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| Index Voltaire | Essai sur les Moeurs | Commande CDROM | ESSAI SUR LES MOEURS (Suite) CHAP. LI. — D’Othon IV et de Philippe-Auguste, au xiiie siècle. De la bataille de Bouvines. De l’Angleterre et de la France, jusqu’à la mort de Louis VIII, père de saint Louis. Puissance singulière de la cour de Rome: pénitence plus singulière de Louis VIII, etc. Quoique le système de la balance de l’Europe n’ait été développé que dans les derniers temps, cependant il paraît qu’on s’est réuni, toujours autant qu’on a pu, contre les puissances prépondérantes. L’Allemagne, l’Angleterre, et les Pays-Bas, armèrent contre Philippe-Auguste, ainsi que nous les avons vus se réunir contre Louis XIV. Ferrand, comte de Flandre, se joignit à l’empereur Othon IV. Il était vassal de Philippe; mais c’était par cette raison même qu’il se déclara contre lui, aussi bien que le comte de Boulogne. Ainsi Philippe, pour avoir voulu accepter le présent du pape, se mit au point d’être opprimé. Sa fortune et son courage le firent sortir de ce péril avec la plus grande gloire qu’ait jamais méritée un roi de France. Entre Lille et Tournay est un petit village nommé Bouvines, près duquel Othon IV, à la tête d’une armée, qu’on dit forte de plus de cent mille combattants, vint attaquer le roi, qui n’en avait guère que la moitié (1215). Ou commençait alors à se servir d’arbalètes: cet arme était en usage à la fin du xiie siècle. Mais ce qui décidait d’une journée, c’était cette pesante cavalerie toute couverte de fer. L’armure complète du chevalier était une prérogative d’honneur à laquelle les écuyers ne pouvaient prétendre; il ne leur était pas permis d’être invulnérables. Tout ce qu’un chevalier avait à craindre était d’être blessé au visage, quand il levait la visière de son casque; ou dans le flanc, au défaut de la cuirasse, quand il était abattu, et qu’on avait levé sa chemise de mailles; enfin, sous les aisselles, quand il levait le bras. Il y avait encore des troupes de cavalerie, tirées du corps des communes, moins bien armées que les chevaliers. Pour l’infanterie, elle portait des armes défensives à son gré, et les offensives étaient l’épée, la flèche, la massue, la fronde. Ce fut un évêque qui rangea en bataille l’armée de Philippe-Auguste: il s’appelait Guérin, et venait d’être nommé à l’évêché de Senlis. Cet évêque de Beauvais, si longtemps prisonnier du roi Richard d’Angleterre, se trouva aussi à cette bataille. Il s’y servit toujours d’une massue, disant qu’il serait irrégulier s’il versait le sang humain. On ne sait point comment l’empereur et le roi disposèrent leurs troupes. Philippe, avant le combat, fit chanter le psaume Exsurgat Deus, et dissipentur inimici ejus, comme si Othon avait combattu contre Dieu. Auparavant les Français chantaient des vers en l’honneur de Charlemagne et de Roland. L’étendard impérial d’Othon était sur quatre roues. C’était une longue perche qui portait un dragon de bois peint, et sur le dragon s’élevait un aigle de bois doré. L’étendard royal de France était un bâton doré avec un drapeau de soie blanche, semé de fleurs de lis: ce qui n’avait été longtemps qu’une imagination de peintre commençait à servir d’armoiries aux rois de France. D’anciennes couronnes des rois lombards, dont on voit des estampes fidèles dans Muratori, sont surmontées de cet ornement, qui n’est autre chose que le fer d’une lance lié avec deux autres fers recourbés, une vraie hallebarde. Outre l’étendard royal, Philippe-Auguste fit porter l’oriflamme de saint Denis. Lorsque le roi était en danger, on haussait et baissait l’un ou l’autre de ces étendards. Chaque chevalier avait aussi le sien, et les grands chevaliers faisaient porter un autre drapeau, qu’on nommait bannière. Ce terme de bannière, si honorable, était pourtant commun aux drapeaux de l’infanterie, presque toute composée de serfs. Le cri de guerre des Français était Montjoie saint Denis. Le cri des Allemands était Kyrie, eleison. Une preuve que les chevaliers bien armés ne couraient guère d’autre risque que d’être démontés, et n’étaient blessés que par un très grand hasard, c’est que le roi Philippe-Auguste, renversé de son cheval, fut longtemps entouré d’ennemis, et reçut des coups de toute espèce d’armes sans verser une goutte de sang. On raconte même qu’étant couché par terre, un soldat allemand voulut lui enfoncer dans la gorge un javelot à double crochet, et n’en put jamais venir à bout. Aucun chevalier ne périt dans la bataille, sinon Guillaume de Longchamp, qui malheureusement mourut d’un coup dans l’oeil, adressé par la visière de son casque. On compte du côté des Allemands vingt-cinq chevaliers bannerets, et sept comtes de l’empire prisonniers, mais aucun de blessé. L’empereur Othon perdit la bataille. On tua, dit-on, trente mille Allemands, nombre probablement exagéré. On ne voit pas que le roi de France fit aucune conquête du côté de l’Allemagne après la victoire de Bouvines; mais il en eut bien plus de pouvoir sur ses vassaux. Celui qui perdit le plus à cette bataille fut Jean d’Angleterre, dont l’empereur Othon semblait la dernière ressource. (1218) Cet empereur mourut bientôt après comme un pénitent. Il se faisait, dit-on, fouler aux pieds de ses garçons de cuisine, et fouetter par des moines, selon l’opinion des princes de ce temps-là, qui pensaient expier par quelques coups de discipline le sang de tant de milliers d’hommes. Il n’est point vrai, comme tant d’auteurs l’ont écrit, que Philippe reçut, le jour de la victoire de Bouvines, la nouvelle d’une autre bataille gagnée par son fils Louis VIII contre le roi Jean. Au contraire, Jean avait eu quelque succès en Poitou; mais, destitué du secours de ses alliés, il fit une trêve avec Philippe. Il en avait besoin: ses propres sujets d’Angleterre devenaient ses plus grands ennemis; il était méprisé, parce qu’il s’était fait vassal de Rome. (1215) Les barons le forcèrent de signer cette fameuse charte qu’on appelle la charte des libertés d’Angleterre. Le roi Jean se crut plus lésé en laissant par cette charte à ses sujets les droits les plus naturels qu’il ne s’était cru dégradé en se faisant sujet de Rome; il se plaignit de cette charte comme du plus grand affront fait à sa dignité: cependant qu’y trouve-t-on en effet d’injurieux à l’autorité royale? qu’à la mort d’un comte, son fils majeur, pour entrer en possession du fief, payera au roi cent marcs d’argent; et un baron, cent schellings; qu’aucun bailli du roi ne pourra prendre les chevaux des paysans qu’en payant cinq sous par jour par cheval. Qu’on parcoure toute la charte, on trouvera seulement que les droits du genre humain n’y ont pas été assez défendus; on verra que les communes, qui portaient le plus grand fardeau et qui rendaient les plus grands services, n’avaient nulle part à ce gouvernement, qui ne pouvait fleurir sans elles. Cependant Jean se plaignit; il demanda justice au pape, son nouveau souverain. Ce pape, Innocent III, qui avait excommunié le roi, excommunie alors les pairs d’Angleterre. Les pairs outrés font ce qu’avait fait ce même pontife: ils offrent la couronne d’Angleterre à la France. Philippe-Auguste, vainqueur de l’Allemagne, possesseur de presque tous les États de Jean en France, appelé au royaume d’Angleterre, se conduisit en grand politique. Il engagea les Anglais à demander son fils Louis pour roi. Alors les légats de Rome vinrent lui représenter en vain que Jean était feudataire du saint-siège. Louis, de concert avec son père, lui parle ainsi en présence du légat: « Monsieur, suis votre homme lige pour li fiefs que m’avez baillés en France, mais ne vos appartient de décider du fait du royaume d’Angleterre; et si le faites, me pourvoirai devant mes pairs(1). » Après avoir parlé ainsi il partit pour l’Angleterre, malgré les défenses publiques de son père, qui le secourait en secret d’hommes et d’argent. Innocent III excommunia en vain le père et le fils (1216): les évêques de France déclarèrent nulle l’excommunication du père. Remarquons pourtant qu’ils n’osèrent infirmer celle de Louis; c’est-à-dire qu’ils avouaient que les papes avaient le droit d’excommunier les princes. Ils ne pouvaient disputer ce droit aux papes, puisqu’ils se l’arrogeaient eux-mêmes; mais ils se réservaient encore celui de décider si l’excommunication du pape était juste ou injuste. Les princes étaient alors bien malheureux, exposés sans cesse à l’excommunication chez eux et à Rome; mais les peuples étaient plus malheureux encore: l’anathème retombait toujours sur eux, et la guerre les dépouillait. Le fils de Philippe-Auguste fut reconnu roi solennellement dans Londres. Il ne laissa pas d’envoyer des ambassadeurs plaider sa cause devant le pape. Ce pontife jouissait de l’honneur qu’avait autrefois le sénat romain d’être juge des rois. (1216) Il mourut avant de rendre son arrêt définitif. Jean sans Terre, errant de ville en ville dans son pays, mourut dans le même temps, abandonné de tout le monde, dans un bourg de la province de Norfolk. Un pair de France avait autrefois conquis l’Angleterre, et l’avait gardée; un roi de France ne la garda pas. Louis VIII, après la mort de Jean d’Angleterre, du vivant même de Philippe-Auguste, fut obligé de sortir de ce même pays qui l’avait demandé pour roi; et, au lieu de défendre sa conquête, il alla se croiser contre les Albigeois, qu’on égorgeait alors en exécution des sentences de Rome. Il ne régna qu’une seule année en Angleterre: les Anglais le forcèrent de rendre à leur roi Henri III, dont ils n’étaient pas encore mécontents, le trône qu’ils avaient ôté à Jean, père de ce Henri III. Ainsi Louis ne fut que l’instrument dont ils s’étaient servis pour se venger de leur monarque. Le légat de Rome, qui était à Londres, régla en maître les conditions auxquelles Louis sortît d’Angleterre. Ce légat, l’ayant excommunié pour avoir osé régner à Londres malgré le pape, lui imposa pour pénitence de payer à Rome le dixième de deux années de ses revenus. Ses officiers furent taxés au vingtième, et les chapelains qui l’avaient accompagné furent obligés d’aller demander à Rome leur absolution. Ils firent le voyage; on leur ordonna d’aller se présenter dans Paris à la porte de la cathédrale, aux quatre grandes fêtes, nu-pieds et en chemise, tenant en main des verges dont les chanoines devaient les fouetter. Une partie de ces pénitences fut, dit-on, accomplie. Cette scène incroyable se passait pourtant sous un roi habile et courageux, sous Philippe-Auguste, qui souffrait cette humiliation de son fils et de sa nation. Le vainqueur de Bouvines ne finit pas glorieusement sa carrière illustre. (1225) Il avait augmenté son royaume de la Normandie, du Maine, du Poitou: le reste des biens appartenants à l’Angleterre était encore défendu par beaucoup de seigneurs. Du temps de Louis VIII, une partie de la Guienne était française, l’autre était anglaise. Il n’y eut alors rien de grand ni de décisif. Le testament de Louis VIII mérite seulement quelque attention. (1225) Il lègue cent sous à chacune des deux mille léproseries de son royaume. Les chrétiens, pour fruit de leurs croisades, ne remportèrent enfin que la lèpre. Il faut que le peu d’usage du linge, et la malpropreté du peuple, eût bien augmenté le nombre des lépreux. Ce nom de léproserie n’était pas donné indifféremment aux autres hôpitaux, car on voit par le même testament que le roi lègue cent livres de compte à deux cents hôtels-dieu. Le legs que fit Louis VIII de trente mille livres une fois payées à son épouse, la célèbre Blanche de Castille, revenait à cinq cent quarante mille livres d’aujourd’hui. J’insiste souvent sur ce prix des monnaies; c’est, ce me semble, le pouls d’un État, et une manière assez sûre de reconnaître ses forces. Par exemple, il est clair que Philippe-Auguste fut le plus puissant prince de son temps, si, indépendamment des pierreries qu’il laissa, les sommes spécifiées dans son testament montent à près de neuf cent mille mares d’argent de huit onces, qui valent à présent environ quarante-neuf millions de notre monnaie, à 54 liv. 19 s. le marc d’argent fin(2). Mais il faut qu’il y ait quelque erreur de calcul dans ce testament: il n’est point du tout vraisemblable qu’un roi de France, qui n’avait de revenu que celui de ses domaines particuliers, ait pu laisser alors une somme si considérable; la puissance de tous les rois de l’Europe consistait alors à voir marcher un grand nombre de vassaux sous leurs ordres, et non à posséder assez de trésors pour les asservir. C’est ici le lieu de relever un étrange conte que font tous nos historiens. Ils disent que Louis VIII étant au lit de la mort, les médecins jugèrent qu’il n’y avait d’autre remède pour lui que l’usage des femmes; qu’ils mirent dans son lit une jeune fille, mais que le roi la chassa, aimant mieux mourir, disent-ils, que de commettre un péché mortel. Le P. Daniel, dans son Histoire de France, a fait graver cette aventure à la tête de la vie de Louis VIII, comme le plus bel exploit de ce prince. Cette fable a été appliquée à plusieurs autres monarques. Elle n’est, comme tous les autres contes de ces temps-là, que le fruit de l’ignorance. Mais on devrait savoir aujourd’hui que la jouissance d’une fille n’est point un remède pour un malade; et, après tout, si Louis VIII n’avait pu réchapper que par cet expédient, il avait Blanche, sa femme, qui était fort belle et en état de lui sauver la vie. Le jésuite Daniel prétend donc que Louis VIII mourut glorieusement en ne satisfaisant pas la nature, et en combattant les hérétiques. Il est vrai qu’avant sa mort il alla en Languedoc pour s’emparer d’une partie du comté de Toulouse, que le jeune Amaury, comte de Montfort, fils de l’usurpateur, lui vendit. Mais acheter un pays d’un homme à qui ce pays n’appartient pas, est-ce là combattre pour la foi? Un esprit juste, en lisant l’histoire, n’est presque occupé qu’à la réfuter. CHAP. LII. — De l’empereur Frédéric II; de ses querelles avec le papes, et de l’empire allemand. Des accusations contre Frédéric II. Du livre « De tribus impostoribus. » Du concile général de Lyon, etc. Vers le commencement du xiiie siècle, tandis que Philippe-Auguste régnait encore, que Jean sans Terre était dépouillé par Louis VIII, qu’après la mort de Jean et de Philippe-Auguste, Louis VIII, chassé d’Angleterre, régnait en France, et laissait l’Angleterre à Henri III; dans ces temps, dis-je, les croisades, les persécutions contre les Albigeois, épuisaient toujours l’Europe. L’empereur Frédéric II faisait saigner les plaies mal fermées de l’Allemagne et de l’Italie. La querelle de la couronne impériale et de la mitre de Rome, les factions des Guelfes et des Gibelins, les haines des Allemands et des Italiens, troublaient le monde plus que jamais. Frédéric II, fils de Henri VI, et neveu de l’empereur Philippe, jouissait de l’empire qu’Othon IV, son compétiteur, avait abandonné avant de mourir. Les empereurs étaient alors bien plus puissants que les rois de France: car, outre la Souabe et les grandes terres que Frédéric possédait en Allemagne, il avait aussi Naples et Sicile par héritage. La Lombardie lui appartenait par cette longue possession des empereurs; mais cette liberté, dont les villes d’Italie étaient alors idolâtres, respectait peu la possession des Césars allemands. C’était en Allemagne un temps d’anarchie et de brigandage, qui fut de longue durée. Ce brigandage s’était tellement accru que les seigneurs comptaient parmi leurs droits celui d’être voleurs de grand chemin dans leurs territoires, et de faire de la fausse monnaie. (1219) Frédéric II les contraignit, dans la diète d’Égra, de faire serment de ne plus exercer de pareils droits; et, pour leur donner l’exemple, il renonça à celui que ses prédécesseurs s’étaient attribué de s’emparer de toute la dépouille des évêques à leur décès. Cette rapine était alors autorisée partout, et même en Angleterre. Les usages les plus ridicules et les plus barbares étaient alors établis. Les seigneurs avaient imaginé le droit de cuissage, de markette, de prélibation; c’était celui de coucher la première nuit avec les nouvelles mariées leurs vassales roturières. Des évêques, des abbés, eurent ce droit en qualité de hauts barons; et quelques-uns se sont fait payer, au dernier siècle, par leurs sujets, la renonciation à ce droit étrange, qui s’étendit en Écosse, en Lombardie, en Allemagne, et dans les provinces de France. Voilà les moeurs qui régnaient dans le temps des croisades. L’Italie était moins barbare, mais n’était pas moins malheureuse. La querelle de l’empire et du sacerdoce avait produit les factions Guelfe et Gibeline, qui divisaient les villes et les familles(3). Milan, Brescia, Mantoue, Vicence, Padoue, Trévise, Ferrare, et presque toutes les villes de la Romagne, sous la protection du pape, étaient liguées entre elles contre l’empereur. Il avait pour lui Crémone, Bergame, Modène, Parme, Reggio, Trente. Beaucoup d’autres villes étaient partagées entre les factions Guelfe et Gibeline. L’Italie était le théâtre, non d’une guerre, mais de cent guerres civiles, qui, en aiguisant les esprits et les courages, n’accoutumaient que trop les nouveaux potentats italiens à l’assassinat et à l’empoisonnement. Frédéric II était né en Italie: il aimait ce climat agréable, et ne pouvait souffrir ni le pays ni les moeurs de l’Allemagne, dont il fut absent quinze années entières. Il paraît évident que son grand dessein était d’établir en Italie le trône des nouveaux Césars. Cela seul eût pu changer la face de l’Europe. C’est le noeud secret de toutes les querelles qu’il eut avec les papes. Il employa tour à tour la souplesse et la violence, et le saint-siège le combattit avec les mêmes armes. Honorius III et Grégoire IX ne peuvent d’abord lui résister qu’en l’éloignant, et en l’envoyant faire la guerre dans la Terre Sainte(4). Tel était le préjugé du temps que l’empereur fut obligé de se vouer à cette entreprise, de peur de n’être pas regardé par les peuples comme chrétien. Il fit le voeu par politique; et par politique il différa le voyage. Grégoire IX l’excommunie selon l’usage ordinaire. Frédéric part; et tandis qu’il fait une croisade à Jérusalem, le pape en fait une contre lui dans Rome. Il revient, après avoir négocié avec les soudans, se battre contre le saint-siège. Il trouve dans le territoire de Capoue son propre beau-père, Jean de Brienne, roi titulaire de Jérusalem, à la tête des soldats du pontife, qui portaient le signe des deux clefs sur l’épaule. Les Gibelins de l’empereur portaient le signe de la croix; et les croix mirent bientôt les clefs en fuite. Il ne restait guère alors d’autre ressource à Grégoire IX que de soulever Henri, roi des Romains, fils de Frédéric II, contre son père, ainsi que Grégoire VII, Urbain II, et Paschal II, avaient armé les enfants de Henri IV. (1235) Mais Frédéric, plus heureux que Henri IV, se saisit de son fils rebelle, le dépose dans la célèbre diète de Mayence, et le condamne à une prison perpétuelle. Il était plus aisé à Frédéric II de faire condamner son fils dans une diète d’Allemagne que d’obtenir de l’argent et des troupes de cette diète pour aller subjuguer l’Italie. Il eut toujours assez de forces pour l’ensanglanter, et jamais assez pour l’asservir. Les Guelfes, ces partisans de la papauté, et encore plus de la liberté, balancèrent toujours le pouvoir des Gibelins, partisans de l’empire. La Sardaigne était encore un sujet de guerre entre l’empire et le sacerdoce, et par conséquent d’excommunications. (1238) L’empereur s’empara de presque toute l’île. Alors Grégoire IX accusa publiquement Frédéric II d’incrédulité. « Nous avons des preuves, dit-il dans sa lettre circulaire du 1er juillet 1239, qu’il dit publiquement que l’univers a été trompé par trois imposteurs, Moïse, Jésus-Christ, et Mahomet. Mais il place Jésus-Christ fort au-dessous des autres; car il dit qu’ils ont vécu pleins de gloire, et que l’autre n’a été qu’un homme de la lie du peuple, qui prêchait à ses pareils. L’empereur, ajoute-t-il, soutient qu’un Dieu unique et créateur ne peut être né d’une femme, et surtout d’une vierge. » C’est sur cette lettre du pape Grégoire IX qu’on crut dès ce temps-là qu’il y avait un livre intitulé de Tribus Impostoribus: on a cherché ce livre de siècle en siècle, et on ne l’a jamais trouvé(5). Ces accusations, qui n’avaient rien de commun avec la Sardaigne, n’empêchèrent pas que l’empereur ne la gardât: les divisions entre Frédéric et le saint-siège n’eurent jamais la religion pour objet; et cependant les papes l’excommuniaient, publiaient contre lui des croisades, et le déposaient. Un cardinal, nommé Jacques de Vitry, évêque de Ptolémaïde en Palestine, apporta en France au jeune Louis IX des lettres de ce pape Grégoire, par lesquelles Sa Sainteté, ayant déposé Frédéric II, transférait de son autorité l’empire à Robert, comte d’Artois, frère du jeune roi de France. C’était mal prendre son temps: la France et l’Angleterre étaient en guerre, les barons de France, soulevés dans la minorité de Louis, étaient encore puissants dans sa majorité. On prétend qu’ils répondirent « qu’un frère d’un roi de France n’avait pas besoin d’un empire, et que le pape avait moins de religion que Frédéric II. » Une telle réponse est trop peu vraisemblable pour être vraie. Rien ne fait mieux connaître les moeurs et les usages de ce temps que ce qui se passa au sujet de cette demande du pape. Il s’adressa aux moines de Cîteaux, chez lesquels il savait que saint Louis devait venir en pèlerinage avec sa mère. Il écrivit au chapitre: « Conjurez le roi qu’il prenne la protection du pape contre le fils de Satan, Frédéric; il est nécessaire que le roi me reçoive dans son royaume, comme Alexandre III y fut reçu contre la persécution de Frédéric Ier, et saint Thomas de Cantorbéry contre celle de Henri II, roi d’Angleterre. » Le roi alla en effet à Cîteaux, où il fut reçu par cinq cents moines qui le conduisirent au chapitre: là, ils se mirent tous à genoux devant lui; et, les mains jointes, le prièrent de laisser passer le pape en France. Louis se mit aussi à genoux devant les moines, leur promit de défendre l’Église; mais il leur dit expressément « qu’il ne pouvait recevoir le pape sans le consentement des barons du royaume, dont un roi de France devait suivre les avis. » Grégoire meurt; mais l’esprit de Rome vit toujours. Innocent IV, l’ami de Frédéric quand il était cardinal, devient nécessairement son ennemi dès qu’il est souverain pontife. Il fallait, à quelque prix que ce fût, affaiblir la puissance impériale en Italie, et réparer la faute qu’avait faite Jean XII d’appeler à Rome les Allemands. Innocent IV, après bien des négociations inutiles, assemble dans Lyon ce fameux concile qui a cette inscription encore aujourd’hui dans la bibliothèque du Vatican: « Treizième concile général, premier de Lyon. Frédéric II y est déclaré ennemi de l’Église, et privé du siège impérial(6). » Il semble bien hardi de déposer un empereur dans une ville impériale; mais Lyon était sous la protection de la France, et ses archevêques s’étaient emparés des droits régaliens. Frédéric II ne négligea pas d’envoyer à ce concile, où il devait être accusé, des ambassadeurs pour le défendre. Le pape, qui se constituait juge à la tête du concile, fit aussi la fonction de son propre avocat; et après avoir beaucoup insisté sur les droits temporels de Naples et de Sicile, sur le patrimoine de la comtesse Mathilde, il accusa Frédéric d’avoir fait la paix avec les mahométans, d’avoir eu des concubines mahométanes, de ne pas croire en Jésus-Christ, et d’être hérétique. Comment peut-on être à la fois hérétique et incrédule? et comment dans ces siècles pouvait-on former si souvent de telles accusations? Les papes Jean XII, Étienne VIII, et les empereurs Frédéric Ire, Frédéric II, le chancelier des Vignes, Mainfroi, régent de Naples, beaucoup d’autres, essuyèrent cette imputation. Les ambassadeurs de l’empereur parlèrent en sa faveur avec fermeté, et accusèrent le pape, à leur tour, de rapine et d’usure. Il y avait à ce concile des ambassadeurs de France et d’Angleterre. Ceux-ci se plaignirent bien autant des papes que le pape se plaignit de l’empereur. « Vous tirez par vos Italiens, dirent-ils, plus de soixante mille marcs par an du royaume d’Angleterre; vous nous avez en dernier lieu envoyé un légat qui a donné tous les bénéfices à des Italiens. Il extorque de tous les religieux des taxes excessives, et il excommunie quiconque se plaint de ses vexations. Remédiez-y promptement, car nous ne souffrirons pas plus longtemps ces avanies. » Le pape rougit, ne répondit rien, et prononça la déposition de l’empereur. Il est très à remarquer qu’il fulmina cette sentence, non pas, dit-il, de l’approbation du concile, mais en présence du concile. Tous les pères tenaient des cierges allumés, quand le pape prononçait. Ils les éteignirent ensuite. Une partie signa l’arrêt, une autre partie sortit en gémissant. N’oublions pas que, dans ce concile, le pape demanda un subside à tous les ecclésiastiques. Tous gardèrent le silence, aucun ne parla ni pour approuver ni pour rejeter le subside, excepté un Anglais nommé Mespham, doyen de Lincoln; il osa dire que le pape rançonnait trop l’Église. Le pape le déposa, de sa seule autorité; et les ecclésiastiques se turent. Innocent IV parlait donc et agissait en souverain de l’Église, et on le souffrait. Frédéric II ne souffrit pas du moins que l’évêque de Rome agit en souverain des rois. Cet empereur était à Turin, qui n’appartenait point encore à la maison de Savoie; c’était un fief de l’empire, gouverné par le marquis de Suze. Il demanda une cassette; on la lui apporta. Il en tira la couronne impériale. « Ce pape et ce concile, dit-il, ne me l’ont pas ravie; et avant qu’on m’en dépouille, il y aura bien du sang répandu. » Il ne manqua pas d’écrire d’abord à tous les princes d’Allemagne et de l’Europe par la plume de son fameux chancelier Pierre des Vignes, tant accusé d’avoir composé le livre des Trois Imposteurs: « Je ne suis pas le premier, disait-il dans ses lettres, que le clergé ait ainsi indignement traité, et je ne serai pas le dernier. Vous en êtes cause en obéissant à ces hypocrites dont vous connaissez l’ambition sans bornes. Combien, si vous vouliez, découvririez-vous dans la cour de Rome d’infamies qui font frémir la pudeur? Livrés au siècle, enivrés de délices, l’excès de leurs richesses étouffe en eux tout sentiment de religion. C’est une oeuvre de charité de leur ôter ces richesses pernicieuses qui les accablent; et c’est à quoi vous devez travailler tous avec moi. » Cependant le pape, ayant déclaré l’empire vacant, écrivit à sept princes ou évêques: c’étaient les ducs de Bavière, de Saxe, d’Autriche, et de Brabant, les archevêques de Saltzbourg, de Cologne, et de Mayence. Voilà ce qui a fait croire que sept électeurs étaient alors solennellement établis. Mais les autres princes de l’empire et les autres évêques prétendaient aussi avoir le même droit. Les empereurs et les papes tâchaient ainsi de se faire déposer mutuellement. Leur grande politique consistait à exciter des guerres civiles. Ou avait déjà élu roi des Romains, en Allemagne, Conrad, fils de Frédéric II; mais il fallait, pour plaire au pape, choisir un autre empereur. Ce nouveau César ne fut choisi ni par les ducs de Saxe, ou de Brabant, ou de Bavière, ou d’Autriche, ni par aucun prince de l’empire. Les évêques de Strasbourg, de Vurtzbourg, de Spire, de Metz, avec ceux de Mayence, de Cologne, et de Trèves, créèrent cet empereur. Ils choisirent un landgrave de Thuringe, qu’on appela le roi des prêtres. Quel étrange empereur de Rome qu’un landgrave qui recevait la couronne seulement de quelques évêques de son pays! Alors le pape fait renouveler la croisade contre Frédéric. Elle était prêchée par les frères prêcheurs, que nous appelons dominicains, et par les frères mineurs, que nous appelons cordeliers ou franciscains. Cette nouvelle milice des papes commençait à s’établir en Europe(7). Le saint-père ne s’en tint pas à ces mesures: il ménagea des conspirations contre la vie d’un empereur qui savait résister aux conciles, aux moines, aux croisades; du moins l’empereur se plaignit que le pape suscitait des assassins contre lui, et le pape ne répondit point à ces plaintes. Les mêmes prélats qui s’étaient donné la liberté de faire un César, en firent encore un autre après la mort de leur Thuringien, et ce fut un comte de Hollande. La prétention de l’Allemagne sur l’empire romain ne servit donc jamais qu’à la déchirer. Ces mêmes évêques qui élisaient des empereurs se divisèrent entre eux: leur comte de Hollande fut tué dans cette guerre civile. (1249) Frédéric II avait à combattre les papes, depuis l’extrémité de la Sicile jusqu’à celle de l’Allemagne. On dit qu’étant dans la Pouille, il découvrit que son médecin, séduit par Innocent IV, voulait l’empoisonner. Le fait me paraît douteux; mais dans les doutes que fait naître l’histoire de ces temps, il ne s’agît que du plus ou du moins de crimes. Frédéric, voyant avec horreur qu’il lui était impossible de confier sa vie à des chrétiens, fut obligé de prendre des mahométans pour sa garde. On prétend qu’ils ne le garantirent pas des fureurs de Mainfroi, son bâtard, qui l’étouffa, dit-on, dans sa dernière maladie. Le fait me paraît faux. Ce grand et malheureux empereur, roi de Sicile dès le berceau, ayant porté vingt-deux ans la vaine couronne de Jérusalem, et celle des Césars cinquante-quatre ans (puisqu’il avait été déclaré roi des Romains en 1196), mourut âgé de cinquante-sept ans, dans le royaume de Naples (1250), et laissa le monde aussi troublé à sa mort qu’à sa naissance. Malgré tant de troubles, ses royaumes de Naples et de Sicile furent embellis et policés par ses soins; il y bâtit des villes, y fonda des universités, y fit fleurir un peu les lettres. La langue italienne commençait à se former alors; c’était un composé de la langue romane et du latin. On a des vers de Frédéric II en cette langue. Mais les traverses qu’il essuya nuisirent aux sciences autant qu’à ses desseins. Depuis la mort de Frédéric II jusqu’en 1268, l’Allemagne fut sans chef, non comme l’avaient été la Grèce, l’ancienne Gaule, l’ancienne Germanie, et l’Italie avant qu’elle fût soumise aux Romains: l’Allemagne ne fut ni une république, ni un pays partagé entre plusieurs souverains, mais un corps sans tête dont les membres se déchiraient. C’était une belle occasion pour les papes, mais ils n’en profitèrent pas. On leur arracha Brescia, Crémone, Mantoue, et beaucoup de petites villes. Il eût fallu alors un pape guerrier pour les reprendre; mais rarement un pape eut ce caractère. Ils ébranlaient à la vérité le monde avec leurs bulles; ils donnaient des royaumes avec des parchemins. Le pape Innocent IV déclara, de sa propre autorité, Haquin roi de Norvège, en le faisant enfant légitime, de bâtard qu’il était (1247). Un légat du pape couronna ce roi Haquin, et reçut de lui un tribut de quinze mille marcs d’argent, et cinq cents marcs (ou marques) des églises de Norvège: ce qui était peut-être la moitié de l’argent comptant qui circulait dans un pays si peu riche. Le même pape Innocent IV créa aussi un certain Mandog roi de Lithuanie, mais roi relevant de Rome. « Nous recevons, dit-il dans sa bulle du 15 juillet 1251, ce nouveau royaume de Lithuanie au droit et à la propriété de saint Pierre, vous prenant sous notre protection, vous, votre femme, et vos enfants. » C’était imiter en quelque sorte la grandeur de l’ancien sénat de Rome, qui accordait des titres de rois et de tétrarques. La Lithuanie ne fut pas cependant un royaume; elle ne put même encore être chrétienne que plus d’un siècle après. Les papes parlaient donc en maîtres du monde, et ne pouvaient être maîtres chez eux: il ne leur en coûtait que du parchemin pour donner ainsi des États; mais ce n’était qu’à force d’intrigues qu’ils pouvaient se ressaisir d’un village auprès de Mantoue ou de Ferrare. Voilà quelle était la situation des affaires de l’Europe: l’Allemagne et l’Italie déchirées, la France encore faible, l’Espagne partagée entre les chrétiens et les musulmans; ceux-ci entièrement chassés de l’Italie, l’Angleterre, commençant à disputer sa liberté contre ses rois; le gouvernement féodal établi partout, la chevalerie à la mode, les prêtres devenus princes et guerriers, une politique presque en tout différente de celle qui anime aujourd’hui l’Europe. Il semblait que les pays de la communion romaine fussent une grande république dont l’empereur et les papes voulaient être les chefs; et cette république, quoique divisée, s’était accordée longtemps dans les projets des croisades, qui ont produit de si grandes et de si infâmes actions, de nouveaux royaumes, de nouveaux établissements, de nouvelles misères, et enfin beaucoup plus de malheur que de gloire. Nous les avons déjà indiquées. Il est temps de peindre ces folies guerrières. CHAP. LIII(8). — De l’Orient au temps des croisades, et de l’état de la Palestine. Les religions durent toujours plus que les empires. Le mahométisme florissait, et l’empire des califes était détruit par la nation des Turcomans. On se fatigue à rechercher l’origine de ces Turcs. Elle est la même que celle de tous les peuples conquérants. Ils ont tous été d’abord des sauvages, vivant de rapine. Les Turcs habitaient autrefois au delà du Taurus et de l’lmmaüs, et bien loin, dit-on, de l’Araxe. Ils étaient compris parmi ces Tartares que l’antiquité nommait Scythes. Ce grand continent de la Tartarie, bien plus vaste que l’Europe, n’a jamais été habité que par des barbares. Leurs antiquités ne méritent guère mieux une histoire suivie que les loups et les tigres de leur pays. Ces peuples du Nord firent de tout temps des invasions vers le midi. Ils se répandirent, vers le xie siècle, du côté de la Moscovie, ils inondèrent les bords de la mer Caspienne. Les Arabes, sous les premiers successeurs de Mahomet, avaient soumis presque toute l’Asie Mineure, la Syrie, et la Perse: les Turcomans vinrent enfin, qui soumirent les Arabes. Un calife de la dynastie des Abassides, nommé Motassem, fils du grand Almamon, et petit-fils du célèbre Aaron-al-Raschild, protecteur comme eux de tous les arts, contemporain de notre Louis le Débonnaire ou le Faible, posa les premières pierres de l’édifice sous lequel ses successeurs furent enfin écrasés. Il fit venir une milice de Turcs pour sa garde. Il n’y a jamais eu un plus grand exemple du danger des troupes étrangères. Cinq à six cents Turcs, à la solde de Motassem, sont l’origine de la puissance ottomane, qui a tout englouti, de l’Euphrate jusqu’au bout de la Grèce, et à de nos jours mis le siège devant Vienne. Cette milice turque, augmentée avec le temps, devint funeste à ses maîtres. De nouveaux Turcs arrivent qui profitèrent des guerres civiles excitées pour le califat. Les califes Abassides de Bagdad perdirent bientôt la Syrie, l’Égypte, l’Afrique, que les califes Fatimites leur enlevèrent. Les Turcs dépouillèrent et Fatimites et Abassides. (1050) Togrul-Beg, ou Orto-grul-Beg, de qui on fait descendre la race des Ottomans, entra dans Bagdad à peu près comme tant d’empereurs sont entrés dans Rome: il se rendit maître de la ville et du calife en se prosternant à ses pieds. Orto-grul conduisit le calife Caiem à son palais, en tenant la bride de sa mule; mais, plus habile ou plus heureux que les empereurs allemands ne l’ont été dans Rome, il établit sa puissance, et ne laissa au calife que le soin de commencer, le vendredi, les prières à la mosquée, et l’honneur d’investir de leurs États tous les tyrans mahométans qui se faisaient souverains. Il faut se souvenir que comme ces Turcomans imitaient les Francs, les Normands et les Goths, dans leurs irruptions, ils les imitaient aussi en se soumettant aux lois, aux moeurs et à la religion des vaincus. C’est ainsi que d’autres Tartares en ont usé avec les Chinois; et c’est l’avantage que tout peuple policé, quoique le plus faible, doit avoir sur le barbare, quoique le plus fort. Ainsi les califes n’étaient plus que les chefs de la religion, tels que le Daïri, pontife du Japon, qui commande en apparence aujourd’hui au Cubosama, et qui lui obéit en effet; tels que le shérif de la Mecque, qui appelle le sultan turc son vicaire; tels enfin qu’étaient les papes sous les rois lombards. Je ne compare point, sans doute, la religion mahométane avec la chrétienne; je compare les révolutions. Je remarque que les califes ont été les plus puissants souverains de l’Orient, tandis que les pontifes de Rome n’étaient rien. Le califat est tombé sans retour, et les papes sont peu à peu devenus de grands souverains, affermis, respectés de leurs voisins, et qui ont fait de Rome la plus belle ville de la terre. Il y avait donc, au temps de la première croisade, un calife à Bagdad qui donnait des investitures, et un sultan turc qui régnait. Plusieurs autres usurpateurs turcs et quelques Arabes étaient cantonnés en Perse, dans l’Arabie, dans l’Asie Mineure. Tout était divisé et c’est ce qui pouvait rendre les croisades heureuses. Mais tout était armé, et ces peuples devaient combattre sur leur terrain avec un grand avantage. L’empire de Constantinople se soutenait: tous ses princes n’avaient pas été indignes de régner. Constantin Porphyrogénète, fils de Léon le Philosophe, et philosophe lui-même, fit renaître, comme son père, des temps heureux. Si le gouvernement tomba dans le mépris sous Romain, fils de Constantin, il devint respectable aux nations sous Nicéphore Phocas, qui avait repris Candie avant d’être empereur (961). Si Jean Zimiscès assassina Nicéphore, et souilla de sang le palais; s’il joignit l’hypocrisie à ses crimes, il fut d’ailleurs le défenseur de l’empire contre les Turcs et les Bulgares. Mais sous Michel Paphlagonate on avait perdu la Sicile sous Romain Diogène, presque tout ce qui restait vers l’orient, excepté la province de Pont; et cette province, qu’on appelle aujourd’hui Turcomanie, tomba bientôt après sous le pouvoir du Turc Soliman, qui, maître de la plus grande partie de l’Asie Mineure, établit le siège de sa domination à Nicée, et menaçait de là Constantinople au temps où commencèrent les croisades. L’empire grec était donc borné alors presque à la ville impériale du côté des Turcs; mais il s’étendait dans toute la Grèce, la Macédoine, la Thessalie, la Thrace, l’Illyrie, l’Épire, et avait même encore l’île de Candie. Les guerres continuelles, quoique toujours malheureuses, contre les