OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  ESSAI SUR LES MOEURS ET L’ESPRITDES NATIONS
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INTRODUCTION (Suite)

XXIV — Des Grecs, de leurs anciens déluges, de leurs alphabets, et de leurs rites.

La Grèce est un petit pays montagneux, entrecoupé par la mer, à peu près de l’étendue de la Grande-Bretagne. Tout atteste, dans cette contrée, les révolutions physiques qu’elle a dû éprouver. Les îles qui l’environnent montrent assez, par les écueils continus qui les bordent, par le peu de profondeur de la mer, par les herbes et les racines qui croissent sous les eaux, qu’elles ont été détachées du continent. Les golfes de l’Eubée, de Chalcis, d’Argos, de Corinthe, d’Actium, de Messène, apprennent aux yeux que la mer s’est fait des passages dans les terres. Les coquillages de mer dont sont remplies les montagnes qui renferment la fameuse vallée de Tempé sont des témoignages visibles d’une ancienne inondation; et les déluges d’Ogygès et de Deucalion, qui ont fourni tant de fables, sont d’une vérité historique: c’est même probablement ce qui fait des Grecs un peuple si nouveau. Ces grandes révolutions les replongèrent dans la barbarie, quand les nations de l’Asie et de l’Égypte étaient florissantes. 

Je laisse à de plus savants que moi le soin de prouver que les trois enfants de Noé, qui étaient les seuls habitants du globe, le partagèrent tout entier; qu’ils allèrent chacun à deux ou trois mille lieues l’un de l’autre fonder partout de puissants empires, et que Javan, son petit-fils, peupla la Grèce en passant en Italie; que c’est de là que les Grecs s’appelèrent Ioniens, parce que Ion envoya des colonies sur les côtes de l’Asie Mineure; que cet Ion est visiblement Javan, en changeant I en Ja, et on en van. On fait de ces contes aux enfants, et les enfants n’en croient rien: 
 

Nec pueri credunt, nisi qui nondum aere lavantur. 
Juvénal., sat. Il, v. 153.

Le déluge d’Ogygès est placé communément environ 1020 années avant la première olympiade. Le premier qui en parle est Acusilaüs, cité par Jules l’Africain. Voyez Eusèbe dans sa Préparation évangélique. La Grèce, dit-on, resta presque déserte deux cents années après cette irruption de la mer dans le pays. Cependant on prétend que, dans le même temps, il y avait un gouvernement établi à Sicyone et dans Argos; on cite même les noms des premiers magistrats de ces petites provinces, et on leur donne le nom de Basiléis(1), qui répond à celui de princes. Ne perdons point de temps à pénétrer ces inutiles obscurités. 

Il y eut encore une autre inondation du temps de Deucalion, fils de Prométhée. La fable ajoute qu’il ne resta des habitants de ces climats que Deucalion et Pyrrha, qui refirent des hommes en jetant des pierres derrière eux entre leurs jambes. Ainsi le genre humain se repeupla beaucoup plus vite qu’une garenne. 

Si l’on en croit des hommes très judicieux, comme Pétau le jésuite, un seul fils de Noé produisit une race qui, au bout de deux cent quatre-vingt-cinq ans, se montait à six cent vingt-trois milliards six cent douze millions d’hommes: le calcul est un peu fort. Nous sommes aujourd’hui assez malheureux pour que de vingt-six mariages il n’y en ait d’ordinaire que quatre dont il reste des enfants qui deviennent pères: c’est ce qu’on a calculé sur les relevés des registres de nos plus grandes villes. De mille enfants nés dans une même année, il en reste à peine six cents au bout de vingt ans. Défions-nous de Pétau et de ses semblables, qui font des enfants à coups de plume, aussi bien que de ceux qui ont écrit que Deucalion et Pyrrha peuplèrent la Grèce à coups de pierres. 

La Grèce fut, comme on sait, le pays des fables; et presque chaque fable fut l’origine d’un culte, d’un temple, d’une fête publique. Par quel excès de démence, par quelle opiniâtreté absurde, tant de compilateurs ont-ils voulu prouver, dans tant de volumes énormes, qu’une fête publique établie en mémoire d’un événement était une démonstration de la vérité de cet événement? Quoi! parce qu’on célébrait dans un temple le jeune Bacchus sortant de la cuisse de Jupiter, ce Jupiter avait en effet gardé ce Bacchus dans sa cuisse! Quoi! Cadmus et sa femme avaient été changés en serpents dans la Béotie, parce que les Béotiens en faisaient commémoration dans leurs cérémonies! Le temple de Castor et de Pollux à Rome démontrait-il que ces dieux étaient venus combattre en faveur des Romains? 

