|
| Index Voltaire | Essai sur les Moeurs | Commande CDROM | ESSAI SUR LES MOEURS (Suite) Si quelqu’un avait pu raffermir l’empire, ou du moins retarder sa chute, c’était l’empereur Julien. Il n’était point un soldat de fortune, comme les Dioclétien et les Théodose. Né dans la pourpre, élu par les armées, chéri des soldats, il n’avait point de factions à craindre; on le regardait, depuis ses victoires en Allemagne, comme le plus grand capitaine de son siècle. Nul empereur ne fut plus équitable et ne rendit la justice plus impartialement, non pas même Marc-Aurèle. Nul philosophe ne fut plus sobre et plus continent. Il régnait donc par les lois, par la valeur, et par l’exemple. Si sa carrière eût été plus longue, il est à présumer que l’empire eût moins chancelé après sa mort. Deux fléaux détruisirent enfin ce grand colosse: les barbares, et les disputes de religion. Quant aux barbares, il est aussi difficile de se faire une idée nette de leurs incursions que de leur origine. Procope, Jornandès. nous ont débité des fables que tous nos auteurs copient. Mais le moyen de croire que les Huns, venus du nord de la Chine, aient passé les Palus-Méotides à gué et à la suite d’une biche, et qu’ils aient chassé devant eux, comme des troupeaux de moutons, des nations belliqueuses qui habitaient les pays aujourd’hui nommés la Crimée, une partie de la Pologne, l’Ukraine, la Moldavie, la Valachie? Ces peuples robustes et guerriers, tels qu’ils le sont encore aujourd’hui, étaient connus des Romains sous le nom général de Goths. Comment ces Goths s’enfuirent-ils sur les bords du Danube, dès qu’ils virent paraître les Huns? Gomment demandèrent-ils à mains jointes que les Romains daignassent les recevoir? et comment, dès qu’ils furent passés, ravagèrent-ils tout jusqu’aux portes de Constantinople à main armée? Tout cela ressemble à des contes d’Hérodote, et à d’autres contes non moins vantés. Il est bien plus vraisemblable que tous ces peuples coururent au pillage les uns après les autres. Les Romains avaient volé les nations; les Goths et les Huns vinrent voler les Romains. Mais pourquoi les Romains ne les exterminèrent-ils pas, comme Marius avait exterminé les Cimbres? c’est qu’il ne se trouvait point de Marius; c’est que les moeurs étaient changées; c’est que l’empire était partagé entre les ariens et les athanasiens. On ne s’occupait que de deux objets, les courses du cirque et les trois hypostases. L’empire romain avait alors plus de moines que de soldats, et ces moines couraient en troupes de ville en ville pour soutenir ou pour détruire la consubstantialité du Verbe. Il y en avait soixante et dix mille en Égypte. Le christianisme ouvrait le ciel, mais il perdait l’empire: car non seulement les sectes nées dans son sein se combattaient avec le délire des querelles théologiques, mais toutes combattaient encore l’ancienne religion de l’empire; religion fausse, religion ridicule sans doute, mais sous laquelle Rome avait marché de victoire en victoire pendant dix siècles. Les descendants des Scipion étant devenus des controversistes, les évêchés étant plus brigués que ne l’avaient été les couronnes triomphales, la considération personnelle ayant passé des Hortensius et des Cicéron aux Cyrille, aux Grégoire, aux Ambroise, tout fut perdu; et si l’on doit s’étonner de quelque chose, c’est que l’empire romain ait subsisté encore un peu de temps. Théodose, qu’on appelle le grand Théodose, paya un tribut au superbe Alaric, sous le nom de pension du trésor impérial. Alaric mit Rome à contribution la première fois qu’il parut devant les murs, et la seconde il la mit au pillage. Tel était alors l’avilissement de l’empire de Rome que ce Goth dédaigna d’être roi de Rome, tandis que le misérable empereur d’Occident, Honorius, tremblait dans Ravenne, où il s’était réfugié. Alaric se donna le plaisir de créer dans Rome un empereur nommé Attale, qui venait recevoir ses ordres dans son antichambre. L’histoire nous a conservé deux anecdotes concernant Honorius, qui montrent bien tout l’excès de la turpitude de ces temps: la première, qu’une des causes du mépris où Honorius était tombé, c’est qu’il était impuissant; la seconde, c’est qu’on proposa à cet Attale, empereur, valet d’Alaric, de châtrer Honorius pour rendre son ignominie plus complète. Après Alaric vint Attila, qui ravageait tout, de la Chine jusqu’à la Gaule. Il était si grand, et les empereurs Théodose et Valentinien III si petits, que la princesse Honoria, soeur de Valentinien III, lui proposa de l’épouser. Elle lui envoya son anneau pour gage de sa foi; mais avant qu’elle eût réponse d’Attila, elle était déjà grosse de la façon d’un de ses domestiques. Lorsque Attila eut détruit la ville d’Aquilée, Léon, évêque de Rome, vint mettre à ses pieds tout l’or qu’il avait pu recueillir des Romains pour racheter du pillage les environs de cette ville dans laquelle l’empereur Valentinien III était caché. L’accord’ étant conclu, les moines ne manquèrent pas d’écrire que le pape Léon avait fait trembler Attila; qu’il était venu à ce Hun avec un air et un ton de maître; qu’il était accompagné de saint Pierre et de saint Paul, armés tous deux d’épées flamboyantes, qui étaient visiblement les deux glaives de l’Église de Rome. Cette manière d’écrire l’histoire a duré, chez les chrétiens, jusqu’au xvie siècle sans interruption. Bientôt après, des déluges de barbares inondèrent de tous côtés ce qui était échappé aux mains d’Attila. Que faisaient cependant les empereurs? ils assemblaient des conciles. C’était tantôt pour l’ancienne querelle des partisans d’Athanase, tantôt pour les donatistes; et ces disputes agitaient l’Afrique quand le Vandale Genseric la subjugua. C’était d’ailleurs pour les arguments de Nestorius et de Cyrille, pour les subtilités d’Eutychès; et la plupart des articles de foi se décidaient quelquefois à grands coups de bâton, comme il arriva sous Théodose II, dans un concile convoqué par lui à Éphèse, concile qu’on appelle encore aujourd’hui le brigandage. Enfin, pour bien connaître l’esprit de ce malheureux temps, souvenons-nous qu’un moine ayant été rebuté un jour par Théodose II, qu’il importunait, le moine excommunia l’empereur; et que ce César fut obligé de se faire relever de l’excommunication par le patriarche de Constantinople. Pendant ces troubles mêmes, les Francs envahissaient la Gaule; les Visigoths s’emparaient de l’Espagne; les Ostrogoths, sous Théodose, dominaient en Italie, bientôt après chassés par les Lombards. L’empire romain, du temps de Clovis, n’existait plus que dans la Grèce, l’Asie Mineure et dans l’Égypte; tout le reste était la proie des barbares. Scythes, Vandales et Francs, se firent chrétiens pour mieux gouverner les provinces chrétiennes assujetties par eux; car il ne faut pas croire que ces barbares fussent sans politique; ils en avaient beaucoup, et en ce point tous les hommes sont à peu près égaux. L’intérêt rendit donc chrétiens ces déprédateurs; mais ils n’en furent que plus inhumains. Le jésuite Daniel, historien français, qui déguise tant de choses, n’ose dissimuler que Clovis fut beaucoup plus sanguinaire, et se souilla de plus grands crimes après son baptême que tandis qu’il était païen. Et ces crimes n’étaient pas de ces forfaits héroïques qui éblouissent l’imbécillité humaine: c’étaient des vols et des parricides. Il suborna un prince de Cologne qui assassina son père; après quoi il fit massacrer le fils; il tua un roitelet de Cambrai qui lui montrait ses trésors. Un citoyen moins coupable eût été traîné au supplice, et Clovis fonda une monarchie. Quand les Goths s’emparèrent de Rome après les Hérules; quand le célèbre Théodoric, non moins puissant que le fut depuis Charlemagne, eut établi le siège de son empire à Ravenne, au commencement de notre vie siècle, sans prendre le titre d’empereur d’Occident qu’il eût pu s’arroger, il exerça sur les Romains précisément la même autorité que les Césars; conservant le sénat, laissant subsister la liberté de religion, soumettant également aux lois civiles, orthodoxes, ariens et idolâtres; jugeant les Goths par les lois gothiques, et les Romains par les lois romaines; présidant par ses commissaires aux élections des évêques; défendant la simonie, apaisant les schismes. Deux papes se disputaient la chaire épiscopale; il nomma le pape Symmaque, et ce pape Symmaque étant accusé, il le fit juger par ses Missi dominici. Athalaric, son petit-fils, régla les élections des papes et de tous les autres métropolitains de ses royaumes, par un édit qui fut observé; édit rédigé par Cassiodore, son ministre, qui depuis se retira au Mont-Cassin, et embrassa la règle de saint Benoît; édit auquel le pape Jean II se soumit sans difficulté. Quand Bélisaire vint en Italie, et qu’il la remit sous le pouvoir impérial, on sait qu’il exila le pape Sylvère, et qu’en cela il ne passa point les bornes de son autorité, s’il passa celles de la justice. Bélisaire, et ensuite Narsès, ayant arraché Rome au joug des Goths, d’autres barbares, Gépides, Francs, Germains, inondèrent l’Italie. Tout l’empire occidental était dévasté et déchiré par des sauvages. Les Lombards établirent leur domination dans toute l’Italie citérieure. Alboin, fondateur de cette nouvelle dynastie, n’était qu’un brigand barbare; mais bientôt les vainqueurs adoptèrent les moeurs, la politesse, la religion des vaincus. C’est ce qui n’était pas arrivé aux premiers Francs, aux Bourguignons, qui portèrent dans les Gaules leur langage grossier, et leurs moeurs encore plus agrestes. La nation lombarde était d’abord composée de païens et d’ariens. Leur roi Rotharic publia, vers l’an 640, un édit qui donna la liberté de professer toutes sortes de religions; de sorte qu’il y avait dans presque toutes les villes d’Italie un évêque catholique et un évêque arien, qui laissaient vivre paisiblement les peuples nommés idolâtres, répandus encore dans les villages. Le royaume de Lombardie s’étendit depuis le Piémont jusqu’à Brindes et à la terre d’Otrante; il renfermait Bénévent, Ban, Tarente; mais il n’eut ni la Pouille, ni Rome, ni Ravenne: ces pays demeurèrent annexés au faible empire d’Orient. L’Église romaine avait donc repassé de la domination des Goths à celle des Grecs. Un exarque gouvernait Rome au nom de l’empereur; mais il ne résidait point dans cette ville, presque abandonnée à elle-même. Son séjour était à Ravenne, d’où il envoyait ses ordres au duc ou préfet de Rome, et aux sénateurs, qu’on appelait encore Pères conscripts. L’apparence du gouvernement municipal subsistait toujours dans cette ancienne capitale si déchue, et les sentiments républicains n’y furent jamais éteints. Ils se soutenaient par l’exemple de Venise, république fondée d’abord par la crainte et par la misère, et bientôt élevée par le commerce et par le courage. Venise était déjà si puissante qu’elle rétablit au viiie siècle l’exarque Scolastique, qui avait été chassé de Ravenne. Quelle était donc aux viie et viiie siècles la situation de Rome? celle d’une ville malheureuse, mal défendue par les exarques, continuellement menacée par les Lombards, et reconnaissant toujours les empereurs pour maîtres. Le crédit des papes augmentait dans la désolation de la ville. Ils en étaient souvent les consolateurs et les pères; mais toujours sujets, ils ne pouvaient être consacrés qu’avec la permission expresse de l’exarque. Les formules par lesquelles cette permission était demandée et accordée subsistent encore(1). Le clergé romain écrivait au métropolitain de Ravenne, et demandait la protection de sa béatitude auprès du gouverneur; ensuite le pape envoyait à ce métropolitain sa profession de foi. Le roi lombard Astolfe s’empara enfin de tout l’exarchat de Ravenne, en 751, et mit fin à cette Vice-royauté impériale qui avait duré cent quatre-vingt-trois ans. Comme le duché de Rome dépendait de l’exarchat de Ravenne, Astolfe prétendit avoir Rome par le droit de sa conquête. Le pape Étienne II, seul défenseur des malheureux Romains, envoya demander du secours à l’empereur Constantin, surnommé Copronyme. Ce misérable empereur envoya pour tout secours un officier du palais, avec une lettre pour le roi lombard. C’est cette faiblesse des empereurs grecs qui fut l’origine du nouvel empire d’Occident et de la grandeur pontificale. Vous ne voyez avant ce temps aucun évêque qui ait aspiré à la moindre autorité temporelle, au moindre territoire. Comment l’auraient-ils osé? leur législateur fut un pauvre qui catéchisa des pauvres. Les successeurs de ces premiers chrétiens furent pauvres. Le clergé ne fit un corps que sous Constantin Ier; mais cet empereur ne souffrit pas qu’un évêque fût propriétaire d’un seul village. Ce ne peut être que dans des temps d’anarchie que les papes aient obtenu quelques seigneuries. Ces domaines furent d’abord médiocres. Tout s’agrandit, et tout tombe avec le temps. Lorsqu’on passe de l’histoire de l’empire romain à celle des peuples qui l’ont déchiré dans l’Occident, on ressemble à un voyageur qui, au sortir d’une ville superbe, se trouve dans des déserts couverts de ronces. Vingt jargons barbares succèdent à cette belle langue latine qu’on parlait du fond de l’Illyrie au mont Atlas. Au lieu de ces sages lois qui gouvernaient la moitié de notre hémisphère, on ne trouve plus que des coutumes sauvages. Les cirques, les amphithéâtres élevés dans toutes les provinces sont changés en masures couvertes de paille. Ces grands chemins si beaux, si solides, établis du pied du Capitole jusqu’au mont Taurus, sont couverts d’eaux croupissantes. La même révolution se fait dans les esprits; et Grégoire de Tours, le moine de Saint-Gall, Frédegaire, sont nos Polybe et nos Tite-Live. L’entendement humain s’abrutit dans les superstitions les plus lâches et les plus insensées. Ces superstitions sont portées au point que des moines deviennent seigneurs et princes; ils ont des esclaves, et ces esclaves n’osent pas même se plaindre. L’Europe entière croupit dans cet avilissement jusqu’au xvie siècle, et n’en sort que par des convulsions terribles. CHAP. XIII. — Origine de la puissance des papes. Digression sur le sacre des rois. Lettre de Saint-Pierre à Pépin, maire de France, devenu roi. Prétendues donations au Saint Siège. Il n’y a que trois manières de subjuguer les hommes: celle de les policer en leur proposant des lois, celle d’employer la religion pour appuyer ces lois, celle enfin d’égorger une partie d’une nation pour gouverner l’autre; je n’en connais pas une quatrième. Toutes les trois demandent des circonstances favorables. Il faut remonter à l’antiquité la plus reculée pour trouver des exemples de la première; encore sont-ils suspects. Charlemagne, Clovis, Théodoric, Alboin, Alaric, se servirent de la troisième; les papes employèrent la seconde. Le