui vinrent demander pardon, comme des Codrus qui se dévouaient pour la patrie; mais il est faux qu’Édouard demandât ces pauvres gens pour les faire pendre. La capitulation portait « que six bourgeois, pieds nus et tête nue, viendraient hart au col lui apporter les clefs de la ville, et que d’iceux le roi d’Angleterre et de France un ferait à sa volonté. » 

Certainement Édouard n’avait nul dessein de faire serrer la corde que les six Calaisiens avaient au cou, puisqu’il fit présent à chacun de six écus d’or et d’une robe. Celui qui avait si généreusement nourri toutes les bouches inutiles chassées de Calais par le commandant Jean de Vienne, celui qui pardonna si généreusement au traître Aimeri de Pavie, nommé par lui gouverneur de Calais, convaincu d’avoir vendu la place aux Français; celui qui, étant venu lui-même battre les Français venus pour la prendre, au lieu de faire trancher la tête à Charny et à Ribaumont, coupables d’avoir fait ce marché pendant une trêve, leur donna à souper après les avoir pris de sa main, et leur fit les plus nobles présents; enfin, celui qui traita avec tant de grandeur et de politesse sou malheureux captif, le roi de France Jean, n’était pas un barbare. L’idée de réparer les désastres de la France par la grandeur d’âme de six habitants de Calais, et de mettre au théâtre d’assez mauvaises raisons un assez mauvais vers en faveur de la loi salique, est d’un énorme ridicule. 

Cette guerre, qui se faisait à la fois un Guyenne, en Bretagne, en Normandie, un Picardie, épuisait la France et l’Angleterre d’hommes et d’argent. Ce n’était pourtant pas alors le temps de se détruire pour l’intérêt de l’ambition: il eût fallu se réunir contre un fléau d’une autre espèce. (1347 et 1348) Une peste mortelle, qui avait fait le tour du monde, et qui avait dépeuplé l’Asie et l’Afrique, vint alors ravager l’Europe, et particulièrement la France et l’Angleterre. 

Elle enleva, dit-on, la quatrième partie des hommes: c’est une des causes qui ont fait que dans nos climats le genre humain ne s’est point multiplié dans la proportion où l’on croit qu’il devait l’être. 

Mézeray a dit, après d’autres, que cette peste vint de la Chine, et qu’il étais sorti de la terre une exhalaison enflammée un globes de feu, laquelle en crevant répandit son infection sur l’hémisphère. C’est donner une origine trop fabuleuse à un malheur trop certain. Premièrement, on ne voit pas que jamais un tel météore ait donné la peste; secondement, les annales chinoises ne parlent d’aucune maladie contagieuse que vers l’an 1504. La peste, proprement dite, est une maladie attachée au climat du milieu de l’Afrique, comme la petite vérole à l’Arabie, et comme le venin qui empoisonne la source de la vie est originaire chez les Caraïbes. Chaque climat a son poison dans ce malheureux globe, ou la nature a mêlé un peu de bien avec beaucoup de mal. Cette peste du xive siècle était semblable à celles qui dépeuplèrent la terre sous Justinien et du temps d’Hippocrate. C’était dans la violence de ce fléau qu’Édouard et Philippe avaient combattu pour régner sur des mourants. 

Après l’enchaînement de tant de calamités, après que les éléments et les fureurs des hommes ont ainsi conspiré pour désoler la terre, on s’étonne que l’Europe soit aujourd’hui si florissante. La seule ressource du genre humain était dans des villes que les grands souverains méprisaient. Le commerce et l’industrie de ces villes a réparé sourdement le mal que les princes faisaient avec tant de fracas. L’Angleterre, sous Édouard III, se dédommagea avec usure des trésors que lui coûtèrent les entreprises de son monarque: elle vendit ses laines; Bruges les mit en oeuvre. Les Flamands s’exerçaient aux manufactures; les villes anséatiques formaient une république utile au monde; et les arts se soutenaient toujours dans les villes libres et commerçantes d’Italie. Ces arts ne demandent qu’à s’étendre et à croître; et après les grands orages ils se transplantent comme d’eux-mêmes dans les pays dévastés qui en ont besoin. 

(1350) Philippe de Valois mourut dans ces circonstances, bien éloigné de porter au tombeau le beau titre de fortuné. Cependant il venait de réunir le Dauphiné à la France. Le dernier prince de ce pays, ayant perdu ses enfants, lassé des guerres qu’il avait soutenues contre la Savoie, donna le Dauphiné au roi de France, et se fit dominicain à Paris (1349). Cette province s’appelait Dauphiné, parce qu’un de ses souverains avait mis un dauphin dans ses armoiries. Elle faisait partie du royaume d’Arles, domaine de l’empire. Le roi de France devenait, par cette acquisition, feudataire de l’empereur Charles IV. Il est certain que les empereurs ont toujours réclamé leurs droits sur cette province jusqu’à Maximilien Ier. Les publicistes allemands prétendent encore qu’elle doit être une mouvance de l’empire. Les souverains du Dauphiné pensent autrement. Rien n’est plus vain que ces recherches; il vaudrait autant faire valoir les droits des empereurs sur l’Égypte, parce que Auguste en était le maître. 

Philippe de Valois ajouta encore à son domaine le Roussillon et la Cerdagne, en prêtant de l’argent au roi de Majorque, de la maison d’Aragon, qui lui donna ces provinces en nantissement; provinces que Charles VIII rendit depuis sans être remboursé. Il acquit aussi Montpellier, qui est demeuré à la France. Il est surprenant que dans un règne si malheureux il ait pu acheter ces provinces, et payer encore beaucoup pour le Dauphiné. L’impôt du sel, qu’on appela sa loi salique, le haussement des tailles, les infidélités sur les monnaies, le mirent en état de faire ces acquisitions. L’État fut augmenté, mais il fut appauvri; et si ce roi eut d’abord le nom de fortuné, le peuple ne put jamais prétendre à ce titre. Mais sous Jean, son fils, on regretta encore le temps de Philippe de Valois. 

Ce qu’il y eut de plus intéressant pour les peuples sous ce règne fut l’appel comme d’abus que le parlement introduisit peu à peu par les soins de l’avocat général, Pierre Cugnières. Le clergé s’en plaignit hautement, et le roi se contenta de conniver à cet usage, et de ne pas s’opposer à un remède qui soutenait son autorité et les lois de l’État. Cet appel comme d’abus, interjeté aux parlements du royaume, est une plainte contre les sentences ou injustes ou incompétentes que peuvent rendre les tribunaux ecclésiastiques, une dénonciation des entreprises qui ruinent la juridiction royale, une opposition aux bulles de Rome qui peuvent être contraires aux droits du roi et du royaume(4).

Ce remède, ou plutôt ce palliatif, n’était qu’une faible imitation de la fameuse loi Praemunire, publiée sous Édouard III par le parlement d’Angleterre; loi par laquelle quiconque portait à des cours ecclésiastiques des causes dont la connaissance appartenait aux tribunaux royaux, était mis en prison. Les Anglais, dans tout ce qui concerne les libertés de l’État, ont donné plus d’une fois l’exemple. 

CHAP. LXXVI. — De la France sous le roi Jean. Célèbre tenue des états généraux. Bataille de Poitiers. Captivité de Jean. Ruine de la France. Chevalerie, etc.

Le règne de Jean est encore plus malheureux que celui de Philippe. (1350) Jean, qu’on a surnommé le Bon, commence par faire assassiner son connétable le comte d’Eu. (1354) Quelque temps après, le roi de Navarre, son cousin et son gendre, fait assassiner le nouveau connétable don La Cerda, prince de la maison d’Espagne. Ce roi de Navarre, Charles, petit-fils de Louis Hutin, et roi de Navarre par sa mère, prince du sang du côté de son père, fut, ainsi que le roi Jean, un des fléaux de la France, et mérita bien le nom de Charles le Mauvais. 

(1355) Le roi, ayant été forcé de lui pardonner en plein parlement, vient l’arrêter lui-même pour de moindres crimes, et sans aucune forme de procès, fait trancher la tête à quatre seigneurs de ses amis. Des exécutions si cruelles étaient la suite d’un gouvernement faible. Il produisait des cabales, et ces cabales attiraient des vengeances atroces que suivait le repentir. 

Jean, dès le commencement de son règne, avait augmenté l’altération de la monnaie, déjà altérée du temps de son père, et avait menacé de mort les officiers chargés de ce secret. Cet abus était l’effet et la preuve d’un temps très malheureux. Les calamités et les abus produisent enfin les lois. La France fut quelque temps gouvernée comme l’Angleterre. 

Les rois convoquaient les états généraux substitués aux anciens parlements de la nation. Ces états généraux étaient entièrement semblables aux parlements anglais, composés des nobles, des évêques, et des députés des villes; et ce qu’on appelait le nouveau parlement sédentaire à Paris était à peu près ce que la cour du banc du roi était à Londres. 

Le chancelier était le second officier de la couronne dans les deux États; il portait, en Angleterre, la parole pour le roi dans les états généraux d’Angleterre, et avait inspection sur la cour du banc. Il en était de même en France; et ce qui achève de montrer qu’on se conduisait alors à Paris et à Londres sur les mêmes principes(5), c’est que les états généraux de 1355 proposèrent et firent signer au roi Jean de France presque les mêmes règlements, presque la même charte qu’avait signée Jean d’Angleterre. Les subsides, la nature des subsides, leur durée, le prix des espèces, tout fut réglé par l’assemblée. Le roi s’engagea à ne plus forcer les sujets de fournir des vivres à sa maison, à ne se servir de leurs voitures et de leurs lits qu’en payant, à ne jamais changer la monnaie, etc. 

Ces états généraux de 1355, les plus mémorables qu’on ait jamais tenus, sont ceux dont nos histoires parlent le moins. Daniel dit seulement qu’ils furent tenus dans la salle du nouveau parlement; il devait ajouter que le parlement, qui n’était point alors perpétuel, n’eut point entrée dans cette grande assemblée. En effet le prévôt des marchands de Paris, comme député-né de la première ville du royaume, porta la parole au nom du tiers état. Mais un point essentiel de l’histoire, qu’on a passé sous silence, c’est que les états imposèrent un subside d’environ cent quatre-vingt-dix mille marcs d’argent pour payer trente mille gendarmes; ce sont dix millions quatre cent mille livres d’aujourd’hui; ces trente mille gendarmes composaient au moins une armée de quatre-vingt mille hommes, à laquelle on devait joindre les communes du royaume; et au bout de l’année on devait établir encore un nouveau subside pour l’entretien de la même armée. Enfin, ce qu’il faut observer, c’est que cette espèce de grande charte ne fut qu’un règlement passager, au lieu que celle des Anglais fut une loi perpétuelle. Cela prouve que le caractère des Anglais est plus constant et plus ferme que celui des Français. 

Mais le Prince Noir, avec une armée redoutable, quoique petite, s’avançait jusqu’à Poitiers, et ravageait ces terres qui étaient autrefois du domaine de sa maison. (Septembre 1356) Le roi Jean accourut à la tête de près de soixante mille hommes. Personne n’ignore qu’il pouvait, en temporisant, prendre toute l’armée anglaise par famine. 

Si le Prince Noir avait fait une grande faute de s’être engagé si avant, le roi Jean en fit une plus grande de l’attaquer. Cette bataille de Maupertuis ou de Poitiers ressembla beaucoup à celle que Philippe de Valois avait perdue. Il y eut de l’ordre dans la petite armée du Prince Noir; il n’y eut que de la bravoure chez les Français: mais la bravoure des Anglais et des Gascons qui servaient sous le prince de Galles l’emporta. Il n’est point dit qu’on eût fait usage du canon dans aucune des deux armées. Ce silence peut faire douter qu’on s’en soit servi à Crécy; ou bien il fait voir que l’artillerie ayant fait peu d’effet dans la bataille de Crécy, on en avait discontinué l’usage; ou il montre combien les hommes négligeaient des avantages nouveaux pour les coutumes anciennes; ou enfin il accuse la négligence des historiens contemporains. Les principaux chevaliers de France périrent; et cela prouve que l’armure n’était pas alors si pesante et si complète qu’autrefois: le reste s’enfuit. Le roi, blessé au visage, fut fait prisonnier avec un de ses fils. C’est une particularité digne d’attention que ce monarque se rendit à un de ses sujets qu’il avait banni, et qui servait chez ses ennemis. La même chose arriva depuis à François Ier. Le Prince Noir mena ses deux prisonniers à Bordeaux, et ensuite à Londres. On sait avec quelle politesse, avec quel respect il traita le roi captif, et comme il augmenta sa gloire par sa modestie. Il entra dans Londres sur un petit cheval noir, marchant à la gauche de son prisonnier monté sur un cheval remarquable par sa beauté et par son harnois; nouvelle manière d’augmenter la pompe du triomphe. 

La prison du roi fut dans Paris le signal d’une guerre civile. Chacun pense alors à se faire un parti. On ne voit que factions sous prétexte de réformes. Charles, dauphin de France, qui fut depuis le sage roi Charles V, n’est déclaré régent du royaume que pour le voir presque révolté contre lui. 

Paris commençait à être une ville redoutable; il y avait cinquante mille hommes capables de porter les armes. On invente alors l’usage des chaînes dans les rues, et on les fait servir de retranchement contre les séditieux. Le dauphin Charles est obligé de rappeler le roi de Navarre, que le roi son père avait fait emprisonner. C’était déchaîner son ennemi. (1357) Le roi de Navarre arrive à Paris pour attiser le feu de la discorde. Marcel, prévôt des marchands de Paris, entre au Louvre suivi des séditieux. Il fait massacrer Robert de Clermont, maréchal de France, et le maréchal de Champagne, aux yeux du dauphin. Cependant les paysans s’attroupent de tous côtés; et dans cette confusion ils se jettent sur tous les gentilshommes qu’ils rencontrent; ils les traitent comme des esclaves révoltés, qui ont entre leurs mains des maîtres trop durs et trop farouches. Ils se vengent par mille supplices de leur bassesse et de leurs misères. Ils portent leur fureur jusqu’à faire rôtir un seigneur dans son château, et à contraindre sa femme et ses filles de manger la chair de leur époux et de leur père. 

Dans ces convulsions de l’État, Charles de Navarre aspire à la couronne; le dauphin et lui se font une guerre qui ne finit que par une paix simulée. La France est ainsi bouleversée pendant quatre ans depuis la bataille de Poitiers. Comment Édouard et le prince de Galles ne profitaient-ils pas de leur victoire et des malheurs des vaincus? Il semble que les Anglais redoutassent la grandeur de leurs maîtres; ils leur fournissaient peu de secours; et Édouard traitait de la rançon de son prisonnier, tandis que le Prince Noir acceptait une trêve. 

Il paraît que de tous côtés on faisait des fautes mais on ne peut comprendre comment tous nos historiens ont eu la simplicité d’assurer que le roi Édouard III, étant venu pour recueillir le fruit des deux victoires de Crécy et de Poitiers, s’étant avancé jusqu’à quelques lieues de Paris, fut saisi tout à coup d’une si sainte frayeur, à cause d’une grande pluie, qu’il se jeta à genoux, et qu’il fit voeu à la sainte Vierge d’accorder la paix (1360). Rarement la pluie a décidé de la volonté des vainqueurs et du destin des États; et si Édouard III fit un voeu à la sainte Vierge, ce voeu était assez avantageux pour lui. Il exige, pour la rançon du roi de France, le Poitou, la Saintonge, l’Agénois, le Périgord, le Limousin, le Quercy, l’Angoumois, le Rouergue, et tout ce qu’il a pris autour de Calais; le tout en souveraineté, sans hommage. Je m’étonne qu’il ne demandât pas la Normandie et l’Anjou, son ancien patrimoine: il voulut encore trois millions d’écus d’or. 

(1360) Édouard cédait par ce traité à Jean le titre de roi de France, et ses droits sur la Normandie, la Touraine et l’Anjou. Il est vrai que les anciens domaines du roi d’Angleterre en France étaient beaucoup plus considérables que ce qu’on donnait à Édouard par cette paix; cependant ce qu’on cédait était un quart de la France. Jean sortit enfin de la Tour de Londres après quatre ans, en donnant en otage son frère et deux de ses fils. Une des plus grandes difficultés était de payer la rançon: il fallait donner comptant six cent mille écus d’or pour le premier payement. La France s’épuisa, et ne put fournir la somme: on fut obligé de rappeler les Juifs, et de leur vendre le droit de vivre et de commercer. Le roi même fut réduit à payer ce qu’il achetait pour sa maison en une monnaie de cuir, qui avait an milieu un petit clou d’argent; sa pauvreté et ses malheurs le privèrent de toute autorité, et le royaume de toute police. 

Les soldats licenciés, et les paysans devenus guerriers, s’attroupèrent partout, mais principalement par delà la Loire. Un de leurs chefs se fit nommer l’ami de Dieu, et l’ennemi de tout le monde; un nommé Jean de Gouge, bourgeois de Sens, se fit reconnaître roi par ces brigands, et fit presque autant de mal par ses ravages que le véritable roi en avait produit par ses malheurs. Enfin ce qui n’est pas moins étrange, c’est que le roi, dans cette désolation générale, alla renouveler dans Avignon, où étaient les papes, les anciens projets des croisades. 

Un roi de Chypre était venu solliciter cette entreprise contre les Turcs, répandus déjà dans l’Europe. Apparemment le roi Jean ne songeait qu’à quitter sa patrie; mais au lieu d’aller faire ce voyage chimérique contre les Turcs, n’ayant pas de quoi payer le reste de sa rançon aux Anglais, il retourna se mettre en otage à Londres, à la place de son frère et de ses enfants; il y mourut, et sa rançon ne fut pas payée. On disait, pour comble d’humiliation, qu’il n’était retourné en Angleterre que pour y voir une femme dont il était amoureux à l’âge de cinquante-six ans. 

La Bretagne, qui avait été la cause de cette guerre, fut abandonnée à son sort: le comte Charles de Blois et le comte de Montfort se disputèrent cette province. Montfort, sorti de la prison de Paris, et Blois, sorti de celle de Londres, décidèrent la querelle près d’Auray en bataille rangée (1364): les Anglais prévalurent encore; le comte de Blois fut tué. 

Ces temps de grossièreté, de séditions, de rapines et de meurtres, furent cependant le temps le plus brillant de la chevalerie: elle servait de contrepoids à la férocité générale des moeurs; nous en traiterons à part; l’honneur, la générosité, joints à la galanterie, étaient ses principes. Le plus célèbre fait d’armes dans la chevalerie est le combat de trente Bretons(6) contre vingt Anglais, six Bretons et quatre Allemands, quand la comtesse de Blois, au nom de son mari, et la veuve de Monfort, au nom de son fils, se faisaient la guerre en Bretagne (1351). Le point d’honneur fut le sujet de ce combat, car il fut résolu dans une conférence tenue pour la paix. Au lieu de traiter, on se brava; et Beaumanoir, qui était à la tête des Bretons pour la comtesse de Blois, dit qu’il fallait combattre pour savoir qui avait la plus belle amie. On combattit en champ clos: il n’y eut des soixante combattants que cinq chevaliers de tués, un seul du côté des Bretons, et quatre du côté des Anglais. Tous ces faits d’armes ne servaient à rien, et ne remédiaient pas surtout à l’indiscipline des armées, à une administration presque toute sauvage. Si les Paul-Émile et les Scipion avaient combattu en champ clos pour savoir qui avait la plus belle amie, les Romains n’auraient pas été les vainqueurs et les législateurs des nations. 

Édouard, après ses victoires et ses conquêtes, ne fit plus que des tournois. Amoureux d’une femme indigne de sa tendresse, il lui sacrifia ses intérêts et sa gloire, et perdit enfin tout le fruit de ses travaux en France. Il n’était plus occupé que de jeux, de tournois, des cérémonies de son ordre de la Jarretière: la grande Table ronde, établie par lui à Windsor, à laquelle se rendaient tous les chevaliers de l’Europe, fut le modèle sur lequel les romanciers imaginèrent toutes les histoires des chevaliers de la Table ronde, dont ils attribuèrent l’institution fabuleuse au roi Artus. Enfin Édouard III survécut à son bonheur et à sa gloire, et mourut (1377) entre les bras d’Alix Perse, sa maîtresse, qui lui ferma les yeux en volant ses pierreries, et en lui arrachant la bague qu’il portait au doigt. On ne sait qui mourut le plus misérablement, ou du vainqueur ou du vaincu. 

Cependant, après la mort de Jean de France, Charles V son fils justement surnommé le Sage, réparait les ruines de son pays par la patience et par les négociations: nous verrons comment il chassa les Anglais de presque toute la France. Mais tandis qu’il se préparait à cette grande entreprise, le Prince Noir, vers l’an 1366, ajoutait une nouvelle gloire à celle de Crécy et de Poitiers. Jamais les Anglais ne firent des actions plus mémorables et plus inutiles, 

CHAP. LXXVII. — Du Prince Noir, du roi de Castille don Pèdre le Cruel, et du connétable du Guesclin.

La Castille était presque aussi désolée que la France. Pierre ou don Pèdre, qu’on nomme le Cruel, y régnait. On nous le représente comme un tigre altéré de sang humain, et qui sentait de la joie à le répandre; un tel caractère est bien rarement dans la nature; les hommes sanguinaires ne le sont que dans la fureur de la vengeance, ou dans les sévérités de cette politique atroce, qui fait croire la cruauté nécessaire; mais personne ne répand le sang pour son plaisir. 