Soyez sûr bien plutôt, quand vous voyez une ancienne fête, un temple antique, qu’ils sont les ouvrages de l’erreur: cette erreur s’accrédite au bout de deux ou trois siècles; elle devient enfin sacrée, et l’on bâtit des temples à des chimères. 

Dans les temps historiques, au contraire, les plus nobles vérités trouvent peu de sectateurs; les plus grands hommes meurent sans honneur. Les Thémistocle, les Cimon, les Miltiade, les Aristide, les Phocion, sont persécutés; tandis que Persée, Bacchus, et d’autres personnages fantastiques, ont des temples. 

On peut croire un peuple sur ce qu’il dit de lui-même à son désavantage, quand ces récits sont accompagnés de vraisemblance, et qu’ils ne contredisent en rien l’ordre ordinaire de la nature. 

Les Athéniens, qui étaient épars dans un terrain très stérile, nous apprennent eux-mêmes qu’un Égyptien nommé Cécrops, chassé de son pays, leur donna leurs premières institutions. Cela paraît surprenant, puisque les Égyptiens n’étaient pas navigateurs; mais il se peut que les Phéniciens, qui voyageaient chez toutes les nations, aient amené ce Cécrops dans l’Attique. Ce qui est bien sûr, c’est que les Grecs ne prirent point les lettres égyptiennes, auxquelles les leurs ne ressemblent point du tout. Les Phéniciens leur portèrent leur premier alphabet; il ne consistait alors qu’en seize caractères, qui sont évidemment les mêmes: les Phéniciens depuis y ajoutèrent huit autres lettres, que les Grecs adoptèrent encore. 

Je regarde un alphabet comme un monument incontestable du pays dont une nation a tiré ses premières connaissances. Il paraît encore bien probable que ces Phéniciens exploitèrent les mines d’argent qui étaient dans l’Attique, comme ils travaillèrent à celles d’Espagne. Des marchands furent les premiers précepteurs de ces mêmes Grecs, qui depuis instruisirent tant d’autres nations. 

Ce peuple, tout barbare qu’il était au temps d’Ogygès, parait né avec des organes plus favorables aux beaux-arts que tous les autres peuples. Ils avaient dans leur nature je ne sais quoi de plus fin et de plus délié; leur langage en est un témoignage, car, avant même qu’ils sussent écrire, on voit qu’ils eurent dans leur langue un mélange harmonieux de consonnes douces et de voyelles qu’aucun peuple de l’Asie n’a jamais connu. 

Certainement le nom de Knath, qui désigne les Phéniciens, selon Sanchoniathon, n’est pas si harmonieux que celui d’Hellen ou Graïos(2). Argos, Athènes, Lacédémone, Olympie, sonnent mieux à l’oreille que la ville de Reheboth. Sophia, la sagesse, est plus doux que shochemath en syriaque et en hébreu. Basileus, roi, sonne mieux que melk ou shak. Comparez les noms d’Agamemnon, de Diomède, d’Idoménèe, à ceux de Mardokempad, 

Simordak, Sohasduck, Niricassolahssar. Josèphe lui-même, dans son livre contre Apion, avoue que les Grecs ne pouvaient prononcer le nom barbare de Jérusalem; c’est que les Juifs prononçaient Hershalaïm ce mot écorchait le gosier d’un Athénien, et ce furent les Grecs qui changèrent Hershalaïm en Jérusalem. 

Les Grecs transformèrent tous les noms rudes syriaques, persans, égyptiens. De Coresh ils firent Cyrus; d’Isheth et Oshireth ils firent Isis et Osiris; de Moph ils firent Memphis, et accoutumèrent enfin les barbares à prononcer comme eux; de sorte que, du temps des Ptolémées, les villes et les dieux d’Égypte n’eurent plus que des noms à la grecque. 

Ce sont les Grecs qui donnèrent le nom à l’Inde et au Gange. Le Gange s’appelait Sannoubi dans la langue des brames; l’Indus, Sombadipo(3), Tels sont les anciens noms qu’on trouve dans le Veidam.

Les Grecs, en s’étendant sur les côtes de l’Asie Mineure, y amenèrent l’harmonie. Leur Homère naquit probablement à Smyrne. 