Turcs, entretenaient un reste de courage. Tous les riches chrétiens d’Asie qui n’avaient pas voulu subir le joug mahométan s’étaient retirés dans la ville impériale, qui par là même s’enrichit des dépouilles des provinces. Enfin, malgré tant de pertes, malgré les crimes et les révolutions du palais, cette ville, à la vérité déchue, mais immense, peuplée, opulente, et respirant les délices, se regardait comme la première du monde. Les habitants s’appelaient Romains, et non Grecs. Leur État était l’empire romain; et les peuples d’Occident, qu’ils nommaient Latins, n’étaient à leurs yeux que des barbares révoltés. La Palestine n’était que ce qu’elle est aujourd’hui, un des plus mauvais pays de l’Asie. Cette petite province est dans sa longueur d’environ soixante-cinq lieues, et de vingt-trois en largeur; elle est couverte presque partout de rochers arides sur lesquels il n’y a pas une ligne de terre. Si ce canton était cultivé, on pourrait le comparer à la Suisse. La rivière du Jourdain, large d’environ cinquante pieds dans le milieu de son cours, ressemble à la rivière d’Aar, chez les Suisses, qui coule dans une vallée plus fertile que d’autres cantons. La mer de Tibériade n’est pas comparable au lac de Genève. Les voyageurs qui ont bien examiné la Suisse et la Palestine donnent tous la préférence à la Suisse sans aucune comparaison. Il est vraisemblable que la Judée fut plus cultivée autrefois, quand elle était possédée par les Juifs. Ils avaient été forcés de porter un peu de terre sur les rochers pour y planter des vignes. Ce peu de terre, liée avec les éclats des rochers, était soutenu par de petits murs, dont on voit encore des restes de distance en distance. Tout ce qui est situé vers le midi consiste en déserts de sables salés, du côté de la Méditerranée et de l’Égypte, et en montagnes affreuses, jusqu’à Ésiongaber, vers la mer Rouge. Ces sables et ces rochers, habités aujourd’hui par quelques Arabes voleurs, sont l’ancienne patrie des Juifs. Ils s’avancèrent un peu au nord dans l’Arabie Pétrée. Le petit pays de Jéricho, qu’ils envahirent, est un des meilleurs qu’ils possédèrent: le terrain de Jérusalem est bien plus aride; il n’a pas même l’avantage d’être situé sur une rivière. Il y a très peu de pâturages: les habitants n’y purent jamais nourrir de chevaux; les ânes furent toujours la monture ordinaire. Les boeufs y sont maigres; les moutons y réussissent mieux; les oliviers en quelques endroits y produisent un fruit d’une bonne qualité. On y voit encore quelques palmiers; et ce pays, que les Juifs améliorèrent avec beaucoup de peine, quand leur condition toujours malheureuse le leur permit, fut pour eux une terre délicieuse en comparaison des déserts de Sina, de Param, et de Cadès-Barné(9). Saint Jérôme, qui vécut si longtemps à Bethléem, avoue qu’on souffrait continuellement la sécheresse et la soif dans ce pays de montagnes arides, de cailloux et de sables, où il pleut rarement, où l’on manque de fontaines, et où l’industrie est obligée d’y suppléer à grands frais par des citernes. La Palestine, malgré le travail des Hébreux, n’eut jamais de quoi nourrir ses habitants; et de même que les treize cantons envoient le superflu de leurs peuples servir dans les armées des princes qui peuvent les payer, les Juifs allaient faire le métier de courtiers en Asie et en Afrique. A peine Alexandrie était-elle bâtie qu’ils y étaient établis. Les Juifs commerçants n’habitaient guère Jérusalem, et je doute que dans le temps le plus florissant de ce petit État il y ait jamais eu des hommes aussi opulents que le sont aujourd’hui plusieurs Hébreux d’Amsterdam, de la Haye, de Londres, de Constantinople. Lorsque Omar, l’un des principaux successeurs de Mahomet, s’empara des fertiles pays de la Syrie, il prit la contrée de la Palestine; et comme Jérusalem est une ville sainte pour les mahométans, il y entra chargé d’une haire et d’un sac de pénitent, et n’exigea que le tribut de treize drachmes par tête, ordonné par le pontife: c’est ce que rapporte Nicétas Coniates(10). Omar enrichit Jérusalem d’une magnifique mosquée de marbre, couverte de plomb, ornée en dedans d’un nombre prodigieux de lampes d’argent, parmi lesquelles il y en avait beaucoup d’or pur(11). Quand ensuite les Turcs déjà mahométans s’emparèrent du pays, vers l’an 1055, ils respectèrent la mosquée, et la ville resta toujours peuplée de sept à huit mille habitants. C’était ce que son enceinte pouvait alors contenir, et ce que tout le territoire d’alentour pouvait nourrir. Ce peuple ne s’enrichissait guère d’ailleurs que des pèlerinages des chrétiens et des musulmans. Les uns allaient visiter la mosquée, les autres l’endroit où l’on prétend que Jésus fut enterré. Tous payaient une petite redevance à l’émir turc qui résidait dans la ville, et à quelques imans qui vivaient de la curiosité des pèlerins. CHAP. LIV. — De la première croisade jusqu’à la prise de Jérusalem. Tel était l’état de l’Asie Mineure et de la Syrie, lorsqu’un pèlerin d’Amiens suscita les croisades. Il n’avait d’autre nom que Coucoupêtre, ou Cucupiêtre(12), comme le dit la fille de l’empereur Comnène, qui le vit à Constantinople. Nous le connaissons sous le nom de Pierre l’Ermite. Ce Picard, parti d’Amiens pour aller en pèlerinage vers l’Arabie, fut cause que l’Occident s’arma contre l’Orient, et que des millions d’Européans périrent en Asie. C’est ainsi que sont enchaînés les événements de l’univers. Il se plaignit amèrement à l’évêque secret qui résidait dans le pays, avec le titre de patriarche de Jérusalem, des vexations que souffraient les pèlerins; les révélations ne lui manquèrent pas. Guillaume de Tyr(13) assure que Jésus-Christ apparut à l’Ermite. « Je serai avec toi, lui dit-il, il est temps de secourir mes serviteurs. » A son retour à Rome, il parla d’une manière si vive, et fit des tableaux si touchants, que le pape Urbain II crut cet homme propre à seconder le grand dessein que les papes avaient depuis longtemps d’armer la chrétienté contre le mahométisme. Il envoya Pierre de province en province communiquer, par son imagination forte, l’ardeur de ses sentiments, et semer l’enthousiasme. (1094) Urbain II tint ensuite, vers Plaisance, un concile en rase campagne, où se trouvèrent plus de trente mille séculiers outre les ecclésiastiques. On y proposa la manière de venger les chrétiens. L’empereur des Grecs, Alexis Comnène, père de cette princesse qui écrivit l’histoire de son temps, envoya à ce concile des ambassadeurs pour demander quelque secours contre les musulmans; mais ce n’était ni du pape ni des Italiens qu’il devait l’attendre: les Normands enlevaient alors Naples et Sicile aux Grecs; et le pape, qui voulait être au moins seigneur suzerain de ces royaumes, étant d’ailleurs rival de l’Église grecque, devenait nécessairement par son état l’ennemi déclaré des empereurs d’Orient, comme il était l’ennemi couvert des empereurs teutoniques. Le pape, loin de secourir les Grecs, voulait soumettre l’Orient aux Latins. Au reste, le projet d’aller faire la guerre en Palestine fut vanté par tous les assistants au concile de Plaisance, et ne fut embrassé par personne. Les principaux seigneurs italiens avaient chez eux trop d’intérêts à ménager, et ne voulaient point quitter un pays délicieux pour aller se battre vers l’Arabie Pétrée. (1095) On fut donc obligé de tenir un autre concile à Clermont en Auvergne. Le pape y harangua dans la grande place. On avait pleuré en Italie sur les malheurs des chrétiens de l’Asie; on s’arma en France. Ce pays était peuplé d’une foule de nouveaux seigneurs, inquiets, indépendants, aimant la dissipation et la guerre, plongés pour la plupart dans les crimes que la débauche entraîne, et dans une ignorance aussi honteuse que leurs débauches. Le pape proposait la rémission de tous leurs péchés, et leur ouvrait le ciel en leur imposant pour pénitence de suivre la plus grande de leurs passions, de courir au pillage. On prit donc la croix à l’envi. Les églises et les cloîtres achetèrent alors à vil prix beaucoup de terres des seigneurs, qui crurent n’avoir besoin que d’un peu d’argent et de leurs armes pour aller conquérir des royaumes en Asie. Godefroi de Bouillon, par exemple, duc de Brabant, vendit sa terre de Bouillon au chapitre de Liège, et Stenay à l’évêque de Verdun. Baudouin, frère de Godefroi, vendit au même évêque le peu qu’il avait en ce pays-là. Les moindres seigneurs châtelains partirent à leurs frais; les pauvres gentilshommes servirent d’écuyers aux autres. Le butin devait se partager selon les grades et selon les dépenses des croisés. C’était une grande source de division, mais c’était aussi un grand motif. La religion, l’avarice, et l’inquiétude, encourageaient également ces émigrations. On enrôla une infanterie innombrable, et beaucoup de simples cavaliers sous mille drapeaux différents. Cette foule de croisés se donna rendez-vous à Constantinople. Moines, femmes, marchands, vivandiers, tout partit, comptant ne trouver sur la route que des chrétiens, qui gagneraient des indulgences en les nourrissant. Plus de quatre-vingt mille de ces vagabonds se rangèrent sous le drapeau de Coucoupêtre, que j’appellerai toujours Pierre l’Ermite. Il marchait en sandales, et ceint d’une corde, à la tête de l’armée: nouveau genre de vanité! Jamais l’antiquité n’avait vu de ces émigrations d’une partie du monde dans l’autre produites par un enthousiasme de religion. Cette fureur épidémique parut alors pour la première fois, afin qu’il n’y eût aucun fléau possible qui n’eût affligé l’espèce humaine. La première expédition de ce général Ermite fut d’assiéger une ville chrétienne en Hongrie, nommée Malavilla, parce que l’on avait refusé des vivres à ces soldats de Jésus-Christ qui, malgré leur sainte entreprise, se conduisaient en voleurs de grand chemin. La ville fut prise d’assaut, livrée au pillage, les habitants égorgés. L’Ermite ne fut plus alors maître de ses croisés, excités par la soif du brigandage. Un des lieutenants de l’Ermite, nommé Gauthier sans Argent, qui commandait la moitié des troupes, agit de même en Bulgarie. On se réunit bientôt contre ces brigands, qui furent presque tous exterminés; et l’Ermite arriva enfin devant Constantinople avec vingt mille personnes mourant de faim. Un prédicateur allemand nommé Godescalc, qui voulut jouer le même rôle, fut encore plus maltraité; dès qu’il fut arrivé avec ses disciples dans cette même Hongrie où ses prédécesseurs avaient fait tant de désordres, la seule vue de la croix rouge qu’ils portaient fut un signal auquel ils furent tous massacrés. Une autre horde de ces aventuriers, composée de plus de deux cent mille personnes, tant femmes que prêtres, paysans, écoliers, croyant qu’elle allait défendre Jésus-Christ, s’imagina qu’il fallait exterminer tous les Juifs qu’on rencontrerait. Il y en avait beaucoup sur les frontières de France; tout le commerce était entre leurs mains. Les chrétiens, croyant venger Dieu, firent main basse sur tous ces malheureux. Il n’y eut jamais, depuis Adrien, un si grand massacre de cette nation; ils furent égorgés à Verdun, à Spire, à Worms, à Cologne, à Mayence; et plusieurs se tuèrent eux-mêmes, après avoir fendu le ventre à leurs femmes, pour ne pas tomber entre les mains de ces barbares. La Hongrie fut encore le tombeau de cette troisième armée de croisés. Cependant l’Ermite Pierre trouva devant Constantinople d’autres vagabonds italiens et allemands, qui se joignirent à lui, et ravagèrent les environs de la ville. L’empereur Alexis Comnène, qui régnait, était assurément sage et modéré; il se contenta de se défaire au plus tôt de pareils hôtes. Il leur fournit des bateaux pour les transporter au delà du Bosphore. Le général Pierre se vit enfin à la tête d’une armée chrétienne contre les musulmans. Soliman, soudan de Nicée, tomba avec ses Turcs aguerris sur cette multitude dispersée; Gauthier sans Argent y périt avec beaucoup de pauvre noblesse. L’Ermite retourna cependant à Constantinople, regardé comme un fanatique qui s’était fait suivre par des furieux. Il n’en fut pas de même des chefs des croisés, plus politiques, moins enthousiastes, plus accoutumés au commandement, et conduisant des troupes un peu plus réglées. Godefroi de Bouillon menait soixante et dix mille hommes de pied, et dix mille cavaliers couverts d’une armure complète, sous plusieurs bannières de seigneurs tous rangés sous la sienne. Cependant Hugues, frère du roi de France Philippe Ier, marchait par l’Italie avec d’autres seigneurs qui s’étaient joints à lui. Il allait tenter la fortune. Presque tout son établissement consistait dans le titre de frère d’un roi très peu puissant par lui-même. Ce qui est plus étrange, c’est que Robert, duc de Normandie, fils aîné de Guillaume, conquérant de l’Angleterre, quitta cette Normandie où il était à peine affermi. Chassé d’Angleterre par son cadet Guillaume le Roux, il lui engagea encore la Normandie pour subvenir aux frais de son armement. C’était, dit-on, un prince voluptueux et superstitieux. Ces deux qualités, qui ont leur source dans la faiblesse, l’entraînèrent à ce voyage. Le vieux Raimond, comte de Toulouse, maître du Languedoc et d’une partie de la Provence, qui avait déjà combattu contre les musulmans en Espagne, ne trouva ni dans son âge, ni dans les intérêts de sa patrie, aucune raison contre l’ardeur d’aller en Palestine. Il fut un des premiers qui s’arma et passa les Alpes, suivi, dit-on, de près de cent mille hommes. Il ne prévoyait pas que bientôt on prêcherait une croisade contre sa propre famille. Le plus politique de tous ces croisés, et peut-être le seul, fut Bohémond, fils de ce Robert Guiscard conquérant de la Sicile. Toute cette famille de Normands, transplantée en Italie, cherchait à s’agrandir, tantôt aux dépens des papes, tantôt sur les ruines de l’empire grec. Ce Bohémond avait lui-même longtemps fait la guerre à l’empereur Alexis, en Épire et en Grèce; et n’ayant pour tout héritage que la petite principauté de Tarente et son courage, il profita de l’enthousiasme épidémique de l’Europe pour rassembler sous sa bannière jusqu’à dix mille cavaliers bien armés, et quelque infanterie, avec lesquels il pouvait conquérir des provinces, soit sur les chrétiens, soit sur les mahométans. La princesse Anne Comnène dit que son père fut alarmé de ces émigrations prodigieuses qui fondaient dans son pays. On eût cru, dit-elle, que l’Europe, arrachée de ses fondements, allait tomber sur l’Asie. Qu’aurait-ce donc été si près de trois cent mille hommes, dont les uns avaient suivi l’Ermite Pierre, les autres le prêtre Godescalc, n’avaient déjà disparu? On proposa au pape de se mettre à la tête de ces armées immenses qui restaient encore; c’était la seule manière de parvenir à la monarchie universelle, devenue l’objet de la cour romaine. Cette entreprise demandait le génie d’un Mahomet ou d’un Alexandre. Les obstacles étaient grands, et Urbain ne vit que les obstacles. Grégoire VII avait autrefois conçu ce projet des croisades. Il aurait armé l’Occident contre l’Orient, il aurait commandé à l’Église grecque comme à la latine: les papes auraient vu sous leurs lois l’un et l’autre empire. Mais du temps de Grégoire VII une telle idée n’était encore que chimérique; l’empire de Constantinople n’était pas encore assez accablé, la fermentation du fanatisme n’était pas assez violente dans l’Occident. Les esprits ne furent bien disposés que du temps d’Urbain II. Le pape et les princes croisés avaient dans ce grand appareil leurs vues différentes, et Constantinople les redoutait toutes. On y baissait les Latins, qu’on y regardait comme des hérétiques et des barbares; on craignait surtout que Constantinople ne fût l’objet de leur ambition, plus que la petite ville de Jérusalem; et certes on ne se trompait pas, puisqu’ils envahirent à la fin Constantinople et l’empire. Ce que les Grecs craignaient le plus, et avec raison, c’était ce Bohémond et ses Napolitains, ennemis de l’empire. Mais quand même les intentions de Bohémond eussent été pures, de quel droit tous ces princes d’Occident venaient-ils prendre pour eux des provinces que les Turcs avaient arrachées aux empereurs grecs? On peut juger d’ailleurs quelle était l’arrogance féroce des seigneurs croisés, par le trait que rapporte la princesse Anne Comnène, de je ne sais quel comte français qui vint s’asseoir à côté de l’empereur sur son trône dans une cérémonie publique. Baudouin, frère de Godefroi de Bouillon, prenant par la main cet homme indiscret pour le faire retirer, le comte dit tout haut, dans son jargon barbare: « Voilà un plaisant rustre que ce Grec de s’asseoir devant des gens comme nous. » Ces paroles furent interprétées à Alexis, qui ne fit que sourire. Une ou deux indiscrétions pareilles suffisent pour décrier une nation. Alexis fit demander à ce comte qui il était. « Je suis, répondit-il, de la race la plus noble. J’allais tous les jours dans l’église de ma seigneurie, où s’assemblaient tous les braves seigneurs qui voulaient se battre en duel, et qui priaient Jésus-Christ et la sainte Vierge de leur être favorables. Aucun d’eux n’osa jamais se battre contre moi. » Il était moralement impossible que de tels hôtes n’exigeassent des vivres avec dureté, et que les Grecs n’en refusassent avec malice. C’était un sujet de combats continuels entre les peuples et l’armée de Godefroi, qui parut la première après les brigandages des croisés de l’Ermite Pierre. Godefroi en vint jusqu’à attaquer les faubourgs de Constantinople; et l’empereur les défendit en personne. L’évêque du Puy en Auvergne, nommé Monteil, légat du pape dans les armées de la croisade, voulait absolument qu’on commençât les entreprises contre les infidèles par le siège de la ville où résidait le premier prince des chrétiens: tel était l’avis de Bohémond, qui était alors en Sicile, et qui envoyait courriers sur courriers à Godefroi pour l’empêcher de s’accorder avec l’empereur. Hugues, frère du roi de France, eut alors l’imprudence de quitter la Sicile, où il était avec Bohémond, et de passer presque seul sur les terres d’Alexis; il joignit à cette indiscrétion celle de lui écrire des lettres pleines d’une fierté peu séante à qui n’avait point d’armée. Le fruit de ces démarches fut d’être arrêté quelque temps prisonnier. Enfin la politique de l’empereur grec vint à bout de détourner tous ces orages: il fit donner des vivres, il engagea tous les seigneurs à lui prêter hommage pour les terres qu’ils conquerraient, il les fit tous passer en Asie les uns après les autres, après les avoir comblés de présents. Bohémond, qu’il redoutait le plus, fut celui qu’il traita avec le plus de magnificence. Quand ce prince vint lui rendre hommage à Constantinople, et qu’on lui fit voir les raretés du palais, Alexis ordonna qu’on remplît un cabinet de meubles précieux, d’ouvrages d’or et d’argent, de bijoux de toute espèce, entassés sans ordre, et de laisser la porte du cabinet entrouverte. Bohémond vit en passant ces trésors, auxquels les conducteurs affectaient de ne faire nulle attention. « Est-il possible, s’écria-t-il, qu’on néglige de si belles choses? si je les avais, je me croirais le plus puissant des princes. » Le soir même l’empereur lui envoya tout le cabinet. Voilà ce que rapporte sa fille, témoin oculaire. C’est ainsi qu’en usait ce prince, que tout homme désintéressé appellera sage et magnifique, mais que la plupart des historiens des croisades ont traité de perfide, parce qu’il ne voulut pas être l’esclave d’une multitude dangereuse. Enfin, quand il s’en fut heureusement débarrassé, et que tout fut passé dans l’Asie Mineure, on fit la revue près de Nicée, et on a prétendu qu’il se trouva cent mille cavaliers et six cent mille hommes de pied, en comptant les femmes. Ce nombre, joint avec les premiers croisés qui périrent sous l’Ermite et sous d’autres, fait environ onze cent mille. Il justifie ce qu’on dit des armées des rois de Perse qui avaient inondé la Grèce, et ce qu’on raconte des transplantations de tant de barbares; ou bien c’est une exagération semblable à celle des Grecs, qui mêlèrent presque toujours la fable à l’histoire. Les Français enfin, et surtout Raimond de Toulouse, se trouvèrent partout sur le même terrain que les Gaulois méridionaux avaient parcouru treize cents ans auparavant, quand ils allèrent ravager l’Asie Mineure, et donner leur nom à la province de Galatie. Les historiens nous informent rarement comment on nourrissait ces multitudes; c’était une entreprise qui demandait autant de soins que la guerre même. Venise ne voulut pas d’abord s’en charger; elle s’enrichissait plus que jamais par son commerce avec les mahométans, et craignait de perdre les privilèges qu’elle avait chez eux. Les Génois, les Pisans, et les Grecs, équipèrent des vaisseaux chargés de provisions qu’ils vendaient aux croisés en côtoyant l’Asie Mineure. La fortune des Génois s’en accrut, et on fut étonné bientôt après de voir Gênes devenue une puissance. Le vieux Turc Soliman, soudan de Syrie, qui était sous les califes de Bagdad ce que les maires avaient été sous la race de Clovis, ne put, avec le secours de son fils, résister au premier torrent de tous ces princes croisés. Leurs troupes étaient mieux choisies que celles de l’Ermite Pierre, et disciplinées autant que le permettaient la licence et l’enthousiasme. (1097) On prit Nicée; on battit deux fois les armées commandées par le fils de Soliman. Les Turcs et les Arabes ne soutinrent point dans ces commencements le choc de ces multitudes couvertes de fer, de leurs grands chevaux de bataille, et des forêts de lances auxquelles ils n’étaient point accoutumés. (1098) Bohémond eut l’adresse de se faire céder par les croisés le fertile pays d’Antioche. Baudouin alla jusqu’en Mésopotamie s’emparer de la ville d’Édesse, et s’y forma un petit État. Enfin on mit le siège devant Jérusalem, dont le calife d’Égypte s’était saisi par ses lieutenants. La plupart des historiens disent que l’armée des assiégeants, diminuée par les combats, par les maladies, et par les garnisons mises dans les villes conquises, était réduite à vingt mille hommes de pied et à quinze cents chevaux; et que Jérusalem, pourvue de tout, était défendue par une garnison de quarante mille soldats. On ne manque pas d’ajouter qu’il y avait, outre cette garnison, vingt mille habitants déterminés. Il n’y a point de lecteur sensé qui ne voie qu’il n’est guère possible qu’une armée de vingt mille hommes en assiège une de soixante mille dans une place fortifiée; mais les historiens ont toujours voulu du merveilleux. Ce qui est vrai, c’est qu’après cinq semaines de siège la ville fut emportée d’assaut, et que tout ce qui n’était pas chrétien fut massacré. L’Ermite Pierre, de général devenu chapelain, se trouva à la prise et au massacre. Quelques chrétiens, que les musulmans avaient laissé vivre dans la ville, conduisirent les vainqueurs dans les caves les plus reculées, où les mères se cachaient avec leurs enfants, et rien ne fut épargné. Presque tous les historiens conviennent qu’après cette boucherie les chrétiens, tout dégouttants de sang, (1099) allèrent en procession à l’endroit qu’on dit être le sépulcre de Jésus-Christ, et y fondirent en larmes(14). Il est très vraisemblable qu’ils y donnèrent des marques de religion; mais cette tendresse qui se manifesta par des pleurs n’est guère compatible avec cet esprit de vertige, de fureur, de débauche, et d’emportement. Le même homme peut être furieux et tendre, mais non dans le même temps. Elmacim rapporte qu’on enferma les Juifs dans la synagogue qui leur avait été accordée par les Turcs, et qu’on les y brûla tous. Cette action est croyable après la fureur avec laquelle on les avait exterminés sur la route. (5 juillet 1099) Jérusalem fut prise par les croisés tandis qu’Alexis Comnène était l’empereur d’Orient, Henri IV, d’Occident, et qu’urbain II, chef de l’Église romaine, vivait encore. Il mourut avant d’avoir appris ce triomphe de la croisade dont il était l’auteur. Les seigneurs, maîtres de Jérusalem, s’assemblaient déjà pour donner un roi à la Judée. Les ecclésiastiques suivant l’armée se rendirent dans l’assemblée, et osèrent déclarer nulle l’élection qu’on allait faire, parce qu’il fallait, disaient-ils, faire un patriarche avant de faire un souverain. Cependant Godefroi de Bouillon fut élu, non pas roi, mais duc de Jérusalem. Quelques mois après arriva un légat nommé Damberto, qui se fit nommer patriarche par le clergé; et la première chose que fit ce patriarche, ce fut de prendre le petit royaume de Jérusalem pour lui-même au nom du pape. Il fallut que Godefroi de Bouillon, qui avait conquis la ville au prix de son sang, la cédât à cet évêque. Il se réserva le port de Joppé, et quelques droits dans Jérusalem. Sa patrie, qu’il avait abandonnée, valait bien au delà de ce qu’il avait acquis en Palestine. CHAP. LV. — Croisades depuis la prise de Jérusalem. Louis le Jeune prend la croix. Saint Bernard, qui d’ailleurs fait des miracles, prédit des victoires, et on est battu. Saladin prend Jérusalem; ses exploits; sa conduite. Quel fut le divorce de Louis VII, dit le Jeune, etc. Depuis le ive siècle le tiers de la terre est en proie à des émigrations presque continuelles. Les Huns, venus de la Tartarie chinoise, s’établissent enfin sur les bords du Danube; et de là ayant pénétré, sous Attila, dans les Gaules et en Italie, ils restent fixés en Hongrie. Les Hérules, les Goths, s’emparent de Rome. Les Vandales vont, des bords de la mer Baltique, subjuguer l’Espagne et l’Afrique; les Bourguignons envahissent une partie des Gaules; les Francs passent dans l’autre. Les Maures asservissent les Visigoths, conquérants de l’Espagne, tandis que d’autres Arabes étendaient leurs conquêtes dans la Perse, dans l’Asie Mineure, en Syrie, en Égypte. Les Turcs viennent du bord oriental de la mer Caspienne, et partagent les États conquis par les Arabes. Les croisés de l’Europe inondent la Syrie en bien plus grand nombre que toutes ces nations ensemble n’en ont jamais eu dans leurs émigrations, tandis que le Tartare Gengis subjugue la haute Asie. Cependant au bout de quelque temps il n’est resté aucune trace des conquêtes des croisés; Gengis, au contraire, ainsi que les Arabes, les Turcs, et les autres, ont fait de grands établissements loin de leur patrie. Il sera peut-être aisé de découvrir les raisons du peu de succès des croisés. Les mêmes circonstances produisent les mêmes effets. On a vu que quand les successeurs de Mahomet eurent conquis tant d’États, la discorde les divisa(15). Les croisés éprouvèrent un sort à peu près semblable. Ils conquirent moins, et furent divisés plus tôt. Voilà déjà trois petits États chrétiens formés tout d’un coup en Asie: Antioche, Jérusalem, et Édesse. Il s’en forma, quelques années après, un quatrième: ce fut celui de Tripoli de Syrie, qu’eut le jeune Bertrand, fils du comte de Toulouse. Mais, pour conquérir Tripoli, il fallut avoir recours aux vaisseaux des Vénitiens. Ils prirent alors part à la croisade, et se firent céder une partie de cette nouvelle conquête. De tous ces nouveaux princes qui avaient promis de faire hommage de leurs acquisitions à l’empereur grec, aucun ne tint sa promesse, et tous furent jaloux les uns des autres. En peu de temps ces nouveaux États, divisés et subdivisés, passèrent en beaucoup de mains différentes. Il s’éleva, comme en France, de petits seigneurs, des comtes de Joppé, des marquis de Galilée, de Sidon, d’Acre, de Césarée. Soliman, qui avait perdu Antioche et Nicée, tenait toujours la campagne, habitée d’ailleurs par des colons musulmans; et sous Soliman, et après lui, on vit dans l’Asie un mélange de chrétiens, de Turcs, d’Arabes, se faisant tous la guerre; un château turc était voisin d’un château chrétien, de même qu’en Allemagne les terres des protestants et des catholiques sont enclavées les unes dans les autres. De ce million de croisés bien peu restaient alors. Au bruit de leurs succès, grossis par la renommée, de nouveaux essaims partirent encore de l’Occident. Ce prince Hugues, frère du roi de France Philippe Ier, ramena une nouvelle multitude, grossie par des Italiens et des Allemands. On en compta trois cent mille mais en réduisant ce nombre aux deux tiers, ce sont encore deux cent mille hommes qu’il en coûta à la chrétienté. Ceux-là furent traités vers Constantinople à peu près comme les suivants de l’Ermite Pierre. Ceux qui abordèrent en Asie furent détruits par Soliman, et le prince Hugues mourut presque abandonné dans l’Asie Mineure. Ce qui prouve encore, ce me semble, l’extrême faiblesse de la principauté de Jérusalem, c’est l’établissement de ces religieux soldats, templiers et hospitaliers. Il faut bien que ces moines, fondés d’abord pour servir les malades, ne fussent pas en sûreté, puisqu’ils prirent les armes; d’ailleurs, quand la société générale est bien gouvernée, on ne fait guère d’associations particulières. Les religieux consacrés au service des blessés ayant fait voeu de se battre, vers l’an 1118, il se forma tout d’un coup une milice semblable, sous le nom de Templiers, qui prirent ce titre parce qu’ils demeuraient auprès de cette église qui avait, disait-on, été autrefois le temple de Salomon. Ces établissements ne sont dus qu’à des Français, ou du moins à des habitants d’un pays annexé depuis à la France. Raimond Dupuy, premier grand-maître et instituteur de la milice des hospitaliers, était de Dauphiné. A peine ces deux ordres furent-ils établis par les bulles des papes qu’ils devinrent riches et rivaux. Ils se battirent les uns contre les autres aussi souvent que contre les musulmans. Bientôt après un nouvel ordre s’établit encore en faveur des pauvres Allemands abandonnés dans la Palestine, et ce fut l’ordre des moines teutoniques, qui devint après, en Europe, une milice de conquérants. Enfin la situation des chrétiens était si peu affermie que Baudouin, premier roi de Jérusalem, qui régna après la mort de Godefroi, son frère, fut pris presque aux portes de la ville par un prince turc. Les conquêtes des chrétiens s’affaiblissaient tous les jours. Les premiers conquérants n’étaient plus; leurs successeurs étaient amollis. Déjà l’État d’Édesse était repris par les Turcs en 1140, et Jérusalem menacée. Les empereurs grecs ne voyant dans les princes d’Antioche, leurs voisins, que de nouveaux usurpateurs, leur faisaient la guerre, non sans justice. Les chrétiens d’Asie, près d’être accablés de tous côtés, sollicitèrent en Europe une nouvelle croisade générale. La France avait commencé la première inondation; ce fut à elle qu’on s’adressa pour la seconde. Le pape Eugène III, naguère disciple de saint Bernard, fondateur de Clervaux, choisit avec raison son premier maître pour être l’organe d’un nouveau dépeuplement. Jamais religieux n’avait mieux concilié le tumulte des affaires avec l’austérité de son état; aucun n’était arrivé comme lui à cette considération purement personnelle qui est au-dessus de l’autorité même. Son contemporain, l’abbé Suger, était premier ministre de France; son disciple était pape; mais Bernard, simple abbé de Clervaux, était l’oracle de la France et de l’Europe. A Vézelai-en-Bourgogne fut dressé un échafaud dans la place publique, où Bernard parut à côté de Louis le Jeune, roi de France. Il parla d’abord, et le roi parla ensuite. Tout ce qui était présent prit la croix. Louis la prit le premier des mains de saint Bernard. Le ministre Suger ne fut point d’avis que le roi abandonnât le bien certain qu’il pouvait faire à ses États pour tenter en Syrie des conquêtes incertaines; mais l’éloquence de Bernard, et l’esprit du temps, sans lequel cette éloquence n’était rien, l’emportèrent sur les conseils du ministre. On nous peint Louis le Jeune comme un prince plus rempli de scrupules que de vertus. Dans une de ces petites guerres civiles que le gouvernement féodal rendait inévitables en France, les troupes du roi avaient brûlé l’église de Vitry, et une partie du peuple, réfugiée dans cette église, avait péri au milieu des flammes. On persuada aisément au roi qu’il ne pouvait expier qu’en Palestine ce crime, qu’il eût mieux réparé en France par une administration sage. Il fit voeu de faire égorger des millions d’hommes pour expier la mort de quatre ou cinq cents Champenois. Sa jeune femme, Éléonore de Guienne, se croisa avec lui, soit qu’elle l’aimât alors, soit qu’il fût de la bienséance de ces temps d’accompagner son mari dans de telles aventures. Bernard s’était acquis un crédit si singulier que, dans une nouvelle assemblée à Chartres, on le choisit lui-même pour le chef de la croisade. Ce fait paraît presque incroyable; mais tout est croyable de l’emportement religieux des peuples. Saint Bernard avait trop d’esprit pour s’exposer au ridicule qui le menaçait. L’exemple de l’Ermite Pierre était récent. Il refusa l’emploi de général, et se contenta de celui de prophète. De France il court en Allemagne. Il y trouve un autre moine qui prêchait la croisade. Il fit taire ce rival, qui n’avait pas la mission du pape. Il donne enfin lui-même la croix rouge à l’empereur Conrad III, et il promet publiquement, de la part de Dieu, des victoires contre les infidèles. Bientôt après, un de ses disciples, nommé Philippe, écrivit en France que Bernard avait fait beaucoup de miracles en Allemagne. Ce n’était pas, à la vérité, des morts ressuscités; mais les aveugles avaient vu, les boiteux avaient marché, les malades avaient été guéris. On peut compter parmi ces prodiges qu’il prêchait partout en français aux Allemands. L’espérance d’une victoire certaine entraîna à la suite de l’empereur et du roi de France la plupart des chevaliers de leurs États. On compta, dit-on, dans chacune des deux armées, soixante et dix mille gendarmes, avec une cavalerie légère prodigieuse; on ne compta point les fantassins. On ne peut guère réduire cette seconde émigration à moins de trois cent mille personnes, qui, jointes aux treize cent mille que nous avons précédemment trouvées, font, jusqu’à cette époque, seize cent mille habitants transplantés. Les Allemands partirent les premiers, les Français ensuite. II est naturel que de ces multitudes qui passent sous un autre climat, les maladies en emportent une grande partie; l’intempérance surtout causa la mortalité dans l’armée de Conrad vers les plaines de Constantinople. De là ces bruits répandus dans l’Occident que les Grecs avaient empoisonné les puits et les fontaines. Les mêmes excès que les premiers croisés avaient commis furent renouvelés par les seconds, et donnèrent les mêmes alarmes à Manuel Comnène qu’ils avaient données à son grand-père Alexis. Conrad, après avoir passé le Bosphore, se conduisit avec l’imprudence attachée à ces expéditions. La principauté d’Antioche subsistait. On pouvait se joindre à ces chrétiens de Syrie, et attendre le roi de France. Alors le grand nombre devait vaincre mais l’empereur allemand, jaloux du prince d’Antioche et du roi de France, s’enfonça au milieu de l’Asie Mineure. Un sultan d’Icone, plus habile que lui, attira dans des rochers cette pesante cavalerie allemande, fatiguée, rebutée, incapable d’agir dans ce terrain: les Turcs n’eurent que la peine de tuer. L’empereur blessé, et n’ayant plus auprès de lui que quelques troupes fugitives, se sauva vers Antioche, et de là fit le voyage de Jérusalem en pèlerin, au lieu d’y paraître en général d’armée. Le fameux Frédéric Barberousse, son neveu et son successeur à l’empire d’Allemagne, le suivait dans ses voyages, apprenant chez les Turcs à exercer un courage que les papes devaient mettre à de plus grandes épreuves. L’entreprise de Louis le Jeune eut le même succès. Il faut avouer que ceux qui l’accompagnaient n’eurent pas plus de prudence que les Allemands, et eurent beaucoup moins de justice. A peine fut-on arrivé dans la Thrace qu’un évêque de Langres proposa de se rendre maître de Constantinople; mais la honte d’une telle action était trop sûre, et le succès trop incertain. L’armée française passa l’Hellespont sur les traces de l’empereur Conrad. Il n’y a personne, je crois, qui n’ait observé que ces puissantes armées de chrétiens firent la guerre dans ces mêmes pays où Alexandre remporta toujours la victoire, avec bien moins de troupes, contre des ennemis incomparablement plus puissants que ne l’étaient les Turcs et les Arabes. Il fallait qu’il y eût dans la discipline militaire de ces princes croisés un défaut radical qui devait nécessairement rendre leur courage inutile; ce défaut était probablement l’esprit d’indépendance que le gouvernement féodal avait établi en Europe: des chefs sans expérience et sans art conduisaient dans des pays inconnus des multitudes déréglées. Le roi de France, surpris comme l’empereur dans des rochers vers Laodicée, fut battu comme lui; mais il essuya dans Antioche des malheurs domestiques plus sensibles que ces calamités. Raimond, prince d’Antioche, chez lequel il se réfugia avec la reine Éléonore sa femme, fit publiquement l’amour à cette princesse; on dit même qu’elle oubliait toutes les fatigues d’un si cruel voyage avec un jeune Turc d’une rare beauté, nommé Saladin. Louis enleva sa femme d’Antioche, et la conduisit à Jérusalem, en danger d’être pris avec elle, soit par les musulmans, soit par les troupes du prince d’Antioche. Il eut du moins la satisfaction d’accomplir son voeu, et de pouvoir dire un jour à saint Bernard qu’il avait vu Bethléem et Nazareth. Mais, pendant ce voyage, ce qui lui restait de soldats fut battu et dispersé de tous côtés; enfin trois mille Français désertèrent à la fois, et se firent mahométans pour avoir du pain (1148). La conclusion de cette croisade fut que l’empereur Conrad retourna presque seul en Allemagne. Le roi Louis le Jeune ne ramena en France que sa femme et quelques courtisans. A son retour il fit casser son mariage avec Éléonore de Guienne, sous prétexte de parenté: car l’adultère, ainsi qu’on l’a déjà remarqué(16), n’annulait point le sacrement du mariage; mais, par la plus absurde des lois, le crime d’avoir épousé son arrière-cousine annulait ce sacrement. Louis n’était pas assez puissant pour garder la dot en renvoyant la personne; il perdit la Guienne, cette belle province de France, après avoir perdu en Asie la plus florissante armée que son pays eût encore mise sur pied. Mille familles désolées éclatèrent en vain contre les prophéties de Bernard, qui en fut quitte pour se comparer à Moïse, lequel, disait-il, avait comme lui promis de la part de Dieu, aux Israëlites, de les conduire dans une terre heureuse, et