pape n’avait pas originairement plus de droit sur Rome que saint Augustin n’en aurait eu, par exemple, à la souveraineté de la petite ville d’Hippone. Quand même saint Pierre aurait demeuré à Rome, comme on l’a dit sur ce qu’une de ses épîtres est datée de Babylone; quand même il eût été évêque de Rome, dans un temps où il n’y avait certainement aucun siège particulier, ce séjour dans Rome ne pouvait donner le trône des Césars; et nous avons vu que les évêques de Rome ne se regardèrent, pendant sept cents ans, que comme des sujets. Rome, tant de fois saccagée par les barbares, abandonnée des empereurs, pressée par les Lombards, incapable de rétablir l’ancienne république, ne pouvait plus prétendre à la grandeur. Il lui fallait du repos: elle l’aurait goûté si elle avait pu dès lors être gouvernée par son évêque, comme le furent depuis tant de villes d’Allemagne; et l’anarchie eût au moins produit ce bien. Mais il n’était pas encore reçu dans l’opinion des chrétiens qu’un évêque pût être souverain, quoiqu’on eût, dans l’histoire du monde, tant d’exemples de l’union du sacerdoce et de l’empire dans d’autres religions. Le pape Grégoire III recourut le premier à la protection des Francs contre les Lombards et contre les empereurs. Zacharie, son successeur, animé du même esprit, reconnut Pépin ou Pipin, maire du palais, usurpateur du royaume de France, pour roi légitime. On a prétendu que Pépin, qui n’était que premier ministre, fit demander d’abord au pape quel était le vrai roi, ou de celui qui n’en avait que le droit et le nom, ou de celui qui en avait l’autorité et le mérite; et que le pape décida que le ministre devait être roi. Il n’a jamais été prouvé qu’on ait joué cette comédie; mais ce qui est vrai, c’est que le pape Étienne III appela Pépin à son secours contre les Lombards, qu’il vint en France se jeter aux pieds de Pépin, en 754, et ensuite le couronner avec des cérémonies qu’on appelait sacre. C’était une imitation d’un ancien appareil judaïque. Samuel avait versé de l’huile sur la tête de Saül; les rois lombards se faisaient ainsi sacrer; les ducs de Bénévent même avaient adopté cet usage, pour en imposer aux peuples. On employait l’huile dans l’installation des évêques; et on croyait imprimer un caractère de sainteté au diadème, en y joignant une cérémonie épiscopale. Un roi goth, nommé Vamba, fut sacré en Espagne avec de l’huile bénite, en 674. Mais les Arabes vainqueurs firent bientôt oublier cette cérémonie, que les Espagnols n’ont jamais renouvelée. Pépin ne fut donc pas le premier roi sacré en Europe, comme nous l’écrivons tous les jours. Il avait déjà reçu cette onction de l’Anglais Boniface, missionnaire en Allemagne, et évêque de Mayence, qui, ayant voyagé longtemps en Lombardie, le sacra suivant l’usage de ce pays. Remarquez attentivement que ce Boniface avait été créé évêque de Mayence par Carloman, frère de l’usurpateur Pépin, sans aucun concours du pape, sans que la cour romaine influât alors sur la nomination des évêchés dans le royaume des Francs. Rien ne vous convaincra plus que toutes les lois civiles et ecclésiastiques sont dictées par la convenance, que la force les maintient, que la faiblesse les détruit, et que le temps les change. Les évêques de Rome prétendaient une autorité suprême, et ne l’avaient pas. Les papes, sous le joug des rois lombards, auraient laissé toute la puissance ecclésiastique en France au premier Franc qui les aurait délivrés du joug en Italie. Le pape Étienne avait plus besoin de Pépin que Pépin n’avait besoin de lui; il y paraît bien, puisque ce fut le prêtre qui vint implorer la protection du guerrier. Le nouveau roi fit renouveler son sacre par l’évêque de Rome dans l’église de Saint-Denis: ce fait paraît singulier. On ne se fait pas couronner deux fois quand on croit la première cérémonie suffisante. Il paraît donc que, dans l’opinion des peuples, un évêque de Rome était quelque chose de plus saint, de plus autorisé qu’un évêque d’Allemagne; que les moines de Saint-Denis, chez qui se faisait le second sacre, attachaient plus d’efficacité à l’huile répandue sur la tête d’un Franc par un évêque romain qu’à l’huile répandue par un missionnaire de Mayence; et que le successeur de saint Pierre avait plus droit qu’un autre de légitimer une usurpation. Pépin fut le premier roi sacré en France, et non le seul qui l’y ait été par un pontife de Rome; car Innocent III couronna depuis, et sacra Louis le Jeune à Reims. Clovis n’avait été ni couronné ni sacré roi par l’évêque Remi. Il y avait longtemps qu’il régnait quand il fut baptisé. S’il avait reçu l’onction royale, ses successeurs auraient adopté une cérémonie si solennelle, devenue bientôt nécessaire. Aucun ne fut sacré jusqu’à Pépin, qui reçut l’onction dans l’abbaye de Saint-Denis. Ce ne fut que trois cents ans après Clovis que l’archevêque de Reims, Hincmar, écrivit qu’au sacre de Clovis un pigeon avait apporté du ciel une fiole qu’on appelle la sainte ampoule. Peut-être crut-il fortifier par cette fable le droit de sacrer les rois, que ces métropolitains commençaient alors à exercer. Ce droit ne s’établit qu’avec le temps, comme tous les autres usages; et ces prélats, longtemps après, sacrèrent constamment les rois, depuis Philippe Ier jusqu’à Henri IV, qui fut couronné à Chartres, et oint de l’ampoule de saint Martin, parce que les ligueurs étaient maîtres de l’ampoule de saint Remi. Il est vrai que ces cérémonies n’ajoutent rien aux droits des monarques, mais elles semblent ajouter à la vénération des peuples. Il n’est pas douteux que cette cérémonie du sacre, aussi bien que l’usage d’élever les rois francs, goths et lombards, sur un bouclier, ne vinssent de Constantinople. L’empereur Cantacuzène nous apprend lui-même que c’était un usage immémorial d’élever les empereurs sur un bouclier, soutenu par les grands officiers de l’empire et par le patriarche; après quoi l’empereur montait du trône au pupitre de l’église, et le patriarche faisait le signe de la croix sur sa tête avec un plumasseau trempé dans de l’huile bénite; les diacres apportaient la couronne; le principal officier, ou le prince du sang impérial le plus proche, mettait la couronne sur la tête du nouveau César; le patriarche et le peuple criaient: « Il en est digne. » Mais au sacre des rois d’Occident, l’évêque dit au peuple: « Voulez-vous ce roi? » et ensuite le roi fait serment au peuple, après l’avoir fait aux évêques. Le pape Étienne ne s’en tint pas avec Pépin à cette cérémonie; il défendit aux Français, sous peine d’excommunication, de se donner jamais des rois d’une autre race. Tandis que cet évêque, chassé de sa patrie, et suppliant dans une terre étrangère, avait le courage de donner des lois, sa politique prenait une autorité qui assurait celle de Pépin; et ce prince, pour mieux jouir de ce qui ne lui était pas dû, laissait au pape des droits qui ne lui appartenaient pas. Hugues Capet en France, et Conrad en Allemagne, firent voir depuis qu’une telle excommunication n’est pas une loi fondamentale. Cependant l’opinion, qui gouverne le monde, imprima d’abord dans les esprits un si grand respect pour la cérémonie faite par le pape à Saint-Denis qu’Éginhard, secrétaire de Charlemagne, dit en termes exprès que « le roi Hilderic fut déposé par ordre du pape Étienne. » Tous ces événements ne sont qu’un tissu d’injustice, de rapine, de fourberie. Le premier des domestiques d’un roi de France dépouillait son maître Hilderic III, l’enfermait dans le couvent de Saint-Bertin, tenait en prison le fils de son maître dans le couvent de Fontenelle en Normandie; un pape venait de Rome consacrer ce brigandage. On croirait que c’est une contradiction que ce pape fût venu en France se prosterner aux pieds de Pépin, et disposer ensuite de la couronne; mais non: ces prosternements n’étaient regardés alors que comme le sont aujourd’hui nos révérences; c’était l’ancien usage de l’Orient. On saluait les évêques à genoux; les évêques saluaient de même les gouverneurs de leurs diocèses. Charles, fils de Pépin, avait embrassé les pieds du pape Étienne à Saint-Maurice en Valais; Étienne embrassa ceux de Pépin. Tout cela était sans conséquence. Mais peu à peu les papes attribuèrent à eux seuls cette marque de respect. On prétend que le pape Adrien Ier fut celui qui exigea qu’on ne parût jamais devant lui sans lui baiser les pieds(2). Les empereurs et les rois se soumirent depuis, comme les autres, à cette cérémonie, qui rendait la religion romaine plus vénérable à la populace, mais qui a toujours indigné tous les hommes d’un ordre supérieur. On nous dit que Pépin passa les monts en 754; que le Lombard Astolfe, intimidé par la seule présence du Franc, céda aussitôt au pape tout l’exarchat de Ravenne; que Pépin repassa les monts, et qu’à peine s’en fut-il retourné qu’Astolfe, au lieu de donner Ravenne au pape, mit le siège devant Rome. Toutes les démarches de ces temps-là étaient si irrégulières qu’il se pourrait à toute force que Pépin eût donné aux papes l’exarchat de Ravenne, qui ne lui appartenait point, et qu’il eût même fait cette donation du bien d’autrui sans prendre aucune mesure pour la faire exécuter. Cependant il est bien peu vraisemblable qu’un homme tel que Pépin, qui avait détrôné son roi, n’ait passé en Italie avec une armée que pour y aller faire des présents. Rien n’est plus douteux que cette donation citée dans tant de livres. Le bibliothécaire Anastase, qui écrivait cent quarante ans après l’expédition de Pépin, est le premier qui parle de cette donation. Mille auteurs l’ont citée, les meilleurs publicistes d’Allemagne la réfutent, la cour romaine ne peut la prouver, mais elle en jouit. Il régnait alors dans les esprits un mélange bizarre de politique et de simplicité, de grossièreté et d’artifice, qui caractérise bien la décadence générale. Étienne feignit une lettre de saint Pierre, adressée du ciel à Pépin et à ses enfants; elle mérite d’être rapportée; la voici: « Pierre, appelé apôtre par Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, etc... Comme par moi toute l’Église catholique, apostolique, romaine, mère de toutes les autres Églises, est fondée sur la pierre, qu’Étienne est évêque de cette douce Église romaine; et afin que la grâce et la vertu soient pleinement accordées du Seigneur notre Dieu, pour arracher l’Église de Dieu des mains des persécuteurs: à vous, excellents Pépin, Charles et Carloman, trois rois, et à tous saints évêques et abbés, prêtres et moines, et même aux ducs, aux comtes, et aux peuples, moi Pierre, apôtre, etc... je vous conjure, et la vierge Marie, qui vous aura obligation, vous avertit et vous commande, aussi bien que les trônes, les dominations... Si vous ne combattez pour moi, je vous déclare, par la sainte Trinité et par mon apostolat, que vous n’aurez jamais de part au paradis(3). » La lettre eut son effet. Pépin passa les Alpes pour la seconde fois; il assiégea Pavie, et fit encore la paix avec Astolfe. Mais est-il probable qu’il ait passé deux fois les monts uniquement pour donner des villes au pape Étienne? Pourquoi saint Pierre, dans sa lettre, ne parle-t-il pas d’un fait si important? pourquoi ne se plaint-il pas à Pépin de n’être pas en possession de l’exarchat? pourquoi ne le redemande-t-il pas expressément? Tout ce qui est vrai, c’est que les Francs, qui avaient envahi les Gaules, voulurent toujours subjuguer l’Italie, objet de la cupidité de tous les barbares; non que l’Italie soit en effet un meilleur pays que les Gaules, mais alors elle était mieux cultivée; les villes bâties, accrues, et embellies par les Romains, subsistaient; et la réputation de l’Italie tenta toujours un peuple pauvre, inquiet et guerrier. Si Pépin avait pu prendre la Lombardie, comme fit Charlemagne, il l’aurait prise sans doute; et s’il conclut un traité avec Astolfe, c’est qu’il y fut obligé. Usurpateur de la France, il n’y était pas affermi: il avait à combattre des ducs d’Aquitaine et de Gascogne, dont les droits sur ces pays valaient mieux que les siens sur la France. Comment donc aurait-il donné tant de terres aux papes, quand il était forcé de revenir en France pour y soutenir son usurpation? Le titre primordial de cette donation n’a jamais paru; on est donc réduit à douter. C’est le parti qu’il faut prendre souvent en histoire comme en philosophie. Le saint siège, d’ailleurs, n’a pas besoin de ces titres équivoques; le temps lui a donné des droits aussi réels sur ses États que les autres souverains de l’Europe en ont sur les leurs. Il est certain que les pontifes de Rome avaient dès lors de grands patrimoines dans plus d’un pays; que ces patrimoines étaient respectés, qu’ils étaient exempts de tribut. Ils en avaient dans les Alpes, en Toscane, à Spolette, dans les Gaules, en Sicile, et jusque dans la Corse, avant que les Arabes se fussent rendus maîtres de cette île, au viiie siècle. Il est à croire que Pépin fit augmenter beaucoup ce patrimoine dans le pays de la Romagne, et qu’on l’appela le patrimoine de l’exarchat. C’est probablement ce mot patrimoine qui fut la source de la méprise. Les auteurs postérieurs supposèrent, dans des temps de ténèbres, que les papes avaient régné dans tous les pays où ils avaient seulement possédé des villes et des territoires. Si quelque pape, sur la fin du viiie siècle, prétendit être au rang des princes, il paraît que c’est Adrien Ier. La monnaie qui fut frappée en son nom (si cette monnaie fut en effet fabriquée de son temps) fait voir qu’il eut les droits régaliens; et l’usage qu’il introduisit de se faire baiser les pieds fortifie encore cette conjecture. Cependant il reconnut toujours l’empereur grec pour son souverain. On pouvait très bien rendre à ce souverain éloigné un vain hommage, et s’attribuer une indépendance réelle, appuyée de l’autorité du ministère ecclésiastique. Voyez par quels degrés la puissance pontificale de Rome s’est élevée. Ce sont d’abord des pauvres qui instruisent des pauvres dans les souterrains de Rome; ils sont, au bout de deux siècles, à la tête d’un troupeau considérable. Ils sont riches et respectés sous Constantin; ils deviennent patriarches de l’Occident; ils ont d’immenses revenus et des terres; enfin ils deviennent de grands souverains; mais c’est ainsi que tout s’est écarté de son origine. Si les fondateurs de Rome, de l’empire des Chinois, de celui des califes, revenaient au monde, ils verraient sur leurs trônes des Goths, des Tartares, et des Turcs. Avant d’examiner comment tout changea en Occident par la translation de l’empire, il est nécessaire de vous faire une idée de l’Église d’Orient. Les disputes de cette Église ne servirent pas peu à cette grande révolution. CHAP. XIV. État de l’Église en Orient avant Charlemagne. Querelles pour les images. Révolution de Rome commencée. Que les