OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  ESSAI SUR LES MOEURS ET L’ESPRITDES NATIONS
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ESSAI SUR LES MOEURS (Suite)

CHAP. XXXI. — De Photius, et du schisme entre l’Orient et l’Occident.

(858) La plus grande affaire que l’Église eût alors, et qui en est encore une très importante aujourd’hui, fut l’origine de la séparation totale des Grecs et des Latins. La chaire patriarcale de Constantinople étant, ainsi que le trône, l’objet de l’ambition, était sujette aux mêmes révolutions. L’empereur Michel III, mécontent du patriarche Ignace, l’obligea à signer lui-même sa déposition, et mit à sa place Photius, eunuque du palais, homme d’une grande qualité, d’un vaste génie, et d’une science universelle. Il était grand écuyer et ministre d’État. Les évêques, pour l’ordonner patriarche, le firent passer en six jours par tous les degrés. Le premier jour on le fit moine, parce que les moines étaient regardés dans l’Église grecque comme faisant partie de la hiérarchie; le second jour, il fut lecteur; le troisième, sous-diacre puis diacre, prêtre, et enfin patriarche, le jour de Noël, en 858. 

Le pape Nicolas prit le parti d’Ignace, et excommunia Photius. Il lui reprochait surtout d’avoir passé de l’état de laïque à celui d’évêque avec tant de rapidité; mais Photius répondait avec raison que saint Ambroise, gouverneur de Milan, et à peine chrétien, avait joint la dignité d’évêque à celle de gouverneur plus rapidement encore. Photius excommunia donc le pape à son tour, et le déclara déposé. Il prit le titre de patriarche oecuménique, et accusa hautement d’hérésie les évêques d’Occident de la communion du pape. Le plus grand reproche qu’il leur faisait roulait sur la procession du Père et du Fils. « Des hommes, dit-il dans une de ses lettres, sortis des ténèbres de l’Occident, ont tout corrompu par leur ignorance. Le comble de leur impiété est d’ajouter de nouvelles paroles au sacré symbole autorisé par tous les conciles, en disant que le Saint-Esprit ne procède pas du Père seulement, mais encore du Fils; ce qui est renoncer au christianisme. » 

On voit, par ce passage et par beaucoup d’autres, quelle supériorité les Grecs affectaient en tout sur les Latins. Ils prétendaient que l’Église romaine devait tout à la grecque, jusqu’aux noms des usages, des cérémonies, des mystères, des dignités. Baptême, eucharistie, liturgie, diocèse, paroisse, évêque, prêtre, diacre, moine, église, tout est grec. Ils regardaient les Latins comme des disciples ignorants, révoltés contre leurs maîtres, dont ils ne savaient pas même la langue. Ils nous accusaient d’ignorer le catéchisme, enfin de n’être pas chrétiens. 

Les autres sujets d’anathème étaient que les Latins se servaient alors communément de pain non levé pour l’eucharistie, mangeaient des oeufs et du fromage en carême, et que leurs prêtres ne se faisaient point raser la barbe. Étranges raisons pour brouiller l’Occident avec l’Orient! 

Mais quiconque est juste avouera que Photius était non seulement le plus savant homme de l’Église, mais un grand évêque. (867) Il se conduisit comme saint Ambroise quand Basile, assassin de l’empereur Michel, se présenta dans l’église de Sophie. « Vous êtes indigne d’approcher des saints mystères, lui dit-il à haute voix, vous qui avez les mains encore souillées du sang de votre bienfaiteur. » Photius ne trouva pas un Théodose dans Basile. Ce tyran fit une chose juste par vengeance. Il rétablit Ignace dans le siège patriarcal, et chassa Photius. (869) Rome profita de cette conjoncture pour faire assembler à Constantinople le huitième concile oecuménique, composé de trois cents évêques. Les légats du pape présidèrent, mais ils ne savaient pas le grec, et parmi les autres évêques, très peu savaient le latin. Photius y fut universellement condamné comme intrus, et soumis à la pénitence publique. On signa pour les cinq patriarches avant de signer pour le pape, ce qui est fort extraordinaire: car, puisque les légats eurent la première place, ils devaient signer les premiers. Mais, en tout cela, les questions qui partageaient l’Orient et l’Occident ne furent point agitées: on ne voulait que déposer Photius. 

Quelque temps après, le vrai patriarche Ignace étant mort, Photius eut l’adresse de se faire rétablir par l’empereur Basile. Le pape Jean VIII le reçut à sa communion, le reconnut, lui écrivit; et, malgré ce huitième concile oecuménique qui avait anathématisé ce patriarche, (879) le pape envoya ses légats à un autre concile à Constantinople, dans lequel Photius fut reconnu innocent par quatre cents évêques, dont trois cents l’avaient auparavant condamné. Les légats de ce même siège de Rome, qui l’avaient anathématisé, servirent eux-mêmes à casser le huitième concile oecuménique. 

Combien tout change chez les hommes! combien ce qui était faux devient vrai selon les temps! Les légats de Jean VIII s’écrient en plein concile: « Si quelqu’un ne reconnaît pas Photius, que son partage soit avec Judas. » Le concile s’écrie: « Longues années au patriarche Photius, et au patriarche de Rome, Jean! » 

Enfin, à la suite des actes du concile on voit une lettre du pape à ce savant patriarche, dans laquelle il lui dit: « Nous pensons comme vous; nous tenons pour transgresseurs de la parole de Dieu, nous rangeons avec Judas, ceux qui ont ajouté au symbole que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils; mais nous croyons qu’il faut user de douceur avec eux, et les exhorter à renoncer à ce blasphème. » 

Il est donc clair que l’Église romaine et la grecque pensaient alors différemment de ce qu’on pense aujourd’hui. L’Église romaine adopta depuis la procession du Père et du Fils; et il arriva même qu’en 1274 l’empereur des Grecs, Michel Paléologue, implorant contre les Turcs une nouvelle croisade, envoya au second concile de Lyon son patriarche et son chancelier, qui chantèrent avec le concile, en latin, qui ex Patre Filioque procedit. Mais l’Église grecque retourna encore à son opinion, et sembla la quitter encore dans la réunion passagère qui se fit avec Eugène IV. Que les hommes apprennent de là à se tolérer les uns les autres. Voilà des variations et des disputes sur un point fondamental, qui n’ont ni excité de troubles, ni rempli les prisons, ni allumé les bûchers. 

On a blâmé les déférences du pape Jean VIII pour le patriarche Photius; on n’a pas assez songé que ce pontife avait alors besoin de l’empereur Basile. Un roi de Bulgarie, nommé Bogoris, gagné par l’habileté de sa femme, qui était chrétienne, s’était converti, à l’exemple de Clovis et du roi Egbert. Il s’agissait de savoir de quel patriarcat cette nouvelle province chrétienne dépendrait. Constantinople et Rome se la disputaient. La décision dépendait de l’empereur Basile. Voilà en partie le sujet des complaisances qu’eut l’évêque de Rome pour celui de Constantinople. 

Il ne faut pas oublier que dans ce concile, ainsi que dans le précédent, il y eut des cardinaux. On nommait ainsi des prêtres et des diacres qui servaient de conseils aux métropolitains. Il y en avait à Rome comme dans d’autres Églises. Ils étaient déjà distingués, mais ils signaient après les évêques et les abbés. 

Le pape donna, par ses lettres et par ses légats, le titre de votre sainteté au patriarche Photius. Les autres patriarches sont aussi appelés papes dans ce concile. C’est un nom grec, commun à tous les prêtres, et qui peu à peu est devenu le titre distinctif du métropolitain de Rome. 

Il paraît que Jean VIII se conduisait avec prudence; car ses successeurs s’étant brouillés avec l’empire grec, et ayant adopté le huitième concile oecuménique de 869, et rejeté l’autre, qui absolvait Photius, la paix établie par Jean VIII fut alors rompue. Photius éclata contre l’Église romaine, la traita d’hérétique au sujet de cet article du Filioque procedit, des oeufs en carême, de l’eucharistie faite avec du pain sans levain, et de plusieurs autres usages. Mais le grand point de la division était la primatie. Photius et ses successeurs voulaient être les premiers évêques du christianisme, et ne pouvaient souffrir que l’évêque de Rome, d’une ville qu’ils regardaient alors comme barbare, séparée de l’empire par sa rébellion, et en proie à qui voudrait s’en emparer, jouit de la préséance sur l’évêque de la ville impériale. Le patriarche de Constantinople avait alors dans son district toutes les églises de la Sicile et de la Pouille; et le siège romain, en passant sous une domination étrangère, avait perdu à la fois dans ces provinces son patrimoine et ses droits de métropolitain. L’Église grecque méprisait l’Église romaine. Les sciences florissaient à Constantinople; mais à Rome tout tombait, jusqu’à la langue latine; et quoiqu’on y fût plus instruit que dans tout le reste de l’Occident, ce peu de science se ressentait de ces temps malheureux. Les Grecs se vengeaient bien de la supériorité que les Romains avaient eue sur eux depuis le temps de Lucrèce et de Cicéron jusqu’à Corneille Tacite. Ils ne parlaient des Romains qu’avec ironie. L’évêque Luitprand, envoyé depuis en ambassade à Constantinople par les Othons, rapporte que les Grecs n’appelaient saint Grégoire le Grand que Grégoire-Dialogue, parce qu’en effet ses dialogues sont d’un homme trop simple. Le temps a tout changé. Les papes sont devenus de grands souverains, Rome le centre de la politesse et des arts, l’Église latine savante; et le patriarche de Constantinople n’est plus qu’un esclave, évêque d’un peuple esclave. 

Photius, qui eut dans sa vie plus de revers que de gloire, fut déposé par des intrigues de cour, et mourut malheureux; mais ses successeurs, attachés à ses prétentions, les soutinrent avec vigueur. 

(882) Le pape Jean VIII mourut encore plus malheureusement. Les annales de Fulde disent qu’il fut assassiné à coups de marteau. Les temps suivants nous feront voir le siège pontifical souvent ensanglanté, et Rome toujours un grand objet pour les nations, mais toujours à plaindre. 

Le dogme ne troubla point encore l’Église d’Occident: à peine a-t-on conservé la mémoire d’une petite dispute excitée en 846 par un bénédictin, nommé Jean Godescalc, sur la prédestination et sur la grâce: l’événement fit voir combien il est dangereux de traiter ces matières, et surtout de disputer contre un adversaire puissant. Ce moine, prenant à la lettre plusieurs expressions de saint Augustin, enseignait la prédestination absolue et éternelle du petit nombre des élus, et du grand nombre des réprouvés. L’archevêque de Reims, Hincmar, homme violent dans les affaires ecclésiastiques comme dans les civiles, lui dit « qu’il était prédestiné à être condamné et à être fouetté ». En effet, il le fit anathématiser dans un petit concile, en 850. On l’exposa tout nu en présence de l’empereur Charles le Chauve, et il fut fouetté depuis les épaules jusqu’aux jambes par des moines. 

Cette dispute impertinente, dans laquelle les deux partis ont également tort, ne s’est que trop renouvelée. Vous verrez chez les Hollandais un synode de Dordrecht, composé des partisans de l’opinion de Godescalc, faire pis que fouetter les sectateurs d’Hincmar(1). Vous verrez au contraire, en France, les jésuites du parti d’Hincmar poursuivre autant qu’ils le pourront les jansénistes attachés aux dogmes de Godescalc; et ces querelles, qui sont la honte des nations policées, ne finiront que quand il y aura plus de philosophes que de docteurs. 

Je ne ferais aucune mention d’une folie épidémique qui saisit le peuple de Dijon, en 844, à l’occasion d’un saint Bénigne, qui donnait, disait-on, des convulsions à ceux qui priaient sur son tombeau: je ne parlerais pas, dis-je, de cette superstition populaire, si elle ne s’était renouvelée de nos jours avec fureur, dans des circonstances toutes pareilles(2). Les mêmes folies semblent être destinées à reparaître de temps en temps sur la scène du monde; mais aussi le bon sens est le même dans tous les temps, et on n’a rien dit de si sage sur les miracles modernes opérés au tombeau de je ne sais quel diacre de Paris(3), que ce que dit, en 844, un évêque de Lyon sur ceux de Dijon: « Voilà un étrange saint, qui estropie ceux qui ont recours à lui: il me semble que les miracles devraient être faits pour guérir les maladies, et non pour en donner. » 

Ces minuties ne troublaient point la paix en Occident, et les querelles théologiques y étaient alors comptées pour rien, parce qu’on ne pensait qu’à s’agrandir. Elles avaient plus de poids en Orient, parce que les prélats, n’y ayant jamais eu de puissance temporelle, cherchaient à se faire valoir par les guerres de plume. Il y a encore une autre cause de la paix théologique en Occident: c’est l’ignorance, qui au moins produisit ce bien parmi les maux infinis dont elle était cause. 

CHAP. XXXII. — État de l’empire d’Occident à la fin du ixe siècle.

L’empire d’Occident ne subsista plus que de nom. (888) Arnould, Arnolfe, ou Arnold, bâtard de Carloman, se rendit maître de l’Allemagne; mais l’Italie était partagée entre deux seigneurs, tous deux du sang de Charlemagne par les femmes: l’un était un duc de Spolette, nommé Gui; l’autre Bérenger, duc de Frioul, tous deux investis de ces duchés par Charles le Chauve, tous deux prétendants à l’empire aussi bien qu’au royaume de France. Arnould, en qualité d’empereur, regardait aussi la France comme lui appartenant de droit, tandis que la France, détachée de l’empire, était partagée entre Charles le Simple, qui la perdait, et le roi Eudes, grand oncle de Hugues Capet, qui l’usurpait. 

Un Bozon, roi d’Arles, disputait encore l’empire. Le pape Formose, évêque peu accrédité de la malheureuse Rome, ne pouvait que donner l’onction sacrée au plus fort. Il couronna ce Gui de Spolette. (894) L’année d’après, il couronna Bérenger vainqueur; et il fut forcé de sacrer enfin cet Arnould, qui vint assiéger Rome, et la prit d’assaut. Le serment équivoque que reçut Arnould des Romains prouve que déjà les papes prétendaient à la souveraineté de Rome. Tel était ce serment: « Je jure par les saints mystères que, sauf mon honneur, ma loi, et ma fidélité à monseigneur Formose, pape, je serai fidèle à l’empereur Arnould. » 

Les papes étaient alors en quelque sorte semblables aux califes de Bagdad, qui, révérés dans tous les États musulmans comme les chefs de la religion, n’avaient plus guère d’autre droit que celui de donner les investitures des royaumes à ceux qui les demandaient les armes à la main; mais il y avait entre les califes et les papes cette différence que les califes étaient tombés du premier trône de la terre, et que les papes s’élevaient insensiblement. 

Il n’y avait réellement plus d’empire, ni de droit, ni de fait. Les Romains, qui s’étaient donnés à Charlemagne par acclamation, ne voulaient plus reconnaître des bâtards, des étrangers, à peine maîtres d’une partie de la Germanie. 

Le peuple romain, dans son abaissement, dans son mélange avec tant d’étrangers, conservait encore, comme aujourd’hui, cette fierté secrète que donne la grandeur passée. Il trouvait insupportable que des Bructères, des Cattes, des Marcomans, se dissent les successeurs des Césars, et que les rives du Mein et la forêt Hercynie fussent le centre de l’empire de Titus et de Trajan. 

On frémissait à Rome d’indignation, et on riait en même temps de pitié, lorsqu’on apprenait qu’après la mort d’Arnould, son fils Hiludovic, que nous appelons Louis, avait été désigné empereur des Romains à l’âge de trois ou quatre ans, dans un village barbare nommé Forcheim, par quelques leudes et évêques germains. Cet enfant ne fut jamais compté parmi les empereurs; mais on le regardait dans l’Allemagne comme celui qui devait succéder à Charlemagne et aux Césars. C’était en effet un étrange empire romain que ce gouvernement qui n’avait alors ni les pays entre le Rhin et la Meuse, ni la France, ni la Bourgogne, ni l’Espagne, ni rien enfin dans l’Italie, et pas même une maison dans Rome qu’on pût dire appartenir à l’empereur. 

Du temps de ce Louis, dernier prince allemand du sang de Charlemagne par bâtardise, mort en 912, l’Allemagne fut ce qu’était la France, une contrée dévastée par les guerres civiles et étrangères, sous un prince élu en tumulte et mal obéi. 

Tout est révolution dans les gouvernements: c’en est une frappante que de voir une partie de ces Saxons sauvages, traités par Charlemagne comme les Ilotes parles Lacédémoniens, donner ou prendre au bout de cent douze ans cette même dignité qui n’était plus dans la maison de leur vainqueur. (912) Othon, duc de Saxe, après la mort de Louis, met, dit-on, par son crédit, la couronne d’Allemagne sur la tête de Conrad, duc de Franconie; et après la mort de Conrad, le fils du duc Othon de Saxe, Henri l’Oiseleur, est élu (919). Tous ceux qui s’étaient faits princes héréditaires en Germanie, joints aux évêques, faisaient ces élections, et y appelaient alors les principaux citoyens des bourgades. 

CHAP. XXXIII. — Des fiefs, et de l’empire.

La force, qui a tout fait dans ce monde, avait donné l’Italie et les Gaules aux Romains: les barbares usurpèrent leurs conquêtes; le père de Charlemagne usurpa les Gaules sur les rois francs; les gouverneurs, sous la race de Charlemagne, usurpèrent tout ce qu’ils purent. Les rois lombards avaient déjà établi des fiefs en Italie; ce fut le modèle sur lequel se réglèrent les ducs et les comtes dès le temps de Charles le Chauve. Peu à peu leurs gouvernements devinrent des patrimoines. Les évêques de plusieurs grands sièges, déjà puissants par leur dignité, n’avaient plus qu’un pas à faire pour être princes; et ce pas fut bientôt fait. De là vient la puissance séculière des évêques de Mayence, de Cologne, de Trèves, de Vurtzbourg, et de tant d’autres en Allemagne et en France. Les archevêques de Reims, de Lyon, de Beauvais, de Langres, de Laon, s’attribuèrent les droits régaliens. Cette puissance des ecclésiastiques ne dura pas en France; mais en Allemagne elle est affermie pour longtemps. Enfin les moines eux-mêmes devinrent princes: les abbés de Fulde, de Saint-Gall, de Kempten, de Corbie, etc., étaient de petits rois dans les pays où, quatre-vingts ans auparavant, ils défrichaient de leurs mains quelques terres que des propriétaires charitables leur avaient données. Tous ces seigneurs, ducs, comtes, marquis, évêques, abbés, rendaient hommage au souverain. On a longtemps cherché l’origine de ce gouvernement féodal. Il est à croire qu’il n’en a point d’autre que l’ancienne coutume de toutes les nations d’imposer un hommage et un tribut au plus faible. On sait qu’ensuite les empereurs romains donnèrent des terres à perpétuité, à de certaines conditions: on en trouve des exemples dans les vies d’Alexandre Sévère et de Probus. Les Lombards furent les premiers qui érigèrent des duchés dans un temps de troubles, vers 576; et lorsque la monarchie se rétablit, ces duchés en relevèrent comme fiefs. Spolette et Bénévent furent, sous les rois lombards, des duchés héréditaires. 

Avant Charlemagne, Tassillon possédait le duché de Bavière, à condition d’un hommage; et ce duché eût appartenu à ses descendants si Charlemagne, ayant vaincu ce prince, n’eût dépouillé le père et les enfants. 

Bientôt point de ville libre en Allemagne, ainsi point de commerce, point de grandes richesses: les villes au delà du Rhin n’avaient pas même de murailles. Cet État, qui pouvait être si puissant, était devenu si faible par le nombre et la division de ses maîtres que l’empereur Conrad fut obligé de promettre un tribut annuel aux Hongrois, Huns, ou Pannoniens, si bien contenus par Charlemagne, et soumis depuis par les empereurs de la maison d’Autriche. Mais alors ils semblaient être ce qu’ils avaient été sous Attila: ils ravageaient l’Allemagne, les frontières de la France; ils descendaient en Italie par le Tyrol, après avoir pillé la Bavière, et revenaient ensuite avec les dépouilles de tant de nations. 

C’est au règne de Henri l’Oiseleur que se débrouilla un peu le chaos de l’Allemagne. Ses limites étaient alors le fleuve de l’Oder, la Bohême, la Moravie, la Hongrie, les rivages du Rhin, de l’Escaut, de la Moselle, de la Meuse; et vers le septentrion, la Poméranie et le Holstein étaient ses barrières. 

Il faut que Henri l’Oiseleur fût un des rois les plus dignes de régner. Sous lui les seigneurs de l’Allemagne, si divisés, sont réunis. (920) Le premier fruit de cette réunion est l’affranchissement du tribut qu’on payait aux Hongrois, et une grande victoire remportée sur cette nation terrible. Il fit entourer de murailles la plupart des villes d’Allemagne; il institua des milices: on lui attribua même l’invention de quelques jeux militaires qui donnaient quelque idée des tournois. Enfin l’Allemagne respirait; mais il ne paraît pas qu’elle prétendît être l’empire romain. L’archevêque de Mayence avait sacré Henri l’Oiseleur; aucun légat du pape, aucun envoyé des Romains n’y avait assisté. L’Allemagne sembla pendant tout ce règne oublier l’Italie. 

Il n’en fut pas ainsi sous Othon le Grand, que les princes allemands, les évêques, et les abbés, élurent unanimement après la mort de Henri, son père. L’héritier reconnu d’un prince puissant, qui a fondé ou rétabli un État, est toujours plus puissant que son père, s’il ne manque pas de courage: car il entre dans une carrière déjà ouverte, il commence où son prédécesseur a fini. Ainsi Alexandre avait été plus loin que Philippe son père; Charlemagne, plus loin que Pépin; et Othon le Grand passa de beaucoup Henri l’Oiseleur. 

CHAP. XXXlV. — D’Othon le Grand au xe siècle.

Othon, qui rétablit une partie de l’empire de Charlemagne, étendit comme lui la religion chrétienne en Germanie par des victoires. (948) Il força les Danois, les armes à la main, à payer tribut, et à recevoir le baptême, qui leur avait été prêché un siècle auparavant, et qui était presque entièrement aboli. 

Ces Danois ou Normands, qui avaient conquis la Neustrie et l’Angleterre, ravagé la France et l’Allemagne, reçurent des lois d’Othon. Il établit des évêques en Danemark, qui furent alors soumis à l’archevêque de Hambourg, métropolitain des églises des barbares, fondées depuis peu dans le Holstein, dans la Suède, dans le Danemark. Tout le christianisme consistait à faire le signe de la croix. Il soumit la Bohême après une guerre opiniâtre. C’est depuis lui que la Bohême, et même le Danemark, furent réputés provinces de l’empire; mais les Danois secouèrent bientôt le joug. 

Othon s’était ainsi rendu l’homme le plus considérable de l’Occident, et l’arbitre des princes. Son autorité était si grande, et l’état de la France si déplorable alors, que Louis d’Outremer, fils de Charles le Simple, descendant de Charlemagne, était venu, en 948, à un concile d’évêques que tenait Othon près de Mayence; ce roi de France dit ces propres mots rédigés dans les actes: « J’ai été reconnu roi, et sacré par les suffrages de tous les seigneurs et de toute la noblesse de France. Hugues toutefois m’a chassé, m’a pris frauduleusement, et m’a retenu prisonnier un an entier; et je n’ai pu obtenir ma liberté qu’en lui laissant la ville de Laon, qui restait seule à la reine Gerberge pour y tenir sa cour avec mes serviteurs. Si on prétend que j’aie commis quelque crime qui méritât un tel traitement, je suis prêt à m’en purger, au jugement d’un concile, et suivant l’ordre du roi Othon, ou par le combat singulier. » 

Ce discours important prouve à la fois bien des choses les prétentions des empereurs de juger les rois, la puissance d’Othon, la faiblesse de la France, la coutume des combats singuliers, et enfin l’usage qui s’établissait de donner les couronnes, non par le droit du sang, mais par les suffrages des seigneurs, usage bientôt après aboli en France. 

Tel était le pouvoir d’Othon le Grand, quand il fut invité à passer les Alpes par les Italiens mêmes, qui, toujours factieux et faibles, ne pouvaient ni obéir à leurs compatriotes, ni être libres, ni se défendre à la fois contre les Sarrasins et les Hongrois, dont les incursions infestaient encore leur pays. 

L’Italie, qui dans ses ruines était toujours la plus riche et la plus florissante contrée de l’Occident, était déchirée sans cesse par des tyrans. Mais Rome, dans ces divisions, donnait encore le mouvement aux autres villes d’Italie. Qu’on songe à ce qu’était Paris dans le temps de la Fronde, et plus encore sous Charles l’Insensé, et à ce qu’était Londres sous l’infortuné Charles Ier, ou dans les guerres civiles des York et des Lancastre, on aura quelque idée de l’état de Rome au xe siècle. La chaire pontificale était opprimée, déshonorée, et sanglante. L’élection des papes se faisait d’une manière dont on n’a guère d’exemples ni avant, ni après. 

CHAP. XXXV. — De la papauté au xe siècle, avant qu’Othon le Grand se rendît. Maître de Rome.

Les scandales et les troubles intestins qui affligèrent Rome et son Église au xe siècle, et qui continuèrent longtemps après, n’étaient arrivés ni sous les empereurs grecs et latins, ni sous les rois goths, ni sous les rois lombards, ni sous Charlemagne: ils sont visiblement la suite de l’anarchie; et cette anarchie eut sa source dans ce que les papes avaient fait pour la prévenir, dans la politique qu’ils avaient eue d’appeler les Francs en Italie. S’ils avaient en effet possédé toutes les terres qu’on prétend que Charlemagne leur donna, ils auraient été plus grands souverains qu’ils ne le sont aujourd’hui. L’ordre et la règle eussent été dans les élections et dans le gouvernement, comme on les y voit. Mais on leur disputa tout ce qu’ils voulurent avoir; l’Italie fut toujours l’objet de l’ambition des étrangers; le sort de Rome, fut toujours incertain. Il ne faut jamais perdre de vue que le grand but des Romains était de rétablir l’ancienne république, que des tyrans s’élevaient dans l’Italie et dans Rome, que les élections des évêques ne furent presque jamais libres, et que tout était abandonné aux factions. 

Formose, fils du prêtre Léon, étant évêque de Porto, avait été à la tête d’une faction contre Jean VIII, et deux fois excommunié par ce pape; mais ces excommunications, qui furent bientôt après si terribles aux têtes couronnées, le furent si peu pour Formose qu’il se fit élire pape en 890. 

Étienne VI ou VII, aussi fils de prêtre, successeur de Formose, homme qui joignit l’esprit du fanatisme à celui de la faction, ayant toujours été l’ennemi de Formose, fit exhumer son corps qui était embaumé, et, l’ayant revêtu des habits pontificaux, le fit comparaître dans un concile assemblé pour juger sa mémoire. On donna au mort un avocat; on lui fit son procès en forme, le cadavre fut déclaré coupable d’avoir changé d’évêché, et d’avoir quitté celui de Porto pour celui de Rome; et pour réparation de ce crime, on lui trancha la tête par la main du bourreau, on lui coupa trois doigts, et on le jeta dans le Tibre. 

Le pape Étienne VI ou VII se rendit si odieux par cette farce aussi horrible que folle, que les amis de Formose, ayant soulevé les citoyens, le chargèrent de fers, et l’étranglèrent en prison. 

La faction ennemie de cet Étienne fit repêcher le corps de Formose, et le fit enterrer pontificalement une seconde fois. 

Cette querelle échauffait les esprit. Sergius III, qui remplissait Rome de ses brigues pour se faire pape, (907) fut exilé par son rival, Jean IX, ami de Formose; mais, reconnu pape après la mort de Jean IX, il condamna Formose encore. Dans ces troubles, Théodora, mère de Marozie, qu’elle maria depuis au marquis de Toscanelle, et d’une autre Théodora, toutes trois célèbres par leurs galanteries, avait à Rome la principale autorité. Sergius n’avait été élu que par les intrigues de Théodora la mère. Il eut, étant pape, un fils de Marozie, qu’il éleva publiquement dans son palais. Il ne paraît pas qu’il fût haï des Romains, qui, naturellement voluptueux, suivaient ses exemples plus qu’ils ne les blâmaient. 