Il monta sur le trône de Castille étant encore mineur, et dans des circonstances fâcheuses. Son père Alfonse XI avait eu sept bâtards de sa maîtresse Éléonore de Gusman. Ces sept bâtards, puissamment établis, bravaient l’autorité de don Pèdre; et leur mère, encore plus puissante qu’eux, l’nsultait à la mère du roi. La Castille était partagée entre le parti de la reine mère et celui d’Éléonore. A peine le roi eut-il atteint l’âge de vingt et un ans, qu’il lui fallut soutenir contre la faction des bâtards une guerre civile. Il combattit, fut vainqueur, et accorda la mort d’Éléonore à la vengeance de sa mère. On peut le nommer jusque-là courageux et trop sévère. (1351) Il épouse Blanche de Bourbon; et la première nouvelle qu’il apprend de sa femme, quand elle est arrivée à Valladolid, c’est qu’elle est amoureuse du grand maître de Saint-Jacques, l’un de ces mêmes bâtards qui lui avaient fait la guerre. Je sais que de telles intrigues sont rarement prouvées, qu’un roi sage doit plutôt les ignore? que s’en venger; mais enfin le roi fut excusable, puisqu’il y a encore une famille en Espagne qui se vante d’être issue de ce commerce: c’est celle des Henriques. 

Blanche de Bourbon eut au moins l’imprudence d’être trop unie avec la faction des bâtards ennemis de son mari. Faut-il après cela s’étonner que le roi la laissât dans un château, et se consolât dans d’autres amours? 

Don Pèdre eut à la fois à combattre et les Aragonais et ses frères rebelles: il fut encore vainqueur, et rendit sa victoire inhumaine. Il ne pardonna guère: ses proches, qui avaient pris parti contre lui, furent immolés à ses ressentiments; enfin ce grand maître de Saint-Jacques fut tué par ses ordres. C’est ce qui lui mérita le nom de Cruel, tandis que Jean, roi de France, qui avait assassiné son connétable et quatre seigneurs de Normandie, était nommé Jean le Bon. 

Dans ces troubles, la femme de don Pèdre mourut. Elle avait été coupable, il fallait bien qu’on dît qu’elle mourut empoisonnée; mais, encore une fois, on ne doit point intenter cette accusation de poison sans preuve. 

C’était sans doute l’intérêt des ennemis de don Pèdre de répandre dans l’Europe qu’il avait empoisonné sa femme. Henri de Transtamare, l’un de ces sept bâtards, qui avait d’ailleurs son frère et sa mère à venger, et surtout ses intérêts à soutenir, profita de la conjoncture. La France était infestée par des brigands réunis, nommés Malandrins; ils faisaient tout le mal qu’Édouard n’avait pu faire. Henri de Transtamare négocia avec le roi de France Charles V pour délivrer la France de ces brigands et les avoir à son service: l’Aragonais, toujours ennemi du Castillan, promit de livrer passage. Bertrand du Guesclin, chevalier d’une grande réputation, qui ne cherchait qu’à se signaler et à s’enrichir par les armes, engagea les Malandrins à le reconnaître pour chef et à le suivre en Castille. On a regardé cette entreprise de Bertrand du Guesclin comme une action sainte, et qu’il faisait, dit-il, pour le bien de son âme: cette action sainte consistait à conduire des brigands au secours d’un rebelle contre un roi cruel, mais légitime. 

On sait qu’en passant prés d’Avignon, du Guesclin, manquant d’argent pour payer ses troupes, rançonna le pape et sa cour. Cette extorsion était nécessaire; mais je n’ose prononcer le nom qu’on lui donnerait si elle n’eût pas été faite à la tête d’une troupe qui pouvait passer pour une armée. 

(1366) Le bâtard Henri, secondé de ces troupes grossies dans leur marche, et appuyé de l’Aragon, commença par se faire déclarer roi dans Burgos. Don Pèdre, attaqué ainsi par les Français, eut recours au Prince Noir, leur vainqueur. Ce prince était souverain de la Guyenne; le roi son père la lui avait cédée pour prix de ses actions héroïques. Il devait voir d’un oeil jaloux le succès des armes françaises en Espagne, et prendre par intérêt et par honneur le parti le plus juste. Il marche en Espagne avec ses Gascons et quelques Anglais. Bientôt, sur les bords de l’Èbre et près du village de Navarette, don Pèdre et le Prince Noir d’un côté, de l’autre Henri de Transtamare et du Guesclin, donnèrent la sanglante bataille qu’on nomme de Navarette. Elle fut plus glorieuse au Prince Noir que celles de Crécy et de Poitiers, parce qu’elle fut plus disputée. Sa victoire fut complète; il prit Bertrand du Guesclin et le maréchal d’Andrehen, qui ne se rendirent qu’à lui. Henri de Transtamare fut obligé de fuir en Aragon, et le Prince Noir rétablit don Pèdre sur le trône. Ce roi traita plusieurs rebelles avec une cruauté que les lois de tous les États autorisent du nom de justice. Don Pèdre usait dans toute son étendue du malheureux droit de se venger (1368). Le Prince Noir, qui avait eu la gloire de le rétablir, eut encore celle d’arrêter le cours de ses cruautés. Il est, après Alfred, celui de tous les héros que l’Angleterre a le plus en vénération. 

Quand celui qui soutenait don Pèdre se fut retiré, et que Bertrand du Guesclin se fut racheté, alors le bâtard Transtamare réveilla le parti des mécontents, et Bertrand du Guesclin, que le roi Charles V employait secrètement, leva de nouvelles troupes. 

Transtamare avait pour lui l’Aragon, les révoltés de Castille, et les secours de la France. Don Pèdre avait la meilleure partie des Castillans, le Portugal, et enfin les musulmans d’Espagne: ce nouveau secours le rendit plus odieux, et le défendit mal. Transtamare et du Guesclin, n’ayant plus à combattre le génie et l’ascendant du Prince Noir, vainquirent enfin don Pèdre auprès de Tolède (1368). Retiré et assiégé dans un château après sa défaite, il est pris, en voulant s’échapper, par un gentilhomme français qu’on appelait Le Bègue de Vilaines. Conduit dans la tente de ce chevalier, le premier objet qu’il y aperçoit est le comte de Transtamare. On dit que, transporté de fureur, il se jeta, quoique désarmé, sur son frère; Ce qui est vrai, c’est que ce frère lui arracha la vie d’un coup de poignard. 

Ainsi périt don Pèdre à l’âge de trente-quatre ans, et avec lui s’éteignit la race de Castille. Son ennemi, son frère, son assassin, parvint à la couronne sans autre droit que celui du meurtre: c’est de lui que sont descendus les rois de Castille, qui ont régné en Espagne jusqu’à Jeanne, qui fit passer ce sceptre dans la maison d’Autriche par son mariage avec Philippe le Beau, père de Charles-Quint. 

CHAP. LXXVIII. — De la France et de l’Angleterre du temps du roi Charles V. Comment ce prince habile dépouille les Anglais de leurs conquêtes. Son gouvernement. Le roi d’Angleterre Richard II, fils du Prince Noir, détrôné.

La dextérité de Charles V sauvait la France du naufrage. La nécessité d’affaiblir les vainqueurs, Édouard III et le Prince Noir, lui tint lieu de justice. Il profita de la vieillesse du père et de la maladie du fils attaqué de l’hydropisie. Il sut d’abord semer la division entre ce prince souverain de Guyenne et ses vassaux, éluder les traités, refuser le reste du payement de la rançon de son père, sur des prétextes plausibles; s’attacher le nouveau roi de Castille, et même ce roi de Navarre, Charles, surnommé le Mauvais, qui avait tant de terres en France; susciter le nouveau roi d’Écosse, Robert Stuart, contre les Anglais; remettre l’ordre dans les finances, faire contribuer les peuples sans murmures, et réussir enfin, sans sortir de son cabinet, autant que le roi Édouard qui avait passé la mer et gagné des batailles. 

Quand il vit toutes les machines que sa politique arrangeait bien affermies, il fit une de ces démarches audacieuses qui pourraient passer pour des témérités en politique, si les mesures bien prises et l’événement ne les justifiaient (1369) Il envoie un chevalier et un juge de Toulouse citer le Prince Noir à comparaître devant lui dans la cour des pairs, et à venir rendre compte de sa conduite. C’était agir en juge souverain avec le vainqueur de son père et de son grand-père, qui possédait la Guyenne et les lieux circonvoisins en souveraineté absolue par le droit de conquête et par un traité solennel. Non seulement on le cite comme un sujet (1370), mais on fait rendre un arrêt du parlement de Paris, par lequel on confisque la Guyenne et tout ce qui appartient en France à la maison d’Angleterre. L’usage était de déclarer la guerre par un héraut d’armes, et on envoie à Londres un valet de pied faire cette cérémonie. Édouard n’était donc plus à craindre. 

La valeur et l’habileté de Bertrand du Guesclin, devenu connétable de France, et surtout le bon ordre que Charles V avait mis à tout, ennoblirent l’irrégularité de ces procédés, et firent voir que dans les affaires publiques, où est le profit, là est la gloire, comme disait Louis XI. 

Le Prince Noir mourant ne pouvait plus paraître en campagne. Son père ne put lui envoyer que de faibles secours. Les Anglais, auparavant victorieux dans tous les combats, furent battus partout. Bertrand du Guesclin, sans remporter de ces grandes victoires, telles que celles de Crécy et de Poitiers, fit une campagne entièrement semblable à celle qui, dans les derniers temps, a fait passer le vicomte de Turenne pour le plus grand général de l’Europe. (1370) Il tomba dans le Maine et dans l’Anjou sur les quartiers des troupes anglaises, les défit toutes les unes après les autres, et prit de sa main leur général Grandson. Il rangea le Poitou, la Saintonge, sous l’obéissance de la France. Les villes se rendaient, les unes par la force, les autres par l’intrigue. Les saisons combattaient encore pour Charles V. Une flotte formidable, équipée en Angleterre, fut toujours repoussée par les vents contraires. Des trêves adroitement ménagées préparèrent encore de nouveaux succès. 

(1378) Charles, qui vingt ans auparavant n’avait pas eu de quoi entretenir une garde pour sa personne, eut à la fois cinq armées et une flotte. Ses vaisseaux portèrent la guerre jusqu’en Angleterre, dont on ravagea les côtes, tandis qu’après la mort d’Édouard III l’Angleterre ne prenait aucunes mesures pour se venger. Il ne restait aux Anglais que la ville de Bordeaux, celle de Calais, et quelques forteresses. 

(1380) Ce fut alors que la France perdit Bertrand du Guesclin. On sait quels honneurs son roi rendit à sa mémoire. Il fut, je crois, le premier dont on fit l’oraison, funèbre et le premier qu’on enterra dans l’église destinée aux tombeaux des rois de France. Son corps fut porté avec les mêmes cérémonies que ceux des souverains. Quatre princes du sang le suivaient. Ses chevaux, selon la coutume du temps, furent présentés dans l’église à l’évêque qui officiait, et qui les bénit en leur imposant les mains. Ces détails sont peu importants, mais ils font connaître l’esprit de chevalerie. L’attention, que s’attiraient les grands chevaliers, célèbres par leurs faits d’armes, s’étendait sur les chevaux qui avaient combattu sous eux. Charles suivit bientôt du Guesclin (1380). On le fait encore mourir d’un poison lent, qui lui avait été donné il y avait plus de dix années, et qui le consuma à l’âge de quarante-quatre ans: comme s’il y avait dans la nature des aliments qui pussent donner la mort au bout d’un certain temps. Il est bien vrai qu’un poison qui n’a pu donner une mort prompte laisse une langueur dans le corps, ainsi que toute maladie violente; mais il n’est point vrai qu’il fasse de ces effets lents que le vulgaire croit inévitables. Le véritable poison qui tua Charles V était une mauvaise constitution. 

Personne n’ignore que la majorité des rois de France fut fixée par lui à l’âge de quatorze ans commencés, et que cette ordonnance sage, mais encore trop inutile pour prévenir les troubles, fut enregistrée dans un lit de justice (1374). Il avait voulu déraciner l’ancien abus des guerres particulières des seigneurs, abus qui passait pour une loi de l’État. Elles furent défendues sous son règne, quand il fut le maître. Il interdit même jusqu’au port d’armes; mais c’était une de ces lois dont l’exécution était alors impossible. 

On fait monter les trésors qu’il amassa jusqu’à la somme de dix-sept millions de livres de son temps. La livre, monnaie d’argent, équivalait alors à environ 8 livres actuelles et 4/5; et la livre, monnaie d’or, à 12 livres et 1/2(7). Il est certain qu’il avait accumulé, et que tout le fruit de son économie fut ravi et dissipé par son frère le duc d’Anjou, dans sa malheureuse expédition de Naples dont j’ai parlé(8).

Après la mort d’Édouard III, vainqueur de la France, et après celle de Charles V, son restaurateur, on vit bien que la supériorité d’une nation ne dépend que de ceux qui la conduisent. 

Le fils du Prince Noir, Richard II, succéda à son grand-père Édouard III à l’âge de onze ans; et quelque temps après Charles VI fut roi de France à l’âge de douze. Ces deux minorités ne furent pas heureuses, mais l’Angleterre fut d’abord la plus à plaindre. 

On a vu(9) quel esprit de vertige et de fureur avait saisi en France les habitants de la campagne, du temps du roi Jean, et comme ils vengèrent leur avilissement et leur misère sur tout ce qu’ils rencontrèrent de gentilshommes, qui en effet étaient leurs oppresseurs. La même furie saisit les Anglais (1381). On vit renouveler la guerre que Rome eut autrefois contre les esclaves. Un couvreur de tuiles et un prêtre firent autant de mal à l’Angleterre que les querelles des rois et des parlements peuvent en faire. Ils assemblent le peuple de trois provinces, et leur persuadent aisément que les riches avaient joui assez longtemps de la terre, et qu’il est temps que les pauvres se vengent. Ils les mènent droit à Londres, pillent une partie de la ville, et font couper la tête à l’archevêque de Cantorbéry et au grand trésorier du royaume. Il est vrai que cette fureur finit par la mort des chefs et par la dispersion des révoltés; mais de telles tempêtes, assez communes en Europe, font voir sous quel malheureux gouvernement on vivait alors. On était encore loin du véritable but de la politique, qui consiste à enchaîner au bien commun tous les ordres de l’État. 

On peut dire qu’alors les Anglais ne savaient pas jusqu’où devaient s étendre les prérogatives des rois et l’autorité des parlements. Richard II, à l’âge de dix-huit ans, voulut être despotique, et les Anglais trop libres. Bientôt il y eut une guerre civile. Presque toujours dans les autres États les guerres civiles sont fatales aux conjurés; mais en Angleterre elles le sont aux rois. Richard, après avoir disputé dix ans son autorité contre ses sujets, fut enfin abandonné de son propre parti. Son cousin, le duc de Lancastre, petit-fils d’Édouard III, exilé depuis longtemps du royaume, y revint seulement avec trois vaisseaux. Il n’avait pas besoin d’un plus grand secours; la nation se déclara pour lui. Richard II demanda seulement qu’on lui laissât la vie et une pension pour subsister. 

(1399) Un parlement lui fait son procès; comme il l’avait fait à Édouard II. Les accusations juridiquement portées contre lui ont été conservées: un des griefs est qu’il a emprunté de l’argent sans payer, qu’il a entretenu des espions, et qu’il avait dit qu’il était le maître des biens de ses sujets. On le condamna comme ennemi de la liberté naturelle, et comme coupable de trahison. Richard, enfermé dans la Tour, remit au duc de Lancastre les marques de la royauté, avec un écrit signé de sa main, par lequel il se reconnaissait indigne de régner. Il l’était en effet, puisqu’il s’abaissait à le dire. 

Ainsi le même siècle vit déposer solennellement deux rois d’Angleterre, Édouard II et Richard II, l’empereur Venceslas et le pape Jean XXIII, tous quatre jugés et condamnés avec les formalités juridiques. 

Le parlement d’Angleterre, ayant enfermé son roi, décerna que, si quelqu’un entreprenait de le délivrer, dès lors Richard II serait digne de mort. Au premier mouvement qui se fit en sa faveur, huit scélérats allèrent assassiner le roi dans sa prison (1400): il défendit sa vie mieux qu’il n’avait défendu son trône; il arracha la hache d’armes à un des meurtriers; il en tua quatre avant de succomber. Le duc de Lancastre régna cependant sous le nom de Henri IV. L’Angleterre ne fut ni tranquille ni en état de rien entreprendre contre ses voisins mais son fils Henri V contribua à la plus grande révolution qui fût arrivée en France depuis Charlemagne. 

CHAP. LXXIX. — Du roi de France Charles VI. De sa maladie. De la nouvelle invasion de la France par Henri V, roi d’Angleterre.

Une partie des soins que le roi Charles V avait pris pour rétablir la France, fut précisément ce qui précipita sa subversion. Ses trésors amassés furent dissipés, et les impôts qu’il avait mis révoltèrent la nation. On remarque que ce prince dépensait pour toute sa maison quinze cents marcs d’or par an, environ 1.200.000 de nos livres. Ses frères, régents du royaume, en dépensaient sept mille marcs, ou 5.600.000 livres, pour Charles VI, âgé de treize ans, qui, malgré cette dissipation, manquait du nécessaire. Il ne faut pas mépriser de tels détails, qui sont la source cachée de la ruine des États comme des familles. 

Louis d’Anjou, le même qui fut adopté par Jeanne Ire, reine de Naples, l’un des oncles de Charles VI, non content d’avoir ravi le trésor de son pupille, chargeait le peuple d’exactions. Paris, Rouen, la plupart des villes se soulevèrent; les mêmes fureurs qui ont depuis désolé Paris du temps de la Fronde, dans la jeunesse de Louis XIV, parurent sous Charles VI. Les punitions publiques et secrètes furent aussi cruelles que le soulèvement avait été orageux. Le grand schisme des papes, dont j’ai parlé(10), augmentait encore le désordre. Les papes d’Avignon, reconnus en France, achevaient de la piller par tous les artifices que l’avarice déguisée en religion peut inventer. On espérait que le roi majeur réparerait tant de maux par un gouvernement plus heureux. 

(1384) Il avait vengé en personne le comte de Flandre, son vassal, des Flamands rebelles toujours soutenus par l’Angleterre. Il profita des troubles où cette île était plongée sous Richard II. On équipa même plus de douze cents vaisseaux pour faire une descente. Ce nombre ne doit pas paraître incroyable; saint Louis en eut davantage: il est vrai que ce n’étaient que des vaisseaux de transport; mais la facilité avec laquelle on prépara cette flotte montre qu’il y avait alors plus de bois de construction qu’aujourd’hui, et qu’on n’était pas sans industrie. La jalousie qui divisait les oncles du roi empêcha que la flotte ne fût employée. Elle ne servit qu’à faire voir quelle ressource aurait eue la France sous un bon gouvernement, puisque, malgré les trésors que le duc d’Anjou avait emportés pour sa malheureuse expédition de Naples, on pouvait faire de si grandes entreprises. 

Enfin on respirait, lorsque le roi, allant en Bretagne faire la guerre au duc, dont il avait à se plaindre, fut attaqué d’une frénésie horrible. Cette maladie commençait par des assoupissements, suivis d’aliénation d’esprit, et enfin d’accès de fureur. Il tua quatre hommes dans son premier accès, continua de frapper tout ce qui était autour de lui, jusqu’à ce qu’épuisé de ces mouvements convulsifs, il tomba dans une léthargie profonde. 

Je ne m’étonne point que toute la France le crût empoisonné et ensorcelé. Nous avons été témoins dans notre siècle, tout éclairé qu’il est, de préjugés populaires aussi injustes. Son frère, le duc d’Orléans, avait épousé Valentine de Milan. On accuse Valentine de cet accident; ce qui prouve seulement que les Français, alors fort grossiers, pensaient que les Italiens en savaient plus qu’eux. 

Le soupçon redoubla quelque temps après dans une aventure digne de la rusticité de ce temps. On fit à la cour une mascarade dans laquelle le roi, déguisé en satyre, traînait quatre autres satyres enchaînés. Ils étaient vêtus d’une toile enduite de poix-résine, à laquelle on avait attaché des étoupes. (1393) Le duc d’Orléans eut le malheur d’approcher un flambeau d’un de ces habits, qui en furent enflammés en un moment. Les quatre seigneurs furent brûlés, et à peine put-on sauver la vie au roi par la présence d’esprit de sa tante la duchesse de Berry, qui l’enveloppa dans son manteau. Cet accident hâta une de ses rechutes (1393). On eût pu le guérir peut-être par des saignées, par des bains, et par du régime; mais on fit venir un magicien de Montpellier. Le magicien vint. Le roi avait quelques relâches, qu’on ne manqua pas d’attribuer au pouvoir de la magie. Les fréquentes rechutes fortifièrent bientôt le mal, qui devint incurable. Pour comble de malheur, le roi reprenait quelquefois sa raison. S’il eût été malade sans retour, on aurait pu pourvoir au gouvernement du royaume. Le peu de raison qui resta au roi fut plus fatal que ses accès. On n’assembla point les états, on ne régla rien; le roi restait roi, et confiait son autorité méprisée et sa tutelle, tantôt à son frère, tantôt à ses oncles le duc de Bourgogne et le duc de Berry. C’était un surcroît d’infortune pour l’État que ces princes eussent de puissants apanages. Paris devint nécessairement le théâtre d’une guerre civile, tantôt sourde, tantôt déclarée. Tout était faction; tout, jusqu’à l’Université, se mêlait du gouvernement. 

(1407) Personne n’ignore que Jean, duc de Bourgogne, fit assassiner son cousin le duc d’Orléans, frère du roi, dans la rue Barbette. Le roi n’était ni assez maître de son esprit ni assez puissant pour faire justice du coupable. Le duc de Bourgogne daigna cependant prendre des lettres d’abolition. Ensuite il vint à la cour faire trophée de son crime. Il assembla tout ce qu’il y avait de princes et de grands; et en leur présence le docteur Jean Petit non seulement justifia la mort du duc d’Orléans (1408), mais il établit la doctrine de l’homicide, qu’il fonda sur l’exemple de tous les assassinats dont il est parlé dans les livres historiques de l’Écriture. Il osait faire un dogme de ce qui n’est écrit dans ces livres que comme un événement, au lieu d’apprendre aux hommes, comme on l’aurait toujours dû faire, qu’un assassinat rapporté dans l’Écriture est aussi détestable que s’il se trouvait dans les histoires des sauvages, ou dans celle du temps dont je parle. Cette doctrine fut condamnée, comme on a vu, au concile de Constance et n’a pas moins été renouvelée depuis. 