usages de l’Église grecque et de la latine aient été différents comme leurs langues; que la liturgie, les habillements, les ornements, la forme des temples, celle de la croix, n’aient pas été les mêmes; que les Grecs priassent debout, et les Latins à genoux(4): ce n’est pas ce que j’examine. Ces différentes coutumes ne mirent point aux prises l’Orient et l’Occident; elles servaient seulement à nourrir l’aversion naturelle des nations devenues rivales. Les Grecs surtout, qui n’ont jamais reçu le baptême que par immersion, en se plongeant dans les cuves des baptistères, haïssaient les Latins, qui, en faveur des chrétiens septentrionaux, introduisirent le baptême par aspersion. Mais ces oppositions n’excitèrent aucun trouble. La domination temporelle, cet éternel sujet de discorde dans l’Occident, fut inconnue aux Églises d’Orient. Les évêques sous les yeux du maître restèrent sujets; mais d’autres querelles non moins funestes y furent excitées par ces disputes interminables, nées de l’esprit sophistique des Grecs et de leurs disciples. La simplicité des premiers temps disparut sous le grand nombre de questions que forma la curiosité humaine; car le fondateur de la religion n’ayant jamais rien écrit, et les hommes voulant tout savoir, chaque mystère fit naître des opinions, et chaque opinion coûta du sang. C’est une chose très remarquable que, de près de quatre-vingts sectes qui avaient déchiré l’Église depuis sa naissance, aucune n’avait eu un Romain pour auteur, si l’on excepte Novatien, qu’à peine encore on peut regarder comme un hérétique. Aucun Romain, dans les cinq premiers siècles, ne fut compté, ni parmi les pères de l’Église, ni parmi les hérésiarques. Il semble qu’ils ne furent que prudents. De tous les évêques de Rome, il n’y en eut qu’un seul qui favorisa un de ces systèmes condamnés par l’Église: c’est le pape Honorius Ier. On l’accuse encore tous les jours d’avoir été monothélite. On croit par là flétrir sa mémoire; mais si on se donne la peine de lire sa fameuse lettre pastorale, dans laquelle il n’attribue qu’une volonté à Jésus-Christ, on verra un homme très sage. « Nous confessons, dit-il, une seule volonté dans Jésus-Christ. Nous ne voyons point que les conciles ni l’Écriture nous autorisent à penser autrement; mais de savoir si à cause des oeuvres de divinité et d’humanité qui sont en lui, on doit entendre une opération ou deux, c’est ce que je laisse aux grammairiens, et ce qui n’importe guère(5). » Peut-être n’y a-t-il rien de plus précieux dans toutes les lettres des papes que ces paroles. Elles nous convainquent que toutes les disputes des Grecs étaient des disputes de mots, et qu’on aurait dû assoupir ces querelles de sophistes dont les suites ont été si funestes. Si on les avait abandonnées aux grammairiens, comme le veut ce judicieux pontife, l’Église eût été dans une paix inaltérable. Mais voulut-on savoir si le Fils était consubstantiel au Père, ou seulement de même nature, ou d’une nature inférieure: le monde chrétien fut partagé, la moitié persécuta l’autre et en fut persécutée. Voulut-on savoir si la mère de Jésus-Christ était la mère de Dieu ou de Jésus; si le Christ avait deux natures et deux volontés dans une même personne, ou deux personnes et une volonté, ou une volonté et une personne; toutes ces disputes, nées dans Constantinople, dans Antioche, dans Alexandrie, excitèrent des séditions. Un parti anathématisait l’autre; la faction dominante condamnait à l’exil, à la prison, à la mort et aux peines éternelles après la mort, l’autre faction, qui se vengeait à son tour par les mêmes armes. De pareils troubles n’avaient point été connus dans l’ancienne religion des Grecs et des Romains, que nous appelons le paganisme; la raison en est que les païens, dans leurs erreurs grossières, n’avaient point de dogmes, et que les prêtres des idoles, encore moins les séculiers, ne s’assemblèrent jamais juridiquement pour disputer. Dans le viiie siècle, on agita dans les Églises d’Orient s’il fallait rendre un culte aux images: la loi de Moïse l’avait expressément défendu. Cette loi n’avait jamais été révoquée; et les premiers chrétiens, pendant plus de deux cents ans, n’avaient même jamais souffert d’images dans leurs assemblées. Peu à peu la coutume s’introduisit partout d’avoir chez soi des crucifix. Ensuite on eut les portraits vrais ou faux des martyrs ou des confesseurs. Il n’y avait point encore d’autels érigés pour les saints, point de messes célébrées en leur nom. Seulement, à la vue d’un crucifix et de l’image d’un homme de bien, le coeur, qui surtout dans ces climats a besoin d’objets sensibles, s’excitait à la piété. Cet usage s’introduisit dans les églises. Quelques évêques ne l’adoptèrent pas. On voit qu’en 393, saint Épiphane arracha d’une église de Syrie une image devant laquelle on priait. Il déclara que la religion chrétienne ne permettait pas ce culte; et sa sévérité ne causa point de schisme. Enfin cette pratique pieuse dégénéra en abus, comme toutes les choses humaines. Le peuple, toujours grossier, ne distingua point Dieu et les images; bientôt on en vint jusqu’à leur attribuer des vertus et des miracles: chaque image guérissait une maladie. On les mêla même aux sortilèges, qui ont presque toujours séduit la crédulité du vulgaire; je dis non seulement le vulgaire du peuple, mais celui des princes, et même celui des savants. En 727, l’empereur Léon l’Isaurien voulut, à la persuasion de quelques évêques, déraciner l’abus; mais, par un abus peut-être plus grand, il fit effacer toutes les peintures: il abattit les statues et les représentations de Jésus-Christ avec celles des saints. En ôtant ainsi tout d’un coup aux peuples les objets de leur culte, il les révolta: on désobéit, il persécuta; il devint tyran parce qu’il avait été imprudent. Il est honteux pour notre siècle qu’il y ait encore des compilateurs et des déclamateurs, comme Maimbourg(6), qui répètent cette ancienne fable que deux Juifs avaient prédit l’empire à Léon, et qu’ils avaient exigé de lui qu’il abolît le culte des images; comme s’il eût importé à des Juifs que les chrétiens eussent ou non des figures dans leurs églises. Les historiens qui croient qu’on peut ainsi prédire l’avenir sont bien indignes d’écrire ce qui s’est passé. Son fils Constantin Copronyme fit passer en loi civile et ecclésiastique l’abolition des images. Il tint à Constantinople un concile de trois cent trente-huit évêques; ils proscrivirent d’une commune voix ce culte, reçu dans plusieurs églises, et surtout à Rome. Cet empereur eût voulu abolir aussi aisément les moines, qu’il avait en horreur, et qu’il n’appelait que les abominables; mais il ne put y réussir: ces moines, déjà fort riches, défendirent plus habilement leurs biens que les images de leurs saints. Les papes Grégoire ii et iii, et leurs successeurs, ennemis secrets des empereurs, et opposés ouvertement à leur doctrine, ne lancèrent pourtant point ces sortes d’excommunications, depuis si fréquemment et si légèrement employées. Mais soit que ce vieux respect pour les successeurs des Césars contînt encore les métropolitains de Rome, soit plutôt qu’ils vissent combien ces excommunications, ces interdits, ces dispenses du serment de fidélité seraient méprisés dans Constantinople, où l’Église patriarcale s’égalait au moins à celle de Rome, les papes tinrent deux conciles en 728 et en 732, où l’on décida que tout ennemi des images serait excommunié, sans rien de plus, et sans parler de l’empereur. Ils songèrent dès lors plus à négocier qu’à disputer. Grégoire II se rendit maître des affaires dans Rome, pendant que le peuple, soulevé contre les empereurs, ne payait plus les tributs. Grégoire III se conduisit suivant les mêmes principes. Quelques auteurs grecs postérieurs, voulant rendre les papes odieux, ont écrit que Grégoire II excommunia et déposa l’empereur, et que tout le peuple romain reconnut Grégoire II pour son souverain. Ces Grecs ne songeaient pas que les papes, qu’ils voulaient faire regarder comme des usurpateurs, auraient été dès lors les princes les plus légitimes. Ils auraient tenu leur puissance des suffrages du peuple romain: ils eussent été souverains de Rome à plus juste titre que beaucoup d’empereurs. Mais il n’est ni vraisemblable ni vrai que les Romains, menacés par Léon l’Isaurien, pressés par les Lombards, eussent élu leur évêque pour seul maître, quand ils avaient besoin de guerriers. Si les papes avaient eu dès lors un si beau droit au rang des Césars, ils n’auraient pas depuis transféré ce droit à Charlemagne. CHAP. XV. — De Charlemagne. Son ambition, sa politique. Il dépouille ses neveux de leurs états. Oppression et conversion des Saxons, etc. Le royaume de Pépin, ou Pipin, s’étendait de la Bavière aux Pyrénées et aux Alpes. Karl, son fils, que nous respectons sous le nom de Charlemagne, recueillit cette succession tout entière, car un de ses frères était mort après le partage, et l’autre s’était fait moine auparavant au monastère de Saint-Silvestre. Une espèce de piété qui se mêlait à la barbarie de ces temps enferma plus d’un prince dans le cloître; ainsi Rachis, roi des Lombards, un Carloman, frère de Pépin, un duc d’Aquitaine, avaient pris l’habit de bénédictin. Il n’y avait presque alors que cet ordre dans l’Occident. Les couvents étaient riches, puissants, respectés; c’étaient des asiles honorables pour ceux qui cherchaient une vie paisible. Bientôt après, ces asiles furent les prisons des princes détrônés. La réputation de Charlemagne est une des plus grandes preuves que les succès justifient l’injustice, et donnent la gloire. Pépin, son père, avait partagé en mourant ses États entre ses deux enfants, Karlman, ou Carloman, et Karl: une assemblée solennelle de la nation avait ratifié le testament. Carloman avait la Provence, le Languedoc, la Bourgogne, la Suisse, l’Alsace, et quelques pays circonvoisins; Karl, ou Charles, jouissait de tout le reste. Les deux frères furent toujours en mésintelligence. Carloman mourut subitement, et laissa une veuve et deux enfants en bas âge. Charles s’empara d’abord de leur patrimoine (771). La malheureuse mère fut obligée de fuir avec ses enfants chez le roi des Lombards, Desiderius, que nous nommons Didier, ennemi naturel des Francs: ce Didier était beau-père de Charlemagne, et ne l’en haïssait pas moins, parce qu’il le redoutait. On voit évidemment que Charlemagne ne respecta pas plus le droit naturel et les liens du sang que les autres conquérants. Pépin son père n’avait pas eu à beaucoup près le domaine direct de tous les États que posséda Charlemagne. L’Aquitaine, la Bavière, la Provence, la Bretagne, pays nouvellement conquis, rendaient hommage et payaient tribut. Deux voisins pouvaient être redoutables à ce vaste État, les Germains septentrionaux et les Sarrasins. L’Angleterre, conquise par les Anglo-Saxons, partagée en sept dominations, toujours en guerre avec l’Albanie qu’on nomme Écosse, et avec les Danois, était sans politique et sans puissance. L’Italie, faible et déchirée, n’attendait qu’un nouveau maître qui voulut s’en emparer. Les Germains septentrionaux étaient alors appelés Saxons. On connaissait sous ce nom tous les peuples qui habitaient les bords du Véser et ceux de l’Elbe, de Hambourg à la Moravie, et du bas Rhin à la mer Baltique. Ils étaient païens ainsi que tout le septentrion. Leurs moeurs et leurs lois étaient les mêmes que du temps des Romains. Chaque canton se gouvernait en république, mais ils élisaient un chef pour la guerre. Leurs lois étaient simples comme leurs moeurs, leur religion grossière: ils sacrifiaient, dans les grands dangers, des hommes à la Divinité, ainsi que tant d’autres nations; car c’est le caractère des barbares de croire la Divinité malfaisante: les hommes font Dieu à leur image. Les Francs, quoique déjà chrétiens, eurent sous Théodebert cette superstition horrible: ils immolèrent des victimes humaines en Italie, au rapport de Procope; et vous n’ignorez pas que trop de nations, ainsi que les Juifs, avaient commis ces sacrilèges par piété. D’ailleurs les Saxons avaient conservé les anciennes moeurs des Germains, leur simplicité, leur superstition, leur pauvreté. Quelques cantons avaient surtout gardé l’esprit de rapine, et tous mettaient dans leur liberté leur bonheur et leur gloire. Ce sont eux qui, sous le nom de Cattes, de Chérusques et de Bructères, avaient vaincu Varus, et que Germanicus avait ensuite défaits. Une partie de ces peuples, vers le ve siècle, appelée par les Bretons insulaires contre les habitants de l’Écosse, subjugua la Bretagne qui touche à l’Écosse, et lui donna le nom d’Angleterre. Ils y avaient déjà passé au iiie siècle; et au temps de Constantin, les côtes orientales de cette île étaient appelées les Côtes Saxoniques. Charlemagne, le plus ambitieux, le plus politique, et le plus grand guerrier de son siècle, fit la guerre aux Saxons trente années avant de les assujettir pleinement. Leur pays n’avait point encore ce qui tente aujourd’hui la cupidité des conquérants: les riches mines de Goslar et de Friedberg, dont on a tiré tant d’argent, n’étaient point découvertes; elles ne le furent que sous Henri l’Oiseleur. Point de richesses accumulées par une longue industrie, nulle ville digne de l’ambition d’un usurpateur. Il ne s’agissait que d’avoir pour esclaves des millions d’hommes qui cultivaient la terre sous un climat triste, qui nourrissaient leurs troupeaux, et qui ne voulaient point de maîtres. La guerre contre les Saxons avait commencé pour un tribut de trois cents chevaux et quelques vaches que Pépin avait exigé d’eux; et cette guerre dura trente années. Quel droit les Francs avaient-ils sur eux? le même droit que les Saxons avaient eu sur l’Angleterre. Il étaient mal armés, car je vois dans les Capitulaires de Charlemagne une défense rigoureuse de vendre des cuirasses aux Saxons. Cette différence des armes, jointe à la discipline, avait rendu les Romains vainqueurs de tant de peuples: elle fit triompher enfin Charlemagne. Le général de la plupart de ces peuples était ce fameux Vitikind, dont on fait aujourd’hui descendre les principales maisons de l’Empire: homme tel qu’Arminius, mais qui eut enfin plus de faiblesse. (772) Charles prend d’abord la fameuse bourgade d’Èresbourg: car ce lieu ne méritait ni le nom de ville ni celui de forteresse. Il fait égorger les habitants; il y pille, et rase ensuite le principal temple du pays, élevé autrefois au dieu Tanfana, principe universel, si jamais ces sauvages ont connu un principe universel. Il était alors dédié au dieu Irminsul; soit que ce dieu fut celui de la guerre, l’Arès des Grecs, le Mars des Romains; soit qu’il eut été consacré au célèbre Hermann-Arminius, vainqueur de Varus, et vengeur de la liberté germanique. On y massacra les