Après sa mort et celle de l’imbécile Anastase, les deux soeurs Marozie et Théodora procurèrent la chaire de Rome à un de leurs favoris nommé Landon (913); mais ce Landon étant mort (914), la jeune Théodora fit élire pape son amant, Jean X, évêque de Bologne, puis de Ravenne, et enfin de Rome. On ne lui reprocha point, comme à Formose, d’avoir changé d’évêché. Ces papes, condamnés par la postérité comme évêques peu religieux, n’étaient point d’indignes princes, il s’en faut beaucoup. Ce Jean X, que l’amour fit pape, était un homme de génie et de courage: il fit ce que tous les papes ses prédécesseurs n’avaient pu faire; il chassa les Sarrasins de cette partie de l’Italie nommée le Garillan. 

Pour réussir dans cette expédition, il eut l’adresse d’obtenir des troupes de l’empereur de Constantinople, quoique cet empereur eût à se plaindre autant des Romains rebelles que des Sarrasins. Il fit armer le comte de Capoue; il obtint des milices de Toscane, et marcha lui-même à la tête de cette armée, menant avec lui un jeune fils de Marozie et du marquis Adelbert. Ayant chassé les mahométans du voisinage de Rome, il voulait aussi délivrer l’Italie des Allemands et des autres étrangers. 

L’Italie était envahie presque à la fois par les Bérengers, par un roi de Bourgogne, par un roi d’Arles. Il les empêcha tous de dominer dans Rome. Mais au bout de quelques années, Guido, frère utérin de Hugo, roi d’Arles, tyran de l’Italie, ayant épousé Marozie toute-puissante à Rome, cette même Marozie conspira contre le pape, si longtemps amant de sa soeur. Il fut surpris, mis aux fers, et étouffé entre deux matelas. 

(928) Marozie, maîtresse de Rome, fit élire pape un nommé Léon, qu’elle fit mourir en prison au bout de quelques mois. Ensuite, ayant donné le siège de Rome à un homme obscur, qui ne vécut que deux ans, (931) elle mit enfin sur la chaire pontificale Jean XI, son propre fils, qu’elle avait eu de son adultère avec Sergius III. 

Jean XI n’avait que vingt-quatre ans quand sa mère le fit pape; elle ne lui conféra cette dignité qu’à condition qu’il s’en tiendrait uniquement aux fonctions d’évêque, et qu’il ne serait que le chapelain de sa mère. 

On prétend que Marozie empoisonna alors son mari Guido, marquis de Toscanelle. Ce qui est vrai, c’est qu’elle épousa le frère de son mari, Hugo, roi de Lombardie, et le mit en possession de Rome, se flattant d’être avec lui impératrice; mais un fils du premier lit de Marozie se mit alors à la tête des Romains contre sa mère, chassa Hugo de Rome, renferma Marozie et le pape son fils dans le môle d’Adrien, qu’on appelle aujourd’hui le château Saint-Ange. On prétend que Jean XI y mourut empoisonné. 

Un Étienne VIII ou IX, Allemand de naissance, élu en 939, fut par cette naissance seule si odieux aux Romains que, dans une sédition, le peuple lui balafra le visage au point qu’il ne put jamais depuis paraître en public. 

(956) Quelque temps après, un petit-fils de Marozie, nommé Octavien Sporco, fut élu pape à l’âge de dix-huit ans par le crédit de sa famille. Il prit le nom de Jean XII, en mémoire de Jean XI, son oncle. C’est le premier pape qui ait changé son nom à son avènement au pontificat. Il n’était point dans les ordres quand sa famille le fit pontife. Ce Jean était patrice de Rome, et, ayant la même dignité qu’avait eue Charlemagne, il réunissait par le siège pontifical les droits des deux puissances et le pouvoir le plus légitime; mais il était jeune, livré à la débauche, et n’était pas d’ailleurs un puissant prince. 

On s’étonne que sous tant de papes si scandaleux et si peu puissants l’Église romaine ne perdît ni ses prérogatives, ni ses prétentions; mais alors presque toutes les autres Églises étaient ainsi gouvernées. Le clergé d’Italie pouvait mépriser de tels papes, mais il respectait la papauté d’autant plus qu’il y aspirait; enfin, dans l’opinion des hommes, la place était sacrée, quand la personne était odieuse. 

Pendant que Rome et l’Église étaient ainsi déchirées, Bérenger, qu’on appelle le Jeune, disputait l’Italie à Hugues d’Arles. Les Italiens, comme le dit Luitprand, contemporain, voulaient toujours avoir deux maîtres pour n’en avoir réellement aucun fausse et malheureuse politique qui les faisait changer de tyrans et de malheurs. Tel était l’état déplorable de ce beau pays, lorsque Othon le Grand y fut appelé par les plaintes de presque toutes les villes, et même par ce jeune pape Jean XII, réduit à faire venir les Allemands, qu’il ne pouvait souffrir. 

CHAP. XXXVI. — Suite de l’empire d’Othon, et de l’état de l’Italie.

(961, 962) Othon entra en Italie, et il s’y conduisit comme Charlemagne: il vainquit Bérenger, qui en affectait la souveraineté. Il se fit sacrer et couronner empereur des Romains par les mains du pape, prit le nom de César et d’Auguste et obligea le pape à lui faire serment de fidélité, sur le tombeau dans lequel on dit que repose le corps de saint Pierre. On dressa un instrument authentique de cet acte. Le clergé et la noblesse romaine se soumettent à ne jamais élire de pape qu’en présence des commissaires de l’empereur. Dans cet acte Othon confirme les donations de Pépin, de Charlemagne, de Louis le Débonnaire, sans spécifier quelles sont ces donations si contestées; « sauf en tout notre puissance, dit-il, et celle de notre fils et de nos descendants ». Cet instrument, écrit en lettres d’or, souscrit par sept évêques d’Allemagne, cinq comtes, deux abbés, et plusieurs prélats italiens, est gardé encore au château Saint-Ange, à ce que dit Baronins(4). La date est du 13 février 962. 

Mais comment l’empereur Othon pouvait-il donner par cet acte, confirmatif de celui de Charlemagne, la ville même de Rome, que jamais Charlemagne ne donna? Comment pouvait-il faire présent du duché de Bénévent, qu’il ne possédait pas, et qui appartenait encore à ses ducs? Comment aurait-il donné la Corse et la Sicile, que les Sarrasins occupaient? Ou Othon fut trompé, ou cet acte est faux, il en faut convenir. 

On dit, et Mézerai le dit après d’autres, que Lothaire, roi de France, et Hugues Capet, depuis roi, assistèrent à ce couronnement. Les rois de France étaient en effet alors si faibles, qu’ils pouvaient servir d’ornement au sacre d’un empereur; mais les noms de Lothaire et de Hugues Capet ne se trouvent pas dans les signatures vraies ou fausses de cet acte. 

Quoi qu’il en soit, l’imprudence de Jean XII d’avoir appelé les Allemands à Rome fut la source de toutes les calamités dont Rome et l’Italie furent affligées pendant tant de siècles. 

Le pape s’étant ainsi donné un maître, quand il ne voulait qu’un protecteur, lui fut bientôt infidèle. Il se ligua contre l’empereur avec Bérenger même, réfugié chez les mahométans, qui venaient de se cantonner sur les côtes de Provence. Il fit venir le fils de Bérenger à Rome tandis qu’Othon était à Pavie. Il envoya chez les Hongrois pour les solliciter à rentrer en Allemagne; mais il n’était pas assez puissant pour soutenir cette action hardie, et l’empereur l’était assez pour le punir. 

Othon revint donc de Pavie à Rome; et, s’étant assuré de la ville, il tint un concile dans lequel il fit juridiquement le procès au pape. On assembla les seigneurs allemands et romains, quarante évêques, dix-sept cardinaux, dans l’église de Saint-Pierre et là, en présence de tout le peuple, on accusa le saint-père d’avoir joui de plusieurs femmes, et surtout d’une nommée Étiennette, concubine de son père, qui était morte en couche. Les autres chefs d’accusation étaient d’avoir fait évêque de Todi un enfant de dix ans, d’avoir vendu les ordinations et les bénéfices, d’avoir fait crever les yeux à son parrain, d’avoir châtré un cardinal, et ensuite de l’avoir fait mourir; enfin de ne pas croire en Jésus-Christ, et d’avoir invoqué le diable, deux choses qui semblent se contredire. On mêlait donc, comme il arrive presque toujours, de fausses accusations à de véritables; mais on ne parla point du tout de la seule raison pour laquelle le concile était assemblé. L’empereur craignait sans doute de réveiller cette révolte et cette conspiration dans laquelle les accusateurs même du pape avaient trempé. Ce jeune pontife, qui avait alors vingt-sept ans, parut déposé pour ses incestes et ses scandales, et le fut en effet pour avoir voulu, ainsi que tons les Romains, détruire la puissance allemande dans Rome. 

Othon ne put se rendre maître de sa personne; ou s’il le put, il fit une faute en le laissant libre. A peine avait-il fait élire le pape Léon VIII, qui, si l’on en croit le discours d’Arnoud, évêque d’Orléans, n’était ni ecclésiastique ni même chrétien; à peine en avait-il reçu l’hommage, et avait-il quitté Rome, dont probablement il ne devait pas s’écarter, que Jean XII eut le courage de faire soulever les Romains; et, opposant alors concile à concile, on déposa Léon VIII; on ordonna que « jamais l’inférieur ne pourrait ôter le rang à son supérieur ». 

Le pape, par cette décision, n’entendait pas seulement que jamais les évêques et les cardinaux ne pourraient déposer le pape; mais on désignait aussi l’empereur, que les évêques de Rome regardaient toujours comme un séculier qui devait à l’Église l’hommage et les serments qu’il exigeait d’elle. Le cardinal, nommé Jean, qui avait écrit et lu les accusations contre le pape, eut la main droite coupée. On arracha la langue, on coupa le nez et deux doigts à celui qui avait servi de greffier au concile de déposition. 

Au reste, dans tous ces conciles où présidaient la faction et la vengeance, on citait toujours l’Évangile et les pères, on implorait les lumières du Saint-Esprit, on parlait en son nom, on faisait des règlements utiles; et qui lirait ces actes sans connaître l’histoire croirait lire les actes des saints. Si Jésus-Christ était alors revenu au monde, qu’aurait-il dit en voyant tant d’hypocrisie et tant d’abominations dans son Église? 

Tout cela se faisait presque sous les yeux de l’empereur; et qui sait jusqu’où le courage et le ressentiment du jeune pontife, le soulèvement des Romains en sa faveur, la haine des autres villes d’Italie contre les Allemands, eussent pu porter cette révolution? (964) Mais le pape Jean XII fut assassiné trois mois après, entre les bras d’une femme mariée, par les mains du mari qui vengeait sa honte. Il mourut de ses blessures au bout de huit jours. On a écrit que, ne croyant pas à la religion dont il était pontife, il ne voulut pas recevoir en mourant le viatique. 

Ce pape, ou plutôt ce patrice, avait tellement animé les Romains qu’ils osèrent, même après sa mort, soutenir un siège, et ne se rendirent qu’à l’extrémité. Othon, deux fois vainqueur de Rome, fut le maître de l’Italie comme de l’Allemagne. 

Le pape Léon, créé par lui, le sénat, les principaux du peuple, le clergé de Rome, solennellement assemblés dans Saint-Jean de Latran, confirmèrent à l’empereur le droit de se choisir un successeur au royaume d’Italie, d’établir le pape, et de donner l’investiture aux évêques. Après tant de traités et de serments formés par la crainte, il fallait des empereurs qui demeurassent à Rome pour les faire observer. 

A peine l’empereur Othon était retourné en Allemagne que les Romains voulurent être libres. Ils mirent en prison leur nouveau pape, créature de l’empereur. Le préfet de Rome, les tribuns, le sénat, voulurent faire revivre les anciennes lois; mais ce qui dans un temps est une entreprise de héros devient dans d’autres une révolte de séditieux. Othon revoie en Italie, fait pendre une partie du sénat; (966) et le préfet de Rome, qui avait voulu être un Brutus, fut fouetté dans les carrefours, promené nu sur un âne, et jeté dans un cachot, où il mourut de faim. 

CHAP. XXXVII. — Des empereurs Othon II et III, et de Rome.

Tel fut à peu près l’état de Rome sous Othon le Grand, Othon II, et Othon III. Les Allemands tenaient les Romains subjugués, et les Romains brisaient leurs fers dès qu’ils le pouvaient. 

Un pape élu par l’ordre de l’empereur, ou nommé par lui, devenait l’objet de l’exécration des Romains. L’idée de rétablir la république vivait toujours dans leurs coeurs; mais cette noble ambition ne produisait que des misères humiliantes et affreuses. 

Othon II marche à Rome comme son père. Quel gouvernement! quel empire! et quel pontificat! Un consul nommé Crescentius, fils du pape Jean X et de la fameuse Marozie, prenant avec ce titre de consul la haine de la royauté, souleva Rome contre Othon II. Il fit mourir en prison Benoît VI, créature de l’empereur; et l’autorité d’Othon, quoique éloigné, ayant, dans ces troubles, donné avant son arrivée la chaire romaine au chancelier de l’empire en Italie, qui fut pape sous le nom de Jean XIV, ce malheureux pape fut une nouvelle victime que le parti romain immola. Le pape Boniface VII, créature du consul Crescentius, déjà souillé du sang de Benoît VI, fit encore périr Jean XIV. Les temps de Caligula, de Néron, de Vitellius, ne produisirent ni des infortunes plus déplorables, ni de plus grandes barbaries; mais les attentats et les malheurs de ces papes sont obscurs comme eux. Ces tragédies sanglantes se jouaient sur le théâtre de Rome, mais petit et ruiné, et celles des Césars avaient pour théâtre le monde connu. 

Cependant Othon II arrive à Rome en 981. Les papes autrefois avaient fait venir les Francs en Italie, et s’étaient soustraits à l’autorité des empereurs d’Orient. Que font-ils maintenant? Ils essayent de retourner en apparence à leurs anciens maîtres; et, ayant imprudemment appelé les empereurs saxons, ils veulent les chasser. Ce même Boniface VII était allé à Constantinople presser les empereurs Basile et Constantin de venir rétablir le trône des Césars. Rome ne savait ni ce qu’elle était, ni à qui elle était. Le consul Crescentius et le sénat voulaient rétablir la république; le pape ne voulait en effet ni république ni maître; Othon II voulait régner. Il entre donc dans Rome; il y invite à dîner les principaux sénateurs et les partisans du consul, et, si l’on en croit Geoffroi de Viterbe, il les fit tous égorger au milieu d’un repas. Voilà le pape délivré par son ennemi des sénateurs républicains mais il faut se délivrer de ce tyran. Ce n’est pas assez des troupes de l’empereur d’Orient qui viennent dans la Pouille, le pape y joint les Sarrasins. Si le massacre des sénateurs dans ce repas sanglant, rapporté par Geoffroi, est véritable, il valait mieux sans doute avoir les mahométans pour protecteurs que ce Saxon sanguinaire pour maître. Il est vaincu par les Grecs; il l’est par les musulmans; il tombe captif entre leurs mains, mais il leur échappe; et, profitant de la division de ses ennemis, il rentre encore dans Rome, où il meurt en 983. 

Après sa mort, le consul Crescentius maintint quelque temps l’ombre de la république romaine. Il chassa du siège pontifical Grégoire V, neveu de l’empereur Othon III. Mais enfin Rome fut encore assiégée et prise. Crescentius, attiré hors du château Saint-Ange sur l’espérance d’un accommodement, et sur la foi des serments de l’empereur, eut la tête tranchée. Son corps fut pendu par les pieds; et le nouveau pape, élu par les Romains, sous le nom de Jean XVI, ou XVII selon d’autres, eut les yeux crevés et le nez coupé. On le jeta en cet état du haut du château Saint-Ange dans la place. 

Les Romains renouvelèrent alors à Othon III les serments faits à Othon Ier et à Charlemagne; et il assigna aux papes les terres de la Marche d’Ancône pour soutenir leur dignité. 

Après les trois Othons, ce combat de la domination allemande et de la liberté italique resta longtemps dans les mêmes termes. Sous les empereurs Henri II de Bavière et Conrad II le Salique, dès qu’un empereur était occupé en Allemagne, il s’élevait un parti en Italie. Henri II y vint, comme les Othons, dissiper des factions, confirmer aux papes les donations des empereurs, et recevoir les mêmes hommages. Cependant la papauté était à l’encan, ainsi que presque tous les autres évêchés. 

Benoît VIII, et Jean XIX ou XX, l’achetèrent publiquement l’un après l’autre: ils étaient frères, de la maison des marquis de Toscanelle, toujours puissante à Rome depuis le temps des Marozie et des Théodora. 

Après leur mort, pour perpétuer le pontificat dans leur maison, on acheta encore les suffrages pour un enfant de douze ans. (1034) C’était Benoît IX, qui eut l’évêché de Rome de la même manière qu’on voit encore aujourd’hui tant de familles acheter, mais en secret, des bénéfices pour des enfants. 

Le désordre n’eut plus de bornes. On vit, sous le pontificat de ce Benoît IX, deux autres papes élus à prix d’argent, et trois papes dans Rome s’excommunier réciproquement; mais par une conciliation heureuse qui étouffa une guerre civile, ces trois papes s’accordèrent à partager les revenus de l’Église, et à vivre en paix chacun avec sa maîtresse. 

Ce triumvirat pacifique et singulier ne dura qu’autant qu’ils eurent de l’argent; et enfin, quand ils n’en eurent plus, chacun vendit sa part de la papauté au diacre Gratien, homme de qualité, fort riche. Mais, comme le jeune Benoît IX avait été élu longtemps avant les deux antres, on lui laissa, par un accord solennel, la jouissance du tribut que l’Angleterre payait alors à Rome, qu’on appelait le denier de saint Pierre, et auquel un roi saxon d’Angleterre, nommé Ételvolft, Édelvolf, ou Éthelulfe, s’était soumis en 852. 

Ce Gratien, qui prit le nom de Grégoire VI, jouissait paisiblement du pontificat, lorsque l’empereur Henri III, fils de Conrad II le Salique, vint à Rome. 

Jamais empereur n’y exerça plus d’autorité. Il exila Grégoire VI, et nomma pape Suidger, son chancelier, évêque de Bamberg, sans qu’on osât murmurer. 

(1048) Après la mort de cet Allemand, qui, parmi les papes, est appelé Clément II, l’empereur, qui était en Allemagne, y créa pape un Bavarois, nommé Popon: c’est Damase II, qui, avec le brevet de l’empereur, alla se faire reconnaître à Rome. Il fut intronisé, malgré ce Benoît IX qui voulait encore rentrer dans la chaire pontificale après l’avoir vendue. 

Ce Bavarois étant mort vingt-trois jours après son intronisation, l’empereur donna la papauté à son cousin Brunon, de la maison de Lorraine, qu’il transféra de l’évêché de Toul à celui de Rome, par une autorité absolue. Si cette autorité des empereurs avait duré, les papes n’eussent été que leurs chapelains, et l’Italie eût été esclave. 

Ce pontife prit le nom de Léon IX; on l’a mis au rang des saints. Nous le verrons à la tête d’une armée combattre les princes normands fondateurs du royaume de Naples, et tomber captif entre leurs mains. 

Si les empereurs eussent pu demeurer à Rome, on voit par la faiblesse des Romains, par les divisions de l’Italie, et par la puissance de l’Allemagne, qu’ils eussent été toujours les souverains des papes, et qu’en effet il y aurait eu un empire romain. Mais ces rois électifs d’Allemagne ne pouvaient se fixer à Rome, loin des princes allemands trop redoutables à leurs maîtres. Les voisins étaient toujours prêts à envahir les frontières. Il fallait combattre tantôt les Danois, tantôt les Polonais et les Hongrois. C’est ce qui sauva quelque temps l’Italie d’un joug contre lequel elle se serait en vain débattue. 

Jamais Rome et l’Église latine ne furent plus méprisées à Constantinople que dans ces temps malheureux. Luitprand, l’ambassadeur d’Othon Ier auprès de l’empereur Nicéphore Phocas, nous apprend que les habitants de Rome n’étaient point appelés Romains, mais Lombards, dans la ville impériale. Les évêques de Rome n’y étaient regardés que comme des brigands schismatiques. Le séjour de saint Pierre à Rome était considéré comme une fable absurde, fondée uniquement sur ce que saint Pierre avait dit, dans une de ses épîtres, qu’il était à Babylone, et qu’on s’était avisé de prétendre que Babylone signifiait Rome: on ne faisait guère plus de cas à Constantinople des empereurs saxons, qu’on traitait de barbares. 

Cependant la cour de Constantinople ne valait pas mieux que celle des empereurs germaniques. Mais il y avait dans l’empire grec plus de commerce, d’industrie, de richesses, que dans l’empire latin: tout était déchu dans l’Europe occidentale depuis les temps brillants de Charlemagne. La férocité et la débauche, l’anarchie et la pauvreté, étaient dans tous les États. Jamais l’ignorance ne fut plus universelle. Il ne se faisait pourtant pas moins de miracles que dans d’autres temps: il y en a eu dans chaque siècle, et ce n’est guère que depuis l’établissement des académies des sciences dans l’Europe qu’on ne voit plus de miracles chez les nations éclairées; et que, si l’on en voit, la saine physique les réduit bientôt à leur valeur. 

CHAP. XXXVIII. — De la France, vers le temps de Hugues Capet.

Pendant que l’Allemagne commençait à prendre ainsi une nouvelle forme d’administration, et que Rome et l’Italie n’en avaient aucune, la France devenait, comme l’Allemagne, un gouvernement entièrement féodal. 

Ce royaume s’étendait des environs de l’Escaut et de la Meuse jusqu’à la mer Britannique, et des Pyrénées au Rhône. C’étaient alors ses bornes; car, quoique tant d’historiens prétendent que ce grand fief de la France allait par delà les Pyrénées jusqu’à l’Èbre, il ne paraît point du tout que les Espagnols de ces provinces, entre l’Èbre et les Pyrénées, fussent soumis au faible gouvernement de France, en combattant contre les mahométans. 

La France, dans laquelle ni la Provence ni le Dauphiné n’étaient compris, était un assez grand royaume; mais il s’en fallait beaucoup que le roi de France fût un grand souverain. Louis, le dernier des descendants de Charlemagne, n’avait plus pour tout domaine que les villes de Laon et de Soissons, et quelques terres qu’on lui contestait. L’hommage rendu par la Normandie ne servait qu’à donner au roi un vassal qui aurait pu soudoyer son maître. Chaque province avait ou ses comtes ou ses ducs héréditaires; celui qui n’avait pu se saisir que de deux ou trois bourgades rendait hommage aux usurpateurs d’une province; et qui n’avait qu’un château relevait de celui qui avait usurpé une ville. De tout cela s’était fait cet assemblage monstrueux de membres qui ne formaient point un corps. 

Le temps et la nécessité établirent que les seigneurs des grands fiefs marcheraient avec des troupes au secours du roi. Tel seigneur devait quarante jours de service, tel autre vingt-cinq. Les arrière-vassaux marchaient aux ordres de leurs seigneurs immédiats. Mais, si tous ces seigneurs particuliers servaient l’État quelques jours, ils se faisaient la guerre entre eux presque toute l’année. En vain les conciles, qui dans ces temps de crimes ordonnèrent souvent des choses justes, avaient réglé qu’on ne se battrait point depuis le jeudi jusqu’au point du jour du lundi, et dans les temps de Pâques et dans d’autres solennités; ces règlements, n’étant point appuyés d’une justice coercitive, étaient sans vigueur. Chaque château était la capitale d’un petit État de brigands; chaque monastère était en armes: leurs avocats, qu’on appelait avoyers, institués dans les premiers temps pour présenter leurs requêtes au prince et ménager leurs affaires, étaient les généraux de leurs troupes: les moissons étaient ou brûlées, ou coupées avant le temps, ou défendues l’épée à la main; les villes presque réduites en solitude, et les campagnes dépeuplées par de longues famines. 

Il semble que ce royaume sans chef, sans police, sans ordre, dût être la proie de l’étranger; mais une anarchie presque semblable dans tous les royaumes fit sa sûreté; et quand, sous les Othons, l’Allemagne fut plus à craindre, les guerres intestines l’occupèrent. 

C’est de ces temps barbares que nous tenons l’usage de rendre hommage, pour une maison et pour un bourg, au seigneur d’un autre village. Un praticien, un marchand qui se trouve possesseur d’un ancien fief, reçoit foi et hommage d’un autre bourgeois ou d’un pair du royaume qui aura acheté un arrière-fief dans sa mouvance. Les lois de fiefs ne subsistent plus; mais ces vieilles coutumes de mouvances, d’hommages, de redevances, subsistent encore; dans la plupart des tribunaux on admet cette maxime: Nulle terre sans seigneur; comme si ce n’était pas assez d’appartenir à la patrie. 

Quand la France, l’Italie, et l’Allemagne, furent ainsi partagées sous un nombre innombrable de petits tyrans, les armées, dont la principale force avait été l’infanterie, sons Charlemagne ainsi que sous les Romains, ne furent plus que de la cavalerie. On ne connut plus que les gendarmes; les gens de pied n’avaient pas ce nom, parce que, en comparaison des hommes de cheval, ils n’étaient point armés. 

Les moindres possesseurs de châtellenies ne se mettaient en campagne qu’avec le plus de chevaux qu’ils pouvaient; et le faste consistait alors à mener avec soi des écuyers, qu’on appela vaslets, du mot vassalet, petit vassal. L’honneur étant donc mis à ne combattre qu’à cheval, on prit l’habitude de porter une armure complète de fer, qui eût accablé un homme à pied de son poids. Les brassards, les cuissards, furent une partie de l’habillement. On prétend que Charlemagne en avait eu; mais ce fut vers l’an 1000 que l’usage en fut commun. 

Quiconque était riche devint presque invulnérable à la guerre; et c’était alors qu’on se servit plus que jamais de massues, pour assommer ces chevaliers que les pointes ne pouvaient percer. Le plus grand commerce alors fut en cuirasses, en boucliers, en casques ornés de plumes. 

Les paysans qu’on traînait à la guerre, seuls exposés et méprisés, servaient de pionniers plutôt que de combattants. Les chevaux, plus estimés qu’eux, furent bardés de fer; leur tête fut armée de chanfreins. 

On ne connut guère alors de lois que celles que les plus puissants firent pour le service des fiefs. Tous les autres objets de la justice distributive furent abandonnés au caprice des maîtres-d’hôtel, prévôts, baillis, nommés par les possesseurs des terres. 

Les sénats de ces villes, qui, sous Charlemagne et sous les Romains, avaient joui du gouvernement municipal, furent abolis presque partout. Le mot de senior, seigneur, affecté longtemps à ces principaux du sénat des villes, ne fut plus donné qu’aux possesseurs des fiefs. 

Le terme de pair commençait alors à s’introduire dans la langue gallo-tudesque, qu’on parlait en France. On sait qu’il venait du mot latin par, qui signifie égal ou confrère. On ne s’en était servi que dans ce sens sous la première et la seconde race des rois de France. Les enfants de Louis le Débonnaire s’appelèrent Pares dans une de leurs entrevues, l’an 851; et longtemps auparavant, Dagobert donne le nom de pairs à des moines. Godegrand, évêque de Metz, du temps de Charlemagne, appelle pairs des évêques et des abbés, ainsi que le marque le savant du Cange. Les vassaux d’un même seigneur s’accoutumèrent donc à s’appeler pairs. 

Alfred le Grand avait établi en Angleterre les jurés: c’étaient des pairs dans chaque profession. Un homme, dans une cause criminelle, choisissait douze hommes de sa profession pour être ses juges. Quelques vassaux, en France, en usèrent ainsi; mais le nombre des pairs n’était pas pour cela déterminé à douze. Il y en avait dans chaque fief autant que de barons, qui relevaient du même seigneur, et qui étaient pairs entre eux, mais non pairs de leur seigneur féodal. 

Les princes qui rendaient un hommage immédiat à la couronne, tels que les ducs de Guienne, de Normandie, de Bourgogne, les comtes de Flandre, de Toulouse, étaient donc en effet des pairs de France. 