La belle architecture, la sculpture perfectionnée, la peinture, la bonne musique, la vraie poésie, la vraie éloquence, la manière de bien écrire l’histoire, enfin la philosophie même, quoique informe et obscure, tout cela ne parvint aux nations que par les Grecs. Les derniers venus l’emportèrent en tout sur leurs maîtres. 

L’Égypte n’eut jamais de belles statues que de la main des Grecs. L’ancienne Balbek en Syrie, l’ancienne Palmyre en Arabie, n’eurent ces palais, ces temples réguliers et magnifiques, que lorsque les souverains de ces pays appelèrent les artistes de la Grèce. 

On ne voit que des restes de barbarie, comme on l’a déjà dit ailleurs(4), dans les ruines de Persépolis, bâtie par les Perses; et les monuments de Balbek et de Palmyre sont encore, sous leurs décombres, des chefs-d’oeuvre d’architecture. 

XXV. — Des législateurs Grecs, de Minos, d’Orphée, de l’immortalité de l’âme.

Que des compilateurs répètent les batailles de Marathon et de Salamine, ce sont de grands exploits assez connus; que d’autres répètent qu’un petit-fils de Noé, nommé Sétim, fut roi de Macédoine, parce que dans le premier livre des Machabées, il est dit qu’Alexandre sortit du pays de Kittim; je m’attacherai à d’autres objets. 

Minos vivait à peu près au temps où nous plaçons Moïse; et c’est même ce qui a donné au savant Huet, évêque d’Avranches, quelque faux prétexte de soutenir que Minos né en Crète, et Moïse né sur les confins de l’Égypte, étaient la même personne; système qui n’a trouvé aucun partisan, tout absurde qu’il est. 

Ce n’est pas ici une fable grecque; il est indubitable que Minos fut un roi législateur. Les fameux marbres de Paros, monument le plus précieux de l’antiquité, et que nous devons aux Anglais, fixent sa naissance quatorze cent quatre-vingt-deux ans avant notre ère vulgaire(5). Homère l’appelle dans l’Odyssée le sage, le confident de Dieu. Flavien Josèphe cherche à justifier Moïse par l’exemple de Minos, et des autres législateurs qui se sont crus ou qui se sont dits inspirés de Dieu. Cela est un peu étrange dans un Juif, qui ne semblait pas devoir admettre d’autre dieu que le sien, à moins qu’il ne pensât comme les Romains ses maîtres et comme chaque premier peuple de l’antiquité, qui admettait l’existence de tous les dieux des autres nations(6).

Il est sûr que Minos était un législateur très sévère, puisqu’on supposa qu’après sa mort il jugeait les âmes des morts dans les enfers; il est évident qu’alors la croyance d’une autre vie était généralement répandue dans une assez grande partie de l’Asie et de l’Europe. 

Orphée est un personnage aussi réel que Minos; il est vrai que les marbres de Paros n’en font point mention; c’est probablement parce qu’il n’était pas né dans la Grèce proprement dite, mais dans la Thrace. Quelques-uns ont douté de l’existence du premier Orphée, sur un passage de Cicéron, dans son excellent livre de la Nature des dieux. Cotta, un des interlocuteurs, prétend qu’Aristote ne croyait pas que cet Orphée eût été chez les Grecs; mais Aristote n’en parle pas dans les ouvrages que nous avons de lui. L’opinion de Cotta n’est pas d’ailleurs celle de Cicéron. Cent auteurs anciens parlent d’Orphée: les mystères qui portent son nom lui rendaient témoignage. Pausanias, l’auteur le plus exact qu’aient jamais eu les Grecs, dit que ses vers étaient chantés dans les cérémonies religieuses, de préférence à ceux d’Homère, qui ne vint que longtemps après lui. On sait bien qu’il ne descendit pas aux enfers; mais cette fable même prouve que les enfers étaient un point de la théologie de ces temps reculés. 

L’opinion vague de la permanence de l’âme après la mort, âme aérienne, ombre du corps, mânes, souffle léger, âme inconnue, âme incompréhensible, mais existante, et la croyance des peines et des récompenses dans une autre vie, étaient admises dans toute la Grèce, dans les Iles, dans l’Asie, dans l’Égypte. 

