OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  ESSAI SUR LES MOEURS ET L’ESPRITDES NATIONS
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INTRODUCTION (Suite et fin)

XXXVIII. — Des juifs au temps où ils commencèrent à être connus.

Nous toucherons le moins que nous pourrons a ce qui est divin dans l’histoire des Juifs; ou si nous sommes forcés d’en parler, ce n’est qu’autant que leurs miracles ont un rapport essentiel à la suite des événements. Nous avons pour les prodiges continuels qui signalèrent tous les pas de cette nation le respect qu’on leur doit; nous les croyons avec la foi raisonnable qu’exige l’église substituée à la synagogue; nous ne les examinons pas; nous nous en tenons toujours à l’historique. Nous parlerons des Juifs comme nous parlerions des Scythes et des Grecs, en pesant les probabilités et en discutant les faits. Personne au monde n’ayant écrit leur histoire qu’eux-mêmes avant que les Romains détruisissent leur petit État, il faut ne consulter que leurs annales. 

Cette nation est des plus modernes, à ne la regarder, comme les autres peuples, que depuis le temps où elle forme un établissement, et où elle possède une capitale. Les Juifs ne paraissent considérés de leurs voisins que du temps de Salomon, qui était à peu près celui d’Hésiode et d’Homère, et des premiers archontes d’Athènes. 

Le nom de Salomon, ou Soleiman, est fort connu des Orientaux; mais celui de David ne l’est point; de Saül, encore moins. Les Juifs, avant Saül, ne paraissent qu’une horde d’Arabes du désert, si peu puissants que les Phéniciens les traitaient a peu près comme les Lacédémoniens traitaient les ilotes. C’étaient des esclaves auxquels il n’était pas permis d’avoir des armes: ils n’avaient pas le droit de forger le fer, pas même celui d’aiguiser les socs de leurs charrues et le tranchant de leurs cognées; il fallait qu’ils allassent à leurs maîtres pour les moindres ouvrages de cette espèce. Les Juifs le déclarent dans le livre de Samuel, et ils ajoutent qu’ils n’avaient ni épée ni javelot dans la bataille que Saül et Jonathas donnèrent à Béthaven, contre les Phéniciens, ou Philistins, journée où il est rapporté que Saül fit serment d’immoler au Seigneur celui qui aurait mangé pendant le combat. 

Il est vrai qu’avant cette bataille gagnée sans armes il est dit, au chapitre précédent(1), que Saül, avec une armée de trois cent trente mille hommes, défit entièrement les Ammonites; ce qui semble ne se pas accorder avec l’aveu qu’ils n’avaient ni javelot, ni épée, ni aucune arme. D’ailleurs, les plus grands rois ont eu rarement à la fois trois cent trente mille combattants effectifs. Comment les Juifs, qui semblent errants et opprimés dans ce petit pays, qui n’ont pas une ville fortifiée, pas une arme, pas une épée, ont-ils mis en campagne trois cent trente mille soldats? il y avait là de quoi conquérir l’Asie et l’Europe. Laissons à des auteurs savants et respectables le soin de concilier ces contradictions apparentes que des lumières supérieures font disparaître; respectons ce que nous sommes tenus de respecter, et remontons à l’histoire des Juifs par leurs propres écrits. 

XXXIX. — Des Juifs en Égypte.

Les annales des Juifs disent que cette nation habitait sur les confins de l’Égypte dans les temps ignorés; que son séjour était dans le petit pays de Gossen, ou Gessen, vers le mont Casius et le lac Sirbon. C’est là que sont encore les Arabes qui viennent en hiver paître leurs troupeaux dans la basse Égypte. Cette nation n’était composée que d’une seule famille, qui, en deux cent cinq années, produisit un peuple d’environ trois millions de personnes; car, pour fournir six cent mille combattants que la Genèse compte au sortir de l’Égypte, il faut des femmes, des filles et des vieillards. Cette multiplication, contre l’ordre de la nature, est un des miracles que Dieu daigna faire en faveur des Juifs. 

C’est en vain qu’une foule de savants hommes s’étonne que le roi d’Égypte ait ordonné à deux sages-femmes de faire périr tous les enfants mâles des Hébreux; que la fille du roi, qui demeurait à Memphis, soit venue se baigner loin de Memphis, dans un bras du Nil, où jamais personne ne se baigne à cause des crocodiles. C’est en vain qu’ils font des objections sur l’âge de quatre-vingts ans auquel Moïse était déjà parvenu avant d’entreprendre de conduire un peuple entier hors d’esclavage. 

Ils disputent sur les dix plaies d’Égypte, ils disent que les magiciens du royaume ne pouvaient faire les mêmes miracles que l’envoyé de Dieu; et que si Dieu leur donnait ce pouvoir, il semblait agir contre lui-même. Ils prétendent que Moïse ayant changé toutes les eaux en sang, il ne restait plus d’eau pour que les magiciens pussent faire la même métamorphose. 

Ils demandent comment Pharaon put poursuivre les Juifs avec une cavalerie nombreuse, après que tous les chevaux étaient morts dans les cinquième, sixième, septième et dixième plaies. Ils demandent pourquoi six cent mille combattants s’enfuirent ayant Dieu à leur tête, et pouvant combattre avec avantage des Égyptiens dont tous les premiers nés avaient été frappés de mort. Ils demandent encore pourquoi Dieu ne donna pas la fertile Égypte à son peuple chéri, au lieu de le faire errer quarante ans dans d’affreux déserts. 

On n’a qu’une seule réponse à toutes ces objections sans nombre, et cette réponse est: Dieu l’a voulu, l’Église le croit, et nous devons le croire. C’est en quoi cette histoire diffère des autres. Chaque peuple a ses prodiges; mais tout est prodige chez le peuple juif; et on peut dire que cela devait être ainsi, puisqu’il était conduit par Dieu même. Il est clair que l’histoire de Dieu ne doit point ressembler à celle des hommes. C’est pourquoi nous ne rapporterons aucun de ces faits surnaturels dont il n’appartient qu’à l’Esprit Saint de parler; encore moins oserons-nous tenter de les expliquer. Examinons seulement le peu d’événements qui peuvent être soumis à la critique. 

XL. — De Moïse, considéré simplement comme chef d’une nation.

Le maître de la nature donne seul la force au bras qu’il daigne choisir. Tout est surnaturel dans Moïse. Plus d’un savant l’a regardé comme un politique très habile: d’autres ne voient en lui qu’un roseau faible dont la main divine daigne se servir pour faire le destin des empires. Qu’est-ce en effet qu’un vieillard de quatre-vingts ans pour entreprendre de conduire par lui-même tout un peuple, sur lequel il n’a aucun droit? Son bras ne peut combattre, et sa langue ne peut articuler. Il est peint décrépit et bègue. Il ne conduit ses suivants que dans des solitudes affreuses pendant quarante années: il veut leur donner un établissement, et il ne leur en donne aucun. A suivre sa marche dans les déserts de Sur, de Sin, d’Oreb, de Sinaï, de Pharan, de Cadès-Barné, et à le voir rétrograder jusque vers l’endroit d’où il était parti, il serait difficile de le regarder comme un grand capitaine. Il est à la tête de six cent mille combattants, et il ne pourvoit ni au vêtement ni à la subsistance de ses troupes. Dieu fait tout, Dieu remédie à tout; il nourrit, il vêtit le peuple par des miracles. Moïse n’est donc rien par lui-même, et son impuissance montre qu’il ne peut être guidé que par le bras du Tout-Puissant; aussi nous ne considérons en lui que l’homme, et non le ministre de Dieu. Sa personne, en cette qualité, est l’objet d’une recherche plus sublime. 

Il veut aller au pays des Cananéens, à l’occident du Jourdain, dans la contrée de Jéricho, qui est, dit-on, un bon terroir à quelques égards; et, au lieu de prendre cette route, il tourne à l’orient, entre Ésiongaber et la mer Morte, pays sauvage, stérile, hérissé de montagnes sur lesquelles il ne croît pas un arbuste, et où l’on ne trouve point de fontaine, excepté quelques petits puits d’eau salée. Les Cananéens ou Phéniciens, sur le bruit de cette irruption d’un peuple étranger, viennent le battre dans ces déserts vers Cadès-Barné. Comment se laisse-t-il battre à la tête de six cent mille soldats, dans un pays qui ne contient pas aujourd’hui deux ou trois mille habitants? Au bout de trente-neuf ans il remporte deux victoires; mais il ne remplit aucun objet de sa légation: lui et son peuple meurent avant que d’avoir mis le pied dans le pays qu’il voulait subjuguer. 

Un législateur, selon nos notions communes, doit se faire aimer et craindre; mais il ne doit pas pousser la sévérité jusqu’à la barbarie: il ne doit pas, au lieu d’infliger par les ministres de la loi quelques supplices aux coupables, faire égorger au hasard une grande partie de sa nation par l’autre. 

Se pourrait-il qu’à l’âge de près de six-vingts ans, Moïse, n’étant conduit que par lui-même, eût été si inhumain, si endurci au carnage, qu’il eût commandé aux lévites de massacrer, sans distinction, leurs frères, jusqu’au nombre de vingt-trois mille, pour la prévarication de son propre frère, qui devait plutôt mourir que de faire un veau pour être adoré? Quoi! après cette indigne action, son frère est grand pontife, et vingt-trois mille hommes sont massacrés! 

Moïse avait épousé une Madianite, fille de Jéthro, grand-prêtre de Madian, dans l’Arabie Pétrée; Jéthro l’avait comblé de bienfaits; il lui avait donné son fils pour lui servir de guide dans les déserts: par quelle cruauté opposée à la politique (à ne juger que par nos faibles notions) Moïse aurai-t-il pu immoler vingt quatre mille hommes de sa nation, sous prétexte qu’on a trouvé un Juif couché avec une Madianite? Et comment peut-on dire, après ces étonnantes boucheries, que « Moïse était le plus doux de tous les hommes »? Avouons qu’humainement parlant, ces horreurs révoltent la raison et la nature. Mais si nous considérons dans Moïse le ministre des desseins et des vengeances de Dieu, tout change alors à nos yeux; ce n’est point un homme qui agit en homme, c’est l’instrument de la Divinité, à laquelle nous n’avons aucun compte à demander nous ne devons qu’adorer, et nous taire. 

Si Moïse avait institué sa religion de lui-même, comme Zoroastre, Thaut, les premiers brames, Numa, Mahomet, et tant d’autres, nous pourrions lui demander pourquoi il ne s’est pas servi dans sa religion du moyen le plus efficace et le plus utile pour mettre un frein à la cupidité et au crime; pourquoi il n’a pas annoncé expressément l’immortalité de l’âme, les peines et les récompenses après la mort: dogmes reçus dès longtemps en Égypte, en Phénicie, en Mésopotamie, en Perse, et dans l’Inde. « Vous avez été instruit, lui dirions-nous, dans la sagesse des Égyptiens; vous êtes législateur, et vous négligez absolument le dogme principal des Égyptiens, le dogme le plus nécessaire aux hommes, croyance si salutaire et si sainte, que vos propres Juifs, tout grossiers qu’ils étaient, l’ont embrassée longtemps après vous; du moins elle fut adoptée en partie par les Esséniens et les Pharisiens, au bout de mille années. » 

Cette objection accablante contre un législateur ordinaire tombe et perd, comme on voit, toute sa force, quand il s’agit d’une loi donnée par Dieu même, qui, ayant daigné être le roi du peuple juif, le punissait et le récompensait temporellement, et qui ne voulait lui révéler la connaissance de l’immortalité de l’âme, et les supplices éternels de l’enfer, que dans les temps marqués par ses décrets. Presque tout événement purement humain, chez le peuple juif, est le comble de l’horreur; tout ce qui est divin est au-dessus de nos faibles idées: l’un et l’autre nous réduisent toujours au silence. 

Il s’est trouvé des hommes d’une science profonde qui ont poussé le pyrrhonisme de l’histoire jusqu’à douter qu’il y ait eu un Moïse; sa vie, qui est toute prodigieuse depuis son berceau jusqu’à son sépulcre, leur a paru une imitation des anciennes fables arabes, et particulièrement de celle de l’ancien Bacchus(2).

Ils ne savent en quel temps placer Moïse; le nom même du Pharaon, ou roi d’Égypte, sous lequel on le fait vivre est inconnu. Nul monument, nulles traces ne nous restent du pays dans lequel on le fait voyager. Il leur paraît impossible que Moïse ait gouverné deux ou trois millions d’hommes, pendant quarante ans, dans des déserts inhabitables, où l’on trouve à peine aujourd’hui deux ou trois hordes vagabondes qui ne composent pas trois à quatre mille hommes. Nous sommes bien loin d’adopter ce sentiment téméraire, qui saperait tous les fondements de l’ancienne histoire du peuple juif. 

Nous n’adhérons pas non plus à l’opinion d’Aben-Esra, de Maïmonide, de Nugnès, de l’auteur des Cérémonies judaïques; quoique le docte Le Clerc, Middleton, les savants connus sous le titre de Théologiens de Hollande, et même le grand Newton, aient fortifié ce sentiment. Ces illustres savants prétendent que ni Moïse ni Josué ne purent écrire les livres qui leur sont attribués: ils disent que leurs histoires et leurs lois auraient été gravées sur la pierre, si en effet elles avaient existé; que cet art exige des soins prodigieux, et qu’il n’était pas possible de le cultiver dans des déserts. Ils se fondent, comme on peut le voir ailleurs(3), sur des anticipations, sur des contradictions apparentes. Nous embrassons, contre ces grands hommes, l’opinion commune, qui est celle de la Synagogue et de l’Église, dont nous reconnaissons l’infaillibilité. 