Hugues Capet n’était pas le moins puissant. Il possédait depuis longtemps le duché de France, qui s’étendait jusqu’en Touraine; il était comte de Paris; de vastes domaines en Picardie et en Champagne lui donnaient encore une grande autorité dans ces provinces. Son frère avait ce qui compose aujourd’hui le duché de Bourgogne. Son grand-père Robert, et son grand-oncle Eudes ou Odon, avaient tous deux porté la couronne du temps de Charles le Simple; Hugues son père, surnommé l’Abbé, à cause des abbayes de Saint-Denis, de Saint-Martin de Tours, de Saint-Germain des Prés, et de tant d’autres qu’il possédait, avait ébranlé et gouverné la France. Ainsi l’on peut dire que depuis l’année 910, où le roi Eudes commença son règne, sa maison a gouverné presque sans interruption; et que, si on excepte Hugues l’Abbé, qui ne voulut pas prendre la couronne royale, elle forme une suite de souverains de plus de huit cent cinquante ans: filiation unique parmi les rois. 

(987) On sait comment Hugues Capet, duc de France, comte de Paris, enleva la couronne au duc Charles, oncle du dernier roi Louis V. Si les suffrages eussent été libres, le sang de Charlemagne respecté, et le droit de succession aussi sacré qu’aujourd’hui, Charles aurait été roi de France. Ce ne fut point un parlement de la nation qui le priva du droit de ses ancêtres, comme l’ont dit tant d’historiens, ce fut ce qui fait et défait les rois la force aidée de la prudence. 

Tandis que Louis, ce dernier roi du sang carlovingien, était prêt à finir, à l’âge de vingt-trois ans, sa vie obscure, par une maladie de langueur, Hugues Capet assemblait déjà ses forces; et, loin de recourir à l’autorité d’un parlement, il sut dissiper avec ses troupes un parlement qui se tenait à Compiègne pour assurer la succession à Charles. La lettre de Gerbert, depuis archevêque de Reims, et pape sous le nom de Silvestre II, déterrée par Duchesne, en est un témoignage authentique(5).

Charles, duc de Brabant et de Hainaut, États qui composaient la Basse-Lorraine, succomba sous un rival plus puissant et plus heureux que lui: trahi par l’évêque de Laon, surpris et livré à Hugues Capet, il mourut captif dans la tour d’Orléans; et deux enfants mâles qui ne purent le venger, mais dont l’un eut cette Basse-Lorraine, furent les derniers princes de la postérité masculine de Charlemagne. Hugues Capet, devenu roi de ses pairs, n’en eut pas un plus grand domaine. 

CHAP. XXXIX. — État de la France aux xe et xie siècles. Excommunication du roi Robert.

La France, démembrée, languit dans des malheurs obscurs, depuis Charles le Gros jusqu’à Philippe Ier, arrière-petit-fils de Hugues Capet, près de deux cent cinquante années. Nous verrons si les croisades qui signalèrent le règne de Philippe Ier, à la fin du xie siècle, rendirent la France plus florissante. Mais dans l’espace de temps dont je parle, tout ne fut que confusion, tyrannie, barbarie, et pauvreté. Chaque seigneur un peu considérable faisait battre monnaie; mais c’était à qui l’altérerait. Les belles manufactures étaient en Grèce et en Italie. Les Français ne pouvaient les imiter dans les villes sans liberté, ou, comme on a parlé longtemps, sans privilèges, et dans un pays sans union. 

(999) De tous les événements de ce temps, le plus digne de l’attention d’un citoyen est l’excommunication du roi Robert. Il avait épousé Berthe, sa commère et sa cousine au quatrième degré; mariage en soi légitime, et, de plus, nécessaire au bien de l’État, et que les évêques avaient approuvé dans un concile national. Nous avons vu, de nos jours, des particuliers épouser leurs nièces, et acheter au prix ordinaire les dispenses à Rome, comme si Rome avait des droits sur des mariages qui se font à Paris. Le roi de France n’éprouva pas autant d’indulgence. L’Église romaine, dans l’avilissement et les scandales où elle était plongée, osa imposer au roi une pénitence de sept ans, lui ordonna de quitter sa femme, l’excommunia en cas de refus. Le pape interdit tous les évêques qui avaient assisté à ce mariage, et leur ordonna de venir à Rome lui demander pardon. Tant d’insolence paraît incroyable; mais l’ignorante superstition de ces temps peut l’avoir soufferte, et la politique peut l’avoir causée. Grégoire V, qui fulmina cette excommunication, était Allemand, et gouverné par Gerbert, ci-devant archevêque de Reims, devenu ennemi de la maison de France. L’empereur Othon III, peu ami de Robert, assista lui-même au concile où l’excommunication fut prononcée. Tout cela fait croire que la raison d’État eut autant de part à cet attentat que le fanatisme. 

Les historiens disent que cette excommunication fit en France tant d’effet que tous les courtisans du roi et ses propres domestiques l’abandonnèrent, et qu’il ne lui resta que deux serviteurs, qui jetaient au feu le reste de ses repas, ayant horreur de ce qu’avait touché un excommunié. Quelque dégradée que fût alors la raison humaine, il n’y a pas d’apparence que l’absurdité pût aller si loin. Le premier auteur qui rapporte cet excès de l’abrutissement de la cour de France est le cardinal Pierre Damien, qui n’écrivit que soixante-cinq ans après. Il rapporte qu’en punition de cet inceste prétendu, la reine accoucha d’un monstre; mais il n’y eut rien de monstrueux dans toute cette affaire que l’audace du pape, et la faiblesse du roi, qui se sépara de sa femme. 

Les excommunications, les interdits, sont des foudres qui n’embrasent un État que quand ils trouvent des matières combustibles. Il n’y en avait point alors; mais peut-être Robert craignait-il qu’il ne s’en formât. 

La condescendance du roi Robert enhardit tellement les papes, que son petit-fils, Philippe Ier, fut excommunié comme lui. (1075) D’abord le fameux Grégoire vii menaça de le déposer, s’il ne se justifiait de l’accusation de simonie devant ses nonces. Un autre pape l’excommunia en effet. Philippe s’était dégoûté de sa femme, et était amoureux de Bertrade, épouse du comte d’Anjou. Il se servit du ministère des lois pour casser son mariage sous prétexte de parenté, et Bertrade, sa maîtresse, fit casser le sien avec le comte d’Anjou sous le même prétexte. 

Le roi et sa maîtresse furent ensuite mariés solennellement par les mains d’un évêque de Bayeux. Ils étaient condamnables; mais ils avaient au moins rendu ce respect aux lois, de se servir d’elles pour couvrir leurs fautes. Quoi qu’il en soit, un pape avait excommunié Robert pour avoir épousé sa parente, et un autre pape excommunia Philippe pour avoir quitté sa parente. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’Urbain II, qui prononça cette sentence en 1094, la prononça et la soutint dans les propres États du roi, à Clermont en Auvergne, où il vint chercher un asile l’année suivante, et dans ce même concile où nous verrons qu’il prêcha la croisade. 

Cependant il ne paraît pas que Philippe excommunié ait été en horreur à ses sujets: c’est une raison de plus pour douter de cet abandon général où l’on dit que le roi Robert avait été réduit. 

Ce qu’il y eut d’assez remarquable, c’est le mariage du roi Henri, père de Philippe, avec une princesse de Russie, fille d’un duc nommé Jaraslau. On ne sait si cette Russie était la Russie Noire, la Blanche, ou la Rouge. Cette princesse était-elle née idolâtre, ou chrétienne, ou grecque? Changea-t-elle de religion pour épouser un roi de France? Comment, dans un temps où la communication entre les États de l’Europe était si rare, un roi de France eut-il connaissance d’une princesse du pays des anciens Scythes? Qui proposa cet étrange mariage? L’histoire de ces temps obscurs ne satisfait à aucune de ces questions(6).

Il est à croire que le roi des Français, Henri Ier, rechercha cette alliance afin de ne pas s’exposer à des querelles ecclésiastiques. De toutes les superstitions de ces temps-là, ce n’était pas la moins nuisible au bien des États que celle de ne pouvoir épouser sa parente au septième degré. Presque tous les souverains de l’Europe étaient parents de Henri. Quoi qu’il en soit, Anne, fille d’un Jaraslau (Jaroslau), duc inconnu d’une Russie alors ignorée, fut reine de France; et il est à remarquer qu’après la mort de son mari elle n’eut point la régence, et n’y prétendit point. Les lois changent selon les temps. Ce fut le comte de Flandre, un des vassaux du royaume, qui en fut régent. La reine veuve se remaria à un comte de Crépy. Tout cela serait singulier aujourd’hui, et ne le fut point alors. 

En général, si on compare ces siècles au nôtre, ils paraissent l’enfance du genre humain, dans tout ce qui regarde le gouvernement, la religion, le commerce, les arts, les droits des citoyens. 

C’est surtout un spectacle étrange que l’avilissement, le scandale de Rome, et sa puissance d’opinion, subsistant dans les esprits au milieu de son abaissement; cette foule de papes créés par les empereurs, l’esclavage de ces pontifes, leur pouvoir immense dès qu’ils sont maîtres, et l’excessif abus de ce pouvoir. Silvestre II, Gerbert, ce savant du xe siècle, qui passa pour un magicien, parce qu’un Arabe lui avait enseigné l’arithmétique et quelques éléments de géométrie, ce précepteur d’Othon III, chassé de son archevêché de Reims du temps du roi Robert, nommé pape par l’empereur Othon III, conserve encore la réputation d’un homme éclairé, et d’un pape sage. Cependant voici ce que rapporte la chronique d’Ademar Chabanois, son contemporain et son admirateur. 

Un seigneur de France, Gui, vicomte de Limoges, dispute quelques droits de l’abbaye de Brantôme à un Grimoad, évêque d’Angoulême; l’évêque l’excommunie; le vicomte fait mettre l’évêque en prison. Ces violences réciproques étaient très communes dans toute l’Europe, où la violence tenait lieu de loi. 

Le respect pour Rome était alors si grand dans cette anarchie universelle que l’évêque, sorti de sa prison, et le vicomte de Limoges, allèrent tous deux de France à Rome plaider leur cause devant le pape Silvestre II, en plein consistoire. Le croira-t-on? ce seigneur fut condamné à être tiré à quatre chevaux, et la sentence eût été exécutée s’il ne se fût évadé. L’excès commis par ce seigneur, en faisant emprisonner un évêque qui n’était pas son sujet, ses remords, sa soumission pour Rome, la sentence aussi barbare qu’absurde du consistoire, peignent parfaitement le caractère de ces temps agrestes. 

Au reste, ni le roi des Français, Henri Ier, fils de Robert, ni Philippe Ier, fils de Henri, ne furent connus par aucun événement mémorable; mais, de leur temps, leurs vassaux et arrière-vassaux conquirent des royaumes. 

Nous allons voir comment quelques aventuriers de la province de Normandie, sans biens, sans terres, et presque sans soldats, fondèrent la monarchie des Deux-Siciles, qui depuis fut un si grand sujet de discorde entre les empereurs de la dynastie de Souabe et les papes, entre les maisons d’Anjou et d’Aragon, entre celles d’Autriche et de France. 

CHAP. XL. — Conquête de Naples et de Sicile par des gentilshommes normands.

Quand Charlemagne prit le nom d’empereur, ce nom ne lui donna que ce que ses armes pouvaient lui assurer. Il se prétendait dominateur suprême du duché de Bénévent, qui composait alors une grande partie des États connus aujourd’hui sous le nom de royaume de Naples. Les ducs de Bénévent, plus heureux que les rois lombards, lui résistèrent ainsi qu’à ses successeurs. La Pouille, la Calabre, la Sicile, furent en proie aux incursions des Arabes. Les empereurs grecs et latins se disputaient en vain la souveraineté de ces pays. Plusieurs seigneurs particuliers en partageaient les dépouilles avec les Sarrasins. Les peuples ne savaient à qui ils appartenaient, ni s’ils étaient de la communion romaine, ou de la grecque, ou mahométans. L’empereur Othon Ier exerça son autorité dans ces pays en qualité de plus fort. Il érigea Capoue en principauté. Othon II, moins heureux, fut battu par les Grecs et par les Arabes réunis contre lui. Les empereurs d’Orient restèrent alors en possession de la Pouille et de la Cambre, qu’ils gouvernaient par un catapan. Des seigneurs avaient usurpé Salerne. Ceux qui possédaient Bénévent et Capoue envahissaient ce qu’ils pouvaient des terres du catapan, et le catapan les dépouillait à son tour. Naples et Gaïète étaient de petites républiques comme Sienne et Lucques: l’esprit de l’ancienne Grèce semblait s’être réfugié dans ces deux petits territoires. Il y avait de la grandeur à vouloir être libres, tandis que tous les peuples d’alentour étaient des esclaves qui changeaient de maîtres. Les mahométans, cantonnés dans plusieurs châteaux, pillaient également les Grecs et les Latins: les Églises des provinces du catapan étaient soumises au métropolitain de Constantinople; les autres, à celui de Rome. Les moeurs se ressentaient du mélange de tant de peuples, de tant de gouvernements et de religions. L’esprit naturel des habitants ne jetait aucune étincelle: on ne reconnaissait plus le pays qui avait produit Horace et Cicéron, et qui devait faire naître le Tasse. Voilà dans quelle situation était cette fertile contrée, aux xe et xie siècles, de Gaïète et du Garillan jusqu’à Otrante. 

Le goût des pèlerinages et des aventures de chevalerie régnait alors. Les temps d’anarchie sont ceux qui produisent l’excès de l’héroïsme: son essor est plus retenu dans les gouvernements réglés. Cinquante ou soixante Français étant partis, en 983, des côtes de Normandie pour aller à Jérusalem, passèrent, à leur retour, sur la mer de Naples, et arrivèrent dans Salerne, dans le temps que cette ville, assiégée par les mahométans, venait de se racheter à prix d’argent. Ils trouvent les Salertins occupés à rassembler le prix de leur rançon, et les vainqueurs livrés dans leur camp à la sécurité d’une joie brutale et de la débauche. Cette poignée d’étrangers reproche aux assiégés la lâcheté de leur soumission; et, dans l’instant, marchant avec audace au milieu de la nuit, suivis de quelques Salertins qui osent les imiter, ils fondent dans le camp des Sarrasins, les étonnent, les mettent en fuite, les forcent de remonter en désordre sur leurs vaisseaux, et non seulement sauvent les trésors de Salerne, mais ils y ajoutent les dépouilles des ennemis. 

Le prince de Salerne, étonné, veut les combler de présents, et est encore plus étonné qu’ils les refusent: ils sont traités longtemps à Salerne comme des héros libérateurs le méritaient. On leur fait promettre de revenir. L’honneur attaché à un événement si surprenant engage bientôt d’autres Normands à passer à Salerne et à Bénévent. Les Normands reprennent l’habitude de leurs pères, de traverser les mers pour combattre. Ils servent tantôt l’empereur grec, tantôt les princes du pays, tantôt les papes: il ne leur importe pour qui ils se signalent, pourvu qu’ils recueillent le fruit de leurs travaux. Il s’était élevé un duc à Naples, qui avait asservi la république naissante. Ce duc de Naples est trop heureux de faire alliance avec ce petit nombre de Normands, qui le secourent contre un duc de Bénévent. (1030) Ils fondent la ville d’Averse entre ces deux territoires: c’est la première souveraineté acquise par leur valeur. 

Bientôt après arrivent trois fils de Tancrède de Hauteville, du territoire de Coutances, Guillaume, surnommé Fier-à-bras, Drogon, et Humfroi. Rien ne ressemble plus aux temps fabuleux. Ces trois frères, avec les Normands d’Averse, accompagnent le catapan dans la Sicile. Guillaume Fier-à-bras tue le général arabe, donne aux Grecs la victoire; et la Sicile allait retourner aux Grecs s’ils n’avaient pas été ingrats. Mais le catapan craignit ces Français qui le défendaient; il leur fit des injustices, et il s’attira leur vengeance. Ils tournent leurs armes contre lui. Trois à quatre cents Normands s’emparent de presque toute la Pouille (1041). Le fait paraît incroyable; mais les aventuriers du pays se joignaient à eux, et devenaient de bons soldats sous de tels maîtres. Les Calabrois qui cherchaient la fortune par le courage devenaient autant de Normands. Guillaume Fier-à-bras se fait lui-même comte de la Pouille, sans consulter ni empereur, ni pape, ni seigneurs voisins. Il ne consulta que les soldats, comme ont fait tous les premiers rois de tous les pays. Chaque capitaine normand eut une ville ou un village pour son partage. 

(1046) Fier-à-bras étant mort, son frère Drogon est élu souverain de la Pouille. Alors Robert Guiscard et ses deux jeunes frères quittent encore Coutances pour avoir part à tant de fortune. Le vieux Tancrède est étonné de se voir père d’une race de conquérants. Le nom des Normands faisait trembler tous les voisins de la Pouille, et même les papes. Robert Guiscard et ses frères, suivis d’une foule de leurs compatriotes, vont par petites troupes en pèlerinage à Rome. Ils marchent inconnus, le bourdon à la main, et arrivent enfin dans la Pouille. 

(1047) L’empereur Henri III, assez fort alors pour régner dans Rome, ne le fut pas assez pour s’opposer d’abord à ces conquérants. Il leur donna solennellement l’investiture de ce qu’ils avaient envahi. Ils possédaient alors la Pouille entière, le comté d’Averse, la moitié du Bénéventin. 

Voilà donc cette maison, devenue bientôt après maison royale, fondatrice des royaumes de Naples et de Sicile, feudataire de l’empire. Comment s’est-il pu faire que cette portion de l’empire en ait été sitôt détachée, et soit devenue un fief de l’évêché de Rome, dans le temps que les papes ne possédaient presque point de terrain, qu’ils n’étaient point maîtres à Rome, qu’on ne les reconnaissait pas même dans la Marche d’Ancône, qu’Othon le Grand leur avait, dit-on, donnée? Cet événement est presque aussi étonnant que les conquêtes des gentilshommes normands. Voici l’explication de cette énigme. Le pape Léon IX voulut avoir la ville de Bénévent, qui appartenait aux princes de la race des rois lombards dépossédés par Charlemagne. (1053) L’empereur Henri III lui donna en effet cette ville, qui n’était point à lui, en échange du fief de Bamberg, en Allemagne. Les souverains pontifes sont maîtres aujourd’hui de Bénévent, en vertu de cette donation. Les nouveaux princes normands étaient des voisins dangereux. Il n’y a point de conquêtes sans de très grandes injustices: ils en commettaient, et l’empereur aurait voulu avoir des vassaux moins redoutables. Léon IX, après les avoir excommuniés, se mit en tête de les aller combattre avec une armée d’Allemands que Henri III lui fournit. L’histoire ne dit point comment les dépouilles devaient être partagées: elle dit seulement que l’armée était nombreuse, que le pape y joignit des troupes italiennes, qui s’enrôlèrent comme pour une guerre sainte, et que parmi les capitaines il y eut beaucoup d’évêques. Les Normands, qui avaient toujours vaincu en petit nombre, étaient quatre fois moins forts que le pape; mais ils étaient accoutumés à combattre. Robert Guiscard, son frère Humfroi, le comte d’Averse, Richard, chacun à la tête d’une troupe aguerrie, taillèrent en pièces l’armée allemande, et firent disparaître l’italienne. Le pape s’enfuit à Civitade, dans la Capitanate, près du champ de bataille; les Normands le suivent, le prennent, l’emmènent prisonnier dans cette même ville de Bénévent, qui était le premier sujet de cette entreprise (1053). 

On a fait un saint de ce pape Léon IX: apparemment qu’il fit pénitence d’avoir fait inutilement répandre tant de sang, et d’avoir mené tant d’ecclésiastiques à la guerre. Il est sûr qu’il s’en repentit, surtout quand il vit avec quel respect le traitèrent ses vainqueurs, et avec quelle inflexibilité ils le gardèrent prisonnier une année entière. Ils rendirent Bénévent aux princes lombards, et ce ne fut qu’après l’extinction de cette maison que les papes eurent enfin la ville. 

On conçoit aisément que les princes normands étaient plus piqués contre l’empereur, qui avait fourni une armée redoutable, que contre le pape, qui l’avait commandée. Il fallait s’affranchir pour jamais des prétentions ou des droits de deux empires entre lesquels ils se trouvaient. Ils continuent leurs conquêtes; ils s’emparent de la Calabre et de Capoue pendant la minorité de l’empereur Henri IV, et tandis que le gouvernement des Grecs est plus faible qu’une minorité. 

C’étaient les enfants de Tancrède de Hauteville qui conquéraient la Calabre; c’étaient les descendants des premiers libérateurs qui conquéraient Capoue. Ces deux dynasties victorieuses n’eurent point de ces querelles qui divisent si souvent les vainqueurs, et qui les affaiblissent. L’utilité de l’histoire demande ici que je m’arrête un moment pour observer que Richard d’Averse, qui subjugua Capoue, se fit couronner avec les mêmes cérémonies du sacre et de l’huile sainte qu’on avait employées pour l’usurpateur Pépin, père de Charlemagne. Les ducs de Bénévent s’étaient toujours fait sacrer ainsi. Les successeurs de Richard en usèrent de même. Rien ne fait mieux voir que chacun établit les usages à son choix. 

Robert Guiscard, duc de la Pouille et de la Calabre, Richard, comte d’Averse et de Capoue, tous deux par le droit de l’épée, tous deux voulant être indépendants des empereurs, mirent en usage pour leurs souverainetés une précaution que beaucoup de particuliers prenaient, dans ces temps de troubles et de rapines, pour leurs biens de patrimoine: on les donnait à l’Église sous le nom d’offrande, d’oblata, et on en jouissait moyennant une légère redevance; c’était la ressource des faibles, dans les gouvernements orageux de l’Italie. Les Normands, quoique puissants, l’employèrent comme une sauvegarde contre des empereurs qui pouvaient devenir plus puissants. Robert Guiscard, et Richard de Capoue, excommuniés par le pape Léon IX, l’avaient tenu en captivité. Ces mêmes vainqueurs, excommuniés par Nicolas II, lui rendirent hommage. 

(1059) Robert Guiscard et le comte de Capoue mirent donc sous la protection de l’Église, entre les mains de Nicolas II, non seulement tout ce qu’ils avaient pris, mais tout ce qu’ils pourraient prendre. Le duc Robert fit hommage de la Sicile même qu’il n’avait point encore. Il se déclara feudataire du saint-siège pour tous ses États, promit une redevance de douze deniers par chaque charrue, ce qui était beaucoup. Cet hommage était un acte de piété politique, qui pouvait être regardé comme le denier de saint Pierre que payait l’Angleterre au saint-siège, comme les deux livres d’or que lui donnèrent les premiers rois de Portugal; enfin comme la soumission volontaire de tant de royaumes à l’Église. 

Mais selon toutes les lois du droit féodal, établies en Europe, ces princes, vassaux de l’empire, ne pouvaient choisir un autre suzerain. Ils devenaient coupables de félonie envers l’empereur; ils le mettaient en droit de confisquer leurs États. Les querelles qui survinrent entre le sacerdoce et l’empire, et encore plus les propres forces des princes normands, mirent les empereurs hors d’état d’exercer leurs droits. Ces conquérants, en se faisant vassaux des papes, devinrent les protecteurs, et souvent les maîtres de leurs nouveaux suzerains. Le duc Robert ayant reçu un étendard du pape, et devenu capitaine de l’Église, de son ennemi qu’il était, passe en Sicile avec son frère Roger: ils font la conquête de cette île sur les Grecs et sur les Arabes, qui la partageaient alors. (1067) Les mahométans et les Grecs se soumirent, à condition qu’ils conserveraient leurs religions et leurs usages. 

Il fallait achever la conquête de tout ce qui compose aujourd’hui le royaume de Naples. Il restait encore des princes de Salerne, descendants de ceux qui avaient les premiers attiré les Normands dans ce pays. Les Normands enfin les chassèrent; le duc Robert leur prit Salerne: ils se réfugièrent dans la campagne de Rome, sous la protection de Grégoire VII, de ce mémé pape qui faisait trembler les empereurs. Robert, ce vassal et ce défenseur de l’Église, les y poursuit: Grégoire VII ne manque pas de l’excommunier; et le fruit de l’excommunication est la conquête de tout le Bénéventin, que fait Robert après la mort du dernier duc de Bénévent de la race lombarde. 

Grégoire VII, que nous verrons si fier et si terrible avec les empereurs et les rois, n’a plus que des complaisances pour l’excommunié Robert. (1077) Il lui donne l’absolution, et en reçoit la ville de Bénévent, qui depuis ce temps-là est toujours demeurée au saint-siège. 

Bientôt après éclatent les grandes querelles, dont nous parlerons, entre l’empereur Henri IV et ce même Grégoire VII. (1084) Henri s’était rendu maître de Rome, et assiégeait le pape dans ce château qu’on a depuis appelé le château Saint-Ange. Robert accourt alors de la Dalmatie, où il faisait des conquêtes nouvelles, délivre le pape, malgré les Allemands et les Romains réunis contre lui, se rend maître de sa personne, et l’emmène à Salerne, où ce pape, qui déposait tant de rois, mourut le captif et le protégé d’un gentilhomme normand. 

Il ne faut point être étonné si tant de romans nous représentent des chevaliers errants devenus de grands souverains par leurs exploits, et entrant dans la famille des empereurs. C’est précisément ce qui arriva à Robert Guiscard, et ce que nous verrons plus d’une fois au temps des croisades. Robert maria sa fille à Constantin, fils de l’empereur de Constantinople, Michel Ducas. Ce mariage ne fut pas heureux. Il eut bientôt sa fille et son gendre à venger, et résolut d’aller détrôner l’empereur d’Orient après avoir humilié celui d’Occident. 

La cour de Constantinople n’était qu’un continuel orage. Michel Ducas fut chassé du trône par Nicéphore, surnommé Botoniate. Constantin, gendre de Robert, fut fait eunuque; et enfin Alexis Comnène, qui eut depuis tant à se plaindre des croisés, monta sur le trône. (1084) Robert, pendant ces révolutions, s’avançait déjà par la Dalmatie, par la Macédoine, et portait la terreur jusqu’à Constantinople. Bohémond, son fils d’un premier lit, si fameux dans les croisades, l’accompagnait à cette conquête d’un empire. Nous voyons par là combien Alexis Comnène eut raison de craindre les croisades, puisque Bohémond commença par vouloir le détrôner. 

(1085) La mort de Robert, dans l’île de Corfou, mit fin à ses entreprises. La princesse Anne Comnène, fille de l’empereur Alexis, laquelle écrivit une partie de cette histoire, ne regarde Robert que comme un brigand, et s’indigne qu’il ait eu l’audace de marier sa fille au fils d’un empereur. Elle devait songer que l’histoire même de l’empire lui fournissait des exemples de fortunes plus considérables, et que tout cède dans le monde à la force et à la puissance. 

CHAP. XLI(7). — De la Sicile en particulier, et du droit du légation dans cette île.

L’idée de conquérir l’empire de Constantinople s’évanouit avec la vie de Robert; mais les établissements de sa famille s’affermirent en Italie. Le comte Roger, son frère, resta maître de la Sicile; le duc Roger, son fils, demeura possesseur de presque tous les pays qui ont le nom de royaume de Naples; Bohémond, son autre fils, alla depuis conquérir Antioche, après avoir inutilement tenté de partager les États du duc Roger, son frère. 

Pourquoi ni le comte Roger, souverain de Sicile, ni son neveu Roger, duc de la Pouille, ne prirent-ils point dès lors le titre de rois? Il faut du temps à tout. Robert Guiscard, le premier conquérant, avait été investi comme duc par le pape Nicolas II. Roger, son frère, avait été investi par Robert Guiscard, en qualité de comte de Sicile. Toutes ces cérémonies ne donnaient que des noms, et n’ajoutaient rien au pouvoir. Mais ce comte de Sicile eut un droit qui s’est conservé toujours, et qu’aucun roi de l’Europe n’a eu: il devint un second pape dans son île. 