prêtres sur les débris de l’idole renversée. On pénétra jusqu’au Véser avec l’armée victorieuse. Tous ces cantons se soumirent. Charlemagne voulut les lier à son joug par le christianisme. Tandis qu’il court à l’autre bout de ses États, à d’autres conquêtes, il leur laisse des missionnaires pour les persuader, et des soldats pour les forcer. Presque tous ceux qui habitaient vers le Véser se trouvèrent en un an chrétiens, mais esclaves. Vitikind, retiré chez les Danois, qui tremblaient déjà pour leur liberté et pour leurs dieux, revient au bout de quelques années. Il ranime ses compatriotes, il les rassemble. Il trouve dans Brême, capitale du pays qui porte ce nom, un évêque, une église, et ses Saxons désespérés, qu’on traîne à des autels nouveaux. Il chasse l’évêque, qui a le temps de fuir et de s’embarquer; il détruit le christianisme, qu’on n’avait embrassé que par la force; il vient jusqu’auprès du Rhin, suivi d’une multitude de Germains; il bat les lieutenants de Charlemagne. Ce prince accourt: il défait à son tour Vitikind; mais il traite de révolte cet effort courageux de liberté. Il demande aux Saxons tremblants qu’on lui livre leur général; et, sur la nouvelle qu’ils l’ont laissé retourner en Danemark, il fait massacrer quatre mille cinq cents prisonniers au bord de la petite rivière d’Aller. Si ces prisonniers avaient été des sujets rebelles, un tel châtiment aurait été une sévérité horrible; mais traiter ainsi des hommes qui combattaient pour leur liberté et pour leurs lois, c’est l’action d’un brigand, que d’illustres succès et des qualités brillantes ont d’ailleurs fait grand homme. Il fallut encore trois victoires avant d’accabler ces peuples sous le joug. Enfin le sang cimenta le christianisme et la servitude. Vitikind lui-même, lassé de ses malheurs, fut obligé de recevoir le baptême, et de vivre désormais tributaire de son vainqueur. (803-804) Charles, pour mieux s’assurer du pays, transporta environ dix mille familles saxonnes en Flandre, en France, et dans Rome. Il établit des colonies de Francs dans les terres des vaincus. On ne voit depuis lui aucun prince en Europe qui transporte ainsi des peuples malgré eux. Vous verrez de grandes émigrations, mais aucun souverain qui établisse ainsi des colonies suivant l’ancienne méthode romaine: c’est la preuve de l’excès du despotisme de contraindre ainsi les hommes à quitter le lieu de leur naissance. Charles joignit à cette politique la cruauté de faire poignarder par des espions les Saxons qui voulaient retourner à leur culte. Souvent les conquérants ne sont cruels que dans la guerre: la paix amène des moeurs et des lois plus douces. Charlemagne, au contraire, fit des lois qui tenaient de l’inhumanité de ses conquêtes. Il institua une juridiction plus abominable que l’inquisition ne le fut depuis, c’était la cour Veimique, ou la cour de Vestphalie, dont le siège subsista longtemps dans le bourg de Dortmund. Les juges prononçaient peine de mort sur des délations secrètes, sans appeler les accusés. On dénonçait un Saxon, possesseur de quelques bestiaux, de n’avoir pas jeûné en carême; les juges le condamnaient, et on envoyait des assassins qui l’exécutaient et qui saisissaient ses vaches. Cette cour étendit bientôt son pouvoir sur toute l’Allemagne: il n’y a point d’exemple d’une telle tyrannie, et elle était exercée sur des peuples libres. Daniel ne dit pas un mot de cette cour Veimique; et Velli, qui a écrit sa sèche histoire, n’a pas été instruit de ce fait si public: et il appelle Charlemagne religieux monarque, ornement de l’humanité! C’est ainsi parmi nous que des auteurs gagés par des libraires écrivent l’histoire(7)! Ayant vu comment ce conquérant traita les Germains, observons comment il se conduisit avec les Arabes d’Espagne. Il arrivait déjà parmi eux ce qu’on vit bientôt après en Allemagne, en France, et en Italie. Les gouverneurs se rendaient indépendants. Les émirs de Barcelone et ceux de Saragosse s’étaient mis sous la protection de Pépin. L’émir de Saragosse, nommé Ibnal Arabi, c’est-à-dire Ibnal l’Arabe, en 778, vient jusqu’à Paderborn prier Charlemagne de le soutenir contre son souverain. Le prince français prit le parti de ce musulman; mais il se donna bien garde de le faire chrétien. D’autres intérêts, d’autres soins. Il s’allie avec des Sarrasins contre des Sarrasins; mais, après quelques avantages sur les frontières d’Espagne, son arrière-garde est défaite à Roncevaux, vers les montagnes des Pyrénées, par les chrétiens mêmes de ces montagnes, mêlés aux musulmans. C’est là que périt Roland son neveu. Ce malheur est l’origine de ces fables qu’un moine écrivit au xie siècle, sous le nom de l’archevêque Turpin, et qu’ensuite l’imagination de l’Arioste a embellies. On ne sait point en quel temps Charles essuya cette disgrâce; et on ne voit point qu’il ait tiré vengeance de sa défaite. Content d’assurer ses frontières contre des ennemis trop aguerris, il n’embrasse que ce qu’il peut retenir, et règle son ambition sur les conjonctures qui la favorisent. C’est à Rome et à l’empire d’Occident que cette ambition aspirait. La puissance des rois de Lombardie était le seul obstacle; l’Église de Rome, et toutes les Églises sur lesquelles elle influait, les moines déjà puissants, les peuples déjà gouvernés par eux, tout appelait Charlemagne à l’empire de Rome. Le pape Adrien, né Romain, homme d’un génie adroit et ferme, aplanit la route. D’abord il l’engage à répudier la fille du roi lombard, Didier, chez qui l’infortunée belle-soeur de Charles s’était réfugiée avec ses enfants. Les moeurs et les lois de ce temps-là n’étaient pas gênantes, du moins pour les princes. Charles avait épousé cette fille du roi des Lombards dans le temps qu’il avait déjà, dit-on, une autre femme. Il n’était pas rare d’en avoir plusieurs à la fois. Grégoire de Tours rapporte que les rois Gontran, Caribert, Sigebert, Chilpéric, avaient plus d’une épouse. Charles répudie la fille de Didier sans aucune raison, sans aucune formalité. Le roi lombard, qui voit cette union fatale du roi et du pape contre lui, prend un parti courageux. Il veut surprendre Rome, et s’assurer de la personne du pape; mais l’évêque habile fait tourner la guerre en négociation. Charles envoie des ambassadeurs pour gagner du temps. Il redemande au roi de Lombardie sa belle-soeur et ses deux neveux. Non seulement Didier refuse ce sacrifice, mais il veut faire sacrer rois ces deux enfants, et leur faire rendre leur héritage. Charlemagne vient de Thionville à Genève, tient dans Genève un de ces parlements qui, en tout pays, souscrivirent toujours aux volontés d’un conquérant habile. Il passe le mont Cenis, il entre dans la Lombardie. Didier, après quelques défaites, s’enferme dans Pavie, sa capitale; Charlemagne l’y assiège au milieu de l’hiver. La ville, réduite à l’extrémité, se rend après un siège de six mois (774). Ainsi finit ce royaume des Lombards, qui avaient détruit en Italie la puissance romaine, et qui avaient substitué leurs lois à celles des empereurs. Didier, le dernier de ces rois, fut conduit en France dans le monastère de Corbie, où il vécut et mourut captif et moine, tandis que son fils allait inutilement demander des secours dans Constantinople à ce fantôme d’empire romain, détruit en Occident par ses ancêtres. Il faut remarquer que Didier ne fut pas le seul souverain que Charlemagne enferma; il traita ainsi un duc de Bavière et ses enfants. La belle-soeur de Charles et ses deux enfants furent remis entre les mains du vainqueur. Les chroniques ne nous apprennent point s’ils furent aussi confinés dans un monastère, ou mis à mort. Le silence de l’histoire sur cet événement est une accusation contre Charlemagne. Il n’osait pas encore se faire souverain de Rome; il ne prit que le titre de roi d’Italie, tel que le portaient les Lombards. Il se fit couronner comme eux dans Pavie, d’une couronne de fer qu’on garde encore dans la petite ville de Monza. La justice s’administrait toujours à Rome au nom de l’empereur grec. Les papes recevaient de lui la confirmation de leur élection: c’était l’usage que le sénat écrivît à l’empereur, ou à l’exarque de Ravenne quand il y en avait un: « Nous vous supplions d’ordonner la consécration de notre père et pasteur. » On en donnait part au métropolitain de Ravenne. L’élu était obligé de prononcer deux professions de foi. Il y a loin de là à la tiare; mais est-il quelque grandeur qui n’ait en de faibles commencements? Charlemagne prit, ainsi que Pépin, le titre de patrice, que Théodoric et Attila avaient aussi daigné prendre. Ainsi ce nom d’empereur, qui dans son origine ne désignait qu’un général d’armée, signifiait encore le maître de l’Orient et de l’Occident. Tout vain qu’il était, on le respectait, on craignait de l’usurper; on n’affectait que celui de patrice(8), qui autrefois voulait dire sénateur romain. Les papes, déjà très puissants dans l’Èglise, très grands seigneurs à Rome, et possesseurs de plusieurs terres, n’avaient dans Rome même qu’une autorité précaire et chancelante. Le préfet, le peuple, le sénat, dont l’ombre subsistait, s’élevaient souvent contre eux. Les inimitiés des familles qui prétendaient au pontificat remplissaient Rome de confusion. Les deux neveux d’Adrien conspirèrent contre Léon III, son successeur, élu père et pasteur, selon l’usage, par le peuple et le clergé romains. Ils l’accusent de beaucoup de crimes; ils animent les Romains contre lui; on traîne en prison, on accable de coups à Rome celui qui était si respecté partout ailleurs. Il s’évade, il vient se jeter aux genoux du patrice Charlemagne à Paderborn. Ce prince, qui agissait déjà en maître absolu, le renvoya avec une escorte et des commissaires pour le juger. Ils avaient ordre de le trouver innocent. Enfin Charlemagne, maître de l’Italie, comme de l’Allemagne et de la France, juge du pape, arbitre de l’Europe, vient à Rome à la fin de l’année 799. L’année commençait alors à Noël chez les Romains. Léon III le proclame empereur d’Occident pendant la messe, le jour de Noël, en 800. Le peuple joint ses acclamations à cette cérémonie. Charles feint d’être étonné, et notre abbé Velli, copiste de nos légendaires, dit que « rien ne fut égal à sa surprise ». Mais la vérité est que tout était concerté entre lui et le pape, et qu’il avait apporté des présents immenses qui lui assuraient le suffrage de l’évêque et des premiers de Rome. On voit, par des chartes accordées aux Romains en qualité de patrice, qu’il avait déjà brigué hautement l’empire; on y lit ces propres mots: « Nous espérons que notre munificence pourra nous élever à la dignité impériale(9). » Voilà donc le fils d’un domestique, d’un de ces capitaines francs que Constantin avait condamnés aux bêtes, élevé à la dignité de Constantin. D’un côté un Franc, de l’autre une famille thrace, partagent l’empire romain. Tel est le jeu de la fortune. On a écrit, et on écrit encore que Charles, avant même d’être empereur, avait confirmé la donation de l’exarchat de Ravenne; qu’il y avait ajouté la Corse, la Sardaigne, la Ligurie, Parme, Mantoue, les duchés de Spolette et de Bénévent, la Sicile, Venise, et qu’il déposa l’acte de cette donation sur le tombeau dans lequel on prétend que reposent les cendres de saint Pierre et saint Paul. On pourrait mettre cette donation à côté de celle de Constantin(10). On ne voit point que jamais les papes aient possédé aucun de ces pays jusqu’au temps d’innocent III. S’ils avaient eu l’exarchat, ils auraient été souverains de Ravenne et de Rome; mais dans le testament de Charlemagne, qu’Éginhard nous a conservé, ce monarque nomme, à la tête des villes métropolitaines qui lui appartiennent, Rome et Ravenne, auxquelles il fait des présents. Il ne put donner ni la Sicile, ni la Corse, ni la Sardaigne, qu’il ne possédait pas; ni le duché de Bénévent, dont il avait à peine la souveraineté, encore moins Venise, qui ne le reconnaissait pas pour empereur. Le duc de Venise reconnaissait alors, pour la forme, l’empereur d’Orient, et en recevait le titre d’hypatos. Les lettres du pape Adrien parlent des patrimoines de Spolette et de Bénévent; mais ces patrimoines ne se peuvent entendre que des domaines que les papes possédaient dans ces deux duchés. Grégoire VII lui-même avoue dans ses lettres que Charlemagne donnait douze cents livres de pension au saint siège. Il n’est guère vraisemblable qu’il eut donné un tel secours à celui qui aurait possédé tant de belles provinces. Le saint-siège n’eut Bénévent que longtemps après, par la concession très équivoque qu’on croit que l’empereur Henri le Noir lui en fit vers l’an 1047. Cette concession se réduisit à la ville, et ne s’étendit point jusqu’au duché. Il ne fut point question de confirmer le don de Charlemagne. Ce qu’on peut recueillir de plus probable au milieu de tant de doutes, c’est que, du temps de Charlemagne, les papes obtinrent en propriété une partie de la Marche d’Ancône, outre les villes, les châteaux et les bourgs qu’ils avaient dans les autres pays. Voici sur quoi je pourrais me fonder. Lorsque l’empire d’Occident se renouvela dans la famille des Othons, au xe siècle, Othon III assigna particulièrement au saint-siège la Marche d’Ancône, en confirmant toutes les concessions faites à cette Église(11): il parait donc que Charlemagne avait donné cette Marche, et que les troubles survenus depuis en Italie avaient empêché les papes d’en jouir. Nous verrons qu’ils perdirent ensuite le domaine utile de ce petit pays sous l’empire de la maison de Souabe. Nous les verrons tantôt grands terriens, tantôt dépouillés presque de tout, comme plusieurs autres souverains. Qu’il nous suffise de savoir qu’ils possèdent aujourd’hui la souveraineté reconnue d’un pays de cent quatre-vingts grands milles d’Italie en longueur, des portes de Mantoue aux confins de l’Abruzze, le long de la mer Adriatique, et qu’ils en ont plus de cent milles en largeur depuis Civita-Vecchia jusqu’au rivage d’Ancône, d’une mer à l’autre. Il a fallu négocier toujours, et souvent combattre, pour s’assurer cette domination. Tandis que Charlemagne devenait empereur d’Occident, régnait en Orient cette impératrice Irène, fameuse par son courage et par ses crimes, qui avait fait mourir son fils unique, après lui avoir arraché les yeux. Elle eut voulu perdre Charlemagne; mais, trop faible pour lui faire la guerre, elle voulut, dit-on, l’épouser, et réunir les deux empires. Ce mariage est une idée chimérique. Une révolution chasse Irène d’un trône qui lui avait tant coûté (802). Charles n’eut donc que l’empire d’Occident. Il ne posséda presque rien dans les Espagnes, car il ne faut pas compter pour domaine le vain hommage de quelques Sarrasins. Il n’avait rien sur les côtes d’Afrique. Tout le reste était sous sa domination. S’il eut fait de