Les Juifs seuls parurent ignorer absolument ce mystère; le livre de leurs lois n’en dit pas un seul mot: on n’y voit que des peines et des récompenses temporelles. Il est dit dans l’Exode: « Honore ton père et ta mère, afin qu’Adonaï prolonge tes jours sur la terre; » et le livre du Zend (porte 11) dit: « Honore ton père et ta mère, afin de mériter le ciel. » 

Warburton, le commentateur de Shakespeare, et de plus auteur de la Légation de Moïse, n’a pas laissé de démontrer dans cette Légation que Moïse n’a jamais fait mention de l’immortalité de l’âme: il a même prétendu que ce dogme n’est point du tout nécessaire dans une théocratie. Tout le clergé anglican s’est révolté contre la plupart de ses opinions, et surtout contre l’absurde arrogance avec laquelle il les débite dans sa compilation trop pédantesque. Mais tous les théologiens de cette savante Église sont convenus que le dogme de l’immortalité n’est pas ordonné dans le Pentateuque. Cela est, en effet, plus clair que le jour. 

Arnauld, le grand Arnauld, esprit supérieur en tout à Warburton, avait dit longtemps avant lui, dans sa belle apologie de Port-Royal, ces propres paroles: « C’est le comble de l’ignorance de mettre en doute cette vérité, qui est des plus communes, et qui est attestée par tous les pères, que les promesses de l’Ancien Testament n’étaient que temporelles et terrestres, et que les Juifs n’adoraient Dieu que pour les biens charnels. » 

On a objecté que si les Perses, les Arabes, les Syriens, les Indiens, les Égyptiens, les Grecs, croyaient l’immortalité de l’âme, une vie à venir, des peines et des récompenses éternelles, les Hébreux pouvaient bien aussi les croire; que si tous les législateurs de l’antiquité ont établi de sages lois sur ce fondement, Moïse pouvait bien en user de même; que, s’il ignorait ces dogmes utiles, il n’était pas digne de conduire une nation; que, s’il les savait et les cachait, il en était encore plus indigne. 

On répond à ces arguments que Dieu, dont Moïse était l’organe, daignait se proportionner à la grossièreté des Juifs. Je n’entre point dans cette question épineuse, et, respectant toujours tout ce qui est divin, je continue l’examen de l’histoire des hommes. 

XXVI. — Des sectes des Grecs.

Il paraît que chez les Égyptiens, chez les Persans, chez les Chaldéens, chez les Indiens, il n’y avait qu’une secte de philosophie. Les prêtres de toutes ces nations étant tous d’une race particulière, ce qu’on appelait la sagesse n’appartenait qu’à cette race. Leur langue sacrée, inconnue au peuple, ne laissait le dépôt de la science qu’entre leurs mains. Mais dans la Grèce, plus libre et plus heureuse, l’accès de la raison fut ouvert à tout le monde; chacun donna l’essor à ses idées, et c’est ce qui rendit les Grecs le peuple le plus ingénieux de la terre. C’est ainsi que de nos jours la nation anglaise est devenue la plus éclairée, parce qu’on peut penser impunément chez elle. 

Les stoïques admirent une âme universelle du monde, dans laquelle les âmes de tous les êtres vivants se replongeaient. Les épicuriens nièrent qu’il y eût une âme, et ne connurent que des principes physiques; ils soutinrent que les dieux ne se mêlaient pas des affaires des hommes, et on laissa les épicuriens en paix comme ils y laissaient les dieux. 

Les écoles retentirent, depuis Thalès jusqu’au temps de Platon et d’Aristote, de disputes philosophiques, qui toutes décèlent la sagacité et la folie de l’esprit humain, sa grandeur et sa faiblesse. On argumenta presque toujours sans s’entendre, comme nous avons fait depuis le xiiie siècle, où nous commençâmes à raisonner. 

La réputation qu’eut Platon ne m’étonne pas; tous les philosophes étaient inintelligibles: il l’était autant que les autres, et s’exprimait avec plus d’éloquence. Mais quel succès aurait Platon s’il paraissait aujourd’hui dans une compagnie de gens de bon sens, et s’il leur disait ces belles paroles qui sont dans son Timée: « De la substance indivisible et de la divisible Dieu composa une troisième espèce de substance au milieu des deux, tenant de la nature du même et de l’autre; puis, prenant ces trois natures ensemble, il les mêla toutes en une seule forme, et força la nature de l’âme à se mêler avec la nature du même; et, les ayant mêlées avec la substance, et de ces trois ayant fait un suppôt, il le divisa en portions convenables: chacune de ces portions était mêlée du même et de l’autre; et de la substance il fit sa division(7)! » 

Ensuite il explique, avec la même clarté, le quaternaire de Pythagore. Il faut convenir que des hommes raisonnables qui viendraient de lire l’Entendement humain de Locke prieraient Platon d’aller à son école. 