Les papes s’étaient mis en possession d’envoyer dans toute la chrétienté des légats qu’on nommait a latere(8), qui exerçaient une juridiction sur tontes les églises, en exigeaient des décimes, donnaient les bénéfices, exerçaient et étendaient le pouvoir pontifical autant que les conjonctures et les intérêts des rois le permettaient. Le temporel, presque toujours mêlé au spirituel, leur était soumis; ils attiraient à leur tribunal les causes civiles, pour peu que le sacré s’y joignit au profane: mariages, testaments, promesses par serment, tout était de leur ressort. C’étaient des proconsuls que l’empereur ecclésiastique des chrétiens déléguait dans tout l’Occident. C’est par là que Rome, toujours faible, toujours dans l’anarchie, esclave quelquefois des Allemands, et en proie à tous les fléaux, continua d’être la maîtresse des nations. C’est par là que l’histoire de chaque peuple est toujours l’histoire de Rome. 

Urbain II envoya un légat en Sicile dès que le comte Roger eut enlevé cette île aux mahométans et aux Grecs, et que l’Église latine y fut établie. C’était de tous les pays celui qui semblait en effet avoir le plus de besoin d’un légat, pour y régler la hiérarchie, chez un peuple dont la moitié était musulmane, et dont l’autre était de la communion grecque; cependant ce fut le seul pays où la légation fut proscrite pour toujours. Le comte Roger, bienfaiteur de l’Église latine, à laquelle il rendait la Sicile, ne put souffrir qu’on envoyât un roi sous le nom de légat dans le pays de sa conquête. 

Le pape Urbain, uniquement occupé des croisades, et voulant ménager une famille de héros si nécessaire à cette grande entreprise, accorda, la dernière année de sa vie (1098), une bulle au comte Roger, par laquelle il révoqua son légat, et créa Roger et ses successeurs légats-nés du saint-siège en Sicile, leur attribuant tous les droits et toute l’autorité de cette dignité, qui était à la fois spirituelle et temporelle. C’est là ce fameux droit qu’on appelle la monarchie de Sicile, c’est-à-dire le droit attaché à cette monarchie, droit que, depuis, les papes ont voulu anéantir, et que les rois de Sicile ont maintenu. Si cette prérogative est incompatible avec la hiérarchie chrétienne, il est évident qu’Urbain ne put pas la donner; si c’est un objet de discipline que la religion ne réprouve pas, il est aussi évident que chaque royaume est en droit de se l’attribuer. Ce privilège, au fond, n’est que le droit de Constantin et de tous les empereurs de présider à toute la police de leurs États; cependant il n’y a eu dans toute l’Europe catholique qu’un gentilhomme normand qui ait su se donner cette prérogative aux portes de Rome. 

(1130) Le fils de ce comte Roger recueillit tout l’héritage de la maison normande; il se fit couronner et sacrer roi de Sicile et de la Pouille. Naples, qui était alors une petite ville, n’était point encore à lui, et ne pouvait donner le nom au royaume: elle s’était toujours maintenue en république, sous un duc qui relevait des empereurs de Constantinople; et ce duc avait jusqu’alors échappé, par des présents, à l’ambition de la famille conquérante. 

Ce premier roi, Roger, fit hommage au saint-siège. Il y avait alors deux papes: l’un, le fils d’un Juif, nommé Léon, qui s’appelait Anaclet, et que saint Bernard appelle judaïcam sobolem, race hébraïque; l’autre s’appelait Innocent II. Le roi Roger reconnut Anaclet, parce que l’empereur Lothaire II reconnaissait Innocent; et ce fut à cet Anaclet qu’il rendit son vain hommage. 

Les empereurs ne pouvaient regarder les conquérants normands que comme des usurpateurs: aussi saint Bernard, qui entrait dans toutes les affaires des papes et des rois, écrivait contre Roger, aussi bien que contre ce fils d’un Juif qui s’était fait élire pape à prix d’argent. « L’un, dit-il, a usurpé la chaire de saint Pierre, l’autre a usurpé la Sicile; c’est à César à les punir. » Il était donc évident alors que la suzeraineté du pape sur ces deux provinces n’était qu’une usurpation. 

Le roi Roger soutenait Anaclet, qui fut toujours reconnu dans Rome. Lothaire prend cette occasion pour enlever aux Normands leurs conquêtes. Il marche vers la Pouille avec le pape Innocent II. Il parait bien que ces Normands avaient eu raison de ne pas vouloir dépendre des empereurs, et de mettre entre l’empire et Naples une barrière. Roger, à peine roi, fut sur le point de tout perdre. Il assiégeait Naples quand l’empereur s’avance contre lui: il perd des batailles; il perd presque toutes ses provinces dans le continent. Innocent II l’excommunie et le poursuit. Saint Bernard était avec l’empereur et le pape: il voulut en vain ménager un accommodement. (1137) Roger, vaincu, se retire en Sicile. L’empereur meurt. Tout change alors. Le roi Roger et son fils reprennent leurs provinces. Le pape Innocent II, reconnu enfin dans Rome, ligué avec les princes à qui Lothaire avait donné ces provinces, ennemi implacable du roi, marche, comme Léon IX, à la tête d’une armée. Il est vaincu et pris comme lui (1139). Que peut-il faire alors? Il fait comme ses prédécesseurs: il donne des absolutions et des investitures, et il se fait des protecteurs contre l’empire de cette même maison normande contre laquelle il avait appelé l’empire à son secours. 

Bientôt après le roi subjugue Naples et le peu qui restait encore pour arrondir son royaume de Gaïète jusqu’à Brindes. La monarchie se forme telle qu’elle est aujourd’hui. Naples devient la capitale tranquille du royaume, et les arts commencent à renaître un peu dans ces belles provinces. 

Après avoir vu comment des gentilshommes de Coutances fondèrent le royaume de Naples et de Sicile, il faut voir comment un duc de Normandie, pair de France, conquit l’Angleterre. C’est une chose bien frappante que toutes ces invasions, toutes ces émigrations, qui continuèrent depuis la fin du ive siècle jusqu’au commencement du xive, et qui finirent par les croisades. Toutes les nations de l’Europe ont été mêlées, et il n’y en a eu presque aucune qui n’ait eu ses usurpateurs. 

CHAP. XLII. — Conquête de l’Angleterre par Guillaume, duc de Normandie.

Tandis que les enfants de Tancrède de Hauteville fondaient si loin des royaume, les ducs de leur nation en acquéraient un qui est devenu plus considérable que les Deux-Siciles. La nation britannique était, malgré sa fierté, destinée à se voir toujours gouvernée par des étrangers. Après la mort d’Alfred, arrivée en 900, l’Angleterre retomba dans la confusion et la barbarie. Les anciens Anglo-Saxons, ses premiers vainqueurs, et les Danois, ses usurpateurs nouveaux, s’en disputaient toujours la possession; et de nouveaux pirates danois venaient encore souvent partager les dépouilles. Ces pirates continuaient d’être si terribles, et les Anglais si faibles, que, vers l’an 1000, on ne put se racheter d’eux qu’en payant quarante-huit mille livres sterling. On imposa, pour lever cette somme, une taxe qui dura, depuis, assez longtemps en Angleterre, ainsi que la plupart des autres taxes, qu’on continue toujours de lever après le besoin. Ce tribut humiliant fut appelé argent danois: dann geld.

Canut(9), roi de Danemark, qu’on a nommé le Grand, et qui n’a fait que de grandes cruautés, réunit sous sa domination le Danmark et l’Angleterre (1017). Les naturels anglais furent traités alors comme des esclaves. Les auteurs de ce temps avouent que quand un Anglais rencontrait un Danois, il fallait qu’il s’arrêtât jusqu’à ce que le Danois eût passé. 

(1041) La race de Canut ayant manqué, les états du royaume, reprenant leur liberté, déférèrent la couronne, premièrement à Alfred II, qu’un traître assassina deux ans après; ensuite à Édouard III, un descendant des anciens Anglo-Saxons, qu’on appelle le Saint ou le Confesseur. Une des grandes fautes, ou un des grands malheurs de ce roi, fut de n’avoir point d’enfants de sa femme Édithe, fille du plus puissant seigneur du royaume. Il haïssait sa femme, ainsi que sa propre mère, pour des raisons d’État, et les fit éloigner l’une et l’autre. La stérilité de son mariage servit à sa canonisation. On prétendit qu’il avait fait voeu de chasteté: voeu téméraire dans un mari, et absurde dans un roi qui avait besoin d’héritiers. Ce voeu, s’il fut réel, prépara de nouveaux fers à l’Angleterre(10).

Au reste, les moines ont écrit que cet Édouard fut le premier roi de l’Europe qui eut le don de guérir les écrouelles. Il avait déjà rendu la vue à sept ou huit aveugles, quand une pauvre femme attaquée d’une humeur froide se présenta devant lui; il la guérit incontinent en faisant le signe de la croix, et la rendit féconde, de stérile qu’elle était auparavant. Les rois d’Angleterre se sont attribué depuis le privilège, non pas de guérir les aveugles, mais de toucher les écrouelles, qu’ils ne guérissaient pas(11).

Saint Louis en France, comme suzerain des rois d’Angleterre, toucha les écrouelles, et ses successeurs jouirent de cette prérogative. Guillaume III la négligea en Angleterre; et le temps viendra que la raison, qui commence à faire quelques progrès en France, abolira cette coutume(12).

Vous voyez toujours les usages et les moeurs de ces temps-là absolument différents des nôtres. Guillaume, duc de Normandie, qui conquit l’Angleterre, loin d’avoir aucun droit sur ce royaume, n’en avait pas même sur la Normandie, si la naissance donnait les droits. Son père, le duc Robert, qui ne s’était jamais marié, l’avait eu de la fille d’un pelletier de Falaise, que l’histoire appelle Harlot, terme qui signifiait et signifie encore aujourd’hui en anglais concubine ou femme publique(13). L’usage des concubines, permis dans tout l’Orient et dans la loi des Juifs, ne l’était pas dans la nouvelle loi: il était autorisé par la coutume. On rougissait si peu d’être né d’une pareille union, que souvent Guillaume, en écrivant, signait le bâtard Guillaume. Il est resté une lettre de lui au comte Alain de Bretagne, dans laquelle il signe ainsi. Les bâtards héritaient souvent; car dans tous les pays où les hommes n’étaient pas gouvernés par des lois fixes, publiques et reconnues, il est clair que la volonté d’un prince puissant était le seul code. Guillaume fut déclaré par son père et par les états héritier du duché; et il se maintint ensuite par son habileté et par sa valeur contre tous ceux qui lui disputèrent son domaine. Il régnait paisiblement en Normandie, et la Bretagne lui rendait hommage, lorsque, Édouard le Confesseur étant mort, il prétendit au royaume d’Angleterre. 

Le droit de succession ne paraissait alors établi dans aucun État de l’Europe. La couronne d’Allemagne était élective, l’Espagne était partagée entre les chrétiens et les musulmans, la Lombardie changeait chaque jour de maître; la race carlovingienne, détrônée en France, faisait voir ce que peut la force contre le droit du sang. Édouard le Confesseur n’avait point joui du trône à titre d’héritage: Harold, successeur d’Édouard, n’était point de sa race; mais il avait le plus incontestable de tous les droits, les suffrages de toute la nation. Guillaume le Bâtard n’avait pour lui ni le droit d’élection, ni celui d’héritage, ni même aucun parti en Angleterre. Il prétendit que dans un voyage qu’il fit autrefois dans cette île, le roi Édouard avait fait en sa faveur un testament, que personne ne vit jamais; il disait encore qu’autrefois il avait délivré de prison Harold, et qu’Harold lui avait cédé ses droits sur l’Angleterre: il appuya ses faibles raisons d’une forte armée. 

Les barons de Normandie, assemblés en forme d’états, refusèrent de l’argent à leur duc pour cette expédition, parce que, s’il ne réussissait pas, la Normandie en resterait appauvrie, et qu’un heureux succès la rendrait province d’Angleterre; mais plusieurs Normands hasardèrent leur fortune avec leur duc. Un seul seigneur, nommé Fitz-Othbern(14), équipa quarante vaisseaux à ses dépens. Le comte de Flandre, beau-père du duc Guillaume, le secourut de quelque argent. Le pape Alexandre II entra dans ses intérêts. Il excommunia tous ceux qui s’opposeraient aux desseins de Guillaume. C’était se jouer de la religion; mais les peuples étaient accoutumés à ces profanations, et les princes en profitaient. Guillaume partit de Saint-Valery-sur-Somme (le 14 octobre 1066) avec une flotte nombreuse; on ne sait combien il avait de vaisseaux ni de soldats. Il aborda sur les côtes de Sussex; et bientôt après se donna dans cette province la fameuse bataille de Hastings, qui décida seule du sort de l’Angleterre. Les anciennes chroniques nous apprennent qu’au premier rang de l’armée normande, un écuyer, nommé Taillefer, monté sur un cheval armé, chanta la chanson de Roland, qui fut si longtemps dans la bouche des Français, sans qu’il en soit resté le moindre fragment. Ce Taillefer, après avoir entonné la chanson, que les soldats répétaient, se jeta le premier parmi les Anglais, et fut tué. Le roi Harold et le duc de Normandie quittèrent leurs chevaux, et combattirent à pied: la bataille dura six heures. La gendarmerie à cheval, qui commençait à faire ailleurs toute la force des armées, ne paraît pas avoir été employée dans cette journée(15). Les troupes, de part et d’autre, étaient composées de fantassins. Harold et deux de ses frères y furent tués. Le vainqueur s’approcha de Londres, portant devant lui une bannière bénite que le pape lui avait envoyée. Cette bannière fut l’étendard auquel tous les évêques se rallièrent en sa faveur. Ils vinrent aux portes, avec le magistrat de Londres, lui offrir la couronne, qu’on ne pouvait refuser au vainqueur. 

Quelques auteurs appellent ce couronnement une élection libre, un acte d’autorité du parlement d’Angleterre. C’est précisément l’autorité des esclaves faits à la guerre, qui accorderaient à leurs maîtres le droit de les fustiger. 

Guillaume ayant reçu une bannière du pape pour cette expédition, lui envoya en récompense l’étendard du roi Harold tué dans la bataille, et une petite partie du petit trésor que pouvait avoir alors un roi anglais. C’était un présent considérable pour ce pape Alexandre II, qui disputait encore son siège à Honorius II, et qui, sur la fin d’une longue guerre civile dans Rome, était réduit à l’indigence. Ainsi un barbare, fils d’une prostituée, meurtrier d’un roi légitime, partage les dépouilles de ce roi avec un autre barbare car, ôtez les noms de duc de Normandie, de roi d’Angleterre, et de pape, tout se réduit à l’action d’un voleur normand, et d’un receleur lombard et c’est au fond à quoi toute usurpation se réduit. 

Guillaume sut gouverner comme il sut conquérir. Plusieurs révoltes étouffées, des irruptions de Danois rendues inutiles, des lois rigoureuses durement exécutées, signalèrent son règne. Anciens Bretons, Danois, Anglo-Saxons, tous furent confondus dans le même esclavage. Les Normands qui avaient eu part à sa victoire partagèrent par ses bienfaits les terres des vaincus. De là toutes ces familles normandes dont les descendants, ou du moins les noms, subsistent encore en Angleterre. Il fit faire un dénombrement exact de tous les biens des sujets, de quelque nature qu’ils fussent. On prétend qu’il en profita pour se faire en Angleterre un revenu de quatre cent mille livres sterling, environ cent vingt millions de France. Il est évident qu’en cela les historiens se sont trompés. L’État d’Angleterre d’aujourd’hui, qui comprend l’Écosse et l’Irlande, n’a pas un plus gros revenu, si vous en déduisez ce qu’on paye pour les anciennes dettes du gouvernement. Ce qui est sûr, c’est que Guillaume abolit toutes les lois du pays pour y introduire celles de Normandie. Il ordonna qu’on plaidât en normand, et depuis lui, tous les actes furent expédiés en cette langue jusqu’à Édouard III. Il voulut que la langue des vainqueurs fût la seule du pays. Des écoles de la langue normande furent établies dans toutes les villes et les bourgades. Cette langue était le français mêlé d’un peu de danois: idiome barbare, qui n’avait aucun avantage sur celui qu’on parlait en Angleterre. On prétend qu’il traitait non seulement la nation vaincue avec dureté, mais qu’il affectait encore des caprices tyranniques. On en donne pour exemple la loi du couvre-feu, par laquelle il fallait, au son de la cloche, éteindre le feu dans chaque maison à huit heures du soir. Mais cette loi, bien loin d’être tyrannique, n’est qu’une ancienne police établie presque dans toutes les villes du Nord: elle s’est longtemps conservée dans les cloîtres. Les maisons étaient bâties de bois, et la crainte du feu était un objet des plus importants de la police générale. 

On lui reproche encore d’avoir détruit tous les villages qui se trouvaient dans un circuit de quinze lieues, pour en faire une forêt dans laquelle il pût goûter le plaisir de la chasse. Une telle action est trop insensée pour être vraisemblable. Les historiens ne font pas attention qu’il faut au moins vingt années pour qu’un nouveau plant d’arbres devienne une forêt propre à la chasse. On lui fait semer cette forêt en 1080. Il avait alors soixante-trois ans. Quelle apparence y a-t-i1 qu’un homme raisonnable ait à cet âge détruit des villages, pour semer quinze lieues en bois, dans l’espérance d’y chasser un jour(16).

Le conquérant de l’Angleterre fut la terreur du roi de France Philippe Ier, qui voulut abaisser trop tard un vassal si puissant, et qui se jeta sur le Maine, dépendant alors de la Normandie. Guillaume repassa la mer, reprit le Maine, et contraignit le roi de France à demander la paix. 

Les prétentions de la cour de Rome n’éclatèrent jamais plus singulièrement qu’avec ce prince. Le pape Grégoire VII prit le temps qu’il faisait la guerre à la France, pour demander qu’il lui rendît hommage du royaume d’Angleterre. Cet hommage était fondé sur cet ancien denier de saint Pierre que l’Angleterre payait à l’Église de Rome: il revenait à environ vingt sous de notre monnaie par chaque maison; offrande regardée en Angleterre comme une forte aumône, et à Rome comme un tribut. Guillaume le Conquérant fit dire au pape qu’il pourrait bien continuer l’aumône; mais, au lieu de faire hommage, il fit défense, en Angleterre, de reconnaître d’autre pape que celui qu’il approuverait. La proposition de Grégoire VII devint par là ridicule à force d’être audacieuse. C’est ce même pape qui bouleversait l’Europe pour élever le sacerdoce au-dessus de l’empire; mais, avant de parler de cette querelle mémorable, et des croisades qui prirent naissance dans ces temps, il faut voir en peu de mots dans quel état étaient les autres pays de l’Europe. 
 
 

CHAP. XLIII. — De l’état de l’Europe aux xe et xie siècles.

La Moscovie, ou plutôt la Ziovie, avait commencé à connaître un peu de christianisme vers la fin du xe siècle. Les femmes étaient destinées à changer la religion des royaumes. Une soeur des empereurs Basile et Constantin, mariée à un grand-duc ou grand-knès de Moscovie, nommé Volodimer, obtint de son mari qu’il se fît baptiser. Les Moscovites, quoique esclaves de leur maître, ne suivirent qu’avec le temps son exemple; et enfin, dans ces siècles d’ignorance, ils ne prirent guère du rite grec que les superstitions. 

Au reste, les ducs de Moscovie ne se nommaient pas encore czars, ou tsars, ou tchards; ils n’ont pris ce titre que quand ils ont été les maîtres des pays vers Casan appartenant à des tsars. C’est un terme slavon imité du persan; et dans la bible slavonne le roi David est appelé le csar David. 

Environ dans ce temps-là une femme attira encore la Pologne au christianisme. Micislas, duc de Pologne, fut converti par sa femme, soeur du duc de Bohême. J’ai déjà remarqué(17) que les Bulgares avaient reçu la foi de la même manière. Giselle, soeur de l’empereur Henri II, fit encore chrétien son mari, roi de Hongrie, dans la première année du xie siècle; ainsi il est très vrai que la moitié de l’Europe doit aux femmes son christianisme. 

La Suède, où il avait été prêché dès le ixe siècle, était redevenue idolâtre. La Bohême, et tout ce qui est au nord de l’Elbe, renonça au christianisme (1013) Toutes les côtes de la mer Baltique vers l’Orient étaient païennes. Les Hongrois retournèrent au paganisme (1047). Mais toutes ces nations étaient beaucoup plus loin encore d’être polies que d’être chrétiennes. 

La Suède, probablement depuis longtemps épuisée d’habitants par ces anciennes émigrations dont l’Europe fut inondée, paraît dans les ville, ixe, xe et xie siècles, comme ensevelie dans sa barbarie, sans guerre et sans commerce avec ses voisins; elle n’a part à aucun grand événement, et n’en fut probablement que plus heureuse. 

La Pologne, beaucoup plus barbare que chrétienne, conserva jusqu’au xiiie siècle toutes les coutumes des anciens Sarmates, comme celle de tuer leurs enfants qui naissaient imparfaits, et les vieillards invalides. Albert, surnommé le Grand dans ces siècles d’ignorance, alla en Pologne pour y déraciner ces coutumes affreuses qui durèrent jusqu’au milieu du xiiie siècle; et on n’en put venir à bout qu’avec le temps. Tout le reste du Nord vivait dans un état sauvage; état de la nature humaine quand l’art ne l’a pas changée. 

L’empire de Constantinople n’était ni plus resserré ni plus agrandi que nous l’avons vu au ixe siècle. A l’occident, il se défendait contre les Bulgares; à l’orient, au nord, et au midi, contre les Turcs et les Arabes. 

On a vu en général ce qu’était l’Italie: des seigneurs particuliers partageaient tout le pays depuis Rome jusqu’à la mer de la Calabre, et les Normands en avaient la plus grande partie. Florence, Milan, Pavie, se gouvernaient par leurs magistrats sous des comtes ou sous des ducs nommés par les empereurs. Bologne était plus libre. 

La maison de Maurienne, dont descendent les ducs de Savoie, rois de Sardaigne, commençait à s’établir. (888) Elle possédait comme fief de l’empire le comté héréditaire de Savoie et de Maurienne, depuis qu’un Berthol, tige de cette maison, avait eu ce petit démembrement du royaume de Bourgogne. Il y eut cent seigneurs en France beaucoup plus considérables que les comtes de Savoie; mais tous ont été enfin accablés sous le pouvoir du seigneur dominant; tous ont cédé l’un après l’autre à des maisons nouvelles, élevées par la faveur des rois. Il ne reste plus de traces de leur ancienne grandeur. La maison de Maurienne, cachée dans ses montagnes, s’est agrandie de siècle en siècle, et est devenue égale aux plus grands monarques. 

Les Suisses et les Grisons, qui composaient un État quatre fois plus puissant que la Savoie, et qui était, comme elle, un démembrement de la Bourgogne, obéissaient aux baillis que les empereurs nommaient. Deux villes maritimes d’Italie commençaient à s’élever, non pas par ces invasions subites qui ont fait les droits de presque tous les princes qui ont passé sous nos yeux, mais par une industrie sage, qui dégénéra aussi bientôt en esprit de conquête. Ces deux villes étaient Gênes et Venise. Gênes, célèbre du temps des Romains, regardait Charlemagne comme son restaurateur. Cet empereur l’avait rebâtie quelque temps après que les Goths l’avaient détruite. Gouvernée par des comtes sous Charlemagne et ses premiers descendants, elle fut saccagée au xe siècle par les mahométans, et presque tous ses citoyens furent emmenés en servitude. Mais comme c’était un port commerçant, elle fut bientôt repeuplée. Le négoce, qui l’avait fait fleurir, servit à la rétablir. Elle devint alors une république. Elle prit l’île de Corse sur les Arabes qui s’en étaient emparés. Les papes exigèrent un tribut pour cette île, non seulement parce qu’ils y avaient possédé autrefois des patrimoines, mais parce qu’ils se prétendaient suzerains de tous les royaumes conquis sur les infidèles. Les Génois payèrent ce tribut au commencement du xie siècle; mais bientôt après ils s’en affranchirent sous le pontificat de Lucius II. Enfin, leur ambition croissant avec leurs richesses, de marchands ils voulurent devenir conquérants. 

La ville de Venise, bien moins ancienne que Gênes, affectait le frivole honneur d’une plus ancienne liberté, et jouissait de la gloire solide d’une puissance bien supérieure. Ce ne fut d’abord qu’une retraite de pêcheurs et de quelques fugitifs, qui s’y réfugièrent au commencement du ve siècle, quand les Huns et les Goths ravageaient l’Italie. Il n’y avait pour toute ville que des cabanes sur le Rialto. Le nom de Venise n’était point encore connu. Ce Rialto, bien loin d’être libre, fut pendant trente années une simple bourgade appartenante à la ville de Padoue, qui la gouvernait par des consuls. La vicissitude des choses a mis depuis Padoue sous le joug de Venise. 

Il n’y a aucune preuve que sous les rois lombards Venise ait eu une liberté reconnue. Il est plus vraisemblable que ses habitants furent oubliés dans leurs marais. 

Le Rialto et les petites îles voisines ne commencèrent qu’en 709 à se gouverner par leurs magistrats. Ils furent alors indépendants de Padoue, et se regardèrent comme une république. 

C’est en 709 qu’ils eurent le premier doge, qui ne fut qu’un tribun du peuple élu par des bourgeois. Plusieurs familles, qui donnèrent leurs voix à ce premier doge, subsistent encore. Elles sont les plus anciens nobles de l’Europe, sans en excepter aucune maison, et prouvent que la noblesse peut s’acquérir autrement qu’en possédant un château, ou en payant des patentes à un souverain. 

Héraclée fut le premier siège de cette république jusqu’à la mort de son troisième doge. Ce ne fut que vers la fin du ixe siècle que ces insulaires, retirés plus avant dans leurs lagunes, donnèrent à cet assemblage de petites îles, qui formèrent une ville, le nom de Venise, du nom de cette côte, qu’on appelait terrae Venetorum. Les habitants de ces marais ne pouvaient subsister que par leur commerce. La nécessité fut l’origine de leur puissance. Il n’est pas assurément bien décidé que cette république fût alors indépendante. (950) On voit que Bérenger, reconnu quelque temps empereur en Italie, accorda au doge le privilège de battre monnaie. Ces doges mêmes étaient obligés d’envoyer aux empereurs, en redevance, un manteau de drap d’or tous les ans; et Othon III leur remit en 998 cette espèce de petit tribut. Mais ces légères marques de vassalité n’ôtaient rien à la véritable puissance de Venise car, tandis que les Vénitiens payaient un manteau d’étoffe d’or aux empereurs, ils acquirent par leur argent et par leurs armes toute la province d’Istrie, et presque toutes les côtes de Dalmatie, Spalatto, Raguse, Narenza. Leur doge prenait, vers le milieu du xe siècle, le titre de duc de Dalmatie; mais ces conquêtes enrichissaient moins Venise que le commerce, dans lequel elle surpassait encore les Génois: car, tandis que les barons d’Allemagne et de France bâtissaient des donjons et opprimaient les peuples, Venise attirait leur argent, en leur fournissant toutes les denrées de l’Orient. La Méditerranée était déjà couverte de ses vaisseaux, et elle s’enrichissait de l’ignorance et de la barbarie des nations septentrionales de l’Europe. 

CHAP. XLIV. — De l’Espagne, et des Mahométans de ce royaume, jusqu’au commencement du xiie siècle.

L’Espagne était toujours partagée entre les mahométans et les chrétiens; mais les chrétiens n’en avaient pas la quatrième partie, et ce coin de terre était la contrée la plus stérile. L’Asturie, dont les princes prenaient le titre de roi de Léon; une partie de la Vieille-Castille, gouvernée par des comtes; Barcelone, et la moitié de la Catalogne, aussi sous un comte; la Navarre, qui avait un roi; une partie de l’Aragon, unie quelque temps à la Navarre: voilà ce qui composait les États des chrétiens. Les Maures possédaient le Portugal, la Murcie, l’Andalousie, Valence, Grenade, Tortose, et s’étendaient au milieu des terres par delà les montagnes de la Castille et de Saragosse. Le séjour des rois mahométans était toujours à Cordoue. Ils y avaient bâti cette grande mosquée dont la voûte est soutenue par trois cent soixante-cinq colonnes de marbre précieux, et qui porte encore parmi les chrétiens le nom de la Mesquita, mosquée, quoiqu’elle soit devenue cathédrale. 