Rome sa capitale, si ses successeurs y eussent fixé leur principal séjour, et surtout si l’usage de partager ses États à ses enfants n’eût point prévalu chez les barbares, il est vraisemblable qu’on eût vu renaître l’empire romain. Tout concourut depuis à démembrer ce vaste corps, que la valeur et la fortune de Charlemagne avaient formé; mais rien n’y contribua plus que ses descendants. Il n’avait point de capitale: seulement Aix-la-Chapelle était le séjour qui lui plaisait le plus. Ce fut là qu’il donna des audiences, avec le faste le plus imposant, aux ambassadeurs des califes et à ceux de Constantinople. D’ailleurs il était toujours en guerre ou en voyage, ainsi que vécut Charles-Quint longtemps après lui. Il partagea ses États, et même de son vivant, comme tous les rois de ce temps-là. Mais enfin, quand de ses fils qu’il avait désignés pour régner il ne resta plus que ce Louis si connu sous le nom de Débonnaire, auquel il avait déjà donné le royaume d’Aquitaine, il l’associa à l’empire dans Aix-la-Chapelle, et lui commanda de prendre lui même sur l’autel la couronne impériale, pour faire voir au monde que cette couronne n’était due qu’à la valeur du père et au mérite du fils, et comme s’il eut pressenti qu’un jour les ministres de l’autel voudraient disposer de ce diadème. Il avait raison de déclarer son fils empereur de son vivant: car cette dignité, acquise par la fortune de Charlemagne, n’était point assurée au fils par le droit d’héritage. Mais en laissant l’empire à Louis, et en donnant l’Italie à Bernard, fils de son fils Pépin, ne déchirait-il pas lui-même cet empire qu’il voulait conserver à sa postérité? N’était-ce pas armer nécessairement ses successeurs les uns contre les autres? Était-il à présumer que le neveu, roi d’Italie, obéirait à son oncle empereur, ou que l’empereur voudrait bien n’être pas le maître en Italie? Charlemagne mourut en 814, avec la réputation d’un empereur aussi heureux qu’Auguste, aussi guerrier qu’Adrien, mais non tel que les Trajan et les Antonins, auxquels nul souverain n’a été comparable. Il y avait alors en Orient un prince qui l’égalait en gloire comme en puissance: c’était le célèbre calife Aaron-al-Raschild, qui le surpassa beaucoup en justice, en science, en humanité. J’ose presque ajouter à ces deux hommes illustres le pape Adrien, qui, dans un rang moins élevé, dans une fortune presque privée, et avec des vertus moins héroïques, montra une prudence à laquelle ses successeurs ont dû leur agrandissement. La curiosité des hommes, qui pénètre dans la vie privée des princes, a voulu savoir jusqu’au détail de la vie de Charlemagne, et jusqu’au secret de ses plaisirs. On a écrit qu’il avait poussé l’amour des femmes jusqu’à jouir de ses propres filles. On en a dit autant d’Auguste; mais qu’importe au genre humain le détail de ces faiblesses qui n’ont influé en rien sur les affaires publiques? L’Église a mis au nombre des saints cet homme qui répandit tant de sang, qui dépouilla ses neveux, et qui fut soupçonné d’inceste! J’envisage son règne par un endroit plus digne de l’attention d’un citoyen. Les pays qui composent aujourd’hui la France et l’Allemagne jusqu’au Rhin furent tranquilles pendant près de cinquante ans, et l’Italie pendant treize, depuis son avènement à l’empire. Point de révolution, point de calamité pendant ce demi-siècle, qui par là est unique. Un bonheur si long ne suffit pas pourtant pour rendre aux hommes la politesse et les arts. La rouille de la barbarie était trop forte, et les âges suivants l’épaissirent encore. CHAP. XVII. — Moeurs, gouvernement et usages, vers le temps de Charlemagne. Je m’arrête à cette célèbre époque pour considérer les usages, les lois, la religion, les moeurs, qui régnaient alors. Les Francs avaient toujours été des barbares, et le furent encore après Charlemagne. Remarquons attentivement que Charlemagne paraissait ne se point regarder comme un Franc. La race de Clovis et de ses compagnons francs fut toujours distincte des Gaulois. L’Allemand Pépin et Karl son fils furent distincts des Francs. Vous en trouverez la preuve dans le capitulaire de Karl ou Charlemagne, concernant ses métairies, art. 4: « Si les Francs commettent quelque délit dans nos possessions, qu’ils soient jugés suivant leur loi. » Il semble par cet ordre que les Francs alors n’étaient pas regardes comme la nation de Charlemagne. A Rome, la race carlovingienne passa toujours pour allemande. Le pape Adrien IV, dans sa lettre aux archevêques de Mayence, de Cologne et de Trèves, s’exprime en ces termes remarquables: « L’empire fut transféré des Grecs aux Allemands; leur roi ne fut empereur qu’après avoir été couronné par le pape... tout ce que l’empereur possède, il le tient de nous. Et comme Zacharie donna l’empire grec aux Allemands, nous pouvons donner celui des Allemands aux Grecs. » Cependant en France le nom de Franc prévalut toujours. La race de Charlemagne fut souvent appelée Franca dans Rome même et à Constantinople. La cour grecque désignait, même du temps des Othons, les empereurs d’Occident par le nom d’usurpateurs francs, barbares francs: elle affectait pour ces Francs un mépris qu’elle n’avait pas. Le règne seul de Charlemagne eut une lueur de politesse qui fut probablement le fruit du voyage de Rome, ou plutôt de son génie. Ses prédécesseurs ne furent illustres que par des déprédations: ils détruisirent des villes, et n’en fondèrent aucune. Les Gaulois avaient été heureux d’être vaincus par les Romains. Marseille, Arles, Autun, Lyon, Trèves, étaient des villes florissantes qui jouissaient paisiblement de leurs lois municipales, subordonnées aux sages lois romaines: un grand commerce les animait. On voit, par une lettre d’un proconsul à Théodose, qu’il y avait dans Autun et dans sa banlieue vingt-cinq mille chefs de famille. Mais, dès que les Bourguignons, les Goths, les Francs, arrivent dans la Gaule, on ne voit plus de grandes villes peuplées. Les cirques, les amphithéâtres construits par les Romains jusqu’au bord du Rhin, sont démolis ou négligés. Si la criminelle et malheureuse reine Brunehaut conserve quelques lieues de ces grands chemins qu’on n’imita jamais, on en est encore étonné. Qui empêchait ces nouveaux venus de bâtir des édifices réguliers sur des modèles romains? Ils avaient la pierre, le marbre, et de plus beaux bois que nous. Les laines fines couvraient les troupeaux anglais et espagnols comme aujourd’hui: cependant les beaux draps ne se fabriquaient qu’en Italie. Pourquoi le reste de l’Europe ne faisait-il venir aucune des denrées de l’Asie? Pourquoi toutes les commodités qui adoucissent l’amertume de la vie étaient-elles inconnues, sinon parce que les sauvages qui passèrent le Rhin rendirent les autres peuples sauvages? Qu’on en juge par ces lois saliques, ripuaires, bourguignonnes, que Charlemagne lui-même confirma, ne pouvant les abroger. La pauvreté et la rapacité avaient évalué à prix d’argent la vie des hommes, la mutilation des membres, le viol, l’inceste, l’empoisonnement. Quiconque avait quatre cents sous, c’est-à-dire quatre cents écus du temps, à donner, pouvait tuer impunément un évêque. Il en coûtait deux cents sous pour la vie d’un prêtre, autant pour le viol, autant pour avoir empoisonné avec des herbes. Une sorcière qui avait mangé de la chair humaine en était quitte pour deux cents sous; et cela prouve qu’alors les sorcières ne se trouvaient pas seulement dans la lie du peuple, comme dans nos derniers siècles, mais que ces horreurs extravagantes étaient pratiquées chez les riches. Les combats et les épreuves décidaient, comme nous le verrons, de la possession d’un héritage, de la validité d’un testament. La jurisprudence était celle de la férocité et de la superstition. Qu’on juge des moeurs des peuples par celles des princes. Nous ne voyons aucune action magnanime. La religion chrétienne, qui devait humaniser les hommes, n’empêche point le roi Clovis de faire assassiner les petits régas, ses voisins et ses parents. Les deux enfants de Clodomir sont massacrés dans Paris, en 533, par un Childebert et un Clotaire, ses oncles, qu’on appelle rois de France; et Clodoald, le frère de ces innocents égorgés, est invoqué sous le nom de saint Cloud, parce qu’on l’a fait moine. Un jeune barbare, nommé Chram, fait la guerre à Clotaire son père, réga d’une partie de la Gaule. Le père fait brûler son fils avec tous ses amis prisonniers, en 559. Sous un Chilpéric, roi de Soissons, en 562, les sujets esclaves désertent ce prétendu royaume, lassés de la tyrannie de leur maître, qui prenait leur pain et leur vin, ne pouvant prendre l’argent qu’ils n’avaient pas. Un Sigebert, un autre Chilpéric, sont assassinés. Brunehaut, d’arienne devenue catholique, est accusée de mille meurtres; et un Clotaire II, non moins barbare qu’elle, la fait traîner, dit-on, à la queue d’un cheval dans son camp, et la fait mourir par ce nouveau genre de supplice, en 616. Si cette aventure n’est pas vraie, il est du moins prouvé qu’elle a été crue comme une chose ordinaire, et cette opinion même atteste la barbarie du temps. Il ne reste de monuments de ces âges affreux que des fondations de monastères, et un confus souvenir de misère et de brigandages. Figurez-vous des déserts où les loups, les tigres, et les renards, égorgent un bétail épars et timide: c’est le portrait de l’Europe pendant tant de siècles. Il ne faut pas croire que les empereurs reconnussent pour rois ces chefs sauvages qui dominaient en Bourgogne, à Soissons, à Paris, à Metz, à Orléans; jamais ils ne leur donnèrent le titre de basileus. Ils ne le donnèrent pas même à Dagobert II, qui réunissait sous son pouvoir toute la France occidentale jusqu’auprès du Véser. Les historiens parlent beaucoup de la magnificence de ce Dagobert, et ils citent en preuve l’orfèvre saint Éloi, qui arriva, dit-on, à la cour avec une ceinture garnie de pierreries, c’est-à-dire qu’il vendait des pierreries, et qu’il les portait à sa ceinture. On parle des édifices magnifiques qu’il fit construire; où sont-ils? la vieille église de Saint-Paul n’est qu’un petit monument gothique. Ce qu’on connaît de Dagobert, c’est qu’il avait à la fois trois épouses, qu’il assemblait des conciles, et qu’il tyrannisait son pays. Sous lui, un marchand de Sens, nommé Samon, va trafiquer en Germanie. Il passe jusque chez les Slaves, barbares qui dominaient vers la Pologne et la Bohême. Ces autres sauvages sont si étonnés de voir un homme qui a fait tant de chemin pour leur apporter les choses dont ils manquent qu’ils le font roi. Ce Samon fit, dit-on, la guerre à Dagobert; et si le roi des Francs eut trois femmes, le nouveau roi slavon en eut quinze. C’est sous ce Dagobert que commence l’autorité des maires du palais. Après lui viennent les rois fainéants, la confusion, le despotisme de ces maires. C’est du temps de ces maires, au commencement du viiie siècle, que les Arabes, vainqueurs de l’Espagne, pénètrent jusqu’à Toulouse, prennent la Guienne, ravagent tout jusqu’à la Loire, et sont près d’enlever les Gaules entières aux Francs, qui les avaient enlevées aux Romains. Jugez en quel état devaient être alors les peuples, l’Église, et les lois. Les évêques n’eurent aucune part au gouvernement jusqu’à Pépin ou Pipin, père de Charles Martel, et grand-père de l’autre Pépin qui se fit roi. Les évêques n’assistaient point aux assemblées de la nation franque. Ils étaient tous ou Gaulois ou Italiens, peuples regardés comme serfs. En vain l’évêque Remi, qui baptisa Clovis, avait écrit à ce roi sicambre cette fameuse lettre où l’on trouve ces mots: « Gardez-vous bien surtout de prendre la préséance sur les évêques; prenez leurs conseils: tant que vous serez en intelligence avec eux, votre administration sera facile. » Ni Clovis ni ses successeurs ne firent du clergé un ordre de l’État: le gouvernement ne fut que militaire. On ne peut mieux le comparer qu’à ceux d’Alger et de Tunis, gouvernés par un chef et une milice. Seulement les rois consultaient quelquefois les évêques quand ils avaient besoin d’eux. Mais quand les majordomes ou maires de cette milice usurpèrent insensiblement le pouvoir, ils voulurent cimenter leur autorité par le crédit des prélats et des abbés, en les appelant aux assemblées du champ de mai. Ce fut, selon les annales de Metz, en 692 que le maire Pépin, premier du nom, procura cette prérogative au clergé: époque bien négligée par la plupart des historiens, mais époque très considérable, et premier fondement du pouvoir temporel des évêques et des abbés; en France et en Allemagne. CHAP. XVIII. — Suite des usages du temps de Charlemagne, et avant lui. S’il état despotique, et le royaume héréditaire. On demande si Charlemagne, ses prédécesseurs, et ses successeurs, étaient despotiques, et si leur royaume était héréditaire par le droit de ces temps-là. Il est certain que par le fait Charlemagne était despotique, et que par conséquent son royaume fut héréditaire, puisqu’il déclare son fils empereur en plein parlement. Le droit est un peu plus incertain que le fait; voici sur quoi tous les droits étaient alors fondés. Les habitants du Nord et de la Germanie étaient originairement des peuples chasseurs; et les Gaulois, soumis par les Romains, étaient agriculteurs ou bourgeois. Des peuples chasseurs, toujours armés, doivent nécessairement subjuguer des laboureurs et des pasteurs, occupés toute l’année de leurs travaux continuels et pénibles, et encore plus aisément des bourgeois paisibles dans leurs foyers. Ainsi les Tartares ont asservi l’Asie; ainsi les Goths sont venus à Rome. Toutes les hordes de Tartares et de Goths, de Huns, de Vandales et de Francs, avaient des chefs. Ces chefs d’émigrants étaient élus à la pluralité des voix, et cela ne pouvait être autrement; car, quel droit pourrait avoir un voleur de commander à ses camarades? Un brigand habile et hardi, surtout heureux, dut à la longue acquérir beaucoup d’empire sur des brigands subordonnés, moins habiles, moins hardis, et moins heureux que lui. Ils avaient tous également part au butin; et c’est la loi la plus inviolable de tous les premiers peuples conquérants. Si on avait besoin de preuve pour faire connaître cette première loi des barbares, on la trouverait aisément dans l’exemple de ce guerrier franc qui ne voulut jamais permettre que Clovis ôtât du butin général un vase de l’église de Reims, et qui fendit le vase à coups de hache, sans que le chef osât l’en empêcher. Clovis devint despotique à mesure qu’il devint puissant; c’est la marche de la nature humaine. Il en fut ainsi de Charlemagne: il était fils d’un usurpateur. Le fils du roi légitime était rasé et condamné à dire son bréviaire dans un couvent de Normandie. Il était donc obligé à de très grands ménagements devant une nation de guerriers assemblée en