Ce galimatias du bon Platon n’empêche pas qu’il n’y ait de temps en temps de très belles idées dans ses ouvrages. Les Grecs avaient tant d’esprit qu’ils en abusèrent; mais ce qui leur fait beaucoup d’honneur, c’est qu’aucun de leurs gouvernements ne gêna les pensées des hommes. Il n’y a que Socrate dont il soit avéré que ses opinions lui coûtèrent la vie; et il fut encore moins la victime de ses opinions que celle d’un parti violent élevé contre lui. Les Athéniens, à la vérité, lui firent boire de la ciguë; mais on sait combien ils s’en repentirent; on sait qu’ils punirent ses accusateurs, et qu’ils élevèrent un temple à celui qu’ils avaient condamné. Athènes laissa une liberté entière non seulement à la philosophie, mais à toutes les religions(8). Elle recevait tous les dieux étrangers; elle avait même un autel dédié aux dieux inconnus. 

Il est incontestable que les Grecs reconnaissaient un Dieu suprême, ainsi que toutes les nations dont nous avons parlé. Leur Zeus, leur Jupiter, était le maître des dieux et des hommes. Cette opinion ne changea jamais depuis Orphée; on la retrouve cent fois dans Homère: tous les autres dieux sont inférieurs. On peut les comparer aux péris des Perses, aux génies des autres nations orientales. Tous les philosophes, excepté les stratoniciens et les épicuriens, reconnurent l’architecte du monde, le Demiourgos.

Ne craignons point de trop peser sur cette vérité historique, que la raison humaine commencée adora quelque puissance, quelque être qu’on croyait au-dessus du pouvoir ordinaire, soit le soleil, soit la lune ou les étoiles; que la raison humaine cultivée adora, malgré toutes ses erreurs, un Dieu suprême, maître des éléments et des autres dieux; et que toutes les nations policées, depuis l’Inde jusqu’au fond de l’Europe, crurent en général une vie à venir, quoique plusieurs sectes de philosophes eussent une opinion contraire. 

XXVII. — De Zaleucus, et de quelques autres législateurs.

J’ose ici défier tous les moralistes et tous les législateurs, et je leur demande à tous s’ils ont dit rien de plus beau et de plus utile que l’exorde des lois de Zaleucus, qui vivait avant Pythagore, et qui fut le premier magistrat des Locriens. 

« Tout citoyen doit être persuadé de l’existence de la Divinité. Il suffit d’observer l’ordre et l’harmonie de l’univers, pour être convaincu que le hasard ne peut l’avoir formé. On doit maîtriser son âme, la purifier, en écarter tout mal; persuadé que Dieu ne peut être bien servi par les pervers, et qu’il ne ressemble point aux misérables mortels qui se laissent toucher par de magnifiques cérémonies, et par de somptueuses offrandes. La vertu seule, et la disposition constante à faire le bien, peuvent lui plaire. Qu’on cherche donc à être juste dans ses principes et dans la pratique; c’est ainsi qu’on se rendra cher à la Divinité. Chacun doit craindre ce qui mène à l’ignominie, bien plus que ce qui conduit à la pauvreté. Il faut regarder comme le meilleur citoyen celui qui abandonne la fortune pour la justice; mais ceux que leurs passions violentes entraînent vers le mal, hommes, femmes, citoyens, simples habitants, doivent être avertis de se souvenir des dieux, et de penser souvent aux jugements sévères qu’ils exercent contre les coupables. Qu’ils aient devant les yeux l’heure de la mort, l’heure fatale qui nous attend tous, heure où le souvenir des fautes amène les remords et le vain repentir de n’avoir pas soumis toutes ses actions à l’équité. 

« Chacun doit donc se conduire à tout moment comme si ce moment était le dernier de sa vie; mais si un mauvais génie le porte au crime, qu’il fuie au pied des autels, qu’il prie le ciel d’écarter loin de lui ce génie malfaisant; qu’il se jette surtout entre les bras des gens de bien, dont les conseils le ramèneront à la vertu, en lui représentant la bonté de Dieu et sa vengeance. » 

Non, il n’y a rien dans toute l’antiquité qu’on puisse préférer à ce morceau simple et sublime, dicté par la raison et par la vertu, dépouillé d’enthousiasme et de ces figures gigantesques que le bon sens désavoue. 