C’est vers ce temps-là que le maréchal de Boucicaut laissa perdre Gênes, qui s’était mise sous la protection de la France. Les Français y furent massacrés comme en Sicile (1410). L’élite de la noblesse qui avait couru se signaler en Hongrie contre Bajazet, l’empereur des Turcs, avait été tuée dans la bataille malheureuse que les chrétiens perdirent. Mais ces malheurs étrangers étaient peu de chose en comparaison de ceux de l’État. 

La femme du roi, Isabelle de Bavière, avait un parti dans Paris; le duc de Bourgogne avait le sien; celui des enfants du duc d’Orléans était puissant: le roi seul n’en avait point. Mais ce qui fait voir combien Paris était considérable, et comme il était le premier mobile du royaume, c’est que le duc de Bourgogne, qui joignait à l’État dont il portait le nom, la Flandre et l’Artois, mettait toute son ambition à être le maître de Paris. Sa faction s’appelait celle des Bourguignons; celle d’Orléans était nommée des Armagnacs, du nom du comte d’Armagnac, beau-père du duc d’Orléans, fils de celui qui avait été assassiné dans Paris. Celle des deux qui dominait faisait tour à tour conduire au gibet, assassiner, brûler ceux de la faction contraire. Personne ne pouvait s’assurer d’un jour de vie. On se battait dans les rues, dans les églises, dans les maisons, à la campagne(11).

C’était une occasion bien favorable pour l’Angleterre de recouvrer ses patrimoines de France, et ce que les traités lui avaient donné. Henri V, prince rempli de prudence et de courage, négocie et arme à la fois. Il descend en Normandie avec une armée de près de cinquante mille hommes. Il prend Harfleur, et s’avance dans un pays désolé par les factions; mais une dyssenterie contagieuse fait périr les trois quarts de son armée. Cette grande invasion réunit cependant contre l’Anglais tous les partis. Le Bourguignon même, quoiqu’il traitât déjà secrètement avec le roi d’Angleterre, envoie cinq cents hommes d’armes et quelques arbalétriers au secours de sa patrie. Toute la noblesse monte à cheval; les communes marchent sous leurs bannières. Le connétable d’Albret se trouva bientôt à la tête de plus de soixante mille combattants (1415). Ce qui était arrivé à Édouard III arrivait à Henri V; mais la principale ressemblance fut dans la bataille d’Azincourt, qui fut telle que celle de Crécy. Les Anglais la gagnèrent aussitôt qu’elle commença. Leurs grands arcs de la hauteur d’un homme, dont ils se servaient avec force et avec adresse, leur donnèrent d’abord la victoire. Ils n’avaient ni canons ni fusils; et c’est une nouvelle raison de croire qu’ils n’en avaient point eu à la bataille de Crécy. Peut-être que ces arcs sont une arme plus formidable j’en ai vu qui portaient plus loin que les fusils; on peut s’en servir plus vite et plus longtemps: cependant ils sont devenus entièrement hors d’usage. On peut remarquer encore que la gendarmerie de France combattit à pied à Azincourt, à Crécy, et à Poitiers; elle avait été auparavant invincible à cheval. Il arriva dans cette journée une chose qui est horrible, même dans la guerre. Tandis qu’on se battait encore, quelques milices de Picardie vinrent par derrière piller le camp des Anglais. Henri ordonna qu’on tuât tous les prisonniers qu’on avait faits. On les passa au fil de l’épée; et après ce carnage on en prit encore quatorze mille, à qui on laissa la vie. Sept princes de France périrent dans cette journée avec le connétable. Cinq princes furent pris; plus de dix mille Français restèrent sur le champ de bataille. 

Il semble qu’après une victoire si entière, il n’y avait plus qu’à marcher à Paris, et à subjuguer un royaume divisé, épuisé, qui n’était qu’une vaste ruine. Mais ces ruines mêmes étaient un peu fortifiées. Enfin il est constant que cette bataille d’Azincourt, qui mit la France en deuil, et qui ne coûta pas trois hommes de marque aux Anglais, ne produisit aux victorieux que de la gloire. Henri V fut obligé de repasser en Angleterre pour amasser de l’argent et de nouvelles troupes. 

(1415) L’esprit de vertige, qui troublait les Français au moins autant que le roi, fit ce que la défaite d’Azincourt n’avait pu faire. Deux dauphins étaient morts; le troisième, qui fut depuis le roi Charles VII, âgé alors de seize ans, tâchait de ramasser les débris de ce grand naufrage. La reine sa mère avait arraché de son mari des lettres patentes qui lui laissaient les rênes du royaume. Elle avait à la fois la passion de s’enrichir, de gouverner, et d’avoir des amants. Ce qu’elle avait pris à l’État et à son mari était en dépôt en plusieurs endroits, et surtout dans les églises. Le dauphin et les Armagnacs, qui déterrèrent ces trésors, s’en servirent dans le pressant besoin où l’on était. A cet affront qu’elle reçut de son fils, le roi, alors gouverné par le parti du dauphin, en joignit un plus cruel. Un soir, en rentrant chez la reine, il trouva le seigneur de Boisbourdon qui en revenait; il le fait prendre sur-le-champ. On lui donne la question, et cousu dans un sac on le jette dans la Seine. On envoie incontinent la reine prisonnière à Blois, de la à Tours, sans qu’elle puisse voir son mari. Ce fut cet accident, et non la bataille d’Azincourt, qui mit la couronne de France sur la tête du roi d’Angleterre. La reine implore le secours lu duc de Bourgogne. Ce prince saisit cette occasion d’établir son autorité sur de nouveaux désastres. 

(1418) n enlève la reine à Tours, ravage tout sur son passage, et conclut enfin sa ligue avec le roi d’Angleterre. Sans cette ligue il n’y eût point eu de révolution. Henri V assemble enfin vingt-cinq mille hommes, et débarque une seconde fois en Normandie. Il avance du côté de Paris, tandis que le duc Jean de Bourgogne est aux portes de cette ville, dans laquelle un roi insensé est en proie à toutes les séditions. La faction du duc de Bourgogne y massacre en un jour le connétable d’Armagnac, les archevêques de Reims et de Tours, cinq évêques, l’abbé de Saint-Denys, et quarante magistrats. La reine et le duc de Bourgogne font à Paris une entrée triomphante au milieu du carnage. Le dauphin fuit au delà de la Loire, et Henri V est déjà maître de toute la Normandie (1418). Le parti qui tenait pour le roi, la reine, le duc de Bourgogne, le dauphin, tous négocient avec l’Angleterre à la fois, et la fourberie est égale de tous côtés. 

(1419) Le jeune Dauphin, gouverné alors par Tanneguy du Châtel, ménage enfin cette funeste entrevue avec le duc de Bourgogne sur le pont de Montereau. Chacun d’eux arrive avec dix chevaliers. Tanneguy du Châtel y assassine le duc de Bourgogne aux yeux du dauphin. Ainsi le meurtre du duc d’Orléans est vengé enfin par un autre meurtre, d’autant plus odieux que l’assassinat était joint à la violation de la foi publique(12).

On serait presque tenté de dire que ce meurtre ne fut point prémédité, tant on avait mal pris ses mesures pour en soutenir les suites. 

Philippe le Bon, nouveau duc de Bourgogne, successeur de son père, devint un ennemi nécessaire du dauphin par devoir et par politique. La reine sa mère outragée devint une marâtre implacable et le roi anglais, profitant de tant d’horreurs disait que Dieu l’amenait par la main pour punir les Français. (1420) Isabelle de Bavière et le nouveau duc Philippe conclurent à Troyes une paix plus funeste que toutes les guerres précédentes, par laquelle on donna Catherine, fille de Charles VI, pour épouse au roi d’Angleterre, avec la France en dot. 

Il fut stipulé dès lors même que Henri V serait reconnu pour roi, mais qu’il ne prendrait que le nom de régent pendant le reste de la vie malheureuse du roi de France, devenu entièrement imbécile. Enfin, le contrat portait qu’on poursuivrait sans relâche celui qui se disait dauphin de France. Isabelle de Bavière conduisit son malheureux mari et sa fille à Troyes, où le mariage s’accomplit. Henri, devenu roi de France, entra dans Paris paisiblement, et y régna sans contradiction, tandis que Charles VI était enfermé avec ses domestiques à l’hôtel de Saint-Paul, et que la reine Isabelle de Bavière commençait déjà à se repentir. 

(1420) Philippe, duc de Bourgogne, fit demander solennellement justice du meurtre de son père aux deux rois, à l’hôtel de Saint-Paul, dans une assemblée de tout ce qui restait de grands. Le procureur général de Bourgogne, Nicolas Rollin, un docteur de l’université, nommé Jean Larcher, accusent le dauphin. Le premier président du parlement de Paris et quelques députés de son corps assistaient à cette assemblée. L’avocat général Marigny prend des conclusions contre l’héritier et le défenseur de la couronne, comme s’il parlait contre un assassin ordinaire. Le parlement fait citer le dauphin à ce qu’on appelle la table de marbre. C’était une grande table qui servait du temps de saint Louis à recevoir les redevances en nature des vassaux de la tour du Louvre, et qui resta depuis comme une marque de juridiction. Le dauphin y fut condamné par contumace. En vain le président Hénault, qui n’avait pas le courage du président de Thou, a voulu déguiser ce fait; il n’est que trop avéré(13).

C’était une de ces questions délicates et difficiles à résoudre, de savoir par qui le dauphin devait être jugé, si on pouvait détruire la loi salique, si, le meurtre du duc d’Orléans n’ayant point été vengé, l’assassinat du meurtrier devait l’être. On a vu longtemps après un Espagne Philippe II faire périr son fils. Cosme Ier, duc de Florence, tua l’un de ses enfants qui avait assassiné l’autre. Ce fait est très vrai: on a contesté très mal à propos à Varillas cette aventure; le président de Thou fait assez entendre qu’il en fut informé sur les lieux. Le czar Pierre a fait de nos jours condamner son fils à la mort; exemples affreux, dans lesquels il ne s’agissait pas de donner l’héritage du fils à un étranger! 

Voilà donc la loi salique abolie, l’héritier du trône déshérité et proscrit, le gendre régnant paisiblement, et enlevant l’héritage de son beau-frère, comme depuis on vit en Angleterre Guillaume prince d’Orange, étranger, déposséder le père de sa femme. Si cette révolution avait duré comme tant d’autres, si les successeurs de Henri V avaient soutenu l’édifice élevé par leur père, s’ils étaient aujourd’hui rois de France, y aurait-il un seul historien qui ne trouvât leur cause juste? Mézeray n’eût point dit en ce cas que Henri V mourut des hémorroïdes, en punition de s’être assis sur le trône des rois de France. Les papes ne leur auraient-ils pas envoyé bulles sur bulles? N’auraient-ils pas été les oints du Seigneur? La loi salique n’aurait-elle pas été regardée comme une chimère? Que de bénédictins auraient présenté aux rois de la race de Henri V de vieux diplômes contre cette loi salique! que de beaux esprits l’eussent tournée en ridicule! que de prédicateurs eussent élevé jusqu’au ciel Henri V, vengeur de l’assassinat, et libérateur de la France! 

Le dauphin, retiré dans l’Anjou, ne paraissait qu’un exilé. Henri V, roi de France et d’Angleterre, fit voile vers Londres pour avoir encore de nouveaux subsides et de nouvelles troupes. Ce n’était pas l’intérêt du peuple anglais, amoureux de sa liberté, que son roi fût maître de la France. L’Angleterre était en danger de devenir une province d’un royaume étranger; et après s’être épuisée pour affermir son roi dans Paris, elle eût été réduite en servitude par les forces du pays même qu’elle aurait vaincu, et que son roi aurait eues dans sa main. 

Cependant Henri V retourna bientôt à Paris, plus maître que jamais. Il avait des trésors et des armées; il était jeune encore. Tout faisait croire que le trône de France passait pour toujours à la maison de Lancastre. La destinée renversa tant de prospérités et d’espérances. Henri V fut attaque d’une fistule. On l’eût guéri dans des temps plus éclairés: l’ignorance de son siècle causa sa mort. (1422) Il expira au château de Vincennes, à l’âge de trente-quatre ans. Son corps fut exposé à Saint-Denys comme celui d’un roi de France, et ensuite porté à Westminster parmi ceux d’Angleterre. 

Charles VI, à qui on avait encore laissé par pitié le vain titre de roi, finit bientôt après sa triste vie, après avoir passé trente années dans des rechutes continuelles de frénésie. (1422) Il mourut le plus malheureux des rois, et le roi du peuple le plus malheureux de l’Europe. 

Le frère de Henri V, le duc de Betford, fut le seul qui assista à ses funérailles. On n’y vit aucun seigneur. Les uns étaient morts à la bataille d’Azincourt; les autres captifs en Angleterre. Et le duc de Bourgogne ne voulait pas céder le pas au duc de Betford: il fallait bien pourtant lui céder tout. Betford fut déclaré régent de France, et on proclama roi à Paris et à Londres Henri VI, fils de Henri V, enfant de neuf mois. la ville de Paris envoya même jusqu’à Londres des députés pour prêter serment de fidélité à cet enfant. 

CHAP. LXXX. — De la France du temps de Charles VII. De la Pucelle, et de Jacques Coeur.

Ce débordement de l’Angleterre en France fut enfin semblable à celui qui avait inondé l’Angleterre, du temps de Louis VIII; mais il fut plus long et plus orageux. Il fallut que Charles VII regagnât pied à pied son royaume. Il avait à combattre le régent Betford, aussi absolu que Henri V, et le duc de Bourgogne, devenu l’un des plus puissants princes de l’Europe, par l’union du Hainaut, du Brabant et de la Hollande à ses domaines. Les amis de Charles VII étaient pour lui aussi dangereux que ses ennemis. La plupart abusaient de ses malheurs, au point que le comte de Richemont, son connétable, frère du duc de Bretagne, fit étrangler deux de ses favoris. 

On peut juger de l’état déplorable où Charles était réduit, par la nécessité où il fut de baisser dans les pays de son obéissance la livre numéraire, qui valait plus de 8 de nos livres à la fin du règne de Charles V, à moins de 15 pour 100 de ces mêmes livres actuelles; en sorte qu’elle ne désignait alors qu’un cinquantième de la valeur qu’elle avait désignée peu d’années auparavant. 

Il fallut bientôt recourir à un expédient plus étrange, à un miracle. Un gentilhomme des frontières de Lorraine, nommé Baudricourt, crut trouver dans une jeune servante d’un cabaret de Vaucouleurs un personnage propre à jouer le rôle de guerrière et d’inspirée. Cette Jeanne d’Arc, que le vulgaire croit une jeune bergère, était en effet une servante d’hôtellerie, « robuste, montant chevaux à poil, comme dit Monstrelet, et faisant autres apertises que jeunes filles n’ont point accoutumé de faire. » On la fit passer pour une bergère de dix-huit ans. Il est cependant avéré, par sa propre confession, qu’elle avait alors vingt-sept années. Elle eut assez de courage et assez d’esprit pour se charger de cette entreprise, qui devint héroïque. On la mena devant le roi à Bourges. Elle fut examinée par des femmes, qui ne manquèrent pas de la trouver vierge, et par une partie des docteurs de l’université et quelques conseillers du parlement, qui ne balancèrent pas à la déclarer inspirée; soit qu’elle les trompât, soit qu’ils fussent eux-mêmes assez habiles pour entrer dans cet artifice: le vulgaire le crut, et ce fut assez. 

(1429) Les Anglais assiégeaient alors la ville d’Orléans, la seule ressource de Charles, et étaient prêts de s’en rendre maîtres. Cette fille guerrière, vêtue en homme, conduite par d’habiles capitaines, entreprend de jeter du secours dans la place. Elle parle aux soldats de la part de Dieu, et leur inspire ce courage d’enthousiasme qu’ont tous les hommes qui croient voir la Divinité combattre pour eux. Elle marche à leur tête et délivre Orléans, bat les Anglais, prédit à Charles qu’elle le fera sacrer dans Reims, et accomplit sa promesse l’épée à la main. Elle assista au sacre, tenant l’étendard avec lequel elle avait combattu. 

(1429) Ces victoires rapides d’une fille, les apparences d’un miracle, le sacre du roi qui rendait sa personne plus vénérable, allaient bientôt rétablir le roi légitime et chasser l’étranger: mais l’instrument de ces merveilles, Jeanne d’Arc, fut blessée et prise en défendant Compiègne. Un homme tel que le Prince Noir eût honoré et respecté son courage. Le régent Betford crut nécessaire de la flétrir pour ranimer ses Anglais. Elle avait feint un miracle, Betford feignit de la croire sorcière. Mon but est toujours d’observer l’esprit du temps; c’est lui qui dirige les grands événements du monde. L’université de Paris présenta requête contre Jeanne d’Arc, l’accusant d’hérésie et de magie. Ou l’université pensait ce que le régent voulait qu’on crût; ou si elle ne le pensait pas, elle commettait une lâcheté détestable. Cette héroïne, digne du miracle qu’elle avait feint, fut jugée à Rouen par Cauchon, évêque de Beauvais, cinq autres évêques français, un seul évêque d’Angleterre, assistés d’un moine dominicain, vicaire de l’inquisition, et par des docteurs de l’université. Elle fut qualifiée de « superstitieuse, devineresse du diable, blasphémeresse en Dieu et en ses saints et saintes, errant par moult de fors en la foi de Christ. » Comme telle, elle fut condamnée à jeûner au pain et à eau dans une prison perpétuelle. Elle fit à ses juges une réponse digne d’une mémoire éternelle. Interrogée pourquoi elle avait osé assister au sacre de Charles avec son étendard, elle répondit: « Il est juste que qui a eu part au travail en ait à l’honneur. » 

Enfin, accusée d’avoir repris une fois l’habit d’homme, qu’on lui avait laissé exprès pour la tenter, ses juges, qui n’étaient pas assurément en droit de la juger puisqu’elle était prisonnière de guerre, la déclarèrent hérétique relapse, et firent mourir par le feu celle qui, ayant sauvé son roi, aurait eu des autels dans les temps héroïques, où les hommes en élevaient à leurs libérateurs. Charles VII rétablit depuis sa mémoire, assez honorée par son supplice même. 

Ce n’est pas assez de la cruauté pour porter les hommes à de telles exécutions, il faut encore ce fanatisme composé de superstition et d’ignorance, qui a été la maladie de presque tous les siècles. Quelque temps auparavant, les Anglais condamnèrent la princesse de Glocester à faire amende honorable dans l’église de Saint-Paul, et une de ses amies à être brûlée vive, sous prétexte de je ne sais quel sortilège employé contré la vie du roi. On avait brûlé le baron de Cobham en qualité d’hérétique; et en Bretagne on fit mourir par le même supplice le maréchal de Retz, accusé de magie, et d’avoir égorgé des enfants pour faire avec leur sang de prétendus enchantements. 

Que les citoyens d’une ville immense, où les arts, les plaisirs et la paix règnent aujourd’hui, où la raison même commence à s’introduire, comparent les temps, et qu’ils se plaignent s’ils l’osent. C’est une réflexion qu’il faut faire presque à chaque page de cette histoire. 

Dans ces tristes temps, la communication des provinces était si interrompue, les peuples limitrophes étaient si étrangers les uns aux autres, qu’une aventurière osa, quelques années après la mort de la Pucelle, prendre son nom en Lorraine et soutenir hardiment qu’elle avait échappé au supplice, et qu’on avait brûlé un fantôme à sa place. Ce qui est plus étrange, c’est qu’on la crut. On la combla d’honneurs et de biens; et un homme de la maison des Armoises l’épousa en 1436, pensant en effet épouser la véritable héroïne qui, quoique née dans l’obscurité, eût été pour le moins égale à lui par ses grandes actions. 

Pendant cette guerre, plus longue que décisive, qui causait tant de malheurs, un autre événement fut le salut de la France. Le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, mérita ce nom en pardonnant enfin au roi la mort de son père, et en s’unissant avec le chef de sa maison contre l’étranger. Il fit à la vérité payer cher au roi cet ancien assassinat, en se donnant par le traité toutes les villes sur la rivière de Somme; avec Roye, Montdidier, et le comté de Boulogne. Il se libéra de tout hommage pendant sa vie, et devint un très grand souverain; mais il eut la générosité de délivrer de sa longue prison de Londres le duc d’Orléans, le fils de celui qui avait été assassiné dans Paris. Il paya sa rançon. On la fait monter à trois cent mille écus d’or; exagération ordinaire aux écrivains de ce temps. Mais cette conduite montre une grande vertu. Il y a eu toujours de belles âmes dans les temps les plus corrompus. La vertu de ce prince n’excluait pas en lui la volupté et l’amour des femmes, qui ne peut jamais être un vice que quand il conduit aux méchantes actions. C’est ce même Philippe qui avait en 1430 institué la Toison d’or en l’honneur d’une de ses maîtresses. Il eut quinze bâtards qui eurent tous du mérite. Sa cour était la plus brillante de l’Europe. Anvers, Bruges, faisaient un grand commerce, et répandaient l’abondance dans ses États. La France lui dut enfin sa paix et sa grandeur, qui augmentèrent toujours depuis, malgré les adversités, et malgré les guerres civiles et étrangères. 

Charles VII regagna son royaume à peu près comme Henri IV le conquit cent cinquante ans après. Charles n’avait pas à la vérité ce courage brillant, cet esprit prompt et actif, et ce caractère héroïque de Henri IV; mais obligé, comme lui, de ménager souvent ses amis et ses ennemis, de donner de petits combats, de surprendre des villes et d’en acheter, il entra dans Paris comme y entra depuis Henri IV, par intrigue et par force. Tous deux ont été déclarés incapables de posséder la couronne, et tous deux ont pardonné. Ils avaient encore une faiblesse commune, celle de se livrer trop à l’amour; car l’amour influe presque toujours sur les affaires d’État chez les princes chrétiens, ce qui n’arrive point dans le reste du monde. 