Les arts y fleurissaient; les plaisirs recherchés, la magnificence, la galanterie, régnaient à la cour des rois maures. Les tournois, les combats à la barrière, sont peut-être de l’invention de ces Arabes. Ils avaient des spectacles, des théâtres, qui, tout grossiers qu’ils étaient, montraient du moins que les autres peuples étaient moins polis que ces mahométans. Cordoue était le seul pays de l’Occident où la géométrie, l’astronomie, la chimie, la médecine, fussent cultivées. (956) Sanche le Gros, roi de Léon, fut obligé de s’aller mettre à Cordoue entre les mains d’un fameux médecin arabe, qui, invité par le roi, voulut que le roi vînt à lui. 

Cordoue est un pays de délices, arrosé par le Guadalquivir, où des forêts de citronniers, d’orangers, de grenadiers, parfument l’air, et où tout invite à la mollesse. Le luxe et le plaisir corrompirent enfin les rois musulmans. Leur domination fut, au xe siècle, comme celle de presque tous les princes chrétiens, partagée en petits États. Tolède, Murcie, Valence, Huesca même, eurent leurs rois. C’était le temps d’accabler cette puissance divisée; mais les chrétiens d’Espagne étaient plus divisés encore. Ils se faisaient une guerre continuelle, se réunissaient pour se trahir, et s’alliaient souvent avec les musulmans. Alfonse V, roi de Léon, donna même sa soeur Thérèse en mariage au sultan Abdalla, roi de Tolède (1010). 

Les jalousies produisent plus de crimes entre les petits princes qu’entre les grands souverains. La guerre seule peut décider du sort des vastes États; mais les surprises, les perfidies, les assassinats, les empoisonnements, sont plus communs entre des rivaux voisins, qui, ayant beaucoup d’ambition et peu de ressources, mettent en oeuvre tout ce qui peut suppléer à la force. C’est ainsi qu’un Sanche-Garcie, comte de Castille, empoisonna sa mère à la fin du xe siècle, et que son fils, don Garcie, fut poignardé par trois seigneurs du pays, dans le temps qu’il allait se marier. 

(1035) Enfin Ferdinand, fils de Sanche, roi de Navarre et d’Aragon, réunit sous sa puissance la Vieille-Castille, dont sa famille avait hérité par le meurtre de ce don Garcie, et le royaume de Léon, dont il dépouilla son beau-frère, qu’il tua dans une bataille (1036). 

Alors la Castille devint un royaume, et Léon en fut une province. Ce Ferdinand, non content d’avoir ôté la couronne de Léon et la vie à son beau-frère, enleva aussi la Navarre à son propre frère, qu’il fit assassiner dans une bataille qu’il lui livra. C’est ce Ferdinand à qui les Espagnols ont prodigué le nom de Grand, apparemment pour déshonorer ce titre trop prodigué aux usurpateurs. 

Son père, don Sanche, surnommé aussi le Grand, pour avoir succédé aux comtes de Castille, et pour avoir marié un de ses fils à la princesse des Asturies, s’était fait proclamer empereur, et don Ferdinand voulut aussi prendre ce titre. Il est sûr qu’il n’est ni ne peut être de titre affecté aux souverains que ceux qu’ils veulent prendre, et que l’usage leur donne. Le nom d’empereur signifiait partout l’héritier des Césars et le maître de l’empire romain, ou du moins celui qui prétendait l’être. Il n’y a pas d’apparence que cette appellation pût être le titre distinctif d’un prince mal affermi, qui gouvernait la quatrième partie de l’Espagne. 

L’empereur Henri III mortifia la fierté castillane, en demandant à Ferdinand l’hommage de ses petits États comme d’un fief de l’empire. Il est difficile de dire quelle était la plus mauvaise prétention, celle de l’empereur allemand, ou celle de l’espagnol. Ces idées vaines n’eurent aucun effet, et l’État de Ferdinand resta un petit royaume libre. 

C’est sous le règne de ce Ferdinand que vivait Rodrigue, surnommé le Cid, qui en effet épousa depuis Chimène, dont il avait tué le père. Tous ceux qui ne connaissent cette histoire que par la tragédie si célèbre dans le siècle passé croient que le roi don Ferdinand possédait l’Andalousie. 

Les fameux exploits du Cid furent d’abord d’aider don Sanche, fils aîné de Ferdinand, à dépouiller ses frères et ses soeurs de l’héritage que leur avait laissé leur père. Mais don Sanche ayant été assassiné dans une de ces expéditions injustes, ses frères rentrèrent dans leurs États (1073). 

Mors il y eut près de vingt rois en Espagne, soit chrétiens, soit musulmans; et, outre ces vingt rois, un nombre considérable de seigneurs indépendants et pauvres, qui venaient à cheval, armés de toutes pièces, et suivis de quelques écuyers, offrir leurs services aux princes ou aux princesses qui étaient en guerre. Cette coutume, déjà répandue en Europe, ne fut nulle part plus accréditée qu’en Espagne. Les princes à qui ces chevaliers s’engageaient leur ceignaient le baudrier, et leur faisaient présent d’une épée, dont ils leur donnaient un coup léger sur l’épaule. Les chevaliers chrétiens ajoutèrent d’autres cérémonies à l’accolade. Ils faisaient la veille des armes devant un autel de la Vierge: les musulmans se contentaient de se faire ceindre d’un cimeterre. Ce fut là l’origine des chevaliers errants, et de tant de combats particuliers. Le plus célèbre fut celui qui se fit après la mort du roi don Sanche, assassiné en assiégeant sa soeur Ouraca dans la ville de Zamore. Trois chevaliers soutinrent l’innocence de l’infante contre don Diègue de Lare, qui l’accusait. Ils combattirent l’un après l’autre en champ clos, en présence des juges nommés de part et d’antre. Don Diègue renversa et tua deux des chevaliers de l’infante; et le cheval du troisième ayant les rênes coupées, et emportant son maître hors des barrières, le combat fut jugé indécis. 

Parmi tant de chevaliers, le Cid fut celui qui se distingua le plus contre les musulmans. Plusieurs chevaliers se rangèrent sous sa bannière; et tous ensemble, avec leurs écuyers et leurs gendarmes, composaient une armée couverte de fer, montée sur les plus beaux chevaux du pays. Le Cid vainquit plus d’un petit roi maure; et s’étant ensuite fortifié dans la ville d’Alcasas, il s’y forma une souveraineté. 

Enfin il persuada à son maître Alfonse VI, roi de la Vieille-Castille, d’assiéger la ville de Tolède, et lui offrit tous ses chevaliers pour cette entreprise. Le bruit de ce siège et la réputation du Cid appelèrent de l’Italie et de la France beaucoup de chevaliers et de princes. Raimond, comte de Toulouse, et deux princes du sang de France, de la branche de Bourgogne, vinrent à ce siège. Le roi mahométan, nommé Hiaja, était fils d’un des plus généreux princes dont l’histoire ait conservé le nom. Almamon, son père, avait donné dans Tolède un asile à ce même roi Alfonse que son père Sanche persécutait alors. Ils avaient vécu longtemps ensemble dans une amitié peu commune; et Almamon, loin de le retenir, quand après la mort de Sanche il devint roi, et par conséquent à craindre, lui avait fait part de ses trésors: on dit même qu’ils s’étaient séparés en pleurant. Plus d’un chevalier mahométan sortit des murs pour reprocher au roi Alfonse son ingratitude envers son bienfaiteur; et il y eut plus d’un combat singulier sous les murs de Tolède. 

Le siège dura une année. Enfin Tolède capitula, mais à condition que l’on traiterait les musulmans comme ils en avaient usé avec les chrétiens, qu’on leur laisserait leur religion et leurs lois promesse qu’on tint d’abord, et que le temps fit violer. Toute la Castille-Neuve se rendit ensuite au Cid, qui en prit possession au nom d’Alfonse; et Madrid, petite place qui devait un jour être la capitale de l’Espagne, fut pour la première fois au pouvoir des chrétiens. 

Plusieurs familles vinrent de France s’établir dans Tolède. On leur donna des privilèges qu’on appelle même encore en Espagne franchises. Le roi Alfonse fit aussitôt une assemblée d’évêques, laquelle, sans le concours du peuple, autrefois nécessaire, élut pour évêque de Tolède un prêtre nommé Bertrand, à qui le pape Urbain II conféra la primatie d’Espagne, à la prière du roi. La conquête fut presque toute pour l’Église; mais le primat eut l’imprudence d’en abuser, en violant les conditions que le roi avait jurées aux Maures. La grande mosquée devait rester aux mahométans. L’archevêque, pendant l’absence du roi, en fit une église, et excita contre lui une sédition. Alfonse revint à Tolède, irrité contre l’indiscrétion du prélat. Il apaisa le soulèvement, en rendant la mosquée aux Arabes, et en menaçant de punir l’archevêque. Il engagea les musulmans à lui demander eux-mêmes la grâce du prélat chrétien, et ils furent contents et soumis. 

Alfonse augmenta encore par un mariage les États qu’il gagnait par l’épée du Cid. Soit politique, soit goût, il épousa Zaïde, fille de Benadat, nouveau roi maure d’Andalousie, et reçut en dot plusieurs villes. On ne dit point que cette épouse d’Alfonse ait embrassé le christianisme. Les Maures passaient encore pour une nation supérieure: on se tenait honoré de s’allier à eux; le surnom de Rodrigue était maure; et de là vient qu’on appela les Espagnols Maranas(18).

On reproche à ce roi Alfonse d’avoir, conjointement avec son beau-père, appelé en Espagne d’autres mahométans d’Afrique. Il est difficile de croire qu’il ait fait une si étrange faute contre la politique; mais les rois se conduisent quelquefois contre la vraisemblance. Quoi qu’il en soit, une armée de Maures vient fondre d’Afrique en Espagne, et augmenter la confusion où tout était alors. Le miramolin qui régnait à Maroc envoie son général Abénada au secours du roi d’Andalousie. Ce général trahit non seulement ce roi même à qui il était envoyé, mais encore le miramolin, au nom duquel il venait. Enfin le miramolin irrité vient lui-même combattre son général perfide, qui faisait la guerre aux autres mahométans, tandis que les chrétiens étaient aussi divisés entre eux. 

L’Espagne était ainsi déchirée par les mahométans et les chrétiens, lorsque le Cid, don Rodrigue, à la tête de sa chevalerie, subjugua le royaume de Valence. Il y avait en Espagne peu de rois plus puissants que lui; mais il n’en prit pas le nom, soit qu’il préférât le titre de Cid, soit que l’esprit de chevalerie le rendît fidèle au roi Alfonse son maître. Cependant il gouverna Valence avec l’autorité d’un souverain, recevant des ambassadeurs, et respecté de toutes les nations. De tous ceux qui se sont élevés par leur courage, sans rien usurper, il n’y en a pas eu un seul qui ait eu autant de puissance et de gloire que le Cid(19).

Après sa mort, arrivée l’an 1096(20), les rois de Castille et d’Aragon continuèrent toujours leurs guerres contre les Maures: l’Espagne ne fut jamais plus sanglante et plus désolée; triste effet de l’ancienne conspiration de l’archevêque Opas et du comte Julien, qui faisait, au bout de quatre cents ans, et fit encore longtemps après les malheurs de l’Espagne. 

C’était donc depuis le milieu du xie siècle jusqu’à la fin que le Cid se rendit si célèbre en Europe: c’était le temps brillant de la chevalerie; mais c’était aussi le temps des emportements audacieux de Grégoire VII, des malheurs de l’Allemagne et de l’Italie, et de la première croisade. 

CHAP. XLV. — De la religion et de la superstition aux xe et xie siècle.

Les hérésies semblent être le fruit d’un peu de science et de loisir. On a vu que l’état où était l’Église au xe siècle ne permettait guère le loisir ni l’étude. Tout le monde était armé, et on ne disputait que des richesses. Cependant en France, du temps du roi Robert, il y eut quelques prêtres, et entre autres un nommé Étienne, confesseur de la reine Constance, accusés d’hérésie. On ne les appela manichéens que pour leur donner un nom plus odieux; car ni eux ni leurs juges ne pouvaient guère connaître la philosophie du Persan Manès. C’étaient probablement des enthousiastes qui tendaient à une perfection outrée pour dominer sur les esprits: c’est le caractère de tous les chefs de sectes. On leur imputa des crimes horribles, et des sentiments dénaturés, dont on charge toujours ceux dont on ne connaît pas les dogmes. (1028) Ils furent juridiquement accusés de réciter les litanies à l’honneur des diables, d’éteindre ensuite les lumières, de se mêler indifféremment, et de brûler le premier des enfants qui naissaient de ces incestes, pour en avaler les cendres. Ce sont à peu près les reproches qu’on faisait aux premiers chrétiens. Les hérétiques dont je parle étaient surtout accusés d’enseigner que Dieu n’est point venu sur la terre, qu’il n’a pu naître d’une vierge, qu’il n’est ni mort ni ressuscité. En ce cas ils n’étaient pas chrétiens. Je vois que les accusations de cette espèce se contredisent toujours. 

Ceux qu’on appelait manichéens, ceux qu’on nomma depuis Albigeois, Vaudois, Lollars, et qui reparurent si souvent sous tant d’autres noms, étaient des restes des premiers chrétiens des Gaules, attachés à plusieurs anciens usages que la cour romaine changea depuis, et à des opinions vagues que le temps dissipe. Par exemple, ces premiers chrétiens n’avaient point connu les images; la confession auriculaire ne leur avait pas d’abord été commandée. Il ne faut pas croire que du temps de Clovis, et avant lui, on fût parfaitement instruit dans les Alpes du dogme de la transsubstantiation et de plusieurs autres. On vit, au viiie siècle, Claude, archevêque de Turin, adopter la plupart des sentiments qui font aujourd’hui le fondement de la religion protestante, et prétendre que ces sentiments étaient ceux de la primitive Église. Il y a presque toujours un petit troupeau séparé du grand; et, depuis le commencement du xie siècle, ce petit troupeau fut dispersé ou égorgé, quand il voulut trop paraître. 

Le roi Robert et sa femme Constance se transportèrent à Orléans, où se tenaient quelques assemblées de ceux qu’on appelait manichéens. Les évêques firent brûler treize de ces malheureux. Le roi, la reine, assistèrent à ce spectacle indigne de leur majesté. Jamais, avant cette exécution, on n’avait en France livré au dernier supplice aucun de ceux qui dogmatisent sur ce qu’ils n’entendent point. Il est vrai que Priscillien, au ve siècle, avait été condamné à la mort dans Trèves, avec sept de ses disciples; mais la ville de Trèves, qui était alors dans les Gaules, n’est plus annexée à la France depuis la décadence de la famille de Charlemagne. Ce qu’il faut observer, c’est que saint Martin ne voulut point communiquer avec les évêques qui avaient demandé le sang de Priscillien: il disait hautement qu’il était horrible de condamner des hommes à la mort parce qu’ils se trompent. Il ne se trouva point de saint Martin du temps du roi Robert. 

Il s’élevait alors quelques légers nuages sur l’eucharistie; mais ils ne formaient point encore d’orages. Ce sujet de querelle, qui ne devait être qu’un sujet d’adoration et de silence, avait échappé à l’imagination ardente des chrétiens grecs. Il fut probablement négligé, parce qu’il ne laissait aucune prise à cette métaphysique, cultivée par les docteurs depuis qu’ils eurent adopté les idées de Platon. Ils avaient trouvé de quoi exercer leur philosophie dans l’explication de la Trinité, dans la consubstantialité du Verbe, dans l’union des deux natures et des deux volontés, enfin dans l’abîme de la prédestination. La question si du pain et du vin sont changés en la seconde personne de la Trinité, et par conséquent en Dieu; si on mange et on boit cette seconde personne réellement ou seulement par la foi: cette question, dis-je, était d’un autre genre, qui ne paraissait pas soumis à la philosophie de ces temps. Aussi on se contenta de faire la cène le soir dans les premiers âges du christianisme, et de communier à la messe sous les deux espèces, au temps dont je parle, sans que les peuples eussent une idée fixe et déterminée sur ce mystère étrange. 

Il paraît que dans beaucoup d’Églises, et surtout en Angleterre, on croyait qu’on ne mangeait et qu’on ne buvait Dieu que spirituellement. On trouve dans la bibliothèque Bodléienne une homélie du xe siècle, dans laquelle sont ces propres mots: « C’est véritablement par la consécration le corps et le sang de Jésus-Christ, non corporellement, mais spirituellement. Le corps dans lequel Jésus-Christ souffrit, et le corps eucharistique, sont entièrement différents. Le premier était composé de chair et d’os animés par une âme raisonnable; mais ce que nous nommons eucharistie n’a ni sang, ni os, ni âme. Nous devons donc l’entendre dans un sens spirituel(21). » 

Jean Scot, surnommé Érigène, parce qu’il était d’Irlande, avait longtemps auparavant, sous le règne de Chartes le Chauve, et même, à ce qu’il dit, par ordre de cet empereur, soutenu à peu près la même opinion. 

Du temps de Jean Scot, Ratram(22), moine de Corbie, et d’autres, avaient écrit sur ce mystère d’une manière à faire penser qu’ils ne croyaient pas ce qu’on appela depuis la présence réelle. Car Ratram, dans son écrit adressé à l’empereur Charles le Chauve, dit en termes exprès: « C’est le corps de Jésus-Christ qui est vu, reçu, et mangé, non par les sens corporels, mais par les yeux de l’esprit fidèle. » « Il est évident, ajoute-t-il, qu’il n’y a aucun changement dans le pain et dans le vin; ils ne sont donc que ce qu’ils étaient auparavant. » Il finit par dire, après avoir cité saint Augustin, que « le pain appelé corps, et le vin appelé sang, sont une figure, parce que c’est un mystère. » 

D’autres passages de Ratram sont équivoques: quelques-uns, contradictoires aux premiers, paraissaient favorables à la présence réelle; mais, de quelque manière qu’il s’entendît et qu’on l’entendît, on écrivit contre lui. Un autre moine bénédictin, nommé Paschase Ratbert, qui vivait à peu près dans le même temps, a passé pour être le premier qui ait développé ce sentiment en termes exprès, en disant que « le pain était le véritable corps qui était sorti de la Vierge; et le vin avec l’eau, le véritable sang coulé du côté de Jésus, réellement, et non pas en figure. » Cette dispute produisit celle des stercoristes ou stercoranistes, qui, osant examiner physiquement un objet de la foi, prétendirent qu’on digérait le pain et le vin sacrés, et qu’ils suivaient le sort ordinaire des aliments. 

Comme ces questions se traitaient en latin, et que les laïques, alors occupés uniquement de la guerre, prenaient peu de part aux disputes de l’école, elles ne produisirent heureusement aucun trouble. Les peuples n’avaient qu’une idée vague et obscure de la plupart des mystères: ils ont toujours reçu leurs dogmes comme la monnaie, sans examiner le poids et le titre. 

Enfin Bérenger, archidiacre d’Angers, enseigna vers 1050, par écrit et dans la chaire, que le corps véritable de Jésus-Christ n’est point et ne peut être sous les apparences du pain et du vin. 

Il affirmait que ce qui aurait donné une indigestion, s’il avait été mangé en trop grande quantité, ne pouvait être qu’un aliment; que ce qui aurait enivré si on en avait trop bu, était une liqueur réelle; qu’il n’y avait point de blancheur sans un objet blanc, point de rondeur sans un objet rond; qu’il est physiquement impossible que le même corps puisse être en mille lieux à la fois. Ses propositions révoltèrent d’autant plus que Bérenger, ayant une très grande réputation, avait d’autant plus d’ennemis. Celui qui se distingua le plus contre lui fut Lanfranc, de race lombarde, né à Pavie, qui était venu chercher une fortune en France: il balançait la réputation de Bérenger. Voici comme il s’y prenait pour le confondre dans son traité de corpore Domini.

« On peut dire avec vérité que le corps de notre Seigneur dans l’eucharistie est le même qui est sorti de la Vierge, et que ce n’est pas le même. C’est le même quant à l’essence et aux propriétés de la véritable nature, et ce n’est pas le même quant aux espèces du pain et du vin; de sorte qu’il est le même quant à la substance, et qu’il n’est pas le même quant à la forme. » 

Cette décision théologique parut être en général celle de l’Église. Bérenger n’avait raisonné qu’en philosophe. Il s’agissait d’un objet de la foi, d’un mystère, que l’Église reconnaissait comme incompréhensible. Il était du corps de l’Église; il était payé par elle; il devait donc avoir la même foi qu’elle, et soumettre sa raison comme elle, disait-on. Il fut condamné au concile de Paris en 1050, condamné encore à Rome en 1079, et obligé de prononcer sa rétractation; mais cette rétractation forcée ne fit que graver plus avant ses sentiments dans son coeur. Il mourut dans son opinion, qui ne fit alors ni schisme ni guerre civile. Le temporel seul était le grand objet qui occupait l’ambition des bénéficiers et des moines. L’autre source, qui devait faire verser tant de sang, n’était pas encore ouverte(23).

C’est après la dispute et la condamnation de Bérenger que l’Église institua l’usage de l’élévation de l’hostie, afin que le peuple, en l’adorant, ne doutât pas de la réalité qu’on avait combattue; mais le terme de transsubstantiation ne fut pas encore attaché à ce mystère; il ne fut adopté qu’en 1215, dans un concile de Latran. 

L’opinion de Scot, de Ratram, de Bérenger, ne fut pas ensevelie; elle se perpétua chez quelques ecclésiastiques; elle passa aux Vaudois, aux Albigeois, aux Hussites, aux protestants, comme nous le verrons. 

Vous avez dû observer que dans toutes les disputes qui ont animé les chrétiens les uns contre les autres depuis la naissance de l’Église, Rome s’est toujours décidée pour l’opinion qui soumettait le plus l’esprit humain, et qui anéantissait le plus le raisonnement: je ne parle ici que de l’historique; je mets à part l’inspiration de l’Église et son infaillibilité, qui ne sont pas du ressort de l’histoire. Il est certain qu’en faisant du mariage un sacrement, on faisait de la fidélité des époux un devoir plus saint, et de l’adultère une faute plus odieuse; que la croyance d’un dieu réellement présent dans l’eucharistie, passant dans la bouche et dans l’estomac d’un communiant, le remplissait d’une terreur religieuse. Quel respect ne devait-on pas avoir pour ceux qui changeaient d’un mot le pain en dieu, et surtout pour le chef d’une religion qui opérait un tel prodige! Quand la simple raison humaine combattit ces mystères, elle affaiblit l’objet de sa vénération; et la multiplicité des prêtres, en rendant le prodige trop commun, le rendit moins respectable aux peuples. 

Il ne faut pas omettre l’usage qui commença à s’introduire dans le xie siècle, de racheter par les aumônes et par les prières des vivants les peines des morts, de délivrer leurs âmes du purgatoire, et l’établissement d’une fête solennelle consacrée à cette piété. 

L’opinion d’un purgatoire, ainsi que d’un enfer, est de la plus haute antiquité; mais elle n’est nulle part si clairement exprimée que dans le vie livre de l’Énéide de Virgile, dans lequel on retrouve la plupart des mystères de la religion des gentils. 
 

Ergo exercentur poenis, veterumquu malorum 
Supplicia expendunt, etc.

Cette idée fut peu à peu sanctifiée dans le christianisme; et on la porta jusqu’à croire que l’on pouvait par des prières modérer les arrêts de la providence, et obtenir de Dieu la grâce d’un mort condamné dans l’autre vie à des peines passagères. 

Le cardinal Pierre Damien, celui-là même qui conte que la femme du roi Robert accoucha d’une oie, rapporte qu’un pèlerin revenant de Jérusalem fut jeté par la tempête dans une île où il trouva un bon ermite, lequel lui apprit que cette île était habitée par les diables; que son voisinage était tout couvert de flammes, dans lesquelles les diables plongeaient les âmes des trépassés; que ces mêmes diables ne cessaient de crier et de hurler contre saint Odillon, abbé de Cluny, leur ennemi mortel. Les prières de cet Odillon, disaient-ils, et celles de ses moines, nous enlèvent toujours quelque âme. 

Ce rapport ayant été fait à Odillon, il institua dans son couvent de Cluny la fête des morts. Il n’y avait dans cette fête qu’un grand fonds d’humanité et de piété; et ces sentiments pouvaient servir d’excuse à la fable du pèlerin. L’Église adopta bientôt cette solennité, et en fit une fête d’obligation: on attacha de grandes indulgences aux prières pour les morts. Si on s’en était tenu là, ce n’eût été qu’une dévotion; mais bientôt elle dégénéra en abus: on vendit cher les indulgences; les moines mendiants, surtout, se firent payer pour tirer les âmes du purgatoire; ils ne parlèrent que d’apparitions des trépassés, d’âmes plaintives qui venaient demander du secours, de morts subites et de châtiments éternels de ceux qui en avaient refusé; le brigandage succéda à la piété crédule, et ce fut une des raisons qui, dans la suite des temps, firent perdre à l’Église romaine la moitié de l’Europe. 

On croit bien que l’ignorance de ces siècles affermissait les superstitions populaires. J’en rapporterai quelques exemples qui ont longtemps exercé la crédulité humaine. On prétend que l’empereur Othon III fit périr sa femme, Marie d’Aragon, pour cause d’adultère. Il est très possible qu’un prince cruel et dévot, tel qu’on peint Othon III, envoie au supplice sa femme moins débauchée que lui; mais vingt auteurs ont écrit, et Maimbourg a répété après eux, et d’autres ont répété après Maimbourg, que l’impératrice ayant fait des avances à un jeune comte italien, qui les refusa par vertu, elle accusa ce comte auprès de l’empereur de l’avoir voulu séduire, et que le comte fut puni de mort. La veuve du comte, dit-on, vint, la tête de son mari à la main, demander justice, et prouver son innocence. Cette veuve demande d’être admise à l’épreuve du fer ardent: elle tint tant qu’on voulut une barre de fer toute rouge dans ses mains sans se brûler; et ce prodige servant de preuve juridique, l’impératrice fut condamnée à être brûlée vive. 

Maimbourg aurait du faire réflexion que cette fable est rapportée par des auteurs qui ont écrit très longtemps après le règne d’Othon III; qu’on ne dit pas seulement les noms de ce comte italien, et de cette veuve qui maniait si impunément des barres de fer rouge: il est même très douteux qu’il y ait jamais eu une Marie d’Aragon, femme d’Othon III. Enfin, quand même des auteurs contemporains auraient authentiquement rendu compte d’un tel événement, ils ne mériteraient pas plus de croyance que les sorciers qui déposent en justice qu’ils ont assisté au sabbat. 

L’aventure de la barre de fer doit faire révoquer en doute le supplice de la prétendue impératrice Marie d’Aragon, rapporté dans tant de dictionnaires et d’histoires, où dans chaque page le mensonge est joint à la vérité. 

Le second événement est du même genre. On prétend que Henri II, successeur d’Othon III, éprouva la fidélité de sa femme Cunégonde, en la faisant marcher pieds nus sur neuf socs de charrue rougis au feu. Cette histoire, rapportée dans tant de martyrologes, mérite la même réponse que celle de la femme d’Othon. 

Didier, abbé du Mont-Cassin, et plusieurs autres écrivains, rapportent un fait à peu près semblable, et qui est plus célèbre. En 1063, des moines de Florence, mécontents de leur évêque, allèrent crier à la ville et à la campagne: « Notre évêque est un simoniaque et un scélérat »; et ils eurent, dit-on, la hardiesse de promettre qu’ils prouveraient cette accusation par l’épreuve du feu. On prit donc jour pour cette cérémonie, et ce fut le mercredi de la première semaine du carême. Deux bûchers furent dressés, chacun de dix pieds de long sur cinq de large, séparés par un sentier d’un pied et demi de largeur, rempli de bois sec. Les deux bûchers ayant été allumés, et cet espace réduit en charbon, le moine Pierre Aldobrandin passe à travers sur ce sentier, à pas graves et mesurés, et revient même prendre au milieu des flammes son manipule qu’il avait laissé tomber. Voilà ce que plusieurs historiens disent qu’on ne peut nier qu’en renversant tous les fondements de l’histoire; mais il est sûr qu’on ne peut le croire sans renverser tous les fondements de la raison. 