Ce n’est pas que nous osions accuser les Le Clerc, les Middleton, les Newton, d’impiété; à Dieu ne plaise! Nous sommes convaincu que si les livres de Moïse et de Josué, et le reste du Pentateuque, ne leur paraissaient pas être de la main de ces héros israélites, ils n’en ont pas été moins persuadés que ces livres sont inspirés. Ils reconnaissent le doigt de Dieu à chaque ligne dans la Genèse, dans Josué, dans Samson, dans Ruth. L’écrivain juif n’a été, pour ainsi dire, que le secrétaire de Dieu; c’est Dieu qui a tout dicté. Newton sans doute n’a pu penser autrement; on le sent assez. Dieu nous préserve de ressembler à ces hypocrites pervers qui saisissent tous les prétextes d’accuser tous les grands hommes d’irréligion, comme on les accusait autrefois de magie! Nous croirions non seulement agir contre la probité, mais insulter cruellement la religion chrétienne, si nous étions assez abandonné pour vouloir persuader au public que les plus savants hommes et les plus grands génies de la terre ne sont pas de vrais chrétiens. Plus nous respectons l’Église, à laquelle nous sommes soumis, plus nous pensons que cette Église tolère les opinions de ces savants vertueux avec la charité qui fait son caractère. 

XLI. — Des Juifs après Moïse, jusqu’à Saül.

Je ne recherche point pourquoi Josuah ou Josué, capitaine des Juifs, faisant passer sa horde de l’orient du Jourdain à l’occident, vers Jéricho, a besoin que Dieu suspende le cours de ce fleuve, qui n’a pas en cet endroit quarante pieds de largeur, sur lequel il était si aisé de jeter un pont de planches, et qu’il était plus aisé encore de passer à gué. Il y avait plusieurs gués à cette rivière; témoin celui auquel les Israëlites égorgèrent les quarante-deux mille Israëlites qui ne pouvaient prononcer Shiboleth.

Je ne demande point pourquoi Jéricho tombe au son des trompettes; ce sont de nouveaux prodiges que Dieu daigne faire en faveur du peuple dont il s’est déclaré le roi; cela n’est pas du ressort de l’histoire. Je n’examine point de quel droit Josué venait détruire des villages qui n’avaient jamais entendu parler de lui. Les Juifs disaient: « Nous descendons d’Abraham; Abraham voyagea chez vous il y a quatre cent quarante années: donc votre pays nous appartient; et nous devons égorger vos mères, vos femmes et vos enfants. » 

Fabricius et Holstenius se sont fait l’objection suivante: Que dirait-on si un Norvégien venait en Allemagne avec quelques centaines de ses compatriotes, et disait aux Allemands: « Il y a quatre cents ans qu’un homme de notre pays, fils d’un potier, voyagea près de Vienne; ainsi l’Autriche nous appartient, et nous venons tout massacrer au nom du Seigneur? » Les mêmes auteurs considèrent que le temps de Josué n’est pas le nôtre; que ce n’est pas à nous à porter un oeil profane dans les choses divines; et surtout que Dieu avait le droit de punir les péchés des Cananéens par les mains des Juifs. 

Il est dit qu’à peine Jéricho est sans défense que les Juifs immolent à leur Dieu tous les habitants, vieillards, femmes, filles, enfants à la mamelle, et tous les animaux, excepté une femme prostituée qui avait gardé chez elle les espions juifs, espions d’ailleurs inutiles, puisque les murs devaient tomber au son des trompettes. Pourquoi tuer aussi tous les animaux qui pouvaient servir? 

A l’égard de cette femme, que la Vulgate appelle meretrix, apparemment elle mena depuis une vie plus honnête, puisqu’elle fut aïeule de David, et même du Sauveur des chrétiens, qui ont succédé aux Juifs. Tous ces événements sont des figures, des prophéties, qui annoncent de loin la loi de grâce. Ce sont, encore une fois, des mystères auxquels nous ne touchons pas. 

Le livre de Josué rapporte que ce chef, s’étant rendu maître d’une partie du pays de Canaan, fit pendre ses rois au nombre de trente-et-un; c’est-à-dire trente-et-un chefs de bourgades, qui avaient osé défendre leurs foyers, leurs femmes, et leurs enfants. Il faut se prosterner ici devant la Providence, qui châtiait les péchés de ces rois par le glaive de Josué. 

Il n’est pas bien étonnant que les peuples voisins se réunissent contre les Juifs, qui, dans l’esprit des peuples aveuglés, ne pouvaient passer que pour des brigands exécrables, et non pour les instruments sacrés de la vengeance divine et du futur salut du genre humain. Ils furent réduits en esclavage par Cusan, roi de Mésopotamie. Il y a loin, il est vrai, de la Mésopotamie à Jéricho; il fallait donc que Cusan eût conquis la Syrie et une partie de la Palestine. Quoi qu’il en soit, ils sont esclaves huit années, et restent ensuite soixante-deux ans sans remuer. Ces soixante-deux ans sont une espèce d’asservissement, puisqu’il leur était ordonné par la loi de prendre tout le pays depuis la Méditerranée jusqu’à l’Euphrate; que tout ce vaste pays(4) leur était promis, et qu’assurément ils auraient été tentés de s’en emparer s’ils avaient été libres. Ils sont esclaves dix-huit années sous Églon, roi des Moabites, assassiné par Aod; ils sont ensuite, pendant vingt années, esclaves d’un peuple cananéen qu’ils ne nomment pas, jusqu’au temps où la prophétesse guerrière Débora les délivre. Ils sont encore esclaves pendant sept ans jusqu’à Gédéon. 

Ils sont esclaves dix-huit ans des Phéniciens, qu’ils appellent Philistins, jusqu’à Jephté. Ils sont encore esclaves des Phéniciens quarante années jusqu’à Saül. Ce qui peut confondre notre jugement, c’est qu’ils étaient esclaves du temps même de Samson, pendant qu’il suffisait à Samson d’une simple mâchoire d’âne pour tuer mille Philistins, et que Dieu opérait, par les mains de Samson, les plus étonnants prodiges. 

Arrêtons-nous ici un moment pour observer combien de Juifs furent exterminés par leurs propres frères, ou par l’ordre de Dieu même, depuis qu’ils errèrent dans les déserts, jusqu’au temps où ils eurent un roi élu par le sort. 
 

Les Lévites, après l’adoration du veau d’or, jeté en fonte par le frère de Moïse, égorgent . . . .
Juifs 
23.000
Consumés par le feu, pour la révolte de Coré.
250
Égorgés pour la même révolte
14.700
Égorgés pour avoir en commerce avec les filles madianites
24,000
Égorgés au gué du Jourdain, pour n’avoir pas pu prononcer Shiboleth
42,000
Tués par les Benjamites, qu’on attaquait . . . 
40,000
Benjamites tués par les autres tribus
45,000
Lorsque l’arche fut prise par les Philistins, et que Dieu, pour les punir, les ayant affligés d’hémorroïdes, ils ramenèrent l’arche à Bethsamès, et qu’ils offrirent au Seigneur cinq anus d’or et cinq rats d’or; les Bethsamites, frappés de mort pour avoir regardé l’arche, au nombre de
50,070
Somme totale 
239,020

Voilà deux cent trente-neuf mille vingt Juifs exterminés par l’ordre de Dieu même, ou par leurs guerres civiles, sans compter ceux qui périrent dans le désert, et ceux qui moururent dans les batailles contre les Cananéens, etc.; ce qui peut aller à plus d’un million d’hommes. 

Si on jugeait des Juifs comme des autres nations, on ne pourrait concevoir comment les enfants de Jacob auraient pu produire une race assez nombreuse pour supporter une telle perte. Mais Dieu, qui les conduisait, Dieu, qui les éprouvait et les punissait, rendit cette nation si différente en tout des autres hommes qu’il faut la regarder avec d’autres yeux que ceux dont on examine le reste de la terre, et ne point juger de ces événements comme on juge des événements ordinaires. 

XLII. — Des Juifs depuis Saül.

Les Juifs ne paraissent pas jouir d’un sort plus heureux sous leurs rois que sous leurs juges. 

Le premier roi, Saül, est obligé de se donner la mort. Isboseth et Miphiboseth, ses fils, sont assassinés. 

David livre aux Gabaonites sept petits-fils de Saül pour être mis en croix. Il ordonne à Salomon son fils de faire mourir Adonias son autre fils, et son général Joab. Le roi Asa fait tuer une partie du peuple dans Jérusalem. Baasa assassine Nadab, fils de Jéroboam, et tous ses parents. Jéhu assassine Joram et Ochosias, soixante et dix fils d’Achab, quarante-deux frères d’Ochosias, et tous leurs amis. Athalie assassine tous ses petits-fils, excepté Joas; elle est assassinée par le grand-prêtre Joiadad. Joas est assassiné par ses domestiques, Amasias est tué. Zacharias est assassiné par Sellum, qui est assassiné par Manahem, lequel Manahem fait fendre le ventre à toutes les femmes grosses dans Tapsa. Phacéia, fils de Manahem, est assassiné par Phacée, fils de Roméli, qui est assassiné par Ozée, fils d’Éla. Manassé fait tuer un grand nombre de Juifs, et les Juifs assassinent Ammon, fils de Manassé, etc. 

Au milieu de ces massacres, dix tribus enlevées par Salmanasar, roi des Babyloniens, sont esclaves et dispersées pour jamais, excepté quelques manoeuvres qu’on garde pour cultiver la terre. 

Il reste encore deux tribus, qui bientôt sont esclaves à leur tour pendant soixante et dix ans au bout de ces soixante et dix ans, les deux tribus obtiennent de leurs vainqueurs et de leurs maîtres la permission de retourner à Jérusalem. Ces deux tribus, ainsi que le peu de Juifs qui peuvent être restés à Samarie avec les nouveaux habitants étrangers, sont toujours sujettes des rois de Perse(5).

Quand Alexandre s’empare de la Perse, la Judée est comprise dans ses conquêtes. Après Alexandre, les Juifs demeurèrent soumis tantôt aux Séleucides, ses successeurs en Syrie, tantôt aux Ptolémées, ses successeurs en Égypte; toujours assujettis, et ne se soutenant que par le métier de courtiers qu’ils faisaient dans l’Asie. Ils obtinrent quelques faveurs du roi d’Égypte Ptolémée Épiphanes. Un Juif, nommé Joseph, devint fermier général des impôts sur la basse Syrie et la Judée, qui appartenaient à ce Ptolémée. C’est là l’état le plus heureux des Juifs; car c’est alors qu’ils bâtirent la troisième partie de leur ville, appelée depuis l’enceinte des Machabées, parce que les Machabées l’achevèrent. 

Du joug du roi Ptolémée ils repassent à celui du roi de Syrie, Antiochus le Dieu. Comme ils s’étaient enrichis dans les fermes, ils devinrent audacieux, et se révoltèrent contre leur maître Antiochus. C’est le temps des Machabées, dont les Juifs d’Alexandrie ont célébré le courage et les grandes actions; mais les Machabées ne purent empêcher que le général d’Antiochus Eupator, fils d’Antiochus Épiphanes, ne fît raser les murailles du temple, en laissant subsister seulement le sanctuaire, et qu’on ne fît trancher la tête au grand-prêtre Onias, regardé comme l’auteur de la révolte. 

Jamais les Juifs ne furent plus inviolablement attachés à leurs rois que sous les rois de Syrie; ils n’adorèrent plus de divinités étrangères: ce fut alors que leur religion fut irrévocablement fixée, et cependant ils furent plus malheureux que jamais, comptant toujours sur leur délivrance, sur les promesses de leurs prophètes, sur le secours de leur Dieu, mais abandonnés par la Providence, dont les décrets ne sont pas connus des hommes. 

Ils respirèrent quelque temps par les guerres intestines des rois de Syrie; mais bientôt les Juifs eux-mêmes s’armèrent les uns contre les autres. Comme ils n’avaient point de rois, et que la dignité de grand sacrificateur était la première, c’était pour l’obtenir qu’il s’élevait de violents partis: on n’était grand-prêtre que les armes à la main, et on n’arrivait au sanctuaire que sur les cadavres de ses rivaux. 

Hircan, de la race des Machabées, devenu grand-prêtre, mais toujours sujet des Syriens, fit ouvrir le sépulcre de David, dans lequel l’exagérateur Josèphe prétend qu’on trouva trois mille talents. C’était quand on rebâtissait le temple, sous Néhémie, qu’il eût fallu chercher ce prétendu trésor. Cet Hircan obtint d’Antiochus Sidétès le droit de battre monnaie; mais comme il n’y eut jamais de monnaie juive, il y a grande apparence que le trésor du tombeau de David n’avait pas été considérable. 

Il est à remarquer que ce grand-prêtre Hircan était saducéen, et qu’il ne croyait ni à l’immortalité de l’âme, ni aux anges; sujet nouveau de querelle qui commençait à diviser les saducéens et les pharisiens. Ceux-ci conspirèrent contre Hircan, et voulurent le condamner à la prison et au fouet. Il se vengea d’eux, et gouverna despotiquement. 

Son fils Aristobule osa se faire roi pendant les troubles de Syrie et d’Égypte: ce fut un tyran plus cruel que tous ceux qui avaient opprimé le peuple juif. Aristobule, exact à la vérité à prier dans le temple et ne mangeant jamais de porc, fit mourir de faim sa mère, et fit égorger Antigone son frère. Il eut pour successeur un nommé Jean ou Jeanné, aussi méchant que lui. 

Ce Jeanné, souillé de crimes, laissa deux fils qui se firent la guerre. Ces deux fils étaient Aristobule et Hircan; Aristobule chassa son frère, et se fit roi. Les Romains alors subjuguaient l’Asie. Pompée en passant vint mettre les Juifs à la raison, prit le temple, fit pendre les séditieux aux portes, et chargea de fers le prétendu roi Aristobule. 

Cet Aristobule avait un fils qui osait se nommer Alexandre. Il remua, il leva quelques troupes, et finit par être pendu par ordre de Pompée. 

Enfin Marc-Antoine donna pour roi aux Juifs un Arabe iduméen, du pays de ces Amalécites, tant maudits par les Juifs. C’est ce même Hérode que saint Matthieu dit avoir fait égorger tous les petits enfants des environs de Bethléem, sur ce qu’il apprit qu’il était né un roi des Juifs dans ce village, et que trois mages, conduits par une étoile, étaient venus lui offrir des présents. 