qui vit périr la première génération dans les déserts. Après ces malheureuses expéditions les chrétiens de l’Asie furent plus divisés que jamais entre eux. La même fureur régnait chez les musulmans. Le prétexte de la religion n’avait plus de part aux affaires politiques. Il arriva même, vers l’an 1166, qu’Amaury, roi de Jérusalem, se ligua avec le soudan d’Égypte contre les Turcs; mais à peine le roi de Jérusalem avait-il signé ce traité qu’il le viola. Les chrétiens possédaient encore Jérusalem, et disputaient quelques territoires de la Syrie aux Turcs et aux Tartares. Tandis que l’Europe était épuisée pour cette guerre, tandis qu’Andronic Comnène montait sur le trône chancelant de Constantinople par le meurtre de son neveu, et que Frédéric Barberousse et les papes tenaient l’Italie en armes, (1182) la nature produisit un de ces accidents qui devraient faire rentrer les hommes en eux-mêmes, et leur montrer le peu qu’ils sont, et le peu qu’ils se disputent. Un tremblement de terre, plus étendu que celui qui s’est fait sentir en 1755, renversa la plupart des villes de Syrie et de ce petit État de Jérusalem; la terre engloutit en cent endroits les animaux et les hommes. On prêcha aux Turcs que Dieu punissait les chrétiens, on prêcha aux chrétiens que Dieu se déclarait contre les Turcs, et on continua de se battre sur les débris de la Syrie. Au milieu de tant de ruines s’élevait le grand Salaheddin, qu’on nommait en Europe Saladin(17). C’était un Persan d’origine, du petit pays des Curdes, nation toujours guerrière et toujours libre. Il fut un de ces capitaines qui s’emparaient des terres des califes, et aucun ne fut aussi puissant que lui. Il conquit en peu de temps l’Égypte, la Syrie, l’Arabie, la Perse, et la Mésopotamie. Saladin, maître de tant de pays, songea bientôt à conquérir le royaume de Jérusalem. De violentes factions déchiraient ce petit État, et hâtaient sa ruine. Gui de Lusignan, couronné roi, mais à qui on discutait la couronne, rassembla dans la Galilée tous ces chrétiens divisés que le péril réunissait, et marcha contre Saladin, l’évêque de Ptolémaïs portant la chape par-dessus sa cuirasse, et tenant entre ses bras une croix qu’on persuada aux chrétiens être la même qui avait été l’instrument de la mort de Jésus-Christ. Cependant tous les chrétiens furent tués ou pris. Le roi, captif, qui ne s’attendait qu’à la mort, fut étonné d’être traité par Saladin comme aujourd’hui les prisonniers de guerre le sont par les généraux les plus humains. Saladin présenta de sa main à Lusignan une coupe de liqueur rafraîchie dans la neige. Le roi, après avoir bu, voulut donner la coupe à un de ses capitaines, nommé Renaud de Châtillon. C’était une coutume inviolable établie chez les musulmans, et qui se conserve encore chez quelques Arabes, de ne point faire mourir les prisonniers auxquels ils avaient donné à boire et à manger: ce droit de l’ancienne hospitalité était sacré pour Saladin. Il ne souffrit pas que Renaud de Châtillon bût après le roi. Ce capitaine avait violé plusieurs fois sa promesse: le vainqueur avait juré de le punir, et, montrant qu’il savait se venger comme pardonner, il abattit d’un coup de sabre la tête de ce perfide. (1187) Arrivé aux portes de Jérusalem, qui ne pouvait plus se défendre, il accorda à la reine, femme de Lusignan, une capitulation qu’elle n’espérait pas; il lui permit de se retirer où elle voudrait. Il n’exigea aucune rançon des Grecs qui demeuraient dans la ville. Lorsqu’il fit son entrée dans Jérusalem, plusieurs femmes vinrent se jeter à ses pieds en lui redemandant, les unes leurs maris, les autres leurs enfants ou leurs pères qui étaient dans les fers; il les leur rendit avec une générosité qui n’avait pas encore eu d’exemple dans cette partie du monde. Saladin fit laver avec de l’eau-rose, par les mains même des chrétiens, la mosquée qui avait été changée en église; il y plaça une chaire magnifique, à laquelle Noradin, soudan d’Alep, avait travaillé lui-même, et fit graver sur la porte ces paroles: « Le roi Saladin, serviteur de Dieu, mit cette inscription après que Dieu eut pris Jérusalem par ses mains. » Il établit des écoles musulmanes; mais, malgré son attachement à sa religion, il rendit aux chrétiens orientaux l’église qu’on appelle du Saint-Sépulcre, quoiqu’il ne soit point du tout vraisemblable que Jésus ait été enterré en cet endroit. Il faut ajouter que Saladin, au bout d’un an, rendit la liberté à Gui de Lusignan, en lui faisant jurer qu’il ne porterait jamais les armes contre son libérateur. Lusignan ne tint pas sa parole. Pendant que l’Asie Mineure avait été le théâtre du zèle, de la gloire, des crimes et des malheurs de tant de milliers de croisés, la fureur d’annoncer la religion les armes à la main s’était répandue dans le fond du Nord. Nous avons vu(18), il n’y a qu’un moment, Charlemagne convertir l’Allemagne septentrionale avec le fer et le feu; nous avons vu ensuite(19) les Danois idolâtres faire trembler l’Europe, conquérir la Normandie, sans tenter jamais de faire recevoir l’idolâtrie chez les vaincus. A peine le christianisme fut affermi dans le Danemark, dans la Saxe, et dans la Scandinavie, qu’on y prêcha une croisade contre les païens du Nord qu’on appelait Sclaves ou Slaves, et qui ont donné le nom à ce pays qui touche à la Hongrie, et qu’on appelle Sclavonie. Les chrétiens s’armèrent contre eux depuis Brême jusqu’au fond de la Scandinavie. Plus de cent mille croisés portèrent la destruction chez ces peuples: on tua beaucoup de monde; on ne convertit personne. On peut encore ajouter la perte de ces cent mille hommes aux seize cent mille que le fanatisme de ces temps-là coûtait à l’Europe Cependant il ne restait aux chrétiens d’Asie qu’Antioche, Tripoli, Joppé, et la ville de Tyr. Saladin possédait tout le reste, soit par lui-même, soit par son gendre, le sultan d’Iconium ou de Cogni. Au bruit des victoires de Saladin toute l’Europe fut troublée. Le pape Clément III remua la France, l’Allemagne, l’Angleterre. Philippe-Auguste, qui régnait alors en France, et le vieux Henri II, roi d’Angleterre, suspendirent leurs différends, et mirent toute leur rivalité à marcher à l’envi au secours de l’Asie; ils ordonnèrent, chacun dans leurs états, que tous ceux qui ne se croiseraient point payeraient le dixième de leurs revenus et de leurs biens meubles pour les frais de l’armement. C’est ce qu’on appelle la dîme saladine, taxe qui servait de trophée à la gloire du conquérant. Cet empereur Frédéric Barberousse, si fameux par les persécutions qu’il essuya des papes et qu’il leur fit souffrir, se croisa presque en même temps. Il semblait être chez les chrétiens d’Asie ce que Saladin était chez les Turcs: politique, grand capitaine, éprouvé par la fortune; il conduisait une armée de cent cinquante mille combattants. Il prit le premier la précaution d’ordonner qu’on ne reçût aucun croisé qui n’eût au moins cinquante écus, afin que chacun pût, par son industrie, prévenir les horribles disettes qui avaient contribué à faire périr les armées précédentes. Il lui fallut d’abord combattre les Grecs. La cour de Constantinople, fatiguée d’être continuellement menacée par les Latins, fit enfin une alliance avec Saladin. Cette alliance révolta l’Europe; mais il est évident qu’elle était indispensable: on ne s’allie point avec un ennemi naturel sans nécessité. Nos alliances d’aujourd’hui avec les Turcs, moins nécessaires peut-être, ne causent pas tant de murmures. Frédéric s’ouvrit un passage dans la Thrace les armes à la main contre l’empereur Isaac l’Ange, et, victorieux des Grecs, il gagna deux batailles contre le sultan de Cogni; mais, s’étant baigné tout en sueur dans les eaux d’une rivière qu’on croit être le Cydnus, il en mourut, et ses victoires furent inutiles. Elles avaient coûté cher, sans doute, puisque son fils le duc de Souabe ne put rassembler de ces cent cinquante mille hommes que sept à huit mille tout au plus. Il les conduisit à Antioche, et joignit cas débris à ceux du roi de Jérusalem, Gui de Lusignan, qui voulait encore attaquer son vainqueur Saladin, malgré la foi des serments et malgré l’inégalité des armes. Après plusieurs combats, dont aucun ne fut décisif, ce fils de Frédéric Barberousse, qui eût pu être empereur d’Occident, perdit la vie près de Ptolémaïs. Ceux qui ont écrit qu’il mourut martyr de la chasteté, et qu’il eût pu réchapper par l’usage des femmes, sont à la fois des panégyristes bien hardis et des physiciens peu instruits. On a eu la sottise d’en dire autant depuis du roi de France Louis VIII. L’Asie Mineure était un gouffre où l’Europe venait se précipiter. Non seulement cette armée immense de l’empereur Frédéric était perdue; mais des flottes d’Anglais, de Français, d’Italiens, d’Allemands, précédant encore l’arrivée de Philippe-Auguste et de Richard Coeur de Lion, avaient amené de nouveaux croisés et de nouvelles victimes. Le roi de France et le roi d’Angleterre arrivèrent enfin en Syrie devant Ptolémaïs. Presque tous les chrétiens de l’Orient s’étaient rassemblés pour assiéger cette ville. Saladin était embarrassé vers l’Euphrate dans une guerre civile. Quand les deux rois eurent joint leurs forces à celles des chrétiens d’Orient, on compta plus de trois cent mille combattants. (1190) Ptolémaïs, à la vérité, fut prise; mais la discorde, qui devait nécessairement diviser deux rivaux de gloire et d’intérêt, tels que Philippe et Richard, fit plus de mal que ces trois cent mille hommes ne firent d’exploits heureux. Philippe, fatigué de ces divisions, et plus encore de la supériorité et de l’ascendant que prenait en tout Richard son vassal, retourna dans sa patrie, qu’il n’eût pas dû quitter peut-être, mais qu’il eût dû revoir avec plus de gloire. Richard, demeuré maître du champ d’honneur, mais non de cette multitude de croisés, plus divisés entre eux que ne l’avaient été les deux rois, déploya vainement le courage le plus héroïque. Saladin, qui revenait vainqueur de la Mésopotamie, livra bataille aux croisés près de Césarée. Richard eut la gloire de désarmer Saladin: ce fut presque tout ce qu’il gagna dans cette expédition mémorable. Les fatigues, les maladies, les petits combats, les querelles continuelles, ruinèrent cette grande armée; et Richard s’en retourna avec plus de gloire, à la vérité, que Philippe-Auguste, mais d’une manière bien moins prudente. Il partit avec un seul vaisseau; et ce vaisseau ayant fait naufrage sur les côtes de Venise, il traversa, déguisé et mal accompagné, la moitié de l’Allemagne. Il avait offensé en Syrie, par ses hauteurs, un duc d’Autriche, et il eut l’imprudence de passer par ses terres. (1193) Ce duc d’Autriche le chargea de chaînes, et le livra au barbare et lâche empereur Henri VI, qui le garda en prison comme un ennemi qu’il aurait pris en guerre, et qui exigea de lui, dit-on, cent mille marcs d’argent pour sa rançon. Mais cent mille marcs d’argent fin feraient aujourd’hui (en 1778) environ cinq millions et demi, et alors l’Angleterre n’était pas en état de payer cette somme: c’était probablement cent mille marques (marcas)qui revenaient à cent mille écus. Nous en avons parlé au chapitre xlix. Saladin, qui avait fait un traité avec Richard, par lequel il laissait aux chrétiens le rivage de la mer depuis Tyr jusqu’à Joppé, garda fidèlement sa parole. (1195) Il mourut trois ans après(20) à Damas, admiré des chrétiens même. Il avait fait porter dans sa dernière maladie, au lieu du drapeau qu’on élevait devant sa porte, le drap qui devait l’ensevelir; et celui qui tenait cet étendard de la mort criait à haute voix: « Voilà tout ce que Saladin, vainqueur de l’Orient, remporte de ses conquêtes. » On dit qu’il laissa par son testament des distributions égales d’aumônes aux pauvres mahométans, juifs et chrétiens; voulant faire entendre par cette disposition que tous les hommes sont frères, et que pour les secourir il ne faut pas s’informer de ce qu’ils croient, mais de ce qu’ils souffrent. Peu de nos princes chrétiens ont eu cette magnificence, et peu de ces chroniqueurs dont l’Europe est surchargée ont su lui rendre justice. L’ardeur des croisades ne s’amortissait pas, et les guerres de Philippe-Auguste contre l’Angleterre et contre l’Allemagne n’empêchèrent pas qu’un grand nombre de seigneurs français ne se croisât encore. Le principal moteur de cette entreprise fut un prince flamand, ainsi que Godefroi de Bouillon, chef de la première: c’était Baudouin, comte de Flandre. Quatre mille chevaliers, neuf mille écuyers, et vingt mille hommes de pied, composèrent cette croisade nouvelle, qu’on peut appeler la cinquième. Venise devenait de jour en jour une république redoutable qui appuyait son commerce par la guerre. Il fallut s’adresser à elle préférablement à tous les rois de l’Europe. Elle s’était mise en état d’équiper des flottes, que les rois d’Angleterre, d’Allemagne, de France, ne pouvaient alors fournir. Ces républicains industrieux gagnèrent à cette croisade de l’argent et des terres. Premièrement, ils se firent payer quatre-vingt-cinq mille écus d’or, pour transporter seulement l’armée dans le trajet (1202). Secondement, ils se servirent de cette armée même, à laquelle ils joignirent cinquante galères, pour faire d’abord des conquêtes en Dalmatie. Le pape Innocent III les excommunia, soit pour la forme, soit qu’il craignît déjà leur grandeur. Ces croisés excommuniés n’en prirent pas moins Zara et son territoire, qui accrut les forces de Venise en Dalmatie. Cette croisade fut différente de toutes les autres, en ce qu’elle trouva Constantinople divisée, et que les précédentes avaient eu en tête des empereurs affermis. Les Vénitiens, le comte de Flandre, le marquis de Montferrat joint à eux, enfin les principaux chefs, toujours politiques quand la multitude est effrénée, virent que le temps était venu d’exécuter l’ancien projet contre l’empire des Grecs. Ainsi les chrétiens dirigèrent leur croisade contre le premier prince de la chrétienté. CHAP. LVII. — Les croisés envahissent Constantinople. Malheurs de cette ville et des empereurs grecs. Croisade en Égypte. Aventure singulière de Saint François d’Assise. Disgrâce des chrétiens. L’empire de Constantinople, qui avait toujours le titre d’empire romain, possédait encore la Thrace, la Grèce entière, les îles, l’Épire, et étendait sa domination en Europe jusqu’à Belgrade et jusqu’à la Valachie. Il disputait les restes de l’Asie Mineure aux Arabes, aux Turcs, et aux croisés. Ou cultiva toujours les sciences et les beaux-arts dans la ville impériale. Il y eut une suite d’historiens non interrompue jusqu’au temps où Mahomet II s’en rendit maître. Les historiens étaient ou des empereurs, ou des princes, ou des hommes d’État, et n’en écrivaient pas mieux: ils ne parlent que de dévotion; ils déguisent tous les faits; ils ne cherchent qu’un vain arrangement de paroles; ils n’ont de l’ancienne Grèce que la loquacité: la controverse était l’étude de la cour. L’empereur Manuel, au xiie siècle, disputa longtemps avec ses évêques sur ces paroles: Mon père est plus grand que moi(21),pendant qu’il avait à craindre les croisés et les Turcs. Il y avait un catéchisme grec, dans lequel on anathématisait avec exécration ce verset si connu de l’Alcoran, où il est dit que Dieu est un être infini, qui n’a point été engendré, et qui n’a engendré personne. Manuel voulut qu’on ôtât du catéchisme cet anathème. Ces disputes signalèrent son règne, et l’affaiblirent. Mais remarquez que dans cette dispute Manuel ménageait les musulmans. Il ne voulait pas que dans le catéchisme grec on insultât un peuple victorieux, qui n’admettait qu’un Dieu incommunicable, et que notre Trinité révoltait. (1185) Alexis Manuel, son fils, qui épousa une fille du roi de France Louis le Jeune, fut détrôné par Andronic, un de ses parents. Cet Andronic le fut à son tour par un officier du palais, nommé Isaac l’Ange. On traîna l’empereur Andronic dans les rues, on lui coupa une main, on lui creva les yeux, on lui versa de l’eau bouillante sur le corps, et il expira dans les plus cruels supplices. Isaac l’Ange, qui avait puni un usurpateur avec tant d’atrocité, fut lui-même dépouillé par son propre frère Alexis l’Ange, qui lui fit crever les yeux (1195). Cet Alexis l’Ange prit le nom de Comnène, quoiqu’il ne fût pas de la famille impériale des Comnène; et ce fut lui qui fut la cause de la prise de Constantinople par les croisés. Le fils d’Isaac l’Ange alla implorer le secours du pape, et surtout des Vénitiens, contre la barbarie de son oncle. Pour s’assurer de leur secours il renonça à l’Église grecque, et embrassa le culte de l’Église latine. Les Vénitiens et quelques princes croisés, comme Baudouin, comte de Flandre, Boniface, marquis de Montferrat, lui donnèrent leur dangereux secours. De tels auxiliaires furent également odieux à tous les partis. Ils campaient hors de la ville, toujours pleine de tumulte. Le jeune Alexis, détesté des Grecs pour avoir introduit les Latins, fut immolé bientôt à une nouvelle faction. Un de ses parents, surnommé Mirziflos, l’étrangla de ses mains, et prit les brodequins rouges, qui étaient la marque de l’empire. (l204) Les croisés, qui avaient alors le prétexte de venger leurs créatures, profitèrent des séditions qui désolaient la ville pour la ravager. Ils y entrèrent presque sans résistance,; et, ayant tué tout ce qui se présenta, ils s’abandonnèrent à tous les excès de la fureur et de l’avarice. Nicétas assure que le seul butin des seigneurs de France fut évalué deux cent mille livres d’argent en poids. Les églises furent pillées, et, ce qui marque assez le caractère de la nation, qui n’a jamais changé, les Français dansèrent avec des femmes dans le sanctuaire de l’église de Sainte-Sophie, tandis qu’une des prostituées qui suivaient l’armée de Baudouin chantait des chansons de sa profession dans la chaire patriarcale. Les Grecs avaient souvent prié la sainte Vierge en assassinant leurs princes; les Français buvaient, chantaient, caressaient des filles dans la cathédrale en la pillant: chaque nation a son caractère(22). Ce fut pour la première fois que la ville de Constantinople fut prise et saccagée par des étrangers, et elle le fut par des chrétiens qui avaient fait voeu de ne combattre que les infidèles. On ne voit pas que ce feu grégeois tant vanté par les historiens ait fait le moindre effet. S’il était tel qu’on le dit, il eût toujours donné sur terre et sur mer une victoire assurée. Si c’était quelque chose de semblable à nos phosphores, l’eau pouvait, à la vérité, le conserver, mais il n’aurait point eu d’action dans l’eau. Enfin, malgré ce secret, les Turcs avaient enlevé presque toute l’Asie Mineure aux Grecs, et les Latins leur arrachèrent le reste. Le plus puissant des croisés, Baudouin, comte de Flandre, se fit élire empereur. Ils étaient quatre prétendants. On mit quatre grands calices de l’église de Sophie pleins de vin devant eux; celui qui était destiné à l’élu était seul consacré. Baudouin le but, prit les brodequins rouges, et fut reconnu. Ce nouvel usurpateur condamna l’autre usurpateur, Mirziflos(23), à être précipité du haut d’une colonne. Les autres croisés partagèrent l’empire. Les Vénitiens se donnèrent le Péloponèse, l’île de Candie et plusieurs villes des côtes de Phrygie, qui n’avaient point subi le joug des Turcs. Le marquis de Montferrat prit la Thessalie. Ainsi Baudouin n’eut guère pour lui que la Thrace et la Moesie. A l’égard du pape, il y gagna, du moins pour un temps, l’Église d’Orient. Cette conquête eût pu avec le temps valoir un royaume: Constantinople était autre chose que Jérusalem. Ainsi le seul fruit des chrétiens dans leurs barbares croisades fut d’exterminer d’autres chrétiens. Ces croisés, qui ruinaient l’empire, auraient pu, bien plus aisément que tous leurs prédécesseurs, chasser les Turcs de l’Asie. Les États de Saladin étaient déchirés. Mais de tant de chevaliers qui avaient fait voeu d’aller secourir Jérusalem, il ne passa en Syrie que le petit nombre de ceux qui ne purent avoir part aux dépouilles des Grecs. De ce petit nombre fut Simon de Montfort, qui, ayant en vain cherché un État en Grèce et en Syrie, se mit ensuite à la tête d’une croisade contre les Albigeois pour usurper avec la croix quelque chose sur les chrétiens ses frères. Il restait beaucoup de princes de la famille impériale des Comnène, qui ne perdirent point courage dans la destruction de leur empire. Un d’eux, qui portait aussi le nom d’Alexis, se réfugia avec quelques vaisseaux vers la Colchide; et là, entre la mer Noire et le mont Caucase, forma un petit État qu’on appela l’empire de Trébisonde: tant on abusait de ce mot d’empire. Théodore Lascaris reprit Nicée, et s’établit dans la Bithynie, en se servant à propos des Arabes contre les Turcs. Il se donna aussi le titre d’empereur, et fit élire un patriarche de sa communion. D’autres Grecs, unis avec les Turcs mêmes, appelèrent à leur secours leurs anciens ennemis les Bulgares contre le nouvel empereur Baudouin de Flandre, qui jouit à peine de sa conquête (1205). Vaincu par eux près d’Andrinople, on lui coupa les bras et les jambes, et il expira en proie aux bêtes féroces. Les sources de ces émigrations devaient tarir alors mais les esprits des hommes étaient en mouvement. Les confesseurs ordonnaient aux pénitents d’aller à la Terre Sainte. Les fausses nouvelles qui en venaient tous les jours donnaient de fausses espérances. Un moine breton, nommé Elsoin, conduisit en Syrie, vers l’an 1204, une multitude de Bretons. La veuve d’un roi de Hongrie se croisa avec quelques femmes, croyant qu’on ne pouvait gagner le ciel que par ce voyage. Cette maladie épidémique passa jusqu’aux enfants. Il y en eut des milliers qui; conduits par des maîtres d’école et des moines, quittèrent les maisons de leurs parents, sur la foi de ces paroles: Seigneur, tu as tiré ta gloire des enfants(24). Leurs conducteurs en vendirent une partie aux musulmans; le reste périt de misère. L’État d’Antioche était ce que les chrétiens avaient conservé de plus considérable en Syrie. Le royaume de Jérusalem n’existait plus que dans Ptolémaïs. Cependant il était établi dans l’Occident qu’il fallait un roi de Jérusalem. Un Émeri de Lusignan, roi titulaire, étant mort vers l’an 1205, l’évêque de Ptolémaïs proposa d’aller demander en France un roi de Judée. Philippe-Auguste nomma un cadet de la maison de Brienne en Champagne, qui avait à peine un patrimoine. On voit par le choix du roi quel était le royaume. Ce roi titulaire, ses chevaliers, les Bretons qui avaient passé la mer, plusieurs princes allemands, un duc d’Autriche, André, roi de Hongrie, suivi d’assez belles troupes, les templiers, les hospitaliers, les évêques de Munster et d’Utrecht; tout cela pouvait encore faire une armée de conquérants, si elle avait eu un chef; mais c’est ce qui manqua toujours. Le roi de Hongrie s’étant retiré, un comte de Hollande entreprit ce que tant de rois et de princes n’avaient pu faire. Les chrétiens semblaient toucher au temps de se relever; leurs espérances s’accrurent par l’arrivée d’une foule de chevaliers qu’un légat du pape leur amena. Un archevêque de Bordeaux, les évêques de Paris, d’Angers, d’Autun, de Beauvais, accompagnèrent le légat avec des troupes considérables. Quatre mille Anglais, autant d’Italiens, vinrent sous diverses bannières. Enfin Jean de Brienne, qui était arrivé à Ptolémaïs presque seul, se trouve à la tête de près de cent mille combattants. Saphadin, frère du fameux Saladin, qui avait joint depuis peu l’Égypte à ses autres États, venait de démolir les restes des murailles de Jérusalem, qui n’était plus qu’un bourg ruiné; mais comme Saphadin paraissait mal affermi dans l’Égypte, les croisés crurent pouvoir s’en emparer. De Ptoléimaïs le trajet est court aux embouchures du Nil. Les vaisseaux qui avaient apporté tant de chrétiens les portèrent en trois jours vers l’ancienne Péluse. Près des ruines de Péluse est élevée Damiette sur une chaussée qui la défend des inondations du Nil. (1218) Les croisés commencèrent le siège pendant la dernière maladie de Saphadin, et le continuèrent après sa mort. Mélédin, l’aîné de ses fils, régnait alors en Égypte, et passait pour aimer les lois, les sciences, et le repos plus que la guerre. Corradin, sultan de Damas, à qui la Syrie était tombée en partage, vint le secourir contre les chrétiens. Le siège, qui dura deux ans, fut mémorable en Europe, en Asie, et en Afrique. Saint François d’Assise(25), qui établissait alors son ordre, passa lui-même au camp des assiégeants; et, s’étant imaginé qu’il pourrait aisément convertir le sultan Mélédin, il s’avança avec son compagnon, frère Illuminé, vers le camp des Égyptiens. On les prit, on les conduisit au sultan. François le prêcha en italien. Il proposa à Mélédin de faire allumer un grand feu dans lequel ses imans d’un côté, François et Illuminé de l’autre, se jetteraient pour faire voir quelle était la religion véritable. Mélédin, à qui un interprète expliquait cette proposition singulière, répondit en riant que ses prêtres n’étaient pas hommes à se jeter au feu pour leur foi; alors François proposa de s’y jeter tout seul. Mélédin lui dit que s’il acceptait une telle offre il paraîtrait douter de sa religion. Ensuite il renvoya François avec bonté, voyant bien qu’il ne pouvait être un homme dangereux. Telle est la force de l’enthousiasme que François, n’ayant pu réussir à se jeter dans un bûcher en Égypte et à rendre le soudan chrétien, voulut tenter cette aventure à Maroc. Il s’embarqua d’abord pour l’Espagne; mais étant tombé malade, il obtint de frère Gille, et de quatre autres de ses compagnons, qu’ils allassent convertir les Maroquins. Frère Gille et les quatre moines font voile vers Tétuan, arrivent à Maroc, et prêchent en italien dans une charrette. Le miramolin, ayant pitié d’eux, les fit rembarquer pour l’Espagne; ils revinrent une seconde fois, on les renvoya encore. Ils revinrent une troisième; l’empereur, poussé à bout, les condamna à la mort dans son divan, et leur trancha lui-même la tête (1218): c’est un usage superstitieux autant que barbare que les empereurs de Maroc soient les premiers bourreaux de leur pays. Les miramolins se disaient descendus de Mahomet. Les premiers qui furent condamnés à mort, sous leur empire, demandèrent de mourir de la main du maître, dans l’espérance d’une expiation plus pure. Cet abominable usage s’est si bien conservé que le fameux empereur de Maroc, Mulei Ismaël, a exécuté de sa main près de dix mille hommes dans sa longue vie. Cette mort de cinq compagnons de François d’Assise est encore célébrée tous les ans à Coïmbre, par une procession aussi singulière que leur aventure. On prétendit que les corps de ces franciscains revinrent en Europe après leur mort, et s’arrêtèrent à Coïmbre dans l’église de Sainte-Croix. Les jeunes gens, les femmes et les filles, vont tous les ans, la nuit de l’arrivée de ces martyrs, de l’église de Sainte-Croix à celle des cordeliers. Les garçons ne sont couverts que d’un petit caleçon qui ne descend qu’au haut des cuisses; les femmes et les filles ont un jupon non moins court. La marche est longue, et on s’arrête souvent. (1220) Damiette cependant fut prise, et semblait ouvrir le chemin à la conquête de l’Égypte; mais Pélage Albano, bénédictin espagnol, légat du pape, et cardinal, fut cause de sa perte. Le légat prétendait que le pape étant chef de toutes les croisades; celui qui le représentait en était incontestablement le général; que le roi de Jérusalem, n’étant roi que par la permission du pape, devait obéir en tout au légat. Ces divisions consumèrent du temps. Il fallut écrire à Rome: le pape ordonna au roi de retourner au camp, et le roi y retourna pour servir sous le bénédictin. Ce général engagea l’armée entre deux bras du Nil, précisément au temps que ce fleuve, qui nourrit et qui défend l’Égypte, commençait à se déborder. Le sultan, par des écluses, inonda le camp des chrétiens. (1221) D’un côté il brûla leurs vaisseaux, de l’autre côté le Nil croissait et menaçait d’engloutir l’armée du légat. Elle se trouvait dans l’état où l’on peint les Égyptiens de Pharaon quand ils virent la mer prête à retomber sur eux. Les contemporains conviennent que dans cette extrémité on traita avec le sultan. Il se fit rendre Damiette; il renvoya l’armée en Phénicie, après avoir fait jurer que de huit ans on ne lui ferait la guerre; et il garda le roi Jean de Brienne en otage. Les chrétiens n’avaient plus d’espérance que dans l’empereur Frédéric II. Jean de Brienne, sorti d’otage, lui donna sa fille et les droits au royaume de Jérusalem pour roi. L’empereur Frédéric II concevait très bien l’inutilité des croisades; mais il fallait ménager les esprits des peuples, et éluder les coups du pape. Il me semble que la conduite qu’il tint est un modèle de saine politique. Il négocie à la fois avec le pape et avec le sultan Mélédin. Son traité étant signé entre le sultan et lui, il part pour la Palestine, mais avec un cortège plutôt qu’avec une armée. A peine est-il arrivé qu’il rend public le traité par lequel on lui cède Jérusalem, Nazareth et quelques villages. Il fait répandre dans l’Europe que sans verser une goutte de sang il a repris les saints lieux. On lui reproche d’avoir laissé, par le traité, une mosquée dans Jérusalem. Le patriarche de cette ville le traitait d’athée; ailleurs, il était regardé comme un prince qui savait régner. Il faut avouer, quand on lit l’histoire de ces temps, que ceux qui ont imaginé des romans n’ont guère pu aller par leur imagination au delà de ce que fournit ici la vérité. C’est peu que nous ayons vu, quelques années auparavant, un comte de Flandre qui, ayant fait voeu d’aller à la Terre Sainte, se saisit en chemin de l’empire de Constantinople; c’est peu que Jean de Brienne, cadet de Champagne, devenu roi de Jérusalem, ait été sur le point de subjuguer l’Égypte. Ce même Jean de Brienne, n’ayant plus d’États, marche presque seul au secours de Constantinople: il arrive pendant un interrègne, et on l’élit empereur (1224). Son successeur, Baudouin II, dernier empereur latin de Constantinople, toujours pressé par les Grecs, courait, une bulle du pape à la main, implorer en vain le secours de tous les princes de l’Europe; tous les princes étaient alors hors de chez eux: les empereurs d’Occident couraient à la Terre Sainte; les papes étaient presque toujours en France, et les rois prêts à partir pour la Palestine. Thibaud de Champagne, roi de Navarre, si célèbre par l’amour qu’on lui suppose pour la reine Blanche, et par ses chansons, fut aussi un de ceux qui s’embarquèrent alors pour la Palestine (1240). Il revint la même année, et c’était être heureux. Environ soixante et dix chevaliers français, qui voulurent se signaler avec lui, furent tous pris et menés au Grand-Caire, au neveu de Mélédin, nommé Mélecsala, qui, ayant hérité des États et des vertus de son oncle, les traita humainement, et les laissa enfin retourner dans leur patrie pour une rançon modique. En ce temps le territoire de Jérusalem n’appartint plus ni aux Syriens, ni aux Égyptiens, ni aux chrétiens, ni aux musulmans. Une révolution qui n’avait point d’exemple donnait une nouvelle face à la plus grande partie de l’Asie. Gengis et ses Tartares avaient franchi le Caucase, le Taurus, l’Immaüs. Les peuples qui fuyaient devant eux, comme des bêtes féroces chassées de leurs repaires par d’autres animaux plus terribles, fondaient à leur tour sur les terres abandonnées. (1244) Les habitants du Chorasan, qu’on nomma Corasmins, poussés par les Tartares, se précipitèrent sur la Syrie, ainsi que les Goths, au ive siècle, chassés, à ce qu’on dit, par des Scythes, étaient tombés sur l’empire romain. Ces Corasmins idolâtres égorgèrent ce qui restait à Jérusalem de Turcs, de chrétiens et de juifs. Les chrétiens qui restaient dans Antioche, dans Tyr, dans Sidon, et sur ces côtes de la Syrie, suspendirent quelque temps leurs querelles particulières pour résister à ces nouveaux brigands. Ces chrétiens étaient alors ligués avec le soudan de Damas. Les templiers, les chevaliers de Saint-Jean, les chevaliers teutoniques, étaient des défenseurs toujours armés. L’Europe fournissait sans cesse quelques volontaires. Enfin ce qu’on put ramasser combattit les Corasmins. La défaite des croisés fut entière. Ce n’était pas là le terme de leurs malheurs: de nouveaux Turcs vinrent ravager ces côtes de Syrie après les Corasmins, et exterminèrent presque tout ce qui restait de chevaliers. Mais ces torrents passagers laissèrent toujours aux chrétiens les villes de la côte. Les Latins, renfermés dans leurs villes maritimes, se virent alors sans secours; et leurs querelles augmentaient leurs malheurs. Les princes d’Antioche n’étaient occupés qu’à faire la guerre à quelques chrétiens d’Arménie. Les factions des Vénitiens, des Génois et des Pisans, se disputaient la ville de Ptolémaïs. Les templiers et les chevaliers de Saint-Jean se disputaient tout. L’Europe, refroidie, n’envoyait presque plus de ces pèlerins armés. Les espérances des chrétiens d’Orient s’éteignaient, quand saint Louis entreprit la dernière croisade. CHAP. LVIII. — De Saint Louis, son gouvernement, sa croisade, nombre de ses vaisseaux, ses dépenses, sa vertu, son imprudence, ses malheurs. Louis IX paraissait un prince destiné à réformer l’Europe, si elle avait pu l’être; à rendre la France triomphante et policée, et à être en tout le modèle des hommes. Sa piété, qui était celle d’un anachorète, ne lui ôta aucune vertu de roi. Une sage économie ne déroba rien à sa libéralité. Il sut accorder une politique profonde avec une justice exacte, et peut-être est-il le seul souverain qui mérite cette louange: prudent et ferme dans le conseil, intrépide dans les combats sans être emporté, compatissant comme s’il n’avait jamais été que malheureux. Il n’est pas donné à l’homme de porter plus loin la vertu. Il avait, conjointement avec la régente sa mère, qui savait régner, réprimé l’abus de la juridiction trop étendue des ecclésiastiques. Ils voulaient que les officiers de justice saisissent les biens de quiconque était excommunié, sans examiner si l’excommunication était juste ou injuste. Le roi, distinguant très sagement les lois civiles auxquelles tout doit être soumis, et les lois de l’Église dont l’empire doit ne s’étendre que sur les consciences, ne laissa pas plier les lois du royaume sous cet abus des excommunications. Ayant, dès le commencement de son administration, contenu les prétentions des évêques et des laïques dans leurs bornes, il avait réprimé les factions de la Bretagne; il avait gardé une neutralité prudente entre les emportements de Grégoire IX et les vengeances de l’empereur Frédéric II. Son domaine, déjà fort grand, s’était accru de plusieurs terres qu’il avait achetées. Les rois de France avaient alors pour revenus leurs biens propres, et non ceux des peuples. Leur grandeur dépendait d’une économie bien entendue, comme celle d’un seigneur particulier. Cette administration l’avait mis en état de lever de fortes armées contre le roi d’Angleterre Henri III, et contre des vassaux de France unis avec l’Angleterre. Henri III, moins riche, moins obéi de ses Anglais, n’eut ni d’aussi bonnes troupes, ni d’aussitôt prêtes. Louis le battit deux fois, et surtout à la journée de Taillebourg en Poitou. Le roi anglais s’enfuit devant lui. Cette guerre fut suivie d’une paix utile (1241). Les vassaux de France, rentrés dans leur devoir, n’en sortirent plus. Le roi n’oublia pas même d’obliger l’Anglais à payer cinq mille livres sterling pour les frais de la campagne. Quand on songe qu’il n’avait pas vingt-quatre ans lorsqu’il se conduisit ainsi, et que son caractère était fort au-dessus de sa fortune, on voit ce qu’il eût fait s’il fût demeuré dans sa patrie; et on gémit que la France ait été si malheureuse par ses vertus mêmes, qui devaient faire le bonheur du monde. L’an 1244, Louis, attaqué d’une maladie violente, crut, dit-on, dans une léthargie, entendre une voix qui lui ordonnait de prendre la croix contre les infidèles. A peine put-il parler qu’il fit voeu de se croiser. La reine sa mère, la reine sa femme, son conseil, tout ce qui l’approchait, sentit le danger de ce voeu funeste. L’évêque de Paris même lui en représenta les dangereuses conséquences; mais Louis regardait ce voeu comme un lien sacré qu’il n’était pas permis aux hommes de dénouer. Il prépara pendant quatre années cette expédition. (1248) Enfin, laissant à sa mère le gouvernement du royaume, il part avec sa femme et ses trois frères, que suivent aussi leurs épouses; presque toute la chevalerie de France l’accompagne. Il y eut dans l’armée près de trois mille chevaliers bannerets. Une partie de la flotte immense qui portait tant de princes et de soldats part de Marseille; l’autre, d’Aigues-Mortes, qui n’est plus un port aujourd’hui. La plupart des gros vaisseaux ronds qui transportèrent les troupes furent construits dans les ports de France. Ils étaient au nombre de dix-huit cents. Un roi de France ne pourrait aujourd’hui faire un pareil armement, parce que les bois sont incomparablement plus rares, tous les frais plus grands à proportion, et que l’artillerie nécessaire rend la dépense plus forte, et l’armement beaucoup plus difficile. On voit, par les comptes de saint Louis, combien ces croisades appauvrissaient la France. Il donnait au seigneur de Valery huit mille livres pour trente chevaliers, ce qui revenait à près de cent quarante-six mille livres numéraires de nos jours(26). Le connétable avait pour quinze chevaliers trois mille livres. L’archevêque de Reims et l’évêque de Langres recevaient chacun quatre mille livres pour quinze chevaliers que chacun d’eux conduisait. Cent soixante et deux chevaliers mangeaient aux tables du roi. Ces dépenses et les préparatifs étaient immenses. Si la fureur des croisades et la religion des serments avaient permis à la vertu de Louis d’écouter la raison, non seulement il eût vu le mal qu’il faisait à son pays, mais l’injustice extrême de cet armement qui lui paraissait si juste. Le projet n’eût-il été que d’aller mettre les Français en possession du misérable terrain de Jérusalem, ils n’y avaient aucun droit. Mais on marchait contre le vieux et sage Mélecsala, soudan d’Égypte, qui certainement n’avait rien à démêler avec le roi de France. Mélecsala était musulman; c’était là le seul prétexte de lui faire la guerre. Mais il n’y avait pas plus de raison à ravager l’Égypte parce qu’elle suivait les dogmes de Mahomet, qu’il n’y en aurait aujourd’hui à