Charles ne fit son entrée dans Paris qu’en 1437. Ces bourgeois qui s étaient signalés par tant de massacres, allèrent au-devant de lui avec toutes les démonstrations d’affection et de joie qui étaient en usage chez ce peuple grossier. Sept filles représentant les sept péchés qu’on nomme mortels, et sept autres figurant les vertus théologales et cardinales, avec des écriteaux, le reçurent vers la porte Saint-Denys. Il s’arrêtait quelques minutes dans les carrefours à voir les mystères de la religion, que des bateleurs jouaient sur des tréteaux. Les habitants de cette capitale étaient alors aussi pauvres que rustiques: les provinces l’étaient davantage. Il fallut plus de vingt ans pour réformer l’État. Ce ne fut que vers l’an 1450 que les Anglais furent entièrement chassés de la France. Ils ne gardèrent que Calais et Guines, et perdirent pour jamais tous ces vastes domaines que les trois victoires de Crécy, de Poitiers, et d’Azincourt, ne purent leur conserver. Les divisions de l’Angleterre contribuèrent autant que Charles VII à la réunion de la France. Cet Henri VI, qui avait porté les deux couronnes, et qui même était venu se faire sacrer à Paris, détrôné à Londres par ses parents, fut rétabli et détrôné encore. 

Charles VII, maître enfin paisible de la France, y établit un ordre qui n’y avait jamais été depuis la décadence de la famille de Charlemagne. Il conserva des compagnies réglées de quinze cents gendarmes. Chacun de ces gendarmes devait servir avec six chevaux; de sorte que cette troupe composait neuf mille cavaliers. Le capitaine de cent hommes avait mille sept cents livres de compte par an, ce qui revient à environ dix mille livres numéraires d’aujourd’hui. Chaque gendarme avait trois cent soixante livres de paye annuelle, et chacun des cinq hommes qui l’accompagnaient avait quatre livres de ce temps-là par mois. Il établit aussi quatre mille cinq cents archers, qui avaient cette même paye de quatre livres, c’est-à-dire environ vingt-quatre des nôtres. Ainsi en temps de paix il en coûtait environ six millions de notre monnaie présente pour l’entretien des soldats. Les choses ont bien changé dans l’Europe: cet établissement des archers fait voir que les mousquets n’étaient pas encore d’un fréquent usage. Cet instrument de destruction ne fut commun que du temps de Louis XI. 

Outre ces troupes, tenues continuellement sous le drapeau, chaque village entretenait un franc-archer exempt de taille; et c’est par cette exemption, attachée d’ailleurs à la noblesse, que tant de personnes s’attribuèrent bientôt la qualité de gentilhomme de nom et d’armes. Les possesseurs des fiefs immédiats furent dispensés du ban, qui ne fut plus convoqué. Il n’y eut que l’arrière-ban, composé des arrière-petits vassaux, qui resta sujet encore à servir dans les occasions. 

On s’étonne qu’après tant de désastres la France eût tant de ressources et d’argent. Mais un pays riche par ses denrées ne cesse jamais de l’être, quand la culture n’est pas abandonnée. Les guerres civiles ébranlent le corps de l’État, et ne le détruisent point. Les meurtres et les saccagements qui désolent des familles en enrichissent d’autres. Les négociants deviennent d’autant plus habiles qu’il faut plus d’art pour se sauver parmi tant d’orages. Jacques Coeur en est un grand exemple: il avait établi le plus grand commerce qu’aucun particulier de l’Europe eût jamais embrassé. Il n’y eut depuis lui que Cosme Medici, que nous appelons de Médicis, qui l’égalât. Jacques Coeur avait trois cents facteurs en Italie et dans le Levant. Il prêta deux cent mille écus d’or au roi, sans quoi on n’aurait jamais repris la Normandie. Son industrie était plus utile pendant la paix que Dunois et la Pucelle ne l’avaient été pendant la guerre. C’est une grande tache peut-être à la mémoire de Charles VII, qu’on ait persécuté un homme si nécessaire. On n’en sait point le sujet: car qui sait les secrets ressorts des fautes et des injustices des hommes? 

Le roi le fit mettre en prison, et le parlement de Paris lui fit son procès. On ne put rien prouver contre lui, sinon qu’il avait fait rendre à un Turc un esclave chrétien, lequel avait quitté et trahi son maître, et qu’il avait fait vendre des armes au soudan d’Égypte. Sur ces deux actions, dont l’une était permise et l’autre vertueuse, il fut condamné à perdre tous ses biens. Il trouva dans ses commis plus de droiture que dans les courtisans qui l’avaient perdu. Ils se cotisèrent presque tous pour l’aider dans sa disgrâce. On dit que Jacques Coeur alla continuer son commerce en Chypre, et n’eut jamais la faiblesse de revenir dans son ingrate patrie, quoiqu’il y fût rappelé. Mais cette anecdote n’est pas bien avérée. 

Au reste, la fin du règne de Charles VII fut assez heureuse pour la France, quoique très malheureuse pour le roi, dont les jours finirent avec amertume, par les rébellions de son fils dénaturé, qui fut depuis le roi Louis XI 

CHAP. LXXXI. — Moeurs, usages, commerce, richesses, vers les XIIIe et XIVe siècles.

Je voudrais découvrir quelle était alors la société des hommes, comment on vivait dans l’intérieur des familles, quels arts étaient cultivés, plutôt que de répéter tant de malheurs et tant de combats, funestes objets de l’histoire, et lieux communs de la méchanceté humaine. 

Vers la fin du xiiie siècle et dans le commencement du xive, il me semble qu’on commençait en Italie, malgré tant de dissensions, à sortir de cette grossièreté dont la rouille avait couvert l’Europe depuis la chute de l’empire romain. Les arts nécessaires n’avaient point péri. Les artisans et les marchands, que leur obscurité dérobe à la fureur ambitieuse des grands, sont des fourmis qui se creusent des habitations en silence, tandis que les aigles et les vautours se déchirent. 

On trouva même dans ces siècles grossiers des inventions utiles, fruits de ce génie de mécanique que la nature donne à certains hommes, très indépendamment de la philosophie. Le secret, par exemple, de secourir la vue affaiblie des vieillards par des lunettes qu’on nomme besicles est de la fin du xiiie siècle. Ce beau secret fut trouvé par Alexandre Spina(14). Les machines qui agissent par le secours du vent, sont connues en Italie dans le même temps. La Flamma, qui vivait au xive siècle, en parle, et avant lui on n’en parle point. Mais c’est un art connu longtemps auparavant chez les Grecs et chez les Arabes: il en est parlé dans des poètes arabes du viie siècle. La faïence, qu’on faisait principalement à Faenza, tenait lieu de porcelaine. On connaissait depuis longtemps l’usage des vitres, mais il était fort rare c’était un luxe de s’en servir. Cet art, porté en Angleterre par les Français vers l’an 1180, y fut regardé comme une grande magnificence. 

Les Vénitiens eurent seuls, au xiiie siècle, le secret des miroirs de cristal. Il y avait en Italie quelques horloges à roues: celle de Bologne était fameuse. La merveille plus utile de la boussole était due au seul hasard, et les vues des hommes n’étaient point encore assez étendues pour qu’on fît usage de cette découverte. L’invention du papier fait avec du linge pilé et bouilli, est du commencement du xive siècle. Cortusius, historien de Padoue, parle d’un certain Pax qui en établit à Padoue la première manufacture, plus d’un siècle avant l’invention de l’imprimerie. C’est ainsi que les arts utiles se sont peu à peu établis, et la plupart par des inventeurs ignorés. 

Il s’en fallait beaucoup que le reste de l’Europe eût des villes telles que Venise, Gênes, Bologne, Sienne, Pise, Florence. Presque toutes les maisons dans les villes de France, d’Allemagne, d’Angleterre, étaient couvertes de chaume. Il en était même ainsi en Italie dans les villes moins riches, comme Alexandrie de la paille, Nice de la paille, etc. 

Quoique les forêts eussent couvert tant de terrains demeurés longtemps sans culture, cependant on ne savait pas encore se garantir du froid à l’aide de ces cheminées qui sont aujourd’hui dans tous nos appartements un secours et un ornement. Une famille entière s’assemblait au milieu d’une salle commune enfantée, autour d’un large foyer rond dont le tuyau allait percer le plafond. 

La Flamma se plaint au xive siècle, selon l’usage des auteurs peu judicieux, que la frugale simplicité a fait place au luxe; il regrette le temps de Frédéric Barberousse et de Frédéric II, lorsque dans Milan, capitale de la Lombardie, on ne mangeait de la viande que trois fois par semaine. Le vin alors était rare, la bougie était inconnue, et la chandelle un luxe. On se servait, dit-il chez les meilleurs citoyens, de morceaux de bois sec allumés pour s’éclairer; on ne mangeait de la viande chaude que trois fois par semaine; les chemises étaient de serge et non de linge; la dot des bourgeoises les plus considérables était de cent livres tout au plus. Les choses ont bien changé, ajoute-t-il: on porte à présent du linge; les femmes se couvrent d’étoffes de soie, et même il y entre quelquefois de l’or et de l’argent; elles ont jusqu’à deux mille livres de dot, et ornent même leurs oreilles de pendants d’or. Cependant ce luxe dont il se plaint était encore loin à quelques égards de ce qui est aujourd’hui le nécessaire des peuples riches et industrieux. 

Le linge de table était très rare en Angleterre. Le vin ne s’y vendait que chez les apothicaires comme un cordial. Toutes les maisons des particuliers étaient d’un bois grossier, recouvert d’une espèce de mortier qu’on appelle torchis, les portes basses et étroites, les fenêtres petites et presque sans jour. Se faire tramer en charrette dans les rues de Paris, à peine pavées et couvertes de fange, était un luxe; et ce luxe fut défendu par Philippe le Bel aux bourgeoises. On connaît ce règlement fait sous Charles VI, Nemo audeat dare praeter duo fercula cum potagio: Que personne n’ose donner plus de deux plats avec le potage. 

Un seul trait suffira pour faire connaître la disette d’argent en Écosse et même en Angleterre, aussi bien que la rusticité de ces temps-là, appelée simplicité. On lit dans les actes publics que quand les rois d’Écosse venaient à Londres, la cour d’Angleterre leur assignait trente schellings par jour, douze pains, douze gâteaux, et trente bouteilles de vin. 

Cependant il y eut toujours chez les seigneurs de fiefs, et chez les principaux prélats, toute la magnificence que le temps permettait. Elle devait nécessairement s’introduire chez les possesseurs des grandes terres. Dès longtemps auparavant les évêques ne marchaient qu’avec un nombre prodigieux de domestiques et de chevaux. Un concile de Latran, tenu en 1179, sous Alexandre III, leur reproche que souvent on était obligé de vendre les vases d’or et d’argent dans les églises des monastères, pour les recevoir et pour les défrayer dans leurs visites. Le cortège des archevêques fut réduit, par les canons de ces conciles, à cinquante chevaux, celui des évêques à trente, celui des cardinaux à vingt-cinq: car un cardinal qui n’avait pas d’évêché, et qui par conséquent n’avait point de terres, ne pouvait pas avoir le luxe d’un évêque. Cette magnificence des prélats était plus odieuse alors qu’aujourd’hui, parce qu’il n’y avait point d’état mitoyen entre les grands et les petits, entre les riches et les pauvres. Le commerce et l’industrie n’ont pu former qu’avec le temps cet état mitoyen qui fait la richesse d’une nation. La vaisselle d’argent était presque inconnue dans la plupart des villes. Mussus, écrivain lombard du xive siècle, regarde comme un grand luxe les fourchettes, les cuillers, et les tasses d’argent. 

Un père de famille, dit-il, qui a neuf à dix personnes à nourrir, avec deux chevaux, est obligé de dépenser par an jusqu’à trois cents florins d’or. C’était tout au plus deux mille livres de la monnaie de France courante de nos jours. 

L’argent était donc très rare en beaucoup d’endroits d’Italie, et bien plus en France, aux xiie, xiiie et xive siècles. Les Florentins, les Lombards, qui faisaient seuls le commerce en France et en Angleterre, les Juifs, leurs courtiers, étaient en possession de tirer des Français et des Anglais vingt pour cent par an pour l’intérêt ordinaire du prêt. Le haut intérêt de l’argent est la marque infaillible de la pauvreté publique. 

Le roi Charles V amassa quelques trésors par son économie, par la sage administration de ses domaines (alors le plus grand revenu des rois), et par des impôts inventés sous Philippe de Valois, qui, quoique faibles, firent beaucoup murmurer un peuple pauvre. Son ministre, le cardinal de La Grange, ne s’était que trop enrichi. Mais tous ces trésors furent dissipés dans d’autres pays. Le cardinal porta les siens dans Avignon; le duc d’Anjou, frère de Charles V, alla perdre ceux du roi dans sa malheureuse expédition d’Italie. La France resta dans la misère jusqu’aux derniers temps de Charles VII. 

Il n’en était pas ainsi dans les belles villes commerçantes de l’Italie: on y vivait avec commodité, avec opulence; ce n’était que dans leur sein qu’on jouissait des douceurs de la vie. Les richesses et la liberté y excitèrent enfin le génie, comme elles élevèrent le courage. 

CHAP. LXXXII. — Sciences et beaux-arts aux XIIIe et XIVe siècles.

La langue italienne n’était pas encore formée du temps de Frédéric II. On le voit par les vers de cet empereur, qui sont le dernier exemple de la langue romance dégagée de la dureté tudesque: 

Plas me el cavalier Frances, 
E la donna Catalana, 
E l’ovrar Genoes, 
E la danza Trevisana, 
E lou cantar Provensales, 
Las man e cara d’angles, 
lon donzel de Toscana. 
Ce monument est plus précieux qu’on ne pense, et est fort au-dessus de tous ces décombres des bâtiments du moyen âge, qu’une curiosité grossière et sans goût recherche avec avidité. Il fait voir que la nature ne s’est démentie chez aucune des nations dont Frédéric parie. Les Catalanes sont, comme au temps de cet empereur, les plus belles femmes de l’Espagne. La noblesse française a les mêmes grâces martiales qu’on estimait alors. Une peau douce et blanche de belles mains, sont encore une chose commune en Angleterre. La jeunesse a plus d’agréments en Toscane qu’ailleurs. Les Génois ont conservé leur industrie; les Provençaux, leur goût pour la poésie et pour le chant. C’était en Provence et en Languedoc qu’on avait adouci la langue romance. Les Provençaux furent les maîtres des Italiens. Rien n’est si connu des amateurs de ces recherches que les vers sur les Vaudois de l’année 1100: 
Que non voglia maudir ne jura ne mentir, 
N’occir, ne avoutrar, ne prenre de altrui, 
Ne s’avengear deli suo ennemi, 
Loz dison qu’es Vaudes et les feson morir. 
Cette citation a encore son utilité, en ce qu’elle est une preuve que tous les réformateurs ont toujours affecté des moeurs sévères. 

Ce jargon se maintint malheureusement tel qu’il était en Provence et en Languedoc, tandis que sous la plume de Pétrarque la langue italienne atteignit à cette force et à cette grâce qui, loin de dégénérer, se perfectionna encore. L’Italien prit sa forme à la fin du xiiie siècle, du temps du bon roi Robert, grand-père de la malheureuse Jeanne. Déjà le Dante, Florentin, avait illustré la langue toscane par son poème bizarre, mais brillant de beautés naturelles, intitulé Comédie; ouvrage dans lequel l’auteur s’éleva dans les détails au-dessus du mauvais goût de son siècle et de son sujet, et rempli de morceaux écrits aussi purement que s’ils étaient du temps de l’Arioste et du Tasse. On ne doit pas s’étonner que l’auteur, l’un des principaux de la faction gibeline, persécuté par Boniface VIII et par Charles de Valois, ait dans son poème exhalé sa douleur sur les querelles de l’empire et du sacerdoce. Qu’il soit permis d’insérer ici une faible traduction d’un des passages du Dante, concernant ces dissensions. Ces monuments de l’esprit humain délassent de la longue attention aux malheurs qui ont troublé la terre. 

Jadis on vit dans une paix profonde 
De deux soleils les flambeaux luire au monde, 
Qui sans se nuire éclairant les humains, 
Du vrai devoir enseignaient les chemins, 
Et nous montraient de l’aigle impériale 
Et de l’agneau les droits et l’intervalle. 
Ce temps n’est plus, et nos cieux ont changé. 
L’un des soleils, de vapeurs surchargé, 
En s’échappant de sa sainte carrière, 
Voulut de l’autre absorber la lumière. 
La règle alors devint confusion, 
Et l’humble agneau parut un fier lion, 
Qui, tout brillant de la pourpre usurpée; 
Voulut porter la houlette et l’épée. 
Après le Dante, Pétrarque, né en 1304 dans Arezzo, patrie de Gui Arétin, mit dans la langue italienne plus de pureté, avec toute la douceur dont elle était susceptible. On trouve dans ces deux poètes, et surtout dans Pétrarque, un grand nombre de ces traits semblables à ces beaux ouvrages des anciens, qui ont à la fois la force de l’antiquité et la fraîcheur du moderne. S’il y a de la témérité à l’imiter, vous la pardonnerez au désir de vous faire connaître, autant que je le puis, le genre dans lequel il écrivait. Voici à peu près le commencement de sa belle ode à la fontaine de Vaucluse, en vers croisés: 
Claire fontaine, onde aimable, onde pure, 
Où la beauté qui consume mon coeur, 
Seule beauté qui soit dans la nature, 
Des feux du jour évitait la chaleur; 
Arbre heureux dont le feuillage, 
Agité par les zéphyrs, 
La couvrit de son ombrage, 
Qui rappelles mes soupirs, 
En rappelant son image; 
Ornements de ces bords, et filles du matin, 
Vous dont je suis jaloux, vous moins brillantes qu’elle, 
Fleurs qu’elle embellissait quand vous touchiez son sein, 
Rossignol dont la voix est moins douce et moins belle, 
Air devenu plus pur, adorable séjour, 
Immortalisé par ses charmes, 
Douce clarté des nuits que je préfère au jour, 
Lieux dangereux et chers, où de ses tendres armes 
L’Amour a blessé tous mes sens 
Écoutez mes derniers accents 
Recevez mes dernières larmes. 
Ces pièces, qu’on appelle Canzoni, sont regardées comme ses chefs-d’oeuvre: ses autres ouvrages lui firent moins d’honneur. Il immortalisa la fontaine de Vaucluse, Laure, et lui-même. S’il n’avait point aimé, il serait beaucoup moins connu. Quelque imparfaite que soit cette imitation, elle fait entrevoir la distance immense qui était alors entre les Italiens et toutes les autres nations. J’ai mieux aimé vous donner quelque légère idée du génie de Pétrarque, de cette douceur et de cette mollesse élégante qui fait son caractère, que de vous répéter ce que tant d’autres ont dit des honneurs qu’on lui offrit à Paris, de ceux qu’il reçut à Rome, de ce triomphe au Capitole en 1341; célèbre hommage que l’étonnement de son siècle payait à son génie alors unique, mais surpassé depuis par l’Arioste et par le Tasse. Je ne passerai pas sous silence que sa famille avait été bannie de Toscane et dépouillée de ses biens, pendant les dissensions des guelfes et des gibelins, et que les Florentins lui députèrent Boccace pour le prier de venir honorer sa patrie de sa présence, et y jouir de la restitution de son patrimoine. La Grèce, dans ses plus beaux jours, ne montra jamais plus de goût et plus d’estime pour les talents. 

Ce Boccace fixa la langue toscane: il est encore le premier modèle en prose pour l’exactitude et pour la pureté du style, ainsi que pour le naturel de la narration. La langue, perfectionnée par ces deux écrivains, ne reçut plus d’altération, tandis que tous les autres peuples de l’Europe, jusqu’aux Grecs mêmes, ont changé leur idiome. 

Il y eut une suite non interrompue de poètes italiens qui ont tous passé à la postérité car le Pulci écrivit après Pétrarque; le Boyardo, comte de Scandiano, succéda au Pulci; et l’Arioste les surpassa tous par la fécondité de son imagination. N’oublions pas que Pétrarque et Boccace avaient célébré cette infortunée Jeanne de Naples dont l’esprit cultivé sentait tout leur mérite, et qui fut même une de leurs disciples. Elle était alors dévouée tout entière aux beaux-arts, dont les charmes faisaient oublier les temps criminels de son premier mariage. Ses moeurs, changées par la culture de l’esprit, devaient la défendre de la cruauté tragique qui finit ses jours. 

Les beaux-arts, qui se tiennent comme par la main, et qui d’ordinaire périssent et renaissent ensemble, sortaient en Italie des ruines de la barbarie. Cimabué, sans aucun secours, était comme un nouvel inventeur de la peinture au xiiie siècle. Le Giotto fit des tableaux qu’on voit encore avec plaisir. Il reste surtout de lui cette fameuse peinture qu’on a mise en mosaïque, et qui représente le premier apôtre marchant sur les eaux; on la voit au-dessus de la grande porte de Saint-Pierre de Rome. Brunelleschi commença à réformer l’architecture gothique. Gui d’Arezzo, longtemps auparavant, avait inventé les nouvelles notes de la musique à la fin du xie siècle, et rendu cet art plus facile et plus commun. 

On fut redevable de toutes ces belles nouveautés aux Toscans. Ils firent tout renaître par leur seul génie, avant que le peu de science qui était resté à Constantinople refluât en Italie avec la langue grecque, par les conquêtes des Ottomans. Florence était alors une nouvelle Athènes; et parmi les orateurs qui vinrent de la part des villes d’Italie haranguer Boniface VIII sur son exaltation, on compta dix-huit Florentins. On voit par là que ce n’est point aux fugitifs de Constantinople qu’on a dû la renaissance des arts. Ces Grecs ne purent enseigner aux Italiens que le grec. Ils n’avaient presque aucune teinture des véritables sciences; et c’est des Arabes que l’on tenait le peu de physique et de mathématiques que l’on savait alors. 