parlement. « Nous vous avertissons, dit-il dans un de ses Capitulaires, qu’en considération de notre humilité, et de notre obéissance à vos conseils, que nous vous rendons par la crainte de Dieu, vous nous conserviez l’honneur que Dieu nous a accordé, comme vos ancêtres l’ont fait à l’égard de nos ancêtres. » Ses ancêtres se réduisaient à son père, qui avait envahi le royaume: lui-même avait usurpé le partage de son frère, et avait dépouillé ses neveux. Il flattait les seigneurs en parlement; mais. le parlement dissous, malheur à quiconque eut bravé ses volontés! Quant à la succession, il est naturel qu’un chef de conquérants les ait engagés à élire son fils pour son successeur. Cette coutume d’élire, devenue avec le temps plus légale et plus consacrée, se maintient encore de nos jours dans l’empire d’Allemagne. L’élection était si bien regardée comme un droit du peuple conquérant que, lorsque Pépin usurpa le royaume des Francs sur le roi dont il était le domestique, le pape Étienne, avec lequel cet usurpateur était d’accord, prononça une excommunication contre ceux qui éliraient pour roi un autre qu’un descendant de la race de Pépin. Cette excommunication était à la vérité un grand exemple de superstition, comme l’entreprise de Pépin était un exemple d’audace; mais cette superstition même est une preuve du droit d’élire; elle fait voir encore que la nation conquérante élisait, parmi les descendants d’un chef, celui qui lui plaisait davantage. Le pape ne dit pas: « Vous élirez les premiers nés de la maison de Pépin » ; mais: « vous ne choisirez point ailleurs que dans sa maison ». Charlemagne dit dans un capitulaire(12): «Si de l’un des trois princes, mes enfants, il naît un fils tel que la nation le veuille pour succéder à son père, nous voulons que ses oncles y consentent. » Il est évident, par ce titre et par plusieurs autres, que la nation des Francs eut, du moins en apparence, le droit d’élection. Cet usage a été d’abord celui de tous les peuples, dans toutes les religions, et dans tous les pays. On le voit s’établir chez les Juifs, chez les autres Asiatiques, chez les Romains. Les premiers successeurs de Mahomet sont élus; les soudans d’Égypte, les premiers miramolins, ne règnent que par ce droit; et ce n’est qu’avec le temps qu’un État devient purement héréditaire. Le courage, l’habileté, et le besoin, font toutes les lois. CHAP. XIX. — Suite des usages du temps de Charlemagne. Commerce, finances, sciences. Charles Martel, usurpateur et soutien du pouvoir suprême dans une grande monarchie, vainqueur des conquérants arabes, qu’il repoussa jusqu’en Gascogne, n’est cependant appelé que sous-roitelet, subregulus, par le pape Grégoire II, qui implore sa protection contre les rois lombards. Il se dispose à aller secourir l’Église romaine; mais il pille en attendant l’Église des Francs, il donne les biens des couvents à ses capitaines, il tient son roi Thierri en captivité. Pépin, fils de Charles Martel, lassé d’être subregulus, se fait roi, et reprend l’usage des parlements francs. Il a toujours des troupes aguerries sous le drapeau; et c’est à cet établissement que Charlemagne doit toutes ses conquêtes. Ces troupes se levaient par des ducs, gouverneurs des provinces, comme elles se lèvent aujourd’hui chez les Turcs par les béglierbeys. Ces ducs avaient été institués en Italie par Dioclétien. Les comtes, dont l’origine me paraît du temps de Théodose, commandaient sous les ducs, et assemblaient les troupes, chacun dans son canton. Les métairies, les bourgs, les villages, fournissaient un nombre de soldats proportionné à leurs forces. Douze métairies donnaient un cavalier armé d’un casque et d’une cuirasse; les autres soldats n’en portaient point: mais tous avaient le bouclier carré long, la hache d’armes, le javelot, et l’épée. Ceux qui se servaient de flèches étaient obligés d’en avoir au moins douze dans leur carquois. La province qui fournissait la milice lui distribuait du blé et les provisions nécessaires pour six mois: le roi en fournissait pour le reste de la campagne. On faisait la revue au premier de mars, ou au premier de mai. C’est d’ordinaire dans ces temps qu’on tenait les parlements. Dans les sièges on employait le bélier, la baliste, la tortue, et la plupart des machines des Romains. Les seigneurs, nommés barons, leudes, richeomes, composaient, avec leurs suivants, le peu de cavalerie qu’on voyait alors dans les armées. Les musulmans d’Afrique et d’Espagne avaient plus de cavaliers. Charles avait des forces navales, c’est-à-dire de grands bateaux aux embouchures de toutes les grandes rivières de son empire. Avant lui on ne les connaissait pas chez les barbares; après lui on les ignora longtemps. Par ce moyen, et par sa police guerrière, il arrêta les inondations des peuples du Nord: il les contint dans leurs climats glacés; mais, sous ses faibles descendants, ils se répandirent dans l’Europe. Les affaires générales se réglaient dans des assemblées qui représentaient la nation. Sous lui, ses parlements n’avaient d’autre volonté que celle d’un maître qui savait commander et persuader. Il fit fleurir le commerce, parce qu’il était le maître des mers; ainsi les marchands des côtes de Toscane et ceux de Marseille allaient trafiquer à Constantinople chez les chrétiens, et au port d’Alexandrie chez les musulmans, qui les recevaient, et dont ils tiraient les richesses de l’Asie. Venise et Gênes, si puissantes depuis par le négoce, n’attiraient pas encore à elles les richesses des nations; mais Venise commençait à s’enrichir et à s’agrandir. Rome, Ravenne, Milan, Lyon, Arles, Tours, avaient beaucoup de manufactures d’étoffes de laine. On damasquinait le fer, à l’exemple de l’Asie; on fabriquait le verre; mais les étoffes de soie n’étaient tissues dans aucune ville de l’empire d’Occident. Les Vénitiens commençaient à les tirer de Constantinople; mais ce ne fut que près de quatre cents ans après Charlemagne que les princes normands établirent à Palerme une manufacture de soie. Le linge était peu commun. Saint Boniface, dans une lettre à un évêque d’Allemagne, lui mande qu’il lui envoie du drap à longs poils pour se laver les pieds. Probablement ce manque de linge était la cause de toutes ces maladies de la peau, connues sous le nom de lèpre, si générales alors; car les hôpitaux nommés léproseries étaient déjà très nombreux. La monnaie avait à peu près la même valeur que celle de l’empire romain depuis Constantin. Le sou d’or était le solidum romain. Ce sou d’or équivalait à quarante deniers d’argent fin. Ces deniers, tantôt plus forts, tantôt plus faibles, pesaient, l’un portant l’autre, trente grains. Le sou d’or vaudrait aujourd’hui, en 1778, environ 14 livres 6 sous 3 deniers; le denier d’argent, à peu près 7 sous 1 denier 7/8, monnaie de compte. Il faut toujours, en lisant les histoires, se ressouvenir qu’outre ces monnaies réelles d’or et d’argent, on se servait dans le calcul d’une autre dénomination. On s’exprimait souvent en monnaie de compte, monnaie fictive, qui n’était, comme aujourd’hui, qu’une manière de compter. Les Asiatiques et les Grecs comptaient par mines et par talents, les Romains par grands sesterces, sans qu’il y eût aucune monnaie qui valut un grand sesterce ou un talent. La livre numéraire, du temps de Charlemagne, était réputée le poids d’une livre d’argent de douze onces. Cette livre se divisait numériquement en vingt parties. Il y avait, à la vérité, des sous d’argent semblables à nos écus, dont chacun pesait la 20e, 22e ou 24e partie d’une livre de douze onces; et ce sou se divisait comme le nôtre en douze deniers. Mais Charlemagne ayant ordonné que le sou d’argent serait précisément la 20e partie de douze onces, on s’accoutuma à regarder dans les comptes numéraires vingt sous comme une livre. Pendant deux siècles les monnaies restèrent sur le pied où Charlemagne les avait mises; mais, petit à petit, les rois, dans leurs besoins, tantôt chargèrent les sous d’alliage, tantôt en diminuèrent le poids, de sorte que, par un changement qui est peut-être la honte des gouvernements de l’Europe, ce sou, qui était autrefois une pièce d’argent du poids d’environ cinq gros, n’est plus qu’une légère pièce de cuivre avec un 11e d’argent tout au plus; et la livre, qui était le signe représentatif de douze onces d’argent, n’est plus en France que le signe représentatif de vingt de nos sous de cuivre. Le denier, qui était la deux cent quarantième partie d’une livre d’argent de douze onces, n’est plus que le tiers de cette vile monnaie qu’on appelle un liard. Supposé donc qu’une ville de France dût à une autre, au temps de Charlemagne, cent vingt sous ou solides de rente, soixante-douze onces d’argent, elle s’acquitterait aujourd’hui de sa dette en payant ce que nous appelons un écu de six francs. La livre de compte des Anglais, celle des Hollandais, ont moins varié. Une livre sterling d’Angleterre vaut environ vingt-deux francs de France, et une livre de compte hollandaise vaut environ douze francs de France: ainsi les Hollandais se sont écartés moins que les Français de la loi primitive, et les Anglais encore moins. Toutes les fois donc que l’histoire nous parle de monnaie sous le nom de livres, nous n’avons qu’à examiner ce que valait la livre au temps et dans le pays dont on parle, et la comparer à la valeur de la nôtre. Nous devons avoir la même attention en lisant l’histoire grecque et romaine. C’est, par exemple, un très grand embarras pour le lecteur d’être obligé de réformer toujours les comptes qui se trouvent dans l’Histoire ancienne d’un célèbre professeur de l’université de Paris(13), dans l’Histoire ecclésiastique de Fleuri, et dans tant d’autres auteurs utiles. Quand ils veulent exprimer en monnaie de France les talents, les mines, les sesterces, ils se servent toujours de l’évaluation que quelques savants ont faite avant la mort du grand Colbert. Mais le marc de huit onces, qui valait vingt-six francs et dix sous dans les premiers temps du ministère de Colbert, vaut depuis longtemps quarante-neuf livres seize sous, ce qui fait une différence de près de la moitié. Cette différence, qui a été quelquefois beaucoup plus grande, pourra augmenter ou être réduite. Il faut songer à ces variations; sans quoi on aurait une idée très fausse des forces des anciens États, de leur commerce, de la paye de leurs soldats, et de toute leur économie. Il paraît qu’il y avait alors huit fois moins d’espèces circulantes en Italie, et vers les bords du Rhin, qu’il ne s’en trouve aujourd’hui. On n’en peut guère juger que par le prix des denrées nécessaires à la vie; et je trouve la valeur de ces denrées, du temps de Charlemagne, huit fois moins chère qu’elle ne l’est de nos jours. Vingt-quatre livres de pain blanc valaient un denier d’argent, par les Capitulaires. Ce denier était la quarantième partie d’un sou d’or, qui valait environ quatorze livres six sous de notre monnaie d’aujourd’hui. Ainsi la livre de pain revenait à un liard et quelque chose; ce qui est en effet la huitième partie de notre prix ordinaire. Dans les pays septentrionaux l’argent était beaucoup plus rare le prix d’un boeuf y fut fixé, par exemple, à un sou d’or. Nous verrons dans la suite comment le commerce et les richesses se sont étendus de proche en proche. Les sciences et les beaux-arts ne pouvaient avoir que des commencements bien faibles dans ces vastes pays tout sauvages encore. Éginhard, secrétaire de Charlemagne, nous apprend que ce conquérant ne savait pas signer son nom. Cependant il conçut, par la force de son génie, combien les belles lettres étaient nécessaires. Il fit venir de Rome des maîtres de grammaire et d’arithmétique. Les ruines de Rome fournissent tout à l’Occident, qui n’est pas encore formé. Alcuin, cet Anglais alors fameux, et Pierre de Pise, qui enseigna un peu de grammaire à Charlemagne, avaient tous deux étudié à Rome. Il y avait des chantres dans les églises de France; et ce qui est à remarquer, c’est qu’ils s’appelaient chantres gaulois. La race des conquérants francs n’avait cultivé aucun art. Ces Gaulois prétendaient, comme aujourd’hui, disputer du chant avec les Romains. La musique grégorienne, qu’on attribue à saint Grégoire, surnommé le Grand, n’était pas sans mérite, et avait quelque dignité dans sa simplicité. Les chantres gaulois, qui n’avaient point l’usage des anciennes notes alphabétiques, avaient corrompu ce chant, et prétendaient l’avoir embelli. Charlemagne, dans un de ses voyages en Italie, les obligea de se conformer à la musique de leurs maîtres. Le pape Adrien leur donna des livres de chant notés; et deux musiciens italiens furent établis pour enseigner la note alphabétique, l’un dans Metz, l’autre dans Soissons. Il fallut encore envoyer des orgues de Rome. Il n’y avait point d’horloge sonnante dans les villes de son empire, et il n’y en eut que vers le xiiie siècle. De là vient l’ancienne coutume qui se conserve encore en Allemagne, en Flandre, en Angleterre, d’entretenir des hommes qui avertissent de l’heure pendant la nuit. Le présent que le calife Aaron-al-Raschild fit à Charlemagne d’une horloge sonnante fut regardé comme une merveille. A l’égard des sciences de l’esprit, de la saine philosophie, de la physique, de l’astronomie, des principes de la médecine, comment auraient-elles pu être connues? elles ne viennent que de naître parmi nous. On comptait encore par nuits, et de là vient qu’en Angleterre on dit encore sept nuits, pour signifier une semaine, et quatorze nuits pour deux semaines. La langue romance commençait à se former du mélange du latin avec le tudesque. Ce langage est l’origine du français, de l’espagnol, et de l’italien. Il dura jusqu’au temps de Frédéric II, et on le parle encore dans quelques villages des Grisons, et vers la Suisse. Les vêtements, qui ont toujours changé en Occident depuis la ruine de l’empire romain, étaient courts, excepté aux jours de cérémonie, où la saie était couverte d’un manteau souvent doublé de pelleterie. On tirait, comme aujourd’hui, ces fourrures du Nord, et surtout de la Russie. La chaussure des Romains s’était conservée. On remarque que Charlemagne se couvrait les jambes de bandes entrelacées en forme de brodequins, comme en usent encore les montagnards d’Écosse, seul peuple chez qui l’habillement guerrier des Romains s’est conservé jusqu’à nos jours. Si nous tournons à présent les yeux sur les maux que les hommes s’attirèrent quand ils firent de la religion un instrument de leurs passions, sur les usages consacrés, sur les abus de ces usages, la querelle des Iconoclastes et des Iconolâtres est d’abord ce qui présente le plus grand objet. L’impératrice Irène, tutrice de son malheureux fils Constantin Porphyrogénète, pour se frayer le chemin à l’empire, flatte le peuple et les