Charondas, qui suivit Zaleucus, s’expliqua de même. Les Platon, les Cicéron, les divins Antonins, n’eurent point depuis d’autre langage. C’est ainsi que s’explique, en cent endroits, ce Julien, qui eut le malheur d’abandonner la religion chrétienne, mais qui fit tant d’honneur à la naturelle; Julien, le scandale de notre Église et la gloire de l’empire romain. 

« Il faut, dit-il, instruire les ignorants, et non les punir; les plaindre, et non les haïr. Le devoir d’un empereur est d’imiter Dieu: l’imiter, c’est d’avoir le moins de besoins, et de faire le plus de bien qu’il est possible. » Que ceux donc qui insultent l’antiquité apprennent à la connaître; qu’ils ne confondent pas les sages législateurs avec des conteurs de fables; qu’ils sachent distinguer les lois des plus sages magistrats, et les usages ridicules des peuples; qu’ils ne disent point: On inventa des cérémonies superstitieuses, on prodigua de faux oracles et de faux prodiges; donc tous les magistrats de la Grèce et de Rome qui les toléraient étaient des aveugles trompés et des trompeurs; c’est comme s’ils disaient: Il y a des bonzes à la Chine qui abusent la populace; donc le sage Confucius était un misérable imposteur. 

On doit, dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, rougir de ces déclamations que l’ignorance a si souvent débitées contre des sages qu’il fallait imiter, et non calomnier. Ne sait-on pas que dans tous pays le vulgaire est imbécile, superstitieux, insensé? N’y a-t-il pas eu des convulsionnaires dans la patrie du chancelier de L’Hospital, de Charron, de Montaigne, de La Motte-le-Vayer, de Descartes, de Bayle, de Fontenelle, de Montesquieu? N’y a-t-il pas des méthodistes, des moraves, des millénaires, des fanatiques de toute espèce, dans le pays qui eut le bonheur de donner naissance au chancelier Bacon, à ces génies immortels, Newton et Locke, et à une foule de grands hommes? 

XXVIII. — De Bacchus.

Excepté les fables visiblement allégoriques, comme celles des Muses, de Vénus, des Grâces, de l’Amour, de Zéphyre et de Flore, et quelques-unes de ce genre, toutes les autres sont un ramas de contes, qui n’ont d’autre mérite que d’avoir fourni de beaux vers à Ovide et à Quinault, et d’avoir exercé le pinceau de nos meilleurs peintres. Mais il en est une qui paraît mériter l’attention de ceux qui aiment les recherches de l’antiquité: c’est la fable de Bacchus. 

Ce Bacchus, ou Back, ou Backos, ou Dionysios, fils de Dieu, a-t-il été un personnage véritable? Tant de nations en parlent, ainsi que d’Hercule, on a célébré tant d’Hercules et tant de Bacchus différents, qu’on peut supposer qu’en effet il y a eu un Bacchus, ainsi qu’un Hercule. 

Ce qui est indubitable, c’est que dans l’Égypte, dans l’Asie, et dans la Grèce, Bacchus ainsi qu’Hercule étaient reconnus pour demi-dieux; qu’on célébrait leurs fêtes; qu’on leur attribuait des miracles; qu’il y avait des mystères institués au nom de Bacchus, avant qu’on connût les livres juifs. 

On sait assez que les Juifs ne communiquèrent leurs livres aux étrangers que du temps de Ptolémée philadelphe, environ deux cent trente ans avant notre ère. Or, avant ce temps, l’Orient et l’Occident retentissaient des orgies de Bacchus. Les vers attribués à l’ancien Orphée célèbrent les conquêtes et les bienfaits de ce prétendu demi-dieu. Son histoire est si ancienne que les pères de l’Église ont prétendu que Bacchus était Noé, parce que Bacchus et Noé passent tous deux pour avoir cultivé la vigne. 

Hérodote, en rapportant les anciennes opinions, dit que Bacchus fut élevé à Nyse, ville d’Éthiopie, que d’autres placent dans l’Arabie Heureuse. Les vers orphiques lui donnent le nom de Misès. Il résulte des recherches du savant Huet, sur l’histoire de Bacchus, qu’il fut sauvé des eaux dans un petit coffre(9); qu’on l’appela Misem, en mémoire de cette aventure; qu’il fut instruit des secrets des dieux; qu’il avait une verge qu’il changeait en serpent quand il voulait; qu’il passa la mer Rouge à pied sec, comme Hercule passa depuis, dans son gobelet, le détroit de Calpé et d’Abyla; que, quand il alla dans les Indes, lui et son armée jouissaient de la clarté du soleil pendant la nuit; qu’il toucha de sa baguette enchanteresse les eaux du fleuve Oronte et de l’Hydaspe, et que ces eaux s’écoulèrent pour lui laisser un passage libre. Il est dit même qu’il arrêta le cours du soleil et de la lune. Il écrivit ses lois sur deux tables de pierre. Il était anciennement représenté avec des cornes ou des rayons qui partaient de sa tête. 