Ainsi les Juifs furent presque toujours subjugués ou esclaves. On sait comme ils se révoltèrent contre les Romains, et comme Titus, et ensuite Adrien, les firent tous vendre au marché, au prix de l’animal dont ils ne voulaient pas manger. 

Ils essuyèrent un sort encore plus funeste sous les empereurs Trajan et Adrien, et ils le méritèrent. Il y eut, du temps de Trajan, un tremblement de terre qui engloutit les plus belles villes de la Syrie. Les Juifs crurent que c’était le signal de la colère de Dieu contre les Romains. Ils se rassemblèrent, ils s’armèrent en Afrique et en Chypre: une telle fureur les anima qu’ils dévorèrent les membres des Romains égorgés par eux; mais bientôt tous les coupables moururent dans les supplices. Ce qui restait fut animé de la même rage sous Adrien, quand Barchochébas, se disant leur messie, se mit à leur tête. Ce fanatisme fut étouffé dans des torrents de sang. 

Il est étonnant qu’il reste encore des Juifs. Le fameux Benjamin de Tudèle, rabbin très savant, qui voyagea dans l’Europe et dans l’Asie au xiie siècle, en comptait environ trois cent quatre-vingt mille, tant Juifs que Samaritains; car il ne faut pas faire mention d’un prétendu royaume de Théma, vers le Thibet, où ce Benjamin, trompeur ou trompé sur cet article, prétend qu’il y avait trois cent mille Juifs des dix anciennes tribus, rassemblés sous un souverain. Jamais les Juifs n’eurent aucun pays en propre, depuis Vespasien, excepté quelques bourgades dans les déserts de l’Arabie Heureuse, vers la mer Rouge. Mahomet fut d’abord obligé de les ménager; mais à la fin il détruisit la petite domination qu’ils avaient établie au nord de la Mecque. C’est depuis Mahomet qu’ils ont cessé réellement de composer un corps de peuple. 

En suivant simplement le fil historique de la petite nation juive, on voit qu’elle ne pouvait avoir une autre fin. Elle se vante elle même d’être sortie d’Égypte comme une horde de voleurs, emportant tout ce qu’elle avait emprunté des Égyptiens: elle fait gloire de n’avoir jamais épargné ni la vieillesse, ni le sexe, ni l’enfance, dans les villages et dans les bourgs dont elle a pu s’emparer. Elle ose étaler une haine irréconciliable contre toutes les nations(6); elle se révolte contre tous ses maîtres. Toujours superstitieuse, toujours avide du bien d’autrui, toujours barbare, rampante dans le malheur, et insolente dans la prospérité. Voilà ce que furent les Juifs aux yeux des Grecs et des Romains qui purent lire leurs livres; mais, aux yeux des chrétiens éclairés par la foi, ils ont été nos précurseurs, ils nous ont préparé la voie, ils ont été les hérauts de la Providence. 

Les deux autres nations qui sont errantes comme la juive dans l’Orient, et qui, comme elle, ne s’allient avec aucun autre peuple, sont les Banians et les Parsis nommés Guèbres. Ces Banians, adonnés au commerce ainsi que les Juifs, sont les descendants des premiers habitants paisibles de l’Inde; ils n’ont jamais mêlé leur sang à un sang étranger, non plus que les Brachmanes. Les Parsis sont ces mêmes Perses, autrefois dominateurs de l’Orient, et souverains des Juifs. Ils sont dispersés depuis Omar, et labourent en paix une partie de la terre où ils régnèrent; fidèles à cette antique religion des mages, adorant un seul Dieu, et conservant le feu sacré qu’ils regardent comme l’ouvrage et l’emblème de la Divinité. 

Je ne compte point ces restes d’Égyptiens, adorateurs secrets d’Isis, qui ne subsistent plus aujourd’hui que dans quelques troupes vagabondes, bientôt pour jamais anéanties. 

XLIII. — Des prophètes Juifs.

Nous nous garderons bien de confondre les Nabim, les Roheim des Hébreux, avec les imposteurs des autres nations. On sait que Dieu ne se communiquait qu’aux Juifs, excepté dans quelques cas particuliers, comme, par exemple, quand il inspira Balaam, prophète de Mésopotamie, et qu’il lui fit prononcer le contraire de ce qu’on voulait lui faire dire. Ce Balaam était le prophète d’un autre Dieu, et cependant il n’est point dit qu’il fût un faux prophète(7). Nous avons déjà remarqué que les prêtres d’Égypte étaient prophètes et voyants. Quel sens attachait-on à ce mot? celui d’inspiré. Tantôt l’inspiré devenait le passé, tantôt l’avenir; souvent il se contentait de parler dans un style figuré: c’est pourquoi(8) l’on a donné le même nom aux poètes et aux prophètes, vates.

Le titre, la qualité de prophète était-elle une dignité chez les Hébreux, un ministère particulier attaché par la loi à certaines personnes choisies, comme la dignité de pythie à Delphes? Non; les prophètes étaient seulement ceux qui se sentaient inspirés, ou qui avaient des visions. Il arrivait de là que souvent il s’élevait de faux prophètes sans mission, qui croyaient avoir l’esprit de Dieu, et qui souvent causèrent de grands malheurs; comme les prophètes des Cévennes au commencement de ce siècle. 

Il était très difficile de distinguer le faux prophète du véritable. C’est pourquoi Manassé, roi de Juda, fit périr Isaïe par le supplice de la scie. Le roi Sédécias ne pouvait décider entre Jérémie et Ananie, qui prédisaient des choses contraires, et il fit mettre Jérémie en prison. Ézéchiel fut tué par des Juifs, compagnons de son esclavage. Michée ayant prophétisé des malheurs aux rois Achab et Josaphat, un autre prophète, Tsedekia, fils de Canaa(9), lui donna un soufflet, en lui disant: L’esprit de l’Éternel a passé par ma main pour aller sur ta joue. Osée, chapitre IX, déclare que les prophètes sont des fous: stultum prophetam, insanum virum spiritualem. Les prophètes se traitaient les uns les autres de visionnaires et de menteurs. Il n’y avait donc d’autre moyen de discerner le vrai du faux que d’attendre l’accomplissement des prédictions. 

Élisée étant allé à Damas en Syrie, le roi, qui était malade, lui envoya quarante chameaux chargés de présents, pour savoir s’il guérirait; Élisée répondit « que le roi pourrait guérir, mais qu’il mourrait ». Le roi mourut en effet. Si Élisée n’avait pas été un prophète du vrai Dieu, on aurait pu le soupçonner de se ménager une évasion à tout événement; car si le roi n’était pas mort, Élisée avait prédit sa guérison en disant qu’il pouvait guérir, et qu’il n’avait pas spécifié le temps de sa mort. Mais ayant confirmé sa mission par des miracles éclatants, on ne pouvait douter de sa véracité. 

Nous ne rechercherons pas ici, avec les commentateurs, ce que c’était que l’esprit double qu’Élisée reçut d’Élie, ni ce que signifie le manteau que lui donna Élie, en montant au ciel dans un char de feu, traîné par des chevaux enflammés, comme les Grecs figurèrent en poésie le char d’Apollon. Nous n’approfondirons point quel est le type, quel est le sens mystique de ces quarante-deux petits enfants qui, en voyant Élisée dans le chemin escarpé qui conduit à Béthel, lui dirent en riant: Monte, chauve, monte; et de la vengeance qu’en tira le prophète, en faisant venir sur-le-champ deux ours qui dévorèrent ces innocentes créatures. Les faits sont connus, et le sens peut en être caché. 

Il faut observer ici une coutume de l’Orient, que les Juifs poussèrent à un point qui nous étonne. Cet usage était non seulement de parler en allégories, mais d’exprimer, par des actions singulières, les choses qu’on voulait signifier. Rien n’était plus naturel alors que cet usage; car les hommes n’ayant écrit longtemps leurs pensées qu’en hiéroglyphes, ils devaient prendre l’habitude de parler comme ils écrivaient. 

Ainsi les Scythes (si on en croit Hérodote) envoyèrent à Darah, que nous appelons Darius, un oiseau, une souris, une grenouille, et cinq flèches: cela voulait dire que si Darius ne s’enfuyait aussi vite qu’un oiseau, ou s’il ne se cachait comme une souris et comme une grenouille, il périrait par leurs flèches. 

Le conte peut n’être pas vrai; mais il est toujours un témoignage des emblèmes en usage dans ces temps reculés. 

Les rois s’écrivaient en énigmes: on en a des exemples dans Hiram, dans Salomon, dans la reine de Saba. Tarquin le Superbe, consulté dans son jardin par son fils sur la manière dont il faut se conduire avec les Gabiens, ne répond qu’en abattant les pavots qui s’élevaient au-dessus des autres fleurs. Il faisait assez entendre qu’il fallait exterminer les grands, et épargner le peuple. 

C’est à ces hiéroglyphes que nous devons les fables, qui furent les premiers écrits des hommes. La fable est bien plus ancienne que l’histoire. 

Il faut être un peu familiarisé avec l’antiquité pour n’être point effarouché des actions et des discours énigmatiques des prophètes juifs. 

Isaïe veut faire entendre au roi Achaz qu’il sera délivré dans quelques années du roi de Syrie et du melk ou roitelet de Samarie, unis contre lui; il lui dit: « Avant qu’un enfant soit en âge de discerner le mal et le bien, vous serez délivré de ces deux rois. Le Seigneur prendra un rasoir de louage, pour raser la tête, le poil du pénil (qui est figuré par les pieds), et la barbe, etc. » Alors le prophète prend deux témoins, Zacharie et Urie; il couche avec la prophétesse, elle met au monde un enfant. Le Seigneur lui donne le nom de Maher-Salal-has-bas, Partagez vite les dépouilles; et ce nom signifie qu’on partagera les dépouilles des ennemis. 

Je n’entre point dans le sens allégorique et infiniment respectable qu’on donne à cette prophétie; je me borne à l’examen de ces usages étonnants aujourd’hui pour nous. 

Le même Isaïe marche tout nu dans Jérusalem, pour marquer que les Égyptiens seront entièrement dépouillés par le roi de Babylone. 

Quoi! dira-t-on, est-il possible qu’un homme marche tout nu dans Jérusalem, sans être repris de justice? Oui, sans doute: Diogène ne fut pas le seul dans l’antiquité qui eut cette hardiesse. Strabon, dans son quinzième livre, dit qu’il y avait dans les Indes une secte de brachmanes qui auraient été honteux de porter des vêtements. Aujourd’hui encore on voit des pénitents dans l’Inde qui marchent nus et chargés de chaînes, avec un anneau de fer attaché à la verge, pour expier les péchés du peuple. Il y en a dans l’Afrique et dans la Turquie. Ces moeurs ne sont pas nos moeurs, et je ne crois pas que du temps d’Isaïe il y eût un seul usage qui ressemblât aux nôtres. 

Jérémie n’avait que quatorze ans quand il reçut l’esprit. Dieu étendit sa main et lui toucha la bouche, parce qu’il avait quelque difficulté de parler. Il voit d’abord une chaudière bouillante tournée au nord; cette chaudière représente les peuples qui viendront du septentrion, et l’eau bouillante figure les malheurs de Jérusalem. 

Il achète une ceinture de lin, la met sur ses reins, et va la cacher, par l’ordre de Dieu, dans un trou auprès de l’Euphrate: il retourne ensuite la prendre, et la trouve pourrie. Il nous explique lui-même cette parabole, en disant que l’orgueil de Jérusalem pourrira. 

Il se met des cordes au cou, il se charge de chaînes, il met un joug sur ses épaules; il envoie ces cordes, ces chaînes et ce joug aux rois voisins, pour les avertir de se soumettre au roi de Babylone, Nabuchodonosor, en faveur duquel il prophétise. 

Ézéchiel peut surprendre davantage: il prédit aux Juifs que les pères mangeront leurs enfants, et que les enfants mangeront leurs pères. Mais avant d’en venir à cette prédiction, il voit quatre animaux étincelants de lumière, et quatre roues couvertes d’yeux: il mange un volume de parchemin; on le lie avec des chaînes. Il trace un plan de Jérusalem sur une brique; il met à terre une poêle de fer; il couche trois cent quatre-vingt-dix jours sur le côté gauche, et quarante jours sur le côté droit. Il doit manger du pain de froment, d’orge, de fèves, de lentilles, de millet, et le couvrir d’excréments humains. « C’est ainsi, dit-il, que les enfants d’Israël mangeront leur pain souillé, parmi les nations chez lesquelles ils seront chassés. » Mais Ézéchiel ayant témoigné son horreur pour ce pain de douleur, Dieu lui permet de ne le couvrir que d’excréments de boeufs. 

Il coupe ses cheveux, et les divise en trois parts; il en met une partie au feu, coupe la seconde avec une épée autour de la ville, et jette au vent la troisième. 

Le même Ézéchiel a des allégories encore plus surprenantes. Il introduit le Seigneur, qui parle ainsi, chapitre xvi: « Quand tu naquis, on ne t’avait point coupé le nombril, et tu n’étais ni lavée ni salée.... tu es devenue grande, ta gorge s’est formée, ton poil a paru.... J’ai passé, j’ai connu que c’était le temps des amants. Je t’ai couverte, et je me suis étendu sur ton ignominie.... Je t’ai donné des chaussures et des robes de coton, des bracelets, un collier, des pendants d’oreilles.... Mais, pleine de confiance en ta beauté, tu t’es livrée à la fornication.... et tu as bâti un mauvais lieu; tu t’es prostituée dans les carrefours; tu as ouvert tes jambes à tous les passants.... tu as recherché les plus robustes.... On donne de l’argent aux courtisanes, et tu en as donné à tes amants, etc. » 

« (10)Oolla a forniqué sur moi; elle a aimé avec fureur ses amants: princes, magistrats, cavaliers... Sa soeur, Ooliba, s’est prostituée avec plus d’emportement. Sa luxure a recherché ceux qui avaient le.... d’un âne, et qui.... comme les chevaux(11). » 

Ces expressions nous semblent bien indécentes et bien grossières; elles ne l’étaient point chez les Juifs, elles signifiaient les apostasies de Jérusalem et de Samarie. Ces apostasies étaient représentées très souvent comme une fornication, comme un adultère. Il ne faut pas, encore une fois, juger des moeurs, des usages, des façons de parler anciennes, par les nôtres; elles ne se ressemblent pas plus que la langue française ne ressemble au chaldéen et à l’arabe. 