moines, à qui le culte des images, proscrit par tant d’empereurs depuis Léon l’Isaurien, plaisait encore. Elle y était elle-même attachée, parce que son mari les avait eues en horreur. On avait persuadé à Irène que, pour gouverner son époux, il fallait mettre sous le chevet de son lit les images de certaines saintes. La crédulité entre même dans les esprits politiques. L’empereur son mari avait puni les auteurs de cette superstition. Irène, après la mort de son mari, donne un libre cours à son goût et à son ambition. Voilà ce qui assemble, en 786, le second concile de Nicée, septième concile oecuménique, commencé d’abord à Constantinople. Elle fait élire pour patriarche un laïque, secrétaire d’État, nommé Taraise. Il y avait eu autrefois quelques exemples de séculiers élevés ainsi à l’évêché sans passer par les autres grades; mais alors cette coutume ne subsistait plus. Ce patriarche ouvrit le concile. La conduite du pape Adrien est très remarquable: il n’anathématise pas ce secrétaire d’État qui se fait patriarche; il proteste seulement avec modestie, dans ses lettres à Irène, contre le titre de patriarche universel; mais il insiste pour qu’on lui rende les patrimoines de la Sicile(14). Il redemande hautement ce peu de bien, tandis qu’il arrachait, ainsi que ses prédécesseurs, le domaine utile de tant de belles terres qu’il assure avoir été données par Pépin et par Charlemagne. Cependant le concile oecuménique de Nicée, auquel président les légats du pape et ce ministre patriarche, rétablit le culte des images. C’est une chose avouée de tous les sages critiques, que les pères de ce concile, qui étaient au nombre de trois cent cinquante, y rapportèrent beaucoup de pièces évidemment fausses, beaucoup de miracles dont le récit scandaliserait dans nos jours, beaucoup de livres apocryphes. Ces pièces fausses ne firent point de tort aux vraies, sur lesquelles on décida. Mais quand il fallut faire recevoir ce concile par Charlemagne, et par les églises de France, quel fut l’embarras du pape! Charles s’était déclaré hautement contre les images. Il venait de faire écrire les livres qu’on nomme Carolins, dans lesquels ce culte est anathématisé. Ces livres sont écrits dans un latin assez pur: ils font voir que Charlemagne avait réussi à faire revivre les lettres mais ils font voir aussi qu’il n’y a jamais eu de dispute théologique sans invectives. Le titre même est une injure. « Au nom de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, commence le livre de l’illustrissime et excellentissime Charles, etc., contre le synode impertinent et arrogant tenu en Grèce pour adorer des images. » Le livre était attribué par le titre au roi Charles, comme on met sous le nom des rois les édits qu’ils n’ont point rédigés: il est certain que tous les peuples des royaumes de Charlemagne regardaient les Grecs comme des idolâtres. Ce prince, en 794, assembla un concile à Francfort, auquel il présida selon l’usage des empereurs et des rois: concile composé de trois cents évêques ou abbés, tant d’Italie que de France, qui rejetèrent d’un consentement unanime le service (servitium) et l’adoration des images(15). Ce mot équivoque d’adoration était la source de tous ces différends; car si les hommes définissaient les mots dont ils se servent, il y aurait moins de disputes: et plus d’un royaume a été bouleversé pour un malentendu. Tandis que le pape Adrien envoyait en France les actes du second concile de Nicée, il reçoit les livres Carolins opposés à ce concile; et on le presse au nom de Charles de déclarer hérétiques l’empereur de Constantinople et sa mère. On voit assez par cette conduite de Charles qu’il voulait se faire un nouveau droit de l’hérésie prétendue de l’empereur pour lui enlever Rome sous couleur de justice. Le pape, partagé entre le concile de Nicée qu’il adoptait, et Charlemagne qu’il ménageait, prit un tempérament politique, qui devrait servir d’exemple dans toutes ces malheureuses disputes qui ont toujours divisé les chrétiens. Il explique les livres Carolins d’une manière favorable au concile de Nicée, et par là réfute le roi sans lui déplaire; il permet qu’on ne rende point de culte aux images; ce qui était très raisonnable chez les Germains à peine sortis de l’idolâtrie, et chez les Francs encore grossiers, qui n’avaient ni sculpteurs ni peintres. Il exhorte en même temps à ne point briser ces mêmes images. Ainsi il satisfait tout le monde, et laisse au temps à confirmer ou à abolir un culte encore douteux. Attentif à ménager les hommes et à faire servir la religion à ses intérêts, il écrit à Charlemagne: « Je ne puis déclarer Irène et son fils hérétiques après le concile de Nicée; mais je les déclarerai tels s’ils ne me rendent les biens de Sicile. » On voit la même politique intéressée de ce pape dans une dispute encore plus délicate, et qui seule eut suffi en d’autres temps pour allumer des guerres civiles. On avait voulu savoir si le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, ou du Père seulement. On avait d’abord dans l’Orient ajouté au premier concile de Nicée qu’il procédait du Père. Ensuite en Espagne, et puis en France et en Allemagne, on ajouta qu’il procédait du Père et du Fils: c’était la croyance de presque tout l’empire de Charles. Ces mots du Symbole attribué aux apôtres: qui ex Patre Filioque procedit, étaient sacrés pour les Français; mais ces mêmes mots n’avaient jamais été adoptés à Rome. On presse, de la part de Charlemagne, le pape de se déclarer. Cette question, décidée avec le temps par les lumières de l’Église romaine infaillible, semblait alors très obscure. On citait des passages des pères, et surtout celui de saint Grégoire de Nice, où il est dit « qu’une personne est cause, et l’autre vient de cause: l’une sort immédiatement de la première, l’autre en sort par le moyen du Fils, par lequel moyen le Fils se réserve la propriété d’unique, sans exclure l’Esprit-Saint de la relation du Père ». Ces autorités ne parurent pas alors assez claires(16). Adrien Ier ne décida rien: il savait qu’on pouvait être chrétien sans pénétrer dans la profondeur de tous les mystères. Il répond qu’il ne condamne point le sentiment du roi, mais ne change rien au Symbole de Rome. Il apaise la dispute en ne la jugeant pas, et en laissant à chacun ses usages. Il traite, en un mot, les affaires spirituelles en prince; et trop de princes les ont traitées en évêques. Dès lors la politique profonde des papes établissait peu à peu leur puissance. On fait bientôt après un recueil de faux actes connus aujourd’hui sous le nom de Fausses Décrétales(17). C’est, dit-on, un Espagnol nommé Isidore Mercator, ou Piscator, ou Peccator, qui les digère. Ce sont les évêques allemands, dont la bonne foi fut trompée, qui les répandent et les font valoir. On prétend avoir aujourd’hui des preuves incontestables qu’elles furent composées par un Algeram, abbé de Senones, évêque de Metz: elles sont en manuscrit dans la bibliothèque du Vatican. Mais qu’importe leur auteur? Dans ces fausses Décrétales on suppose d’anciens canons qui ordonnent qu’on ne tiendra jamais un seul concile provincial sans la permission du pape, et que toutes les causes ecclésiastiques ressortiront à lui. On y fait parler les successeurs immédiats des apôtres, on leur suppose des écrits. Il est vrai que tout étant de ce mauvais style du viiie siècle, tout étant plein de fautes contre l’histoire et la géographie, l’artifice était grossier; mais c’étaient des hommes grossiers qu’on trompait. On avait forgé dès la naissance du christianisme, comme on l’a déjà dit(18), de faux évangiles, les vers sibyllins, les livres d’Hermas, les Constitutions apostoliques, et mille autres écrits que la saine critique a réprouvés. Il est triste que pour enseigner la vérité on ait si souvent employé des actes de faussaire. Ces fausses Décrétales ont abusé les hommes pendant huit siècles; et enfin, quand l’erreur a été reconnue, les usages établis par elles ont subsisté dans une partie de l’Église: l’antiquité leur a tenu lieu d’authenticité. Dès ces temps, les évêques d’Occident étaient des seigneurs temporels, et possédaient plusieurs terres en fief; mais aucun n’était souverain indépendant. Les rois de France nommaient souvent aux évêchés; plus hardis en cela et plus politiques que les empereurs des Grecs et que les rois de Lombardie, qui se contentaient d’interposer leur autorité dans les élections. Les premières églises chrétiennes s’étaient gouvernées en républiques sur le modèle des synagogues. Ceux qui présidaient à ces assemblées avaient pris insensiblement le titre d’évêque, d’un mot grec dont les Grecs appelaient les gouverneurs de leurs colonies, et qui signifie inspecteur. Les anciens de ces assemblées se nommaient prêtres, d’un autre mot grec qui signifie vieillard. Charlemagne, dans sa vieillesse, accorda aux évêques un droit dont son propre fils devint la victime. Ils firent accroire à ce prince que, dans le code rédigé sous Théodose, une loi portait que si de deux séculiers en procès l’un prenait un évêque pour juge, l’autre était obligé de se soumettre à ce jugement sans en pouvoir appeler. Cette loi, qui jamais n’avait été exécutée, passe chez tous les critiques pour supposée. C’est la dernière du code Théodosien; elle est sans date, sans nom de consuls. Elle a excité une guerre civile sourde entre les tribunaux de la justice et les ministres du sanctuaire; mais comme en ce temps-là tout ce qui n’était pas clergé était en Occident d’une ignorance profonde, il faut s’étonner qu’on n’ait pas donné encore plus d’empire à ceux qui, seuls étant un peu instruits, semblaient seuls mériter de juger les hommes. Ainsi que les évêques disputaient l’autorité aux séculiers, les moines commençaient à la disputer aux évêques, qui pourtant étaient leurs maîtres par les canons. Ces moines étaient déjà trop riches pour obéir. Cette célèbre formule de Marculfe était bien souvent mise en usage: « Moi, pour le repos de mon âme, et pour n’être pas placé après ma mort parmi les boucs, je donne à tel monastère, etc(19). » On crut, dès le ier siècle de l’Église, que le monde allait finir; on se fondait sur un passage de saint Luc, qui met ces paroles dans la bouche de Jésus-Christ: « Il y aura des signes dans le soleil, dans la lune, et dans les étoiles; les nations seront consternées; la mer et les fleuves feront un grand bruit; les hommes sécheront de frayeur dans l’attente de la révolution de l’univers; les puissances des cieux seront ébranlées, et alors ils verront le Fils de l’homme venant dans une nuée avec une grande puissance et une grande majesté. Lorsque vous verrez arriver ces choses, sachez que le royaume de Dieu est proche. Je vous dis en vérité, en vérité, que cette génération ne finira point sans que ces choses soient accomplies. » Plusieurs personnages pieux, ayant toujours pris à la lettre cette prédiction non accomplie, en attendaient l’accomplissement: ils pensaient que l’univers allait être détruit, et voyaient clairement le jugement dernier, où Jésus-Christ devait venir dans les nuées. On se fondait aussi sur l’épître de saint Paul à ceux de Thessalonique, qui dit: « Nous qui sommes vivants, nous serons emportés dans l’air au-devant de Jésus. » De là toutes ces suppositions de tant de prodiges aperçus dans les airs. Chaque génération croyait être celle qui devait voir la fin du monde, et cette opinion se fortifiant dans les siècles suivants, on donnait ses terres aux moines comme si elles eussent du être préservées dans la conflagration générale. Beaucoup de chartes de donation commencent par ces mots: Adventante mundi vespero. Des abbés bénédictins, longtemps avant Charlemagne, étaient assez puissants pour se révolter. Un abbé de Fontenelle avait osé se mettre à la tête d’un parti contre Charles Martel, et assembler des troupes. Le héros fit trancher la tête au religieux: exécution qui ne contribua pas peu à toutes ces révélations que tant de moines eurent depuis de la damnation de Charles Martel. Avant ce temps on voit un abbé de Saint-Remi de Reims, et l’évêque de cette ville, susciter une guerre civile contre Childebert, au vie siècle: crime qui n’appartient qu’aux hommes puissants. Les évêques et les abbés avaient beaucoup d’esclaves. On reproche à l’abbé Alcuin d’en avoir eu jusqu’à vingt mille. Ce nombre n’est pas incroyable; Alcuin possédait plusieurs abbayes, dont les terres pouvaient être habitées par vingt mille hommes. Ces esclaves, connus sous le nom de serfs, ne pouvaient se marier ni changer de demeure sans la permission de l’abbé. Ils étaient obligés de marcher cinquante lieues avec leurs charrettes quand il l’ordonnait; ils travaillaient pour lui trois jours de la semaine, et il partageait tous les fruits de la terre. On ne pouvait, à la vérité, reprocher à ces bénédictins de violer, par leurs richesses, leur voeu de pauvreté; car ils ne font point expressément ce voeu: ils ne s’engagent, quand ils sont reçus dans l’ordre, qu’à obéir à leur abbé. On leur donna même souvent des terres incultes qu’ils défrichèrent de leurs mains, et qu’ils firent ensuite cultiver par des serfs. Ils formèrent des bourgades, des petites villes même autour de leurs monastères. Ils étudièrent; ils furent les seuls qui conservèrent les livres en les copiant; et enfin, dans ces temps barbares où les peuples étaient si misérables, c’était une grande consolation de trouver dans les cloîtres une retraite assurée contre la tyrannie. En France et en Allemagne, plus d’un évêque allait au combat avec ses serfs. Charlemagne, dans une lettre à Frastade(20), une de ses femmes, lui parle d’un évêque qui a vaillamment combattu auprès de lui dans une bataille contre les Avares, peuples descendus des Scythes, qui habitaient vers le pays qu’on nomme à présent l’Autriche. Je vois de son temps quatorze monastères qui doivent fournir des soldats. Pour peu qu’un abbé fût guerrier, rien ne l’empêchait de les conduire lui-même. Il est vrai qu’en 803 un parlement se plaignit à Charlemagne du trop grand nombre de prêtres qu’on avait tués à la guerre. Il fut défendu alors, mais inutilement, aux ministres de l’autel d’aller aux combats. Il n’était pas permis de se dire clerc sans l’être, de porter la tonsure sans appartenir à un évêque de tels clercs s’appelaient acéphales. On les punissait comme vagabonds. On ignorait cet état, aujourd’hui si commun, qui n’est ni séculier, ni ecclésiastique. Le titre d’abbé, qui signifie père, n’appartenait qu’aux chefs des monastères. Les abbés avaient dès lors le bâton pastoral que portaient les évêques, et qui avait été autrefois la marque de la dignité pontificale dans Rome païenne. Telle était la puissance de ces abbés sur les moines qu’ils les condamnaient quelquefois aux peines afflictives les plus cruelles. Ils