Il n’est pas étonnant, après cela, que plusieurs savants hommes, et surtout Bochart et Huet, dans nos derniers temps, aient prétendu que Bacchus est une copie de Moïse et de Josué. Tout concourt à favoriser la ressemblance: car Bacchus s’appelait, chez les Égyptiens, Arsaph, et parmi les noms que les pères ont donnés à Moïse, on y trouve celui d’Osasirph. 

Entre ces deux histoires, qui paraissent semblables en tant de points, il n’est pas douteux que celle de Moïse ne soit la vérité, et que celle de Bacchus ne soit la fable; mais il paraît que cette fable était connue des nations longtemps avant que l’histoire de Moïse fût parvenue jusqu’à elles. Aucun auteur grec n’a cité Moïse avant Longin, qui vivait sous l’empereur Aurélien, et tous avaient célébré Bacchus. 

Il paraît incontestable que les Grecs ne purent prendre l’idée de Bacchus dans le livre de la loi juive, qu’ils n’entendaient pas et dont ils n’avaient pas la moindre connaissance: livre d’ailleurs si rare chez les Juifs mêmes que, sous le roi Josias, on n’en trouva qu’un seul exemplaire; livre presque entièrement perdu, pendant l’esclavage des Juifs transportés en Chaldée et dans le reste de l’Asie; livre restauré ensuite par Esdras dans les temps florissants d’Athènes et des autres républiques de la Grèce: temps où les mystères de Bacchus étaient déjà institués. 

Dieu permit donc que l’esprit de mensonge divulguât les absurdités de la vie de Bacchus chez cent nations, avant que l’esprit de vérité fit connaître la vie de Moïse à aucun peuple, excepté aux Juifs. 

Le savant évêque d’Avranches, frappé de cette étonnante ressemblance, ne balança pas à prononcer que Moïse était non seulement Bacchus, mais le Thaut, l’Osiris des Égyptiens. Il ajoute même(10), pour allier les contraires, que Moïse était aussi leur Typhon; c’est-à-dire qu’il était à la fois le bon et le mauvais principe, le protecteur et l’ennemi, le dieu et le diable reconnus en Égypte. 

Moïse, selon ce savant homme, est le même que Zoroastre. Il est Esculape, Amphion, Apollon, Faunus, Janus, Persée, Romulus, Vertumne, et enfin Adonis et Priape. La preuve qu’il était Adonis, c’est que Virgile a dit (églogue X, v. 18): 
 

Et formosus oves ad flumina pavit Adonis. 

Et le bel Adonis a gardé les moutons.

Or Moïse garda les moutons vers l’Arabie. La preuve qu’il était Priape est encore meilleure: c’est que quelquefois on représentait Priape avec un âne, et que les Juifs passèrent pour adorer un âne. Huet ajoute, pour dernière confirmation, que la verge de Moïse pouvait fort bien être comparée au sceptre de Priape(11).

Sceptrum Priapo tribuitur, virga Mosi.

Voilà ce que Huet appelle sa Démonstration. Elle n’est pas, à la vérité, géométrique. Il est à croire qu’il en rougit les dernières années de sa vie, et qu’il se souvenait de sa Démonstration quand il fit son Traité de la faiblesse de l’esprit humain, et de l’incertitude de ses connaissances. 

XXIX — Des métamorphoses chez les Grecs, recueillies par Ovide.

L’opinion de la migration des âmes conduit naturellement aux métamorphoses, comme nous l’avons déjà vu(12). Toute idée qui frappe l’imagination et qui l’amuse s’étend bientôt par tout le monde. Dès que vous m’avez persuadé que mon âme peut entrer dans le corps d’un cheval, vous n’aurez pas de peine à me faire croire que mon corps peut être changé en cheval aussi. 

Les métamorphoses recueillies par Ovide, dont nous avons déjà dit un mot, ne devaient point du tout étonner un pythagoricien, un brame, un Chaldéen, un Égyptien. Les dieux s’étaient changés en animaux dans l’ancienne Égypte. Derceto était devenue poisson en Syrie; Sémiramis avait été changée en colombe à Babylone. Les Juifs, dans des temps très postérieurs, écrivent que Nabuchodonosor fut changé en boeuf, sans compter la femme de Loth transformée en statue de sel. N’est-ce pas même une métamorphose réelle, quoique passagère, que toutes les apparitions des dieux et des génies sous la forme humaine? 