Le Seigneur ordonne d’abord au prophète Osée, chapitre I, de prendre pour sa femme une prostituée, et il obéit. Cette prostituée lui donne un fils. Dieu appelle ce fils Jezraël: c’est un type de la maison de Jéhu, qui périra, parce que Jéhu avait tué Joram dans Jezraël. Ensuite le Seigneur ordonne à Osée, chapitre III, d’épouser une femme adultère, qui soit aimée d’un autre, comme le Seigneur aime les enfants d’Israël, qui regardent les dieux étrangers, et qui aiment le marc de raisin. Le Seigneur, dans la prophétie d’Amos, chapitre IV, menace les vaches de Samarie de les mettre dans la chaudière. Enfin tout est l’opposé de nos moeurs et de notre tour d’esprit; et, si l’on examine les usages de toutes les nations orientales, nous les trouverons également opposés à nos coutumes, non seulement dans les temps reculés, mais aujourd’hui même que nous les connaissons mieux. 

XLIV. — Des prières des Juifs.

Il nous reste peu de prières des anciens peuples; nous n’avons que deux ou trois formules des mystères, et l’ancienne prière à Isis, rapportée dans Apulée(12). Les Juifs ont conservé les leurs. 

Si l’on peut conjecturer le caractère d’une nation par les prières qu’elle fait à Dieu, on s’apercevra aisément que les Juifs étaient un peuple charnel et sanguinaire. Ils paraissent, dans leurs psaumes, souhaiter la mort du pécheur plutôt que sa conversion; et ils demandent au Seigneur, dans le style oriental, tous les biens terrestres. 

« Tu arroseras les montagnes, la terre sera rassasiée de fruits(13). » 

« Tu produis le foin pour les bêtes, et l’herbe pour l’homme. Tu fais sortir le pain de la terre, et le vin qui réjouit le coeur; tu donnes l’huile qui répand la joie sur le visage(14). » 

« Juda est une marmite remplie de viandes; la montagne du Seigneur est une montagne coagulée, une montagne grasse. Pourquoi regardez-vous les montagnes coagulées(15)? » 

Mais il faut avouer que les Juifs maudissent leurs ennemis dans un style non moins figuré. 

« Demande-moi, et je te donnerai en héritage toutes les nations; tu les régiras avec une verge de fer(16). » 

« Mon Dieu, traitez mes ennemis selon leurs oeuvres, selon leurs desseins méchants; punissez-les comme ils le méritent(17). » 

« Que mes ennemis impies rougissent, qu’ils soient conduits dans le sépulcre(18). » 

« Seigneur, prenez vos armes et votre bouclier, tirez votre épée, fermez tous les passages; que mes ennemis soient couverts de confusion; qu’ils soient comme la poussière emportée par le vent, qu’ils tombent dans le piège(19). » 

« Que la mort les surprenne, qu’ils descendent tout vivants dans la fosse(20). » 

« Dieu brisera leurs dents dans leur bouche; il mettra en poudre les mâchoires de ces lions(21). » 

« Ils souffriront la faim comme des chiens: ils se disperseront pour chercher à manger, et ne seront point rassasiés(22). » 

« Je m’avancerai vers l’Idumée, et je la foulerai aux pieds(23). » 

« Réprimez ces bêtes sauvages; c’est une assemblée de peuples semblables à des taureaux et à des vaches... Vos pieds seront baignés dans le sang de vos ennemis, et la langue de vos chiens en sera abreuvée(24). » 

« Faites fondre sur eux tous les traits de votre colère; qu’ils soient exposés à votre fureur; que leur demeure et leurs tentes soient désertes(25). » 

« Répandez abondamment votre colère sur les peuples à qui vous êtes inconnu(26). » 

« Mon Dieu, traitez-les comme les Madianites, rendez-les comme une roue qui tourne toujours, comme la paille que le vent emporte, comme une forêt brûlée par le feu(27). » 

« Asservissez le pécheur; que le malin soit toujours à son côté droit(28). » 

« Qu’il soit toujours condamné quand il plaidera. » 

« Que sa prière lui soit imputée à péché; que ses enfants soient orphelins, et sa femme veuve; que ses enfants soient des mendiants vagabonds; que l’usurier enlève tout son bien. » 

« Le Seigneur, juste, coupera leurs têtes: que tous les ennemis de Sion soient comme l’herbe sèche des toits(29). » 

« Heureux celui qui éventrera tes petits enfants encore à la mamelle, et qui les écrasera contre la pierre(30). » 

On voit que si Dieu avait exaucé toutes les prières de son peuple, il ne serait resté que des Juifs sur la terre, car ils détestaient toutes les nations, ils en étaient détestés; et, en demandant sans cesse que Dieu exterminât tous ceux qu’ils haïssaient, ils semblaient demander la ruine de la terre entière. Mais il faut toujours se souvenir que non seulement les Juifs étaient le peuple chéri de Dieu, mais l’instrument de ses vengeances. C’était par lui qu’il punissait les péchés des autres nations, comme il punissait son peuple par elles. Il n’est plus permis aujourd’hui de faire les mêmes prières, et de lui demander qu’on éventre les mères et les enfants encore à la mamelle, et qu’on les écrase contre la pierre. Dieu étant reconnu pour le père commun de tous les hommes, aucun peuple ne fait ces imprécations contre ses voisins. Nous avons été aussi cruels quelquefois que les Juifs; mais en chantant leurs psaumes, nous n’en détournons pas le sens contre les peuples qui nous font la guerre. C’est un des grands avantages que la loi de grâce a sur la loi de rigueur: et plût à Dieu que, sous une loi sainte, et avec des prières divines, nous n’eussions pas répandu le sang de nos frères et ravagé la terre au nom d’un Dieu de miséricorde! 

XLV. — De Josèphe, historien des Juifs.

On ne doit pas s’étonner que l’histoire de Flavien Josèphe trouvât des contradicteurs quand elle parut à Rome. Il est vrai qu’il n’y en avait que très peu d’exemplaires, il fallait au moins trois mois à un copiste habile pour la transcrire. Les livres étaient très chers et très rares: peu de Romains daignaient lire les annales d’une chétive nation d’esclaves, pour qui les grands et les petits avaient un mépris égal. Cependant il paraît, par la réponse de Josèphe à Apion, qu’il trouva un petit nombre de lecteurs; et l’on voit aussi que ce petit nombre le traita de menteur et de visionnaire. 

Il faut se mettre à la place des Romains du temps de Titus pour concevoir avec quel mépris mêlé d’horreur les vainqueurs de la terre connue et les législateurs des nations devaient regarder l’histoire du peuple juif. Ces Romains ne pouvaient guère savoir que Josèphe avait tiré la plupart des faits des livres sacrés dictés par le Saint-Esprit. Ils ne pouvaient pas être instruits que Josèphe avait ajouté beaucoup de choses à la Bible, et en avait passé beaucoup sous silence. Ils ignoraient qu’il avait pris le fond de quelques historiettes dans le troisième livre d’Esdras, et que ce livre d’Esdras est un de ceux qu’on nomme apocryphes. 

Que devait penser un sénateur romain en lisant ces contes orientaux? Josèphe rapporte (liv. X, ch. xii), que Darius, fils d’Astyage, avait fait le prophète Daniel gouverneur de trois cent soixante villes, lorsqu’il défendit, sous peine de la vie, de prier aucun dieu pendant un mois. Certainement l’Écriture ne dit point que Daniel gouvernait trois cent soixante villes. 

Josèphe semble supposer ensuite que toute la Perse se fit juive. 

Le même Josèphe donne au second temple des Juifs, rebâti par Zorobabel, une singulière origine. 

Zorobabel, dit-il, était l’intime ami du roi Darius. Un esclave juif intime ami du roi des rois! c’est à peu près comme si un de nos historiens nous disait qu’un fanatique des Cévennes, délivré des galères, était l’intime ami de Louis XIV. 

Quoi qu’il en soit, selon Flavien Josèphe, Darius, qui était un prince de beaucoup d’esprit, proposa à toute sa cour une question digne du Mercure galant, savoir: qui avait le plus de force, ou du vin, ou des rois, ou des femmes. Celui qui répondrait le mieux devait, pour récompense, avoir une tiare de lin, une robe de pourpre, un collier d’or, boire dans une coupe d’or, coucher dans un lit d’or, se promener dans un chariot d’or traîné par des chevaux enharnachés d’or, et avoir des patentes de cousin du roi. 

Darius s’assit sur son trône d’or pour écouter les réponses de son académie de beaux esprits. L’un disserta en faveur du vin, l’autre fut pour les rois; Zorobabel prit le parti des femmes. Il n’y a rien de si puissant qu’elles; car j’ai vu, dit-il, Apamée, la maîtresse du roi mon seigneur, donner de petits soufflets sur les joues de Sa sacrée Majesté, et lui ôter son turban pour s’en coiffer. 

Darius trouva la réponse de Zorobabel si comique que, sur-le-champ, il fit rebâtir le temple de Jérusalem. 

Ce conte ressemble assez à celui qu’un de nos plus ingénieux académiciens a fait de Soliman, et d’un nez retroussé, lequel a servi de canevas à un fort joli opéra bouffon. Mais nous sommes contraint d’avouer que l’auteur du nez retroussé n’a eu ni lit d’or, ni carrosse d’or, et que le roi de France ne l’a point appelé mon cousin: nous ne sommes plus au temps des Darius. 

Ces rêveries dont Josèphe surchargeait les livres saints firent tort sans doute, chez les païens, aux vérités que la Bible contient. Les Romains ne pouvaient distinguer ce qui avait été puisé dans une source impure de ce que Josèphe avait tiré d’une source sacrée. Cette Bible, sacrée pour nous, était ou inconnue aux Romains, ou aussi méprisée d’eux que Josèphe lui-même. Tout fut également l’objet des railleries et du profond dédain que les lecteurs conçurent pour l’histoire juive. Les apparitions des anges aux patriarches, le passage de la mer Rouge, les dix plaies d’Égypte; l’inconcevable multiplication du peuple juif en si peu de temps, et dans un aussi petit terrain; le soleil et la lune s’arrêtant en plein midi, pour donner le temps à ce peuple brigand de massacrer quelques paysans déjà exterminés par une pluie de pierres: tous les prodiges qui signalèrent cette nation ignorée furent traités avec ce mépris qu’un peuple vainqueur de tant de nations, un peuple-roi, mais à qui Dieu s’était caché, avait naturellement pour un petit peuple barbare réduit en esclavage. 

Josèphe sentait bien que tout ce qu’il écrivait révolterait des auteurs profanes; il dit en plusieurs endroits Le lecteur en jugera comme il voudra. Il craint d’effaroucher les esprits; il diminue, autant qu’il le peut, la foi qu’on doit aux miracles. On voit à tout moment qu’il est honteux d’être Juif, lors même qu’il s’efforce de rendre sa nation recommandable à ses vainqueurs. Il faut sans doute pardonner aux Romains, qui n’avaient que le sens commun, qui n’avaient pas encore la foi, de n’avoir regardé l’historien Josèphe que comme un misérable transfuge qui leur contait des fables ridicules pour tirer quelque argent de ses maîtres. Bénissons Dieu, nous qui avons le bonheur d’être plus éclairés que les Titus, les Trajan, les Antonin, et que tout le sénat et les chevaliers romains nos maîtres; nous qui, éclairés par des lumières supérieures, pouvons discerner les fables absurdes de Josèphe, et les sublimes vérités que la sainte Écriture nous annonce. 

XLVI. — D’un mensonge de Flavien Josèphe, concernant Alexandre et les Juifs.

Lorsque Alexandre, élu par tous les Grecs, comme son père, et comme autrefois Agamemnon, pour aller venger la Grèce des injures de l’Asie, eut remporté la victoire d’Issus, il s’empara de la Syrie, l’une des provinces de Darah ou Darius; il voulait s’assurer de l’Égypte avant de passer l’Euphrate et le Tigre, et ôter à Darius tous les ports qui pourraient lui fournir des flottes. Dans ce dessein, qui était celui d’un très grand capitaine, il fallut assiéger Tyr. Cette ville était sous la protection des rois de Perse, et souveraine de la mer; Alexandre la prit après un siège opiniâtre de sept mois; et y employa autant d’art que de courage; la digue qu’il osa faire sur la mer est encore aujourd’hui regardée comme le modèle que doivent suivre tous les généraux dans de pareilles entreprises. C’est en imitant Alexandre que le duc de Parme prit Anvers, et le cardinal de Richelieu, la Rochelle (s’il est permis de comparer les petites choses aux grandes). Rollin, à la vérité, dit qu’Alexandre ne prit Tyr que parce qu’elle s’était moquée des Juifs, et que Dieu voulut venger l’honneur de son peuple; mais Alexandre pouvait avoir encore d’autres raisons: il fallait, après avoir soumis Tyr, ne pas perdre un moment pour s’emparer du port de Péluse. Ainsi Alexandre ayant fait une marche forcée pour surprendre Gaza, il alla de Gaza à Péluse en sept jours. C’est ainsi qu’Arrien, Quinte-Curce, Diodore, Paul Orose même, le rapportent fidèlement d’après le journal d’Alexandre. 