Il peut paraître étonnant que tant de grands génies se soient élevés dans l’Italie, sans protection comme sans modèle, au milieu des dissensions et des guerres; mais Lucrèce, chez les Romains, avait fait son beau Poème de la Nature, Virgile ses Bucoliques, Cicéron ses livres de philosophie dans les horreurs des guerres civiles. Quand une fois une langue commence à prendre sa forme, c’est un instrument que les grands artistes trouvent tout préparé, et dont ils se servent, sans s’embarrasser qui gouverne et qui trouble la terre. 

Si cette lueur éclaira la seule Toscane, ce n’est pas qu’il n’y eût ailleurs quelques talents. Saint Bernard et Abeilard, en France, au xiie siècle, auraient pu être regardés comme de beaux esprits; mais leur langue était un jargon barbare, et ils payèrent en latin tribut au mauvais goût du temps. La rime à laquelle on assujettît ces hymnes latines des xiie et xiiie siècles est le sceau de la barbarie. Ce n’était pas ainsi qu’Horace chantait les jeux séculaires. La théologie scolastique, fille bâtarde de la philosophie d’Aristote, mal traduite et méconnue, fit plus de tort à la raison et aux bonnes études que n’en avaient fait les Huns et les Vandales. 

L’art des Sophocle n’existait point: on ne connut d’abord en Italie que des représentations naïves de quelques histoires de l’Ancien et du Nouveau Testament; et c’est de là que la coutume de jouer les mystères passa en France. Ces spectacles étaient originaires de Constantinople. Le poète saint Grégoire de Nazianze les avait introduits pour les opposer aux ouvrages dramatiques des anciens Grecs et des anciens Romains et comme les choeurs des tragédies grecques étaient des hymnes religieuses, et leur théâtre une chose sacrée, Grégoire de Nazianze et ses successeurs firent des tragédies saintes; mais malheureusement le nouveau théâtre ne l’emporta pas sur celui d’Athènes, comme la religion chrétienne l’emporta sur celle des gentils. Il est resté de ces pieuses farces des théâtres ambulants que promènent encore les bergers de la Calabre: dans les temps de solennités, ils représentent la naissance et la mort de Jésus-Christ. La populace des nations septentrionales adopta aussi bientôt ces usages. On a depuis traité ces sujets avec plus de dignité. Nous en voyons de nos jours des exemples dans ces petits opéras qu’on appelle oratorio; et enfin les Français ont mis sur la scène des chefs-d’oeuvre tirés de l’Ancien Testament. 

Les confrères de la Passion en France, vers le xvie siècle(15), firent paraître Jésus-Christ sur la scène. Si la langue française avait été aussi majestueuse qu’elle était naïve et grossière, si parmi tant d’hommes ignorants et lourds il s’était trouvé un homme de génie, il est à croire que la mort d’un juste persécuté par des prêtres juifs, et condamné par un préteur romain, eût pu fournir un ouvrage sublime mais il eût fallu un temps éclairé, et dans ce temps éclairé on n’eût pas permis ces représentations. 

Les beaux-arts n’étaient pas tombés dans l’orient; et puisque les poésies du Persan Sadi sont encore aujourd’hui dans la bouche des Persans, des Turcs et des Arabes, il faut bien qu’elles aient du mérite. Il était contemporain de Pétrarque, et il a autant de réputation que lui. Il est vrai qu’en général le bon goût n’a guère été le partage des Orientaux. Leurs ouvrages ressemblent aux titres de leurs souverains, dans lesquels il est souvent question du soleil et de la lune. L’esprit de servitude parait naturellement ampoulé, comme celui de la liberté est nerveux, et celui de la vraie grandeur est simple. Les Orientaux n’ont point de délicatesse, parce que les femmes ne sont point admises dans la société. Ils n’ont ni ordre, ni méthode, parce que chacun s’abandonne à son imagination dans la solitude où ils passent une partie de leur vie, et que l’imagination par elle-même est déréglée. Ils n’ont jamais connu la véritable éloquence, telle que celle de Démosthène et le Cicéron. Qui aurait-on eu à persuader en Orient? des esclaves. Cependant ils ont de beaux éclats de lumière; ils peignent avec la parole; et, quoique les figures soient souvent gigantesques et incohérentes, on y trouve du sublime. Vous aimerez peut-être à revoir ici ce passage de Sadi que j’avais traduit en vers blancs, et qui ressemble à quelques passages des prophètes hébreux. C’est une peinture de la grandeur de Dieu; lieu commun à la vérité, mais qui vous fera connaître le génie de la Perse. 

Il sait distinctement ce qui ne fut jamais, 
De ce qu’on n’entend point son oreille est remplie. 
Prince, il n’a pas besoin qu’on le serve à genoux; 
Juge, il n’a pas besoin que sa loi soit écrite. 
De l’éternel burin de sa prévision 
Il a tracé nos traits dans le sein de nos mères. 
De l’aurore au couchant il porte le soleil: 
Il sème de rubis les masses des montagnes. 
Il prend deux gouttes d’eau; de l’une il fait un homme, 
De l’autre il arrondit la perle au fond des mers. 
L’être au son de sa voix fut tiré du néant. 
Qu’il parle, et dans l’instant l’univers va rentrer 
Dans les immensités de l’espace et du vide; 
Qu’il parle, et l’univers repasse en un clin d’oeil 
Des abîmes du rien dans les plaines de l’être. 
Si les belles-lettres étaient ainsi cultivées sur les bords du Tigre et de l’Euphrate, c’est une preuve que les autres arts qui contribuent aux agréments de la vie étaient très connus. On n’a le superflu qu’après le nécessaire; mais ce nécessaire manquait encore dans presque toute l’Europe. Que connaissait-on en Allemagne, en France, en Angleterre, en Espagne et dans la Lombardie septentrionale? les coutumes barbares et féodales, aussi incertaines que tumultueuses, les duels, les tournois, la théologie scolastique, et les sortilèges. 

On célébrait toujours dans plusieurs églises la fête de l’âne, ainsi que celle des innocents et des fous. On amenait un âne devant l’autel, et ou lui chantait pour antienne: Amen, amen, asine; eh eh eh, sire âne, eh eh eh, sire âne.

Du Cange et ses continuateurs, les compilateurs les plus exacts citent un manuscrit de cinq cents ans, qui contient l’hymne de l’âne. 

Orientis partibus 
Adventavit asinus 
Pulcher et fortissimus. 
Eh! sire âne, çà chantez, 
Belle bouche, rechignez, 
Vous aurez du foin assez. 
Une fille représentant la mère de Dieu allant en Égypte, montée sur cet âne, et tenant un enfant entre ses bras, conduisait une longue procession; et à la fin de là messe, au lieu de dire Ite, missa est, le prêtre se mettait à braire trois fois de toutes ses forces, et le peuple répondait par les mêmes cris. 

Cette superstition de sauvages venait pourtant d’Italie. Mais quoique au xiiie, et au xive siècles quelques Italiens commençassent à sortir des ténèbres, toute la populace y était toujours plongée. Ou avait imaginé à Vérone que l’âne qui porta Jésus-Christ avait marché sur la mer, et était venu jusque sur les bords de l’Adige par le golfe de Venise; que Jésus-Christ lui avait assigné un pré pour sa pâture, qu’il y avait vécu longtemps, qu’il y était mort. On enferma ses os dans un âne artificiel qui fut déposé dans l’église de Notre-Dame des Orgues, sous la garde de quatre chanoines: ces reliques furent portées en procession trois fois l’année avec la plus grande solennité. 

Ce fut cet âne de Vérone qui fit la fortune de Notre-Dame de Lorette. Le pape Boniface VIII, voyant que la procession de l’âne attirait beaucoup d’étrangers, crut que la maison de la Vierge Marie en attirerait davantage, et ne se trompa point: il autorisa cette fable de son autorité apostolique. Si le peuple croyait qu’un âne avait marché sur la mer, de Jérusalem jusqu’à Vérone, il pouvait bien croire que la maison de Marie avait été transportée de Nazareth à Lorette. La petite maison fut bientôt enfermée dans une église superbe: les voyages des pèlerins et les présents des princes rendirent ce temple aussi riche que celui d’Éphèse. Les Italiens s’enrichissaient du moins de l’aveuglement des autres peuples; mais ailleurs on embrassait la superstition pour elle-même, et seulement en s’abandonnant à l’instinct grossier et à l’esprit du temps. Vous avez observé plus d’une fois que ce fanatisme, auquel les hommes ont tant de penchant, a toujours servi non seulement à les rendre plus abrutis, mais plus méchants. La religion pure adoucit les moeurs en éclairant l’esprit; et la superstition, en l’aveuglant, inspire toutes les fureurs. 

Il y avait en Normandie, qu’on appelle le pays de sapience, un abbé des conards, qu’on promenait dans plusieurs villes sur un char à quatre chevaux, la mitre en tête, la crosse à la main, donnant des bénédictions et des mandements. 

Un roi des ribauds était établi à la cour par lettres patentes. C’était dans son origine un chef, un juge d’une petite garde du palais, et ce fut ensuite un fou de cour qui prenait un droit sur les filous et sur les filles publiques. Point de ville qui n’eût des confréries d’artisans, de bourgeois, de femmes les plus extravagantes cérémonies y étaient érigées en mystères sacrés; et c’est de là que vient la société des francs-maçons, échappée au temps, qui a détruit toutes les autres. 

La plus méprisable de toutes ces confréries fut celle des flagellants, et ce fut la plus étendue. Elle avait commencé d’abord par l’insolence de quelques prêtres qui s’avisèrent d’abuser de la faiblesse des pénitents publics, jusqu’à les fustiger: on voit encore un reste de cet usage dans les baguettes dont sont armés les pénitenciers à Rome. Ensuite les moines se fustigèrent, s’imaginant que rien n’était plus agréable à Dieu que le dos cicatrisé d’un moine. Pierre Damien, dans le xie siècle, excita les séculiers même à se fouetter tout nus. On vit en 1260 plusieurs confréries de pèlerins courir toute l’Italie armés de fouets. Ils parcoururent ensuite une partie de l’Europe. Cette association fit même une secte qu’il fallut enfin dissiper. 

Tandis que des troupes de gueux couraient le monde en se fustigeant, des fous marchaient dans presque toutes les villes à la tête des processions, avec une robe plissée, des grelots, une marotte; et la mode s’en est encore conservée dans les villes des Pays-Bas et en Allemagne. Nos nations septentrionales avaient pour toute littérature, en langue vulgaire, les farces nommées moralité, suivies de celles de la mère sotte et du prince des sots.

On n’entendait parler que de révélations, de possessions, de maléfices. On ose accuser la femme de Philippe III d’adultère, et le roi envoie consulter une béguine pour savoir si sa femme est innocente ou coupable. Les enfants de Philippe le Bel font entre eux une association par écrit, et se promettent un secours mutuel contre ceux qui voudront les faire périr par la magie. On brûle par arrêt du parlement une sorcière qui a fabriqué avec le diable un acte en faveur de Robert d’Artois. La maladie de Charles VI est attribuée à un sortilège, et on fait venir un magicien pour le guérir. La princesse de Glocester, en Angleterre, est condamnée à faire amende honorable devant l’église de Saint-Paul, ainsi qu’on l’a déjà remarqué(16); et une baronne du royaume, sa prétendue complice, est brûlée vive comme sorcière. 

Si ces horreurs, enfantées par la crédulité, tombaient sur les premières personnes des royaumes de l’Europe, on voit assez à quoi étaient exposés les simples citoyens. C’était encore là le moindre des malheurs. 

L’Allemagne, la France, l’Espagne, tout ce qui n’était pas en Italie grande ville commerçante, était absolument sans police. Les bourgades murées de la Germanie et de la France furent saccagées dans les guerres civiles. L’empire grec fut inondé par les Turcs. L’Espagne était encore partagée entre les chrétiens et les mahométans arabes, et chaque parti était déchiré souvent par des guerres intestines. Enfin, du temps de Philippe de Valois, d’Édouard III, de Louis de Bavière, de Clément VI, une peste générale enlève ce qui avait échappé au glaive et à la misère. 

Immédiatement avant ces temps du xive siècle, on a vu les croisades dépeupler et appauvrir notre Europe. Remontez depuis ces croisades aux temps qui s’écoulèrent après la mort de Charlemagne: ils ne sort pas moins malheureux et sont encore plus grossiers. La comparaison de ces siècles avec le nôtre (quelques perversités et quelques malheurs que nous puissions éprouver) doit nous faire sentir notre bonheur, malgré ce penchant presque invincible que nous avons à louer le passé aux dépens du présent. 

Il ne faut pas croire que tout ait été sauvage: il y eut de grandes vertus dans tous les États, sur le trône et dans les cloîtres, parmi les chevaliers, parmi les ecclésiastiques; mais ni un saint Louis ni un saint Ferdinand ne purent guérir les plaies du genre humain. La longue querelle des empereurs et des papes, la lutte opiniâtre de la liberté de Rome contre les Césars de l’Allemagne et contre les pontifes romains, les schismes fréquents, et enfin le grand schisme d’Occident, ne permirent pas à des papes élus dans le trouble, d’exercer des vertus que des temps paisibles leur auraient inspirées. La corruption des moeurs pouvait-elle ne se pas étendre jusqu’à eux? Tout homme est formé par son siècle: bien peu élèvent au-dessus des moeurs du temps. Les attentats dans lesquels plusieurs papes furent entraînés, leurs scandales autorisés par un exemple général, ne peuvent pas être ensevelis dans l’oubli. A quoi sert la peinture de leurs vices et de leurs désastres? à faire voir combien Rome est heureuse depuis que la décence et la tranquillité y règnent. Quel plus grand fruit pouvons-nous retirer de toutes les vicissitudes recueillies dans cet Essai sur les moeurs, que de nous convaincre que toute nation a toujours été malheureuse jusqu’à ce que les lois et le pouvoir législatif aient été établis sans contradiction? 

De même que quelques monarques, quelques pontifes, dignes d’un meilleur temps, ne purent arrêter tant de désordres; quelques bons esprits, nés dans les ténèbres des nations septentrionales, ne purent y attirer les sciences et les arts. 

Le roi de France Charles V, qui rassembla environ neuf centsvolumes cent ans avant que la bibliothèque du Vatican fût fondée par Nicolas V, encouragea en vain les talents. Le terrain n’était pas préparé pour porter de ces fruits étrangers. On a recueilli quelques malheureuses compositions de ce temps. C’est faire un amas de cailloux tirés d’antiques masures quand on est entouré de palais. Il fut obligé de faire venir de Pise un astrologue; et Christine, fille de cet astrologue, qui écrivit en français, prétend que Charles disait: « Tant que doctrine sera honorée en ce royaume, il continuera à prospérité. » Mais la doctrine fut inconnue, le goût encore plus. Un malheureux pays dépourvu de lois fixes, agité par des guerres civiles, sans commerce, sans police, sans coutumes écrites, et gouverné par mille coutumes différentes; un pays dont la moitié s’appelait la langue d’Oui ou d’Oil, et l’autre la langue d’Oc, pouvait-il n’être pas barbare? La noblesse française eut seulement l’avantage d’un extérieur plus brillant que les autres nations. 

Quand Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, avait passé en Italie, les Lombards, les Toscans même prient les modes des Français. Ces modes étaient extravagantes: c’était un corps qu’on laçait par derrière, comme aujourd’hui ceux des filles; c’étaient de grandes manches pendantes, un capuchon dont la pointe traînait à terre. Les chevaliers français donnaient pourtant de la grâce à cette mascarade, et justifiaient ce qu’avait dit Frédéric II: Plas me el cavalier frances. Il eût mieux valu connaître alors la discipline militaire: la France n’eût pas été la proie de l’étranger sous Philippe de Valois, Jean, et Charles VI. Mais comment était-elle plus familière aux Anglais? c’est peut-être que, combattant loin de leur patrie, ils sentaient plus le besoin de cette discipline, ou plutôt parce que la nation a un courage plus tranquille et plus réfléchi. 

CHAP. LXXXIII. — Affranchissements, privilèges des villes, états généraux.

De l’anarchie générale de l’Europe, de tant de désastres même, naquit le bien inestimable de la liberté, qui a fait fleurir peu à peu les villes impériales et tant d’autres cités. 

Vous avez déjà observé que dans les commencements de l’anarchie féodale presque toutes les villes étaient peuplées plutôt de serfs que de citoyens, comme on le voit encore en Pologne, où il n’y a que trois ou quatre villes qui puissent posséder des terres, et où les habitants appartiennent à leur seigneur, qui a sur eux droit de vie et de mort. Il en fut de même en Allemagne et en France. Les empereurs commencèrent par affranchir plusieurs villes; et, dès le xiiie siècle, elles s’unirent pour leur défense commune contre les seigneurs de châteaux qui subsistaient de brigandage. 

Louis le Gros, en France, suivit cet exemple dans ses domaines, pour affaiblir des seigneurs qui lui faisaient la guerre. Les seigneurs eux-mêmes vendirent à leurs petites villes la liberté, pour avoir de quoi soutenir en Palestine l’honneur de la chevalerie. 

Enfin en 1167, le pape Alexandre III déclare, au nom du concile, « que tous les chrétiens devaient être exempts de la servitude. » Cette loi seule doit rendre sa mémoire chère à tous les peuples, ainsi que ses efforts pour soutenir la liberté de l’Italie doivent rendre son nom précieux aux Italiens. 

C’est en vertu de cette loi que, longtemps après, le roi Louis Hutin, dans ses chartes, déclara que tous les serfs qui restaient encore en France devaient être affranchis, parce que c’est, dit-il, le royaume des Francs. Il faisait à la vérité payer cette liberté; mais pouvait-on l’acheter trop cher? 

Cependant les hommes ne rentrèrent que par degrés et très difficilement dans leur droit naturel. Louis Hutin ne put forcer les seigneurs ses vassaux à faire pour les sujets de leurs domaines ce qu’il faisait pour les siens. Les cultivateurs, les bourgeois même restèrent encore longtemps hommes de poest, hommes de puissance attachés à la glèbe, ainsi qu’ils le sont encore en plusieurs provinces d’Allemagne. Ce ne fut guère en France que da temps de Charles VII, que la servitude fut abolie dans les principales villes. Enfin il est si difficile de faire bien, qu’en 1778, temps auquel je revois ce chapitre, il est encore quelques cantons en France où le peuple est esclave, et, ce qui est aussi horrible que contradictoire, esclave de moines(17).

Le monde avec lenteur marche vers la sagesse(18). 
Avant Louis Hutin les rois anoblirent quelques citoyens. Philippe le Hardi, fils de saint Louis, anoblit Raoul qu’on appelait Raoul l’Orfèvre, non que ce fût un ouvrier, son anoblissement eût été ridicule; c’était celui qui gardait l’argent du roi. On appelait orfèvres ces dépositaires, ainsi qu’on les nomme encore à Londres, où l’on a retenu beaucoup de coutumes de l’ancienne France; et saint Louis anoblit sans doute son chirurgien La Brosse, puisqu’il le fit son chambellan. 

Les communautés des villes avaient commencé en France sous Philippe le Bel, en 1301, à être admises dans les états généraux, qui furent alors substitués aux anciens parlements de la nation, composés auparavant des seigneurs et des prélats. Le tiers état y forma son avis sous le nom de requête: cette requête fut présentée à genoux. L’usage a toujours subsisté que les députés du tiers état parlassent aux rois un genou en terre, ainsi que les gens du parlement, du parquet, et le chancelier même dans les lits de justice. Ces premiers états généraux furent tenus pour s’opposer aux prétentions du pape Boniface VIII. Il faut avouer qu’il était triste pour l’humanité qu’il n’y eût que deux ordres dans l’État: l’un composé des seigneurs des fiefs, qui ne faisaient pas la cinq-millième partie de la nation; l’autre du clergé, bien moins nombreux encore, et qui par son institution sacrée est destiné à un ministère supérieur, étranger aux affaires temporelles. Le corps de la nation avait donc été compté pour rien jusque-là. C’était une des véritables raisons qui avaient fait languir le royaume de France en étouffant toute industrie. Si en Hollande et en Angleterre le corps de l’État n’était formé que de barons séculiers et ecclésiastiques, ces peuples n’auraient pas, dans la guerre de 1701, tenu la balance de l’Europe. Dans les républiques, à Venise, à Gênes, le peuple n’eut jamais de part au gouvernement, mais il ne fut jamais esclave. Les citadins d’Italie étaient fort différents des bourgeois des pays du Nord; les bourgeois en France, en Allemagne, étaient bourgeois d’un seigneur, d’un évêque ou du roi; ils appartenaient à un homme; les citadins n’appartenaient qu’à la république. Ce qu’il y a d’affreux, c’est qu’il est resté encore en France trop de serfs de glèbe. 

Philippe le Bel, à qui on reproche son peu de fidélité sur l’article des monnaies, sa persécution contre les templiers, et une animosité peut-être trop acharnée contre Boniface VIII et contre sa mémoire, fit donc beaucoup de bien à la nation en appelant le tiers état aux assemblées générales de la France. 

Il est essentiel de faire sur les états généraux de France une remarque que nos historiens auraient dû faire: c’est que la France est le seul pays du monde où le clergé fasse un ordre de l’État. Partout ailleurs les prêtres ont du crédit, des richesses, ils sont distingués du peuple par leurs vêtements; mais ils ne composent point un ordre légal, une nation dans la nation. Ils ne sont ordre de l’État ni à Rome ni à Constantinople: ni le pape ni le Grand Turc n’assemblent jamais le clergé, la noblesse et le tiers état. L’uléma, qui est le clergé des Turcs, est un corps formidable, mais non pas ce que nous appelons un ordre de la nation. En Angleterre les évêques siègent en parlement, mais ils y siègent comme barons et non comme prêtres. Les évêques, les abbés, ont séance à la diète d’Allemagne; mais c’est en qualité d’électeurs, de princes, de comtes. La France est la seule où l’on dise, le clergé, la noblesse et le peuple.