porter la guerre à la Chine parce que la Chine est attachée à la morale de Confucius. Louis mouilla dans l’île de Chypre: le roi de cette île se joint à lui; on aborde en Égypte. Le soudan d’Égypte ne possédait point Jérusalem. La Palestine alors était ravagée par les Corasmins: le sultan de Syrie leur abandonnait ce malheureux pays; et le calife de Bagdad, toujours reconnu et toujours sans pouvoir, ne se mêlait plus de ces guerres. Il restait encore aux chrétiens Ptolémaïs, Tyr, Antioche, Tripoli. Leurs divisions les exposaient continuellement à être écrasés par les soldats turcs et par les Corasmins. Dans ces circonstances il est difficile de voir pourquoi le roi de France choisissait l’Égypte pour le théâtre de sa guerre. Le vieux Mélecsala, malade, demanda la paix; on la refusa. Louis, renforcé par de nouveaux secours arrivés de France, était suivi de soixante mille combattants, obéi, aimé, ayant en tête des ennemis déjà vaincus, un soudan qui touchait à sa fin. Qui n’eût cru que l’Égypte et bientôt la Syrie seraient domptées? Cependant la moitié de cette armée florissante périt de maladie; l’autre moitié est vaincue près de la Massoure. Saint Louis voit tuer son frère Robert d’Artois (1250); il est pris avec ses deux autres frères, le comte d’Anjou et le comte de Poitiers. Ce n’était plus alors Mélecsala qui régnait en Égypte, c’était son fils Almoadan. Ce nouveau soudan avait certainement de la grandeur d’âme; car le roi Louis lui ayant offert pour sa rançon et pour celle des prisonniers un million de besants d’or, Almoadan lui en remit la cinquième partie. Ce soudan fut massacré par les mameluks, dont son père avait établi la milice. Le gouvernement, partagé alors, semblait devoir être funeste aux chrétiens. Cependant le conseil égyptien continua de traiter avec le roi. Le sire de Joinville rapporte que les émirs même proposèrent, dans une de leurs assemblées, de choisir Louis pour leur soudan. Joinville était prisonnier avec le roi. Ce que raconte un homme de son caractère a du poids sans doute; mais qu’on fasse réflexion combien dans un camp, dans une maison, on est mal informé des faits particuliers qui se passent dans un camp voisin, dans une maison prochaine; combien il est hors de vraisemblance que des musulmans songent à se donner pour roi un chrétien ennemi, qui ne connaît ni leur langue ni leurs moeurs, qui déteste leur religion, et qui ne peut être regardé par eux que comme un chef de brigands étrangers, on verra que Joinville n’a rapporté qu’un discours populaire. Dire fidèlement ce qu’on a entendu dire, c’est souvent rapporter de bonne foi des choses au moins suspectes. Mais nous n’avons point la véritable histoire de Joinville; ce n’est qu’une traduction infidèle, qu’on fit, du temps de François Ier, d’un écrit qu’on n’entendrait aujourd’hui que très difficilement(27). Je ne saurais guère encore concilier ce que les historiens disent de la manière dont les musulmans traitèrent les prisonniers. Ils racontent qu’on les faisait sortir un à un d’une enceinte où ils étaient renfermés, qu’on leur demandait s’ils voulaient renier Jésus-Christ, et qu’on coupait la tête à ceux qui persistaient dans le christianisme. D’un autre côté ils attestent qu’un vieil émir fit demander, par interprète, aux captifs s’ils croyaient en Jésus-Christ; et les captifs ayant dit qu’ils croyaient en lui: « Consolez-vous, dit l’émir; puisqu’il est mort pour vous, et qu’il a su ressusciter, il saura bien vous sauver. » Ces deux récits semblent un peu contradictoires; et ce qui est plus contradictoire encore, c’est que ces émirs fissent tuer des captifs dont ils espéraient une rançon. Au reste, ces émirs s’en tinrent aux huit cent mille besants auxquels leur soudan avait bien voulu se restreindre pour la rançon des captifs; et lorsqu’en vertu du traité les troupes françaises qui étaient dans Damiette rendirent cette ville, on ne voit point que les vainqueurs fissent le moindre outrage aux femmes. On laissa partir la reine et ses belles-soeurs avec respect. Ce n’est pas que tous les soldats musulmans fussent modérés; le vulgaire en tout pays est féroce: il y eut sans doute beaucoup de violences commises, des captifs maltraités et tués; mais enfin j’avoue que je suis étonné que le soldat mahométan n’ait pas exterminé un plus grand nombre de ces étrangers qui, des ports de l’Europe, étaient venus sans aucune raison ravager les terres de l’Égypte. Saint Louis, délivré de captivité, se retire en Palestine, et y demeure prés de quatre ans avec les débris de ses vaisseaux et de son armée. Il va visiter Nazareth au lieu de retourner en France, et enfin ne revient dans sa patrie qu’après la mort de la reine Blanche, sa mère; mais il y rentre pour former une croisade nouvelle. Son séjour à Paris lui procurait continuellement des avantages et de la gloire. Il reçut un honneur qu’on ne peut rendre qu’à un roi vertueux. Le roi d’Angleterre, Henri III, et ses barons, le choisirent pour arbitre de leurs querelles. Il prononça l’arrêt en souverain; et si cet arrêt, qui favorisait Henri III, ne put apaiser les troubles de l’Angleterre, il fit voir au moins à l’Europe quel respect les hommes ont malgré eux pour la vertu. Son frère, le comte d’Anjou, dut à la réputation de Louis, et au bon ordre de son royaume, l’honneur d’être choisi par le pape pour roi de Sicile, honneur qu’il ne méritait pas par lui-même. Louis cependant augmentait ses domaines de l’acquisition de Namur, de Péronne, d’Avranches, de Mortagne, du Perche; il pouvait ôter aux rois d’Angleterre tout ce qu’ils possédaient en France. Les querelles de Henri III et de ses barons lui facilitaient les moyens; mais il préféra la justice à l’usurpation. Il les laissa jouir de la Guienne, du Périgord, du Limousin; mais il les fit renoncer pour jamais à la Touraine, au Poitou, à la Normandie, réunis à la couronne par Philippe-Auguste ainsi la paix fut affermie avec sa réputation. Il établit le premier la justice de ressort; et les sujets opprimés par les sentences arbitraires des juges des baronnies commencèrent à pouvoir porter leurs plaintes à quatre grands bailliages royaux créés pour les écouter. Sous lui, des lettrés commencèrent à être admis aux séances de ces parlements dans lesquels des chevaliers, qui rarement savaient lire, décidaient de la fortune des citoyens. Il joignit à la piété d’un religieux la fermeté éclairée d’un roi, en réprimant les entreprises de la cour de Rome par cette fameuse pragmatique qui conserve les anciens droits de l’Église, nommés libertés de l’Église gallicane, s’il est vrai que cette pragmatique soit de lui. Enfin treize ans de sa présence réparaient en France tout ce que son absence avait ruiné; mais sa passion pour les croisades l’entraînait. Les papes l’encourageaient. Clément IV lui accordait une décime sur le clergé pour trois ans. Il part enfin une seconde fois, et à peu près avec les mêmes forces. Son frère, Charles d’Anjou, que le pape avait fait roi de Sicile, doit le suivre. Mais ce n’est plus ni du côté de la Palestine ni du côté de l’Égypte, qu’il tourne sa dévotion et ses armes. Il fait cingler sa flotte vers Tunis. Les chrétiens de Syrie n’étaient plus la race de ces premiers Francs établis dans Antioche et dans Tyr; c’était une génération mêlée de Syriens, d’Arméniens et d’Européans. On les appelait Poulains, et ces restes sans vigueur étaient pour la plupart soumis aux Égyptiens. Les chrétiens n’avaient plus de villes fortes que Tyr et Ptolémaïs. Les religieux templiers et hospitaliers, qu’on peut en quelque sens comparer à la milice des mameluks, se faisaient entre eux, dans ces villes mêmes, une guerre si cruelle que, dans un combat de ces moines militaires, il ne resta aucun templier en vie. Quel rapport y avait-il entre cette situation de quelques métis sur les côtes de Syrie et le voyage de saint Louis à Tunis? Son frère, Charles d’Anjou, roi de Naples et de Sicile, ambitieux, cruel, intéressé, faisait servir la simplicité héroïque de Louis à ses desseins. Il prétendait que le roi de Tunis lui devait quelques années de tribut; il voulait se rendre maître de ces pays, et saint Louis espérait, disent tous les historiens (je ne sais sur quel fondement) convertir le roi de Tunis. Étrange manière de gagner ce mahométan au christianisme! On fait une descente à main armée dans ses États, vers les ruines de Carthage. Mais bientôt le roi est assiégé lui-même dans son camp par les Maures réunis; les mêmes maladies que l’intempérance de ses sujets transplantés et le changement de climat avaient attirées dans son camp en Égypte désolèrent son camp de Carthage. Un de ses fils, né à Damiette pendant la captivité, mourut de cette espèce de contagion devant Tunis. Enfin le roi en fut attaqué; il se fit étendre sur la cendre (1270), et expira à l’âge de cinquante-cinq ans, avec la piété d’un religieux et le courage d’un grand homme. Ce n’est pas un des moindres exemples des jeux de la fortune que les ruines de Carthage aient vu mourir un roi chrétien, qui venait combattre des musulmans dans un pays où Didon avait apporté les dieux des Syriens. A peine est-il mort que son frère le roi de Sicile arrive. On fait la paix avec les Maures, et les débris des chrétiens sont ramenés en Europe. On ne peut guère compter moins de cent mille personnes sacrifiées dans les deux expéditions de saint Louis. Joignez les cent cinquante mille qui suivirent Frédéric Barberousse, les trois cent mille de la croisade de Philippe-Auguste et de Richard, deux cent mille au moins au temps de Jean de Brienne; comptez les cent soixante mille croisés qui avaient déjà passé en Asie, et n’oubliez pas ce qui périt dans l’expédition de Constantinople, et dans les guerres qui suivirent cette révolution, sans parler de la croisade du Nord et de celle contre les Albigeois, on trouvera que l’Orient fut le tombeau de plus de deux millions d’Européans. Plusieurs pays en furent dépeuplés et appauvris. Le sire de Joinville dit expressément qu’il ne voulut pas accompagner Louis à sa seconde croisade parce qu’il ne le pouvait, et que la première avait ruiné toute sa seigneurie. La rançon de saint Louis avait coûté huit cent mille besants; c’était environ neuf millions de la monnaie qui court actuellement (en 1778). Si des deux millions d’hommes qui moururent dans le Levant, chacun emporta seulement cent francs, c’est-à-dire un peu plus de cent sous du temps, c’est encore deux cent millions de livres qu’il en coûta. Les Génois, les Pisans, et surtout les Vénitiens, s’y enrichirent; mais la France, l’Angleterre, l’Allemagne, furent épuisées. On dit que les rois de France gagnèrent à ces croisades, parce que saint Louis augmenta ses domaines en achetant quelques terres des seigneurs ruinés. Mais il ne les accrut que pendant ses treize années de séjour, par son économie. Le seul bien que ces entreprises procurèrent, ce fut la liberté que plusieurs bourgades achetèrent de leurs seigneurs. Le gouvernement municipal s’accrut un peu des ruines des possesseurs des fiefs. Peu à peu ces communautés, pouvant travailler et commercer pour leur propre avantage, exercèrent les arts et le commerce, que l’esclavage éteignait. Cependant ce peu de chrétiens métis, cantonnés sur les côtes de Syrie, fut bientôt exterminé ou réduit en servitude. Ptolémaïs, leur principal asile, et qui n’était en effet qu’une retraite de bandits, fameux par leurs crimes, ne put résister aux forces du soudan d’Égypte Mélecséraph. Il la prit en 1291: Tyr et Sidon se rendirent à lui. Enfin, vers la fin du xiiie siècle, il n’y avait plus dans l’Asie aucune trace apparente de ces émigrations des chrétiens. CHAP. LIX. — Suite de la prise de Constantinople par les croisés. Ce qu’était alors l’empire grec. Ce gouvernement féodal de France avait produit, comme on l’a vu, bien des conquérants. Un pair de France, duc de Normandie, avait subjugué l’Angleterre; de simples gentilshommes, la Sicile; et parmi les croisés, des seigneurs de France avaient eu pour quelque temps Antioche et Jérusalem; enfin Baudouin, pair de France et comte de Flandre, avait pris Constantinople. Nous avons vu les mahométans d’Asie céder Nicée aux empereurs grecs fugitifs. Ces mahométans mêmes s’alliaient avec les Grecs contre les Francs et les Latins, leurs communs ennemis; et pendant ce temps-là, les irruptions des Tartares dans l’Asie et dans l’Europe empêchaient les musulmans d’opprimer ces Grecs. Les Francs, maîtres de Constantinople, élisaient leurs empereurs; les papes les confirmaient. (1216) Pierre de Courtenai, comte d’Auxerre, de la maison de France, ayant été élu, fut couronné et sacré dans Rome par le pape Honorius III. Les papes se flattaient alors de donner les empires d’Orient et d’Occident. On a vu ce que c’était que leurs droits sur l’Occident, et combien de sang coûta cette prétention. A l’égard de l’Orient, il ne s’agissait guère que de Constantinople, d’une partie de la Thrace et de la Thessalie. Cependant le patriarche latin, tout soumis qu’il était au pape, prétendait qu’il n’appartenait qu’à lui de couronner ses maîtres, tandis que le patriarche grec, siégeant tantôt à Nicée, tantôt à Andrinople, anathématisait et l’empereur latin, et le patriarche de cette communion, et le pape même. C’était si peu de chose que cet empire latin de Constantinople que Pierre de Courtenai, en revenant de Rome, ne put éviter de tomber entre les mains des Grecs; et après sa mort ses successeurs n’eurent précisément que la ville de Constantinople et son territoire. Des Français possédaient l’Achaïe; les Vénitiens avaient la Morée. Constantinople, autrefois si riche, était devenue si pauvre que Baudouin II (j’ai peine à le nommer empereur) mit en gage pour quelque argent, entre les mains des Vénitiens, la couronne d’épines de Jésus-Christ, ses langes, sa robe, sa serviette, son éponge, et beaucoup de morceaux de la vraie croix. Saint Louis retira ces gages des mains des Vénitiens, et les plaça dans la Sainte-Chapelle de Paris, avec d’autres reliques, qui sont des témoignages de piété plutôt que de la connaissance de l’antiquité. On vit ce Baudouin II venir en 1245 au concile de Lyon, dans lequel le pape Innocent IV excommunia si solennellement Frédéric II. Il y implora vainement le secours d’une croisade, et ne retourna dans Constantinople que pour la voir enfin retomber au pouvoir des Grecs, ses légitimes possesseurs. Michel Paléologue, empereur et tuteur du jeune empereur Lascaris, reprit la ville par une intelligence secrète. Baudouin s’enfuit ensuite en France (1261), où il vécut de l’argent que lui valut la vente de son marquisat de Namur qu’il fit au roi saint Louis. Ainsi finit cet empire des croisés. Les Grecs rapportèrent leurs moeurs dans leur empire. L’usage recommença de crever les yeux. Michel Paléologue se signala d’abord en privant son pupille de la vue et de la liberté. On se servait auparavant d’une lame de métal ardente; Michel employa le vinaigre bouillant, et l’habitude s’en conserva, car la mode entre jusque dans les crimes. Paléologue ne manqua pas de se faire absoudre solennellement de cette cruauté par son patriarche et par ses évêques, qui répandaient des larmes de joie, dit-on, à cette pieuse cérémonie. Paléologue se frappait la poitrine, demandait pardon à Dieu, et se gardait bien de délivrer de prison son pupille et son empereur. Quand je dis que la superstition rentra dans Constantinople avec les Grecs, je n’en veux pour preuve que ce qui arriva en 1214. Tout l’empire était divisé entre deux patriarches. L’empereur ordonna que chaque parti présenterait à Dieu un mémoire de ses raisons dans Sainte-Sophie, qu’on jetterait les deux mémoires dans un brasier bénit, et qu’ainsi la volonté de Dieu se déclarerait. Mais la volonté céleste ne se déclara qu’en laissant brûler les deux papiers, et abandonna les Grecs à leurs querelles ecclésiastiques. L’empire d’Orient reprit cependant un peu la vie. La Grèce lui était jointe avant les croisades; mais il avait perdu presque toute l’Asie Mineure et la Syrie. La Grèce en fut séparée après les croisades; mais un peu de l’Asie Mineure restait, et il s’étendait encore en Europe jusqu’à Belgrade. Tout le reste de cet empire était possédé par des nations nouvelles. L’Égypte était devenue la proie de la milice des mameluks, composée d’abord d’esclaves, et ensuite de conquérants. C’étaient des soldats ramassés des côtes septentrionales de la mer Noire; et cette nouvelle forme de brigandage s’était établie du temps de la captivité de saint Louis. Le califat touchait à sa fin dans ce xiiie siècle, tandis que l’empire de Constantin penchait vers la sienne. Vingt usurpateurs nouveaux déchiraient de tous côtés la monarchie fondée par Mahomet, en se soumettant à sa religion; et enfin ces califes de Babylone, nommés les califes Abassides, furent entièrement détruits par la famille de Gengis. Il y eut ainsi, dans les xiie et xiiie siècles, une suite de dévastations non interrompue dans tout l’hémisphère. Les nations se précipitèrent les unes sur les autres par des émigrations prodigieuses, qui ont établi peu à peu de grands empires. Car tandis que les croisés fondaient sur la Syrie, les Turcs minaient les Arabes; et les Tartares parurent enfin, qui tombèrent sur les Turcs, sur les Arabes, sur les Indiens, sur les Chinois. Ces Tartares, conduits par Gengis et par ses fils, changèrent la face de toute la Grande-Asie, tandis que l’Asie Mineure et la Syrie étaient le tombeau des Francs et des Sarrasins. Au delà de la Perse, vers le Gion et l’Oxus, il s’était formé un nouvel empire des débris du califat. Nous l’appelons Carisme ou Kouaresme, du nom corrompu de ses conquérants. Sultan Mohammed y régnait à la fin du xiie siècle et au commencement du xiiie, quand la grande invasion des Tartares vint engloutir tant de vastes États. Mohammed le Carismin régnait du fond de l’Irac, qui est l’ancienne Médie, jusqu’au delà de la Sogdiane, et fort avant dans le pays des Tartares. Il avait encore ajouté à ses États une partie de l’Inde, et se voyait un des plus grands souverains du monde, mais reconnaissant toujours le calife qu’il dépouillait, et auquel il ne restait que Bagdad. Par delà le Taurus et le Caucase, à l’orient de la mer Caspienne, et du Volga jusqu’à la Chine, et au nord jusqu’à la zone glaciale, s’étendent ces immenses pays des anciens Scythes, qui se nommèrent depuis Tatars, du nom de Tatar-kan, l’un de leurs plus grands princes, et que nous appelons Tartares. Ces pays paraissent peuplés de temps immémorial, sans qu’on y ait presque jamais bâti de villes. La nature a donné à ces peuples, comme aux Arabes bédouins, un goût pour la liberté et pour la vie errante qui leur a fait toujours regarder les villes comme les prisons où les rois, disent-ils, tiennent leurs esclaves. Leurs courses continuelles, leur vie nécessairement frugale, peu de repos goûté en passant sous une tente, ou sur un chariot, ou sur la terre, en firent des générations d’hommes robustes, endurcis à la fatigue, qui, comme des bêtes féroces trop multipliées, se jetèrent loin de leurs tanières tantôt vers les Palus-Méotides, lorsqu’ils chassèrent, au ve siècle, les habitants de ces contrées qui se précipitèrent sur l’empire romain; tantôt à l’orient et au midi, vers l’Arménie et la Perse; tantôt du côté de la Chine et jusqu’aux Indes. Ainsi ce vaste réservoir d’hommes ignorants et belliqueux a vomi ces inondations dans presque tout notre hémisphère, et les peuples qui habitent aujourd’hui ces déserts, privés de toute connaissance, savent seulement que leurs pères ont conquis le monde. Chaque horde ou tribu avait son chef, et plusieurs chefs se réunissaient sous un kan. Les tribus voisines du Dalaï-lama l’adoraient, et cette adoration consistait principalement en un léger tribut; les autres, pour tout culte, sacrifiaient à Dieu quelques animaux une fois l’an. Il n’est point dit qu’ils aient jamais immolé d’hommes à la Divinité, ni qu’ils aient cru à un être malfaisant et puissant tel que le diable. Les besoins et les occupations d’une vie vagabonde les garantissaient aussi de beaucoup de superstitions nées de l’oisiveté; ils n’avaient que les défauts de la brutalité attachée à une vie dure et sauvage; et ces défauts mêmes en firent des conquérants. Tout ce que je puis recueillir de certain sur l’origine de la grande révolution que firent ces Tartares aux xiie et xiiie siècles, c’est que vers l’orient de la Chine les hordes des Monguls, ou Mogols, possesseurs des meilleures mines de fer, fabriquèrent ce métal avec lequel on se rend maître de ceux qui possèdent tout le reste. Cal-kan, ou Gassar-kan, aïeul de Gengis-kan, se trouvant à la tête de ces tribus, plus aguerries et mieux armées que les autres, força plusieurs de ses voisins à devenir ses vassaux, et fonda une espèce de monarchie, telle qu’elle peut subsister parmi des peuples errants et impatients du joug. Son fils, que les historiens européans appellent Pisouca, affermit cette domination naissante; et enfin Gengis l’étendit dans la plus grande partie de la terre connue. Il y avait un puissant État entre ces terres et celles de la Chine; cet empire était celui d’un kan dont les aïeux avaient renoncé a la vie vagabonde des Tartares pour bâtir des villes à l’exemple des Chinois: il fut même connu en Europe; c’est à lui qu’on donna d’abord le nom de Prêtre-Jean. Des critiques ont voulu prouver que le mot propre est Prêtre-Jean, quoique assurément il n’y eût aucune raison de l’appeler ni Prête ni Prêtre. Ce qu’il y a de vrai, c’est que la réputation de sa capitale, qui faisait du bruit dans l’Asie, avait excité la cupidité des marchands d’Arménie; ces marchands étaient de l’ancienne communion de Nestorius. Quelques-uns de leurs religieux se mirent en chemin avec eux, et, pour se rendre recommandables aux princes chrétiens qui faisaient alors la guerre en Syrie, ils écrivirent qu’ils avaient converti ce grand kan, le plus puissant des Tartares; qu’ils lui avaient donné le nom de Jean, qu’il avait même voulu recevoir le sacerdoce. Voilà la fable qui rendit le Prêtre-Jean si fameux dans nos anciennes chroniques des croisades. On alla ensuite chercher le Prêtre-Jean en Éthiopie, et on donna ce nom à ce prince nègre, qui est moitié chrétien schismatique et moitié juif. Cependant le Prêtre-Jean tartare succomba dans une grande bataille sous les armes de Gengis. Le vainqueur s’empara de ses États et se fit élire souverain de tous les kans tartares, sous le nom de Gengis-kan, qui signifie roi des rois, ou grand kan. Il portait auparavant le nom de Témugin. Il paraît que les kans tartares étaient en usage d’assembler des diètes vers le printemps: ces diètes s’appelaient Cour-ilté. Eh! qui sait si ces assemblées et nos cours plénières, aux mois de mars et de mai, n’ont pas une origine commune? Gengis publia dans cette assemblée qu’il fallait ne croire qu’un Dieu, et ne persécuter personne pour sa religion: preuve certaine que ses vassaux n’avaient pas tous la même créance. La discipline militaire fut rigoureusement établie des dizeniers, des centeniers, des capitaines de mille hommes, des chefs de dix mille sous des généraux, furent tous astreints à des devoirs journaliers; et tous ceux qui n’allaient point à la guerre furent obligés de travailler un jour de la semaine pour le service du grand kan. L’adultère fut défendu d’autant plus sévèrement que la polygamie était permise. Il n’y eut qu’un canton tartare dans lequel il fut permis aux habitants de demeurer dans l’usage de prostituer les femmes à leurs hôtes. Le sortilège fut expressément défendu sous peine de mort. On a vu(28) que Charlemagne ne le punit que par des amendes. Mais il en résulte que les Germains, les Francs et les Tartares, croyaient également au pouvoir des magiciens. Gengis fit jouer, dans cette grande assemblée de princes barbares, un ressort qu’on voit souvent employé dans l’histoire du monde. Un prophète prédit à Gengis-kan qu’il serait le maître de l’univers: les vassaux du grand kan s’encouragèrent à remplir la prédiction. L’auteur chinois qui a écrit les conquêtes de Gengis, et que le P. Gaubil a traduit(29), assure que ces Tartares n’avaient aucune connaissance de l’art d’écrire. Cet art avait toujours été ignoré des provinces d’Archangel jusqu’au delà de la grande muraille, ainsi qu’il le fut des Celtes, des Bretons, des Germains, des Scandinaviens, et de tous les peuples de l’Afrique au delà du mont Atlas. L’usage de transmettre à la postérité toutes les articulations de la langue et toutes les idées de l’esprit, est un des grands raffinements de la société perfectionnée, qui ne fut connu que chez quelques nations très policées; et encore ne fut-il jamais d’un usage universel chez ces nations. Les lois des Tartares étaient promulguées de bouche, sans aucun signe représentatif qui en perpétuât la mémoire. Ce fut ainsi que Gengis porta une loi nouvelle, qui devait faire des héros de ses soldats. Il ordonna la peine de mort contre ceux qui, dans le combat, appelés au secours de leurs camarades, fuiraient au lieu de les secourir. (1214) Bientôt maître de tous les pays qui sont entre le fleuve Volga et la muraille de la Chine, il attaqua enfin cet ancien empire qu’on appelait alors le Catai. Il prit Cambalu, capitale du Catai septentrional. C’est la même ville que nous nommons aujourd’hui Pékin. Maître de la moitié de la Chine, il soumit jusqu’au fond de la Corée. L’imagination des hommes oisifs, qui s’épuise en fictions romanesques, n’oserait pas imaginer qu’un prince partît du fond de la Corée, qui est l’extrémité orientale de notre globe, pour porter la guerre en Perse et aux Indes. C’est ce qu’exécuta Gengis. Le calife de Bagdad, nommé Nasser, l’appela imprudemment à son secours. Les califes alors étaient, comme nous l’avons vu(30), ce qu’avaient été les rois fainéants de France sous la tyrannie des maires du palais: les Turcs étaient les maires des califes. Ce sultan Mohammed, de la race des Carismins, dont nous venons de parler, était maître de presque toute la Perse; l’Arménie, toujours faible, lui payait tribut. Le calife Nasser, que ce Mohamed voulait enfin dépouiller de l’ombre de dignité qui lui restait, attira Gengis dans la Perse. Le conquérant tartare avait alors soixante ans: il parait qu’il savait régner comme vaincre; sa vie est un des témoignages qu’il n’y a point de grand conquérant qui ne soit grand politique. Un conquérant est un homme dont la tête se sert, avec une habileté heureuse, du bras d’autrui. Gengis gouvernait si adroitement la partie de la Chine conquise qu’elle ne se révolta point pendant son absence; et il savait si bien régner dans sa famille que ses quatre fils, qu’il fit ses quatre lieutenants généraux, mirent presque toujours leur jalousie à le bien servir, et furent les instruments de ses victoires. Nos combats, en Europe, paraissent de légères escarmouches en comparaison de ces batailles qui ont ensanglanté quelquefois l’Asie. Le sultan Mohammed marche contre Gengis avec quatre cent mille combattants, au delà du fleuve Jaxarte, près de la ville d’Otrar; et dans les plaines immenses qui sont par delà cette ville, au quarante-deuxième degré de latitude, il rencontre l’armée tartare de sept cent mille hommes(31), commandée par Gengis et par ses quatre fils: les mahométans furent défaits, et Otrar prise. On se servit du bélier dans le siège: il semble que cette machine de guerre soit une invention naturelle de presque tous les peuples, comme l’arc et les flèches. De ces pays, qui sont vers la Transoxane, le vainqueur s’avance à Bocara, ville célèbre dans toute l’Asie par son grand commerce, ses manufactures d’étoffes, surtout par les sciences que les sultans turcs avaient apprises des Arabes, et qui florissaient dans Bocara et dans Samarcande. Si même on en croit le kan Abulcazi, de qui nous tenons l’histoire des Tartares, Bocar signifie savant en langue tartare-mongule; et c’est de cette étymologie, dont il ne reste aujourd’hui nulle trace, que vint le nom de Bocara. Le Tartare, après l’avoir rançonnée, la réduisit en cendres, ainsi que Persépolis avait été brûlée par Alexandre; mais les Orientaux qui ont écrit l’histoire de Gengis disent qu’il voulut venger ses ambassadeurs, que le sultan avait fait tuer avant cette guerre. S’il peut y avoir quelque excuse pour Gengis, il n’y en a point pour Alexandre. Toutes ces contrées à l’orient et au midi de la mer Caspienne furent soumises; et le sultan Mohammed, fugitif de province en province, traînant après lui ses trésors et son infortune, mourut abandonné des siens. Enfin le conquérant pénétra jusqu’au fleuve de l’Inde, et tandis qu’une de ses armées soumettait l’Indoustan, une autre, sous un de ses fils, subjugua toutes les provinces qui sont au midi et à l’occident de la mer Caspienne, le Corassan, l’Irak, le Shirvan, l’Aran; elle passa les portes de fer, près desquelles la ville de Derbent fut bâtie, dit-on, par Alexandre. C’est l’unique passage de ce côté de la haute Asie, à travers les montagnes escarpées et inaccessibles du Caucase; de là, marchant le long du Volga vers Moscou, cette armée, partout victorieuse, ravagea la Russie. C’était prendre ou tuer des bestiaux et des esclaves. Chargée de ce butin, elle repassa le Volga, et retourna vers Gengis par le nord-est de la mer Caspienne. Aucun voyageur n’avait fait, dit-on, le tour de cette mer; et ces troupes furent les premières qui entreprirent une telle course par des pays incultes, impraticables à d’autres hommes qu’à des Tartares, auxquels il ne fallait ni tentes, ni provisions, ni bagages, et qui se nourrissaient de la chair de leurs chevaux morts de vieillesse, comme de celle des autres animaux. Ainsi donc la moitié de la Chine, et la moitié de l’Indoustan, presque toute la Perse jusqu’à l’Euphrate, les frontières de la Russie, Casan, Astracan, toute la Grande-Tartarie, furent subjuguées par Gengis en près de dix-huit années. Il est certain que cette partie du Thibet où règne le grand lama était enclavée dans son empire, et que le pontife ne fut point inquiété par Gengis, qui avait beaucoup d’adorateurs de cette idole humaine dans ses armées. Tous les conquérants ont toujours épargné les chefs des religions, et parce que ces chefs les ont flattés, et parce que la soumission du pontife entraîne celle du peuple. En revenant des Indes par la Perse et par l’ancienne Sogdiane, il s’arrêta dans la ville de Toncat, au nord-est du fleuve Jaxarte, comme au centre de son vaste empire. Ses fils, victorieux de tous côtés, ses généraux, et tous les princes tributaires, lui apportèrent les trésors de l’Asie. Il en fit des largesses à ses soldats, qui ne connurent que par lui cette espèce d’abondance. C’est de là que les Russes trouvent souvent aujourd’hui des ornements d’argent et d’or, et des monuments de luxe enterrés dans les pays sauvages de la Tartarie: c’est tout ce qui reste à présent de tant de déprédations. Il tint dans les plaines de Toncat une cour plénière triomphale, aussi magnifique qu’avait été guerrière celle qui autrefois lui prépara tant de triomphes. On y vit un mélange de barbarie tartare et de luxe asiatique. Tous les kans et leurs vassaux, compagnons de ses victoires, étaient sur ces anciens chariots scythes dont l’usage subsiste encore jusque chez les Tartares de la Crimée; mais ces chars étaient couverts des étoffes précieuses, de l’or et des pierreries de tant de peuples vaincus. Un des fils de Gengis lui fit, dans cette diète, un présent de cent mille chevaux. Ce fut dans ces états généraux de l’Asie qu’il reçut les adorations de plus de cinq cents ambassadeurs des pays conquis; de la il courut remettre sous le joug un grand pays qu’on nommait Tangut, vers les frontières de la Chine. Il voulait, âgé d’environ soixante et dix ans, aller achever la conquête de ce grand royaume de la Chine, l’objet le plus chéri de son ambition; mais enfin une maladie mortelle le saisit dans son camp sur la route de cet empire, à quelques lieues de la grande muraille (1226). Jamais, ni avant ni après lui, aucun homme n’a subjugué plus de peuples. Il avait conquis plus de dix-huit cents lieues de l’orient au couchant, et plus de mille du septentrion au midi. Mais dans ses conquêtes il ne fit que détruire, et, si on excepte Bocara et deux ou trois autres villes dont il permit qu’on réparât les ruines, son empire, de la frontière de Russie jusqu’à celle de la Chine, fut une dévastation. La Chine fut moins saccagée, parce qu’après la prise de Pékin, ce qu’il envahit ne résista pas. Il partagea avant sa mort ses États à ses quatre fils, et chacun d’eux fut un des plus puissants rois de la terre. On assure qu’on égorgea beaucoup d’hommes sur son tombeau, et qu’on en a usé ainsi à la mort de ses successeurs qui ont régné dans la Tartarie. C’est une ancienne coutume des princes scythes, qu’on a trouvée établie depuis peu chez les nègres de Congo; coutume digne de ce que la terre a porté de plus barbare. On prétend que c’était un point d’honneur, chez les domestiques des kans tartares, de mourir avec leurs maîtres, et qu’ils se disputaient l’honneur d’être enterrés avec eux. Si ce fanatisme était commun, si la mort était si peu de chose pour ces peuples, ils étaient faits pour subjuguer les autres nations. Les Tartares, dont l’admiration redoubla pour Gengis quand ils ne le virent plus, imaginèrent qu’il n’était point né comme les autres hommes, mais que sa mère l’avait conçu par le seul secours de l’influence céleste: comme si la rapidité de ses conquêtes n’était pas un assez grand prodige! S’il fallait donner à de tels hommes un être surnaturel pour père, il faudrait supposer que c’est un être malfaisant. Les Grecs, et avant eux les Asiatiques, avaient souvent appelé fils des dieux leurs défenseurs et leurs législateurs, et même les ravisseurs conquérants. L’apothéose, dans tous les temps d’ignorance, a été prodiguée à quiconque instruisit, ou servit, ou écrasa le genre humain. Les enfants de ce conquérant étendirent encore la domination qu’avait laissée leur père. Octaï, et bientôt après Koublaï-kan, fils d’Octaï, achevèrent la conquête de la Chine. C’est ce Koublaï que vit Marc Paolo, vers l’an 1260(32), lorsque avec son frère et son oncle il pénétra dans ces pays dont le nom même était alors ignoré, et qu’il appelle le Catai. L’Europe, chez qui ce Marc Paolo est fameux pour avoir voyagé dans les États soumis par Gengis et ses enfants, ne connut longtemps ni ces États ni leurs vainqueurs. A la vérité le pape Innocent IV envoya quelques franciscains dans la Tartarie (1246). Ces moines, qui se qualifiaient ambassadeurs, virent peu de chose, furent traités avec le plus grand mépris, et ne servirent à rien. On était si peu instruit de ce qui se passait dans cette vaste partie du monde, qu’un fourbe, nommé David, fit accroire à saint Louis, en Syrie, qu’il venait auprès de lui de la part du grand kan de Tartarie, qui s’était fait chrétien (1258). Saint Louis envoya le moine Rubruquis dans ces pays pour s’informer de ce qui en pouvait être. Il paraît, par la relation de Rubruquis, qu’il fut introduit devant le petit-fils de Gengis, qui régnait à la Chine. Mais quelles lumières pouvait-on tirer d’un moine qui ne fit que voyager chez des peuples dont il ignorait les langues, et qui n’était pas à portée de bien voir ce qu’il voyait? Il ne rapporta de son voyage que beaucoup de fausses notions et quelques vérités indifférentes. Ainsi donc, au temps que les princes et les barons chrétiens baignaient de sang le royaume de Naples, la Grèce, la Syrie, et l’Égypte, l’Asie était saccagée par les Tartares; presque tout notre hémisphère souffrait à la fois. Les moines qui voyagèrent en Tartarie, dans le xiiie siècle, ont écrit que Gengis et ses enfants gouvernaient despotiquement leurs Tartares. Mais peut-on croire que des conquérants, armés pour partager le butin avec leur chef, des hommes robustes, nés libres, des hommes errants, couchant l’hiver sur la neige, et l’été sur la rosée, se soient laissé traiter, par des conducteurs élus en plein champ, comme les chevaux qui leur servaient de monture et de pâture? Ce n’est pas là l’instinct des peuples du Nord: les Alains, les Huns, les Gépides, les Turcs, les Goths, les Francs, furent tous les compagnons, et non les esclaves, de leurs barbares chefs. Le despotisme ne vient qu’à la longue; il se forme du combat de l’esprit de domination contre l’esprit d’indépendance. Le chef a toujours plus de moyens d’écraser que ses compagnons de résister; et enfin l’argent rend absolu. (1243) Le moine Plan-Carpin, envoyé par le pape Innocent IV dans Caracorum, alors capitale de la Tartarie, témoin de l’inauguration d’un fils du grand kan Octaï, rapporte que les principaux Tartares firent asseoir ce kan sur une pièce de feutre, et lui dirent: « Honore les grands, sois juste et bienfaisant envers tous; sinon tu seras si misérable que tu n’auras pas même le feutre sur lequel tu es assis. » Ces paroles ne sont pas d’un courtisan esclave. Gengis usa du droit qu’ont eu toujours tous les princes de l’Orient, droit semblable à celui de tous les pères de famille dans la loi romaine, de choisir leurs héritiers, et de faire partage entre leurs enfants sans avoir égard à l’aînesse. Il déclara grand kan des Tartares son troisième fils Octaï, dont la postérité régna dans le nord de la Chine jusque vers le milieu du xive siècle. La force des armes y avait introduit les Tartares; les querelles de religion les en chassèrent. Les prêtres lamas voulurent exterminer les bonzes; ceux-ci soulevèrent les peuples. Les princes du sang chinois profitèrent de cette discorde ecclésiastique, et chassèrent enfin leurs dominateurs, que l’abondance et le repos avaient amollis. Un autre fils de Gengis, nommé Touchi, eut le Turquestan, la Bactriane, le royaume d’Astracan, et le pays des Usbecs. Le fils de ce Touchi alla ravager la Pologne, la Dalmatie, la Hongrie, les environs de Constantinople (1234, 1235). Il s’appelait Batoukan. Les princes de la Tartarie Crimée descendent de lui de mâle en mâle; et les kans usbecs, qui habitent aujourd’hui la vraie Tartarie, vers le nord et l’orient de la mer Caspienne, rapportent aussi leur origine à cette source. Ils sont maîtres de la Bactriane septentrionale; mais ils ne mènent dans ces beaux pays qu’une vie vagabonde, et désolent la terre qu’ils habitent. Tuti, ou Tuli, autre fils de Gengis, eut la Perse du vivant de son père. Le fils de ce Tuti, nommé Houlacon, passa l’Euphrate, que Gengis n’avait point passé; il détruisit pour jamais dans Bagdad l’empire des califes, et