Que fait Josèphe pour relever sa nation sujette des Perses, tombée sous la puissance d’Alexandre, avec toute la Syrie, et honorée depuis de quelques privilèges par ce grand homme? Il prétend qu’Alexandre, en Macédoine, avait vu en songe le grand-prêtre des Juifs, Jaddus(31) (supposé qu’il y eût en effet un prêtre juif dont le nom finît en us);que ce prêtre l’avait encouragé à son expédition contre les Perses, que c’était par cette raison qu’Alexandre avait attaqué l’Asie. Il ne manqua donc pas, après le siège de Tyr, de se détourner de cinq ou six journées de chemin pour aller voir Jérusalem. Comme le grand-prêtre Jaddus avait autrefois apparu en songe à Alexandre, il reçut aussi en songe un ordre de Dieu d’aller saluer ce roi; il obéit, et, revêtu de ses habits pontificaux, suivi de ses lévites en surplis, il alla en procession au-devant d’Alexandre. Dès que ce monarque vit Jaddus, il reconnut le même homme qui l’avait averti en songe, sept ou huit ans auparavant, de venir conquérir la Perse, et il le dit à Parménion. Jaddus avait sur sa tête son bonnet orné d’une lame d’or, sur laquelle était gravé un mot hébreu. Alexandre, qui, sans doute, entendait l’hébreu parfaitement, reconnut aussitôt le nom de Jéhovah, et se prosterna humblement, sachant bien que Dieu ne pouvait avoir que ce nom. Jaddus lui montra aussitôt des prophéties qui disaient clairement « qu’Alexandre s’emparerait de l’empire des Perses », prophéties qui n’avaient point été faites après la bataille d’Issus. Il le flatta que Dieu l’avait choisi pour ôter à son peuple chéri toute espérance de régner sur la terre promise; ainsi qu’il avait choisi autrefois Nabuchodonosor et Cyrus, qui avaient possédé la terre promise l’un après l’autre. Ce conte absurde du romancier Josèphe ne devait pas, ce me semble, être copié par Rollin, comme s’il était attesté par un écrivain sacré. 

Mais c’est ainsi qu’on a écrit l’histoire ancienne, et bien souvent la moderne(32).

XLVII. — Des préjugés populaires auxquels les écrivains sacrés ont daigné se conformer par condescendance.

Les livres saints sont faits pour enseigner la morale, et non la physique. 

Le serpent passait dans l’antiquité pour le plus habile de tous les animaux. L’auteur du Pentateuque veut bien dire que le serpent fut assez subtil pour séduire Ève. On attribuait quelquefois la parole aux bêtes: l’écrivain sacré fait parler le serpent et l’ânesse de Balaam. Plusieurs Juifs et plusieurs docteurs chrétiens ont regardé cette histoire comme une allégorie; mais, soit emblème, soit réalité, elle est également respectable. Les étoiles étaient regardées comme des points dans les nuées: l’auteur divin se proportionne à cette idée vulgaire, et dit que la lune fut faite pour présider aux étoiles. 

L’opinion commune était que les cieux étaient solides; on les nommait en hébreu rakiak, mot qui répond à une plaque de métal, à un corps étendu et ferme, et que nous traduisîmes par firmament. Il portait des eaux, lesquelles se répandaient par des ouvertures. L’Écriture se proportionne à cette physique; et enfin on a nommé firmament, c’est-à-dire plaque, cette profondeur immense de l’espace dans lequel on aperçoit à peine les étoiles les plus éloignées à l’aide des télescopes. 

Les Indiens, les Chaldéens, les Persans, imaginaient que Dieu avait formé le monde en six temps. L’auteur de la Genèse, pour ne pas effaroucher la faiblesse des Juifs, représente Dieu formant le monde en six jours, quoique un mot et un instant suffisent à sa toute-puissance. Un jardin, des ombrages, étaient un très grand bonheur dans des pays secs et brûlés du soleil; le divin auteur place le premier homme dans un jardin. 

On n’avait point l’idée d’un être purement immatériel: Dieu est toujours représenté comme un homme; il se promène à midi dans le jardin, il parle, et on lui parle. 

Le mot âme, ruah, signifie le souffle, la vie: l’âme est toujours employée pour la vie dans le Pentateuque.

On croyait qu’il y avait des nations de géants, et la Genèse veut bien dire qu’ils étaient les enfants des anges et des filles des hommes. On accordait aux brutes une espèce de raison. Dieu daigne faire alliance, après le déluge, avec les brutes comme avec les hommes. 

Personne ne savait ce que c’est que l’arc-en-ciel; il était regardé comme une chose surnaturelle; et Homère en parle toujours ainsi. L’Écriture l’appelle l’arc de Dieu, le signe d’alliance. 

Parmi beaucoup d’erreurs auxquelles le genre humain a été livré, on croyait qu’on pouvait faire naître des animaux de la couleur qu’on voulait, en présentant cette couleur aux mères avant qu’elles conçussent: l’auteur de la Genèse dit que Jacob eut des brebis tachetées par cet artifice. 

Toute l’antiquité se servait des charmes contre la morsure des serpents; et quand la plaie n’était pas mortelle, ou qu’elle était heureusement sucée par des charlatans nommés Psylles(33), ou qu’enfin on avait appliqué avec succès des topiques convenables, on ne doutait pas que les charmes n’eussent opéré. Moïse éleva un serpent d’airain dont la vue guérissait ceux que les serpents avaient mordus. Dieu changeait une erreur populaire en une vérité nouvelle. 

Une des plus anciennes erreurs était l’opinion que l’on pouvait faire naître des abeilles d’un cadavre pourri. Cette idée était fondée sur l’expérience journalière de voir des mouches et des vermisseaux couvrir les corps des animaux. De cette expérience, qui trompait les yeux, toute l’antiquité avait conclu que la corruption est le principe de la génération. Puisqu’on croyait qu’un corps mort produisait des mouches, on se figurait que le moyen sûr de se procurer des abeilles était de préparer les peaux sanglantes des animaux de la manière requise pour opérer cette métamorphose. On ne faisait pas réflexion combien les abeilles ont d’aversion pour toute chair corrompue, combien toute infection leur est contraire. La méthode de faire naître ainsi des abeilles ne pouvait réussir; mais on croyait que c’était faute de s’y bien prendre. Virgile, dans son quatrième chant des Géorgiques, dit que cette opération fut heureusement faite par Aristée; mais aussi il ajoute que c’est un miracle, mirabile monstrum (Géorg., livre iv, v. 554). 

C’est en rectifiant cet antique préjugé qu’il est rapporté que Samson trouva un essaim d’abeilles dans la gueule d’un lion qu’il avait déchiré de ses mains. 

C’était encore une opinion vulgaire que l’aspic se bouchait les oreilles, de peur d’entendre la voix de l’enchanteur. Le Psalmiste se prête à cette erreur en disant, psaume lvii: « Tel que l’aspic sourd qui bouche ses oreilles, et qui n’entend point les enchanteurs. » 

L’ancienne opinion, que les femmes font tourner le vin et le lait, empêchent le beurre de se figer, et font périr les pigeonneaux dans les colombiers quand elles ont leurs règles, subsiste encore dans le petit peuple, ainsi que les influences de la lune. On crut que les purgations des femmes étaient les évacuations d’un sang corrompu, et que si un homme approchait de sa femme dans ce temps critique, il faisait nécessairement des enfants lépreux et estropiés: cette idée avait tellement prévenu les Juifs que le Lévitique, chapitre xx, condamne à mort l’homme et la femme qui se seront rendu le devoir conjugal dans ce temps critique. 

Enfin l’Esprit-Saint veut bien se conformer tellement aux préjugés populaires que le Sauveur lui-même dit qu’on ne met jamais le vin nouveau dans de vieilles futailles, et qu’il faut que le blé pourrisse pour mûrir. 

Saint Paul dit aux Corinthiens, en voulant leur persuader la résurrection: « Insensés, ne savez-vous pas qu’il faut que le grain meure pour se vivifier? » On sait bien aujourd’hui que le grain ne pourrit ni ne meurt en terre pour lever; s’il pourrissait, il ne lèverait pas; mais alors on était dans cette erreur, et le Saint-Esprit daignait en tirer des comparaisons utiles. C’est ce que saint Jérôme appelle parler par économie(34).

Toutes les maladies de convulsions passèrent pour des possessions de diable, dès que la doctrine des diables fut admise. L’épilepsie, chez les Romains comme chez les Grecs, fut appelée le mal sacré. La mélancolie, accompagnée d’une espèce de rage, fut encore un mal dont la cause était ignorée; ceux qui en étaient attaqués erraient la nuit en hurlant autour des tombeaux. Ils furent appelés démoniaques, lycanthropes, chez les Grecs. L’Écriture admet des démoniaques qui errent autour des tombeaux. 

Les coupables, chez les anciens Grecs, étaient souvent tourmentés des furies; elles avaient réduit Oreste à un tel désespoir qu’il s’était mangé un doigt dans un accès de fureur; elles avaient poursuivi Alcméon, Étéocle, et Polynice. Les Juifs hellénistes, qui furent instruits de toutes les opinions grecques, admirent enfin chez eux des espèces de furies, des esprits immondes, des diables qui tourmentaient les hommes. Il est vrai que les saducéens ne reconnaissaient point de diables; mais les pharisiens les reçurent un peu avant le règne d’Hérode. Il y avait alors chez les Juifs des exorcistes qui chassaient les diables; ils se servaient d’une racine qu’ils mettaient sous le nez des possédés(35), et employaient une formule tirée d’un prétendu livre de Salomon. Enfin ils étaient tellement en possession de chasser les diables que notre Sauveur lui-même, accusé, selon saint Matthieu, de les chasser par les enchantements de Belzébuth, accorde que les Juifs ont le même pouvoir, et leur demande si c’est par Belzébuth qu’ils triomphent des esprits malins. 

Certes, si les mêmes Juifs qui firent mourir Jésus avaient eu le pouvoir de faire de tels miracles, si les pharisiens chassaient en effet les diables, ils faisaient donc le même prodige qu’opérait le Sauveur. Ils avaient le don que Jésus communiquait à ses disciples; et s’ils ne l’avaient pas, Jésus se conformait donc au préjugé populaire, en daignant supposer que ses implacables ennemis, qu’il appelait race de vipères, avaient le don des miracles et dominaient sur les démons. Il est vrai que ni les Juifs ni les chrétiens ne jouissent plus aujourd’hui de cette prérogative longtemps si commune. Il y a toujours des exorcistes, mais on ne voit plus de diables ni de possédés(36): tant les choses changent avec le temps! 

Il était dans l’ordre alors qu’il y eût des possédés, et il est bon qu’il n’y en ait plus aujourd’hui. Les prodiges nécessaires pour élever un édifice divin sont inutiles quand il est au comble. Tout a changé sur la terre: la vertu seule ne change jamais. Elle est semblable à la lumière du soleil, qui ne tient presque rien de la matière connue, et qui est toujours pure, toujours immuable, quand tous les éléments se confondent sans cesse. Il ne faut qu’ouvrir les yeux pour bénir son auteur. 

XLVIII — Des anges, des génies, des diables, chez les anciennes nations et chez les Juifs.

Tout a sa source dans la nature de l’esprit humain. Tous les hommes puissants, les magistrats, les princes, avaient leurs messagers; il était vraisemblable que les dieux en avaient aussi. Les Chaldéens et les Perses semblent être les premiers hommes connus de nous qui parlèrent des anges comme d’huissiers célestes et de porteurs d’ordre. Mais avant eux, les Indiens, de qui toute espèce de théologie nous est venue, avaient inventé les anges, et les avaient représentés, dans leur ancien livre du Shasta, comme des créatures immortelles, participantes de la Divinité, et dont un grand nombre se révolta dans le ciel contre le Créateur. (Voyez le chapitre de l’Inde.) 

Les Parsis ignicoles, qui subsistent encore, ont communiqué à l’auteur de la religion des anciens Persans(37) les noms des anges que les premiers Perses reconnaissaient. On en trouve cent dix-neuf, parmi lesquels ne sont ni Raphaël ni Gabriel, que les Perses n’adoptèrent que longtemps après. Ces mots sont chaldéens, ils ne furent connus des Juifs que dans leur captivité: car, avant l’histoire de Tobie, on ne voit le nom d’aucun ange, ni dans le Pentateuque, ni dans aucun livre des Hébreux. 

Les Perses, dans leur ancien catalogue qu’on trouve au-devant du Sadder, ne comptaient que douze diables, et Arimane était le premier. C’était du moins une chose consolante de reconnaître plus de génies bienfaisants que de démons ennemis du genre humain. 

On ne voit pas que cette doctrine ait été suivie des Égyptiens. Les Grecs, au lieu de génies tutélaires, eurent des divinités secondaires, des héros, et des demi-dieux. Au lieu de diables, ils eurent Até, Érynnis, les Euménides. Il me semble que ce fut Platon qui parla le premier d’un bon et d’un mauvais génie qui présidaient aux actions de tout mortel. Depuis lui, les Grecs et les Romains se piquèrent d’avoir chacun deux génies; et le mauvais eut toujours plus d’occupation et de succès que son antagoniste. 

Quand les Juifs eurent enfin donné des noms à leur milice céleste, ils la distinguèrent en dix classes: les saints, les rapides, les forts, les flammes, les étincelles, les députés, les princes, les fils de princes, les images, les animés. Mais cette hiérarchie ne se trouve que dans le Talmud et dans le Targum, et non dans les livres du canon hébreu. 

Ces anges eurent toujours la forme humaine, et c’est ainsi que nous les peignons encore aujourd’hui en leur donnant des ailes. Raphaël conduisit Tobie. Les anges qui apparurent à Abraham, à Loth, burent et mangèrent avec ces patriarches; et la brutale fureur des habitants de Sodome ne prouve que trop que les anges de Loth avaient un corps. Il serait même difficile de comprendre comment les anges auraient parlé aux hommes, et comment on leur eût répondu, s’ils n’avaient paru sous la figure humaine. 

Les Juifs n’eurent pas même une autre idée de Dieu. Il parle le langage humain avec Adam et Ève; il parle même au serpent; il se promène dans le jardin d’Éden à l’heure de midi; il daigne converser avec Abraham, avec les patriarches, avec Moïse. Plus d’un commentateur a cru même que ces mots de la Genèse: Faisons l’homme à notre image, pouvaient être entendus à la lettre; que le plus parfait des êtres de la terre était une faible ressemblance de la forme de son créateur, et que cette idée devait engager l’homme à ne jamais dégénérer. 