La chambre des communes, en Angleterre, commençait à se former dans ces temps-là, et prit un grand crédit dès l’an 1300. Ainsi le chaos du gouvernement commençait à se débrouiller presque partout, par les malheurs mêmes que le gouvernement féodal trop anarchique avait partout occasionnés. Mais les peuples, en reprenant tant de liberté et tant de droits, ne purent de longtemps sortir de la barbarie où l’abrutissement qui naît d’une longue servitude les avait réduits. Ils acquirent la liberté: ils furent comptés pour des hommes; mais ils n’en furent ni plus polis, ni pins industrieux. Les guerres cruelles d’Édouard III et de Henri V plongèrent le peuple en France dans un état pire que l’esclavage, et il ne respira que dans les dernières années de Charles VII. Il ne fut pas moins malheureux en Angleterre après le règne de Henri V. Son sort fut moins à plaindre en Allemagne du temps de Venceslas et de Sigismond, parce que les villes impériales étaient déjà puissantes. 

CHAP. LXXXIV. — Tailles et monnaies.

Le tiers état ne servit, en 1345, aux états tenus par Philippe de Valois, qu’à donner son consentement au premier impôt des aides et des gabelles: mais il est certain que, si les états avaient été assemblés plus souvent en France, ils eussent acquis plus d’autorité; car immédiatement après le gouvernement de ce même Philippe de Valois, devenu odieux par la fausse monnaie, et décrédité par ses malheur., les états de 1355 dont nous avons déjà parlé(19) nommèrent eux-mêmes des commissaires des trois ordres pour recueillir l’argent qu’on accordait au roi. Ceux qui donnent ce qu’ils veulent, et comme ils veulent, partagent l’autorité souveraine: voilà pourquoi les rois n’ont convoqué de ces assemblées que quand ils n’ont pu s’en dispenser. Ainsi le peu d’habitude que la nation a eue d’examiner ses besoins, ses ressources et ses forces, a toujours laissé les états généraux destitués de cet esprit de suite, et de cette connaissance de leurs affaires qu’ont les compagnies réglées. Convoqués de loin en loin, ils se demandaient les lois et les usages au lien d’en faire: ils étaient étonnés et incertains. Les parlements d’Angleterre se sont donné plus de prérogatives; ils se sont établis et maintenus dans le droit d’être un corps nécessaire représentant la nation. C’est là qu’on connaît surtout la différence des deux peuples. Tous deux partis des mêmes principes, leur gouvernement est devenu entièrement différent; il était alors tout semblable. Les états d’Aragon, ceux de Hongrie, les diètes d’Allemagne, avaient encore de plus grands privilèges. 

Les états généraux de France, ou plutôt la partie de la France qui combattait pour son roi Charles VII contre l’usurpateur Henri V, accorda généreusement à son maître une taille générale en 1426, dans le fort de la guerre, dans la disette, dans le temps même où l’on craignait de laisser les terres sans culture. (Ce sont les propres mots prononcés dans la harangue du tiers état.) Cet impôt depuis ce temps fut perpétuel. Les rois auparavant vivaient de leurs domaines; mais il ne restait presque plus de domaines à Charles VII; et, sans les braves guerriers qui se sacrifièrent pour lui et pour la patrie, sans le connétable de Richemont qui le maîtrisait, mais qui le servait à ses dépens, il était perdu. 

Bientôt après, les cultivateurs qui avaient payé auparavant des tailles à leurs seigneurs dont ils avaient été serfs, payèrent ce tribut au roi seul dont ils furent sujets. Ce n’est pas que les rois n’eussent aussi levé des tailles, même avant saint Louis, dans les terres du patrimoine royal. On connaît la taille de pain et vin, payée d’abord en nature et ensuite en argent. Ce mot de taille venait de l’usage des collecteurs, de marquer sur une petite taille de bois ce que les contribuables avaient donné: rien n’était plus rare que d’écrire chez le commun peuple. Les coutumes mêmes des villes n’étaient point écrites; et ce fut ce même Charles VII qui ordonna qu’on les rédigeât, en 1454, lorsqu’il eut remis dans le royaume la police et la tranquillité dont il avait été privé depuis si longtemps, et lorsqu’une si longue suite d’infortunes eut fait naître une nouvelle forme de gouvernement. 

Je considère donc ici en général le sort des hommes plutôt que les révolutions du trône. C’est au genre humain qu’il eût fallu faire attention dans l’histoire: c’est là que chaque écrivain eût dû dire: Homo sum; mais la plupart des historiens ont décrit des batailles. 

Ce qui troublait encore en Europe l’ordre public, la tranquillité, la fortune des familles, c’était l’affaiblissement des monnaies. Chaque seigneur en faisait frapper, et altérait le titre et le poids, se faisant à lui-même un préjudice durable pour un bien passager. Les rois avaient été obligés, par la nécessité des temps, de donner ce funeste exemple. J’ai déjà remarqué(20) que l’or d’une partie de l’Europe, et surtout de la France, avait été englouti en Asie et en Afrique par les infortunes des croisades. Il fallut donc, dans les besoins toujours renaissants, augmenter la valeur numéraire des monnaies. La livre, dans le temps du roi Charles V, après qu’il eut conquis son royaume, valait entre huit et neuf de nos livres numéraires; sous Charlemagne elle avait été réellement le poids d’une livre de douze onces. La livre de Charles V ne fut donc en effet qu’environ deux treizièmes de l’ancienne livre: donc une famille qui aurait eu pour vivre une ancienne redevance, une inféodation, un droit payable en argent, était devenue six fois et demie plus pauvre. 

Qu’on juge, par un exemple plus frappant encore, du peu d’argent qui roulait dans un royaume tel que la France. Ce même Charles V déclara que les fils de France auraient un apanage de douze mille livres de rente. Ces douze mille livres n’en valent aujourd’hui qu’environ cent mille. Quelle petite ressource pour le fils d’un roi ! Les espèces n’étaient pas moins rares en Allemagne, en Espagne, en Angleterre. 

Le roi Édouard III fut le premier qui fit frapper des espèces d’or. Qu’on songe que les Romains n’en eurent que six cent cinquante ans après la fondation de Rome. 

Henri V n’avait que cinquante-six mille livres sterling, environ douze cent vingt mille livres de notre monnaie d’aujourd’hui, pour tout revenu. C’est avec ce faible secours qu’il voulut conquérir la France. Aussi après la victoire d’Azincourt il était obligé d’aller emprunter de l’argent dans Londres, et de mettre tout en gage pour recommencer la guerre. Et enfin les conquêtes se faisaient avec le fer plus qu’avec l’or. 

On ne connaissait alors en Suède que la monnaie de fer et de cuivre. Il n’y avait d’argent en Danemark que celui qui avait passé dans ce pays par le commerce de Lubeck en très petite quantité. 

Dans cette disette générale d’argent qu’on éprouvait en France après les croisades, le roi Philippe le Bel avait non seulement haussé le prix fictif et idéal des espèces; il en fit fabriquer de bas aloi, il y fit mêler trop d’alliage: en un mot, c’était de la fausse monnaie, et les séditions qu’excita cette manoeuvre ne rendirent pas la nation plus heureuse. Philippe de Valois avait encore été plus loin que Philippe le Bel; il faisait jurer sur les évangiles aux officiers des monnaies le garder le secret. Il leur enjoint, dans son ordonnance, de tromper les marchands, « de façon, dit-il, qu’ils ne s’aperçoivent pas qu’il y ait mutation de poids. » Mais comment pouvait-il se flatter que cette infidélité ne serait point découverte? et quel temps que celui où l’on était forcé d’avoir recours à de tels artifices! Quel temps où presque tous les seigneurs de fiefs depuis saint Louis faisaient ce qu’on reproche à Philippe le Bel et à Philippe de Valois! Ces seigneurs vendirent en France au souverain leur droit de battre monnaie: ils l’ont tous conservé en Allemagne, et il en a résulté quelquefois de grands abus, mais non de si universels ni de si funestes. 

CHAP. LXXXV. — Du parlement de Paris jusqu’à Charles VII.

Si Philippe le Bel, qui fit tant de mal en altérant la bonne monnaie de saint Louis, fit beaucoup de bien en appelant aux assemblées de la nation les citoyens qui sont en effet le corps de la nation, il n’en fit pas moins en instituant sous le nom de parlement une cour souveraine de judicature sédentaire à Paris. 

Ce qu’on a écrit sur l’origine et sur la nature du parlement de Paris ne donne que des lumières confuses, parce que tout passage des anciens usages aux nouveaux échappe à la vue. L’un veut que les chambres des enquêtes et des requêtes représentent précisément les anciens conquérants de la Gaule; l’autre prétend que le parlement n’a d’autre droit de rendre la justice que parce que les anciens pairs étaient les juges de la nation, et que le parlement est appelé la cour des pairs.

Un peu d’attention rectifiera ces idées. Il se fit un grand changement en France sous Philippe le Bel au commencement du xive siècle: c est que le grand gouvernement féodal et aristocratique était miné peu à peu dans les domaines du roi de France; c’est que Philippe le Bel érigea presque en même temps ce qu’on appela les parlements de Paris, de Toulouse, de Normandie, et les grands jours de Troyes, pour rendre la justice; c’est que le parlement de Paris était le plus considérable par son grand district, que Philippe le Bel le rendit sédentaire à Paris, et que Philippe le Long le rendit perpétuel. Il était le dépositaire et l’interprète des lois anciennes et nouvelles, le gardien des droits de la couronne, et l’oracle de la nation: mais il ne représentait nullement la nation. Pour la représenter, il faut ou être nommé par elle, ou en avoir le droit inhérent en sa personne. Les officiers de ce parlement (excepté les pairs) étaient nommés par le roi, payés par le roi, amovibles par le roi. 

Le conseil étroit du roi, les états généraux, le parlement, étaient trois choses très différentes. Les états généraux étaient véritablement l’ancien parlement de toute la nation, auxquels on ajouta les députés des communes. L’étroit conseil du roi était composé des grands officiers qu’il voulait y admettre, et surtout des pairs du royaume, qui étaient tous princes du sang; et la cour de justice nommée parlement, devenue sédentaire à Paris, était d’abord composée d’évêques et de chevaliers, assistés de légistes soit tonsurés, soit laïques, instruits des procédures. 

Il fallait bien que les pairs eussent droit de séance dans cette cour, puisqu’ils étaient originairement les juges de la nation. Mais quand les pairs n’y auraient pas eu droit de séance, elle n’en eût pas moins été une cour suprême de judicature; comme la chambre impériale d’Allemagne est une cour suprême, quoique les électeurs ni les autres princes de l’empire n’y aient jamais assisté, et comme le conseil de Castille est encore une juridiction suprême; quoique les grands d’Espagne n’aient pas le privilège d’y avoir séance. 

Ce parlement n’était pas tel que les anciennes assemblées des champs de mars et de mai dont il retenait le nom. Les pairs eurent le droit, à la vérité, d’y assister: mais ces pairs n’étaient pas, comme ils le sont encore en Angleterre, les seuls nobles du royaume; c’étaient des princes relevant de la couronne; et quand on en créait de nouveaux, on n’osait les prendre que parmi les princes. La Champagne ayant cessé d’être une pairie, parce que Philippe le Bel l’avait acquise par son mariage, il érigea en pairie la Bretagne et l’Artois. Les souverains de ces États ne venaient pas sans doute juger des causes au parlement de Paris, mais plusieurs évêques y venaient. 

Ce nouveau parlement s’assemblait d’abord deux fois l’an. On changeait souvent les membres de cette cour de justice, et le roi les payait de son trésor pour chacune de leurs séances. 

On appela ces parlements cours souveraines: le président s’appelait le souverain du corps, ce qui ne voulait dire que le chef. Témoin ces mots exprès de l’ordonnance de Philippe le Bel: « Que nul maître ne s’absente de la chambre sans le congé de son souverain. » Je dois encore remarquer qu’il n’était pas permis d’abord de plaider par procureur; il fallait venir ester à droit soi-même, à moins d’une dispense expresse du roi. 

Si les prélats avaient conservé leur droit d’assister aux séances de cette compagnie toujours subsistante, elle eût pu devenir à la longue une assemblée d’états généraux perpétuelle. Les évêques en furent exclus sous Philippe le Long, en 1320. Ils avaient d’abord présidé au parlement et précédé le chancelier. Le premier laïque qui présida dans cette compagnie par ordre du roi, en 1320, fut un haut-baron, comte de Boulogne, possédant les droits régaliens, en un mot un prince. Tous les hommes de loi ne prirent que le titre de conseiller jusque vers l’an 1350. Ensuite les jurisconsultes étant devenus présidents, ils portèrent le manteau de cérémonie des chevaliers. Ils eurent les privilèges de la noblesse: on les appela souvent chevaliers es lois. Mais les nobles de nom et d’armes affectèrent toujours de mépriser cette noblesse paisible. Les descendants des hommes de loi ne sont point encore reçus dans les chapitres d’Allemagne. C’est un reste de l’ancienne barbarie d’attacher de l’avilissement à la plus belle fonction de l’humanité, celle de rendre la justice. 

On objecte que ce n’est pas la fonction de rendre la justice qui les avilissait, puisque les pairs et les rois la rendaient; mais que des hommes nés dans une condition servile, introduits d’abord au parlement de Paris pour instruire les procès, et non pour donner leurs voix, et ayant prétendu depuis les droits de la noblesse, à qui seule il appartenait de juger la nation, ne devaient pas partager avec cette noblesse des honneurs incommunicables. Le célèbre Fénelon, archevêque de Cambrai, dans une lettre à notre Académie française, nous écrit que, pour être digne de faire l’histoire de France, il faut être versé dans nos anciens usages; qu’il faut savoir, par exemple, que les conseillers du parlement furent originairement des serfs qui avaient étudié nos lois, et qui conseillaient les nobles dans la cour du parlement. Cela peut être vrai de quelques-uns élevés à cet honneur par le mérite; mais il est plus vrai encore que la plupart n’étaient point serfs, qu’ils étaient fils de bons bourgeois dès longtemps affranchis, vivant librement sous la protection des rois dont ils étaient bourgeois. Cet ordre de citoyens en tout temps et en tout pays a plus de facilités pour s’instruire que les hommes nés dans l’esclavage. 

Ce tribunal était comme vous savez ce qu’est en Angleterre la cour appelée du banc du roi. Les rois anglais, vassaux de ceux de France, imitèrent en tout les usages de leurs souverains. Il y avait un procureur du roi au parlement de Paris; il y en eut un au banc du roi d’Angleterre; le chancelier de France peut résider aux parlements français, le chancelier d’Angleterre au banc de Londres. Le roi et les pairs anglais peuvent casser les jugements du banc, comme le roi de France casse les arrêts du parlement en son conseil d’État, et comme il les casserait avec les pairs, les hauts barons, et la noblesse, dans les états généraux qui sont le parlement de la nation. La cour du banc ne peut faire de lois, de même que le parlement de Paris n’en peut faire. Ce même mot de banc prouve la ressemblance parfaite; le banc des présidents a retenu son nom chez nous, et nous l’appelons encore aujourd’hui le grand banc.

La forme du gouvernement anglais n’a point changé comme la nôtre, nous l’avons déjà remarqué(21). Les états généraux anglais ont subsisté toujours: ils ont partagé la législation; les nôtres, rarement convoqués, sont hors d’usage. Les cours de justice, appelées parmi nous parlements, étant devenues perpétuelles, et s’étant enfin considérablement accrues, ont acquis insensiblement, tantôt par la concession des rois, tantôt par l’usage, tantôt même par le malheur des temps, des droits qu’ils n’avaient ni sous Philippe le Bel, ni sous ses fils, ni sous Louis XI. 

Le plus grand lustre du parlement de Paris vint de la coutume que les rois de France introduisirent de faire enregistrer leurs traités et leurs édits à cette chambre du parlement sédentaire, afin que le dépôt en fût plus authentique. D’ailleurs cette chambre n’entrait dans aucune affaire d’État, ni dans celles des finances. Tout ce qui regardait les revenus du roi et les impôts était incontestablement du ressort de la chambre des comptes. Les premières remontrances du parlement sur les finances sont du temps de François Ier

Tout change chez les Français beaucoup plus que chez les autres peuples. Il y avait une ancienne coutume, par laquelle on n’exécutait aucun arrêt portant peine afflictive que cet arrêt ne fût signé du souverain. Il en est encore ainsi en Angleterre, comme en beaucoup d’autres États: rien n’est plus humain et plus juste. Le fanatisme, l’esprit de parti, l’ignorance, ont fait condamner à mort plusieurs citoyens innocents. Ces citoyens appartiennent au roi, c’est-à-dire à l’État; on ôte un homme à la patrie, on flétrit sa famille, sans que celui qui représente la patrie le sache. Combien d’innocents accusés d’hérésie, de sorcellerie, et de mille crimes imaginaires, auraient dû la vie à un roi éclairé! 

Loin que Charles VI fût éclairé, il était dans cet état déplorable qui rend un homme le jouet des hommes. 

Ce fut dans ce parlement perpétuel, établi à Paris au palais de saint Louis, que Chartes VI tint, le 23 décembre 1420, ce fameux lit de justice en présence du roi d’Angleterre Henri V; ce fut là qu’il nomma « son très amé fils Henri, héritier, régent du royaume. » Ce fut là que le propre fils du roi ne fut nommé que Charles, soi-disant dauphin, et que tous les complices du meurtre de Jean sans Peur, duc de Bourgogne, furent déclarés criminels de lèse-majesté, et privés de toute succession: ce qui était en effet condamner le dauphin sans le nommer. 

Il y a bien plus; on assure que les registres du parlement, sous l’année 1420, portent que précédemment le dauphin (depuis Charles VII) avait été ajourné trois fois à son de trompe, au mois de janvier, et condamné par contumace au bannissement perpétuel; de quoi, ajoute ce registre, il appela àDieu et à son épée. Si le registre est véritable, il se passa donc près d’une année entre la condamnation et le lit de justice, qui ne confirma que trop ce funeste arrêt. Il n’est point étonnant qu’il ait été porté. Philippe, duc de Bourgogne, fils du duc assassiné, était tout-puissant dans Paris; la mère du dauphin était devenue pour son fils une marâtre implacable; le roi, privé de sa raison, était entre des mains étrangères; et enfin le dauphin avait puni un crime par un crime encore plus horrible, puisqu’il avait fait assassiner à ses yeux son parent Jean de Bourgogne, attiré dans le piège sur la foi des serments. Il faut encore considérer quel était l’esprit du temps. Ce même Henri V, roi d’Angleterre, et régent de France, avait été mis en prison à Londres, étant prince de Galles sur le simple ordre d’un juge ordinaire auquel il avait donné un soufflet, lorsque ce juge était sur son tribunal. 

On vit dans le même siècle un exemple atroce de la justice poussée jusqu’à l’horreur. Un ban de Croatie ose juger à mort et faire noyer la régente de Hongrie Élisabeth, coupable du meurtre du roi Charles de Durazzo. 

Le jugement du parlement contre le dauphin était d’une autre espèce; il n’était que l’organe d’une force supérieure. On n’avait point procédé contre Jean, duc de Bourgogne, quand il assassina le duc d’Orléans; et on procéda contre le dauphin pour venger le meurtre d’un meurtrier. 

On peut se souvenir, en lisant la déplorable histoire de ce temps-là, qu’après le fameux traité de Troyes, qui donna la France au roi Henri V d’Angleterre, il y eut deux parlements à la fois, comme on en vit deux du temps de la Ligue, près de deux cents ans après: mais tout était double dans la subversion qui arriva sous Charles VI; il y avait deux rois, deux reines, deux parlements, deux universités de Paris; et chaque parti avait ses maréchaux et ses grands officiers. 

J’observe encore que dans ces siècles, quand il fallait faire le procès à un pair du royaume, le roi était obligé de présider au jugement. Charles VII, la dernière année de sa vie, fut lui-même, selon cette coutume, à la tête des juges qui condamnèrent le duc d’Alençon; coutume qui parut depuis indigne de la justice et de la majesté royale, puisque la présence du souverain semblait gêner les suffrages, et que, dans une affaire criminelle, cette même présence, qui ne doit annoncer que des grâces, pouvait commander les rigueurs. 

Enfin je remarque que, pour juger un pair, il était essentiel d’assembler des pairs. Ils étaient ses juges naturels. Charles VII y ajouta des grands officiers de la couronne dans l’affaire du duc d’Alençon; il fit plus, il admit dans cette assemblée des trésoriers de France, avec les députés laïques du parlement. Ainsi tout change. L’histoire des usages, des lois, des privilèges, n’est en beaucoup de pays, et surtout en France, qu’un tableau mouvant. 

C’est donc une idée bien vaine, un travail bien ingrat, de vouloir tout rappeler aux usages antiques, et de vouloir fixer cette roue que le temps fait tourner d’un mouvement irrésistible. A quelle époque faudrait-il avoir recours? est-ce à celle où le mot de parlement signifiait une assemblée de capitaines francs, qui venaient en plein champ régler, au premier de mars, les partages des dépouilles? Est-ce à celle où tous les évêques avaient droit de séance dans une cour de judicature, nommée aussi parlement? Aquel siècle, à quelles lois faudrait-il remonter? à quel usage s’en tenir? Un bourgeois de Rome serait aussi bien fondé à demander au pape des consuls, des tribuns, un sénat, des comices, et le rétablissement entier de la république romaine; et un bourgeois d’Athènes pourrait réclamer auprès du sultan l’ancien aréopage et les assemblées du peuple qui s’appelaient églises.

CHAP. LXXXVI. — Du concile de Bâle tenu du temps de l’empereur Sigismond et de Charles VII, au xve siècle.