prirent le barbare usage des empereurs grecs de faire brûler les yeux; et il fallut qu’un concile leur défendît cet attentat, qu’ils commençaient à regarder comme un droit. CHAP. XXI. — Suite ses rites religieux du temps de Charlemagne. La messe était différente de ce qu’elle est aujourd’hui, et plus encore de ce qu’elle était dans les premiers temps. Elle fut d’abord une cène, un festin nocturne; ensuite, la majesté du culte augmentant avec le nombre des fidèles, cette assemblée de nuit se changea en une assemblée du matin: la messe devint à peu près ce qu’est la grand’messe aujourd’hui. Il n’y eut, jusqu’au xvie siècle, qu’une messe commune dans chaque église. Le nom de synaxe qu’elle a chez les Grecs, et qui signifie assemblée, les formules qui subsistent et qui s’adressent à cette assemblée, tout fait voir que les messes privées durent être longtemps inconnues. Ce sacrifice, cette assemblée, cette commune prière avait le nom de missa chez les Latins, parce que, selon quelques-uns, on renvoyait, mittebantur, les pénitents qui ne communiaient pas; et, selon d’autres, parce que la communion était envoyée, missa erat, à ceux qui ne pouvaient venir à l’église. Il semble qu’on devrait savoir la date précise des établissements de nos rites; mais aucune n’est connue. On ne sait en quel temps commença la messe telle qu’on la dit aujourd’hui; on ignore l’origine précise du baptême par aspersion, de la confession auriculaire, de la communion avec du pain azyme, et sans vin; on ne sait qui donna le premier le nom de sacrement au mariage, à la confirmation, à l’onction qu’on administre aux malades. Quand le nombre des prêtres fut augmenté, on fut obligé de dire des messes particulières. Les hommes puissants eurent des aumôniers; Agobard, évêque de Lyon, s’en plaint au ixe siècle. Denys le Petit, dans son Recueil des canons, et beaucoup d’autres, confirment que tous les fidèles communiaient à la messe publique. Ils apportaient, de son temps, le pain et le vin que le prêtre consacrait; chacun recevait le pain dans ses mains. Ce pain était fermenté comme le pain ordinaire; il y avait très peu d’églises où le pain sans levain fût en usage: on donnait ce pain aux enfants comme aux adultes. La communion sous les deux espèces était un usage universel sous Charlemagne; il se conserva toujours chez les Grecs, et dura chez les Latins jusqu’au xiie siècle: on voit même que dans le xiiie il était encore pratiqué quelquefois. L’auteur de la relation de la victoire que remporta Charles d’Anjou sur Mainfroi, en 1264, rapporte que ses chevaliers communièrent avec le pain et le vin avant la bataille. L’usage de tremper le pain dans le vin s’était établi avant Charlemagne; celui de sucer le vin avec un chalumeau, ou un siphon de métal, ne s’introduisit qu’environ deux cents ans après, et fut bientôt aboli. Tous ces rites, toutes ces pratiques, changèrent selon la conjoncture des temps, et selon la prudence des pasteurs, ou selon le caprice, comme tout change. L’Église latine était la seule qui priât dans une langue étrangère, inconnue au peuple. Les inondations des barbares qui avaient introduit dans l’Europe leurs idiomes en étaient cause. Les Latins étaient encore les seuls qui conférassent le baptême par la seule aspersion: indulgence très naturelle pour des enfants nés dans les climats rigoureux du septentrion, et convenance décente dans le climat chaud d’Italie. Les cérémonies du baptême des adultes, et de celui qu’on donnait aux enfants, n’étaient pas les mêmes: cette différence était indiquée par la nature. La confession auriculaire s’était introduite, dit-on, dès le vie siècle. Les évêques exigèrent d’abord que les clercs se confessassent à eux deux fois l’année, par les canons du concile d’Attigny, en 363; et c’est la première fois qu’elle fut commandée expressément. Les abbés soumirent leurs moines à ce joug, et les séculiers peu à peu le portèrent. La confession publique ne fut jamais en usage dans l’Occident; car, lorsque les barbares embrassèrent le christianisme, les abus et les scandales qu’elle entraînait après elle l’avaient abolie en Orient, sous le patriarche Nectaire, à la fin du ive siècle; mais souvent les pécheurs publics faisaient des pénitences publiques dans les églises d’Occident, surtout en Espagne, où l’invasion des Sarrasins redoublait la ferveur des chrétiens humiliés. Je ne vois aucune trace, jusqu’au xiie siècle, de la formule de la confession, ni des confessionnaux établis dans les églises, ni de la nécessité préalable de se confesser immédiatement avant la communion. Vous observerez que la confession auriculaire n’était point reçue aux viiie et ixe siècles dans les pays au delà de la Loire, dans le Languedoc, dans les Alpes. Alcuin s’en plaint dans ses lettres. Les peuples de ces contrées semblent avoir eu toujours quelques dispositions à s’en tenir aux usages de la primitive Église, et à rejeter les dogmes et les coutumes que l’Église plus étendue jugea convenable d’adopter. Aux viiie et ixe siècles il y avait trois carêmes, et quelquefois quatre, comme dans l’Église grecque; et on se confessait d’ordinaire à ces quatre temps de l’année. Les commandements de l’Église, qui ne sont bien connus qu’après le troisième(21) concile de Latran, en 1215, imposèrent la nécessité de faire une fois l’année ce qui semblait auparavant plus arbitraire. Au temps de Charlemagne il y avait des confesseurs dans les armées. Charles en avait un pour lui en titre d’office: il s’appelait Valdon, et était abbé d’Augie près de Constance. Il était permis de se confesser à un laïque, et même à une femme, en cas de nécessité(22). Cette permission dura très longtemps; c’est pourquoi Joinville dit qu’il confessa en Afrique un chevalier, et qu’il lui donna l’absolution, selon le pouvoir qu’il en avait. « Ceci n’est pas tout à fait un sacrement, dit saint Thomas, mais c’est comme sacrement. » On peut regarder la confession comme le plus grand frein des crimes secrets. Les sages de l’antiquité avaient embrassé l’ombre de cette pratique salutaire. On s’était confessé dans les expiations chez les Égyptiens et chez les Grecs, et dans presque toutes les célébrations de leurs mystères. Marc-Aurèle, en s’associant aux mystères de Cérès-Éleusine, se confessa à l’hiérophante. Cet usage, si saintement établi chez les chrétiens, fut malheureusement depuis l’occasion des plus funestes abus. La faiblesse du sexe rendit quelquefois les femmes plus dépendantes de leurs confesseurs que de leurs époux. Presque tous ceux qui confessèrent les reines se servirent de cet empire secret et sacré pour entrer dans les affaires d’État. Lorsqu’un religieux domina sur la conscience d’un souverain, tous ses confrères s’en prévalurent; et plusieurs employèrent le crédit du confesseur pour se venger de leurs ennemis. Enfin il arriva que, dans les divisions entre les empereurs et les papes, dans les factions des villes, les prêtres ne donnaient pas l’absolution à ceux qui n’étaient pas de leur parti. C’est ce qu’on a vu en France du temps du roi Henri IV; presque tous les confesseurs refusaient d’absoudre les sujets qui reconnaissaient leur roi. La facilité de séduire les jeunes personnes et de les porter au crime dans le tribunal même de la pénitence fut encore un écueil très dangereux. Telle est la déplorable condition des hommes, que les remèdes les plus divins ont été tournés en poisons. La religion chrétienne ne s’était point encore étendue au nord plus loin que les conquêtes de Charlemagne. La Scandinavie, le Danemark, qu’on appelait le pays des Normands, avaient un culte que nous appelons ridiculement idolâtrie. La religion des idolâtres serait celle qui attribuerait la puissance divine à des figures, à des images; ce n’était pas celle des Scandinaves: ils n’avaient ni peintre ni sculpteur. Ils adoraient Odin; et ils se figuraient qu’après la mort le bonheur de l’homme consistait à boire, dans la salle d’Odin, de la bière dans le crâne de ses ennemis. On a encore de leurs anciennes chansons traduites, qui expriment cette idée. Il y avait longtemps que les peuples du Nord croyaient une autre vie. Les druides avaient enseigné aux Celtes qu’ils renaîtraient pour combattre, et les prêtres de la Scandinavie persuadaient aux hommes qu’ils boiraient de la bière après leur mort. La Pologne n’était ni moins barbare ni moins grossière. Les Moscovites, aussi sauvages que le reste de la Grande-Tartarie, en savaient à peine assez pour être païens; mais tous ces peuples vivaient en paix dans leur ignorance, heureux d’être inconnus à Charlemagne, qui vendait si cher la connaissance du christianisme. Les Anglais commençaient à recevoir la religion chrétienne. Elle leur avait été apportée par Constance Chlore, protecteur secret de cette religion, alors opprimée. Elle n’y domina point; l’ancien culte du pays eut le dessus encore longtemps. Quelques missionnaires des Gaules cultivèrent grossièrement un petit nombre de ces insulaires. Le fameux Pélage, trop zélé défenseur de la nature humaine, était né en Angleterre; mais il n’y fut point élevé, et il faut le compter parmi les Romains. L’Irlande, qu’on appelait Écosse, et l’Écosse connue alors sous le nom d’Albanie, ou du pays des Pictes, avaient reçu aussi quelques semences du christianisme, étouffées toujours par l’ancien culte qui dominait. Le moine Colomban, né en Irlande, était du vie siècle; mais il paraît, par sa retraite en France, et par les monastères qu’il fonda en Bourgogne, qu’il y avait peu à faire, et beaucoup à craindre pour ceux qui cherchaient en Irlande et en Angleterre de ces établissements riches et tranquilles qu’on trouvait ailleurs à l’abri de la religion. Après une extinction presque totale du christianisme dans l’Angleterre, l’Écosse et l’Irlande, la tendresse conjugale l’y fit renaître. Éthelbert, un des rois barbares anglo-saxons de l’heptarchie d’Angleterre, qui avait son petit royaume dans la province de Kent, où est Cantorbéry, voulut s’allier avec un roi de France. Il épousa la fille de Childebert, roi de Paris. Cette princesse chrétienne, qui passa la mer avec un évêque de Soissons, disposa son mari à recevoir le baptême, comme Clotilde avait soumis Clovis. Le pape Grégoire le Grand envoya Augustin, que les Anglais nomment Austin, avec d’autres moines romains. en 598. Ils firent peu de conversions car il faut au moins entendre la langue du pays pour en changer la religion; mais, favorisés par la reine, ils bâtirent un monastère. Ce fut proprement la reine qui convertit le petit royaume de Cantorbéry. Ses sujets barbares, qui n’avaient point d’opinions, suivirent aisément l’exemple de leurs souverains. Cet Augustin n’eut pas de peine à se faire déclarer primat par Grégoire le Grand: il eût voulu même l’être des Gaules; mais Grégoire lui écrivit qu’il ne pouvait lui donner de juridiction que sur l’Angleterre. Il fut donc premier archevêque de Cantorbéry, premier primat de l’Angleterre. Il donna à l’un de ses moines le titre d’évêque de Londres, à l’autre celui de Rochester. On ne peut mieux comparer ces évêques qu’à ceux d’Antioche et de Babylone, qu’on appelle évêques in partibus infidelium. Mais avec le temps, la hiérarchie d’Angleterre se forma. Les monastères surtout étaient très riches au viiie et au ixe siècle. Ils mettaient au catalogue des saints tous les grands seigneurs qui leur avaient donné des terres; d’où vient que l’on trouve parmi leurs saints de ce temps-là sept rois, sept reines, huit princes, seize princesses. Leurs chroniques disent que dix rois et onze reines finirent leurs jours dans des cloîtres. Il est croyable que ces dix rois et ces onze reines se firent seulement revêtir à leur mort d’habits religieux, et peut-être porter, à leurs dernières maladies, dans des couvents, comme on en a usé en Espagne; mais non pas qu’en effet ils aient, en santé, renoncé aux affaires publiques pour vivre en cénobites. CHAP. XXII. — Suite des usages du temps de Charlemagne. De la justice, des lois. Coutumes singulières. Épreuves. Des comtes nommés par le roi rendaient sommairement la justice. Ils avaient leurs districts assignés. Ils devaient être instruits des lois, qui n’étaient ni si difficiles ni si nombreuses que les nôtres. La procédure était simple, chacun plaidait sa cause en France et en Allemagne. Rome seule, et ce qui en dépendait, avait encore retenu beaucoup de lois et de formalités de l’empire romain. Les lois lombardes avaient lieu dans le reste de l’Italie citérieure. Chaque comte avait sous lui un lieutenant, nommé viguier; sept assesseurs, scabini; et un greffier, notarius. Les comtes publiaient dans leur juridiction l’ordre des marches pour la guerre, enrôlaient les soldats sous des centeniers, les menaient aux rendez-vous, et laissaient alors leurs lieutenants faire les fonctions de juges. Les rois envoyaient des commissaires avec lettres expresses, missi dominici, qui examinaient la conduite des comtes. Ni ces commissaires ni ces comtes ne condamnaient presque jamais à la mort ni à aucun supplice; car, si on en excepte la Saxe, où Charlemagne fit des lois de sang, presque tous les délits se rachetaient dans le reste de son empire. Le seul crime de rébellion était puni de mort, et les rois s’en réservaient le jugement. La loi salique, celle des Lombards, celle des Ripuaires, avaient évalué à prix d’argent la plupart des autres attentats, ainsi que nous l’avons vu(23). Leur jurisprudence, qui paraît humaine, était peut-être en effet plus cruelle que la nôtre: elle laissait la liberté de mal faire à quiconque pouvait la payer. La plus douce loi est celle qui, mettant le frein le plus terrible à l’iniquité, prévient ainsi le plus de crimes; mais on ne connaissait pas encore la question, la torture, usage dangereux qui, comme on sait, ne sert que trop souvent à perdre l’innocent et à sauver le coupable. Les lois saliques furent remises en vigueur par Charlemagne. Parmi ces lois saliques, il s’en trouve une qui marque bien expressément dans quel mépris étaient tombés les Romains chez les peuples barbares. Le Franc qui avait tué un citoyen romain ne payait que mille cinquante deniers; et le Romain payait pour le sang d’un Franc deux mille cinq cents deniers. Dans les causes criminelles indécises, on se purgeait par serment. Il fallait non seulement que la partie accusée jurât, mais elle était obligée de produire un certain nombre de témoins qui juraient avec elle. Quand les deux parties opposaient serment à serment, on permettait quelquefois le combat, tantôt à fer émoulu, tantôt à outrance. Ces combats(24) étaient appelés le jugement de Dieu; c’est aussi le nom qu’on donnait à une des plus déplorables folies de ce gouvernement barbare. Les accusés étaient soumis à l’épreuve de l’eau froide, de l’eau bouillante, ou du fer ar |