Quoique la chute des anges transformés en diables, en démons, soit le fondement de la religion juive et de la chrétienne, il n’en est pourtant rien dit dans la Genèse, ni dans la loi, ni dans aucun livre canonique. La Genèse dit expressément qu’un serpent parla à Ève et la séduisit; Elle a soin de remarquer que le serpent était le plus habile, le plus rusé de tous les animaux; et nous avons observé que toutes les nations avaient cette opinion du serpent. La Genèse marque encore positivement que la haine des hommes pour les serpents vient du mauvais office que cet animal rendit au genre humain; que c’est depuis ce temps-là qu’il cherche à nous mordre, que nous cherchons à l’écraser; et qu’enfin il est condamné, pour sa mauvaise action, à ramper sur le ventre, et à manger la poussière de la terre. Il est vrai que le serpent ne se nourrit point de terre, mais toute l’antiquité le croyait. 

Il semble à notre curiosité que c’était là le cas d’apprendre aux hommes que ce serpent était un des anges rebelles devenus démons, qui venait exercer sa vengeance sur l’ouvrage de Dieu, et le corrompre. Cependant, il n’est aucun passage dans le Pentateuque dont nous puissions inférer cette interprétation, en ne consultant que nos faibles lumières. 

Satan paraît, dans Job, le maître de la terre subordonné à Dieu. Mais quel homme un peu versé dans l’antiquité ne sait que ce mot Satan était chaldéen; que ce Satan était l’Arimane des Perses, adopté par les Chaldéens, le mauvais principe qui dominait sur les hommes? Job est représenté comme un pasteur arabe, vivant sur les confins de la Perse. Nous avons déjà dit que les mots arabes, conservés dans la tradition hébraïque de cette ancienne allégorie, montrent que le livre fut d’abord écrit par des Arabes. Flavien Josèphe, qui ne le compte point parmi les livres du canon hébreu, ne laisse aucun doute sur ce sujet. 

Les démons, les diables, chassés d’un globe du ciel, précipités dans le centre de notre globe, et s’échappant de leur prison pour tenter les hommes, sont regardés, depuis plusieurs siècles, comme les auteurs de notre damnation. Mais, encore une fois, c’est une opinion dont il n’y a aucune trace dans l’Ancien Testament. C’est une vérité de tradition, tirée du livre si antique et si longtemps inconnu, écrit par les premiers brachmanes, et que nous devons enfin aux recherches de quelques savants anglais qui ont résidé longtemps dans le Bengale. 

Quelques commentateurs ont écrit que ce passage d’Isaïe « Comment es-tu tombé du ciel, Ô Lucifer! qui paraissais le matin »? désigne la chute des anges, et que c’est Lucifer qui se déguisa en serpent pour faire manger la pomme à Ève et à son mari. 

Mais, en vérité, une allégorie si étrange ressemble à ces énigmes qu’on faisait imaginer autrefois aux jeunes écoliers dans les collèges. On exposait, par exemple, un tableau représentant un vieillard et une jeune fille. L’un disait: c’est l’hiver et le printemps; l’autre: c’est la neige et le feu; un autre: c’est la rose et l’épine, ou bien c’est la force et la faiblesse; et celui qui avait trouvé le sens le plus éloigné du sujet, l’application la plus extraordinaire, gagnait le prix. 

Il en est précisément de même de cette application singulière de l’étoile du matin au diable. Isaïe, dans son quatorzième chapitre, en insultant à la mort d’un roi de Babylone, lui dit: « A ta mort on a chanté à gorge déployée; les sapins, les cèdres, s’en sont réjouis. Il n’est venu depuis aucun exacteur nous mettre à la taille. Comment ta hauteur est-elle descendue au tombeau, malgré le son de tes musettes? comment es-tu couchée avec les vers et la vermine? comment es-tu tombée du ciel, étoile du matin? Hélel, toi qui pressais les nations, tu es abattue en terre! » 

On a traduit cet Hélel en latin par Lucifer: on a donné depuis ce nom au diable, quoiqu’il y ait assurément peu de rapport entre le diable et l’étoile du matin. On a imaginé que ce diable étant tombé du ciel était un ange qui avait fait la guerre à Dieu: il ne pouvait la faire lui seul; il avait donc des compagnons. La fable des géants armés contre les dieux, répandue chez toutes les nations, est, selon plusieurs commentateurs, une imitation profane de la tradition qui nous apprend que des anges s’étaient soulevés contre leur maître. 

Cette idée reçut une nouvelle force de l’Épître de saint Jude, où il est dit: « Dieu a gardé dans les ténèbres, enchaînés jusqu’au jugement du grand jour, les anges qui ont dégénéré de leur origine, et qui ont abandonné leur propre demeure... Malheur à ceux qui ont suivi les traces de Caïn... desquels Énoch, septième homme après Adam, a prophétisé, en disant: Voici, le Seigneur est venu avec ses millions de saints, etc. » 

On s’imagina qu’Énoch avait laissé par écrit l’histoire de la chute des anges. Mais il y a deux choses importantes à observer ici. Premièrement, Énoch n’écrivit pas plus que Seth, à qui les Juifs attribuèrent des livres; et le faux Énoch que cite saint Jude est reconnu pour être forgé par un Juif. Secondement, ce faux Énoch ne dit pas un mot de la rébellion et de la chute des anges avant la formation de l’homme. Voici mot à mot ce qu’il dit dans ses Égregori. « Le nombre des hommes s’étant prodigieusement accru, ils eurent de très belles filles; les anges, les veillants, Égregori, en devinrent amoureux, et furent entraînés dans beaucoup d’erreurs. Ils s’animèrent entre eux; ils se dirent: Choisissons-nous des femmes parmi les filles des hommes de la terre. Semiaxas leur prince dit: Je crains que vous n’osiez pas accomplir un tel dessein, et que je ne demeure seul chargé du crime; tous répondirent: Faisons serment d’exécuter notre dessein, et dévouons-nous à l’anathème si nous y manquons. Ils s’unirent donc par serment, et firent des imprécations. Ils étaient deux cents en nombre. Ils partirent ensemble du temps de Jared, et allèrent sur la montagne appelée Hermonim, à cause de leur serment. Voici le nom des principaux: Semiaxas, Atarculph, Araciel, Chobahiel-Hosampsich, Zaciel-Parmar, Thausaël, Samiel, Tirel, Suiniel(38). » 

« Eux et les autres prirent des femmes, l’an onze cent soixante et dix de la création du monde. De ce commerce naquirent trois genres d’hommes, les géants Naphilim, etc. » 

L’auteur de ce fragment écrit de ce style qui semble appartenir aux premiers temps; c’est la même naïveté. Il ne manque pas de nommer les personnages; il n’oublie pas les dates; point de réflexions, point de maximes, c’est l’ancienne manière orientale. 

On voit que cette histoire est fondée sur le sixième chapitre de la Genèse: « Or en ce temps il y avait des géants sur la terre; car les enfants de Dieu ayant eu commerce avec les filles des hommes, elles enfantèrent les puissants du siècle. » 

Le livre d’Énoch et la Genèse sont entièrement d’accord sur l’accouplement des anges avec les filles des hommes, et sur la race des géants qui en naquit. Mais ni cet Énoch ni aucun livre de l’Ancien Testament ne parle de la guerre des anges contre Dieu, ni de leur défaite, ni de leur chute dans l’enfer, ni de leur haine contre le genre humain. 

Il n’est question des esprits malins et du diable que dans l’allégorie de Job, dont nous avons parlé, laquelle n’est pas un livre juif, et dans l’aventure de Tobie. Le diable Asmodée, ou Shammadey, qui étrangla les sept premiers maris de Sara, et que Raphaël fit déloger avec la fumée du foie d’un poisson, n’était point un diable juif, mais persan. Raphaël l’alla enchaîner dans la haute Égypte; mais il est constant que les Juifs n’ayant point d’enfer, ils n’avaient point de diables. Ils ne commencèrent que fort tard à croire l’immortalité de l’âme et un enfer, et ce fut quand la secte des pharisiens prévalut. Ils étaient donc bien éloignés de penser que le serpent qui tenta Ève fût un diable, un ange précipité dans l’enfer. Cette pierre, qui sert de fondement à tout l’édifice, ne fut posée que la dernière. Nous n’en révérons pas moins l’histoire de la chute des anges devenus diables, mais nous ne savons où en trouver l’origine. 

On appela diables Belzébuth, Belphégor, Astaroth; mais c’étaient d’anciens dieux de Syrie. Belphégor était le dieu du mariage; Belzébuth, ou Bel-se-puth, signifiait le Seigneur qui préserve des insectes. Le roi Ochosias même l’avait consulté comme un dieu, pour savoir s’il guérirait d’une maladie; et Élie, indigné de cette démarche, avait dit: « N’y a-t-il point de Dieu en Israël, pour aller consulter le dieu d’Accaron? » 

Astaroth était la lune, et la lune ne s’attendait pas à devenir diable. 

L’apôtre Jude dit encore « que le diable se querella avec l’ange Michaël au sujet du corps de Moïse ». Mais on ne trouve rien de semblable dans le canon des Juifs. Cette dispute de Michaël avec le diable n’est que dans un livre apocryphe, intitulé Analyse de Moïse, cité par Origène dans le iiie livre de ses Principes.

Il est donc indubitable que les Juifs ne reconnurent point de diables jusque vers le temps de leur captivité à Babylone. Ils puisèrent cette doctrine chez les Perses, qui la tenaient de Zoroastre. 

Il n’y a que l’ignorance, le fanatisme, et la mauvaise foi, qui puissent nier tous ces faits, et il faut ajouter que la religion ne doit pas s’effrayer des conséquences. Dieu a certainement permis que la croyance aux bons et aux mauvais génies, à l’immortalité de l’âme, aux récompenses et aux peines éternelles, ait été établie chez vingt nations de l’antiquité avant de parvenir au peuple juif. Notre sainte religion a consacré cette doctrine; elle a établi ce que les autres avaient entrevu, et ce qui n’était chez les anciens qu’une opinion est devenu par la révélation une vérité divine. 

XLIX. — Si les Juifs ont enseigné les autres nations, ou s’ils ont été enseignés par elles.

Les livres sacrés n’ayant jamais décidé si les Juifs avaient été les maîtres ou les disciples des autres peuples, il est permis d’examiner cette question. 

Philon, dans la relation de sa mission auprès de Caligula, commence par dire qu’Israël est un terme chaldéen; que c’est un nom que les Chaldéens donnèrent aux justes consacrés à Dieu, qu’Israël signifie voyant Dieu. Il paraît donc prouvé par cela seul que les Juifs n’appelèrent Jacob Israël, qu’ils ne se donnèrent le nom d’Israélites, que lorsqu’ils eurent quelque connaissance du chaldéen. Or ils ne purent avoir connaissance de cette langue que quand ils furent esclaves en Chaldée. Est-il vraisemblable que dans les déserts de l’Arabie Pétrée ils eussent appris déjà le chaldéen? 

Flavien Josèphe, dans sa réponse à Apion, à Lysimaque et à Molon, livre II, chap. v, avoue en propres termes « que ce sont les Égyptiens qui apprirent à d’autres nations à se faire circoncire, comme Hérodote le témoigne ». En effet serait-il probable que la nation antique et puissante; des Égyptiens eût pris cette coutume d’un petit peuple qu’elle abhorrait, et qui, de son aveu, ne fut circoncis que sous Josué? 

Les livres sacrés eux-mêmes nous apprennent que Moïse avait été nourri dans les sciences des Égyptiens, et ils ne disent nulle part que les Égyptiens aient jamais rien appris des Juifs. Quand Salomon voulut bâtir son temple et son palais, ne demanda-t-il pas des ouvriers au roi de Tyr? Il est dit même qu’il donna vingt villes au roi Hiram pour obtenir des ouvriers et des cèdres: c’était sans doute payer bien chèrement, et le marché est étrange; mais jamais les Tyriens demandèrent-ils des artistes juifs? 

Le même Josèphe dont nous avons parlé avoue que sa nation, qu’il s’efforce de relever, « n’eut longtemps aucun commerce avec les autres nations »; qu’elle fut surtout inconnue des Grecs, qui connaissaient les Scythes, les Tartares. « Faut-il s’étonner », ajoute-t-il, liv. Ier, chap. x, « que notre nation, éloignée de la mer, et ne se piquant point de rien écrire, ait été si peu connue? » 

Lorsque le même Josèphe raconte, avec ses exagérations ordinaires, la manière aussi honorable qu’incroyable dont le roi Ptolémée Philadelphe acheta une traduction grecque des livres juifs, faite par des Hébreux dans la ville d’Alexandrie; Josèphe, dis-je, ajoute que Démétrius de Phalère, qui fit faire cette traduction pour la bibliothèque de son roi, demanda à l’un des traducteurs comment il se pouvait faire qu’aucun historien, aucun poète étranger n’eût jamais parlé des lois juives ». Le traducteur répondit: « Comme ces lois sont toutes divines, personne n’a osé entreprendre d’en parler, et ceux qui ont voulu le faire ont été châtiés de Dieu. Théopompe, voulant en insérer quelque chose dans son histoire, perdit l’esprit durant trente jours; mais ayant reconnu dans un songe qu’il était devenu fou pour avoir voulu pénétrer dans les choses divines, et en faire part aux profanes(39), il apaisa la colère de Dieu par ses prières, et rentra dans son bon sens. 

« Théodecte, poète grec, ayant mis dans une tragédie quelques passages qu’il avait tirés de nos livres saints, devint aussitôt aveugle, et ne recouvra la vue qu’après avoir reconnu sa faute. » 

Ces deux contes de Josèphe, indignes de l’histoire et d’un homme qui a le sens commun, contredisent, à la vérité, les éloges qu’il donne à cette traduction grecque des livres juifs; car si c’était un crime d’en insérer quelque chose dans une autre langue, c’était sans doute un bien plus grand crime de mettre tous les Grecs à portée de les connaître. Mais au moins Josèphe, en rapportant ces deux historiettes, convient que les Grecs n’avaient jamais eu connaissance des livres de sa nation. 