se rendit maître d’une partie de l’Asie Mineure ou Natolie, tandis que les maîtres naturels de cette belle partie de l’empire de Constantinople étaient chassés de leur capitale par les chrétiens croisés. Un quatrième fils, nommé Zangataï, eut la Transoxane, Candahar, l’Inde septentrionale, Cachemire, le Thibet; et tous les descendants de ces quatre monarques conservèrent quelque temps, par les armes, leurs monarchies établies par le brigandage. Si on compare ces vastes et soudaines déprédations avec ce qui se passe de nos jours dans notre Europe, on verra une énorme différence. Nos capitaines, qui entendent l’art de la guerre infiniment mieux que les Gengis et tant d’autres conquérants; nos armées, dont un détachement aurait dissipé avec quelques canons toutes ces hordes de Huns, d’Alains et de Scythes, peuvent à peine aujourd’hui prendre quelques villes dans leurs expéditions les plus brillantes. C’est qu’alors il n’y avait nul art, et que la force décidait du sort du monde. Gengis et ses fils, allant de conquête en conquête, crurent qu’ils subjugueraient toute la terre habitable; c’est dans ce dessein que d’un côté Koublaï, maître de la Chine, envoya une armée de cent mille hommes sur mille bateaux, appelés jonques, pour conquérir le Japon, et que Batou-kan pénétra aux frontières de l’Italie. Le pape Célestin IV lui envoya quatre religieux, seuls ambassadeurs qui pussent accepter une telle commission. Frère Asselin rapporte qu’il ne put parler qu’à un des capitaines tartares, qui lui donna cette lettre pour le pape. « Si tu veux demeurer sur terre, viens nous rendre hommage. Si tu n’obéis pas, nous savons ce qui en arrivera. Envoie-nous de nouveaux députés pour nous dire si tu veux être notre vassal ou notre ennemi(33). » On a blâmé Charlemagne d’avoir divisé ses États; on doit en louer Gengis. Les États de Charlemagne se touchaient, avaient à peu près les mêmes lois, étaient sous la même religion, et pouvaient se gouverner par un seul homme; ceux de Gengis, beaucoup plus vastes, entrecoupés de déserts, partagés en religions différentes, ne pouvaient obéir longtemps au même sceptre. Cependant cette vaste puissance des Tartares-Mogols, fondée vers l’an 1220, s’affaiblit de tous côtés; jusqu’à ce que Tamerlan, plus d’un siècle après, établit une monarchie universelle dans l’Asie, monarchie qui se partagea encore. La dynastie de Gengis régna longtemps à la Chine, sous le nom d’Iven. Il est à croire que la science de l’astronomie, qui avait rendu les Chinois si célèbres, déchut beaucoup dans cette révolution: car on ne voit, en ce temps-là, que des mahométans astronomes à la Chine; et ils ont presque toujours été en possession de régler le calendrier jusqu’à l’arrivée des jésuites. C’est peut-être la raison de la médiocrité où sont restés les Chinois(34). Voilà tout ce qu’il vous convient de savoir des Tartares dans ces temps reculés. Il n’y a là ni droit civil, ni droit canon, ni division entre le trône et l’autel, et entre des tribunaux de judicature, ni conciles, ni universités, ni rien de ce qui a perfectionné ou surchargé la société parmi nous. Les Tartares partirent de leurs déserts vers l’an 1212, et eurent conquis la moitié de l’hémisphère vers l’an 1236; c’est là toute leur histoire. Tournons maintenant vers l’Occident, et voyons ce qui se passait, au xiiie siècle, en Europe. CHAP. LXI. — De Charles d’Anjou, roi des Deux-Siciles. De Mainfroi, de Conradin, et des vêpres siciliennes. Pendant que la grande révolution des Tartares avait son cours, que les fils et les petits-fils de Gengis se partageaient la plus grande partie du monde, que les croisades continuaient, et que saint Louis préparait malheureusement la dernière, l’illustre maison impériale de Souabe finit d’une manière inouïe jusqu’alors: ce qui restait de son sang coula sur un échafaud. L’empereur Frédéric II avait été à la fois empereur des papes, leur vassal, et leur ennemi. Il leur rendait hommage lige pour le royaume de Naples et de Sicile (1254). Son fils Conrad IV se mit en possession de ce royaume. Je ne vois point d’auteur qui n’assure que ce Conrad fut empoisonné par son frère Manfredi ou Mainfroi, bâtard de Frédéric; mais je n’en vois aucun qui en apporte la plus légère preuve. Ce même empereur Conrad IV avait été accusé d’avoir empoisonné son frère Henri: vous verrez que dans tous les temps les soupçons de poison sont plus communs que le poison même. Cet hommage lige qu’on rendait à la cour romaine pour les royaumes de Naples et de Sicile fut une des sources des calamités de ces provinces, de celles de la maison impériale de Souabe, et de celles de la maison d’Anjou, qui, après avoir dépouillé les héritiers légitimes, périt elle-même misérablement. Cet hommage fut d’abord, comme vous l’avez vu(35), une simple cérémonie pieuse et adroite des conquérants normands, qui mirent, comme tant d’autres princes, leurs États sous la protection de l’Église, pour arrêter, s’il était possible, par l’excommunication, ceux qui voudraient leur ravir ce qu’ils avaient usurpé. Les papes tournèrent bientôt en hommage cette oblation; et n’étant pas souverains de Rome, ils étaient suzerains des Deux-Siciles. L’empereur Frédéric II laissa Naples et la Sicile dans l’état le plus florissant: de sages lois établies, des villes bâties, Naples embellie, les sciences et les arts en honneur, furent ses monuments. Ce royaume devait appartenir à l’empereur Conrad son fils; on ne sait si Manfredi, que nous nommons Mainfroi, était fils légitime ou bâtard de Frédéric II; l’empereur semble le regarder dans son testament comme son fils légitime: il lui donne Tarente et plusieurs autres principautés en souveraineté; il l’institue régent du royaume pendant l’absence de Conrad, et le déclare son successeur, en cas que Conrad et Henri viennent à mourir sans enfants: jusque-là tout paraît paisible. Mais les Italiens n’obéissaient jamais que malgré eux au sang germanique; les papes détestaient la maison de Souabe, et voulaient la chasser d’Italie; les partis guelfe et gibelin subsistaient dans toute leur force d’un bout de l’Italie à l’autre. Le fameux pape Innocent IV, qui avait déposé à Lyon l’empereur Frédéric II, c’est-à-dire qui avait osé le déclarer déposé, prétendait bien que les enfants d’un excommunié ne pouvaient succéder à leur père. Innocent se hâta donc de quitter Lyon, pour aller sur les frontières de Naples exhorter les barons à ne point obéir à Manfredi, que nous nommons Mainfroi. Cet évêque ne combattait qu’avec les armes de l’opinion; mais vous avez vu combien ces armes étaient dangereuses. Mainfroi se défia de ses barons, dévots, factieux, et ennemis du sang de Souabe. Il y avait encore des Sarrasins dans la Pouille. L’empereur Frédéric II, son père, avait toujours eu une garde composée de ces mahométans; la ville de Lucéran, ou Nocéra, était remplie de ces Arabes; on l’appelait Lucera de’ pagani, la ville des païens. Les mahométans ne méritaient pas à beaucoup près ce nom que les Italiens leur donnaient. Jamais peuple ne fut plus éloigné de ce que nous appelons improprement le paganisme, et ne fut plus fortement attaché sans aucun mélange à l’unité de Dieu. Mais ce terme de païens avait rendu odieux Frédéric II, qui avait employé les Arabes dans ses armées; il rendit Manfredi plus odieux encore. Manfredi cependant, aidé de ses mahométans, étouffa la révolte, et contint tout le royaume, excepté la ville de Naples, qui reconnut le pape Innocent pour son unique maître. Ce pape prétendait que les Deux-Siciles lui étaient dévolues, et lui appartenaient de droit, en vertu des paroles qu’il avait prononcées en déposant Frédéric II et sa race, au concile de Lyon. L’empereur Conrad IV arrive alors pour défendre son héritage; il prend d’assaut sa ville de Naples: le pape s’enfuit à Gênes, sa patrie, et là il ne prend d’autre parti que d’offrir le royaume au prince Richard, frère du roi d’Angleterre Henri III, prince qui n’était pas en état d’armer deux vaisseaux, et qui remercia le saint-père de son dangereux présent. (1254) Les dissensions inévitables entre Conrad, roi allemand, et Manfredi, italien, servirent mieux la cour romaine que ne firent la politique et les malédictions du pape. Conrad mourut, et on prétend, comme je vous l’ai dit(36), qu’il mourut empoisonné. La cour papale accrédita ce soupçon. Conrad laissait sa couronne de Naples à un enfant de dix ans; c’est cet infortuné Conradin que nous verrons périr d’une fin si tragique. Conradin était en Allemagne: Manfredi était ambitieux; il fit courir le bruit que Conradin était mort, et se fit prêter serment, comme à un régent si Conradin était en vie, et comme à un roi si ce fils de l’empereur n’était plus. Innocent avait toujours pour lui dans le royaume la faction des Guelfes, ce parti ennemi de la maison impériale, et il avait encore pour lui ses excommunications: il se déclara lui-même roi des Deux-Siciles, et donna des investitures. Voilà donc enfin les papes rois de ce pays conquis par des gentilshommes de Normandie. (1253 et 1254) Mais cette royauté ne fut que passagère: le pape eut une armée, mais il ne savait pas la commander; il mit un légat à la tête: Manfredi, avec ses mahométans et quelques barons peu scrupuleux, défit entièrement le légat et l’armée pontificale. Ce fut dans ces circonstances que le pape Innocent, ne pouvant prendre pour lui le royaume de Naples, se tourna enfin vers le comte d’Anjou, frère de saint Louis, (1254) et lui offrit une couronne dont il n’avait nul droit de disposer, et à laquelle le comte d’Anjou n’avait nul droit de prétendre. Mais le pape mourut dès le commencement de cette négociation: c’est à quoi aboutissent tous les projets de l’ambition qui tourmentent si horriblement la vie. Rinaldo de Signi, Alexandre IV, succéda à la place d’Innocent IV et à tous ses desseins. Il ne put réussir avec le frère du roi de France, saint Louis; ce roi malheureusement venait d’épuiser la France par sa croisade et par sa rançon en Égypte, et il dépensait le peu qui lui restait à rebâtir en Palestine les murailles de quelques villes sur la côte, villes bientôt perdues pour les chrétiens. Le pape Alexandre IV commence par citer par-devant lui Manfredi; il en était en droit par les lois des fiefs, puisque ce prince était son vassal. Mais ce droit ne pouvant être que celui du plus fort, il n’y avait pas d’apparence qu’un vassal armé comparût devant son seigneur. Alexandre était à Naples, dont ses intrigues lui avaient ouvert les portes: il négocia avec son vassal, qui était dans la Pouille. Manfredi pria le saint-père de lui envoyer un cardinal pour traiter avec lui. La cour du pape décida « id non convenire sanctae sedis honori, ut cardinales isto modo mittantur »; qu’il ne convenait pas à l’honneur du saint-siège d’envoyer ainsi des cardinaux. La guerre civile continua donc: le pape publia une croisade contre Mainfroi, comme on en avait publié contre les musulmans, les empereurs, et les Albigeois. Il y a bien loin de Naples en Angleterre; cependant cette croisade y fut prêchée; un nonce y alla lever des décimes (1255): ce nonce releva de son voeu le roi Henri III, qui avait fait serment d’aller faire la guerre en Palestine, et lui fit faire un autre voeu de fournir de l’argent et des troupes au pape dans sa guerre contre Manfredi. Matthieu Pâris rapporte que le nonce leva cinquante mille livres sterling en Angleterre. A voir les Anglais d’aujourd’hui, on ne croirait pas que leurs ancêtres aient pu être si imbéciles. La cour papale, pour extorquer cet argent, flattait le roi de la couronne de Naples pour le prince Edmond, son fils; mais dans le même temps elle négociait avec Charles d’Anjou, toujours prête à donner les Deux-Siciles à qui les voudrait payer le plus chèrement. Toutes ces négociations échouèrent pour lors; le pape dissipa l’argent qu’il avait levé en Angleterre pour sa croisade, et ne la fit point; Manfredi régna, et Alexandre IV mourut sans réussir à rien qu’à extorquer de l’argent de l’Angleterre (1260). Un savetier, devenu pape sous le nom d’Urbain IV, continua ce que ses prédécesseurs avaient commencé. Ce savetier était de Troyes en Champagne; son prédécesseur avait fait prêcher une croisade en Angleterre contre les Deux-Siciles, celui-ci en fit prêcher une en France; il prodigua des indulgences plénières, mais il ne put avoir que peu d’argent, et quelques soldats, qu’un comte de Flandre, gendre de Charles d’Anjou, conduisit en Italie. Charles accepta enfin la couronne de Naples et de Sicile: le roi saint Louis y consentit; mais Urbain IV mourut sans avoir pu voir les commencements de cette révolution (1264). Voilà trois papes qui consument leur vie à persécuter en vain Manfredi. Un Languedocien (Clément IV), sujet de Charles d’Anjou, termina ce que les autres avaient entrepris, et eut l’honneur d’avoir son maître pour son vassal. Ce comte d’Anjou, Charles, possédait déjà la Provence par son mariage, et une partie du Languedoc mais ce qui augmentait sa puissance, c’était d’avoir soumis la ville de Marseille. Il avait encore une dignité qu’un homme habile pouvait faire valoir, c’était celle de sénateur unique de Rome; car les Romains défendaient toujours leur liberté contre les papes; ils avaient depuis cent ans créé cette dignité de sénateur unique, qui faisait revivre les droits des anciens tribuns. (1265) Le sénateur était à la tête du gouvernement municipal, et les papes, qui donnaient si libéralement des couronnes, ne pouvaient mettre un impôt sur les Romains; ils étaient ce qu’un électeur est dans la ville de Cologne. Clément ne donna l’investiture à son ancien maître qu’à condition qu’il renoncerait à cette dignité au bout de trois ans, qu’il payerait trois mille onces d’or au saint-siège, chaque année, pour la mouvance du royaume de Naples, et que, si jamais le payement était différé plus de deux mois, il serait excommunié. Charles souscrivit aisément à ces conditions et à toutes les autres. Le pape lui accorda la levée d’une décime sur les biens ecclésiastiques de France. Il part avec de l’argent et des troupes, se fait couronner à Rome, livre bataille à Mainfroi dans les plaines de Bénévent, et est assez heureux pour que Mainfroi soit tué en combattant (1266). Il usa durement de la victoire, et parut aussi cruel que son frère saint Louis était humain. Le légat empêcha qu’on ne donnât la sépulture à Mainfroi. Les rois ne se vengent que des vivants; l’Église se vengeait des vivants et des morts. Cependant le jeune Conradin, véritable héritier du royaume de Naples, était en Allemagne pendant cet interrègne qui la désolait, et pendant qu’on lui ravissait le royaume de Naples, ses partisans l’excitent à venir défendre son héritage. Il n’avait encore que quinze ans; son courage était au-dessus de son âge: il se met, avec le duc d’Autriche, son parent, à la tête d’une armée, et vient soutenir ses droits (1268). Les Romains étaient pour lui. Conradin, excommunié, est reçu à Rome aux acclamations de tout le peuple, dans le temps même que le pape n’osait approcher de sa capitale. On peut dire que de toutes les guerres de ce siècle, la plus juste était celle que faisait Conradin; elle fut la plus infortunée. Le pape fit prêcher la croisade contre lui, ainsi que contre les Turcs. Ce prince est défait et pris dans la Pouille, avec son parent Frédéric, duc d’Autriche. Charles d’Anjou, qui devait honorer leur courage, les fit condamner par des jurisconsultes la sentence portait qu’ils méritaient la mort pour avoir pris les armes contre l’Église. Ces deux princes furent exécutés publiquement à Naples par la main du bourreau. Les historiens contemporains les plus accrédités, les plus fidèles, les Guichardin et les de Thou de ces temps-là, rapportent que Charles d’Anjou consulta le pape Clément IV, autrefois son chancelier en Provence, et alors son protecteur, et que ce prêtre lui répondit en style d’oracle: « vita Corradini, mors Caroli; mors Corradini, vita Caroli. » Cependant les valets en robe de Charles passèrent dix mois entiers à se déterminer sur cet assassinat qu’ils devaient commettre avec le glaive de la justice. La sentence ne fut portée qu’après la mort de Clément IV(37). On ne peut assez s’étonner que Louis IX, canonisé depuis, n’ait fait aucun reproche à son frère d’une action si barbare, si honteuse et si peu politique, lui que des Égyptiens avaient épargné si généreusement dans des circonstances bien moins favorables. Il devait condamner plus qu’un autre la férocité réfléchie de Charles son frère. Le vainqueur, si indigne de l’être, au lieu de ménager les Napolitains, les irrita par des oppressions; ses Provençaux et lui furent en horreur. C’est une opinion générale qu’un gentilhomme de Sicile, nommé Jean de Procida, déguisé en cordelier, trama cette fameuse conspiration par laquelle tous les Français devaient être égorgés à la même heure, le jour de Pâques, au son de la cloche de vêpres. Il est sûr que ce Jean de Procida avait en Sicile préparé tous les esprits à une révolution, qu’il avait passé à Constantinople et en Aragon, et que le roi d’Aragon, Pierre, gendre de Mainfroi, s’était ligué avec l’empereur grec contre Charles d’Anjou; mais il n’est guère vraisemblable qu’on eût tramé précisément la conspiration des Vêpres siciliennes. Si le complot avait été formé, c’était dans le royaume de Naples qu’il fallait principalement l’exécuter; et cependant aucun Français n’y fut tué. Malespina raconte qu’un Provençal, nommé Droguet(38), violait une femme dans Palerme le lendemain de Pâques(39), dans le temps que le peuple allait à vêpres; la femme cria, le peuple accourut, on tua le Provençal (1282). Ce premier mouvement d’une vengeance particulière anima la haine générale. Les Siciliens, excités par Jean de Procida et par leur fureur, s’écrièrent qu’il fallait massacrer les ennemis. On fit main basse à Palerme sur tout ce qu’on trouva de Provençaux: la même rage qui était dans tous les coeurs produisit ensuite le même massacre dans le reste de l’île; on dit qu’on éventrait les femmes grosses pour en arracher les enfants à demi formés, et que les religieux mêmes massacraient leurs pénitentes provençales: il n’y eut, dit-on, qu’un gentilhomme, nommé des Porcellets, qui échappa. Cependant il est certain que le gouverneur de Messine, avec sa garnison, se retira de l’île dans le royaume de Naples(40). Le sang de Conradin fut ainsi vengé, mais sur d’autres que sur celui qui l’avait répandu. Les Vêpres siciliennes attirèrent encore de nouveaux malheurs à ces peuples qui, nés dans le climat le plus fortuné de la terre, n’en étaient que plus méchants et plus misérables. Il est temps de voir quels nouveaux désastres furent produits dans ce même siècle par l’abus des croisades, et par celui de la religion. Les querelles sanglantes de l’empire et du sacerdoce, les richesses des monastères, l’abus que tant d’évêques avaient fait de leur puissance temporelle, devaient tôt ou tard révolter les esprits et leur inspirer une secrète indépendance. Arnand de Brescia avait osé exciter les peuples jusque dans Rome à secouer le joug. On raisonna beaucoup en Europe sur la religion, dès le temps de Charlemagne. Il est très certain que les Francs et les Germains ne connaissaient alors ni images, ni reliques, ni transsubstantiation. Il se trouva ensuite des hommes qui ne voulurent de loi que l’Évangile, et qui prêchèrent à peu près les mêmes dogmes que tiennent aujourd’hui les protestants. On les nommait Vaudois, parce qu’il y en avait beaucoup dans les vallées du Piémont; Albigeois, à cause de la ville d’Albi; bonshommes, par la régularité dont ils se piquaient; enfin manichéens, du nom qu’on donnait alors en général aux hérétiques. On fut étonné, vers la fin du xiie siècle, que le Languedoc en parût tout rempli. Dès l’an 1198, le pape Innocent III délégua deux simples moines de Cîteaux pour juger les hérétiques. « Nous mandons, dit-il, aux princes, aux comtes, et à tous les seigneurs de votre province, de les assister puissamment contre les hérétiques, par la puissance qu’ils ont reçue pour la punition des méchants; en sorte qu’après que frère Ramier aura prononcé l’excommunication contre eux, les seigneurs confisquent leurs biens, les bannissent de leurs terres, et les punissent plus sévèrement s’ils osent y résister. Or nous avons donné pouvoir à frère Ramier d’y contraindre les seigneurs par excommunication et par interdit sur leurs biens, etc. » Ce fut le premier fondement de l’Inquisition. Un abbé de Cîteaux fut nommé ensuite avec d’autres moines pour aller faire à Toulouse ce que l’évêque devait y faire. Ce procédé indigna le comte de Foix et tous les princes du pays, déjà séduits par les réformateurs, et irrités contre la cour de Rome. La secte était en grande partie composée d’une bourgeoisie réduite à l’indigence par le long esclavage dont on sortait à peine, et encore par les croisades. L’abbé de Cîteaux paraissait avec l’équipage d’un prince. Il voulut en vain parler en apôtre; le peuple lui criait: « Quittez le luxe ou le sermon. » Un Espagnol, évêque d’Osma, très homme de bien, qui était alors à Toulouse, conseilla aux inquisiteurs de renoncer à leurs équipages somptueux, de marcher à pied, de vivre austèrement, et d’imiter les Albigeois pour les convertir. Saint Dominique, qui avait accompagné cet évêque, donna l’exemple avec lui de cette vie apostolique, et parut alors souhaiter qu’on n’employât jamais d’autres armes contre les erreurs (1207). Mais Pierre de Castelnau, l’un des inquisiteurs, fut accusé de se servir des armes qui lui étaient propres, en soulevant secrètement quelques seigneurs voisins contre le comte de Toulouse, et en suscitant une guerre civile. Cet inquisiteur fut assassiné. Le soupçon tomba sur le comte de Toulouse. Le pape Innocent III ne balança pas à délier les sujets du comte de Toulouse de leur serment de fidélité. C’est ainsi qu’on traitait les descendants de Raimond de Toulouse, qui avait le premier servi la chrétienté dans les croisades. Le comte, qui savait ce que pouvait quelquefois une bulle, se soumit à la satisfaction qu’on exigea de lui (1209). Un des légats du pape, nommé Milon, lui commande de le venir trouver à Valence, de lui livrer sept châteaux qu’il possédait en Provence, de se croiser lui-même contre les Albigeois ses sujets, de faire amende honorable. Le comte obéit à tout: il parut devant le légat, nu jusqu’à la ceinture, nu-pieds, nu-jambes, revêtu d’un simple caleçon, à la porte de l’église de Saint-Gilles; là un diacre lui mit une corde au cou, et un autre diacre le fouetta, tandis que le légat tenait un bout de la corde; après quoi on fit prosterner le prince à la porte de cette église pendant le dîner du légat. On voyait d’un côté le duc de Bourgogne, le comte de Nevers, Simon, comte de Montfort, les évêques de Sens, d’Autun, de Nevers, de Clermont, de Lisieux, de Bayeux, à la tête de leurs troupes, et le malheureux comte de Toulouse au milieu d’eux, comme leur otage; de l’autre côté, des peuples animés par le fanatisme de la persuasion. La ville de Béziers voulut tenir contre les croisés: On égorgea tous les habitants réfugiés dans une église; la ville fut réduite en cendres. Les citoyens de Carcassonne, effrayés de cet exemple, implorèrent la miséricorde des croisés: on leur laissa la vie. On leur permit de sortir presque nus de leur ville, et on s’empara de tous leurs biens. On donnait au comte Simon de Montfort le nom de Machabée. Il se rendit maître d’une grande partie du pays, s’assurant des châteaux des seigneurs suspects, attaquant ceux qui ne se mettaient pas entre ses mains, poursuivant les hérétiques qui osaient se défendre. Les écrivains ecclésiastiques racontent eux-mêmes que Simon de Montfort ayant allumé un bûcher pour ces malheureux, il y en eut cent quarante qui coururent, en chantant des psaumes, se précipiter dans les flammes. Le jésuite Daniel, en parlant de ces infortunés dans son Histoire de France, les appelle infâmes et détestables. Il est bien évident que des hommes qui volaient ainsi au martyre n’avaient point des moeurs infâmes. Il n’y a sans doute de détestable que la barbarie avec laquelle on les traita, et il n’y a d’infâme que les paroles de Daniel(41). On peut seulement déplorer l’aveuglement de ces malheureux, qui croyaient que Dieu les récompenserait parce que des moines les faisaient brûler. L’esprit de justice et de raison, qui s’est introduit depuis dans le droit public de l’Europe, a fait voir enfin qu’il n’y avait rien de plus injuste que la guerre contre les Albigeois. On n’attaquait point des peuples rebelles à leur prince; c’était le prince même qu’on attaquait pour le forcer à détruire ses peuples. Que dirait-on aujourd’hui si quelques évêques venaient assiéger l’électeur de Saxe ou l’électeur Palatin, sous prétexte que les sujets de ces princes ont impunément d’autres cérémonies que les sujets de ces évêques? En dépeuplant le Languedoc, on dépouillait le comte de Toulouse. Il ne s’était défendu que par les négociations. (1210) Il alla trouver encore dans Saint-Gilles les légats, les abbés, qui étaient à la tête de cette croisade; il pleura devant eux: on lui répondit que ses larmes venaient de fureur. Le légat lui laissa le choix ou de céder à Simon de Montfort tout ce que ce comte avait usurpé, ou d’être excommunié. Le comte de Toulouse eut du moins le courage de choisir l’excommunication: il se réfugia chez Pierre II, roi d’Aragon, son beau-frère, qui prit sa défense, et qui avait presque autant à se plaindre du chef des croisés que le comte de Toulouse. Cependant l’ardeur de gagner des indulgences et des richesses multipliait les croisés. Les évêques de Paris, de Lisieux, de Bayeux, accourent au siège de Lavaur: on y fit prisonniers quatre-vingts chevaliers avec le seigneur de cette ville, que l’on condamna tous à être pendus; mais les fourches patibulaires étant rompues, on abandonna ces captifs aux croisés, qui les massacrèrent (1211). On jeta dans un puits la soeur du seigneur de Lavaur, et on brûla autour du puits trois cents habitants qui ne voulurent pas renoncer à leurs opinions. Le prince Louis, qui fut depuis le roi Louis VIII, se joignit à la vérité aux croisés pour avoir part aux dépouilles; mais Simon de Montfort écarta bientôt un compagnon qui eût été son maître. C’était l’intérêt des papes de donner ces pays à Montfort; et le projet en était si bien formé que le roi d’Aragon ne put jamais, par sa médiation, obtenir la moindre grâce. Il paraît qu’il n’arma que quand il ne put s’en dispenser. (1213) La bataille qu’il livra aux croisés auprès de Toulouse, dans laquelle il fut tué, passa pour une des plus extraordinaires de ce monde. Une foule d’écrivains répètent que Simon de Montfort, avec huit cents hommes de cheval seulement, et mille fantassins, attaqua l’armée du roi d’Aragon et du comte de Toulouse, qui faisaient le siège de Muret; ils disent que le roi d’Aragon avait cent mille combattants, et que jamais il n’y eut une déroute plus complète; ils disent que Simon de Montfort, l’évêque de Toulouse, et l’évêque de Comminge, divisèrent leur armée en trois corps, en l’honneur de la sainte Trinité. Mais quand on a cent mille ennemis en tête, va-t-on les attaquer avec dix-huit cents hommes en pleine campagne, et divise-t-on une si petite troupe en trois corps? C’est un miracle, disent quelques écrivains; mais les gens de guerre, qui lisent de telles aventures, les appellent des absurdités. Plusieurs historiens assurent que saint Dominique était à la tête des troupes, un crucifix de fer à la main, encourageant les croisés au carnage. Ce n’était pas là la place d’un saint; et il faut avouer que si Dominique était confesseur, le comte de Toulouse était martyr. Après cette victoire le pape tint un concile général à Rome. Le comte de Toulouse vint y demander grâce. Je ne puis découvrir sur quel fondement il espérait qu’on lui rendrait ses États; il fut trop heureux de ne pas perdre sa liberté. Le concile même porta la miséricorde jusqu’à statuer qu’il jouirait d’une pension de quatre cents marcs ou marques d’argent. Si ce sont des marcs, c’est à peu près vingt-deux mille francs de nos jours; si ce sont des marques, c’est environ douze cents francs: le dernier est plus probable, attendu que moins on lui donnait d’argent, plus il en restait pour l’Église. Quand Innocent III fut mort, Raimond de Toulouse ne fut pas mieux traité (1218). Il fut assiégé dans sa capitale par Simon de Montfort mais ce conquérant y trouva le terme de ses succès et de sa vie; un coup de pierre écrasa cet homme, qui, en faisant tant de mal, avait acquis tant de renommée. Il avait un fils à qui le pape donna tous les droits du père; mais le pape ne put lui donner le même crédit. La croisade contre le Languedoc ne fut plus que languissante. Le fils du vieux Raimond, qui avait succédé à son père, était excommunié comme lui. Alors le roi de France, Louis VIII, se fit céder, par le jeune Montfort, tous ces pays que Montfort ne pouvait garder; mais la mort arrêta Louis VIII au milieu de ses conquêtes. Le règne de saint Louis, neuvième du nom, commença malheureusement par cette horrible croisade contre des chrétiens ses vassaux. Ce n’était point par des croisades que ce monarque était destiné à se couvrir de gloire. La reine Blanche de Castille, sa mère, femme dévouée au pape, Espagnole, frémissant au nom d’hérétique, et tutrice d’un pupille à qui les dépouilles des opprimés devaient revenir, prêta le peu qu’elle avait de forces à un frère de Montfort, pour achever de saccager le Languedoc: le jeune Raimond se défendit. (1227) On fit une guerre semblable à celle que nous avons vue dans les Cévennes. Les prêtres ne pardonnaient jamais aux Languedociens, et ceux-ci n’épargnaient point les prêtres (1228). Tout prisonnier fut mis à mort pendant deux années, toute place rendue fut réduite en cendres. Enfin la régente Blanche, qui avait d’autres ennemis, et le jeune Raimond, las des massacres, et épuisé de pertes, firent la paix à Paris. Un cardinal de Saint-Ange fut l’arbitre de cette paix; et voici les lois qu’il donna, et qui furent exécutées. Le comte de Toulouse devait payer dix mille marcs ou marques aux églises de Languedoc, entre les mains d’un receveur dudit cardinal; deux mille aux moines de Cîteaux, immensément riches; cinq cents aux moines de Clervaux, plus riches encore, et quinze cents à d’autres abbayes; il devait aller faire pendant cinq ans la guerre aux Sarrasins et aux Turcs, qui assurément n’avaient pas fait la guerre à Raimond; il abandonnait au roi, sans nulle récompense, tous ses États en deçà du Rhône, car ce qu’il possédait en delà était terre de l’empire. Il signa son dépouillement, moyennant quoi il fut reconnu par le cardinal Saint-Ange et par un légat, non seulement pour être bon catholique, mais pour l’avoir toujours été. On le conduisit, seulement pour la forme, en chemise et nu-pieds devant l’autel de l’église de Notre-Dame de Paris: là il demanda pardon à la Vierge; apparemment qu’au fond de son coeur il demandait pardon d’avoir signé un si infâme traité. Rome ne s’oublia pas dans le partage des dépouilles. Raimond le Jeune, pour obtenir le pardon de ses péchés, céda au pape à perpétuité le comtat Venaissin, qui est en delà du Rhône. Cette cession était nulle par toutes les lois de l’empire; le comtat était un fief impérial, et il n’était pas permis de donner son fief à l’Église, sans le consentement de l’empereur et des états. Mais où sont les possessions qu’on ne se soit appropriées que par les lois? Aussi, bientôt après cette extorsion, l’empereur Frédéric II rendit au comte de Toulouse ce petit pays d’Avignon, que le pape lui avait ravi; il fit justice comme souverain, et surtout comme souverain outragé. Mais lorsque ensuite saint Louis et son fils, Philippe le Hardi, se furent mis en possession des États des comtes de Toulouse, Philippe remit aux papes le comtat Venaissin, qu’ils ont toujours conservé par la libéralité des rois de France. La ville et le territoire d’Avignon n’y furent point compris; elle passa dans la branche de France d’Anjou qui régnait à Naples, et y resta jusqu’au temps où la malheureuse reine Jeanne de Naples fut obligée enfin de céder Avignon pour quatre-vingt mille florins, qui ne lui furent jamais payés. Tels sont en général les titres des possessions; tel a été notre droit public. Ces croisades contre le Languedoc durèrent vingt années. La seule envie de s’emparer du bien d’autrui les fit naître, et produisit en même temps l’Inquisition (1204). Ce nouveau fléau, inconnu auparavant chez toutes les religions du monde, reçut la première forme sous le pape Innocent III; elle fut établie en France dès l’année 1229, sous saint Louis. Un concile à Toulouse commença dans cette année par défendre aux chrétiens laïques de lire l’ancien et le nouveau Testament. C’était insulter au genre humain que d’oser lui dire: Nous voulons que vous ayez une croyance, et nous ne voulons pas que vous lisiez le livre sur lequel cette croyance est fondée. Dans ce concile on fit brûler les ouvrages d’Aristote, c’est-à-dire deux ou trois exemplaires qu’on avait apportés de Constantinople dans les premières croisades, livres que personne n’entendait, et sur lesquels on s’imaginait que l’hérésie des Languedociens était fondée. Des conciles suivants ont mis Aristote presque à côté des pères de l’Église. C’est ainsi que vous verrez, dans ce vaste tableau des démences humaines, les sentiments des théologiens, les superstitions des peuples, le fanatisme, variés sans cesse, mais toujours constants à plonger la terre dans l’abrutissement et la calamité, jusqu’au temps où quelques académies, quelques sociétés éclairées, ont fait rougir nos contemporains de tant de siècles de barbarie. (1237) Mais ce fut bien pis quand le roi eut la faiblesse de permettre qu’il y eût dans son royaume un grand inquisiteur nommé par le pape. Ce fut le cordelier Robert qui exerça ce pouvoir nouveau, d’abord dans Toulouse, et ensuite dans d’autres provinces. Si ce Robert n’eût été qu’un fanatique, il y aurait du moins dans son ministère une apparence de zèle qui eût excusé ses fureurs aux yeux des simples; mais c’était un apostat qui conduisait avec lui une femme perdue, et pour mettre le comble à l’horreur de son ministère, cette femme était elle-même hérétique: c’est ce que rapportent Matthieu Pâris et Mousk, et ce qui est prouvé dans le Spicilegium de Luc d’Acheri. Le roi saint Louis eut le malheur de lui permettre d’exercer ses fonctions d’inquisiteur à Paris, en Champagne, en Bourgogne, et en Flandre. Il fit accroire au roi qu’il y avait une secte nouvelle qui infectait secrètement ces provinces. Ce monstre fit brûler, sur ce prétexte, quiconque, étant sans crédit et étant suspect, ne voulut pas se racheter de ses persécutions. Le peuple, souvent bon juge de ceux qui en imposent aux rois, ne l’appelait que Robert le B…..