Ce que sont les états généraux pour les rois, les conciles le sont pour les papes: mais ce qui se ressemble le plus diffère toujours. Dans les monarchies tempérées par l’esprit le plus républicain, les états ne se sont jamais crus au-dessus des rois, quoiqu’ils aient déposé leurs souverains dans des nécessités pressantes ou dans des troubles. Les électeurs qui déposèrent l’empereur Vinceslas ne se sont jamais crus supérieurs à un empereur régnant. Les cortès d’Aragon disaient au roi qu’ils élisaient: Nos que valemas tanto como vos, y que podemos mas que vos; mais quand le roi était couronné, ils ne s’exprimaient plus ainsi, ils ne se disaient plus supérieurs à celui qu’ils avaient fait leur souverain. 

Mais il n’en est pas d’une assemblée d’évêques de tant d’Églises également indépendantes comme du corps d’un État monarchique: ce corps a un souverain, et les Églises n’ont qu’un premier métropolitain. Les matières de religion, la doctrine et la discipline ne peuvent être soumises à la décision d’un seul homme, au mépris du monde entier. Les conciles sont donc supérieurs aux papes dans le même sens que mille avis doivent l’emporter sur un seul. Reste à savoir s’ils ont le droit de le déposer, comme les diètes de Pologne et les électeurs de l’empire allemand ont le droit de déposer leur souverain. 

Cette question est de celles que la raison du plus fort peut seule décider. Si d’un côté un simple concile provincial peut dépouiller un évêque, une assemblée du monde chrétien peut à plus forte raison dégrader l’évêque de Rome. Mais de l’autre côté cet évêque est souverain: ce n’est pas un concile qui lui a donné son État; comment des conciles peuvent-ils le lui ravir, quand ses sujets sont contents de son administration? Un électeur ecclésiastique, dont l’empire et son électorat seraient contents, serait en vain déposé comme évêque par tous les évêques de l’univers; il resterait électeur, aveu le même droit qu’un roi excommunié par toute l’Église, et maître chez lui, demeurerait souverain. 

Le concile de Constance avait déposé le souverain de Rome, parce que Rome n’avait voulu ni pu s’y opposer. Le concile de Bâle, qui prétendit dix ans après suivre cet exemple, fit voir combien l’exemple est trompeur, combien sont différentes les affaires qui semblent les mêmes, et que ce qui est grand et seulement hardi dans un temps, est petit et téméraire dans un autre. 

Le concile de Bâle n’était qu’une prolongation de plusieurs autres indiqués par le pape Martin V, tantôt à Pavie, tantôt à Sienne: mais dès que le pape Eugène IV fut élu, en 1431, les Pères commencèrent par déclarer que le pape n’avait ni le droit de dissoudre leur assemblée, ni même celui de la transférer, et qu’il leur était soumis sous peine de punition. Le pape Eugène, sur cet énoncé, ordonna la dissolution du concile. Il parait qu’il y eut dans cette démarche précipitée des Pères plus de zèle que de prudence, et que ce zèle pouvait être funeste. L’empereur Sigismond, qui régnait encore, n’était pas le maître de la personne d’Eugène comme il l’avait été de celle de Jean XXIII. Il ménageait à la fois le pape et le concile. Le scandale s’en tint longtemps aux négociations; on y fit entrer l’orient et l’Occident. L’empire des Grecs ne pouvait plus se soutenir contre les Turcs que par les princes latins; et pour obtenir un faible secours très incertain, il fallait que l’Église grecque se soumît à la romaine. Elle était bien éloignée de cette soumission. Plus le péril était proche, plus les Grecs étaient opiniâtres. Mais l’empereur Jean Paléologue, second du nom, que le péril intéressait davantage, consentait à faire par politique ce que tout son clergé refusait par opiniâtreté. Il était près d’accorder tout, pourvu qu’on le secourût. Il s’adressait à la fois au pape et au concile; et tous deux se disputaient l’honneur de faire fléchir les Grecs. Il envoya des ambassadeurs à Bâle, où le pape avait quelques partisans qui furent plus adroits que les autres Pères. Le concile avait décrété qu’on enverrait quelque argent à l’empereur, et des galères pour l’amener en Italie, qu’ensuite on le recevrait à Bâle. Les émissaires du pape firent un décret clandestin, par lequel il était dit, au nom du concile même, que l’empereur serait reçu à Florence, où le pape transférait l’assemblée; ils enlevèrent la serrure de la cassette où l’on gardait les sceaux du concile, et scellèrent ainsi au nom des Pères mêmes le contraire de ce que l’assemblée avait résolu. Cette ruse italienne réussit; et il était palpable que le pape devait en tout avoir l’avantage sur le concile. 

Cette assemblée n’avait point de chef qui pût réunir les esprits et écraser le pape, comme il y en avait eu un à Constance. Elle n’avait point de but arrêté; elle se conduisait avec si peu de prudence, que dans un écrit que les Pères délivrèrent aux ambassadeurs grecs, ils disaient qu’après avoir détruit l’hérésie des hussites, ils allaient détruire l’hérésie de l’Église grecque. Le pape, plus habile, traitait avec plus d’adresse; il ne parlait aux Grecs que d’union et de fraternité, et épargnait les termes durs. C’était un homme très prudent, qui avait pacifié les troubles de Rome, et qui était devenu puissant. Il eut des galères prêtes avant celles des Pères. 

L’empereur, défrayé par le pape, s’embarque avec son patriarche et quelques évêques choisis, qui voulaient bien renoncer aux sentiments de toute l’Église grecque pour l’intérêt de la patrie (1439). Le pape les reçut à Ferrare. L’empereur et les évêques, dans leur soumission réelle, gardèrent en apparence la majesté de l’empire et la dignité de l’Église grecque. Aucun ne baisa les pieds du pape; mais après quelques contestations sur le Filioque, que Rome avait ajouté depuis longtemps au symbole, sur le pain azyme, sur le purgatoire, on se réunit en tout au sentiment des Romains. 

Le pape transféra son concile de Ferrare à Florence. Ce fut là que les députés de l’Église grecque adoptèrent le purgatoire. Il fut décidé que « le Saint-Esprit procède du Père et du Fils par la production de spiration; que le Père communique tout au Fils, excepté la paternité, et que le Fils a de toute éternité la vertu productive. » 

Enfin l’empereur grec, son patriarche et presque tous ses prélats, signèrent dans Florence le point si longtemps débattu de la primatie de Rome. L’histoire byzantine assure que le pape acheta leur signature. Cela est vraisemblable: il importait au pape de gagner cet avantage à quelque prix que ce fût; et les évêques d’un pays désolé par les Turcs étaient pauvres. 

Cette union des Grecs et des Latins fut à la vérité passagère; ce fut une comédie jouée par l’empereur Jean Paléologue second. Toute l’Église grecque la réprouva. Les évêques qui avaient signé à Florence en demandèrent pardon à Constantinople; ils dirent qu’ils avaient trahi la foi. On les compara à Judas qui trahit son maître. Ils ne furent réconciliés à leur Église qu’après avoir abjuré les innovations reprochées aux Latins. 

L’Église latine et la grecque furent plus divisées que jamais. Les Grecs, toujours fiers de leur ancienneté, de leurs premiers conciles universels, de leurs sciences, se fortifièrent dans leur haine et dans leur mépris pour la communion romaine. Ils rebaptisaient les Latins qui revenaient à eux; et de là vient qu’aujourd’hui, à Pétersbourg et à Riga, les prêtres russes donnent un second baptême à un catholique qui embrasse la religion grecque. Plusieurs retranchèrent la confirmation et l’extrême-onction du nombre des sacrements. Tous s’élevèrent de nouveau contre la procession du Saint-Esprit, contre le purgatoire, centre la communion sous une seule espèce; et il est très vrai enfin qu’ils diffèrent autant de l’Église de Rome que les réformés. 

Cependant Eugène IV passait dans l’Occident pour avoir éteint ce grand schisme. Il avait soumis l’empereur grec et son Église en apparence. Sa victoire était glorieuse, et jamais pontife avant lui n’avait paru rendre un si grand service à l’Église romaine, ni jouir d’un si beau triomphe. 

Dans le temps même qu’il rend ce service aux Latins, et qu’il finit, autant qu’il est en lui, le schisme de l’Orient et de l’Occident, le concile de Bâle le dépose du pontificat, le déclare « rebelle, simoniaque, schismatique, hérétique, et parjure. » (1439.) 

Si on considère le concile par ce décret, on n’y voit qu’une troupe de factieux; si on le regarde par les règles de discipline qu’il donna, on y verra des hommes très sages. C’est que la passion n’avait point de part à ces règlements, et qu’elle agissait seule dans la déposition d’Eugène. Le corps le plus auguste, quand la faction l’entraîne, fait toujours plus de fautes qu’un seul homme. Le conseil du roi de France Charles VII, adopta les règles que l’on avait faites avec sagesse, et rejeta l’arrêt que l’esprit de parti avait dicté. 

Ce sont ces règlements qui servirent à faire la pragmatique sanction, si longtemps chère aux peuples de France. Celle qu’on attribue à saint Louis ne subsistait presque plus. Les usages en vain réclamés par la France étaient abolis par l’adresse des Romains. On les rétablit par cette célèbre pragmatique. Les élections par le clergé, avec l’approbation du roi, y sont confirmées; les annates déclarées simoniaques; les réserves, les expectatives y sont détestées. Mais d’un côté on n’ose jamais faire tout ce qu’on peut, et de l’autre on fait au delà de ce que l’on doit. Cette loi si fameuse, qui assure les libertés de l’Église gallicane, permet qu’on appelle au pape en dernier ressort, et qu’il délègue des juges dans toutes les causes ecclésiastiques, que des évêques compatriotes pouvaient terminer si aisément. C’était en quelque sorte reconnaître le pape pour maître; et dans le temps même que la pragmatique lui laisse le premier des droits, elle lui défend de faire plus de vingt-quatre cardinaux, avec aussi peu de raison que le pape en aurait de fixer le nombre des ducs et pairs, ou des grands d’Espagne. Ainsi tout est contradiction. Il est vrai que le concile de Bâle avait le premier fait cette défense aux papes. Il n’avait pas considère qu’en diminuant le nombre il augmentait le pouvoir, et que plus une dignité est rare, plus elle est respectée. 

Ce fut encore la discipline établie par ce concile qui produisit depuis le concordat germanique. Mais la pragmatique a été abolie en France; le concordat germanique s’est soutenu. Tous les usages d’Allemagne ont subsisté. Élections des prélats, investitures des princes, privilèges des villes, droits, rangs, ordre de séance, presque rien n’a changé. On ne voit au contraire rien en France des usages reçus du temps de Charles VII. 

Le concile de Bâle, ayant déposé vainement un pape très sage que toute l’Europe continuait à reconnaître, lui opposa, comme on sait, un fantôme, un duc de Savoie, Amédée VIII, qui avait été le premier duc de sa maison, et qui s’était fait ermite à Ripaille, par une dévotion que le Poggio est bien loin de croire réelle. Sa dévotion ne tint pas contre l’ambition d’être pape. On le déclara souverain pontife, tout séculier qu’il était. Ce qui avait causé de violentes guerres du temps d’Urbain VI, ne produisit alors que des querelles ecclésiastiques, des bulles, des censures, des excommunications réciproques, des injures atroces. Car si le concile appelait Eugène simoniaque, hérétique, et parjure, le secrétaire d’Eugène traitait les Pères de fous, d’enragés, de barbares, et nommait Amédée cerbère et antechrist. Enfin, sous le pape Nicolas V, le concile se dissipa peu à peu de lui-même; et ce duc de Savoie, ermite et pape, se contenta d’être cardinal, laissant l’Église dans l’ordre accoutumé (1449). Ce fut là le vingt-septième et le dernier schisme considérable excité pour la chaire de saint Pierre. Le trône d’aucun royaume n’a jamais été si souvent disputé. 

Aeneas Piccolomini, Florentin, poète et orateur, qui fut secrétaire de ce concile, avait écrit violemment pour soutenir la supériorité des conciles sur les papes. Mais lorsque ensuite il fut pape lui-même sous le nom de Pie II, il censura encore plus violemment ses propres écrits, immolant tout à l’intérêt présent, qui seul fait si souvent les principes de vérité et d’erreur. Il y avait d’autres écrits de lui, qui couraient dans le monde. La quinzième de ses lettres, imprimées depuis dans le recueil de ses aménités, recommande à son père un de ses bâtards qu’il avait eu d’une femme anglaise. Il ne condamna point ses amours comme il condamna ses sentiments sur la faillibilité du pape. 

Ce concile fait voir en tout combien les choses changent selon les temps. Les Pères de Constance avaient livré au bûcher Jean Hus et Jérôme de Prague, malgré leurs protestations qu’ils ne suivaient point les dogmes de Wiclef, malgré leur foi nettement expliquée sur la présence réelle, persistant seulement dans les sentiments de Wiclef sur la hiérarchie et sur la discipline de l’Église. 

Les hussites, du temps du concile de Bâle, allaient, bien plus loin que leurs deux fondateurs. Procope le Rasé, ce fameux capitaine, compagnon et successeur de Jean Ziska, vint disputer au concile de Bâle, à la tête de deux cents gentilshommes de son parti. Il soutint entre autres choses que les moines étaient une invention du diable. « Oui, dit-il, je le prouve. N’est-il pas vrai que Jésus-Christ ne les a point institués? — Nous n’en disconvenons pas, dit le cardinal Julien. — Eh bien! dit Procope, il est donc clair que c’est le diable. » Raisonnement digne d’un capitaine bohémien de ce temps-là. Aeneas Silvius, témoin de cette scène, dit qu’on ne répondit à Procope que par un éclat de rire; on avait répondu aux infortunés Jean Hus et Jérôme par un arrêt de mort. 

On a vu pendant ce concile quel était l’avilissement des empereurs grecs. Il fallait bien qu’ils touchassent à leur ruine, puisqu’ils allaient à Rome mendier de faibles secours, et faire le sacrifice de leur religion aussi succombèrent-ils quelques années après sous les Turcs, qui prirent Constantinople. Nous allons voir les causes et les suites de cette révolution. 

CHAP. LXXXVII. — Décadence de l’empire grec, soi-disant empire romain. Sa faiblesse, sa superstition, etc.

Les croisades, en dépeuplant l’occident, avaient ouvert la brèche par où les Turcs entrèrent enfin dans Constantinople; car les princes croisés, en usurpant l’empire d’Orient, l’affaiblirent. Les Grecs ne le reprirent que déchiré et appauvri. 

On doit se souvenir que cet empire retourna aux Grecs en 1261, et que Michel Paléologue l’arracha aux usurpateurs latins, pour le ravir à son pupille Jean Lascaris. Il faut encore se représenter que dans ce temps-là le frère de saint Louis, Charles d’Anjou, envahissait Naples et Sicile, et que, sans les vêpres siciliennes, il eût disputé au tyran Paléologue la ville de Constantinople, destinée à être la proie des usurpateurs. 

Ce Michel Paléologue ménageait les papes pour détourner l’orage. Il les flatta de la soumission de l’Église grecque; mais sa basse politique ne put l’emporter contre l’esprit de parti et la superstition qui dominaient dans son pays. Il se rendit si odieux par ce manège, que son propre fils Andronic, schismatique, malheureusement zélé, n’osa ou ne voulut pas lui donner les honneurs de la sépulture chrétienne (1283). 

Ces malheureux Grecs, pressés de tous côtés, et par les Turcs et par les Latins, disputaient cependant sur la transfiguration de Jésus-Christ. La moitié de l’empire prétendait que la lumière du Thabor était éternelle; et l’autre, que Dieu l’avait produite seulement pour la transfiguration. Une grande secte de moines et de dévots contemplatifs voyaient cette lumière à leur nombril, comme les fakirs des Indes voient la lumière céleste au bout de leur nez. Cependant les Turcs se fortifiaient dans l’Asie Mineure, et bientôt inondèrent la Thrace. 

Ottoman, de qui sont descendus tous les empereurs osmanlis, avait établi le siège de sa domination à Burse en Bithynie. Orcan son fils vint jusqu’aux bords de la Propontide, et l’empereur Jean Cantacuzène fut trop heureux de lui donner sa fille en mariage. Les noces furent célébrées à Scutari, vis-à-vis de Constantinople. Bientôt après Cantacuzène, ne pouvant plus garder l’empire qu’un autre lui disputait, s’enferma dans un monastère. Un empereur, beau-père du sultan, et moine, annonçait la chute de l’empire. Les Turcs n’avaient point encore de vaisseaux, et ils voulaient passer en Europe. Tel était l’abaissement de l’empire, que les Génois, moyennant une faible redevance, étaient les maîtres de Galata, qu’on regarde comme un faubourg de Constantinople, séparé par un canal qui forme le port. Le sultan Amurat, fils d’Orcan, engagea, dit-on, les Génois à passer ses soldats au deçà du détroit. Le marché se conclut; et on tient que les Génois, pour quelques milliers de besants d’or, livrèrent l’Europe. D’autres prétendent qu’on se servît de vaisseaux grecs. Amuit passe, et va jusqu’à Andrinople, où les Turcs s’établissent, menaçant de là toute la chrétienté (1378). L’empereur Jean Paléologue Ier court à Rome baiser les pieds du pape Urbain V: il reconnaît sa primatie; il s’humilie pour obtenir par sa médiation des secours que la situation de l’Europe et les funestes exemples des croisades ne permettaient plus de donner. Après avoir inutilement fléchi devant le pape, il revient ramper sous Amurat. Il fait un traité avec lui, non comme un roi avec un roi, mais comme un esclave avec un maître. Il sert à la fois de lieutenant et d’otage au conquérant turc; et après que Paléologue, de concert avec Amurat, a fait crever les yeux à son fils aîné, dont ils se défiaient également, l’empereur donne son second fils au sultan. Ce fils, nommé Manuel, sert Amurat contre les chrétiens, et le suit dans ses armées. Cet Amurat donna à la milice des janissaires déjà instituée la forme qui subsiste encore. 

Ayant été assassiné dans le cours de ses victoires, son fils Bajazet Ilderim, ou Bajazet le Foudre, lui succéda. La honte et l’abaissement des empereurs grecs furent à leur comble. Andronic, ce malheureux fils de Jean Paléologue, à qui son père avait crevé les yeux, s’enfuit vers Bajazet, et implore sa protection contre son père, et contre Manuel son frère. Bajazet lui donne quatre mille chevaux; et les Génois, toujours maîtres de Galata, l’assistent d’hommes et d’argent. Andronic, avec les Turcs et les Génois, se rend maître de Constantinople et enferme son père. 

Le père, au bout de deux ans, reprend la pourpre, et fait élever une citadelle prés de Galata, pour arrêter Bajazet, qui déjà projetait le siège de la ville impériale. Bajazet lui ordonne de démolir la citadelle, et de recevoir un cadi turc dans la ville pour y juger les marchands turcs qui y étaient domiciliés. L’empereur obéit. Cependant Bajazet, laissant derrière lui Constantinople, comme une proie sur laquelle il devait retomber, s’avance au milieu de la Hongrie. (1396) C’est là qu’il défait, comme je l’ai déjà dit(22), l’armée chrétienne, et ces braves Français commandés par l’empereur d’Occident Sigismond. Les Français, avant la bataille, avaient tué leurs prisonniers turcs: ainsi on ne doit pas s’étonner que Bajazet, après sa victoire, eût fait à son tour égorger les Français qui lui avaient donné ce cruel exemple. Il n’en réserva que vingt-cinq chevaliers, parmi lesquels était le comte de Nevers, depuis duc de Bourgogne, auquel il dit, en recevant sa rançon: « Je pourrais t’obliger à faire serment de ne plus t’armer contre moi; mais je méprise tes serments et tes armes. » Ce duc de Bourgogne était ce même Jean sans Peur, assassin du duc d’Orléans, et assassiné depuis par Charles VII. Et nous nous vantons d’être plus humains que les Turcs! 

Après cette défaite, Manuel Paléologue, qui était devenu empereur de la ville de Constantinople, court chez les rois de l’Europe comme son père Jean Ier et son fils Jean II. Il vient en France chercher de vains secours. On ne pouvait prendre un temps moins propice: c’était celui de la frénésie de Charles VI, et des désolations de la France. Manuel Paléologue resta deux ans entiers à Paris, tandis que la capitale de chrétiens d’Orient était bloquée par les Turcs. Enfin le siège est formé, et sa perte semblait certaine, lorsqu’elle fut différée par un de ces grands événements qui bouleversent le monde. 

La puissance des Tartares Mogols, de laquelle nous avons vu l’origine, dominait du Volga aux frontières de la Chine et au Gange. Tamerlan, l’un dé ces princes Tartares, sauva Constantinople en attaquant Bajazet. 

CHAP. LXXXVIII. — De Tamerlan.

Timour, que je nommerai Tamerlan pour me conformer à l’usage, descendait de Gengis par les femmes, selon les meilleurs historiens. Il naquit l’an 1357, dans la ville de Cash, territoire de l’ancienne Sogdiane, ou les Grecs pénétrèrent autrefois sous Alexandre, et où ils fondèrent des colonies. C’est aujourd’hui le pays des Usbecs. Il commence à la rivière du Gion, ou de l’Oxus, dont la source est dans le petit Thibet, environ à sept cents lieues de la source du Tigre et de l’Euphrate. C’est ce même fleuve Gion dont il est parlé dans la Genèse, et qui coulait d’une même fontaine avec l’Euphrate et le Tigre: il faut que les choses aient bien changé. 

Au nom de la ville de Cash, on se figure un pays affreux; il est pourtant dans le même climat que Naples et la Provence, dont il n’éprouve pas les chaleurs: c’est une contrée délicieuse. 