Au contraire, dès que les Hébreux furent établis dans Alexandrie, ils s’adonnèrent aux lettres grecques; on les appela les Juifs hellénistes. Il est donc indubitable que les Juifs, depuis Alexandre, prirent beaucoup de choses des Grecs, dont la langue était devenue celle de l’Asie Mineure et d’une partie de l’Égypte, et que les Grecs ne purent rien prendre des Hébreux. 

L. — Les Romains. Commencement de leur empire et de leur religion; leur tolérance.

Les Romains ne peuvent point être comptés parmi les nations primitives: ils sont trop nouveaux. Rome n’existe que sept cent cinquante ans avant notre ère vulgaire. Quand elle eut des rites et des lois, elle les tint des Toscans et des Grecs. Les Toscans lui communiquèrent la superstition des augures, superstition pourtant fondée sur des observations physiques, sur le passage des oiseaux dont on augurait les changements de l’atmosphère. Il semble que toute superstition ait une chose naturelle pour principe, et que bien des erreurs soient nées d’une vérité dont on abuse. 

Les Grecs fournirent aux Romains la loi des Douze Tables. Un peuple qui va chercher des lois et des dieux chez un autre devait être un peuple petit et barbare: aussi les premiers Romains l’étaient-ils. Leur territoire, du temps des rois et des premiers consuls, n’était pas si étendu que celui de Raguse. Il ne faut pas sans doute entendre, par ce nom de roi, des monarques tels que Cyrus et ses successeurs. Le chef d’un petit peuple de brigands ne peut jamais être despotique: les dépouilles se partagent en commun, et chacun défend sa liberté comme son bien propre. Les premiers rois de Rome étaient des capitaines de flibustiers. 

Si l’on en croit les historiens romains, ce petit peuple commença par ravir les filles et les biens de ses voisins. Il devait être exterminé; mais la férocité et le besoin, qui le portaient à ces rapines, rendirent ses injustices heureuses; il se soutint étant toujours en guerre; et enfin, au bout de cinq siècles, étant bien plus aguerri que tous les autres peuples, il les soumit tous, les uns après les autres, depuis le fond du golfe Adriatique jusqu’à l’Euphrate. 

Au milieu du brigandage, l’amour de la patrie domina toujours jusqu’au temps de Sylla. Cet amour de la patrie consista, pendant plus de quatre cents ans, à rapporter à la masse commune ce qu’on avait pillé chez les autres nations: c’est la vertu des voleurs. Aimer la patrie, c’était tuer et dépouiller les autres hommes; mais dans le sein de la république il y eut de très grandes vertus. Les Romains, policés avec le temps, policèrent tous les barbares vaincus, et devinrent enfin les législateurs de l’Occident. 

Les Grecs paraissent, dans les premiers temps de leurs républiques, une nation supérieure en tout aux Romains. Ceux-ci ne sortent des repaires de leurs sept montagnes avec des poignées de foin, manipuli, qui leur servent de drapeaux, que pour piller des villages voisins; ceux-là, au contraire, ne sont occupés qu’à défendre leur liberté. Les Romains volent à quatre ou cinq milles à la ronde les Èques, les Volsques, les Antiates. Les Grecs repoussent les armées innombrables du grand roi de Perse, et triomphent de lui sur terre et sur mer. Ces Grecs, vainqueurs, cultivent et perfectionnent tous les beaux-arts, et les Romains les ignorent tous, jusque vers le temps de Scipion l’Africain. 

J’observerai ici sur leur religion deux choses importantes c’est qu’ils adoptèrent ou permirent les cultes de tous les autres peuples, à l’exemple des Grecs; et qu’au fond, le sénat et les empereurs reconnurent toujours un dieu suprême, ainsi que la plupart des philosophes et des poètes de la Grèce(40).

La tolérance de toutes les religions était une loi nouvelle, gravée dans les coeurs de tous les hommes: car de quel droit un être créé libre pourrait-il forcer un autre être à penser comme lui? Mais quand un peuple est rassemblé, quand la religion est devenue une loi de l’État, il faut se soumettre à cette loi or les Romains par leurs lois adoptèrent tous les dieux des Grecs, qui eux-mêmes avaient des autels pour les dieux inconnus, comme nous l’avons déjà remarqué(41).

Les ordonnances des douze Tables portent: « Separatim nemo habessit deos, neve novos; sed ne advenas, nisi publice adscitos, privatim colunto(42). » Que personne n’ait des dieux étrangers et nouveaux sans la sanction publique. On donna cette sanction à plusieurs cultes; tous les autres furent tolérés. Cette association de toutes les divinités du monde, cette espèce d’hospitalité divine fut le droit des gens de toute l’antiquité, excepté peut-être chez un ou deux petits peuples. 

Comme il n’eut point de dogmes, il n’y eut point de guerre de religion. C’était bien assez que l’ambition, la rapine, versassent le sang humain, sans que la religion achevât d’exterminer le monde. 

Il est encore très remarquable que chez les Romains on ne persécuta jamais personne pour sa manière de penser. Il n’y en a pas un seul exemple depuis Romulus jusqu’à Domitien; et chez les Grecs il n’y eut que le seul Socrate. 

Il est encore incontestable que les Romains, comme les Grecs, adoraient un dieu suprême. Leur Jupiter était le seul qu’on regardât comme le maître du tonnerre, comme le seul que l’on nommât le Dieu très grand et très bon, Deus optimus, maximus. Ainsi, de l’Italie à l’Inde et à la Chine, vous trouvez le culte d’un dieu suprême, et la tolérance dans toutes les nations connues. 

A cette connaissance d’un dieu, à cette indulgence universelle, qui sont partout le fruit de la raison cultivée, se joignit une foule de superstitions, qui étaient le fruit ancien de la raison commencée et erronée. 

On sait bien que les poulets sacrés, et la déesse Pertunda, et la déesse Cloacina, sont ridicules. Pourquoi les vainqueurs et les législateurs de tant de nations n’abolirent-ils pas ces sottises? c’est qu’étant anciennes, elles étaient chères au peuple, et qu’elles ne nuisaient point au gouvernement. Les Scipion, les Paul-Émile, les Cicéron, les Caton, les Césars, avaient autre chose à faire qu’à combattre les superstitions de la populace. Quand une vieille erreur est établie, la politique s’en sert comme d’un mors que le vulgaire s’est mis lui-même dans la bouche, jusqu’à ce qu’une autre superstition vienne la détruire, et que la politique profite de cette seconde erreur, comme elle a profité de la première. 

LI. — Questions sur les conqUêtes des Romains, et leur décadence.

Pourquoi les Romains, qui, sous Romulus, n’étaient que trois mille habitants, et qui n’avaient qu’un bourg de mille pas de circuit, devinrent-ils, avec le temps, les plus grands conquérants de la terre? et d’où vient que les Juifs, qui prétendent avoir eu six cent trente mille soldats en sortant d’Égypte, qui ne marchaient qu’au milieu des miracles, qui combattaient sous le dieu des armées, ne purent-ils jamais parvenir à conquérir seulement Tyr et Sidon dans leur voisinage, pas même à être jamais à portée de les attaquer? Pourquoi ces Juifs furent-ils presque toujours dans l’esclavage? Ils avaient tout l’enthousiasme et toute la férocité qui devaient faire des conquérants; le dieu des armées était toujours à leur tête; et cependant ce sont les Romains, éloignés d’eux de dix-huit cents milles, qui viennent à la fin les subjuguer et les vendre au marché. 

N’est-il pas clair (humainement parlant, et ne considérant que les causes secondes) que si les Juifs, qui espéraient la conquête du monde, ont été presque toujours asservis, ce fut leur faute? Et si les Romains dominèrent, ne le méritèrent-ils pas par leur courage et par leur prudence? Je demande très humblement pardon aux Romains de les comparer un moment avec les Juifs. 

Pourquoi les Romains, pendant plus de quatre cent cinquante ans, ne purent-ils conquérir qu’une étendue de pays d’environ vingt-cinq lieues? N’est-ce point parce qu’ils étaient en très petit nombre, et qu’ils n’avaient successivement à combattre que de petits peuples comme eux? Mais enfin, ayant incorporé avec eux leurs voisins vaincus, ils eurent assez de force pour résister à Pyrrhus. 

Alors toutes les petites nations qui les entouraient étant devenues romaines, il s’en forma un peuple tout guerrier, assez formidable pour détruire Carthage. 

Pourquoi les Romains employèrent-ils sept cents années à se donner enfin un empire à peu près aussi vaste que celui qu’Alexandre conquit en sept ou huit années? est-ce parce qu’ils eurent toujours à combattre des nations belliqueuses, et qu’Alexandre eut affaire à des peuples amollis? 

Pourquoi cet empire fut-il détruit par des barbares? ces barbares n’étaient-ils pas plus robustes, plus guerriers que les Romains, amollis à leur tour sous Honorius et sous ses successeurs? Quand les Cimbres vinrent menacer l’Italie, du temps de Marius, les Romains durent prévoir que les Cimbres, c’est-à-dire les peuples du Nord, déchireraient l’empire lorsqu’il n’y aurait plus de Marius. 

La faiblesse des empereurs, les factions de leurs ministres et de leurs eunuques, la haine que l’ancienne religion de l’empire portait à la nouvelle, les querelles sanglantes élevées dans le christianisme, les disputes théologiques substituées au maniement des armes, et la mollesse à la valeur; des multitudes de moines remplaçant les agriculteurs et les soldats, tout appelait ces mêmes barbares qui n’avaient pu vaincre la république guerrière, et qui accablèrent Rome languissante, sous des empereurs cruels, efféminés, et dévots. 

Lorsque les Goths, les Hérules, les Vandales, les Huns, inondèrent l’empire romain, quelles mesures les deux empereurs prenaient-ils pour détourner ces orages? La différence de l’Homoiousios à l’Homoousios mettait le trouble dans l’Orient et dans l’Occident(43). Les persécutions théologiques achevaient de tout perdre; Nestorius, patriarche de Constantinople, qui eut d’abord un grand crédit sous Théodose II, obtint de cet empereur qu’on persécutât ceux qui pensaient qu’on devait rebaptiser les chrétiens apostats repentants, ceux qui croyaient qu’on devait célébrer la Pâque le 14 de la lune de mars, ceux qui ne faisaient pas plonger trois fois les baptisés: enfin il tourmenta tant les chrétiens qu’ils le tourmentèrent à leur tour. Il appela la sainte Vierge Anthropotokos; ses ennemis, qui voulaient qu’on l’appelât Theotocos, et qui sans doute avaient raison puisque le concile d’Éphèse décida en leur faveur, lui suscitèrent une persécution violente. Ces querelles occupèrent tous les esprits, et, pendant qu’on disputait, les barbares se partageaient l’Europe et l’Afrique. 

Mais pourquoi Alaric, qui, au commencement du ve siècle, marcha des bords du Danube vers Rome, ne commença-t-il pas par attaquer Constantinople, lorsqu’il était maître de la Thrace? Comment hasarda-t-il de se trouver pressé entre l’empire d’Orient et celui d’Occident? Est-il naturel qu’il voulût passer les Alpes et l’Apennin, lorsque Constantinople tremblante s’offrait à sa conquête? Les historiens de ce temps-là, aussi mal instruits 

que les peuples étaient mal gouvernés, ne nous développent point ce mystère; mais il est aisé de le deviner. Alaric avait été général d’armée sous Théodose Ier, prince violent, dévot, et imprudent, qui perdit l’empire en confiant sa défense aux Goths. Il vainquit avec eux son compétiteur, Eugène mais les Goths apprirent par là qu’ils pouvaient vaincre pour eux-mêmes. Théodose soudoyait Alaric et ses Goths. Cette paye devint un tribut, quand Arcadius, fils de Théodose, fut sur le trône de l’Orient. Alaric épargna donc son tributaire pour aller tomber sur Honorius et sur Rome. 

Honorius avait pour général le célèbre Stilicon, le seul qui pouvait défendre l’Italie, et qui avait déjà arrêté les efforts des barbares. Honorius, sur de simples soupçons, lui fit trancher la tête sans forme de procès. Il était plus aisé d’assassiner Stilicon que de battre Alaric. Cet indigne empereur, retiré à Ravenne, laissa le barbare, qui lui était supérieur en tout, mettre le siège devant Rome. L’ancienne maîtresse du monde se racheta du pillage au prix de cinq mille livres pesant d’or, trente mille d’argent, quatre mille robes de soie, trois mille de pourpre, et trois mille livres d’épiceries. Les denrées de l’Inde servirent à la rançon de Rome. 

Honorius ne voulut pas tenir le traité; il envoya quelques troupes qu’Alaric extermina: celui-ci entra dans Rome en 409, et un Goth y créa un empereur(44) qui devint son premier sujet. L’année d’après, trompé par Honorius, il le punit en saccageant Rome. Alors tout l’empire d’Occident fut déchiré; les habitants du Nord y pénétrèrent de tous côtés, et les empereurs d’Orient ne se maintinrent qu’en se rendant tributaires. 

C’est ainsi que Théodose II le fut d’Attila. L’Italie, les Gaules, l’Espagne, l’Afrique, furent la proie de quiconque voulut y entrer. Ce fut là le fruit de la politique forcée de Constantin, qui avait transféré l’empire romain en Thrace. 

N’y a-t-il pas visiblement une destinée qui fait l’accroissement et la ruine des États? Qui aurait prédit à Auguste qu’un jour le Capitole serait occupé par un prêtre d’une religion tirée de la religion juive aurait bien étonné Auguste. Pourquoi ce prêtre s’est-il enfin emparé de la ville des Scipions et des Césars? c’est qu’il l’a trouvée dans l’anarchie. Il s’en est rendu le maître presque sans efforts; comme les évêques d’Allemagne, vers le xiiie siècle, devinrent souverains des peuples dont ils étaient pasteurs. 