Il se peut faire sans doute qu’un homme passe très rapidement entre deux bûchers, et même sur des charbons, sans en être tout à fait brûlé; mais y passer et y repasser d’un pas grave pour reprendre son manipule, c’est une de ces aventures de la Légende dorée dont il n’est plus permis de parler à des hommes raisonnables. 

La dernière épreuve que je rapporterai est celle dont on se servit pour décider en Espagne, après la prise de Tolède en 1085, si on devait réciter l’office romain, ou celui qu’on appelait mosarabique. On convint d’abord unanimement de terminer la querelle par le duel. Deux champions armés de toutes pièces combattirent dans toutes les règles de la chevalerie. Don Ruiz de Martanza, chevalier du missel mosarabique, fit perdre les arçons à son adversaire, et le renversa mourant. Mais la reine, qui avait beaucoup d’inclination pour le missel romain, voulut qu’on tentât l’épreuve du feu. Toutes les lois de la chevalerie s’y opposaient cependant: on jeta au feu les deux missels, qui probablement furent brûlés; et le roi, pour ne mécontenter personne, convint que quelques églises prieraient Dieu selon le rituel romain, et que d’autres garderaient le mosarabique. 

Tout ce que la religion a de plus auguste était défiguré dans presque tout l’Occident par les coutumes les plus ridicules. La fête des fous, celle des ânes(24), étaient établies dans la plupart des églises. On créait aux jours solennels un évêque des fous; on faisait entrer dans la nef un âne en chape et en bonnet carré. L’âne était révéré en mémoire de celui qui porta Jésus-Christ. 

Les danses dans l’église, les festins sur l’autel, les dissolutions, les farces obscènes, étaient les cérémonies de ces fêtes, dont l’usage extravagant dura environ sept siècles dans plusieurs diocèses. A n’envisager que les coutumes que je viens de rapporter, on croirait voir le portrait des Nègres et des Hottentots; et il faut avouer qu’en plus d’une chose nous n’avons pas été supérieurs à eux. 

Rome a souvent condamné ces coutumes barbares, aussi bien que le duel et les épreuves. Il y eut toujours dans les rites de l’Église romaine, malgré tous les troubles et tous les scandales, plus de décence, plus de gravité qu’ailleurs; et on sentait qu’en tout cette Église, quand elle était libre et bien gouvernée, était faite pour donner des leçons aux autres. 

CHAP. XLVI. — De l’empire, de l’Italie, de l’empereur Henri IV, et de Grégoire VII de Rome et de l’empire dans le xie siècle. De la donation de la comtesse Mathilde. De la fin malheureuse de l’empereur Henri IV et du pape Grégoire VII.

Il est temps de revenir aux ruines de Rome, et à cette ombre du trône des Césars, qui reparaissait en Allemagne. 

On ne savait encore qui dominerait dans Rome, et quel serait le sort de l’Italie. Les empereurs allemands se croyaient de droit maîtres de tout l’Occident; mais à peine étaient-ils souverains en Allemagne, où le grand gouvernement féodal des seigneurs et des évêques commençait à jeter de profondes racines. Les princes normands, conquérants de la Pouille et de la Calabre, formaient une nouvelle puissance. L’exemple des Vénitiens inspirait aux grandes villes d’Italie l’amour de la liberté. Les papes n’étaient pas encore souverains, et voulaient l’être. 

Le droit des empereurs de nommer les papes commençait à s’affermir; mais on sent bien que tout devait changer à la première circonstance favorable. (1056) Elle arriva bientôt, à la minorité de l’empereur Henri IV, reconnu du vivant de Henri III, son père, pour son successeur. 

Dés le temps même de Henri III, la puissance impériale diminuait en Italie. Sa soeur, comtesse ou duchesse de Toscane, mère de cette véritable bienfaitrice des papes, la comtesse Mathilde d’Este, contribua plus que personne à soulever l’Italie contre son frère. Elle possédait, avec le marquisat de Mantoue, la Toscane, et une partie de la Lombardie. Ayant eu l’imprudence de venir à la cour d’Allemagne, on l’arrêta longtemps prisonnière. Sa fille, la comtesse Mathilde, hérita de son ambition, et de sa haine pour la maison impériale. 

Pendant la minorité de Henri IV, les brigues, l’argent, et les guerres civiles, firent plusieurs papes. Enfin on élut, en 1061, Alexandre II, sans consulter la cour impériale. En vain cette cour nomma un autre pape: son parti n’était pas le plus fort en Italie; Alexandre II l’emporta, et chassa de Rome son compétiteur. C’est ce même Alexandre II que nous avons vu vendre sa bénédiction au bâtard Guillaume de Normandie, usurpateur de l’Angleterre. 

Henri IV, devenu majeur, se vit empereur d’Italie et d’Allemagne presque sans pouvoir. Une partie des princes séculiers et ecclésiastiques de sa patrie se liguèrent contre lui, et l’on sait qu’il ne pouvait être maître de l’Italie qu’à la tête d’une armée, qui lui manquait. Son pouvoir était peu de chose, son courage était au-dessus de sa fortune. 

(1073) Quelques auteurs rapportent qu’étant accusé, dans la diète de Vurtzbourg, d’avoir voulu faire assassiner les ducs de Souabe et de Carinthie, il offrit de se battre en duel contre l’accusateur, qui était un simple gentilhomme. Le jour fut déterminé pour le combat; et l’accusateur, en ne paraissant pas, sembla justifier l’empereur. 

Dés que l’autorité d’un prince est contestée, ses moeurs sont toujours attaquées. On lui reprochait publiquement d’avoir des maîtresses, tandis que les moindres clercs en avaient impunément. Il voulait se séparer de sa femme, fille d’un marquis de Ferrare, avec laquelle il disait n’avoir jamais pu consommer son mariage. Quelques emportements de sa jeunesse aigrissaient encore les esprits, et sa conduite affaiblissait son pouvoir. 

Il y avait alors à Rome un moine de Cluny, devenu cardinal, homme inquiet, ardent, entreprenant, qui savait mêler quelquefois l’artifice à l’ardeur de son zèle pour les prétentions de l’Église. Hildebrand était le nom de cet homme audacieux, qui fut depuis ce célèbre Grégoire VII, né à Soane en Toscane, de parents inconnus, élevé à Rome, reçu moine de Cluny sous l’abbé Odillon, député depuis à Rome pour les intérêts de son ordre, employé après par les papes dans toutes ces affaires qui demandent de la souplesse et de la fermeté, et déjà célèbre en Italie par un zèle intrépide. La voix publique le désignait pour le successeur d’Alexandre II, dont il gouvernait le pontificat. Tous les portraits, ou flatteurs ou odieux, que tant d’écrivains ont faits de lui se trouvent dans le tableau d’un peintre napolitain, qui peignit Grégoire tenant une houlette dans une main et un fouet dans l’autre, foulant des sceptres à ses pieds, et ayant à côté de lui les filets et les poissons de saint Pierre. 

(1073) Grégoire engagea le pape Alexandre à faire un coup d’éclat inouï, à sommer le jeune Henri de venir comparaître à Rome devant le tribunal du saint-siège. C’est le premier exemple d’une telle entreprise. Et dans quel temps la hasarde-t-on? lorsque Rome était tout accoutumée par Henri III, père de Henri IV, à recevoir ses évêques sur un simple ordre de l’empereur. C’était précisément cette servitude dont Grégoire voulait secouer le joug; et pour empêcher les empereurs de donner des lois dans Rome, il voulait que le pape en donnât aux empereurs. Cette hardiesse n’eut point de suite. Il semble qu’Alexandre II était un enfant perdu qu’Hildebrand détachait contre l’empire avant d’engager la bataille. La mort d’Alexandre suivit bientôt ce premier acte d’hostilité. 

(1073) Hildebrand eut le crédit de se faire élire et introniser par le peuple romain, sans attendre le permission de l’empereur. Bientôt il obtint cette permission, en promettant d’être fidèle. Henri IV reçut ses excuses. Son chancelier d’Italie alla confirmer à Rome l’élection du pape, et Henri, que tous ses courtisans avertissaient de craindre Grégoire VII, dit hautement que ce pape ne pouvait être ingrat à son bienfaiteur. Mais à peine Grégoire est-il assuré du pontificat qu’il déclare excommuniés tous ceux qui recevront des bénéfices des mains des laïques, et tout laïque qui les conférera. Il avait conçu le dessein d’ôter à tout les collateurs séculiers le droit d’investir les ecclésiastiques. C’était mettre l’Église aux prises avec tous les rois. Son humeur violente éclate en même temps contre Philippe Ier, roi de France. 

Il s’agissait de quelques marchands italiens que les Français avaient rançonnés. Le pape écrit une lettre circulaire aux évêques de France. « Votre roi, leur dit-il, est moins roi que tyran; il passe sa vie dans l’infamie et dans le crime. » Et, après ces paroles indiscrètes, suit la menace ordinaire de l’excommunication. 

Bientôt après, tandis que l’empereur Henri est occupé dans une guerre civile contre les Saxons, le pape lui envoie deux légats pour lui ordonner de venir répondre aux accusations intentées contre lui d’avoir donné l’investiture des bénéfices, et pour l’excommunier en cas de refus. Les deux porteurs d’un ordre si étrange trouvent l’empereur vainqueur des Saxons, comblé de gloire et plus puissant qu’on ne l’espérait. On peut se figurer avec quelle hauteur un empereur de vingt-cinq ans, victorieux et jaloux de son rang, reçut une telle ambassade. Il n’en fit pas le châtiment exemplaire, que l’opinion de ces temps-là ne permettait pas, et n’opposa en apparence que du mépris à l’audace: il abandonna ces légats indiscrets aux insultes des valets de sa cour (1076). 

Presque au même temps, le pape excommunia encore ces Normands, princes de la Pouille et de la Calabre (comme nous l’avons dit précédemment). Tant d’excommunications à la fois paraîtraient aujourd’hui le comble de la folie. Mais qu’on fasse réflexion que Grégoire VII, en menaçant le roi de France, adressait sa bulle au duc d’Aquitaine, vassal du roi, aussi puissant que le roi même; que, quand il éclatait contre l’empereur, il avait pour lui une partie de l’Italie, la comtesse Mathilde, Rome, et la moitié de l’Allemagne; qu’à l’égard des Normands, ils étaient dans ce temps-là ses ennemis déclarés; alors Grégoire VII paraîtra plus violent et plus audacieux qu’insensé. Il sentait qu’en élevant sa dignité au-dessus de l’empereur et de tous les rois, il serait secondé des autres Églises, flattées d’être les membres d’un chef qui humiliait la puissance séculière. Son dessein était formé non seulement de secouer le joug des empereurs, mais de mettre Rome, empereurs et rois, sous le joug de la papauté. Il pouvait lui en coûter la vie, il devait même s’y attendre, et le péril donne de la gloire. 

Henri IV, trop occupé en Allemagne, ne pouvait passer en Italie. Il parut se venger d’abord moins comme un empereur allemand que comme un seigneur italien. Au lieu d’employer un général et une armée, il se servit, dit-on, d’un bandit nommé Cencius, très considéré par ses brigandages, qui saisit le pape dans Sainte-Marie-Majeure, dans le temps qu’il officiait: des satellites déterminés frappèrent le pontife, et l’ensanglantèrent. On le mena prisonnier dans une tour dont Cencius s’était rendu maître, et on lui fit payer cher sa rançon. 

(1076) Henri IV agit un peu plus en prince, en convoquant à Worms un concile d’évêques, d’abbés et de docteurs, dans lequel il fit déposer le pape. Toutes les voix, à deux près, conclurent à la déposition. Mais il manquait à ce concile des troupes pour l’aller faire respecter à Rome. Henri ne fit que commettre son autorité, en écrivant au pape qu’il le déposait, et au peuple romain qu’il lui défendait de reconnaître Grégoire. 

Dès que le pape eut reçu ces lettres inutiles, il parla ainsi dans un concile à Rome: « De la part de Dieu tout-puissant, et par notre autorité, je défends à Henri, fils de notre empereur Henri, de gouverner le royaume teutonique et l’Italie; j’absous tous les chrétiens du serment qu’ils lui ont fait ou feront; et je défends que qui que ce soit le serve jamais comme roi. » On sait que c’est là le premier exemple d’un pape qui prétend ôter la couronne à un souverain. Nous avons vu auparavant des évêques déposer Louis le Débonnaire(25); mais il y avait au moins un voile à cet attentat. Ils condamnèrent Louis, en apparence seulement, à la pénitence publique; et personne n’avait jamais osé parler, depuis la fondation de l’Église, comme Grégoire VII. Les lettres circulaires du pape respirèrent le même esprit que sa sentence. Il y redit plusieurs fois que les évêques sont au-dessus des rois, et faits pour les juger: expressions non moins adroites que hardies, qui devaient ranger sous son étendard tous les prélats du monde. 

Il y a grande apparence que quand Grégoire VII déposa ainsi son souverain par de simples paroles, il savait bien qu’il serait secondé par les guerres civiles d’Allemagne, qui recommencèrent avec plus de fureur. Un évêque d’Utrecht avait servi à faire condamner Grégoire. On prétendit que cet évêque, mourant d’une mort soudaine et douloureuse, s’était repenti de la déposition du pape, comme d’un sacrilège. Les remords vrais ou faux de l’évêque en donnèrent au peuple. Ce n’était plus le temps où l’Allemagne était unie sous les Othons. Henri IV se vit entouré près de Spire par l’armée des confédérés, qui se prévalaient de la bulle du pape. Le gouvernement féodal devait alors amener de pareilles révolutions. Chaque prince allemand était jaloux de la puissance impériale, comme le haut baronnage en France était jaloux de celle de son roi. Le feu des guerres civiles couvait toujours, et une bulle lancée à propos pouvait l’allumer. 

Les princes confédérés ne donnèrent la liberté à Henri IV qu’à condition qu’il vivrait en particulier et en excommunié dans Spire, sans faire aucune fonction ni de chrétien ni de roi, en attendant que le pape vînt présider dans Augsbourg à une assemblée de princes et d’évêques, qui devait le juger. 

Il paraît que des princes qui avaient le droit d’élire l’empereur avaient aussi celui de le déposer; mais vouloir faire présider le pape à ce jugement, c’était le reconnaître pour juge naturel de l’empereur et de l’empire. Ce fut le triomphe de Grégoire VII et de la papauté. Henri IV, réduit à ces extrémités, augmenta encore beaucoup ce triomphe. 

Il voulut prévenir ce jugement fatal d’Augsbourg, et par une résolution inouïe, passant par les Alpes du Tyrol avec peu de domestiques, il alla demander au pape son absolution. Grégoire VII était alors avec la comtesse Mathilde dans la ville de Canosse, l’ancien Canusium, sur l’Apennin, près de Reggio, forteresse qui passait alors pour imprenable. Cet empereur, déjà célèbre par des batailles gagnées, se présente à la porte de la forteresse, sans gardes, sans suite. On l’arrête dans la seconde enceinte, on le dépouille de ses habits, on le revêt d’un cilice, il reste pieds nus dans la cour; c’était au mois de janvier 1077. On le fit jeûner trois jours, sans l’admettre à baiser les pieds du pape, qui pendant ce temps était enfermé avec la comtesse Mathilde, dont il était depuis longtemps le directeur. Il n’est pas surprenant que les ennemis de ce pape lui aient reproché sa conduite avec Mathilde. Il est vrai qu’il avait soixante-deux ans; mais il était directeur, Mathilde était femme, jeune et faible. Le langage de la dévotion, qu’on trouve dans les lettres du pape à la princesse, comparé avec les emportements de son ambition, pouvait faire soupçonner que la religion servait de masque à toutes ses passions; mais aucun fait, aucun indice n’a jamais fait tourner ces soupçons en certitude. Les hypocrites voluptueux n’ont ni un enthousiasme si permanent, ni un zèle si intrépide. Grégoire passait pour austère, et c’était par là qu’il était dangereux. 

Enfin l’empereur eut la permission de se prosterner aux pieds du pontife, qui voulut bien l’absoudre, en le faisant jurer qu’il attendrait le jugement juridique du pape à Augsbourg, et qu’il lui serait en tout parfaitement soumis. Quelques évêques et quelques seigneurs allemands du parti de Henri firent la même soumission. Grégoire VII, se croyant alors, non sans vraisemblance, le maître des couronnes de la terre, écrivit, dans plusieurs lettres, que son devoir était d’abaisser les rois. 

La Lombardie, qui tenait encore pour l’empereur, fut si indignée de l’avilissement où il s’était réduit, qu’elle fut prête de l’abandonner. On y haïssait Grégoire VII beaucoup plus qu’en Allemagne. Heureusement pour l’empereur, cette haine des violences du pape l’emporta sur l’indignation qu’inspirait la bassesse du prince. Il en profita, et, par un changement de fortune nouveau pour des empereurs teutoniques, il se trouva enfin très fort en Italie, quand l’Allemagne l’abandonnait. Toute la Lombardie fut en armes contre le pape, tandis que Grégoire VII soulevait l’Allemagne contre l’empereur. 

D’un côté, ce pape agissait secrètement pour faire élire un autre César en Allemagne; et Henri n’omettait rien pour faire élire un autre pape par les Italiens (1078). Les Allemands élurent donc pour empereur Rodolphe, duc de Souabe; et d’abord Grégoire VII écrivit qu’il jugerait entre Henri et Rodolphe, et qu’il donnerait la couronne à celui qui lui serait le plus soumis. Henri s’étant plus fié à ses troupes qu’au saint-père, mais ayant eu quelques mauvais succès, le pape, plus fier, excommunia encore Henri (1080). « Je lui ôte la couronne, dit-il, et je donne le royaume teutonique à Rodolphe. » Et pour faire croire qu’il donnait en effet les empires, il fit présent à ce Rodolphe d’une couronne d’or, où ce vers était gravé: 

Petra dedit Petro, Petrus diadema Rodolpho. 

La pierre a donné à Pierre la couronne, et Pierre la donne à Rodolphe.

Ce vers rassemble à la fois un jeu de mots puéril, et une fierté, qui étaient également la suite de l’esprit du temps. 

Cependant, en Allemagne, le parti de Henri se fortifiait. Ce même prince qui, couvert d’un cilice et pieds nus, avait attendu trois jours la miséricorde de celui qu’il croyait son sujet, prit deux résolutions plus hardies, de déposer le pape, et de combattre son compétiteur (1080). Il rassemble à Brixen, dans le Tyrol, une vingtaine d’évêques qui, chargés de la procuration des prélats de Lombardie, excommunient et déposent Grégoire VII, comme fauteur des tyrans, simoniaque, sacrilège, et magicien. On élit pour pape dans cette assemblée Guibert, archevêque de Ravenne. Tandis que ce nouveau pape court en Lombardie exciter les peuples contre Grégoire, Henri IV, à la tête d’une armée, va combattre son rival Rodolphe. Est-ce excès d’enthousiasme, est-ce ce qu’on appelle fraude pieuse, qui portait alors Grégoire VII à prophétiser que Henri serait vaincu et tué dans cette guerre? « Que je ne sois point pape, dit-il dans sa lettre aux évêques allemands de son parti, si cela n’arrive avant la Saint-Pierre. » La saine raison nous apprend que quiconque prédit l’avenir est un fourbe ou un insensé. Mais considérons quelles erreurs régnaient dans les esprits des hommes. L’astrologie judiciaire fut toujours la superstition des savants. Ou reproche à Grégoire d’avoir cru aux astrologues. L’acte de sa déposition à Brixen porte qu’il se mêlait de deviner, d’expliquer les songes; et c’est sur ce fondement qu’on l’accusait de magie. On l’a traité d’imposteur au sujet de cette fausse et étrange prophétie: il se peut faire qu’il ne fût que crédule, emporté, et fou furieux. 

Sa prédiction retomba sur Rodolphe, sa créature. Il fut vaincu. Godefroi de Bouillon, neveu de la comtesse Mathilde, le même qui depuis conquit Jérusalem, (1080) tua dans la mêlée cet empereur que le pape se vantait d’avoir nommé. Qui croirait qu’alors le pape, au lieu de rechercher Henri, écrivit à tous les évêques teutoniques qu’il fallait élire un autre souverain, à condition qu’il rendrait hommage au pape, comme son vassal? De telles lettres prouvent que la faction contre Henri en Allemagne était encore très puissante. 

C’était dans ce temps même que ce pape ordonnait à ses légats en France d’exiger en tribut un denier d’argent par an pour chaque maison, ainsi qu’en Angleterre. 

Il traitait l’Espagne plus despotiquement; il prétendait en être le seigneur suzerain et domanial, et il dit dans sa seizième épître qu’il vaut mieux qu’elle appartienne aux Sarrasins que de ne pas rendre hommage au saint-siège.

Il écrivit au roi de Hongrie, Salomon, roi d’un pays à peine chrétien: « Vous pouvez apprendre des anciens de votre pays que le royaume de Hongrie appartient à l’Église romaine. » 

Quelque téméraires que paraissent les entreprises, elles sont toujours la suite des opinions dominantes. Il faut certainement que l’ignorance eût mis alors dans beaucoup de têtes que l’Église était la maîtresse des royaumes, puisque le pape écrivait toujours de ce style. 

Son inflexibilité avec Henri n’était pas non plus sans fondement. Il avait tellement prévalu sur l’esprit de la comtesse Mathilde qu’elle avait fait une donation authentique de ses États au saint-siège, s’en réservant seulement l’usufruit sa vie durant. On ne sait s’il y eut un acte, un contrat, de cette concession. La coutume était de mettre sur l’autel une motte de terre quand on donnait ses biens à l’Église: des témoins tenaient lieu de contrat. On prétend que Mathilde donna deux fois tous ses biens au saint siège(26).

La vérité de cette donation, confirmée depuis par son testament, ne fut point révoquée en doute par Henri IV. C’est le titre le plus authentique que les papes aient réclamé. Mais ce titre même fut un nouveau sujet de querelles. La comtesse Mathilde possédait la Toscane, Mantoue, Parme, Reggio, Plaisance, Ferrare, Modène, une partie de l’Ombrie et du duché de Spolette, Vérone, presque tout ce qui est appelé aujourd’hui le patrimoine de Saint-Pierre, de Viterbe jusqu’à Orviette, avec une partie de la Marche d’Ancône. 

Henri III avait concédé l’usufruit de cette Marche d’Ancône aux papes; mais cette concession n’avait pas empêché la mère de la comtesse Mathilde de se mettre en possession des villes qu’elle avait cru lui appartenir. Il semble que Mathilde voulût réparer après sa mort le tort qu’elle faisait au saint-siège pendant sa vie. Mais elle ne pouvait donner les fiefs qui étaient inaliénables; et les empereurs prétendirent que tout son patrimoine était fief de l’empire: c’était donner des terres à conquérir, et laisser des guerres après elle. Henri IV, comme héritier et comme seigneur suzerain, ne vit dans une telle donation que la violation des droits de l’empire. Cependant, à la longue, il a fallu céder au saint-siège une partie de ces États. 

Henri IV, poursuivant sa vengeance, vint enfin assiéger le pape dans Rome. Il prend cette partie de la ville en deçà du Tibre qu’on appelle la Léonine. Il négocie avec les citoyens, tandis qu’il menace le pape; il gagne les principaux de Rome par argent. Le peuple se jette aux genoux de Grégoire, pour le prier de détourner les malheurs d’un siège, et de fléchir sous l’empereur. Le pontife, inébranlable, répond qu’il faut que l’empereur renouvelle sa pénitence, s’il veut obtenir son pardon. 

Cependant le siège traînait en longueur. Henri IV, tantôt présent au siège, tantôt forcé de courir éteindre des révoltes en Allemagne, prit enfin la ville d’assaut. Il est singulier que les empereurs d’Allemagne aient pris tant de fois Rome, et n’y aient jamais régné. Restait Grégoire VII à prendre. Réfugié dans le château Saint-Ange, il y bravait et excommuniait son vainqueur. 

Rome était bien punie de l’intrépidité de son pape. Robert Guiscard, duc de la Pouille, l’un de ces fameux Normands dont j’ai parlé(27), prit le temps de l’absence de l’empereur pour venir délivrer le pontife; mais en même temps il pilla Rome, également ravagée, et par les Impériaux qui assiégeaient le pontife, et par les Napolitains qui le délivraient. Grégoire VII mourut quelque temps après à Salerne (24 mai 1085), laissant une mémoire chère et respectable au clergé romain, qui partagea sa fierté odieuse aux empereurs et à tout bon citoyen qui considère les effets de son ambition inflexible. L’Église, dont il fut le vengeur et la victime, l’a mis au nombre des saints(28), comme les peuples de l’antiquité déifiaient leurs défenseurs; les sages l’ont mis au nombre des fous. 

La comtesse Mathilde, privée du pape Grégoire, se remaria bientôt après avec le jeune prince Guelfe, fils de Guelfe, duc de Bavière. On vit alors de quelle imprudence était sa donation, si elle est vraie. Elle avait quarante-deux ans, et elle pouvait encore avoir des enfants qui eussent hérité d’une guerre civile. 

La mort de Grégoire VII n’éteignit point l’incendie qu’il avait allumé. Ses successeurs se gardèrent bien de faire approuver leurs élections par l’empereur. L’Église était loin de rendre hommage: elle en exigeait; et l’empereur excommunié n’était pas d’ailleurs compté au rang des hommes. Un moine, abbé du Mont-Cassin, fut élu pape après le moine Hildebrand; mais il ne fit que passer. Ensuite Urbain II, né en France dans l’obscurité, qui siégea onze ans, fut un nouvel ennemi de l’empereur. 

Il me paraît sensible que le vrai fond de la querelle était que les papes et les Romains ne voulaient point d’empereurs à Rome; et le prétexte, qu’on voulait rendre sacré, était que les papes, dépositaires des droits de l’Église, ne pouvaient souffrir que des princes profanes investissent les évêques par la crosse et l’anneau. Il était bien clair que les évêques, sujets des princes et enrichis par eux, devaient un hommage des terres qu’ils tenaient de leurs bienfaits. Les empereurs et les rois ne prétendaient pas donner le Saint-Esprit, mais ils voulaient l’hommage du temporel qu’ils avaient donné. La forme d’une crosse et d’un anneau étaient des accessoires à la question principale. Mais il arriva ce qui arrive presque toujours dans les disputes; on négligea le fond, et on se battit pour une cérémonie indifférente. 

Henri IV, toujours excommunié et toujours persécuté sur ce prétexte par tous les papes de son temps, éprouva les malheurs que peuvent causer les guerres de religion et les guerres civiles. Urbain II suscita contre lui son propre fils Conrad; et, après la mort de ce fils dénaturé, son frère, qui fut depuis l’empereur Henri V, soulevé encore par Paschal II, fit la guerre à son père. Ce fut pour la seconde fois depuis Charlemagne que les papes contribuèrent à mettre les armes aux mains des enfants contre leurs pères. Et vous remarquerez que cet Urbain II est le même qui excommunia Philippe Ier en France, et qui ordonna la première croisade. Il ne fut pas seulement la cause de la mort malheureuse de Henri IV, il fut la cause de la mort de plus de deux millions d’hommes. 
 

Tantum reliigio potuit suadere malorum! 
LUCR., lib. i, v. 102.

(1106) Henri IV, trompé par Henri son fils, comme Louis le Débonnaire l’avait été par les siens, fut enfermé dans Mayence. Deux légats l’y déposent; deux députés de la diète, envoyés par son fils, lui arrachent les ornements impériaux. 

Bientôt après (7 auguste), échappé de sa prison, pauvre, errant, et sans secours, il mourut à Liège, plus misérable encore que Grégoire VII, et plus obscurément, après avoir si longtemps tenu les yeux de l’Europe ouverts sur ses victoires, sur ses grandeurs, sur ses infortunes, sur ses vices et ses vertus. Il s’écriait en mourant: « Dieu des vengeances, vous vengerez ce parricide! » De tout temps les hommes ont imaginé que Dieu exauçait les malédictions des mourants, et surtout des pères. Erreur utile et respectable, si elle arrêtait le crime. Une autre erreur, plus généralement répandue parmi nous, faisait croire que les excommuniés étaient damnés. Le fils de Henri IV mit le comble à son impiété en affectant la piété atroce de déterrer le corps de son père, inhumé dans la cathédrale de Liège, et de le faire porter dans une cave à Spire. Ce fut ainsi qu’il consomma son hypocrisie dénaturée. 