Au nom de Tamerlan, on s’imagine aussi un barbare approchant de la brute: on a vu qu’il n’y a jamais de grand conquérant parmi les princes, non plus que de grandes fortunes chez les particuliers, sans cette espèce de mérite dont les succès sont la récompense. Tamerlan devait avoir d’autant plus de ce mérite propre à l’ambition, qu’étant né sans États, il subjugua autant de pays qu’Alexandre, et presque autant que Gengis. Sa première conquête fut celle de Balk, capitale de Corassan, sur les frontières de la Perse. De là il va se rendre maître de la province de Candahar. Il subjugue toute l’ancienne Perse; il retourne sur ses pas pour soumettre les peuples de la Transoxiane. Il revient prendre Bagdad. Il passe aux Indes, les soumet, se saisit de Déli qui en était la capitale. Nous voyons que tous ceux qui se sont rendus maîtres de la Perse ont aussi conquis ou désolé les Indes. Ainsi Darius Ochus, après tant d’autres, en fit la conquête. Alexandre, Gengis, Tamerlan, les envahirent aisément. Sha-Nadir, de nos jours, n’a eu qu’à s’y présenter; il y a donné la loi, et en a remporté des trésors immenses. 

Tamerlan, vainqueur des Indes, retourne sur ses pas. Il se jette sur la Syrie; il prend Damas. Il revoie à Bagdad déjà soumise, et qui voulait secouer le joug. Il la livre au pillage et au glaive. On dit qu’il y périt près de huit cent mille habitants; elle fut entièrement détruite. Les villes de ces contrées étaient aisément rasées, et se rebâtissaient de même. Elles n’étaient, comme on l’a déjà remarqué(23), que de briques séchées au soleil. C’est au milieu du cours de ces victoires que l’empereur grec, qui ne trouvait aucun secours chez les chrétiens, s’adresse enfin à ce Tartare. Cinq princes mahométans, que Bajazet avait dépossédés vers les rives du Pont-Euxin, imploraient dans le même temps son secours. Il descendit dans l’Asie Mineure, appelé par les musulmans et par les chrétiens. 

Ce qui peut donner une idée avantageuse de son caractère, c’est qu’on le voit dans cette guerre observer au moins le droit des nations. Il commence par envoyer des ambassadeurs à Bajazet, et lui demande d’abandonner le siège de Constantinople, et de rendre justice aux princes musulmans dépossédés. Bajazet reçoit ces propositions avec colère et avec mépris. Tamerlan lui déclare la guerre; il marche à lui. Bajazet lève le siège de Constantinople, (1401) et livre entre Césarée et Ancyre cette grande bataille où il semblait que toutes les forces du monde fussent assemblées. Sans doute les troupes de Tamerlan étaient bien disciplinées, puisque après le combat le plus opiniâtre elles vainquirent celles qui avaient défait les Grecs, les Hongrois, les Allemands, les Français, et tant de nations belliqueuses. On ne saurait douter que Tamerlan, qui jusque-là combattit toujours avec les flèches et le cimeterre, ne fît usage du canon contre les Ottomans, et que ce ne soit lui qui ait envoyé des pièces d’artillerie dans le Mogol, ou l’on en voit encore, sur lesquelles sont gravés des caractères inconnus. Les Turcs se servirent contre lui, dans la bataille de Césarée, non seulement de canons, mais aussi de l’ancien feu grégeois. Ce double avantage eût donné aux Ottomans une victoire infaillible, si Tamerlan n’eût eu de l’artillerie. 

Bajazet vit son fils aîné, Mustapha, tué en combattant auprès de lui, et tomba captif entre les mains de son vainqueur avec un de ses autres fils, nommé Musa, ou Moïse. On aime à savoir les suites de cette bataille mémorable entre deux nations qui semblaient se disputer l’Europe et l’Asie, et entre deux conquérants dont les noms sont encore si célèbres; bataille qui d’ailleurs sauva pour un temps l’empire des Grecs, et qui pouvait aider à détruire celui des Turcs. 

Aucun des auteurs persans et arabes qui ont écrit la vie de Tamerlan ne dit qu’il enferma Bajazet dans une cage de fer; mais les annales turques le disent: est-ce pour rendre Tamerlan odieux? est-ce plutôt parce qu’ils ont copié des historiens grecs? Les auteurs arabes prétendent que Tamerlan se faisait verser à boire par l’épouse de Bajazet à demi nue; et c’est ce qui a donné lieu à la fable reçue, que les sultans turcs ne se marièrent plus depuis cet outrage fait à une de leurs femmes. Cette fable est démentie par le mariage d’Amurat II, que nous verrons épouser la fille d’un despote de Servie, et par le mariage de Mahomet II avec la fille d’un prince de Turcomanie. 

Il est difficile de concilier la cage de fer et l’affront brutal fait à la femme de Bajazet avec la générosité que les Turcs attribuent à Tamerlan. Ils rapportent que le vainqueur, étant entré dans Burse ou Pruse, capitale des États turcs asiatiques, écrivit à Soliman, fils de Bajazet; une lettre qui eût fait honneur à Alexandre. « Je veux oublier, dit Tamerlan dans cette lettre, que j’ai été l’ennemi de Bajazet. Je servirai de père à ses enfants; pourvu qu’ils attendent les effets de ma clémence. Mes conquêtes me suffisent, et de nouvelles faveurs de l’inconstante fortune ne me tentent point. » 

Supposé qu’une telle lettre ait été écrite, elle pouvait n’être qu’un artifice. Les Turcs disent encore que Tamerlan n’étant pas écouté de Soliman, déclara sultan dans Burse ce même Musa, fils de Bajazet, et qu’il lui dit: « Reçois l’héritage de ton père; une âme royale sait conquérir des royaumes, et les rendre. » 

Les historiens orientaux, ainsi que les nôtres, mettent souvent dans la bouche des hommes célèbres des paroles qu’ils n’ont jamais prononcées. Tant de magnanimité avec le fils s’accorde mal avec la barbarie dont on dit qu’il usa avec le père. Mais ce qu’on peut recueillir de certain, et ce qui mérite notre attention, c’est que la grande victoire de Tamerlan n’ôta pas enfin une ville à l’empire des Turcs. Ce Musa, qu’il fit sultan, et qu’il protégea pour l’opposer et à Soliman et à Mahomet Ier, ses frères, ne put leur résister, malgré la protection du vainqueur. Il y eut une guerre civile de treize années entre les enfants de Bajazet, et on ne voit point que Tamerlan en ait profité. Il est prouvé par le malheur même de ce sultan, que les Turcs étaient un peuple belliqueux qui avait pu être vaincu, sans pouvoir être asservi; et que le Tartare, ne trouvant pas de facilité à s’étendre et à s’établir vers l’Asie Mineure, porta ses armes en d’autres pays. 

Sa prétendue magnanimité envers les fils de Bajazet n’était pas sans doute de la modération. On le voit bientôt après ravager encore la Syrie, qui appartenait aux mamelucs de l’Égypte. De là il repassa à Euphrate, et retourna dans Samarcande, qu’il regardait comme la capitale de ses vastes États. Il avait conquis presque autant de terrain que Gengis: car si Gengis eut une partie de la Chine et de la Corée, Tamerlan eut quelque temps la Syrie et une partie de l’Asie Mineure, où Gengis n’avait pu pénétrer; il possédait encore presque tout l’Indoustan, dont Gengis n’eut que les provinces septentrionales. Possesseur mal affermi de cet empire immense, il méditait dans Samarcande la conquête de la Chine, dans un âge où sa mort était prochaine. 

Ce fut à Samarcande qu’il reçut, à l’exemple de Gengis, l’hommage de plusieurs princes de l’Asie et l’ambassade de plusieurs souverains. Non seulement l’empereur grec Manuel y envoya ses ambassadeurs, mais il en vint de la part de Henri III, roi de Castille. Il y donna une de ces fêtes qui ressemblent à celles des premiers rois de Perse. Tous les ordres de l’État, tous les artisans passèrent en revue, chacun avec les marques de sa profession. Il maria tous ses petits-fils et toutes ses petites-filles le même jour. (1406) Enfin il mourut dans une extrême vieillesse, après avoir régné trente-six ans, plus heureux par sa longue vie, et par le bonheur de ses petits-fils, qu’Alexandre auquel les Orientaux le comparent; mais fort inférieur au Macédonien, en ce qu’il naquit chez une nation barbare, et qu’il détruisit beaucoup de villes comme Gengis, sans en bâtir une seule: au lieu qu’Alexandre, dans une vie très courte, et au milieu de ses conquêtes rapides, construisit Alexandrie et Scanderon, rétablit cette même Samarcande, qui fut depuis le siège de l’empire de Tamerlan, et bâtit des villes jusque dans les Indes, établit des colonies grecques au delà de l’Oxus, envoya en Grèce les observations de Babylone, et changea le commerce de l’Asie, de l’Europe et de l’Afrique, dont Alexandrie devint le magasin universel. Voilà, ce me semble, en quoi Alexandre l’emporte sur Tamerlan, sur Gengis, et sur tous les conquérants qu’on lui veut égaler. 

Je ne crois point d’ailleurs que Tamerlan fût d’un naturel plus violent qu’Alexandre. S’il est permis d’égayer un peu ces événements terribles, et de mêler le petit au grand, je répéterai ce que raconte un Persan contemporain de ce prince. Il dit qu’un fameux poète persan, nommé Hamédi-Kermani, étant dans le même bain que lui avec plusieurs courtisans, et jouant à un jeu d’esprit qui consistait à estimer en argent ce que valait chacun d’eux: « Je vous estime trente aspres, dit-il au grand kan. — La serviette dont je m’essuie les vaut, répondit le monarque. — Mais c’est aussi en comptant la serviette, » répondit Hamédi. Peut-être qu’un prince qui laissait prendre ces innocentes libertés n’avait pas un fond de naturel entièrement féroce; mais on se familiarise avec les petits, et on égorge les autres. 

Il n’était ni musulman ni de la secte du grand lama; mais il reconnaissait un seul Dieu, comme les lettrés chinois, et en cela marquait un grand sens dont des peuples plus polis ont manqué. On ne voit point de superstition ni chez lui ni dans ses armées: il souffrait également les musulmans, les lamistes, les brames, les guèbres, les juifs, et ceux qu’on nomme idolâtres; il assista même, en passant vers le mont Liban, aux cérémonies religieuses des moines maronites qui habitent dans ces montagnes il avait seulement le faible de l’astrologie judiciaire, erreur commune à tous les hommes, et dont nous ne faisons que de sortir. Il n’était pas savant, mais il fit élever ses petits-fils dans les sciences. Le fameux Oulougbeg, qui lui succéda dans les États de la Transoxane, fonda dans Samarcande la première académie des sciences, fit mesurer la terre, et eut part à la composition des tables astronomiques qui portent son nom; semblable en cela au roi Alfonse X de Castille, qui l’avait précédé de plus de cent années. Aujourd’hui la grandeur de Samarcande est tombée avec les sciences; et ce pays, occupé par les Tartares Usbecs, est redevenu barbare pour refleurir peut-être un jour. 

Sa postérité règne encore dans l’Indoustan, que l’on appelle Mogol, et qui tient ce nom des Tartares Mogols de Gengis, dont Tamerlan descendait par les femmes. Une autre branche de sa race régna en Perse, jusqu’à ce qu’une autre dynastie de princes tartares de la faction du mouton blanc s’en empara, en 1468. Si nous songeons que les Turcs sont aussi d’origine tartare, si nous nous souvenons qu’Attila descendait des mêmes peuples, tout cela confirmera ce que nous avons déjà dit(24), que les Tartares ont conquis presque toute la terre: nous en avons vu la raison. Ils n’avaient rien à perdre; ils étaient plus robustes, plus endurcis que les autres peuples. Mais depuis que les Tartares de l’Orient, ayant subjugué une seconde fois la Chine dans le dernier siècle, n’ont fait qu’un État de la Chine et de cette Tartarie orientale; depuis que l’empire de Russie s’est étendu et civilisé; depuis enfin que la terre est hérissée de remparts bordés d’artillerie, ces grandes émigrations ne sont plus à craindre; les nations polies sont à couvert des irruptions de ces sauvages. Toute la Tartarie, excepté la Chinoise, ne renferme plus que des hordes misérables, qui seraient trop heureuses d’être conquises à leur tour, s’il ne valait pas encore mieux être libre que civilisé. 

CHAP. LXXXIX. — Suite de l’histoire des Turcs et des Grecs, jusqu’à la prise de Constantinople.

Constantinople fut un temps hors de danger par la victoire de Tamerlan; mais les successeurs de Bajazet rétablirent bientôt leur empire. Le fort des conquêtes de Tamerlan était dans la Perse, dans la Syrie et aux Indes, dans l’Arménie et vers la Russie. Les Turcs reprirent l’Asie Mineure, et conservèrent tout ce qu’ils avaient en Europe; il fallait alors qu’il y eût plus de correspondance et moins d’aversion qu’aujourd’hui entre les musulmans et les chrétiens. Cantacuzène n’avait fait nulle difficulté de donner sa fille en mariage à Orcan; et Amurat II, petit-fils de Bajazet et fils de Mahomet Ier, n’en fit aucune d’épouser la fille d’un despote de Servie, nommée Irène. 

Amurat II était un de ces princes turcs qui contribuèrent à la grandeur ottomane; mais il était très détrompé du faste de cette grandeur qu’il accroissait par ses armes; il n’avait d’autre but que la retraite. C était une chose assez rare qu’un philosophe turc qui abdiquait la couronne. Il la résigna deux fois; et deux fois les instances de ses bachas et de ses janissaires l’engagèrent à la reprendre. 

Jean II Paléologue allait à Rome et au concile, que nous avons vu(25) assemblé par Eugène IV à Florence; il y disputait sur la procession du Saint-Esprit, tandis que les Vénitiens, déjà maîtres d’une partie de la Grèce, achetaient Thessalonique, et que son empire était presque tout partagé entre les chrétiens et les musulmans. Amurat cependant prenait cette même Thessalonique à peine vendue. Les Vénitiens avaient cru mettre en sûreté ce territoire, et défendre la Grèce par une muraille de huit mille pas de long, selon cet ancien usage que les Romains eux-mêmes avaient pratiqué au nord de l’Angleterre: c’est une défense contre des incursions de peuples encore sauvages; ce n’en fut pas une contre la milice victorieuse des Turcs; ils détruisirent la muraille, et poussèrent leurs irruptions de tous côtés dans la Grèce, dans la Dalmatie, dans la Hongrie. 

Les peuples de Hongrie s’étaient donnés au jeune Ladislas IV, roi de Pologne (1444). Amurat II ayant fait quelques années la guerre en Hongrie, dans la Thrace et dans tous les pays voisins, avec des succès divers, conclut la paix la plus solennelle que les chrétiens et les musulmans eussent jamais contractée: Amurat et Ladislas la jurèrent tous deux solennellement, l’un sur l’Alcoran, l’autre sur l’Évangile. Le Turc promettait de ne pas avancer plus loin ses conquêtes; il en rendit même quelques-unes: on régla les limites des possessions ottomanes, de la Hongrie, et de Venise. 

Le cardinal Julien Cesarini, légat du pape en Allemagne, homme fameux par ses poursuites contre les partisans de Jean Hus, par le concile de Bâle auquel il avait d’abord présidé, par la croisade qu’il prêchait contre les Turcs, fut alors, par un zèle trop aveugle, la cause de l’opprobre et du malheur des chrétiens. 

A peine la paix est jurée que ce cardinal veut qu’on la rompe; il se flattait d’avoir engagé les Vénitiens et les Génois à rassembler une flotte formidable, et que les Grecs réveillés allaient faire un dernier effort. L’occasion était favorable: c’était précisément le temps où Amurat II, sur la foi de cette paix, venait de se consacrer à la retraite, et de résigner l’empire à Mahomet son fils, jeune encore et sans expérience. 

Le prétexte manquait pour violer le serment. Amurat avait observé toutes les conditions avec une exactitude qui ne laissait nul subterfuge aux infracteurs. Le légat n’eut d’autre ressource que de persuader à Ladislas, aux chefs hongrois, et aux Polonais, qu’on pouvait violer ses serments; il harangua, il écrivit, il assura que la paix jurée sur l’Évangile était nulle, parce qu’elle avait été faite malgré l’indignation du pape. En effet le pape, qui était alors Eugène IV, écrivit à Ladislas qu’il lui ordonnait de « rompre une paix qu’il n’avait pu faire à l’insu du saint-siège. » On a déjà vu que la maxime s’était introduite, « de ne pas garder la foi aux hérétiques: » on en concluait qu’il ne fallait pas la garder aux mahométans. 

C’est ainsi que l’ancienne Rome viola la trêve avec Carthage dans sa dernière guerre punique. Mais l’événement fut bien différent. L’infidélité du sénat fut celle d’un vainqueur qui opprime; et celle des chrétiens fut un effort des opprimés pour repousser un peuple d’usurpateurs. Enfin Julien prévalut tous les chefs se laissèrent entraîner au torrent, surtout Jean Corvin Huniade, ce fameux général des armées hongroises qui combattit si souvent Amurat et Mahomet II. 

Ladislas, séduit par de fausses espérances et par une morale que le succès seul pouvait justifier, entra dans les terres du sultan. Les janissaires alors allèrent prier Amurat de quitter sa solitude pour se mettre à leur tête. Il y consentit; (1444) les deux armées se rencontrèrent vers le Pont-Euxin, dans ce pays qu’on nomme aujourd’hui la Bulgarie, autrefois la Moesie. La bataille se donna près de la ville de Varnes. Amurat portait dans son sein le traité de paix qu’on venait de conclure. Il le tira au milieu de la mêlée dans un moment où ses troupes pliaient, et pria Dieu, qui punit les parjures, de venger cet outrage fait aux lois des nations. Voilà ce qui donna lieu à la fable que la paix avait été jurée sur l’eucharistie, que l’hostie avait été remise aux mains d’Amurat, et que ce fut à cette hostie qu’il s’adressa dans la bataille. Le parjure reçut cette fois le châtiment qu’il méritait. Les chrétiens furent vaincus après une longue résistance. Le roi Ladislas fut percé de coups; sa tête, coupée par un janissaire, fut portée en triomphe de rang en rang dans l’armée turque, et ce spectacle acheva la déroute. 

Amurat vainqueur fit enterrer ce roi dans le champ de bataille avec une pompe militaire. On dit qu’il éleva une colonne sur son tombeau, et même que l’inscription de cette colonne, loin d’insulter à la mémoire du vaincu, louait son courage et plaignait son infortune. 

Quelques-uns disent que le cardinal Julien, qui avait assisté à la bataille, voulant dans sa fuite passer une rivière, y fut abîmé par le poids de l’or qu’il portait; d’autres disent que les Hongrois mêmes le tuèrent. Il est certain qu’il périt dans cette journée.

Mais ce qu’il y a de plus remarquable, c’est qu’Amurat, après cette victoire, retourna dans sa solitude; qu’il abdiqua une seconde fois à couronne, qu’il fut une seconde fois obligé de la reprendre pour combattre et pour vaincre. (1451) Enfin il mourut à Andrinople, et laissa l’empire à son fils Mahomet II, qui songea plus à imiter la valeur de son père que sa philosophie. 

CHAP. XC. — De Scanderbeg.

Un autre guerrier non moins célèbre, que je ne sais si je dois appeler osmanli ou chrétien, arrêta les progrès d’Amurat, et fut même longtemps depuis un rempart des chrétiens contre les victoires de Mahomet II: je veux parler de Scanderbeg, né dans l’Albanie, partie de l’Épire, pays illustre dans les temps qu’on nomme héroïques, et dans les temps vraiment héroïques des Romains. Son nom était Jean Castriot. Il était fils d’un despote ou d’un petit hospodar de cette contrée, c’est-à-dire d’un prince vassal; car c’est ce que signifiait despote: ce mot veut dire à la lettre, maître de maison; et il est étrange que l’on ait depuis affecté le mot de despotique aux grands souverains qui se sont rendus absolus. 

Jean Castriot était encore enfant lorsque Amurat, plusieurs années avant la bataille de Varnes, dont je viens de parler, s’était saisi de l’Albanie, après la mort du père de Castriot. Il éleva cet enfant, qui restait seul de quatre frères. Les annales turques ne disent point du tout que ces quatre princes aient été immolés à la vengeance d’Amurat. Il ne paraît pas que ces barbaries fussent dans le caractère d’un sultan qui abdiqua deux fois la couronne, et il n’est guère vraisemblable qu’Amurat eût donné sa tendresse et sa confiance à celui dont il ne devait attendre qu’une haine implacable. Il le chérissait, il le faisait combattre auprès de sa personne. Jean Castriot se distingua tellement que le sultan et les janissaires lui donnèrent le nom de Scanderbeg, qui signifie le seigneur Alexandre.

Enfin l’amitié prévalut sur la politique. Amurat lui confia le commandement d’une petite armée contre le despote de Servie, qui s’était rangé du parti des chrétiens, et faisait la guerre au sultan son gendre: c’était avant son abdication. Scanderbeg, qui n’avait pas alors vingt ans, conçut le dessein de n’avoir plus de maître et de régner. 

Il sut qu’un secrétaire qui portait les sceaux du sultan passait prés de son camp. Il l’arrête, le met aux fers; le force à écrire et à sceller un ordre au gouverneur de Croye, capitale de l’Épire, de remettre la ville et la citadelle à Scanderbeg. Après avoir fait expédier cet ordre, il assassine le secrétaire et sa suite. (1443) Il marche à Croye; le gouverneur lui remet la place sans difficulté. La nuit même il fait avancer les Albanais avec lesquels il était d’intelligence. Il égorge le gouverneur et la garnison. Son parti lui gagne toute l’Albanie. Les Albanais passent pour les meilleurs soldats de ces pays. Scanderbeg les conduisit si bien, sut tirer tant d’avantages de l’assiette du terrain âpre et montagneux, qu’avec peu de troupes il arrêta toujours de nombreuses armées turques. Les musulmans le regardaient comme un perfide; les chrétiens l’admiraient comme un héros qui, en trompant ses ennemis et ses maîtres, avait repris la couronne de son père, et la méritait par son courage.