Tout événement en amène un autre auquel on ne s’attendait pas. Romulus ne croyait fonder Rome ni pour les princes goths, ni pour des évêques. Alexandre n’imagina pas qu’Alexandrie appartiendrait aux Turcs, et Constantin n’avait pas bâti Constantinople pour Mahomet II. 

LII. — Des premiers peuples qui écrivirent l’Histoire, et des fables des premiers historiens.

Il est incontestable que les plus anciennes annales du monde sont celles de la Chine. Ces annales se suivent sans interruption. Presque toutes circonstanciées, toutes sages, sans aucun mélange de merveilleux, toutes appuyées sur des observations astronomiques depuis quatre mille cent cinquante-deux ans, elles remontent encore à plusieurs siècles au delà, sans dates précises à la vérité, mais avec cette vraisemblance qui semble approcher de la certitude. Il est bien probable que des nations puissantes, telles que les Indiens, les Égyptiens, les Chaldéens, les Syriens, qui avaient de grandes villes, avaient aussi des annales. 

Les peuples errants doivent être les derniers qui aient écrit, parce qu’ils ont moins de moyens que les autres d’avoir des archives et de les conserver; parce qu’ils ont peu de besoins, peu de lois, peu d’événements; qu’ils ne sont occupés que d’une subsistance précaire, et qu’une tradition orale leur suffit. Une bourgade n’eut jamais d’histoire, un peuple errant encore moins, une simple ville très rarement. 

L’histoire d’une nation ne peut jamais être écrite que fort tard; on commence par quelques registres très sommaires qui sont conservés, autant qu’ils peuvent l’être, dans un temple ou dans une citadelle. Une guerre malheureuse détruit souvent ces annales, et il faut recommencer vingt fois, comme des fourmis dont on a foulé aux pieds l’habitation. Ce n’est qu’au bout de plusieurs siècles qu’une histoire un peu détaillée peut succéder à ces registres informes, et cette première histoire est toujours mêlée d’un faux merveilleux par lequel on veut remplacer la vérité qui manque. Ainsi les Grecs n’eurent leur Hérodote que dans la quatre-vingtième olympiade, plus de mille ans après la première époque rapportée dans les marbres de Paros. Fabius-Pictor, le plus ancien historien des Romains, n’écrivit que du temps de la seconde guerre contre Carthage, environ cinq cent quarante ans après la fondation de Rome. 

Or si ces deux nations, les plus spirituelles de la terre, les Grecs et les Romains, nos maîtres, ont commencé si tard leur histoire; si nos nations septentrionales n’ont eu aucun historien avant Grégoire de Tours, croira-t-on de bonne foi que des Tartares vagabonds qui dorment sur la neige, ou des Troglodytes qui se cachent dans des cavernes, ou des Arabes errants et voleurs, qui errent dans des montagnes de sable, aient eu des Thucydides et des Xénophons? peuvent-ils savoir quelque chose de leurs ancêtres? peuvent-ils acquérir quelque connaissance avant d’avoir eu des villes, avant de les avoir habitées, avant d’y avoir appelé tous les arts dont ils étaient privés? 

Si les Samoyèdes, ou les Nazamons, ou les Esquimaux, venaient nous donner des annales antidatées de plusieurs siècles, remplies des plus étonnants faits d’armes, et d’une suite continuelle de prodiges qui étonnent la nature, ne se moquerait-on pas de ces pauvres sauvages? Et si quelques personnes amoureuses du merveilleux, ou intéressées à le faire croire, donnaient la torture à leur esprit pour rendre ces sottises vraisemblables, ne se moquerait-on pas de leurs efforts? et s’ils joignaient à leur absurdité l’insolence d’affecter du mépris pour les savants, et la cruauté de persécuter ceux qui douteraient, ne seraient-ils pas les plus exécrables des hommes? Qu’un Siamois vienne me conter les métamorphoses de Sammonocodom, et qu’il me menace de me brûler si je lui fais des objections, comment dois-je en user avec ce Siamois? 

Les historiens romains nous content, à la vérité, que le dieu Mars fit deux enfants à une vestale dans un siècle où l’Italie n’avait point de vestales; qu’une louve nourrit ces deux enfants au lieu de les dévorer, comme nous l’avons déjà vu(45); que Castor et Pollux combattirent pour les Romains, que Curtius se jeta dans un gouffre, et que le gouffre se referma; mais le sénat de Rome ne condamna jamais à la mort ceux qui doutèrent de tous ces prodiges: il fut permis d’en rire dans le Capitole. 

Il y a dans l’histoire romaine des événements très possibles qui sont très peu vraisemblables. Plusieurs savants hommes ont déjà révoqué en doute l’aventure des oies qui sauvèrent Rome, et celle de Camille qui détruisit entièrement l’armée des Gaulois. La victoire de Camille brille beaucoup, à la vérité, dans Tite-Live; mais Polybe, plus ancien que Tite-Live, et plus homme d’État, dit précisément le contraire; il assure que les Gaulois, craignant d’être attaqués par les Vénètes, partirent de Rome chargés de butin, après avoir fait la paix avec les Romains. A qui croirons-nous, de Tite-Live ou de Polybe? au moins nous douterons. 

Ne douterons-nous pas encore du supplice de Régulus, qu’on fait enfermer dans un coffre armé en dedans de pointes de fer? Ce genre de mort est assurément unique. Comment ce même Polybe, presque contemporain, Polybe, qui était sur les lieux, qui a écrit si supérieurement la guerre de Rome et de Carthage, aurait-il passé sous silence un fait aussi extraordinaire, aussi important, et qui aurait si bien justifié la mauvaise foi des Romains envers les Carthaginois? Comment ce peuple aurait-il osé violer d’une manière aussi barbare le droit des gens avec Régulus, dans le temps que les Romains avaient entre leurs mains plusieurs principaux citoyens de Carthage, sur lesquels ils auraient pu se venger? 

Enfin Diodore de Sicile rapporte, dans un de ses fragments, que les enfants de Régulus ayant fort maltraité des prisonniers carthaginois, le sénat romain les réprimanda, et fit valoir le droit des gens. N’aurait-il pas permis une juste vengeance aux fils de Régulus, si leur père avait été assassiné à Carthage? L’histoire du supplice de Régulus s’établit avec le temps, la haine contre Carthage lui donna cours; Horace la chanta, et on n’en douta plus. 

Si nous jetons les yeux sur les premiers temps de notre histoire de France, tout en est peut-être aussi faux qu’obscur et dégoûtant; du moins il est bien difficile de croire l’aventure de Childéric et d’une Bazine, femme d’un Bazin, et d’un capitaine romain, élu roi des Francs, qui n’avaient point encore de rois(46).

Grégoire de Tours est notre Hérodote, à cela près que le Tourangeau est moins amusant, moins élégant, que le Grec. Les moines qui écrivirent après Grégoire furent-ils plus éclairés et plus véridiques? ne prodiguèrent-ils pas quelquefois des louanges un peu outrées à des assassins qui leur avaient donné des terres? ne chargèrent-ils jamais d’opprobres des princes sages qui ne leur avaient rien donné? 

Je sais bien que les Francs qui envahirent la Gaule furent plus cruels que les Lombards qui s’emparèrent de l’Italie, et que les Visigoths qui régnèrent en Espagne. On voit autant de meurtres, autant d’assassinats dans les annales des Clovis, des Thierri, des Childebert, des Chilpéric, et des Clotaire, que dans celles des rois de Juda et d’Israël. 

Rien n’est assurément plus sauvage que ces temps barbares; cependant n’est-il pas permis de douter du supplice de la reine Brunehaut? Elle était âgée de près de quatre-vingts ans quand elle mourut, en 613 ou 614. Frédegaire, qui écrivait sur la fin du huitième siècle, cent cinquante ans après la mort de Brunehaut(47) (et non pas dans le septième siècle, comme il est dit dans l’abrégé chronologique, par une faute d’impression); Frédegaire, dis-je, nous assure que le roi Clotaire, prince très pieux, très craignant Dieu, humain, patient, et débonnaire, fit promener la reine Brunehaut sur un chameau autour de son camp; ensuite la fit attacher par les cheveux, par un bras, et par une jambe, à la queue d’une cavale indomptée, qui la traîna vivante sur les chemins, lui fracassa la tête sur les cailloux, et la mit en pièces; après quoi elle fut brûlée et réduite en cendres. Ce chameau, cette cavale indomptée, une reine de quatre-vingts ans attachée par les cheveux et par un pied à la queue de cette cavale, ne sont pas des choses bien communes. 

Il est peut-être difficile que le peu de cheveux d’une femme de cet âge puisse tenir à une queue, et qu’on soit lié à la fois à cette queue par les cheveux et par un pied. Et comment eut-on la pieuse attention d’inhumer Brunehaut dans un tombeau, à Autun, après l’avoir brûlée dans un camp? Les moines Frédegaire et Aimoin le disent; mais ces moines sont-ils des de Thou et des Hume? 

Il y a un autre tombeau érigé à cette reine, au xve siècle, dans l’abbaye de Saint-Martin-d’Autun, qu’elle avait fondée. On a trouvé dans ce sépulcre un reste d’éperon. C’était, dit-on, l’éperon que l’on mit aux flancs de la cavale indomptée. C’est dommage qu’on n’y ait pas trouvé aussi la corne du chameau sur lequel on avait fait monter la reine. N’est-il pas possible que cet éperon y ait été mis par inadvertance, ou plutôt par honneur? car, au xve siècle, un éperon doré était une grande marque d’honneur. 

En un mot, n’est-il pas raisonnable de suspendre son jugement sur cette étrange aventure si mal constatée? Il est vrai que Pasquier dit que la mort de Brunehaut avait été prédite par la sibylle.

Tous ces siècles de barbarie sont des siècles d’horreurs et de miracles. Mais faudra-t-il croire tout ce que les moines ont écrit? Ils étaient presque les seuls qui sussent lire et écrire, lorsque Charlemagne ne savait pas signer son nom. Ils nous ont instruits de la date de quelques grands événements. Nous croyons avec eux que Charles Martel battit les Sarrasins; mais qu’il en ait tué trois cent soixante mille dans la bataille, en vérité, c’est beaucoup. 

Ils disent que Clovis, second du nom, devint fou: la chose n’est pas impossible; mais que Dieu ait affligé son cerveau pour le punir d’avoir pris un bras de saint Denis dans l’église de ces moines, pour le mettre dans son oratoire, cela n’est pas si vraisemblable. 

Si l’on n’avait que de pareils contes à retrancher de l’histoire de France, ou plutôt de l’histoire des rois francs et de leurs maires, on pourrait s’efforcer de la lire; mais comment supporter les mensonges grossiers dont elle est pleine? On y assiège continuellement des villes et des forteresses qui n’existaient pas. Il n’y avait par delà le Rhin que des bourgades sans murs, défendues par des palissades de pieux, et par des fossés. On sait que ce n’est que sous Henri l’Oiseleur, vers l’an 920, que la Germanie eut des villes murées et fortifiées. Enfin tous les détails de ces temps-là sont autant de fables, et, qui pis est, de fables ennuyeuses. 

LIII. — Des législateurs qui ont parlé au nom des dieux.

Tout législateur profane qui osa feindre que la Divinité lui avait dicté ses lois était visiblement un blasphémateur et un traître: un blasphémateur, puisqu’il calomniait les dieux; un traître, puisqu’il asservissait sa patrie à ses propres opinions. Il y a deux sortes de lois, les unes naturelles, communes à tous, et utiles à tous. « Tu ne voleras ni ne tueras ton prochain; tu auras un soin respectueux de ceux qui t’ont donné le jour et qui ont élevé ton enfance; tu ne raviras pas la femme de ton frère, tu ne mentiras pas pour lui nuire; tu l’aideras dans ses besoins, pour mériter d’en être secouru à ton tour »: voilà les lois que la nature a promulguées du fond des îles du Japon aux rivages de notre Occident. Ni Orphée, ni Hermès, ni Minos, ni Lycurgue, ni Numa, n’avaient besoin que Jupiter vînt au bruit du tonnerre annoncer des vérités gravées dans tous les coeurs. 

Si je m’étais trouvé vis-à-vis de quelqu’un de ces grands charlatans dans la place publique, je lui aurais crié: « Arrête, ne compromets point ainsi la Divinité; tu veux me tromper si tu la fais descendre pour enseigner ce que nous savons tous; tu veux sans doute la faire servir à quelque autre usage; tu veux te prévaloir de mon consentement à des vérités éternelles pour arracher de moi mon consentement à ton usurpation: je te défère au peuple comme un tyran qui blasphème. » 

Les autres lois sont les politiques: lois purement civiles, éternellement arbitraires, qui tantôt établissent des éphores, tantôt des consuls, des comices par centuries, ou des comices par tribus; un aréopage ou un sénat; l’aristocratie, la démocratie, ou la monarchie. Ce serait bien mal connaître le coeur humain de soupçonner qu’il soit possible qu’un législateur profane eût jamais établi une seule de ces lois politiques au nom des dieux que dans la vue de son intérêt. On ne trompe ainsi les hommes que pour son profit. 

Mais tous les législateurs profanes ont-ils été des fripons dignes du dernier supplice? non. De même qu’aujourd’hui, dans les assemblées des magistrats, il se trouve toujours des âmes droites et élevées qui proposent des choses utiles à la société, sans se vanter qu’elles leur ont été révélées; de même aussi, parmi les législateurs, il s’en est trouvé plusieurs qui ont institué des lois admirables, sans les attribuer à Jupiter ou à Minerve. Tel fut le sénat romain, qui donna des lois à l’Europe, à la petite Asie et à l’Afrique, sans les tromper; et tel de nos jours a été Pierre le Grand, qui eût pu en imposer à ses sujets plus facilement qu’Hermès aux Égyptiens, Minos aux Crétois, et Zalmoxis aux anciens Scythes(48).