Arrêtez-vous un moment près du cadavre exhumé de ce célèbre empereur Henri IV, plus malheureux que notre Henri IV, roi de France. Cherchez d’où viennent tant d’humiliations et d’infortunes d’un côté, tant d’audace de l’autre, tant de choses horribles réputées sacrées, tant de princes immolés à la religion: vous en verrez l’unique origine dans la populace; c’est elle qui donne le mouvement à la superstition. C’est pour les forgerons et les bûcherons de l’Allemagne que l’empereur avait paru pieds nus devant l’évêque de Rome; c’est le commun peuple, esclave de la superstition, qui veut que ses maîtres en soient les esclaves. Dès que vous avez souffert que vos sujets soient aveuglés par le fanatisme, ils vous forcent à paraître fanatique comme eux; et si vous secouez le joug qu’ils portent et qu’ils aiment, ils se soulèvent. Vous avez cru que plus les chaînes de la religion, qui doivent être douces, seraient pesantes et dures, plus vos peuples seraient soumis; vous vous êtes trompé: ils se servent de ces chaînes pour vous gêner sur le trône, ou pour vous en faire descendre. 

CHAP. XLVII. — De l’empereur Henri V, et de Rome jusqu’à Frédéric Ier.

Ce même Henri V, qui avait détrôné et exhumé son père, une bulle du pape à la main, soutint les mêmes droits de Henri IV contre l’Église dès qu’il fut maître. 

Déjà les papes savaient se faire un appui des rois de France contre les empereurs. Les prétentions de la papauté attaquaient, il est vrai, tous les souverains; mais on ménageait par des négociations ceux qu’on insultait par des bulles. Les rois de France ne prétendaient rien à Rome: ils étaient voisins et jaloux des empereurs, qui voulaient dominer sur les rois; ils étaient donc les alliés naturels des papes. Aussi Paschal II vint en France, et implora le secours du roi Philippe Ier. Ses successeurs en usèrent souvent de même. Les domaines que possédait le saint-siège, le droit qu’il réclamait en vertu des prétendues donations de Pépin et de Charlemagne, la donation réelle de la comtesse Mathilde, ne faisaient point encore du pape un souverain puissant. Toutes ces terres étaient ou contestées, ou possédées par d’autres. L’empereur soutenait, non sans raison, que les États de Mathilde lui devaient revenir comme un fief de l’empire; ainsi les papes combattaient pour le spirituel et pour le temporel. (1107) Paschal II n’obtint du roi Philippe que la permission de tenir un concile à Troyes. Le gouvernement était trop faible, trop divisé, pour lui donner des troupes. 

Henri V, ayant terminé par des traités une guerre de peu de durée contre la Pologne, sut tellement intéresser les princes de l’empire à soutenir ses droits que ces mêmes princes, qui avaient aidé à détrôner son père en vertu des bulles des papes, se réunirent avec lui pour faire annuler dans Rome ces mêmes bulles. 

Il descend donc des Alpes avec une armée, et Rome fut encore teinte de sang pour cette querelle de la crosse et de l’anneau. Les traités, les parjures, les excommunications, les meurtres, se suivirent avec rapidité. Paschal II, ayant solennellement rendu les investitures avec serment sur l’Évangile, fit annuler son serment par les cardinaux: nouvelle manière de manquer à sa parole. Il se laissa traiter de lâche et de prévaricateur en plein concile, afin d’être forcé à reprendre ce qu’il avait donné. Alors nouvelle irruption de l’empereur à Rome: car presque jamais ces Césars n’y allèrent que pour des querelles ecclésiastiques, dont la plus grande était le couronnement. Enfin après avoir créé, déposé, chassé, rappelé des papes, Henri V, aussi souvent excommunié que son père, et inquiété comme lui par ses grands vassaux d’Allemagne, fut obligé de terminer la guerre des investitures en renonçant à cette crosse et à cet anneau. Il fit plus: (1122) il se désista solennellement du droit que s’étaient attribué les empereurs, ainsi que les rois de France, de nommer aux évêchés ou d’interposer tellement leur autorité dans les élections qu’ils en étaient absolument les maîtres. 

Il fut donc décidé, dans un concile tenu à Rome, que les rois ne donneraient plus aux bénéficiers canoniquement élus les investitures par un bâton recourbé, mais par une baguette. L’empereur ratifia en Allemagne les décrets de ce concile: ainsi finit cette guerre sanglante et absurde. Mais le concile, en décidant avec quelle espèce de bâton on donnerait les évêchés, se garda bien d’entamer la question si l’empereur devait confirmer l’élection du pape, si le pape était son vassal, si tous les biens de la comtesse Mathilde appartenaient à l’Église ou à l’empire. Il semblait qu’on tînt en réserve ces aliments d’une guerre nouvelle. 

(1125) Après la mort de Henri V, qui ne laissa point d’enfants, l’empire, toujours électif, est conféré par dix électeurs à un prince de la maison de Saxe: c’est Lothaire II. Il y avait bien moins d’intrigues et de discorde pour le trône impérial que pour la chaire pontificale: car quoique en 1059 un concile tenu par Nicolas II eût ordonné que le pape serait élu par les cardinaux évêques, nulle forme, nulle règle certaine, n’était encore introduite dans les élections. Ce vice essentiel du gouvernement avait pour origine une institution respectable. Les premiers chrétiens, tous égaux et tous obscurs, liés ensemble par la crainte commune des magistrats, gouvernaient secrètement leur société pauvre et sainte à la pluralité des voix. Les richesses ayant pris depuis la place de l’indigence, il ne resta de la primitive Église que cette liberté populaire devenue quelquefois licence. Les cardinaux, évêques, prêtres et clercs, qui formaient le conseil des papes, avaient une grande part à l’élection; mais le reste du clergé voulait jouir de son ancien droit, le peuple croyait son suffrage nécessaire, et toutes ces voix n’étaient rien au jugement des empereurs. 

(1130) Pierre de Léon(29), petit-fils d’un Juif très opulent, fut élu par une faction; Innocent II le fut par une autre. Ce fut encore une guerre civile. Le fils du Juif, comme le plus riche, resta maître de Rome, et fut protégé par Roger, roi de Sicile (comme nous l’avons vu au chapitre xli); l’autre, plus habile et plus heureux, fut reconnu en France et en Allemagne. 

C’est ici un trait d’histoire qu’il ne faut pas négliger. Cet Innocent II, pour avoir le suffrage de l’empereur, lui cède, à lui et à ses enfants, l’usufruit de tous les domaines de la comtesse Mathilde, par un acte daté du 13 juin 1133. Enfin celui qu’on appelait le pape juif étant mort, après avoir siégé huit ans, Innocent II fut possesseur paisible: il y eut quelques années de trêve entre l’empire et le sacerdoce. L’enthousiasme des croisades, qui était alors dans sa force, entraînait ailleurs les esprits. 

Mais Rome ne fut pas tranquille. L’ancien amour de la liberté reproduisait de temps en temps quelques racines. Plusieurs villes d’Italie avaient profité de ces troubles pour s’ériger en républiques, comme Florence, Sienne, Bologne, Milan, Pavie. On avait les grands exemples de Gênes, de Venise, de Pise; et Rome se souvenait d’avoir été la ville des Scipions. Le peuple rétablit une ombre de sénat, que les cardinaux avaient aboli. On créa un patrice au lieu de deux consuls. (1144) Le nouveau sénat signifia au pape Lucius II que la souveraineté résidait dans le peuple romain, et que l’évêque ne devait avoir soin que de l’Église. 

Ces sénateurs s’étant retranchés au Capitole, le pape Lucius les assiégea en personne. Il y reçut un coup de pierre à la tête, et en mourut quelques jours après. 

En ce temps, Arnaud de Brescia, un de ces hommes à enthousiasme, dangereux aux autres et à eux-mêmes, prêchait de ville en ville contre les richesses immenses des ecclésiastiques, et contre leur luxe. Il vint à Rome, où il trouva les esprits disposés à l’entendre. Il se flattait de réformer les papes, et de contribuer à rendre Rome libre. Eugène III, auparavant moine à Cîteaux et à Clairvaux, était alors pontife. Saint Bernard lui écrivait: « Gardez-vous des Romains: ils sont odieux au ciel et à la terre, impies envers Dieu, séditieux entre eux, jaloux de leurs voisins, cruels envers les étrangers; ils n’aiment personne, et ne sont aimés de personne, et, voulant se faire craindre de tous, ils craignent tout le monde, etc. » Si on comparait ces antithèses de Bernard avec la vie de tant de papes, on excuserait un peuple qui, portant le nom romain, cherchait à n’avoir point de maître. 

(1155) Le pape Eugène III sut ramener ce peuple, accoutumé à tous les jougs. Le sénat subsista encore quelques années. Mais Arnaud de Brescia, pour fruit de ses sermons, fut brûlé à Rome sous Adrien IV; destinée ordinaire des réformateurs qui ont plus d’indiscrétion que de puissance(30).

Je crois devoir observer que cet Adrien IV, né Anglais, était parvenu à ce faite des grandeurs du plus vil état où les hommes puissent naître. Fils d’un mendiant, et mendiant lui-même, errant de pays en pays avant de pouvoir être reçu valet chez des moines de Valence en Dauphiné, il était enfin devenu pape. 

On n’a jamais que les sentiments de sa fortune présente. Adrien IV eut d’autant plus d’élévation dans l’esprit qu’il était parvenu d’un état plus abject. L’Église romaine a toujours eu cet avantage de pouvoir donner au mérite ce qu’ailleurs on donne à la naissance; et on peut même remarquer que, parmi les papes, ceux qui ont montré le plus de hauteur sont ceux qui naquirent dans la condition la plus vile. Aujourd’hui, en Allemagne, il y a des couvents où l’on ne reçoit que des nobles. L’esprit de Rome a plus de grandeur et moins de vanité. 

CHAP. XLVIII(31). — De Frédéric Barberousse. Cérémonies du couronnement des empereurs et des papes. Suite des guerre de la liberté italique contre la puissance allemande. Belle conduite de pape Alexandre III, vainqueur de l’empereur par la politique, et bienfaiteur du genre humain.

(1152) Frédéric Ier, qu’on nomme communément Barberousse, régnait alors en Allemagne; il avait été élu après la mort de Conrad III, son oncle, non seulement par les seigneurs allemands, mais aussi par les Lombards, qui donnèrent cette fois leur suffrage. Frédéric était un homme comparable à Othon et à Charlemagne. Il fallut aller prendre à Rome cette couronne impériale, que les papes donnaient à la fois avec fierté et avec regret, voulant couronner un vassal, et affligés d’avoir un maître. Cette situation toujours équivoque des papes, des empereurs, des Romains, et des principales villes d’Italie, faisait répandre du sang à chaque couronnement d’un César. La coutume était que, quand l’empereur s’approchait pour se faire couronner, le pape se fortifiait, le peuple se cantonnait, l’Italie était en armes. L’empereur promettait qu’il n’attenterait ni à la vie, ni aux membres, ni à l’honneur du pape, des cardinaux, et des magistrats; le pape, de son côté, faisait le même serment à l’empereur et à ses officiers. Telle était alors la confuse anarchie de l’Occident chrétien que les deux premiers personnages de cette petite partie du monde, l’un se vantant d’être le successeur des Césars, l’autre le successeur de Jésus-Christ, et l’un devant donner l’onction sacrée à l’autre, tous deux étaient obligés de jurer qu’ils ne seraient point assassins pour le temps de la cérémonie. Un chevalier armé de toutes pièces fit ce serment au pontife Adrien IV, au nom de l’empereur, et le pape fit son serment devant le chevalier. 

Le couronnement, ou exaltation des papes, était accompagné alors de cérémonies aussi extraordinaires, et qui tenaient de la simplicité plus encore que de la barbarie. On posait d’abord le pape élu sur une chaise percée, appelée stercorarium; ensuite sur un siège de porphyre, sur lequel on lui donnait deux clefs, de là sur un troisième siège, où il recevait douze pièces de couleur. Toutes ces coutumes, que le temps avait introduites, ont été abolies par le temps. Quand l’empereur Frédéric eut fait son serment, le pape Adrien IV vint le trouver à quelques milles de Rome. 

Il était établi par le cérémonial romain que l’empereur devait se prosterner devant le pape, lui baiser les pieds, lui tenir l’étrier, et conduire la haquenée blanche du saint-père par la bride l’espace de neuf pas romains. Ce n’était pas ainsi que les papes avaient reçu Charlemagne. L’empereur Frédéric trouva le cérémonial outrageant, et refusa de s’y soumettre. Alors tous les cardinaux s’enfuirent, comme si le prince, par un sacrilège, avait donné le signal d’une guerre civile. Mais la chancellerie romaine, qui tenait registre de tout, lui fit voir que ses prédécesseurs avaient rendu ces devoirs. Je ne sais si aucun autre empereur que Lothaire II, successeur de Henri V, avait mené le cheval du pape par la bride. La cérémonie de baiser les pieds, qui était d’usage, ne révoltait point la fierté de Frédéric; et celle de la bride et de l’étrier l’indignait, parce qu’elle parut nouvelle. Son orgueil accepta enfin ces deux prétendus affronts, qu’il n’envisagea que comme de vaines marques d’humilité chrétienne, et que la cour de Rome regardait comme des preuves de sujétion. Celui qui se disait le maître du monde, caput orbis, se fit palefrenier d’un gueux qui avait vécu d’aumônes. 

Les députés du peuple romain, devenus aussi plus hardis depuis que presque toutes les villes de l’Italie avaient sonné le tocsin de la liberté, voulurent traiter de leur côté avec l’empereur; mais ayant commencé leur harangue en disant: « Grand roi, nous vous avons fait citoyen et notre prince, d’étranger que vous étiez », l’empereur, fatigué de tous côtés de tant d’orgueil, leur imposa silence, et leur dit en propres mots: « Rome n’est plus ce qu’elle a été; il n’est pas vrai que vous m’ayez appelé et fait votre prince; Charlemagne et Othon vous ont conquis par la valeur; je suis votre maître par une possession légitime. » Il les renvoya ainsi, et fut inauguré hors des murs par le pape, qui lui mit le sceptre et l’épée en main, et la couronne sur la tête. 

(1155, 18 juin) On savait si peu ce que c’était que l’empire, toutes les prétentions étaient si contradictoires, que, d’un côté, le peuple romain se souleva, et il y eut beaucoup de sang versé, parce que le pape avait couronné l’empereur sans l’ordre du sénat et du peuple; et, de l’autre côté, le pape Adrien écrivait dans toutes ses lettres qu’il avait conféré à Frédéric le bénéfice de l’empire romain, beneficium imperii romani. Ce mot de beneficium signifiait un fief à la lettre. Il fit de plus exposer en public, à Rome, un tableau qui représentait Lothaire II aux genoux du pape Innocent II, tenant les mains jointes entre celles du pontife, ce qui était la marque distinctive de la vassalité. L’inscription du tableau était: 
 

Rex venit ante fores, jurans prius urbis honores: 
Post homo fit papae, sumit que dante coronam.

Le roi jure, à la porte, le maintien des honneurs de Rome, et devient vassal du pape, qui lui donne la couronne.

Frédéric, étant à Besançon (reste du royaume de Bourgogne, appartenant à Frédéric par son mariage), apprit ces attentats, et s’en plaignit. Un cardinal présent répondit: « Eh! de qui tient-il donc l’empire, s’il ne le tient du pape? » Othon, comte Palatin, fut près de le percer de l’épée de l’empire, qu’il tenait à la main. Le cardinal s’enfuit, le pape négocia. Les Allemands tranchaient tout alors par le glaive, et la cour romaine se sauvait par des équivoques. 

Roger, vainqueur en Sicile des musulmans, et au royaume de Naples des chrétiens, avait, en baisant les pieds du pape Urbain II, son prisonnier, obtenu de lui l’investiture, et avait fait modérer la redevance à six cents besants d’or ou squifates, monnaie qui vaut environ dix livres de France d’aujourd’hui. Le pape Adrien, assiégé par Guillaume, lui céda jusqu’à des prétentions ecclésiastiques (1156). Il consentit qu’il n’y eût jamais dans l’île de Sicile ni légation, ni appellation au saint-siège, que quand le roi le voudrait ainsi. C’est depuis ce temps que les rois de Sicile, seuls rois vassaux des papes, sont eux-mêmes d’autres papes dans cette île. Les pontifes de Rome, ainsi adorés et maltraités, ressemblaient aux idoles que les Indiens battent pour en obtenir des bienfaits. 

Adrien IV se dédommageait avec les antres rois qui avaient besoin de lui. Il écrivait au roi d’Angleterre, Henri II: « On ne doute pas, et vous le savez, que l’Irlande et toutes les îles qui ont reçu la foi appartiennent à l’Église de Rome: or, si vous voulez entrer dans cette île pour en chasser les vices, y faire observer les lois, et faire payer le denier de saint Pierre par an pour chaque maison, nous vous l’accordons avec plaisir. » 

Si quelques réflexions me sont permises dans cet Essai sur l’histoire de ce monde, je considère qu’il est bien étrangement gouverné. Un mendiant d’Angleterre, devenu évêque de Rome, donne de son autorité l’île d’Irlande à un homme qui veut l’usurper. Les papes avaient soutenu des guerres pour cette investiture par la crosse et l’anneau, et Adrien IV avait envoyé au roi Henri II un anneau en signe de l’investiture de l’Irlande. Un roi qui eût donné un anneau en conférant une prébende eût été sacrilège. 

L’intrépide activité de Frédéric Barberousse suffisait à peine pour subjuguer et les papes qui contestaient l’empire, et Rome qui refusait le joug, et toutes les villes d’Italie qui voulaient la liberté. Il fallait réprimer en même temps la Bohême qui l’inquiétait, les Polonais qui lui faisaient la guerre. Il vint à bout de tout. La Pologne vaincue devint un État tributaire de l’empire (1158). Il pacifia la Bohême, érigée déjà en royaume par Henri IV, en 1086(32). On dit que le roi de Danemark reçut de lui l’investiture. Il s’assura de la fidélité des princes de l’empire, en se rendant redoutable aux étrangers, et revola dans l’Italie, qui fondait sa liberté sur les embarras du monarque. Il la trouva toute en confusion, moins encore par ces efforts des villes pour leur liberté que par cette fureur de parti qui troublait, comme vous l’avez vu, toutes les élections des papes. 

(1160) Après la mort d’Adrien IV, deux factions élisent en tumulte ceux qu’on nomme Victor IV et Alexandre III. Il fallait bien que les alliés de l’empereur reconnussent le même pape que lui, et que les rois jaloux de l’empereur reconnussent l’autre. Le scandale de Rome était donc nécessairement le signal de la division de l’Europe. Victor IV fut le pape de Frédéric Barberousse. L’Allemagne, la Bohême, la moitié de l’Italie, lui adhérèrent. Le reste reconnut Alexandre. Ce fut en l’honneur de cet Alexandre que les Milanais, ennemis de l’empereur, bâtirent Alexandrie. Les partisans de Frédéric voulurent en vain qu’on la nommât Césarée; mais le nom du pape prévalut, et elle fut nommée Alexandrie de la paille; surnom qui fait sentir la différence de cette petite ville, et des autres de ce nom bâties autrefois en l’honneur du véritable Alexandre. 

Heureux ce siècle s’il n’eût produit que de telles disputes! mais les Allemands voulaient toujours dominer en Italie, et les Italiens voulaient être libres. Ils avaient certes un droit plus naturel à la liberté qu’un Allemand n’en avait d’être leur maître. 

Les Milanais donnent l’exemple. Les bourgeois, devenus soldats, surprennent vers Lodi les troupes de l’empereur, et les battent. S’ils avaient été secondés par les autres villes, l’Italie prenait une face nouvelle. Mais Frédéric rétablit son armée. (1162) Il assiège Milan il condamne par un édit les citoyens à la servitude, fait raser les murs et les maisons, et semer du sel sur leurs ruines. C’était bien justifier les papes que d’en user ainsi. Brescia, Plaisance, furent démantelées par le vainqueur. Les autres villes qui avaient aspiré à la liberté perdirent leurs privilèges. Mais le pape Alexandre, qui les avait toutes excitées, revint à Rome après la mort de son rival: il rapporta avec lui la guerre civile. Frédéric fit élire un autre pape, et, celui-ci mort, il en fit nommer encore un autre. Alors Alexandre III se réfugie en France, asile naturel de tout pape ennemi d’un empereur; mais le feu qu’il a allumé reste dans toute sa force. Les villes d’Italie se liguent ensemble pour le maintien de leur liberté. Les Milanais rebâtissent Milan malgré l’empereur. Le pape enfin, en négociant, fut plus fort que l’empereur en combattant. Il fallut que Frédéric Barberousse pliât. Venise(33) eut l’honneur de la réconciliation (1177). L’empereur, le pape, une foule de princes et de cardinaux, se rendirent dans cette ville, déjà maîtresse de la mer, et une des merveilles du monde. L’empereur y finit la querelle en reconnaissant le pape, en baisant ses pieds, et en tenant son étrier sur le rivage de la mer. Tout fut à l’avantage de l’Église. Frédéric Barberousse promit de restituer ce qui appartenait au saint-siège; cependant les terres de la comtesse Mathilde ne furent pas spécifiées. L’empereur fit une trêve de six ans avec les villes d’Italie. Milan, qu’on rebâtissait, Pavie, Brescia, et tant d’autres, remercièrent le pape de leur avoir rendu cette liberté précieuse pour laquelle elles combattaient; et le saint-père, pénétré d’une joie pure, s’écriait: « Dieu a voulu qu’un vieillard et qu’un prêtre triomphât sans combattre d’un empereur puissant et terrible. » 

Il est très remarquable que, dans ces longues dissensions, le pape Alexandre III, qui avait fait souvent cette cérémonie, d’excommunier l’empereur, n’alla jamais jusqu’à le déposer. Cette conduite ne prouve-t-elle pas non seulement beaucoup de sagesse dans ce pontife, mais une condamnation générale des excès de Grégoire VII? 

(1190) Après la pacification de l’Italie, Frédéric Barberousse partit pour les guerres des croisades, et mourut, pour s’être baigné dans le Cydnus, de la maladie dont Alexandre le Grand avait échappé autrefois si difficilement pour s’être jeté tout en sueur dans ce fleuve. Cette maladie était probablement une pleurésie(34).

Frédéric fut de tous les empereurs celui qui porta le plus loin ses prétentions. Il avait fait décider à Bologne, en 1158, par les docteurs en droit, que l’empire du monde entier lui appartenait, et que l’opinion contraire était une hérésie. Ce qui était plus réel, c’est qu’à son couronnement dans Rome le sénat et le peuple lui prêtèrent serment de fidélité: serment devenu inutile quand le pape Alexandre III triompha de lui dans le congrès de Venise. L’empereur de Constantinople, Isaac l’Ange, ne lui donnait que le titre d’avocat de l’Église romaine; et Rome fit tout le mal qu’elle put à son avocat. 

Pour le pape Alexandre, il vécut encore quatre ans dans un repos glorieux, chéri dans Rome et dans l’Italie. Il établit dans un nombreux concile que, désormais, pour être élu pape canoniquement, il suffirait d’avoir les deux tiers des voix des seuls cardinaux; mais cette règle ne put prévenir les schismes qui furent depuis causés par ce qu’on appelle en Italie la rabbia papale. L’élection d’un pape fut longtemps accompagnée d’une guerre civile. Les horreurs des successeurs de Néron jusqu’à Vespasien n’ensanglantèrent l’Italie que pendant quatre ans; et la rage du pontificat ensanglanta l’Europe pendant deux siècles. 

CHAP. XLIX. — De l’empereur Henri VI; et de Rome.

La querelle de Rome et de l’empire, plus ou moins envenimée, subsistait toujours. On a écrit que Henri VI, fils de l’empereur Frédéric Barberousse, ayant reçu à genoux la couronne impériale de Célestin III, ce pape, âgé de plus de quatre-vingt-quatre ans, la fit tomber, d’un coup de pied, de la tête de l’empereur. Ce fait n’est pas vraisemblable; mais c’est assez qu’on l’ait cru, pour faire voir jusqu’où l’animosité était poussée. Si le pape en eût usé ainsi, cette indécence n’eût été qu’un trait de faiblesse. 

Ce couronnement de Henri VI présente un plus grand objet et de plus grands intérêts. Il voulait régner dans les Deux-Siciles. Il se soumettait, quoique empereur, à recevoir l’investiture du pape pour des États dont on avait fait d’abord hommage à l’empire, et dont il se croyait à la fois le suzerain, le propriétaire. Il demande à être le vassal lige du pape, et le pape le refuse. Les Romains ne voulaient point de Henri VI pour voisin; Naples n’en voulait point pour maître; mais il le fut malgré eux. 

Il semble qu’il y ait des peuples faits pour servir toujours, et pour attendre quel sera l’étranger qui voudra les subjuguer. Il ne restait de la race légitime des conquérants normands que la princesse Constance(35), fille du roi Roger Ier, mariée à Henri VI. Tancrède, bâtard de cette race, avait été reconnu roi par le peuple et par le saint-siège. Qui devait l’emporter, ou ce Tancrède qui avait le droit de l’élection, ou Henri qui avait le droit de sa femme? Les armes devaient décider. En vain, après la mort de Tancrède, les Deux-Siciles proclamèrent son jeune fils (1193): il fallait que Henri prévalût. 

Une des plus grandes lâchetés qu’un souverain puisse commettre servit à ses conquêtes. L’intrépide roi d’Angleterre, Richard Coeur-de-Lion, en revenant d’une de ces croisades dont nous parlerons, fait naufrage près de la Dalmatie; il passe sur les terres d’un duc d’Autriche. (1194) Ce duc viole l’hospitalité, charge de fers le roi d’Angleterre, le vend à l’empereur Henri VI, comme les Arabes vendent leurs esclaves. Henri en tire une grosse rançon, et avec cet argent va conquérir les Deux-Siciles; il fait exhumer le corps du roi Tancrède, et par une barbarie aussi atroce qu’inutile, le bourreau coupe la tête au cadavre. On crève les yeux au jeune roi son fils, on le fait eunuque, on le confine dans une prison à Coire, chez les Grisons. On enferme ses soeurs en Alsace avec leur mère. Les partisans de cette famille infortunée, soit barons, soit évêques, périssent dans les supplices. Tous les trésors sont enlevés et portés en Allemagne. 

Ainsi passèrent Naples et Sicile aux Allemands, après avoir été conquis par des Français. Ainsi vingt provinces ont été sous la domination de souverains que la nature a placés à trois cents lieues d’elles éternel sujet de discorde, et preuve de la sagesse d’une loi telle que la Salique, loi qui serait encore plus utile à un petit État qu’à un grand. Henri VI alors fut beaucoup plus puissant que Frédéric Barberousse. Presque despotique en Allemagne, souverain en Lombardie, à Naples, en Sicile, suzerain de Rome, tout tremblait sous lui. Sa cruauté le perdit; sa propre femme Constance, dont il avait exterminé la famille, conspira contre ce tyran, et enfin, dit-on, le fit empoisonner. 

(1198) A la mort de Henri VI, l’empire d’Allemagne est divisé. La France ne l’était pas; c’est que les rois de France avaient été assez prudents ou assez heureux pour établir l’ordre de la succession. Mais ce titre d’empire, que l’Allemagne affectait, servait à rendre la couronne élective. Tout évêque et tout grand seigneur donnait sa voix. Ce droit d’élire et d’être élu flattait l’ambition des princes, et fit quelquefois les malheurs de l’État. 

(1198) Le jeune Frédéric II, fils de Henri VI, sortait du berceau. Une faction l’élit empereur, et donne à son oncle Philippe(36) à le titre de roi des Romains: un autre parti couronne Othon de Brunswick, son neveu. Les papes tirèrent bien un autre fruit des divisions de l’Allemagne que les empereurs n’avaient fait de celles d’Italie. 