(42). Il fut enfin reconnu: ses iniquités et ses infamies furent publiques; mais ce qui vous indignera, c’est qu’il ne fut condamné qu’à une prison perpétuelle; et ce qui pourrait encore vous indigner, c’est que le jésuite Daniel ne parle point de cet homme dans son Histoire de France. C’est donc ainsi que l’Inquisition commença en Europe: elle ne méritait pas un autre berceau. Vous sentez assez que c’est le dernier degré d’une barbarie brutale et absurde de maintenir, par des délateurs et des bourreaux, la religion d’un Dieu que des bourreaux firent périr. Cela est presque aussi contradictoire que d’attirer à soi les trésors des peuples et des rois au nom de ce même Dieu qui naquit et qui vécut dans la pauvreté. Vous verrez dans un chapitre à part ce qu’a été l’Inquisition en Espagne et ailleurs, et jusqu’à quel excès la barbarie et la rapacité de quelques hommes ont abusé de la simplicité des autres. Nous avons vu que les croisades épuisèrent l’Europe d’hommes et d’argent, et ne la civilisèrent pas. L’Allemagne fut dans une entière anarchie depuis la mort de Frédéric II. Tous les seigneurs s’emparèrent à l’envi des revenus publics attachés à l’empire; de sorte que quand Rodolphe de Habsbourg fut élu (1273), on ne lui accorda que des soldats, avec lesquels il conquit l’Autriche sur Ottocare, qui l’avait enlevée à la maison de Bavière. C’est pendant l’interrègne qui précéda l’élection de Rodolphe que le Danemark, la Pologne, la Hongrie, s’affranchissent entièrement des légères redevances qu’elles payaient aux empereurs, quand ceux-ci étaient les plus forts. Mais c’est aussi dans ce temps-là que plusieurs villes établissent leur gouvernement municipal, qui dure encore. Elles s’allient entre elles pour se défendre des invasions des seigneurs. Les villes anséatiques, comme Lubeck, Cologne, Brunswick, Dantzick, auxquelles quatre-vingts autres se joignent avec le temps, forment une république commerçante dispersée dans plusieurs États différents. Les Austrègues s’établissent: ce sont des arbitres de convention entre les seigneurs, comme entre les villes; ils tiennent lieu des tribunaux et des lois, qui manquaient en Allemagne. L’Italie se forme sur un plan nouveau avant Rodolphe de Habsbourg, et sous son règne beaucoup de villes deviennent libres. Il leur confirma cette liberté à prix d’argent. Il paraissait alors que l’Italie pouvait être pour jamais détachée de l’Allemagne. Tous les seigneurs allemands, pour être plus puissants, s’étaient accordés à vouloir un empereur qui fût faible. Les quatre princes et les trois archevêques, qui peu à peu s’attribuèrent à eux seuls le droit d’élection, n’avaient choisi, de concert avec quelques autres princes, Rodolphe de Habsbourg pour empereur que parce qu’il était sans États considérables: c’était un seigneur suisse, qui s’était fait redouter comme un de ces chefs que les Italiens appelaient Condottieri; il avait été le champion de l’abbé de Saint-Gall contre l’évêque de Bâle, dans une petite guerre pour quelques tonneaux de vin; il avait secouru la ville de Strasbourg. Sa fortune était si peu proportionnée à son courage qu’il fut quelque temps grand-maître d’hôtel de ce même Ottocare, roi de Bohême, qui depuis, pressé de lui rendre hommage, répondit « qu’il ne lui devait rien, et qu’il lui avait payé ses gages. » Les princes d’Allemagne ne prévoyaient pas alors que ce même Rodolphe serait le fondateur d’une maison longtemps la plus florissante de l’Europe, et qui a été quelquefois sur le point d’avoir dans l’empire la même puissance que Charlemagne(43). Cette puissance fut longtemps à se former; et surtout à la fin de ce xiiie siècle, et au commencement du xive, l’empire n’avait sur l’Europe aucune influence. La France eût été heureuse sous un souverain tel que saint Louis, sans ce funeste préjugé des croisades, qui causa ses malheurs, et qui le fit mourir sur les sables d’Afrique. On voit, par le grand nombre de vaisseaux équipés pour ses expéditions fatales, que la France eût pu avoir aisément une grande marine commerçante. Les statuts de saint Louis pour le commerce, une nouvelle police établie par lui dans Paris, sa pragmatique-sanction qui assura la discipline de l’Église gallicane, ses quatre grands bailliages auxquels ressortissaient les jugements de ses vassaux, et qui sont l’origine du parlement de Paris, ses règlements et sa fidélité sur les monnaies, tout fait voir que la France aurait pu alors être florissante. Quant à l’Angleterre, elle fut, sous Édouard Ier, aussi heureuse que les moeurs du temps pouvaient le permettre. Le pays de Galles lui fut réuni; elle subjugua l’Écosse, qui reçut un roi de la main d’Édouard. Les Anglais à la vérité n’avaient plus la Normandie ni l’Anjou, mais ils possédaient toute la Guienne. Si Édouard Ier n’eut qu’une petite guerre passagère avec la France, il le faut attribuer aux embarras qu’il eut toujours chez lui, soit quand il soumit l’Écosse, soit quand il la perdit à la fin de son règne. Nous donnerons un article particulier et plus étendu à l’Espagne, que nous avons laissée depuis longtemps en proie aux Sarrasins. Il reste ici à dire un mot de Rome. La papauté fut, vers le xiiie siècle, dans le même état où elle était depuis si longtemps. Les papes, mal affermis dans Rome, n’ayant qu’une autorité chancelante en Italie, et à peine maîtres de quelques places dans le patrimoine de Saint-Pierre et dans l’Ombrie, donnaient toujours des royaumes, et jugeaient les rois. En 1289 le pape Nicolas jugea solennellement à Rome les démêlés du roi de Portugal et de son clergé. Nous avons vu(44) qu’en 1283 le pape Martin IV déposa le roi d’Aragon, et donna ses États au roi de France, qui ne put mettre la bulle du pape à exécution. Boniface VIII donna la Sardaigne et la Corse à un autre roi d’Aragon, Jacques, surnommé le Juste. Vers l’an 1300, lorsque la succession au royaume d’Écosse était contestée, le pape Boniface VIII ne manqua pas d’écrire au roi Édouard: « Vous devez savoir que c’est à nous à donner un roi à l’Écosse, qui a toujours de plein droit appartenu et appartient encore à l’Église romaine; que si vous y prétendez avoir quelque droit, envoyez-nous vos procureurs, et nous vous rendrons justice; car nous réservons cette affaire à nous. » Lorsque vers la fin du xiiie siècle quelques princes déposèrent Adolphe de Nassau, successeur du premier prince de la maison d’Autriche, fils de Rodolphe, ils supposèrent une bulle du pape pour déposer Nassau. Ils attribuaient au pape leur propre pouvoir. Ce même Boniface, apprenant l’élection d’Albert, écrit aux électeurs (1298): « Nous vous ordonnons de dénoncer qu’Albert, qui se dit roi des Romains, comparaisse devant nous pour se purger du crime de lèse-majesté et de l’excommunication encourue. » On sait qu’Albert d’Autriche, au lieu de comparaître, vainquit Nassau, le tua dans la bataille auprès de Spire, et que Boniface, après lui avoir prodigué les excommunications, lui prodigua les bénédictions quand ce pape eut besoin de lui contre Philippe le Bel (1303): alors il supplée, par la plénitude de sa puissance, à l’irrégularité de l’élection d’Albert; il lui donne dans sa bulle le royaume de France, qui de droit appartenait, dit-il, aux empereurs. C’est ainsi que l’intérêt change ses démarches, et emploie à ses fins le sacré et le profane(45). D’autres têtes couronnées se soumettaient à la juridiction papale. Marie, femme de Charles le Boiteux, roi de Naples, qui prétendait au royaume de Hongrie, fit plaider sa cause devant le pape et ses cardinaux, et le pape lui adjugea le royaume par défaut. Il ne manquait à la sentence qu’une armée. L’an 1329, Christophe, roi de Danemark, ayant été déposé par la noblesse et par le clergé, Magnus, roi de Suède, demande au pape la Scanie et d’autres terres. « Le royaume de Danemark, dit-il dans sa lettre, ne dépend, comme vous le savez, très saint-père, que de l’Église romaine, à laquelle il paye tribut, et non de l’empire. » Le pontife, que ce roi de Suède implorait, et dont il reconnaissait la juridiction temporelle sur tous les rois de la terre, était Jacques Fournier, Benoît XII, résidant à Avignon; mais le nom est inutile; il ne s’agit que de faire voir que tout prince qui voulait usurper ou recouvrer un domaine s’adressait au pape comme à son maître. Benoît prit le parti du roi de Danemark, et répondit « qu’il ne ferait justice de ce monarque que quand il l’aurait cité à comparaître devant lui, selon les anciens usages. » La France, comme nous le verrons(46), n’avait pas pour Boniface VIII une pareille déférence. Au reste, il est assez connu que ce pontife institua le jubilé, et ajouta une seconde couronne à celle du bonnet pontifical, pour signifier les deux puissances. Jean XXII les surmonta depuis d’une troisième; mais Jean ne fit point porter devant lui les deux épées nues, que faisait porter Boniface en donnant des indulgences. On passa, dans ce xiiie siècle, de l’ignorance sauvage à l’ignorance scolastique. Albert, surnommé le Grand, enseignait les principes du chaud, du froid, du sec, et de l’humide; il enseignait aussi la politique suivant les règles de l’astrologie et de l’influence des astres, et la morale suivant la logique d’Aristote(47). Souvent les institutions les plus sages ne furent dues qu’à l’aveuglement et à la faiblesse. Il n’y a guère dans l’Église de cérémonie plus noble, plus pompeuse, plus capable d’inspirer la piété aux peuples, que la fête du saint-sacrement. L’antiquité n’en eut guère dont l’appareil fut plus auguste. Cependant, qui fut la cause de cet établissement? une religieuse de Liège, nommée Moncornillon, qui s’imaginait voir toutes les nuits un trou à la lune (1264): elle eut ensuite une révélation qui lui apprit que la lune signifiait l’Église, et le trou une fête qui manquait. Un moine, nommé Jean, composa avec elle l’office du saint-sacrement; la fête s’en établit à Liège, et Urbain IV l’adopta pour toute l’Église(48). Au xiiie siècle, les moines noirs et les blancs formaient deux grandes factions qui partageaient les villes, à peu près comme les factions bleues et vertes partagèrent les esprits dans l’empire romain. Ensuite, lorsqu’au xiiie siècle les mendiants eurent du crédit, les blancs et les noirs se réunirent contre ces nouveaux venus, jusqu’à ce qu’enfin la moitié de l’Europe s’est élevée contre eux tous. Les études des scolastiques étaient alors et sont demeurées, presque jusqu’à nos jours, des systèmes d’absurdités, tels que, si on les imputait aux peuples de la Taprobane, nous croirions qu’on les calomnie. On agitait « si Dieu peut produire la nature universelle des choses, et la conserver sans qu’il y ait des choses; si Dieu peut être dans un prédicat, s’il peut communiquer la faculté de créer, rendre ce qui est fait non fait, changer une femme en fille; si chaque personne divine peut prendre la nature qu’elle veut; si Dieu peut-être scarabée et citrouille; si le père produit son fils par l’intellect ou la volonté, ou par l’essence, ou par l’attribut, naturellement ou librement? » Et les docteurs qui résolvaient ces questions s’appelaient le grand, le subtil, l’angélique, l’irréfragable, le solennel, l’illuminé, l’universel, le profond. Quand le Cid eut chassé les musulmans de Tolède et de Valence, à la fin du xie siècle, l’Espagne se trouvait partagée entre plusieurs dominations. Le royaume de Castille comprenait les deux Castilles, Léon, la Calice, et Valence. Le royaume d’Aragon était alors réuni à la Navarre. L’Andalousie, une partie de la Murcie, Grenade, appartenaient aux Maures. Il y avait des comtes de Barcelone qui faisaient hommage aux rois d’Aragon. Le tiers du Portugal était aux chrétiens. Ce tiers du Portugal, que possédaient les chrétiens, n’était qu’un comté. Le fils d’un duc de Bourgogne, descendant de Hugues Capet, qu’on nomme le comte Henri, venait de s’en emparer au commencement du xiie siècle. Une croisade aurait plus facilement chassé les musulmans de l’Espagne que de la Syrie; mais il est très vraisemblable que les princes chrétiens d’Espagne ne voulurent point de ce secours dangereux, et qu’ils aimèrent mieux déchirer eux-mêmes leur patrie, et la disputer aux Maures, que la voir envahie par des croisés. (1114) Alfonse, surnommé le Batailleur, roi d’Aragon et de Navarre, prit sur les Maures Saragosse, qui devint la capitale d’Aragon, et qui ne retourna plus au pouvoir des musulmans. (1137) Le fils du comte Henri, que je nomme Alfonse de Portugal, pour le distinguer de tant d’autres rois de ce nom, ravit aux Maures Lisbonne, le meilleur port de l’Europe, et le reste du Portugal, mais non les Algarves. (1139) Il gagna plusieurs batailles, et se fit enfin roi de Portugal. Cet événement est très important. Les rois de Castille alors se disaient encore empereurs des Espagnes. Alfonse, comte d’une partie du Portugal, était leur vassal quand il était peu puissant; mais, dès qu’il se trouve maître par les armes d’une province considérable, il se fait souverain indépendant. Le roi de Castille lui fit la guerre comme à un vassal rebelle; mais le nouveau roi de Portugal soumit sa couronne au saint-siège, comme les Normands s’étaient rendus vassaux de Rome pour le royaume de Naples. Eugène III confère, donne la dignité de roi à Alfonse et à sa postérité, à la charge d’un tribut annuel de deux livres d’or (1147). Le pape Alexandre III confirme ensuite la donation moyennant la même redevance. Ces papes donnaient donc en effet les royaumes. Les états de Portugal, assemblés à Lamego, sous Alfonse, pour établir les lois de ce royaume naissant, commencèrent par lire la bulle d’Eugène III, qui donnait la couronne à Alfonse: ils la regardaient donc comme le premier droit de leur indépendance; c’est donc encore une nouvelle preuve de l’usage et des préjugés de ces siècles. Aucun nouveau prince n’osait se dire souverain, et ne pouvait être reconnu des autres princes sans la permission du pape; et le fondement de toute l’histoire du moyen âge est toujours que les papes se croient seigneurs suzerains de tous les États, sans en excepter aucun, en vertu de ce qu’ils prétendent avoir succédé seuls à Jésus-Christ; et les empereurs allemands, de leur côté, feignaient de penser, et laissaient dire à leur chancellerie, que les royaumes de l’Europe n’étaient que des démembrements de leur empire, parce qu’ils prétendaient avoir succédé aux Césars. Cependant les Espagnols s’occupaient de droits plus réels. Encore quelques efforts, et les musulmans étaient chassés de ce continent; mais il fallait de l’union, et les chrétiens d’Espagne se faisaient presque toujours la guerre. Tantôt la Castille et 1’Aragon étaient en armes l’une contre l’autre, tantôt la Navarre combattait l’Aragon; quelquefois ces trois provinces se faisaient la guerre à la fois, et dans chacun de ces royaumes il y avait souvent une guerre intestine. Il y eut de suite trois rois d’Aragon qui joignirent à cet État la plus grande partie de la Navarre, dont les musulmans occupaient le reste, Alfonse le Batailleur, qui mourut en 1134, fut le dernier de ces rois. On peut juger de l’esprit du temps, et du mauvais gouvernement, par le testament de ce roi qui laissa ses royaumes aux chevaliers du Temple et à ceux de Jérusalem. C’était ordonner des guerres civiles par sa dernière volonté. Heureusement ces chevaliers ne se mirent pas en état de soutenir le testament. Les états d’Aragon, toujours libres, élurent pour leur roi don Ramire, frère du roi dernier mort, quoique moine depuis quarante ans, et évêque depuis quelques années. On l’appela le prêtre-roi, et le pape Innocent II lui donna une dispense pour se marier. (1134) La Navarre, dans ces secousses, fut divisée de l’Aragon, et redevint un royaume particulier qui passa depuis, par des mariages aux comtes de Champagne, appartint à Philippe le Bel et à la maison de France, ensuite tomba dans celles de Foix et d’Albret, et est absorbé aujourd’hui dans la monarchie d’Espagne. (1158) Pendant ces divisions les Maures se soutinrent: ils reprirent Valence. Leurs incursions donnèrent naissance à l’ordre de Calatrava. Des moines de Cîteaux, assez puissants pour fournir aux frais de la défense de la ville de Calatrava, armèrent leurs frères convers avec plusieurs écuyers, qui combattirent en portant le scapulaire. Bientôt après se forma cet ordre, qui n’est plus aujourd’hui ni religieux ni militaire, dans lequel on peut se marier une fois, et qui ne consiste que dans la jouissance de plusieurs commanderies en Espagne. Les querelles des chrétiens durèrent toujours, et les mahométans en profitèrent quelquefois. Vers l’an 1197, un roi de Navarre, nommé don Sanche, persécuté par les Castillans et les Aragonais, fut obligé d’aller en Afrique implorer le secours du miramolin de l’empire de Maroc; mais ce qui devait faire une révolution n’en fit point. Lorsque autrefois l’Espagne entière était réunie sous le roi don Rodrigue, prince peut-être incontinent, mais brave, elle fut subjuguée en moins de deux années; et maintenant qu’elle était divisée entre tant de dominations jalouses, ni les miramolins d’Afrique, ni le roi maure d’Andalousie, ne pouvaient faire des conquêtes. C’est que les Espagnols étaient plus aguerris, que le pays était hérissé de forteresses, qu’on se réunissait dans les plus grands dangers, et que les Maures n’étaient pas plus sages que les chrétiens. (1200) Enfin toutes les nations chrétiennes de l’Espagne se réunirent pour résister aux forces de l’Afrique, qui tombaient sur eux. Le miramolin Mahomed-ben-Joseph avait passé la mer avec près de cent mille combattants, au rapport des historiens, qui ont presque tous exagéré; on doit toujours rabattre beaucoup du nombre des soldats qu’ils mettent en campagne, et de ceux qu’ils tuent, et des trésors qu’ils étalent, et des prodiges qu’ils racontent. Enfin ce miramolin, fortifié encore des Maures d’Andalousie, s’assurait de conquérir l’Espagne. Le bruit de ce grand armement avait réveillé quelques chevaliers français. Les rois de Castille, d’Aragon, de Navarre, se réunirent par le danger. Le Portugal fournit des troupes. (1212) Ces deux grandes armées se rencontrèrent dans les défilés de la Montagne Noire(49), sur les confins dé l’Andalousie et de la province de Tolède. L’archevêque de Tolède était à côté du roi de Castille, Alfonse le Noble, et portait la croix à la tête des troupes; le miramolin tenait un sabre dans une main, et l’Alcoran dans l’autre. Les chrétiens vainquirent, et cette journée se célèbre encore tous les ans à Tolède le 16 juillet; mais la victoire fut plus illustre qu’utile. Les Maures d’Andalousie furent fortifiés des débris de l’armée d’Afrique, et celle des chrétiens se dissipa bientôt. Presque tous les chevaliers retournaient chez eux, dans ce temps-là, après une bataille. On savait se battre, mais on ne savait pas faire la guerre; et les Maures savaient encore moins cet art que les Espagnols. Ni chrétiens ni musulmans n’avaient de troupes continuellement rassemblées sous le drapeau. L’Espagne, occupée de ses propres afflictions pendant cinq cents ans, ne commença d’avoir part à celles de l’Europe que dans le temps des Albigeois. Nous avons vu(50) comment le roi d’Aragon, Pierre II, fut obligé de secourir ses vassaux du Languedoc et du pays de Foix, qu’on opprimait sous prétexte de religion, et comment il mourut en combattant Montfort, le ravisseur de son fils et le conquérant du Languedoc. Sa veuve, Marie de Montpellier, qui était retirée à Rome, plaida la cause de ce fils, qui régna depuis sous le nom de Jacques Ier, devant le pape Innocent III, et le supplia d’user de son autorité pour le faire remettre en liberté. Il y avait des moments bien honorables pour la cour de Rome. (1214) Le pape ordonna à Simon de Montfort de rendre cet enfant aux Aragonais, et Montfort le rendit. Si les papes avaient toujours usé ainsi de leur autorité, ils eussent été les législateurs de l’Europe. Ce même roi Jacques est le premier des rois d’Aragon à qui les états aient prêté serment de fidélité; c’est lui qui prit sur les Maures l’île de Majorque; (1238) c’est lui qui les chassa du beau royaume de Valence, pays favorisé de la nature, où elle forme des hommes robustes, et leur donne tout ce qui peut flatter leurs sens. Je ne sais comment tant d’historiens peuvent dire que la ville de Valence n’avait que mille pas de circuit, et qu’il en sortit plus de cinquante mille mahométans; comment une si petite ville pouvait-elle contenir tant de monde? Ce temps semblait marqué pour la gloire de l’Espagne et pour l’expulsion des Maures. Le roi de Castille et de Léon, Ferdinand III, leur enlevait la célèbre ville de Cordoue, résidence de leurs premiers rois, ville fort supérieure à Valence, dans laquelle ils avaient fait bâtir une superbe mosquée et tant de beaux palais. Ce Ferdinand, troisième du nom, asservit encore les musulmans de Murcie. C’est un petit pays, mais fertile, et dans lequel les Maures recueillaient beaucoup de soie, dont ils fabriquaient de belles étoffes. (1248) Enfin, après seize mois de siège, il se rendit maître de Séville, la plus opulente ville des Maures, qui ne retourna plus à leur domination. Sa mort mit fin à ses succès (1252). Si l’apothéose est due à ceux qui ont délivré leur patrie, l’Espagne révère avec autant de raison Ferdinand que la France invoque saint Louis. Il fit de sages lois comme ce roi de France; il établit comme lui de nouvelles juridictions; c’est à lui qu’on attribue le conseil royal de Castille, qui subsista toujours depuis lui. (1252) Il eut pour ministre un Ximénès, archevêque de Tolède; nom heureux pour l’Espagne, mais qui n’avait rien de commun avec cet autre Ximénès, qui, dans le temps suivant, a été régent de Castille. La Castille et l’Aragon étaient alors des puissances; mais il ne faut pas croire que leurs souverains fussent absolus: aucun ne l’était en Europe. Les seigneurs, en Espagne plus qu’ailleurs, resserraient l’autorité du roi dans des limites étroites. Les Aragonais se souviennent encore aujourd’hui de la formule de l’inauguration de leurs rois: le grand justicier du royaume prononçait ces paroles au nom des états: Nos que valemos tanto como vos, y que podemos mas que vos, os hazemos nuestro rey y señor, con tal que guardeis nuestros fueros; si no, no. « Nous, qui sommes autant que vous et qui pouvons plus que vous, nous vous faisons notre roi, à condition que vous garderez nos lois; sinon, non. » Le grand justicier prétendait que ce n’était pas une vaine cérémonie, et qu’il avait le droit d’accuser le roi devant les états, et de présider au jugement: je ne vois point pourtant d’exemple qu’on ait usé de ce privilège. La Castille n’avait guère moins de droits, et les états mettaient des bornes au pouvoir souverain. Enfin on doit juger que dans des pays où il y avait tant de seigneurs, il était aussi difficile aux rois de dompter leurs sujets que de chasser les Maures. Alfonse X, surnommé l’Astronome ou le Sage, fils de saint Ferdinand, en fit l’épreuve. On a dit de lui qu’en étudiant le ciel il avait perdu la terre. Cette pensée triviale serait juste si Alfonse avait négligé ses affaires pour l’étude; mais c’est ce qu’il ne fit jamais. Le même fonds d’esprit qui en avait fait un grand philosophe en fit un très bon roi. Plusieurs auteurs l’accusent encore d’athéisme, pour avoir dit « que s’il avait été du conseil de Dieu, il lui aurait donné de bons avis sur le mouvement des astres. » Ces auteurs ne font pas attention que cette plaisanterie de ce sage prince tombait uniquement sur le système de Ptolémée, dont il sentait l’insuffisance et les contrariétés. Il fut le rival des Arabes dans les sciences, et l’université de Salamanque, établie en cette ville par son père, n’eut aucun personnage qui l’égalât. Ses tables alfonsines font encore aujourd’hui sa gloire, et la honte des princes qui se font un mérite d’être ignorants; mais aussi il faut avouer qu’elles furent dressées par des Arabes. Les difficultés dans lesquelles son règne fut embarrassé n’étaient pas, sans doute, un effet des sciences qui rendirent Alfonse illustre, mais une suite des dépenses excessives de son père. Ainsi que saint Louis avait épuisé la France par ses voyages, saint Ferdinand avait ruiné pour un temps la Castille par ses acquisitions mêmes, qui avaient coûté plus qu’elles ne valurent d’abord. Après la mort de saint Ferdinand, il fallut que son fils résistât à la Navarre et à l’Aragon jaloux. Cependant tous ces embarras, qui occupaient ce roi philosophe, n’empêchèrent pas que les princes de l’empire ne le demandassent pour empereur; et s’il ne le fut pas, si Rodolphe de Habsbourg fut enfin élu à sa place, il ne faut, ce me semble, l’attribuer qu’à la distance qui séparait la Castille de l’Allemagne. Alfonse montra du moins qu’il méritait l’empire par la manière dont il gouverna la Castille. Son recueil de lois, qu’on appelle las Partidas, yest encore un des fondements de la jurisprudence: il dit dans ces lois que « le despote arrache l’arbre, et que le sage monarque l’ébranche. » (1283) Ce prince vit, dans sa vieillesse, son fils don Sanche III se révolter contre lui; mais le crime du fils ne fait pas, je crois, la honte du père. Ce don Sanche était né d’un second mariage, et prétendit, du vivant de son père, se faire déclarer son héritier à l’exclusion des petits-fils du premier lit. Une assemblée de factieux, sous le nom d’états, lui déféra même la couronne. Cet attentat est une nouvelle preuve de ce que j’ai souvent dit, qu’en Europe il n’y avait point de lois, et que presque tout se décidait suivant l’occurrence des temps et le caprice des hommes. Alfonse le Sage fut réduit à la douloureuse nécessité de se liguer avec les mahométans contre un fils et des chrétiens rebelles. Ce n’était pas la première alliance des chrétiens avec les musulmans contre d’autres chrétiens, mais c’était certainement la plus juste. Le miramolin de Maroc, appelé par le roi Alfonse X, passa la mer: l’Africain et le Castillan se virent à Zara, sur les confins de Grenade. L’histoire doit perpétuer à jamais la conduite et le discours du miramolin; il céda la place d’honneur au roi de Castille. « Je vous traite ainsi, dit-il, parce que vous êtes malheureux, et je ne m’unis avec vous que pour venger la cause commune de tous les rois et de tous les pères. » Alfonse combattit(51) son fils, et le vainquit (1283): ce qui prouve encore combien il était digne de régner mais il mourut après sa victoire. Le roi de Maroc fut obligé de passer dans ses États: don Sanche, fils dénaturé d’Alfonse et usurpateur du trône de ses neveux, régna, et même régna heureusement. La domination portugaise comprenait alors les Algarves, arrachées enfin aux Maures. Ce mot Algarves signifie en arabe pays fertile. N’oublions pas encore qu’Alfonse le Sage avait beaucoup aidé le Portugal dans cette conquête. Tout cela, ce me semble, prouve invinciblement qu’Alfonse n’eut jamais à se repentir d’avoir cultivé les sciences, comme le veulent insinuer des historiens qui, pour se donner la réputation équivoque de politiques, affectent de mépriser des arts qu’ils devraient honorer. Alfonse le Philosophe avait oublié si peu le temporel qu’il s’était fait donner par le pape Grégoire X le tiers de certaines dîmes du clergé de Léon et de Castille, droit qu’il a transmis à ses successeurs. Sa maison fut troublée, mais elle s’affermit toujours contre les Maures. (1303) Son petit-fils, Ferdinand IV, leur enleva alors Gibraltar, qui n’était pas si difficile à conquérir qu’aujourd’hui. On appelle ce Ferdinand IV Ferdinand l’Ajourné, parce que dans un accès de colère il fit, dit-on, jeter du haut d’un rocher deux seigneurs qui, avant d’être précipités, l’ajournèrent à comparaître devant Dieu dans trente jours, et qu’il mourut au bout de ce terme. Il serait à souhaiter que ce conte fût véritable, ou du moins cru tel par ceux qui pensent pouvoir tout faire impunément. Il fut père de ce fameux Pierre le Cruel dont nous verrons les excessives sévérités; prince implacable, et punissant cruellement les hommes, sans qu’il fût ajourné au tribunal de Dieu. L’Aragon, de son côté, se fortifia, comme nous l’avons vu, et accrut sa puissance par l’acquisition de la Sicile. Les papes prétendaient pouvoir disposer du royaume d’Aragon pour deux raisons: premièrement, parce qu’ils le regardaient comme un fief de l’Église romaine; secondement, parce que Pierre III, surnommé le Grand, auquel on reprochait les vêpres siciliennes, était excommunié, non pour avoir eu part au massacre, mais pour avoir pris la Sicile, que le pape ne voulait pas lui donner. Son royaume d’Aragon fut donc transféré par sentence du pape à Charles de Valois, petit-fils de saint Louis; mais la bulle ne put être mise à exécution la maison d’Aragon demeura florissante; et bientôt après les papes, qui avaient voulu la perdre, l’enrichirent encore. (1294) Boniface VIII donna la Sardaigne et la Corse au roi d’Aragon, Jacques IV, dit le Juste, pour l’ôter aux Génois et aux Pisans, qui se disputaient ces îles: nouvelle preuve de l’imbécile grossièreté de ces temps barbares. Alors, la Castille et la France étaient unies, parce qu’elles étaient ennemies de l’Aragon: les Castillans et les Français étaient alliés de royaume à royaume, de peuple à peuple, et d’homme à homme. Ce qui se passait alors en France du temps de Philippe le Bel, au commencement du xive siècle, doit attirer nos regards. CHAP. LXV. — Du roi de France Philippe le Bel, et de Boniface VIII. Le temps de Philippe le Bel, qui commença son règne en 1285, fut une grande époque en France par l’admission du tiers état aux assemblées de la nation, par l’institution des tribunaux suprêmes nommés parlements(52), par la première érection d’une nouvelle pairie, faite en faveur du duc de Bretagne, par l’abolition des duels en matière civile, par la loi des apanages restreints aux seuls héritiers mâles. Nous nous arrêterons à présent à deux autres objets, aux querelles de Philippe le Bel avec le pape Boniface VIII, et à l’extinction de l’ordre des templiers. Nous avons déjà vu que Boniface VIII, de la maison des Cajetans, était un homme semblable à Grégoire VII, plus savant encore que lui dans le droit canon, non moins ardent à soumettre les puissances à l’Église, et toutes les Églises au saint-siège. Les factions gibeline et guelfe divisaient plus que jamais l’Italie. Les gibelins étaient originairement les partisans des empereurs; et l’empire alors n’étant qu’un vain nom, les gibelins se servaient toujours de ce nom pour se fortifier et pour s’agrandir. Boniface fut longtemps gibelin quand il fut particulier, et on peut bien juger qu’il fut guelfe quand il devint pape. On rapporte qu’un premier jour de carême, donnant les cendres à un archevêque de Gênes, il les lui jeta au nez, en lui disant: Souviens-toi que tu es gibelin. La maison des Colonnes, premiers barons romains, qui possédait des villes au milieu du patrimoine de Saint-Pierre, était de la faction gibeline. Leur intérêt contre les papes était le même que celui des seigneurs allemands contre l’empereur, et des Français contre le roi de France: le pouvoir des seigneurs de fiefs s’opposait partout au pouvoir souverain. Les autres barons voisins de Rome avaient le même esprit; ils s’unissaient avec les rois de Sicile, et avec les gibelins des villes d’Italie: il ne faut pas s’étonner si le pape les persécuta et en fut persécuté; presque tous ces seigneurs avaient à la fois des diplômes de vicaires du saint-siège, et de vicaires de l’empire, source nécessaire de guerres civiles que le respect de la religion ne put jamais tarir, et que les hauteurs de Boniface VIII ne firent qu’accroître Ces violences n’ont pu finir que par les violences encore plus grandes d’Alexandre VI, environ deux siècles après. Le pontificat, du temps de Boniface VIII, n’était plus maître de tout le pays qu’avait possédé Innocent III, de la mer Adriatique au ports d’Ostie: il en prétendait le domaine suprême; il possédait quelques villes en propre; c’était une puissance des plus médiocres. Le grand revenu des papes consistait dans ce que l’Église universelle leur fournissait, dans les décimes qu’ils recueillaient souvent du clergé, dans les dispenses, dans les taxes. Une telle situation devait porter Boniface à ménager une puissance qui pouvait le priver d’une partie de ces revenus, et fortifier contre lui les gibelins. Aussi, dans le commencement même de ses démêlés avec le roi de France, il fit venir en Italie Charles de Valois, frère de Philippe, qui arriva avec quelque gendarmerie; il lui fit épouser la petite-fille de Baudouin, second empereur de Constantinople dépossédé, et nomma solennellement Valois empereur d’Orient; de sorte qu’en deux années il donna l’empire d’Orient, celui d’Occident, et la France; car nous avons déjà remarqué(53) que ce pape, réconcilié avec Albert d’Autriche, lui fit un don de la France (1303). Il n’y eut de ces présents que celui de l’empire d’Allemagne qui fut reçu, parce qu’Albert le possédait en effet. Le pape, avant sa réconciliation avec l’empereur, avait donné à Charles de Valois un autre titre, celui de vicaire de l’empire en Italie, et principalement en Toscane. Il pensait, puisqu’il nommait les maîtres, devoir, à plus forte raison, nommer les vicaires: aussi Charles de Valois, pour lui plaire, persécuta violemment le parti gibelin à Florence. C’est pourtant précisément dans le temps que Valois lui rend ce service qu’il outrage et qu’il pousse à bout le roi de France son frère. Rien ne prouve mieux que la passion et l’animosité l’emportent souvent sur l’intérêt même. Philippe le Bel, qui voulait dépenser beaucoup d’argent, et qui en avait peu, prétendait que le clergé comme l’ordre le plus riche de l’État, devait contribuer aux besoins de la France sans la permission de Rome. Le pape voulait avoir l’argent d’une décime accordée sous le prétexte d’un secours pour la Terre Sainte, qui n’était plus secourable, et qui était sous le pouvoir d’un descendant de Gengis. (1301 et 1302) Le roi prenait cet argent pour faire, en Guienne, la guerre qu’il eut contre le roi d’Angleterre Édouard. Ce fut le premier sujet de la querelle. L’entreprise d’un évêque de la ville de Pamiers aigrit ensuite les esprits. Cet homme(54) avait cabalé contre le roi dans son pays, qui ressortissait alors de la couronne, et le pape aussitôt le fit son légat à la cour de Philippe. Ce sujet, revêtu d’une dignité qui, selon la cour romaine, le rendait égal au roi même, vint à Paris braver son souverain, et le menacer de mettre son royaume en interdit un séculier qui se fût conduit ainsi aurait été puni de mort; il fallut user de grandes précautions pour s’assurer seulement de la personne de l’évêque, encore fallut-il le remettre entre les mains de son métropolitain, l’archevêque de Narbonne. Vous avez déjà observé que depuis la mort de Charlemagne on ne vit aucun pontife de Rome qui n’eût des disputes ou épineuses ou violentes avec les empereurs et les rois; vous verrez durer jusqu’au siècle de Louis XIV ces querelles, qui sont la suite nécessaire de la forme de gouvernement la plus absurde à laquelle les hommes se soient jamais soumis. Cette absurdité consistait à dépendre chez soi d’un étranger; en effet souffrir qu’un étranger donne chez vous des fiefs, ne pouvoir recevoir de subsides des possesseurs de ces fiefs qu’avec la permission de cet étranger, et sans partager avec lui, être continuellement exposé à voir fermer par son ordre les temples que vous avez construits et dotés, convenir qu’une partie de vos sujets doit aller plaider à trois cents lieues de vos États: c’est là une petite partie des chaînes que les souverains de l’Europe s’imposèrent insensiblement, et sans presque le savoir. Il est clair que si aujourd’hui on venait pour la première fois proposer au conseil d’un souverain de se soumettre à de pareils usages, celui qui oserait en faire la proposition serait regardé comme le plus insensé des hommes. Le fardeau, d’abord léger, s’était appesanti par degrés: on sentait bien qu’il fallait le diminuer; mais on n’était ni assez sage, ni assez instruit, ni assez ferme, pour s’en défaire entièrement. (1302 et suiv.) Déjà, dans une bulle longtemps fameuse, l’évêque de Rome, Boniface VIII, avait décidé « qu’aucun clerc ne doit rien payer au roi son maître sans permission expresse du souverain pontife. » Philippe, roi de France, n’osa pas d’abord faire brûler cette bulle; il se contenta de défendre la sortie de l’argent hors du royaume, sans nommer Rome. On négocia; le pape, pour gagner du temps, canonisa saint Louis; et les moines concluaient que si un homme disposait du ciel, il pouvait disposer de l’argent de la terre. Le roi plaida devant l’archevêque de Narbonne, contre l’évêque de Pamiers, par la bouche de son chancelier Pierre Flotte, à Senlis; et ce chancelier alla lui-même à Rome rendre compte au pape du procès. Les rois de Cappadoce et de Bithynie en usaient à peu près de même avec la république romaine; mais, ce qu’ils n’eussent pas fait, Pierre Flotte parla au pontife de Rome comme le ministre d’un souverain réel à un souverain imaginaire; il lui dit très expressément « que le royaume de France était de ce monde, et que celui du pape n’en était pas. » Le pape fut assez hardi pour s’en offenser: il écrit au roi un bref dans lequel on trouve ces paroles: « Sachez que vous nous êtes soumis dans le temporel comme dans le spirituel. » Un historien judicieux et instruit remarque très à propos que ce bref était conservé à Paris dans un ancien manuscrit de la bibliothèque de Saint-Germain des Prés, et que l’on a déchiré le feuillet, en laissant subsister un sommaire qui l’indique, et un extrait qui le rappelle. Philippe répondit: « A Boniface, prétendu pape, peu ou point de salut; que votre très grande fatuité sache que nous ne sommes soumis à personne pour le temporel. » Le même historien observe que cette même réponse du roi est conservée au Vatican: ainsi les Romains modernes ont eu plus de soin de conserver les choses curieuses que les bénédictins de Paris. L’authenticité de ces lettres a été vainement contestée; je ne crois pas qu’elles aient jamais été revêtues des formes ordinaires, et présentées en cérémonie; mais elles furent certainement écrites. Le pontife lança bulles sur bulles, qui toutes déclarent que le pape est le maître des royaumes, que si le roi de France ne lui obéit pas il sera excommunié, et son royaume en interdit, c’est-à-dire qu’il ne sera plus permis de faire les exercices du christianisme, ni de baptiser les enfants, ni d’enterrer les morts. Il semble que ce soit le comble des contradictions de l’esprit humain qu’un évêque chrétien, qui prétend que tous les chrétiens sont ses sujets, veuille empêcher ces prétendus sujets d’être chrétiens, et qu’il se prive ainsi tout d’un coup lui-même de ce qu’il croit son propre bien. Mais vous sentez assez que le pape comptait sur l’imbécillité des hommes; il espérait que les Français seraient assez lâches pour sacrifier leur roi à la crainte d’être privés des sacrements. Il se trompa: (1303) on brûla sa bulle; la France s’éleva contre le pape, sans rompre avec la papauté. Le roi convoqua les états. Était-il donc nécessaire de les assembler pour décider que Boniface VIII n’était pas roi de France? Le cardinal Le Moine, Français de naissance, qui n’avait plus d’autre patrie que Rome, vint à Paris pour négocier; et, s’il ne pouvait réussir, pour excommunier le royaume. Ce nouveau légat avait ordre de mener à Rome le confesseur du roi, qui était dominicain, afin qu’il y rendit compte de sa conduite et de celle de Philippe. Tout ce que l’esprit humain peut inventer pour élever la puissance du pape était épuisé: les évêques soumis à lui; de nouveaux ordres de religieux relevant immédiatement du saint-siège, portant partout son étendard; un roi qui confesse ses plus secrètes pensées, ou du moins qui passe pour les confesser à un de ses moines; et enfin ce confesseur sommé par le pape, son maître, d’aller rendre compte à Rome de la conscience du roi son pénitent. Cependant Philippe ne plia point; il fait saisir le temporel de tous les prélats absents: les états généraux appellent au futur concile et au futur pape. Ce remède même tenait un peu de la faiblesse, car appeler au pape, c’est reconnaître son autorité; et quel besoin les hommes ont-ils d’un concile et d’un pape pour savoir que chaque gouvernement est indépendant, et qu’on ne doit obéir qu’aux lois de sa patrie? Alors le pape ôte à tous les corps ecclésiastiques de France le droit des élections, aux universités les grades, le droit d’enseigner, comme s’il révoquait une grâce qu’il eût donnée: ces armes étaient faibles, il voulut y joindre celles de l’empire d’Allemagne. Vous avez vu les papes donner l’empire, le Portugal, la Hongrie, le Danemark, l’Angleterre, l’Aragon, la Sicile, presque tous les royaumes; celui de France n’avait pas encore été transféré par une bulle. Boniface enfin le mit dans le rang des autres États, et en fit un don à l’empereur Albert d’Autriche, ci-devant excommunié par lui, et maintenant son cher fils, et le soutien de l’Église. Remarquez les mots de sa bulle (1303): « Nous vous donnons par la plénitude de notre puissance... le royaume de France, qui appartient de droit aux empereurs d’Occident. » Boniface et son dataire ne songeaient pas que, si la France appartenait de droit aux empereurs, la plénitude de la puissance papale était fort inutile. Il y avait pourtant un reste de raison dans cette démence; on flattait la prétention de l’empire sur tous les États occidentaux car vous verrez toujours que les jurisconsultes allemands croyaient ou feignaient de croire que le peuple de Rome s’étant donné avec son évêque à Charlemagne, tout l’Occident devait appartenir à ses successeurs, et que tous les autres États n’étaient qu’un démembrement de l’empire. Si Albert d’Autriche avait eu deux cent mille hommes et deux cents millions, il est clair qu’il eût profité des bontés de Boniface; mais, étant pauvre et à peine affermi, il abandonna le pape au ridicule de sa donation. Le roi de France eut toute la liberté de traiter le pape en prince ennemi il se joignit à la maison des Colonnes, qui ne faisait