Innocent III, fils d’un gentilhomme d’Agnani, près de Rome, bâtit enfin l’édifice de la puissance temporelle dont ses prédécesseurs avaient amassé les matériaux pendant quatre cents ans. Excommunier Philippe, vouloir détrôner le jeune Frédéric, prétendre exclure à jamais du trône d’Allemagne et d’Italie cette maison de Souabe si odieuse aux papes, se constituer juge des rois, c’était le style devenu ordinaire depuis Grégoire VII. Mais Innocent III ne s’en tint pas à ces formules. L’occasion était trop belle; il obtint ce qu’on appelle le patrimoine de Saint-Pierre, si longtemps contesté. C’était une partie de l’héritage de la fameuse comtesse Mathilde. 

La Romagne, l’Ombrie, la Marche d’Ancône, Orbitello, Viterbe, reconnurent le pape pour souverain. Il domina en effet d’une mer à l’autre. La république romaine n’en avait pas tant conquis dans ses quatre premiers siècles, et ces pays ne lui valaient pas ce qu’ils valaient aux papes. Innocent III conquit même Rome: le nouveau sénat plia sous lui, il fut le sénat du pape et non des Romains. Le titre de consul fut aboli. Les pontifes de Rome commencèrent alors à être rois en effet; et la religion les rendait, suivant les occurrences, les maîtres des rois. Cette grande puissance temporelle en Italie ne fut pas de durée. 

C’était un spectacle intéressant que ce qui se passait alors entre les chefs de l’Église, la France, l’Allemagne, et l’Angleterre. Rome donnait toujours le mouvement à toutes les affaires de l’Europe. Vous avez vu les querelles du sacerdoce et de l’empire jusqu’au pape Innocent III, et jusqu’aux empereurs Philippe, Henri, et Othon, pendant que Frédéric II était jeune encore. Il faut jeter les yeux sur la France, sur l’Angleterre, et sur les intérêts que ces royaumes avaient à démêler avec l’Allemagne. 

CHAP. L. — État de la France et de l’Angleterre pendant le xiie siècle jusqu’au règne de saint Louis, de Jean sans terre et de Henri III. Grand changement dans l’administration publique en Angleterre et en France. Meurtre de Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry. L’Angleterre devenue province du domaine de Rome, etc. Le pape Innocent iii joue les rois de France et d’Angleterre.

Le gouvernement féodal était en vigueur dans presque toute l’Europe, et les lois de la chevalerie partout à peu près les mêmes. Il était surtout établi dans l’empire, en France, en Angleterre, en Espagne, par les lois des fiefs, que si le seigneur d’un fief disait à son homme lige: « Venez-vous-en avec moi, car je veux guerroyer le roi mon seigneur, qui me dénie justice », l’homme lige devait d’abord aller trouver le roi, et lui demander s’il était vrai qu’il eût refusé justice à ce seigneur. En cas de refus, l’homme lige devait marcher contre le roi, au service de ce seigneur, le nombre de jours prescrits, ou perdre son fief. Un tel règlement pouvait être intitulé Ordonnance pour faire la guerre civile.

(1158) L’empereur Frédéric Barberousse abolit cette loi établie par l’usage, et l’usage l’a conservée malgré lui dans l’empire, toutes les fois que les grands vassaux ont été assez puissants pour faire la guerre à leur chef. Elle fut en vigueur en France jusqu’au temps de l’extinction de la maison de Bourgogne. Le gouvernement féodal fit bientôt place en Angleterre à la liberté; il a cédé en Espagne au pouvoir absolu. 

Dans les premiers temps de la race de Hugues, nommée improprement Capétienne, du sobriquet donné à ce roi, tous les petits vassaux combattaient contre les grands, et les rois avaient souvent les armes à la main contre les barons du duché de France. La race des anciens pirates danois, qui régnait en Normandie et en Angleterre, favorisait toujours ce désordre. C’est ce qui fit que Louis le Gros eut tant de peine à soumettre un sire de Coucy, un baron de Corbeil, un sire de Montlhéry, un sire du village de Puiset, un seigneur de Baudouin, de Châteaufort; on ne voit pas même qu’il ait osé et pu faire condamner à mort ces vassaux. Les choses sont bien changées en France. 

L’Angleterre, dès le temps de Henri Ier, fut gouvernée comme la France. On comptait en Angleterre, sous le roi Étienne, fils de Henri Ier, mille châteaux fortifiés. Les rois de France et d’Angleterre ne pouvaient rien alors sans le consentement et le secours de cette multitude de barons, et c’était, comme on l’a déjà vu, le règne de la confusion(37).

(1152) Le roi de France, Louis le Jeune, acquit un grand domaine par un mariage, mais il le perdit par un divorce. Éléonore sa femme, héritière de la Guienne et du Poitou, lui fit des affronts qu’un mari devait ignorer. Fatiguée de l’accompagner dans ces croisades illustres et malheureuses, elle se dédommagea des ennuis que lui causait, à ce qu’elle disait, un roi qu’elle traitait toujours de moine. Le roi fit casser son mariage sous prétexte de parenté. Ceux qui ont blâmé ce prince de ne pas retenir la dot, en répudiant sa femme, ne songent pas qu’alors un roi de France n’était pas assez puissant pour commettre une telle injustice. Mais ce divorce est un des plus grands objets du droit public que les historiens auraient bien dû approfondir. Le mariage fut cassé à Beaugency par un concile d’évêques de France, sur le vain prétexte qu’Éléonore était arrière-cousine de Louis; encore fallut-il que les seigneurs gascons fissent serment que les deux époux étaient parents, comme si l’on ne pouvait connaître que par un serment une telle vérité. Il n’est que trop certain que ce mariage était nul par les lois superstitieuses de ces temps d’ignorance. Si le mariage était nul, les deux princesses qui en étaient nées étaient donc bâtardes; elles furent pourtant mariées en qualité de filles très légitimes. Le mariage d’Éléonore, leur mère, fut donc toujours réputé valide, malgré la décision du concile. Ce concile ne prononça donc pas la nullité, mais la cassation, le divorce; et, dans ce procès de divorce, le roi se garda bien d’accuser sa femme d’adultère: ce fut proprement une répudiation en plein concile sur le plus frivole des motifs. 

Il reste à savoir comment, selon la loi du christianisme, Éléonore et Louis pouvaient se remarier. Il est assez connu, par saint Matthieu(38) et par saint Luc(39), qu’un homme ne peut ni se marier après avoir répudié sa femme, ni épouser une répudiée. Cette loi est émanée expressément de la bouche du Christ, et cependant elle n’a jamais été observée. Que de sujets d’excommunications, d’interdits, de troubles, et de guerres, si les papes alors avaient voulu se mêler d’une pareille affaire, dans laquelle ils sont entrés tant de fois! 

Un descendant du conquérant Guillaume, Henri II, depuis roi d’Angleterre, déjà maître de la Normandie, du Maine, de l’Anjou, de la Touraine, moins difficile que Louis le Jeune, crut pouvoir sans honte épouser une femme galante qui lui donnait la Guienne et le Poitou. Bientôt après il fut roi d’Angleterre, et le roi de France en reçut l’hommage lige, qu’il eût voulu rendre au roi anglais pour tant d’États. 

Le gouvernement féodal déplaisait également aux rois de France, d’Angleterre, et d’Allemagne. Ces rois s’y prirent presque de même, et presque en même temps, pour avoir des troupes indépendamment de leurs vassaux. Le roi Louis le Jeune donna des privilèges à toutes les villes de son domaine, à condition que chaque paroisse marcherait à l’armée sous la bannière du saint de son église, comme les rois marchaient eux-mêmes sous la bannière de saint Denis. Plusieurs serfs, alors affranchis, devinrent citoyens; et les citoyens eurent le droit d’élire leurs officiers municipaux, leurs échevins, et leurs maires. 

C’est vers les années 1137 et 1138 qu’il faut fixer cette époque du rétablissement de ce gouvernement municipal des cités et des bourgs. Henri II, roi d’Angleterre, donna les mêmes privilèges à plusieurs villes pour en tirer de l’argent, avec lequel il pourrait lever des troupes. 

(1166) Les empereurs en usèrent à peu près de même en Allemagne. Spire, par exemple, acheta le droit de se choisir des bourgmestres, malgré l’évêque qui s’y opposa. La liberté, naturelle aux hommes, renaquit du besoin d’argent où étaient les princes; mais cette liberté n’était qu’une moindre servitude, en comparaison de ces villes d’Italie, qui alors s’érigèrent en républiques. 

L’Italie citérieure se formait sur le plan de l’ancienne Grèce. La plupart de ces grandes villes libres et confédérées semblaient devoir former une république respectable; mais de petits et de grands tyrans la détruisirent bientôt. 

Les papes avaient à négocier à la fois avec chacune de ces villes, avec le royaume de Naples, l’Allemagne, la France, l’Angleterre, et l’Espagne. Tous eurent avec les papes des démêlés, et l’avantage demeura toujours au pontife. 

(1142) Le roi de France, Louis le Jeune, ayant donné l’exclusion à un de ses sujets, nommé Pierre la Châtre, pour l’évêché de Bourges, l’évêque, élu malgré lui, et soutenu par Rome, mit en interdit les domaines royaux de son évêché: de là suit une guerre civile; mais elle ne finit que par une négociation, en reconnaissant l’évêque, et en priant le pape de faire lever l’interdit. 

Les rois d’Angleterre eurent bien d’autres querelles avec l’Église. Un des rois dont la mémoire est la plus respectée chez les Anglais est Henri Ier, le troisième roi depuis la conquête, qui commença à régner en 1100. Ils lui savent bon gré d’avoir aboli la loi du couvre-feu, qui les gênait. Il fixa dans ses États les mêmes poids et les mêmes mesures, ouvrage d’un sage législateur, qui fut aisément exécuté en Angleterre, et toujours inutilement proposé en France. Il confirma les lois de saint Édouard, que son père Guillaume le Conquérant avait abrogées. Enfin, pour mettre le clergé dans ses intérêts, il renonça au droit de régale qui lui donnait l’usufruit des bénéfices vacants, droit que les rois de France ont conservé. 

Il signa surtout une charte remplie de privilèges qu’il accordait à la nation: première origine des libertés d’Angleterre, tant accrues dans la suite. Guillaume le Conquérant, son père, avait traité les Anglais en esclaves qu’il ne craignait pas. Si Henri, son fils, les ménagea tant, c’est qu’il en avait besoin. Il était cadet, il ravissait le sceptre à son aîné, Robert (1103). Voilà la source de tant d’indulgences. Mais, tout adroit et tout maître qu’il était, il ne put empêcher son clergé et Rome de s’élever contre lui, pour ces mêmes investitures. Il fallut qu’il s’en désistât, et qu’il se contentât de l’hommage que les évêques lui faisaient pour le temporel. 

La France était exempte de ces troubles; la cérémonie de la crosse n’y avait pas lieu, et on ne peut attaquer tout le monde à la fois. 

Il s’en fallait peu que les évêques anglais ne fussent princes temporels dans leurs évêchés; du moins les plus grands vassaux de la couronne ne les surpassaient pas en grandeur et en richesses. Sous Étienne, successeur de Henri Ier, un évêque de Salisbury, nommé Roger, marié et vivant publiquement avec celle qu’il reconnaissait pour sa femme, fait la guerre au roi son souverain; et, dans un de ses châteaux pris pendant cette guerre, on trouva, dit-on, quarante mille marcs d’argent. Si ce sont des marcs, des demi-livres, c’est une somme exorbitante; si ce sont des marques, des écus, c’est encore beaucoup dans un temps où l’espèce était si rare. 

Après ce règne d’Étienne, troublé par des guerres civiles, l’Angleterre prenait une nouvelle face sous Henri II, qui réunissait la Normandie, l’Anjou, la Touraine, la Saintonge, le Poitou, la Guienne, avec l’Angleterre, excepté la Cornouaille, non encore soumise. Tout y était tranquille, lorsque ce bonheur fut troublé par la grande querelle du roi et de Thomas Becket, qu’on appelle saint Thomas de Cantorbéry. 

Ce Thomas Becket, avocat élevé par le roi Henri II à la dignité de chancelier, et enfin à celle d’archevêque de Cantorbéry, primat d’Angleterre et légat du pape, devint l’ennemi de la première personne de l’État dès qu’il fut la seconde. Un prêtre commit un meurtre. Le primat ordonna qu’il serait seulement privé de son bénéfice. Le roi, indigné, lui reprocha qu’un laïque en cas pareil étant puni de mort; c’était inviter les ecclésiastiques au crime que de proportionner si peu la peine au délit. L’archevêque soutint qu’aucun ecclésiastique ne pouvait être puni de mort, et renvoya ses lettres de chancelier pour être entièrement indépendant. Le roi, dans un parlement, proposa qu’aucun évêque n’allât à Rome, qu’aucun sujet n’appelât au saint-siège, qu’aucun vassal et officier de la couronne ne fût excommunié et suspendu de ses fonctions, sans permission du souverain; qu’enfin les crimes du clergé fussent soumis aux juges ordinaires. Tous les pairs séculiers passèrent ces propositions. Thomas Becket les rejeta d’abord. Enfin il signa des lois si justes; mais il s’accusa auprès du pape d’avoir trahi les droits de l’Église, et promit de n’avoir plus de telles complaisances. 

Accusé devant les pairs d’avoir malversé pendant qu’il était chancelier, il refusa de répondre, sous prétexte qu’il était archevêque. Condamné à la prison, comme séditieux, par les pairs ecclésiastiques et séculiers, il s’enfuit en France, et alla trouver Louis le Jeune, ennemi naturel du roi d’Angleterre. Quand il fut en France, il excommunia la plupart des seigneurs qui composaient le conseil de Henri. Il lui écrivait:« Je vous dois, à la vérité, révérence comme à mon roi; mais je vous dois châtiment comme à mon fils spirituel. » Il le menaçait dans sa lettre d’être changé en bête comme Nabuchodonosor, quoique après tout il n’y eût pas un grand rapport entre Nabuchodonosor et Henri II. 

Le roi d’Angleterre fit tout ce qu’il put pour engager l’archevêque à rentrer dans son devoir. Il prit, dans un de ses voyages, Louis le Jeune, son seigneur suzerain, pour arbitre. « Que l’archevêque, dit-il à Louis en propres mots, agisse avec moi comme le plus saint de ses prédécesseurs en a usé avec le moindre des miens, et je serai satisfait. » Il se fit une paix simulée entre le roi et le prélat. Becket revint donc en Angleterre; mais il n’y revint que pour excommunier tous les ecclésiastiques, évêques, chanoines, curés, qui s’étaient déclarés contre lui. (1170) Ils se plaignirent au roi, qui était alors en Normandie. Enfin Henri II, outré de colère, s’écria: « Est-il possible qu’aucun de mes serviteurs ne me vengera de ce brouillon de prêtre? » 

Ces paroles, plus qu’indiscrètes, semblaient mettre le poignard à la main de quiconque croirait le servir en assassinant celui qui ne devait être puni que par les lois. 

(1170) Quatre de ses domestiques allèrent à Kenterbury, que nous nommons Cantorbéry; ils assommèrent à coups de massue l’archevêque au pied de l’autel. Ainsi un homme qu’on aurait pu traiter en rebelle devint un martyr, et le roi fut chargé de la honte et de l’horreur de ce meurtre. 

L’histoire ne dit point quelle justice on fit de ces quatre assassins: il semble qu’on n’en ait fait que du roi. 

On a déjà vu(40) comme Adrien IV donna à Henri II la permission d’usurper l’Irlande. Le pape Alexandre III, successeur d’Adrien IV, confirma cette permission, à condition que le roi ferait serment qu’il n’avait jamais commandé cet assassinat, et qu’il irait pieds nus recevoir la discipline sur le tombeau de l’archevêque par la main des chanoines. Il eût été bien grand de donner l’Irlande, si Henri avait eu le droit de s’en emparer, et le pape celui d’en disposer; mais il était plus grand de forcer un roi puissant et coupable à demander pardon de son crime. 

(1172) Le roi alla donc conquérir l’Irlande. C’était un pays sauvage qu’un comte de Pembroke avait déjà subjugué en partie, avec douze cents hommes seulement. Ce comte de Pembroke voulait retenir sa conquête. Henri II, plus fort que lui, et muni d’une bulle du pape, s’empara aisément de tout. Ce pays est toujours resté sous la domination de l’Angleterre, mais inculte, pauvre, et inutile, jusqu’à ce qu’enfin, dans le xviiie siècle, l’agriculture, les manufactures, les arts, les sciences, tout s’y est perfectionné (1174); et l’Irlande, quoique subjuguée, est devenue une des plus florissantes provinces de l’Europe. 

Henri II, contre lequel ses enfants se révoltaient, accomplit sa pénitence après avoir subjugué l’Irlande. Il renonça solennellement à tous les droits de la monarchie, qu’il avait soutenus contre Becket. Les Anglais condamnent cette renonciation, et même sa pénitence. Il ne devait certainement pas céder ses droits, mais il devait se repentir d’un assassinat: l’intérêt du genre humain demande un frein qui retienne les souverains, et qui mette à couvert la vie des peuples. Ce frein de la religion aurait pu être, par une convention universelle, dans la main des papes, comme nous l’avons déjà remarqué(41); ces premiers pontifes, en ne se mêlant des querelles temporelles que pour les apaiser, en avertissant les rois et les peuples de leurs devoirs, en reprenant leurs crimes, en réservant les excommunications pour les grands attentats, auraient toujours été regardés comme des images de Dieu sur la terre; mais les hommes sont réduits à n’avoir pour leur défense que les lois et les moeurs de leur pays lois souvent méprisées, et moeurs souvent corrompues. 

L’Angleterre fut tranquille sous Richard Coeur de Lion, fils et successeur de Henri II. Il fut malheureux par ses croisades dont nous ferons bientôt mention; mais son pays ne le fut pas. Richard eut avec Philippe-Auguste quelques-unes de ces guerres inévitables entre un suzerain et un vassal puissant: elles ne changèrent rien à la fortune de leurs États. Il faut regarder toutes les guerres pareilles entre les princes chrétiens comme des temps de contagion qui dépeuplent des provinces sans en changer les limites, les usages, et les moeurs. Ce qu’il y eut de plus remarquable dans ces guerres, c’est que Richard enleva, dit-on, à Philippe-Auguste son chartrier qui le suivait partout; il contenait un détail des revenus du prince, une liste de ses vassaux, un état des serfs et des affranchis. On ajoute que le roi de France fut obligé de faire un nouveau chartrier, dans lequel ses droits furent plutôt augmentés que diminués. Il n’est guère vraisemblable que dans les expéditions militaires on porte ses archives dans une charrette, comme du pain de munition. Mais que de choses invraisemblables nous disent les historiens! 

(1194) Un autre fait digne d’attention, c’est la captivité d’un évêque de Beauvais, pris les armes à la main par le roi Richard. Le pape Célestin III redemanda l’évêque. « Rendez-moi mon fils », écrivit-il à Richard. Le roi, en envoyant au pape la cuirasse de l’évêque, lui répondit par ces paroles de l’histoire de Joseph: « Reconnaissez-vous la tunique de votre fils? » 

Il faut observer encore, à l’égard de cet évêque guerrier, que si les lois des fiefs n’obligeaient pas les évêques à se battre, elles les obligeaient pourtant d’amener leurs vassaux au rendez-vous des troupes. 

Philippe-Auguste saisit le temporel des évêques d’Orléans et d’Auxerre pour n’avoir pas rempli cet abus, devenu un devoir. Ces évêques condamnés commencèrent par mettre le royaume en interdit, et finirent par demander pardon. 

(1199) Jean sans Terre, qui succéda à Richard, devait être un très grand terrien; car à ses grands domaines il joignit la Bretagne, qu’il usurpa sur le prince Artus, son neveu, à qui cette province était échue par sa mère. Mais pour avoir voulu ravir ce qui ne lui appartenait pas, il perdit tout ce qu’il avait, et devint enfin un grand exemple qui doit intimider les mauvais rois. Il commença par s’emparer de la Bretagne, qui appartenait à son neveu Artus; il le prit dans un combat, il le fit enfermer dans la tour de Rouen, sans qu’on ait jamais pu savoir ce que devint ce jeune prince. L’Europe accusa avec raison le roi Jean de la mort de son neveu. 

Heureusement pour l’instruction de tous les rois, on peut dire que ce premier crime fut la cause de tous ses malheurs. Les lois féodales, qui d’ailleurs faisaient naître tant de désordres, furent signalées ici par un exemple mémorable de justice. La comtesse de Bretagne, mère d’Artus, fit présenter à la cour des pairs de France une requête signée des barons de Bretagne. Le roi d’Angleterre fut sommé par les pairs de comparaître. La citation lui fut signifiée à Londres par des sergents d’armes. Le roi accusé envoya un évêque demander à Philippe-Auguste un sauf-conduit. « Qu’il vienne, dit le roi, il le peut. — Y aura-t-il sûreté pour le retour? demanda l’évêque. — Oui, si le jugement des pairs le permet, » répondit le roi. (1203) L’accusé n’ayant point comparu, les pairs de France le condamnèrent à mort, déclarèrent toutes ses terres situées en France acquises et confisquées an roi. Mais qui étaient ces pairs qui condamnèrent un roi d’Angleterre à mort? ce n’étaient point les ecclésiastiques, lesquels ne peuvent assister à un jugement criminel. On ne dit point qu’il y eût alors à Paris un comte de Toulouse, et jamais on ne vit aucun acte de pairs signé par ces comtes. Baudoin IX, comte de Flandre, était alors à Constantinople, où il briguait les débris de l’empire d’Orient. Le comte de Champagne était mort, et la succession était disputée. C’était l’accusé lui-même qui était duc de Guienne et de Normandie. L’assemblée des pairs fut composée des hauts barons relevant immédiatement de la couronne. C’est un point très important que nos historiens auraient dû examiner, au lieu de ranger à leur gré des armées en bataille, et de s’appesantir sur les sièges de quelques châteaux qui n’existent plus. 

On ne peut douter que l’assemblée des pairs barons français qui condamna le roi d’Angleterre ne fût celle-là même qui était convoquée alors à Melun pour régler les lois féodales, Stabilimentum feudorium. Eudes, duc de Bourgogne, y présidait sous le roi Philippe-Auguste. On voit encore au bas des chartes de cette assemblée les noms d’Hervé, comte de Nevers; de Renaud, comte de Boulogne; de Gaucher, comte de Saint-Paul; de Gui de Dampierre; et, ce qui est très remarquable, on n’y trouve aucun grand officier de la couronne. 

Philippe se mit bientôt en devoir de recueillir le fruit du crime du roi son vassal. Il paraît que le roi Jean était du naturel des rois tyrans et lâches. Il se laissa prendre la Normandie, la Guienne, le Poitou, et se retira en Angleterre, où il était haï et méprisé. Il trouva d’abord quelque ressource dans la fierté de la nation anglaise, indignée de voir son roi condamné en France; mais les barons d’Angleterre se lassèrent bientôt de donner de l’argent à un roi qui n’en savait pas user. Pour comble de malheur, Jean se brouilla avec la cour de Rome pour un archevêque de Cantorbéry, que le pape voulait nommer de son autorité, malgré les lois. 

Innocent III, cet homme sous lequel le saint-siège fut si formidable, mit l’Angleterre en interdit, et défendit à tous les sujets de Jean de lui obéir. Cette foudre ecclésiastique était en effet terrible, parce que le pape la remettait entre les mains de Philippe-Auguste, auquel il transféra le royaume d’Angleterre en héritage perpétuel, l’assurant de la rémission de tous ses péchés s’il réussissait à s’emparer de ce royaume. Il accorda même pour ce sujet les mêmes indulgences qu’à ceux qui allaient à la Terre Sainte. Le roi de France ne publia pas alors qu’il n’appartenait pas au pape de donner des couronnes lui-même avait été excommunié quelques années auparavant, en 1199, et son royaume avait aussi été mis en interdit par ce même pape Innocent III, parce qu’il avait voulu changer de femme(42). Il avait déclaré alors les censures de Rome insolentes et abusives; il avait saisi le temporel de tout évêque et de tout prêtre assez mauvais Français pour obéir au pape. Il pensa tout différemment quand il se vit l’exécuteur d’une bulle qui lui donnait l’Angleterre. Alors il reprit sa femme, dont le divorce lui avait attiré tant d’excommunications, et ne songea qu’à exécuter la sentence de Rome. Il employa une année à faire construire dix-sept cents vaisseaux (cest-à-dire mille sept cents grandes barques), et à préparer la plus belle armée qu’on eût jamais vue en France. La haine qu’on portait en Angleterre au roi Jean valait au roi Philippe encore une autre armée. Philippe-Auguste était prêt de partir, et Jean, de son côté, faisait un dernier effort pour le recevoir. Tout haï qu’il était d’une partie de la nation, l’éternelle émulation des Anglais contre la France, l’indignation contre le procédé du pape, les prérogatives de la couronne, toujours puissantes, lui donnèrent enfin pour quelques semaines une armée de près de soixante mille hommes, à la tête de laquelle il s’avança jusqu’à Douvres pour recevoir celui qui l’avait jugé en France, et qui devait le détrôner en Angleterre. 

L’Europe s’attendait donc à une bataille décisive entre les deux rois, lorsque le pape les joua tous deux, et prit adroitement pour lui ce qu’il avait donné à Philippe-Auguste. Un sous-diacre, son domestique, nommé Pandolfe, légat en France et en Angleterre, consomma cette singulière négociation. Il passe à Douvres, sous prétexte de négocier avec les barons en faveur du roi de France (1213). Il voit le roi Jean. « Vous êtes perdu, lui dit-il; l’armée française met à la voile; la vôtre va vous abandonner; vous n’avez qu’une ressource, c’est de vous en rapporter entièrement au saint-siège. » Jean y consentit, et en fit serment, et seize barons jurèrent la même chose sur l’âme du roi. Étrange serment qui les obligeait à faire ce qu’ils ne savaient pas qu’on leur proposerait à L’artificieux Italien intimida tellement le prince, disposa si bien les barons, qu’enfin, le 15 mai 1213, dans la maison des chevaliers du Temple, au faubourg de Douvres, le roi à genoux, mettant ses mains entre celles du légat, prononça ces paroles: 

« Moi Jean, par la grâce de Dieu, roi d’Angleterre et seigneur d’Hibernie, pour l’expiation de mes péchés, de ma pure volonté, et de l’avis de mes barons, je donne à l’Église de Rome, au pape Innocent, et à ses successeurs, les royaumes d’Angleterre et d’Irlande, avec tous leurs droits: je les tiendrai comme vassal du pape; je serai fidèle à Dieu, à l’Église romaine, au pape mon seigneur, et à ses successeurs légitimement élus. Je m’oblige de lui payer une redevance de mille marcs d’argent par an, savoir sept cents pour le royaume d’Angleterre, et trois cents pour l’Hibernie. » 

C’était beaucoup dans un pays qui avait alors très peu d’argent, et dans lequel on ne frappait aucune monnaie d’or. 

Alors on mit de l’argent entre les mains du légat, comme premier payement de la redevance. On lui remit la couronne et le sceptre. Le diacre italien foula l’argent aux pieds, et garda la couronne et le sceptre cinq jours. Il rendit ensuite ces ornements au roi, comme un bienfait du pape, leur commun maître. 

Philippe-Auguste n’attendait à Boulogne que le retour du légat pour se mettre en mer. Le légat revient à lui pour lui apprendre qu’il ne lui est plus permis d’attaquer l’Angleterre, devenue fief de l’Église romaine, et que le roi Jean est sous la protection de Rome. 

Le présent que le pape avait fait de l’Angleterre à Philippe pouvait alors lui devenir funeste. Un autre excommunié, neveu du roi Jean, s’était ligué avec lui pour s’opposer à la France, qui devenait trop à craindre. Cet excommunié était l’empereur Othon IV, qui disputait à la fois l’empire au jeune Frédéric II, fils de Henri VI, et l’Italie au pape. C’est le seul empereur d’Allemagne qui ait jamais donné une bataille en personne contre un roi de France.