pas plus de cas que lui des excommunications, et qui quelquefois réprimait dans Rome même cette autorité souvent redoutable ailleurs. Guillaume de Nogaret passe en Italie sous des prétextes plausibles, lève secrètement quelques cavaliers, donne rendez-vous à Sciarra Colonna. On surprend le pape dans Anagni, ville de son domaine, où il était né; on crie: « Meure le pape, et vivent les Français! » Le pontife ne perdit point courage il revêtit la chape, mit sa tiare en tête; et, portant les clefs dans une main et la croix dans l’autre, il se présenta avec majesté devant Colonna et Nogaret. Il est fort douteux que Colonna ait eu la brutalité de le frapper: les contemporains disent qu’il lui criait: « Tyran, renonce à la papauté que tu déshonores, comme tu as fait renoncer Célestin! » Boniface répondit fièrement: « Je suis pape, et je mourrai pape. » Les Français pillèrent sa maison et ses trésors. Mais après ces violences, qui tenaient plus du brigandage que de la justice d’un grand roi, les habitants d’Anagni, ayant reconnu le petit nombre de Français, furent honteux d’avoir laissé leur compatriote et leur pontife dans les mains des étrangers ils les chassèrent (1303). Boniface alla à Rome, méditant sa vengeance; mais il mourut en arrivant. C’est ainsi qu’ont été traités en Italie presque tous les papes qui voulurent être trop puissants: vous les voyez toujours donnant des royaumes, et persécutés chez eux. Philippe le Bel poursuivit son ennemi jusque dans le tombeau: il voulut faire condamner sa mémoire dans un concile; il exigea de Clément V, né son sujet, et qui siégeait dans Avignon, que le procès contre le pape son prédécesseur fût commencé dans les formes. On l’accusait d’avoir engagé le pape Célestin V, son prédécesseur, à renoncer à la chaire pontificale; d’avoir obtenu sa place par des voies illégitimes, et enfin d’avoir fait mourir Célestin en prison. Ce dernier fait n’était que trop véritable. Un de ses domestiques, nommé Maffredo, et treize autres témoins, déposaient qu’il avait insulté plus d’une fois à la religion qui le rendait si puissant, en disant: « Ah! que de biens nous a faits cette fable du Christ! » qu’il niait en conséquence les mystères de la Trinité, de l’incarnation, de la transsubstantiation: ces dépositions se trouvent encore dans les enquêtes juridiques qu’on a recueillies. Le grand nombre de témoins fortifie ordinairement une accusation, mais ici il l’affaiblit: il n’y a point du tout d’apparence qu’un souverain pontife ait proféré devant treize témoins ce qu’on dit rarement à un seul. Le roi voulait qu’on exhumât le pape, et qu’on fît brûler ses os par le bourreau: il osait flétrir ainsi la chaire pontificale, et ne sut pas se soustraire à son obéissance. Clément V fut assez sage pour faire évanouir dans les délais une entreprise trop flétrissante pour l’Église. La conclusion de toute cette affaire fut que, loin de faire le procès à la mémoire de Boniface VIII, le roi consentit à recevoir seulement la mainlevée de l’excommunication portée par ce Boniface contre lui et son royaume. Il souffrit même que Nogaret, qui l’avait servi, qui n’avait agi qu’en son nom, qui l’avait vengé de Boniface, fût condamné par le successeur de ce pape à passer sa vie en Palestine. Tout le grand éclat de Philippe le Bel ne se termina qu’à sa honte. Jamais vous ne verrez, dans ce grand tableau du monde, un roi de France l’emporter à la longue sur un pape. Ils feront ensemble des marchés; mais Rome y gagnera toujours quelque chose; il en coûtera toujours de l’argent à la France. Vous ne verrez que les parlements du royaume à combattre avec inflexibilité les souplesses de la cour de Rome, et très souvent la politique ou la faiblesse du cabinet, la nécessité des conjonctures, les intrigues des moines, rendront la fermeté des parlements inutile; et cette faiblesse durera jusqu’à ce qu’un roi daigne dire résolument: Je veux briser mes fers et ceux de ma nation. (1306) Philippe le Bel, pour se dépiquer, chassa tous les Juifs du royaume, s’empara de leur argent, et leur défendit d’y revenir, sous peine de la vie. Ce ne fut point le parlement qui rendit cet arrêt: ce fut par un ordre secret, donné dans son conseil privé, que Philippe punit l’usure juive par une injustice. Les peuples se crurent vengés, et le roi fut riche. Quelque temps après, un événement qui eut encore sa source dans cet esprit vindicatif de Philippe le Bel étonna l’Europe et l’Asie. CHAP. LXVI. — Du supplice des Templiers, et de l’extinction de cet ordre. Parmi les contradictions qui entrent dans le gouvernement de ce monde, ce n’en est pas une petite que cette institution de moines armés qui fout voeu de vivre à la fois en anachorètes et en soldats. On accusait les templiers de réunir tout ce qu’on reprochait à ces deux professions, les débauches et la cruauté du guerrier, et l’insatiable passion d’acquérir, qu’on impute à ces grands ordres qui ont fait voeu de pauvreté. Tandis qu’ils goûtaient le fruit de leurs travaux, ainsi que les chevaliers hospitaliers de Saint-Jean, l’ordre teutonique, formé comme eux dans la Palestine, s’emparait au xiiie siècle de la Prusse, de la Livonie, de la Courlande, de la Samogitie. Ces chevaliers teutons étaient accusés de réduire les ecclésiastiques comme les païens à l’esclavage, de piller leurs biens, d’usurper les droits des évêques, d’exercer un brigandage horrible mais on ne fait point le procès à des conquérants. Les templiers excitèrent l’envie parce qu’ils vivaient chez leurs compatriotes avec tout l’orgueil que donne l’opulence, et dans les plaisirs effrénés que prennent des gens de guerre qui ne sont point retenus par le frein du mariage. (1306) La rigueur des impôts, et la malversation du conseil du roi Philippe le Bel dans les monnaies excita une sédition dans Paris. Les templiers, qui avaient en garde le trésor du roi, furent accusés d’avoir eu part à la mutinerie; et on a vu déjà(55) que Philippe le Bel était implacable dans ses vengeances. Les premiers accusateurs de cet ordre furent un bourgeois de Béziers, nommé Squin de Florian, et Noffodei, Florentin, templier apostat, détenus tous deux en prison pour leurs crimes. Ils demandèrent à être conduits devant le roi, à qui seul ils voulaient révéler des choses importantes. S’ils n’avaient pas su quelle était l’indignation du roi contre les templiers, auraient-ils espéré leur grâce en les accusant? Ils furent écoutés. Le roi, sur leur déposition, ordonne à tous les baillis du royaume, à tous les officiers, de prendre main-forte (1309); leur envoie un ordre cacheté, avec défense, sous peine de la vie, de l’ouvrir avant le 13 octobre. Ce jour venu, chacun ouvre son ordre: il portait de mettre en prison tous les templiers. Tous sont arrêtés. Le roi aussitôt fait saisir en son nom les biens des chevaliers jusqu’à ce qu’on en dispose. Il paraît évident que leur perte était résolue très longtemps avant cet éclat. L’accusation et l’emprisonnement sont de 1309(56); mais on a retrouvé des lettres de Philippe le Bel au comte de Flandre, datées de Melun, 1306, par lesquelles il le priait de se joindre à lui pour extirper les templiers. Il fallait juger ce prodigieux nombre d’accusés. Le pape Clément V, créature de Philippe, et qui demeurait alors à Poitiers, se joint à lui après quelques disputes sur le droit que l’Église avait d’exterminer ces religieux, et le droit du roi de punir des sujets. Le pape interrogea lui-même soixante et douze chevaliers. Des inquisiteurs, des commissaires délégués, procèdent partout contre les autres. Les bulles sont envoyées chez tous les potentats de l’Europe pour les exciter à imiter la France. On s’y conforme en Castille, en Aragon, en Sicile, en Angleterre; mais ce ne fut qu’en France qu’on fit périr ces malheureux. Deux cent et un témoins les accusèrent de renier Jésus-Christ en entrant dans l’ordre, de cracher sur la croix, d’adorer une tête dorée montée sur quatre pieds. Le novice baisait le profès qui le recevait, à la bouche, au nombril, et à des parties qui paraissaient peu destinées à cet usage. Il jurait de s’abandonner à ses confrères. Voilà, disent les informations conservées jusqu’à nos jours, ce qu’avouèrent soixante et douze templiers au pape même, et cent quarante-un de ces accusés à frère Guillaume, cordelier, inquisiteur dans Paris, en présence de témoins. On ajoute que le grand-maître de l’ordre même, et le grand-maître de Chypre, les maîtres de France, de Poitou, de Vienne, de Normandie, firent les mêmes aveux à trois cardinaux délégués par le pape. (1312) Ce qui est indubitable, c’est qu’on fit subir les tortures les plus cruelles à plus de cent chevaliers, qu’on en brûla vifs cinquante-neuf en un jour, près de l’abbaye Saint-Antoine de Paris; que le grand-maître Jacques de Molai, et Gui, frère du dauphin d’Auvergne, deux des principaux seigneurs de l’Europe, l’un par sa dignité, l’autre par sa naissance, furent aussi jetés vifs dans les flammes, non loin de l’endroit où est à présent la statue équestre du roi Henri IV Ces supplices, dans lesquels on fait mourir tant de citoyens d’ailleurs respectables, cette foule de témoins contre eux, ces aveux de plusieurs accusés mêmes, semblent des preuves de leur crime et de la justice de leur perte. Mais aussi que de raisons en leur faveur! Premièrement, de tous ces témoins qui déposent contre les templiers, la plupart n’articulent que de vagues accusations. Secondement, très peu disent que les templiers reniaient Jésus-Christ. Qu’auraient-ils en effet gagné en maudissant une religion qui les nourrissait, et pour laquelle ils combattaient? Troisièmement, que plusieurs d’entre eux, témoins et complices des débauches des princes et des ecclésiastiques de ce temps-là, eussent marqué quelquefois du mépris pour les abus d’une religion tant déshonorée en Asie et en Europe; qu’ils en eussent parlé dans des moments de liberté, comme on disait que Boniface VIII en parlait: c’est un emportement de jeunes gens dont certainement l’ordre n’est point comptable. Quatrièmement, cette tête dorée qu’on prétendait qu’ils adoraient, et qu’on gardait à Marseille, devait leur être représentée: on ne se mit seulement pas en peine de la chercher, et il faut avouer qu’une telle accusation se détruit d’elle-même. Cinquièmement, la manière infâme dont on leur reprochait d’être reçus dans l’ordre ne peut avoir passé en loi parmi eux. C’est mal connaître les hommes de croire qu’il y ait des sociétés qui se soutiennent par les mauvaises moeurs, et qui fassent une loi de l’impudicité: on veut toujours rendre sa société respectable à qui veut y entrer. Je ne doute nullement que plusieurs jeunes templiers ne s’abandonnassent à des excès qui de tout temps ont été le partage de la jeunesse; et ce sont de ces vices passagers qu’il vaut beaucoup mieux ignorer que punir. Sixièmement, si tant de témoins ont déposé contre les templiers, il y eut aussi beaucoup de témoignages étrangers en faveur de l’ordre. Septièmement, si les accusés, vaincus par les tourments, qui font dire le mensonge comme la vérité, ont confessé tant de crimes, peut-être ces aveux sont-ils autant à la honte des juges qu’à celle des chevaliers; on leur promettait leur grâce pour extorquer leur confession. Huitièmement, les cinquante-neuf qu’on brûla vifs prirent Dieu à témoin de leur innocence, et ne voulurent point la vie qu’on leur offrait à condition de s’avouer coupables. Quelle plus grande preuve non seulement d’innocence, mais d’honneur? Neuvièmement, soixante et quatorze templiers non accusés entreprirent de défendre l’ordre, et ne furent point écoutés. Dixièmement, lorsqu’on lut au grand-maître sa confession rédigée devant les trois cardinaux, ce vieux guerrier, qui ne savait ni lire ni écrire, s’écria qu’on l’avait trompé; que l’on avait écrit une autre déposition que la sienne; que les cardinaux ministres de cette perfidie méritaient qu’on les punît comme les Turcs punissent les faussaires, en leur fendant le corps et la tête en deux. Onzièmement, on eut accordé la vie à ce grand-maître, et à Gui, frère du dauphin d’Auvergne, s’ils avaient voulu se reconnaître coupables publiquement; et on ne les brûla que parce qu’appelés en présence du peuple sur un échafaud pour avouer les crimes de l’ordre, ils jurèrent que l’ordre était innocent. Cette déclaration, qui indigna le roi, leur attira leur supplice, et ils moururent en invoquant en vain la vengeance céleste contre leurs persécuteurs. Cependant, en conséquence de la bulle du pape et de leurs grands biens, on poursuivit les templiers dans toute l’Europe; mais en Allemagne ils surent empêcher qu’on ne saisît leurs personnes. Ils soutinrent en Aragon des sièges dans leurs châteaux. Enfin le pape abolit l’ordre de sa seule autorité dans un consistoire secret, pendant le concile de Vienne: partagea qui put leurs dépouilles. Les rois de Castille et d’Aragon s’emparèrent d’une partie de leurs biens, et en firent part aux chevaliers de Calatrava; on donna les terres de l’ordre en France, en Italie, en Angleterre, en Allemagne, aux hospitaliers, nommés alors chevaliers de Rhodes, parce qu’ils venaient de prendre cette île sur les Turcs, et l’avaient su garder avec un courage qui méritait au moins les dépouilles des chevaliers du Temple pour leur récompense. Denis, roi de Portugal, institua en leur place l’ordre des chevaliers du Christ, ordre qui devait combattre les Maures, mais qui, étant devenu depuis un vain honneur, a cessé même d’être honneur à force d’être prodigué. Philippe le Bel se fit donner deux cent mille livres, et Louis Hutin son fils prit encore soixante mille livres sur les biens des templiers. J’ignore ce qui revint au pape; mais je vois évidemment que les frais des cardinaux, des inquisiteurs délégués pour faire ce procès épouvantable, montèrent à des sommes immenses. Je m’étais peut-être trompé quand je lus avec vous la lettre circulaire de Philippe le Bel, par laquelle il ordonne à ses sujets de restituer les meubles et immeubles des templiers aux commissaires du pape. Cette ordonnance de Philippe est rapportée par Pierre du Pui. Nous crûmes que le pape avait profité de cette prétendue restitution; car à qui restitue-t-on, sinon à ceux qu’on regarde comme propriétaires? Or, dans ce temps, on pensait que les papes étaient les maîtres des biens de l’Église: cependant je n’ai jamais pu découvrir ce que le pape recueillit de cette dépouille. Il est avéré qu’en Provence le pape partagea les biens meubles des templiers avec le souverain. On joignait à la bassesse de s’emparer du bien des proscrits la honte de se déshonorer pour peu de chose; mais y avait-il alors de l’honneur? Il faut considérer un événement qui se passait dans le même temps, qui fait plus d’honneur à la nature humaine, et qui a fondé une république invincible. CHAP. LXVII. — De la Suisse, et de sa révolution au commencement du xive siècle; De tous les pays de l’Europe, celui qui avait le plus conservé la simplicité et la pauvreté des premiers âges était la Suisse. Si elle n’était pas devenue libre, elle n’aurait point de place dans l’histoire du monde; elle serait confondue avec tant de provinces plus fertiles et plus opulentes qui suivent le sort des royaumes où elles sont enclavées: on ne s’attire l’attention que quand on est quelque chose par soi-même. Un ciel triste, un terrain pierreux et ingrat, des montagnes, des précipices, c’est là tout ce que la nature a fait pour les trois quarts de cette contrée. Cependant on se disputait la souveraineté de ces rochers avec la même fureur qu’on s’égorgeait pour avoir le royaume de Naples, ou l’Asie Mineure. Dans ces dix-huit ans d’anarchie où l’Allemagne fut sans empereur, des seigneurs de châteaux et des prélats combattaient à qui aurait une petite portion de la Suisse. Leurs petites villes voulaient être libres comme les villes d’Italie, sous la protection de l’empire. Quand Rodolphe fut empereur, quelques seigneurs de châteaux accusèrent juridiquement les cantons de Schwitz, d’Uri, et d’Underwald, de s’être soustraits à leur domination féodale. Rodolphe, qui avait autrefois combattu ces petits tyrans, jugea en faveur des citoyens. Albert d’Autriche, son fils, étant parvenu à l’empire, voulut faire de la Suisse une principauté pour un de ses enfants. Une partie des terres du pays était de son domaine, comme Lucerne, Zurich, et Glaris. Des gouverneurs sévères furent envoyés, qui abusèrent de leur pouvoir. Les fondateurs de la liberté helvétienne se nommaient Melchtal, Stauffacher, et Walther Furst. La difficulté de prononcer des noms si respectables nuit à leur célébrité. Ces trois paysans furent les premiers conjurés; chacun d’eux en attira trois autres. Ces neuf gagnèrent les trois cantons de Schwitz, d’Uri, et d’Underwald. Tous les historiens prétendent que, tandis que cette conspiration se tramait, un gouverneur d’Uri, nommé Gessler, s’avisa d’un genre de tyrannie ridicule et horrible (1307). Il fit mettre, dit-on, un de ses bonnets au haut d’une perche dans la place, et ordonna qu’on saluât le bonnet sous peine de la vie. Un des conjurés, nommé Guillaume Tell, ne salua point le bonnet. Le gouverneur le condamna à être pendu, et ne lui donna sa grâce qu’à condition que le coupable, qui passait pour archer très adroit, abattrait d’un coup de flèche une pomme placée sur la tête de son fils(57). Le père, tremblant, tira, et fut assez heureux pour abattre la pomme. Gessler, apercevant une seconde flèche sous l’habit de Tell, demanda ce qu’il en prétendait faire. « Elle t’était destinée, dit le Suisse, si j’avais blessé mon fils. » Il faut convenir que l’histoire de la pomme est bien suspecte. Il semble qu’on ait cru devoir orner d’une fable le berceau de la liberté helvétique; mais on tient pour constant que Tell, ayant été mis aux fers, tua ensuite le gouverneur d’un coup de flèche; que ce fut le signal des conjurés, que les peuples démolirent les forteresses. L’empereur Albert d’Autriche, qui voulait punir ces hommes libres, fut prévenu par la mort. Le duc d’Autriche, Léopold, assembla contre eux vingt mille hommes. Les Suisses se conduisirent comme les Lacédémoniens aux Thermopyles (1315). Ils attendirent, au nombre de quatre ou cinq cents, la plus grande partie de l’armée autrichienne au pas(58) de Morgarten. Plus heureux que les Lacédémoniens, ils mirent en fuite leurs ennemis en roulant sur eux des pierres. Les autres corps de l’armée ennemie furent battus en même temps par un aussi petit nombre de Suisses. Cette victoire ayant été gagnée dans le canton de Schwitz, les deux autres cantons donnèrent ce nom à leur alliance, laquelle, devenant plus générale, fait encore souvenir, par ce seul nom, de la victoire qui leur acquit la liberté. Petit à petit les autres cantons entrèrent dans l’alliance. Berne, qui est en Suisse ce qu’Amsterdam est en Hollande, ne se ligua qu’en 1352; et ce ne fut qu’en 1513 que le petit pays d’Appenzel se joignit aux autres cantons, et acheva le nombre de treize. Jamais peuple n’a plus longtemps ni mieux combattu pour sa liberté que les Suisses; ils l’ont gagnée par plus de soixante combats contre les Autrichiens; et il est à croire qu’ils la conserveront longtemps. Tout pays qui n’a pas une grande étendue, qui n’a pas trop de richesses, et où les lois sont douces, doit être libre. Le nouveau gouvernement en Suisse a fait changer de face à la nature: un terrain aride, négligé sous des maîtres trop durs, a été enfin cultivé; la vigne a été plantée sur des rochers; des bruyères, défrichées et labourées par des mains libres, sont devenues fertiles. L’égalité, partage naturel des hommes, subsiste encore en Suisse autant qu’il est possible. Vous n’entendez pas par ce mot cette égalité absurde et impossible par laquelle le serviteur et le maître, le manoeuvre et le magistrat, le plaideur et le juge, seraient confondus ensemble; mais cette égalité par laquelle le citoyen ne dépend que des lois, et qui maintient la liberté des faibles contre l’ambition du plus fort. Ce pays enfin aurait mérité d’être appelé heureux si la religion n’avait, dans la suite, divisé ses citoyens que l’amour du bien public réunissait, et si, en vendant leur courage à des princes plus riches qu’eux, ils eussent toujours conservé l’incorruptibilité qui les distingue. Chaque nation a eu des temps où les esprits s’emportent au delà de leur caractère naturel; ces temps ont été moins fréquents chez les Suisses qu’ailleurs: la simplicité, la frugalité, la modestie, conservatrices de la liberté, ont toujours été leur partage; jamais ils n’ont entretenu d’armée pour défendre leurs frontières ou pour entrer chez leurs voisins; point de citadelles qui servent contre les ennemis ou contre les citoyens; point d’impôt sur les peuples; ils n’ont à payer ni le luxe ni les armées d’un maître; leurs montagnes font leurs remparts, et tout citoyen y est soldat pour défendre la patrie. Il y a bien peu de républiques dans le monde, et encore doivent-elles leur liberté à leurs rochers ou à la mer qui les défend. Les hommes sont très rarement dignes de se gouverner eux-mêmes. CHAP. LXVIII. — Suite de l’état où étaient l’empire, l’Italie, et la Papauté, au xive siècle. Nous avons entamé le xive siècle. Nous pouvons remarquer que depuis six cents ans Rome, faible et malheureuse, est toujours le principal objet de l’Europe; elle domine par la religion, tandis qu’elle est dans l’avilissement et dans l’anarchie; et malgré tant d’abaissement et tant de désordres, ni les empereurs ne peuvent y établir le trône des Césars, ni les pontifes s’y rendre absolus, Voilà depuis Frédéric II quatre empereurs de suite qui oublient entièrement l’Italie: Conrad IV, Rodolphe Ier, Adolphe de Nassau, Albert d’Autriche. Aussi c’est alors que toutes les villes d’Italie rentrent dans leurs droits naturels, et lèvent l’étendard de la liberté: Gênes et Pise sont les émules de Venise; Florence devient une république illustre; Bologne ne reconnaît alors ni empereurs ni papes: le gouvernement municipal prévaut partout, et surtout dans Rome (1312). Clément V, qu’on appela le pape gascon(59),aima mieux transférer le saint-siège hors d’Italie, et jouir en France des contributions payées alors par tous les fidèles, que disputer inutilement des châteaux et des villes auprès de Rome. La cour de Rome fut établie sur les frontières de France par ce pape; et c’est ce que les Romains appellent encore aujourd’hui le temps de la captivité de Babylone. Clément allait de Lyon à Vienne en Dauphiné, à Avignon, menant publiquement avec lui la comtesse de Périgord, et tirant ce qu’il pouvait d’argent de la piété des fidèles: c’est celui que vous avez vu détruire le corps redoutable des templiers. Comment les Italiens, dans ces conjonctures, ne firent-ils pas, loin des empereurs et des papes, ce qu’ont fait les Allemands, qui sous les yeux même des empereurs ont établi, de siècle en siècle, leur association au pouvoir suprême, et leur indépendance? Il n’y avait plus en Italie ni empereurs ni papes: qui forgea donc de nouvelles chaînes à ce beau pays? la division. Les factions guelfe et gibeline, nées des querelles du sacerdoce et de l’empire, subsistaient toujours comme un feu qui se nourrissait par de nouveaux embrasements; la discorde était partout. L’Italie ne faisait point un corps, l’Allemagne en faisait toujours un. Enfin le premier empereur entreprenant qui aurait voulu repasser les monts pouvait renouveler les droits et les prétentions des Charlemagne et des Othon. C’est ce qui arriva enfin à Henri VII, de la maison de Luxembourg: il descend en Italie avec une armée d’Allemands; il vient se faire reconnaître (1311). Le parti guelfe regarde son voyage comme une nouvelle irruption de barbares; mais le parti gibelin le favorise: il soumet les villes de Lombardie; c’est une nouvelle conquête: il marche à Rome pour y recevoir la couronne impériale. Rome, qui ne voulait ni d’empereur ni de pape, et qui ne put secouer tout à fait le joug de l’un et de l’autre, ferma ses portes en vain (1313). Les Ursins et le frère de Robert, roi de Naples, ne purent empêcher que l’empereur n’entrât l’épée à la main, secondé du parti des Colonnes: on se battit longtemps dans les rues, et un évêque de Liège fut tué à côté de l’empereur. Il y eut beaucoup de sang répandu pour cette cérémonie du couronnement, que trois cardinaux firent enfin au lieu du pape. Il ne faut pas oublier que Henri VII protesta par-devant notaire que le serment par lui prêté à son sacre n’était point un serment de fidélité. Les papes osaient donc prétendre que l’empereur était leur vassal. Maître de Rome, il y établit un gouverneur: il ordonna que toutes les villes, que tous les princes d’Italie lui payassent un tribut annuel; il comprit même dans cet ordre le royaume de Naples, séparé alors de celui de Sicile, et cita le roi de Naples à comparaître. Ainsi l’empereur réclame son droit sur Naples: le pape en était suzerain; l’empereur se disait suzerain du pape, et le pape se croyait suzerain de l’empereur. (1313) Henri VII allait soutenir sa prétention sur Naples par les armes, quand il mourut empoisonné, à ce qu’on prétend: un dominicain mêla, dit-on, du poison dans le vin consacré. Les empereurs communiaient alors sous les deux espèces, en qualité de chanoines de Saint-Jean de Latran. Ils pouvaient faire l’office de diacres à la messe du pape, et les rois de France y auraient été sous-diacres. On n’a point de preuves juridiques que Henri VII ait péri par cet empoisonnement sacrilège: frère Bernard Politien de Montepulciano en fut accusé, et les dominicains obtinrent, trente ans après, du fils de Henri VII, Jean, roi de Bohême, des lettres qui les déclaraient innocents. Il est triste d’avoir eu besoin de ces lettres. De même qu’alors peu d’ordre régnait dans les élections des papes, celles des empereurs étaient très mal ordonnées. Les hommes n’avaient point encore su prévenir les schismes par de sages lois. Louis de Bavière et Frédéric le Beau, duc d’Autriche, furent élus à la fois au milieu des plus funestes troubles. Il n’y avait que la guerre qui pût décider ce qu’une diète réglée d’électeurs aurait dû juger: un combat, dans lequel l’Autrichien fut vaincu et pris (1322), donna la couronne au Bavarois. On avait alors pour pape Jean XXII, élu à Lyon en 1315. Lyon se regardait encore comme une ville libre; mais l’évêque en voulait toujours être le maître, et les rois de France n’avaient encore pu soumettre l’évêque. Philippe le Long, à peine roi de France, avait assemblé les cardinaux dans cette ville libre; et, après leur avoir juré qu’il ne leur ferait aucune violence, il les avait enfermés tous, et ne les avait relâchés qu’après la nomination de Jean XXII. Ce pape est encore un grand exemple de ce que peut le simple mérite dans l’Église: car il faut sans doute en avoir beaucoup pour parvenir de la profession de savetier au rang dans lequel on se fait baiser les pieds. Il est au nombre de ces pontifes qui eurent d’autant plus de hauteur dans l’esprit que leur origine était plus basse aux yeux des hommes. Nous avons déjà remarqué que la cour pontificale ne subsistait que des rétributions fournies par les chrétiens: ce fonds était plus considérable que les terres de la comtesse Mathilde. Quand je parle du mérite de Jean XXII, ce n’est pas de celui du désintéressement: ce pontife exigeait plus ardemment qu’aucun de ses prédécesseurs, non seulement le denier de saint Pierre, que l’Angleterre payait très irrégulièrement, mais les tributs de Suède, de Danemark, de Norvège, et de Pologne; il demandait si souvent, et si violemment, qu’il obtenait toujours quelque argent: ce qui lui en valut davantage ce fut la taxe apostolique des péchés; il évalua le meurtre, la sodomie, la bestialité; et les hommes assez méchants pour commettre ces péchés furent assez sots pour les payer. Mais être à Lyon, et n’avoir que peu de crédit en Italie, ce n’était pas être pape. Pendant qu’il siégeait à Lyon, et que Louis de Bavière s’établissait en Allemagne, l’Italie se perdait et pour l’empereur et pour lui. Les Visconti commençaient à s’établir à Milan; l’empereur Louis, ne pouvant les abaisser, feignait de les protéger, et leur laissait le titre de ses lieutenants: ils étaient gibelins; comme tels ils s’emparaient d’une partie de ces terres de la comtesse Mathilde, éternel sujet de discorde. Jean les fit déclarer hérétiques par l’Inquisition: il était en France, il pouvait sans rien risquer donner une de ces bulles qui ôtent et qui donnent les empires. Il déposa Louis de Bavière en idée par une de ces bulles, le privant, dit-il, de tous ses biens meubles et immeubles. (1327) L’empereur, ainsi déposé, se hâta de marcher vers l’Italie, où celui qui le déposait n’osait paraître: il vint à Rome, séjour toujours passager des empereurs, accompagné de Castracani, tyran de Lucques, ce héros de Machiavel. Ludovico Monaldesco, natif d’Orviette, qui, à l’âge de cent quinze ans, écrivit des mémoires de son temps, dit qu’il se ressouvient très bien de cette entrée de l’empereur Louis de Bavière (1328). « Le peuple chantait, dit-il, Vive Dieu et l’empereur! nous sommes délivrés de la guerre, de la famine et du pape! » Ce trait ne vaut la peine d’être cité que parce qu’il est d’un homme qui écrivait à l’âge de cent quinze années. Louis de Bavière convoqua dans Rome une assemblée générale semblable à ces anciens parlements de Charlemagne et de ses enfants: ce parlement se tint dans la place de Saint-Pierre; des princes d’Allemagne et d’Italie, des députés des villes, des évêques, des abbés, des religieux, y assistèrent en foule. L’empereur, assis sur un trône au haut des degrés de l’église, la couronne en tête et un sceptre d’or à la main, fit crier trois fois par un moine augustin: « Y a-t-i1 quelqu’un qui veuille défendre la cause du prêtre de Cahors, qui se nomme le pape Jean(60)? » (1328) Personne n’ayant comparu, Louis prononça la sentence par laquelle il privait le pape de tout bénéfice, et le livrait au bras séculier pour être brûlé comme hérétique. Condamner ainsi à la mort un souverain pontife était le dernier excès où pût monter la querelle du sacerdoce et de l’empire. Quelques jours après, l’empereur, avec le même appareil, créa pape(61) un cordelier napolitain, l’investit par l’anneau, lui mit lui-même la chape, et le fit asseoir sous le dais à ses côtés; mais il se garda bien de déférer à l’usage de baiser les pieds du pontife. Parmi tous les moines, dont je parlerai à part, les franciscains faisaient alors le plus de bruit. Quelques-uns d’eux avaient prétendu que la perfection consistait à porter un capuchon plus pointu et un habit plus serré; il ajoutaient à cette réforme l’opinion que leur boire et leur manger ne leur appartenaient pas en propre. Le pape avait condamné ces propositions; la condamnation avait révolté les réformateurs; enfin, la querelle s’étant échauffée, les inquisiteurs de Marseille avaient fait brûler quatre de ces malheureux moines (1318). Le cordelier fait pape par l’empereur était de leur parti; voilà pourquoi Jean XXII était hérétique. Ce pape était destiné à être accusé d’hérésie: car, quelque temps après, ayant prêché que les saints ne jouiraient de la vision béatifique qu’après le jugement dernier, et qu’en attendant ils avaient une vision imparfaite, ces deux visions partagèrent l’Église, et enfin Jean se rétracta. Cependant ce grand appareil de Louis de Bavière à Rome n’eut pas plus de suite que les efforts des autres Césars allemands: les troubles d’Allemagne les rappelaient toujours, et l’Italie leur échappait. Louis de Bavière, au fond peu puissant, ne put empêcher à son retour que son pontife ne fût pris par le parti de Jean XXII, et ne fût conduit dans Avignon, où il fut enfermé. Enfin telle était alors la différence d’un empereur et d’un pape, que Louis de Bavière, tout sage qu’il était, mourut pauvre dans son pays (1344), et que le pape, éloigné de Rome, et tirant peu de secours de l’Italie, laissa en mourant, dans Avignon, la valeur de vingt-cinq millions de florins d’or, si on en croit Villani, auteur contemporain. Il est clair que Villani exagère; quand on réduirait cette somme au tiers, ce serait encore beaucoup: aussi la papauté n’avait jamais tant valu à personne; mais aussi jamais pontife ne vendit tant de bénéfices, et si chèrement. Il s’était attribué la réserve de toutes les prébendes, de presque tous les évêchés, et le revenu de tous les bénéfices vacants; il avait trouvé, par l’art des réserves, celui de prévenir presque toutes les élections et de donner tous les bénéfices. Bien plus, jamais il ne nommait un évêque qu’il n’en déplaçât sept ou huit: chaque promotion en attirait d’autres, et toutes valaient de l’argent. Les taxes pour les dispenses et pour les péchés furent inventées et rédigées de son temps: le livre de ses taxes a été imprimé plusieurs fois depuis le xvie siècle, et a mis au jour des infamies plus ridicules et plus odieuses tout ensemble que tout ce qu’on raconte de l’insolente fourberie des prêtres de l’antiquité(62). Les papes ses successeurs restèrent jusqu’en 1371 dans Avignon. Cette ville ne leur appartenait pas, elle était aux comtes de Provence; mais les papes s’en étaient rendus insensiblement les maîtres usufruitiers, tandis que les rois de Naples, comtes de Provence, disputaient le royaume de Naples. (1348) La malheureuse reine Jeanne, dont nous allons parler, se crut heureuse de céder Avignon au pape Clément VI pour quatre-vingt mille florins d’or qu’il ne paya jamais. La cour des papes y était tranquille; elle répandait l’abondance dans la Provence et le Dauphiné, et oubliait le séjour orageux de Rome. Je ne vois presque aucun temps, depuis Charlemagne, dans
lequel les Romains n’aient rappelé leurs anciennes idées
de grandeur et de liberté: ils choisissaient, comme on a vu(63),
tantôt plusieurs sénateurs, tantôt un seul, ou un patrice,
ou un gouverneur, ou un consul, quelquefois un tribun. Quand ils virent
que le pape achetait Avignon, ils songèrent encore à faire
renaître la république: ils revêtirent du tribunat un
simple citoyen, nommé Nicolas Rienzi, et vulgairement Cola, homme
né fanatique et devenu ambitieux, capable par conséquent
de grandes choses; il les entreprit, et donna des espérances à
Rome: c’est de lui que parle Pétrarque dans la plus belle de ses
odes ou canzoni; il dépeint Rome, échevelée
et les yeux mouillés de larmes, implorant le secours de Rienzi:
Ce tribun s’intitulait « sévère et clément libérateur de Rome, zélateur de l’Italie, amateur de l’univers » ; il déclara que tous les peuples de l’Italie étaient libres et citoyens romains. Mais ces convulsions d’une liberté depuis si longtemps mourante ne furent pas plus efficaces que les prétentions des empereurs sur Rome: ce tribunat passa plus vite que le sénat et le consulat en vain rétablis. Rienzi ayant commencé comme les Gracques, finit comme eux; il fut assassiné par la faction des familles patriciennes. Rome devait dépérir par l’absence de la cour des papes, par les troubles de l’Italie, par la stérilité de son territoire, et par le transport de ses manufactures à Gênes, à Pise, à Venise, à Florence. Les pèlerinages seuls la soutenaient alors: le grand jubilé surtout, institué par Boniface VIII de siècle en siècle, mais établi de cinquante en cinquante ans par Clément VI, attirait à Rome une si prodigieuse foule qu’en 1350 on y compta deux cent mille pèlerins. Rome, sans empereur et sans pape, est toujours faible, et la première ville du monde chrétien. Nous avons dit que le siège papal acquit Avignon de Jeanne d’Anjou et de Provence. On ne vend ses États que quand on est malheureux. Les infortunes et la mort de cette reine entrent dans tous les événements de ce temps-là, et surtout dans le grand schisme d’Occident, que nous aurons bientôt sous les yeux. Naples et Sicile étaient toujours gouvernées par des étrangers: Naples, par la maison de France; l’île de Sicile, par celle d’Aragon. Robert, qui mourut en 1343, avait rendu son royaume de Naples florissant; son neveu, Louis d’Anjou, avait été élu roi de Hongrie. La maison de France étendait ses branches de tous côtés; mais ces branches ne furent unies ni avec la souche commune ni entre elles; toutes devinrent malheureuses. Le roi de Naples, Robert, avait, avant de mourir, marié sa petite-fille Jeanne, son héritière, à André, frère du roi de Hongrie. Ce mariage, qui semblait devoir cimenter le bonheur de cette maison, en fit les infortunes: André prétendait régner de son chef; Jeanne, toute jeune qu’elle était, voulut qu’il ne fût que le mari de la reine. Un moine franciscain, nommé frère Robert, qui gouvernait André, alluma la haine et la discorde entre les deux époux: une cour de Napolitains auprès de la reine, une autre auprès d’André, composée de Hongrois, regardés comme des barbares par les naturels du pays, augmentaient l’antipathie. Louis, prince de Tarente, prince du sang, qui bientôt après épousa la reine, d’autres princes du sang, les favoris de cette princesse, la fameuse Catanoise, sa domestique, si attachée à elle, résolvent la mort d’André: (1346) on l’étrangle dans la ville d’Averse, dans l’antichambre de sa femme, et presque sous ses yeux; on le jette par les fenêtres; on laisse trois jours le corps sans sépulture. La reine épouse, au bout de l’an, le prince de Tarente, accusé par la voix publique. Que de raisons pour la croire coupable! Ceux qui la justifient allèguent qu’elle eut quatre maris, et qu’une reine qui se soumet toujours au joug du mariage ne doit pas être accusée des crimes que l’amour fait commettre. Mais l’amour seul inspire-t-il les attentats? Jeanne consentit au meurtre de son époux par faiblesse, et elle eut trois maris ensuite par une autre faiblesse plus pardonnable et plus ordinaire, celle de ne pouvoir régner seule. Louis de Hongrie, frère d’André, écrivit à Jeanne qu’il vengerait la mort de son frère sur elle et sur ses complices: il marcha vers Naples par Venise et par Rome, et fit accuser Jeanne juridiquement à Rome devant ce tribun, Cola Rienzi, qui, dans sa puissance passagère et ridicule, vit pourtant des rois à son tribunal, comme les anciens Romains. Rienzi n’osa rien décider, et en cela seul il montra de la prudence. Cependant le roi Louis avança vers Naples, faisant porter devant lui un étendard noir sur lequel on avait peint un roi étranglé. Il fait couper la tête à un prince du sang, Charles de Durazzo, complice du meurtre (1347); il poursuit la reine Jeanne, qui fuit avec son nouvel époux dans ses États de Provence. Mais, ce qui est bien étrange, on a prétendu que l’ambition n’eut point de part à la vengeance de Louis. Il pouvait s’emparer du royaume, et il ne le fit pas. On trouve rarement de tels exemples. Ce prince avait, dit-on, une vertu austère qui le fit élire depuis roi de Pologne. Nous parlerons de lui quand nous traiterons particulièrement de la Hongrie. Jeanne, coupable et punie avant l’âge de vingt ans d’un crime qui attira sur ses peuples autant de calamités que sur elle, abandonnée à la fois des Napolitains et des Provençaux, va trouver le pape Clément VI dans Avignon, dont elle était souveraine; elle lui abandonne sa ville et son territoire pour quatre-vingt mille florins d’or qu’elle ne reçut point. Pendant qu’on négocie ce sacrifice (1348), elle plaide elle-même sa cause devant le consistoire, et le consistoire la déclare innocente. Clément VI, pour faire sortir de Naples le roi de Hongrie, stipule que Jeanne lui payera trois cent mille florins. Louis répond qu’il n’est pas venu pour vendre le sang de son frère, qu’il l’a vengé en partie, et qu’il part satisfait. L’esprit de chevalerie qui régnait alors n’a produit jamais ni plus de dureté ni plus de générosité. La reine, chassée par son beau-frère, et rétablie par la faveur du pape, perdit son second mari (1376), et jouit seule du gouvernement quelques années. Elle épousa un prince d’Aragon qui mourut bientôt après; enfin, à l’âge de quarante-six ans, elle se remarie avec un cadet de la maison de Brunswick, nommé Othon: c’était choisir plutôt un mari qui pût lui plaire qu’un prince qui la pût défendre. Son héritier naturel était un autre Charles de Durazzo, son cousin, seul reste alors de la première maison de France Anjou à Naples; ces princes se nommaient ainsi, parce que la ville de Durazzo, conquise par eux sur les Grecs, et enlevée ensuite par les Vénitiens, avait été leur apanage: elle reconnut ce Durazzo pour son héritier, elle l’adopta même. Cette adoption et le grand schisme d’Occident hâtèrent la mort malheureuse de la reine. Déjà éclataient les suites sanglantes de ce schisme, dont nous parlerons bientôt. Brigano(65), qui prit le nom d’Urbain VI, et le comte de Genève, qui s’appela Clément VII, se disputèrent la tiare avec fureur; ils partageaient l’Europe. Jeanne prit le parti de Clément, qui résidait dans Avignon. Durazzo, ne voulant pas attendre la mort naturelle de sa mère adoptive pour régner, s’engagea avec Brigano-Urbain. (1380) Ce pape couronne Durazzo dans Rome, à condition que son neveu Brigano aura la principauté de Capoue: il excommunie, il dépose la reine Jeanne; et pour mieux assurer la principauté de Capoue à sa famille, il donne tous les biens de l’Église aux principales maisons napolitaines. Le pape marche avec Durazzo vers Naples. L’or et l’argent des églises furent employés à lever une armée. La reine ne peut être secourue, ni par le pape Clément qu’elle a reconnu, ni par le mari qu’elle a choisi; à peine a-t-elle des troupes: elle appelle contre l’ingrat Durazzo un frère de Charles V, roi de France, aussi du nom d’Anjou; elle l’adopte à la place de Durazzo. Ce nouvel héritier de Jeanne, Louis d’Anjou, arrive trop tard pour défendre sa bienfaitrice, et pour disputer le royaume qu’on lui donne. Le choix que la reine a fait de lui aliène encore ses sujets: on craint de nouveaux étrangers. Le pape et Charles Durazzo avancent. Othon de Brunswick rassemble à la hâte quelques troupes; il est défait et prisonnier. Durazzo entre dans Naples; six galères que la reine avait fait venir de son comté de Provence, et qui mouillaient sous le château de l’Oeuf, lui furent un secours inutile tout se faisait trop tard; la fuite n’était plus praticable. Elle tombe dans les mains de l’usurpateur. Ce prince, pour colorer sa barbarie, se déclara le vengeur de la mort d’André. Il consulta Louis de Hongrie, qui, toujours inflexible, lui manda qu’il fallait faire périr la reine de la même mort qu’elle avait donnée à son premier mari(66). Durazzo la fit étouffer entre deux matelas (1382). On voit partout des crimes punis par d’autres crimes. Quelles horreurs dans la famille de saint Louis! La postérité, toujours juste quand elle est éclairée, a plaint cette reine, parce que le meurtre de son premier mari fut plutôt l’effet de sa faiblesse que de sa méchanceté, vu qu’elle n’avait que dix-huit ans quand elle consentit à cet attentat, et que depuis ce temps on ne lui reprocha ni débauche, ni cruauté, ni injustice. Mais ce sont les peuples qu’il faut plaindre; ils furent les victimes de ces troubles. Louis, duc d’Anjou, enleva les trésors du roi Charles V son frère, et appauvrit la France pour aller tenter inutilement de venger la mort de Jeanne, et pour recueillir son héritage. Il mourut bientôt dans la Pouille, sans succès et sans gloire, sans parti et sans argent. Le royaume de Naples, qui avait commencé à sortir de la barbarie sous le roi Robert, y fut replongé par tous ces malheurs que le grand schisme aggravait encore. Avant de considérer ce grand schisme d’Occident que l’empereur Sigismond éteignit, représentons-nous quelle forme prit l’empire. CHAP. LXX. — De l’empereur Charles IV. De la bulle d’or. Du retour de Saint-siège d’Avignon à Rome. De Sainte Catherine de Sienne, etc. L’empire allemand (car dans les dissensions qui accompagnèrent les dernières années de Louis de Bavière, il n’était plus d’empire romain) prit enfin une forme un peu plus stable sous Charles IV de Luxembourg, roi de Bohême, petit-fils de Henri VII. (1356) Il fit à Nuremberg cette fameuse constitution qu’on appelle bulle d’or, à cause du sceau d’or qu’on nommait bulla dans la basse latinité: on voit aisément par là pourquoi les édits des papes sont appelés bulles. Le style de cette charte se ressent bien de l’esprit du temps. Le jurisconsulte Barthole, l’un de ces compilateurs d’opinions qui tiennent encore lieu de lois, rédigea cette bulle. Il commence par une apostrophe à l’orgueil, à Satan, à la colère, à la luxure; on y dit que le nombre des sept électeurs est nécessaire pour s’opposer aux sept péchés mortels. On y parle de la chute des anges, du paradis terrestre, de Pompée et de César; on assure que l’Allemagne est fondée sur les trois vertus théologales, comme sur la Trinité. Cette loi de l’empire fut faite en présence et du consentement de tous les princes, évêques, abbés, et même des députés des villes impériales, qui pour la première fois assistèrent à ces assemblées de la nation teutonique. Ces droits des villes, ces effets naturels de la liberté, avaient commencé à renaître en Italie, en Angleterre, en France et en Allemagne. On sait que les électeurs furent alors fixés au nombre de sept. Les archevêques de Mayence, de Cologne et de Trêves, en possession depuis longtemps d’élire des empereurs, ne souffrirent pas que d’autres évêques, quoique aussi puissants, partageassent cet honneur. Mais pourquoi le duché de Bavière ne fut-il pas mis au rang des électorats? et pourquoi la Bohême, qui originairement était un État séparé de l’Allemagne, et qui, par la bulle d’or, n’a point d’entrée aux délibérations de l’empire, a-t-elle pourtant droit de suffrage dans l’élection? On en voit la raison: Charles IV était roi de Bohême, et Louis de Bavière avait été son ennemi. On dit dans cette bulle, composée par Barthole, que les sept électeurs étaient déjà établis; ils l’étaient donc, mais depuis fort peu de temps; tous les témoignages antérieurs du xiiie siècle et du xiie font voir que jusqu’au temps de Frédéric II les seigneurs et les prélats possédant les fiefs élisaient l’empereur; et ce vers d’Hoved en est une preuve manifeste: Eligit unanimis cleri procerumque voluntas, La volonté unanime des seigneurs et du clergé fait les empereurs. Mais comme les principaux officiers de la maison étaient des princes puissants; comme ces officiers déclaraient celui que la pluralité avait élu; enfin, comme ces officiers étaient au nombre de sept, ils s’attribuèrent, à la mort de Frédéric II, le droit de nommer leur maître; et ce fut la seule origine des sept électeurs. Auparavant, un maître d’hôtel, un écuyer, un échanson, étaient des principaux domestiques d’un homme; et avec le temps ils s’étaient érigés en maîtres d’hôtel de l’empire romain, en échansons de l’empire romain. C’est ainsi qu’en France celui qui fournissait le vin du roi s’appela grand bouteillier de France; son panetier, son échanson, devinrent grands panetiers, grands échansons de France, quoique assurément ces officiers ne servissent ni pain, ni vin, ni viande, à l’empire et à la France. L’Europe fut inondée de ces dignités héréditaires de maréchaux, de grands veneurs, de chambellans d’une province. Il n’y eut pas jusqu’à la grande maîtrise des gueux de Champagne qui ne fût une prérogative de famille. Au reste, la dignité impériale, qui par elle-même ne donnait alors aucune puissance réelle, ne reçut jamais plus de cet éclat qui impose aux peuples que dans la cérémonie de la promulgation de la bulle d’or. Les trois électeurs ecclésiastiques, tous trois archichanceliers, y parurent avec les sceaux de l’empire. Mayence portait ceux d’Allemagne; Cologne, ceux d’Italie; Trèves, ceux des Gaulés. Cependant l’empire n’avait dans les Gaules que la vaine mouvance des restes du royaume d’Arles, de la Provence, du Dauphiné, bientôt après confondus dans le vaste royaume de France. La Savoie, qui était à la maison de Maurienne, relevait de l’empire; la Franche-Comté, sous la protection impériale, était indépendante, et appartenait à la branche de Bourgogne de la maison de France. L’empereur était nommé dans la bulle le chef du monde, caput orbis. Le dauphin de France, fils du malheureux Jean de France, assistait à cette cérémonie, et le cardinal d’Albe prit la place au-dessus de lui: tant il est vrai qu’alors on regardait l’Europe comme un corps à deux têtes, et ces deux têtes étaient l’empereur et le pape; les autres princes n’étaient regardés aux diètes de l’empire et aux conclaves que comme des membres qui devaient être des vassaux. Mais observez combien ces usages ont changé; les électeurs alors cédaient aux cardinaux: ils ont depuis mieux senti le prix de leur dignité; nos chanceliers ont longtemps pris le pas sur ceux qui avaient osé précéder le dauphin de France. Jugez après cela s’il est quelque chose de fixe en Europe. On a vu ce que l’empereur possédait en Italie(67): il n’était en Allemagne que souverain de ses États héréditaires; cependant il parle dans sa bulle en roi despotique, il y fait tout de sa certaine science et pleine puissance; mots insoutenables à la liberté germanique, qui ne sont plus soufferts dans les diètes impériales, où l’empereur s’exprime ainsi: « Nous sommes demeurés d’accord avec les états, et les états avec nous. » Pour donner quelque idée du faste qui accompagna la cérémonie de la bulle d’or, il suffira de savoir que le duc de Luxembourg et de Brabant, neveu de l’empereur, lui servait à boire; que le duc de Saxe, comme grand-maréchal, parut avec une mesure d’argent pleine d’avoine; que l’électeur de Brandebourg donna à laver à l’empereur et à l’impératrice; et que le comte palatin posa les plats d’or sur la table, en présence de tous les grands de l’empire. On eût pris Charles IV pour le roi des rois. Jamais Constantin, le plus fastueux des empereurs, n’avait étalé des dehors plus éblouissants; cependant Charles IV, tout empereur romain qu’il affectait d’être, avait fait serment au pape Clément VI (1346), avant d’être élu, que s’il allait jamais se faire couronner à Rome, il n’y coucherait pas seulement une nuit, et qu’il ne rentrerait jamais en Italie sans la permission du saint-père; et il y a encore une lettre de lui au cardinal Colombier, doyen du sacré collège, datée de l’an 1355, dans laquelle il appelle ce doyen Votre Majesté. Aussi laissa-t-i1 à la maison de Visconti l’usurpation de Milan et de la Lombardie; aux Vénitiens, Padoue, autrefois la souveraine de Venise, mais qui alors était sa sujette, ainsi que Vicence et Vérone. Il fut couronné roi d’Arles dans la ville de ce nom; mais c’était à condition qu’il n’y resterait pas plus que dans Rome. Tant de changements dans les usages et dans les droits, cette opiniâtreté à se conserver un titre avec si peu de pouvoir, forment l’histoire du bas-empire. Les papes l’érigèrent en appelant Charlemagne et ensuite les Othon dans la faible Italie; les papes le détruisirent ensuite autant qu’ils le purent. Ce corps qui s’appelait et qui s’appelle encore le saint empire romain n’était en aucune manière ni saint, ni romain, ni empire. Les électeurs dont les droits avaient été affermis par la bulle d’or de Charles IV, les firent bientôt valoir contre son propre fils, l’empereur Venceslas, roi de Bohême. La France et l’Allemagne furent affligées à la fois d’un fléau sans exemple; le roi de France et l’empereur avaient perdu presque en même temps l’usage de la raison: d’un côté Charles VI, par le dérangement de ses organes, causait celui de la France; de l’autre, Venceslas, abruti par les débauches de la table, laissait l’empire dans l’anarchie. Charles VI ne fut point déposé, ses parents désolèrent la France en son nom; mais les barons de Bohême enfermèrent Venceslas (1393), qui se sauva un jour tout nu de la prison (1400); et les électeurs en Allemagne le déposèrent juridiquement par une sentence publique: la sentence porte seulement qu’il est déposé comme négligent, inutile, dissipateur, et indigne. On dit que quand on lui annonça sa déposition, il écrivit aux villes impériales d’Allemagne qu’il n’exigeait d’elles d’autres preuves de leur fidélité que quelques tonneaux de leur meilleur vin. L’état déplorable de l’Allemagne semblait laisser le champ libre aux papes en Italie; mais les républiques et les principautés qui s’étaient élevées avaient eu le temps de s’affermir. Depuis Clément V, Rome était étrangère aux papes: le Limousin Grégoire XI, qui enfin transféra le saint-siège à Rome, ne savait pas un mot d’italien. (1376) Ce pape avait de grands démêlés avec la république de Florence, qui établissait alors son pouvoir en Italie: Florence s’était liguée avec Bologne. Grégoire, qui par l’ancienne concession de Mathilde se prétendait seigneur immédiat de Bologne, ne se borna pas à se venger par des censures; il épuisa ses trésors pour payer les condottieri, qui louaient alors des troupes à qui voulait les acheter. Les Florentins voulurent s’accommoder et mettre les papes dans leurs intérêts; ils crurent qu’il leur importait que le pontife résidât à Rome: il fallut donc persuader Grégoire de quitter Avignon. On ne peut concevoir comment, dans des temps où les esprits étaient si éclairés sur leurs intérêts, on employait des ressorts qui paraissent aujourd’hui si ridicules. On députa au pape sainte Catherine de Sienne, non seulement femme à révélations, mais qui prétendait avoir épousé Jésus-Christ solennellement, et avoir reçu de lui à son mariage un anneau et un diamant. Pierre de Capoue, son confesseur, qui a écrit sa vie, avait vu la plupart de ses miracles. « J’ai été témoin, dit-il, qu’elle fut un jour transformée en homme, avec une petite barbe au menton; et cette figure en laquelle elle fut subitement changée était celle de Jésus-Christ même. » Telle était l’ambassadrice que les Florentins députèrent. On employait d’un autre côté les révélations de sainte Brigitte, née en Suède, mais établie à Rome, et à laquelle un ange dicta plusieurs lettres pour le pontife. Ces deux saintes, divisées sur tout le reste, se réunirent pour ramener le pape à Rome. Brigitte était la sainte des cordeliers, et la Vierge lui révélait qu’elle était née immaculée; mais Catherine était la sainte des dominicains, et la Vierge lui révélait qu’elle était née dans le péché. Tous les papes n’ont pas été des hommes de génie. Grégoire était-il simple? fut-il ému par des machines proportionnées à son entendement? se conduisit-il par politique ou par faiblesse? Il céda enfin, et le saint-siège fut transféré d’Avignon à Rome au bout de soixante-douze ans; mais ce ne fut que pour plonger l’Europe dans de nouvelles dissensions. Le saint-siège ne possédait alors que le patrimoine de Saint-Pierre en Toscane, la campagne de Rome, le pays de Viterbe et d’Orviette, la Sabine, le duché de Spolette, Bénévent, une petite partie de la marche d’Ancône: toutes les contrées réunies depuis à son domaine étaient à des seigneurs vicaires de l’empire ou du siège papal. Les cardinaux s’étaient mis depuis 1138 en possession d’exclure le peuple et le clergé de l’élection des pontifes, et depuis 1216 il fallait avoir les deux tiers des voix(68) pour être canoniquement élu. Il n’y avait à Rome, au temps dont je parle, que seize cardinaux, onze français, un espagnol, et quatre italiens: le peuple romain, malgré son goût pour la liberté, malgré son aversion pour ses maîtres, voulait un pape qui résidât à Rome, parce qu’il haïssait beaucoup plus les ultramontains que les papes, et surtout parce que la présence d’un pontife attirait à Rome des richesses. Les Romains menacèrent les cardinaux de les exterminer s’ils leur donnaient un pontife étranger. (1378) Les électeurs, épouvantés, nommèrent pour pape Brigano, évêque de Bari, Napolitain, qui prit le nom d’Urbain, et dont nous avons fait mention(69) en parlant de la reine Jeanne. C’était un homme impétueux et farouche, et par cela même peu propre à une telle place. A peine fut-il intronisé qu’il déclara, dans un consistoire, qu’il ferait justice des rois de France et d’Angleterre, qui troublaient, disait-il, la chrétienté par leurs querelles: ces rois étaient Charles le Sage et Édouard III. Le cardinal de La Grange, non moins impétueux que le pape, le menaçant de la main, lui dit qu’il avait menti; et ces trois paroles plongèrent l’Europe dans une discorde de quarante années. La plupart des cardinaux, les Italiens mêmes, choqués de l’humeur féroce d’un homme si peu fait pour gouverner, se retirèrent dans le royaume de Naples. Là ils déclarent que l’élection du pape, faite avec violence, est nulle de plein droit; ils procèdent unanimement à l’élection d’un nouveau pontife. Les cardinaux français eurent alors la satisfaction assez rare de tromper les cardinaux italiens: on promit la tiare à chaque Italien en particulier, et ensuite on élut Robert, fils d’Amédée, comte de Genève, qui prit le nom de Clément VII. Alors l’Europe se partagea l’empereur Charles IV, l’Angleterre, la Flandre, et la Hongrie, reconnurent Urbain, à qui Rome et l’Italie obéissaient; la France, l’Écosse, la Savoie, la Lorraine, furent pour Clément. Tous les ordres religieux se divisèrent, tous les docteurs écrivirent, toutes les universités donnèrent des décrets. Les deux papes se traitaient mutuellement d’usurpateurs et d’Antechrist; ils s’excommuniaient réciproquement. Mais, ce qui devint réellement funeste (1379), on se battit avec la double fureur d’une guerre civile et d’une guerre de religion. Des troupes gasconnes et bretonnes, levées par le neveu de Clément, marchent en Italie, surprennent Rome; ils y tuent, dans leur première furie, tout ce qu’ils rencontrent; mais bientôt le peuple romain, se ralliant contre eux, les extermine dans ses murs, et on y égorge tout ce qu’on trouve de prêtres français. Peu de temps après, une armée du pape Clément, levée dans le royaume de Naples, se présente à quelques lieues de Rome devant les troupes d’Urbain. Chacune des armées portait les clefs de saint Pierre sur ses drapeaux. Les Clémentins furent vaincus. Il ne s’agissait pas seulement de l’intérêt de ces deux pontifes: Urbain, vainqueur, qui destinait une partie du royaume de Naples à son neveu, en déposséda la reine Jeanne, protectrice de Clément, laquelle régnait depuis longtemps dans Naples avec des succès divers, et une gloire souillée. Nous avons vu(70) cette reine assassinée par son cousin, Charles de Durazzo, avec qui Urbain voulait partager le royaume de Naples. Cet usurpateur, devenu possesseur tranquille, n’eut garde de tenir ce qu’il avait promis à un pape qui n’était pas assez puissant pour l’y contraindre. Urbain, plus ardent que politique, eut l’imprudence d’aller trouver son vassal sans être le plus fort. L’ancien cérémonial obligeait le roi de baiser les pieds du pape et de tenir la bride de son cheval: Durazzo ne fit qu’une de ces deux fonctions; il prit la bride, mais ce fut pour conduire lui-même le pape en prison. Urbain fut gardé quelque temps prisonnier à Naples, négociant continuellement avec son vassal, et traité tantôt avec respect, tantôt avec mépris. Le pape s’enfuit de sa prison, et se retira dans la petite ville de Nocera. Là il assembla bientôt les débris de sa cour. Ses cardinaux et quelques évêques, lassés de son humeur farouche, et plus encore de ses infortunes, prirent dans Nocera des mesures pour le quitter, et pour élire à Rome un pape plus digne de l’être. Urbain, informé de leur dessein, les fit tous appliquer en sa présence à la torture. Bientôt obligé de s’enfuir de Naples et de se retirer dans la ville de Gênes, qui lui envoya quelques galères, il traîna à sa suite ces cardinaux et ces évêques estropiés et enchaînés. Un des évêques, demi-mort de la question qu’il avait soufferte, ne pouvant gagner le rivage assez tôt au gré du pape, il le fit égorger sur le chemin. Arrivé à Gênes, il se délivra par divers supplices de cinq de ces cardinaux prisonniers. Les Caligula et les Néron avaient fait des actions à peu près semblables; mais ils furent punis, et Urbain mourut paisiblement à Rome. Sa créature et son persécuteur, Charles de Durazzo, fut plus malheureux, car, étant allé en Hongrie pour envahir la couronne, qui ne lui appartenait point, il y fut assassiné (1389). Après la mort d’Urbain, cette guerre civile paraissait devoir s’éteindre; mais les Romains étaient bien loin de reconnaître Clément. Le schisme se perpétua des deux côtés. Les cardinaux urbanistes élurent Perin Tomasel; et ce Perin Tomasel étant mort, ils prirent le cardinal Meliorati. Les Clémentins firent succéder à Clément, mort en 1394, Pierre Luna, Aragonais. Jamais pape n’eut moins de pouvoir à Rome que Meliorati, et Pierre Luna ne fut bientôt dans Avignon qu’un fantôme. Les Romains, qui voulurent encore rétablir leur gouvernement municipal, chassèrent Meliorati, après bien du sang répandu, quoiqu’ils le reconnussent pour pape; et les Français, qui avaient reconnu Pierre Luna, l’assiégèrent dans Avignon même, et l’y retinrent prisonnier. Cependant, tous ces misérables se disaient hautement « les vicaires de Dieu et les maîtres des rois »; ils trouvaient des prêtres qui les servaient à genoux, comme des vendeurs d’orviétan trouvent des Gilles. Les états généraux de France avaient pris dans ces temps funestes une résolution si sensée qu’il est surprenant que toutes les autres nations ne l’imitassent pas. Ils ne reconnurent aucun pape: chaque diocèse se gouverna par son évêque; on ne paya point d’annates, on ne reconnut ni réserves ni exemptions. Rome alors dut craindre que cette administration, qui dura quelques années, ne subsistât toujours. Mais ces lueurs de raison ne jetèrent pas un éclat durable; le clergé, les moines, avaient tellement gravé dans les têtes des princes et des peuples l’idée qu’il fallait un pape que la terre fut longtemps troublée pour savoir quel ambitieux obtiendrait par l’intrigue le droit d’ouvrir les portes du ciel. Luna, avant son élection, avait promis de se démettre pour le bien de la paix, et n’en voulait rien faire. Un noble vénitien, nommé Corrario, qu’on élut à Rome, fit le même serment, qu’il ne garda pas mieux. Les cardinaux de l’un et de l’autre parti, fatigués des querelles générales et particulières que la dispute de la tiare traînait après elle, convinrent enfin d’assembler à Pise un concile général. Vingt-quatre cardinaux, vingt-six archevêques, cent quatre-vingt-douze évêques, deux cent quatre-vingt-neuf abbés, les députés de toutes les universités, ceux des chapitres de cent deux métropoles, trois cents docteurs de théologie, le grand-maître de Malte et les ambassadeurs de tous les rois assistèrent à cette assemblée. On y créa un nouveau pape, nommé Pierre Philargi, Alexandre V. Le fruit de ce grand concile fut d’avoir trois papes, ou antipapes, au lieu de deux. L’empereur Robert ne voulut point reconnaître ce concile, et tout fut plus brouillé qu’auparavant. On ne peut s’empêcher de plaindre le sort de Rome. On lui donnait un évêque et un prince malgré elle des troupes françaises, sous le commandement de Tanneguy du Châtel, vinrent encore la ravager pour lui faire accepter son troisième pape. Le Vénitien Corrario porta sa tiare à Gaïète, sous la protection du fils de Charles de Durazzo, que nous nommons Lancelot, qui régnait alors à Naples; et Pierre Luna transféra son siège à Perpignan. Rome fut saccagée; mais sans fruit, pour le troisième pape; il mourut en chemin, et la politique qui régnait alors fut cause qu’on le crut empoisonné. Les cardinaux du concile de Pise, qui l’avaient élu, s’étant rendus maîtres de Rome, mirent à sa place Balthazar Cozza, Napolitain. C’était un homme de guerre; il avait été corsaire, et s’était signalé dans les troubles que la querelle de Charles de Durazzo et de la maison d’Anjou excitait encore; depuis, légat en Allemagne, il s’y était enrichi en vendant des indulgences; il avait ensuite acheté assez cher le chapeau de cardinal, et n’avait point acheté moins chèrement sa concubine Catherine, qu’il avait enlevée à son mari. Dans les conjonctures où était Rome, il lui fallait peut-être un tel pape: elle avait plus besoin d’un soldat que d’un théologien. Depuis Urbain VI, les papes rivaux négociaient, excommuniaient, et bornaient leur politique à tirer quelque argent. Celui-ci fit la guerre. Il était reconnu de la France et de la plus grande partie de l’Europe sous le nom de Jean XXIII. Le pape de Perpignan n’était pas à craindre; celui de Gaïète l’était, parce que le roi de Naples le protégeait. Jean XXIII assemble des troupes, publie une croisade contre Lancelot, roi de Naples, arme le prince Louis d’Anjou, auquel il donne l’investiture de Naples. On se bat auprès du Garillan: le parti du pape est victorieux; mais la reconnaissance n’étant pas une vertu de souverain, et la raison d’État étant plus forte que tout le reste, le pape ôte l’investiture à son bienfaiteur et à son vengeur, Louis d’Anjou. Il reconnaît Lancelot son ennemi pour roi, à condition qu’on lui livrera le Vénitien Corrario. Lancelot, qui ne voulait pas que Jean XXIII fût trop puissant, laissa échapper le pape Corrario. Ce pontife errant se retira dans le château de Rimini, chez Malatesta, l’un des petits tyrans d’Italie. C’est là que, ne subsistant que des aumônes de ce seigneur, et n’étant reconnu que du duc de Bavière, il excommuniait tons les rois, et parlait en maître de la terre. Le corsaire Jean XXIII, seul pape de droit, puisqu’il avait été créé, reconnu à Rome par les cardinaux du concile de Pise, et qu’il avait succédé au pontife élu par le même concile, était encore le seul pape en effet; mais comme il avait trahi son bienfaiteur Louis d’Anjou, le roi de Naples Lancelot, dont il était le bienfaiteur, le trahit de même. Lancelot victorieux voulut régner à Rome. Il surprit cette malheureuse ville; Jean XXII à eut à peine le temps de se sauver. Il fut heureux qu’il y eût alors en Italie des villes libres. Se mettre, comme Corrario, entre les mains d’un des tyrans, c’était se rendre esclave; il se jeta entre les bras des Florentins, qui combattirent à la fois contre Lancelot pour leur liberté et pour le pape. Lancelot allait prévaloir; le pape se voyait assiégé dans Bologne. Il eut recours alors à l’empereur Sigismond, qui était descendu en Italie pour conclure un traité avec les Vénitiens. Sigismond, comme empereur, devait s’agrandir par l’abaissement des papes, et était l’ennemi naturel de Lancelot, tyran de l’Italie. Jean XXIII propose à l’empereur une ligue et un concile: la ligue, pour chasser l’ennemi commun; le concile, pour affermir son droit au pontificat. Ce concile était même devenu nécessaire; celui de Pise l’avait indiqué au bout de trois ans. Sigismond et Jean XXIII le convoquent dans la petite ville de Constance; mais Lancelot opposait ses armes victorieuses à toutes ces négociations. Il n’y avait qu’un coup extraordinaire qui en pût délivrer le pape et l’empereur. (1414) Lancelot mourut à l’âge de trente ans, dans des douleurs ai gués et subites; et l’usage du poison passait alors pour fréquent. Jean XXIII, défait de son ennemi, n’avait plus que l’empereur et le concile à craindre. Il eût voulu éloigner ce sénat de l’Europe, qui peut juger les pontifes. La convocation était annoncée, l’empereur la pressait; et tous ceux qui avaient droit d’y assister se hâtaient d’y venir jouir du titre d’arbitres de la chrétienté. Sur le bord occidental du lac de Constance, la ville de ce nom fut bâtie, dit-on, par Constantin. Sigismond la choisit pour être le théâtre où cette scène devait se passer. Jamais assemblée n’avait été plus nombreuse que celle de Pise: le concile de Constance le fut davantage. Outre la foule de prélats et de docteurs, il y eut cent vingt-huit grands vassaux de l’empire; l’empereur y fut presque toujours présent. Les électeurs de Mayence, de Saxe, du Palatinat, de Brandebourg, les ducs de Bavière, d’Autriche, et de Silésie, y assistèrent; vingt-sept ambassadeurs y représentèrent leurs souverains: chacun y disputa de luxe et de magnificence; on en peut juger par le nombre de cinquante orfèvres qui vinrent s’y établir avec leurs ouvriers pendant la tenue du concile; on y compta cinq cents joueurs d’instruments, qu’on appelait alors ménétriers, et sept cent dix-huit courtisanes, sous la protection du magistrat. Il fallut bâtir des cabanes de bois pour loger tous ces esclaves du luxe et de l’incontinence, que les seigneurs, et, dit-on, les pères du concile traînaient après eux. On ne rougissait point de cette coutume; elle était autorisée dans tous les États, comme elle le fut autrefois chez presque tous les peuples de l’antiquité. Au reste, l’Église de France donnait à chaque archevêque député au concile dix francs par jour (qui reviennent environ à soixante-dix de nos livres), huit à un évêque, cinq à un abbé, et trois à un docteur. Avant de voir ce qui se passa dans ces états de la chrétienté, je dois vous rappeler, en peu de mots, quels étaient alors les principaux princes de l’Europe, et en quel état étaient leurs dominations. Sigismond joignait le royaume de Hongrie à la dignité d’empereur: il avait été malheureux contre le fameux Bajazet, sultan des Turcs; la Hongrie épuisée, et l’Allemagne divisée, étaient menacées du joug mahométan. Il avait encore eu plus à souffrir de ses sujets que des Turcs; les Hongrois l’avaient mis en prison, et avaient offert la couronne à Lancelot, roi de Naples. Échappé de sa prison, il s’était rétabli en Hongrie, et enfin avait été choisi pour chef de l’empire. En France, le malheureux Charles VI, tombé en frénésie, avait le nom de roi: ses parents, occupés à déchirer la France, en étaient moins attentifs au concile; mais ils avaient intérêt que l’empereur ne parût pas le maître de l’Europe. Ferdinand régnait en Aragon, et s’intéressait pour son pape Pierre Luna. Jean II, roi de Castille, n’avait aucune influence dans les affaires de l’Europe; mais il suivait encore le parti de Luna. La Navarre s’était aussi rangée sous son obédience. Henri V, roi d’Angleterre, occupé, comme nous le verrons, de la conquête de la France, souhaitait que le pontificat, déchiré et avili, ne pût jamais ni rançonner l’Angleterre, ni se mêler des droits des couronnes; et il avait assez d’esprit pour désirer que le nom de pape fût aboli pour jamais. Rome, délivrée des troupes françaises, maîtresses pourtant encore du château Saint-Ange, et retournée sous l’obéissance de Jean XXIII, n’aimait point son pape, et craignait l’empereur. Les villes d’Italie, divisées, ne mettaient presque point de poids dans la balance; Venise, qui aspirait à la domination de l’Italie, profitait de ses troubles et de ceux de l’Église. Le duc de Bavière, pour jouer un rôle, protégeait le pape Corrario réfugié à Rimini; et Frédéric, duc d’Autriche, ennemi secret de l’empereur, ne songeait qu’à le traverser. Sigismond se rendit maître du concile, en mettant des soldats autour de Constance pour la sûreté des pères. Le pape corsaire, Jean XXIII, eût bien mieux fait de retourner à Rome, où il pouvait être le maître, que de s’aller mettre entre les mains d’un empereur qui pouvait le perdre. Il se ligua avec le duc d’Autriche, l’archevêque de Mayence, et le duc de Bourgogne; et ce fut ce qui le perdit. L’empereur devint son ennemi. Tout pape légitime qu’il était, on exigea de lui qu’il cédât la tiare, aussi bien que Luna et Corrario: il le promit solennellement, et s’en repentit le moment d’après. Il se trouvait prisonnier au milieu du concile même auquel il présidait (1415). Il n’avait plus de ressource que dans la fuite. L’empereur le faisait observer de près. Le duc d’Autriche ne trouva pas de meilleur moyen, pour favoriser l’évasion du pape, que de donner au concile le spectacle d’un tournoi. Le pape, au milieu du tumulte de la fête, s’enfuit, déguisé en postillon. Le duc d’Autriche part un moment après lui. Tous deux se retirent dans une partie de la Suisse, qui appartenait encore à la maison autrichienne. Le pape devait être protégé par le duc de Bourgogne, puissant par ses États et par l’autorité qu’il avait en France. Un nouveau schisme allait recommencer. Les chefs d’ordre attachés au pape se retiraient déjà de Constance et le concile, par le sort des événements, pouvait devenir une assemblée de rebelles. Sigismond, malheureux en tant d’occasions, réussit en celle-ci. Il avait des troupes prêtes; il se saisit des terres du duc d’Autriche en Alsace, dans le Tyrol, en Suisse. Ce prince, retourné au concile, y demande à genoux sa grâce à l’empereur: il lui promet, en joignant les mains, de ne rien entreprendre jamais contre sa volonté; il lui remet tous ses États, pour que l’empereur en dispose en cas d’infidélité. L’empereur tendit enfin la main au duc d’Autriche, et lui pardonna, à condition qu’il lui livrerait la personne du pape. Le pontife fugitif est saisi dans Fribourg en Brisgau, et transféré dans un château voisin. Cependant le concile instruit son procès. On l’accuse d’avoir vendu les bénéfices et des reliques, d’avoir empoisonné le pape son prédécesseur, d’avoir fait massacrer plusieurs personnes l’impiété la plus licencieuse, la débauche la plus outrée, la sodomie, le blasphème, lui furent imputés; mais on supprima cinquante articles du procès-verbal, trop injurieux au pontificat; enfin, en présence de l’empereur, on lut la sentence de déposition. Cette sentence porte que « le concile se réserve le droit de punir le pape pour ses crimes, suivant la justice ou la miséricorde » (29 mai 1415). Jean XXIII, qui avait eu tant de courage quand il s’était battu autrefois sur mer et sur terre, n’eut que de la résignation quand on lui vint lire son arrêt dans sa prison. L’empereur le garda trois ans prisonnier dans Manheim, avec une rigueur qui attira plus de compassion sur ce pontife que ses crimes n’avaient excité de haine contre lui. On avait déposé le vrai pape. On voulut avoir les renonciations de ceux qui prétendaient l’être. Corrario envoya la sienne, mais le fier Espagnol Luna ne voulut jamais plier. Sa déposition dans le concile n’était pas une affaire; mais c’en était une de choisir un pape. Les cardinaux réclamaient le droit d’élection, et le concile, représentant la chrétienté, voulait jouir de ce droit. Il fallait donner un chef à l’Église, et un souverain à Rome: il était juste que les cardinaux, qui sont le conseil du prince de Rome, et les pères du concile, qui avec eux représentent l’Église, jouissent tous du droit de suffrage. Trente députés du concile, joints aux cardinaux, (1417) élurent d’une commune voix Othon Colonne, de cette même maison de Colonne excommuniée par Boniface VIII jusqu’à la cinquième génération. Ce pape, qui changea son beau nom contre celui de Martin, avait les qualités d’un prince et les vertus d’un évêque. Jamais pontife ne fut inauguré plus pompeusement. Il marcha vers l’église, monté sur un cheval blanc dont l’empereur et l’électeur palatin à pied tenaient les rênes; une foule de princes et un concile entier fermaient la marche. On le couronna de la triple couronne que les papes portaient depuis environ deux siècles. Les pères du concile ne s’étaient pas d’abord assemblés pour détrôner un pontife; mais leur principal objet avait paru être de réformer toute l’Église: c’était surtout le but du fameux Gerson, et des autres députés de l’université de Paris. On avait crié pendant deux ans dans le concile contre les annates, les exemptions, les réserves, les impôts des papes sur le clergé au profit de la cour de Rome, contre tous les vices dont l’Église était inondée. Quelle fut la réforme tant attendue? Le pape Martin déclara: 1° qu’il ne fallait pas donner d’exemptions sans connaissance de cause; 2° qu’on examinerait les bénéfices réunis; 3° qu’on devait disposer selon le droit public des revenus des églises vacantes; 4° il défendit inutilement la simonie; 5° il voulut que ceux qui auraient des bénéfices fussent tonsurés; 6° il défendit qu’on dît la messe en habit séculier. Ce sont là les lois qui furent promulguées par l’assemblée la plus solennelle du monde. Le concile déclara qu’il était au-dessus du pape: cette vérité était bien claire, puisqu’il lui faisait son procès; mais un concile passe, la papauté reste, et l’autorité lui demeure. Gerson eut même beaucoup de peine à obtenir la condamnation de ces propositions: qu’il y a des cas où l’assassinat est une action vertueuse, beaucoup plus méritoire dans un chevalier que dans un écuyer, et beaucoup plus dans un prince que dans un chevalier. Cette doctrine de l’assassinat avait été soutenue par un nommé Jean Petit, docteur de l’université de Paris, à l’occasion du meurtre du duc d’Orléans, propre frère du roi. Le concile éluda longtemps la requête de Gerson. Enfin il fallut condamner cette doctrine du meurtre; mais ce fut sans nommer le cordelier Jean Petit, ni Jean de Rocha, aussi cordelier, son apologiste(71). Voilà l’idée que j’ai cru devoir vous donner de tous les objets politiques qui occupèrent le concile de Constance. Les bûchers que le zèle de la religion alluma sont d’une autre espèce.
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