Un dieu ne peut guère se communiquer à nous qu’en se métamorphosant en homme. Il est vrai que Jupiter prit la figure d’un beau cygne pour jouir de Léda; mais ces cas sont rares, et, dans toutes les religions, la Divinité prend toujours la figure humaine quand elle vient donner des ordres. Il serait difficile d’entendre la voix des dieux s’ils se présentaient à nous en crocodiles ou en ours. 

Enfin, les dieux se métamorphosèrent presque partout, et dès que nous fûmes instruits des secrets de la magie, nous nous métamorphosâmes nous-mêmes. Plusieurs personnes dignes de foi se changèrent en loups: le mot de loup-garou atteste encore parmi nous cette belle métamorphose. 

Ce qui aide beaucoup à croire toutes ces transmutations et tous les prodiges de cette espèce, c’est qu’on ne peut prouver en forme leur impossibilité. On n’a nul argument à pouvoir alléguer à quiconque vous dira: « Un dieu vint hier chez moi sous la figure d’un beau jeune homme, et ma fille accouchera dans neuf mois d’un bel enfant que le dieu a daigné lui faire: mon frère, qui a osé en douter, a été changé en loup; il court et hurle actuellement dans les bois. » si la fille accouche en effet, si l’homme devenu loup vous affirme qu’il a subi en effet cette métamorphose, vous ne pouvez démontrer que la chose n’est pas vraie. Vous n’auriez d’autre ressource que d’assigner devant les juges le jeune homme qui a contrefait le dieu, et fait l’enfant à la demoiselle; qu’à faire observer l’oncle loup-garou, et à prendre des témoins de son imposture. Mais la famille ne s’exposera pas à cet examen; elle vous soutiendra, avec les prêtres du canton, que vous êtes un profane et un ignorant; ils vous feront voir que puisqu’une chenille est changée en papillon, un homme peut tout aussi aisément être changé en bête: et si vous disputez, vous serez déféré à l’inquisition du pays comme un impie qui ne croit ni aux loups-garous, ni aux dieux qui engrossent les filles. 

XXX. — De l’idolâtrie(13).

Après avoir lu tout ce que l’on a écrit sur l’idolâtrie, on ne trouve rien qui en donne une notion précise. Il semble que Locke soit le premier qui ait appris aux hommes à définir les mots qu’ils prononçaient, et à ne point parler au hasard. Le terme qui répond à idolâtrie ne se trouve dans aucune langue ancienne; c’est une expression des Grecs des derniers âges, dont on ne s’était jamais servi avant le second siècle de notre ère. C’est un terme de reproche, un mot injurieux: jamais aucun peuple n’a pris la qualité d’idolâtre jamais aucun gouvernement n’ordonna qu’on adorât une image, comme le dieu suprême de la nature. Les anciens Chaldéens, les anciens Arabes, les anciens Perses, n’eurent longtemps ni images ni temples. Comment ceux qui vénéraient, dans le soleil, les astres et le feu, les emblèmes de la Divinité, peuvent-ils être appelés idolâtres? Ils révéraient ce qu’ils voyaient: mais certainement révérer le soleil et les astres, ce n’est pas adorer une figure taillée par un ouvrier; c’est avoir un culte erroné, mais ce n’est point être idolâtre. 

Je suppose que les Égyptiens aient adoré réellement le chien Anubis et le boeuf Apis; qu’ils aient été assez fous pour ne les pas regarder comme des animaux consacrés à la Divinité, et comme un emblème du bien que leur Isheth, leur Isis, faisait aux hommes; pour croire même qu’un rayon céleste animait ce boeuf et ce chien consacrés; il est clair que ce n’était pas adorer une statue: une bête n’est pas une idole. 

Il est indubitable que les hommes eurent des objets de culte avant que d’avoir des sculpteurs, et il est clair que ces hommes si anciens ne pouvaient point être appelés idolâtres. Il reste donc à savoir si ceux qui firent enfin placer les statues dans les temples, et qui firent révérer ces statues, se nommèrent adorateurs de statues, et leurs peuples, adorateurs de statues: c’est assurément ce qu’on ne trouve dans aucun monument de l’antiquité. 

Mais en ne prenant point le titre d’idolâtres, l’étaient-ils en effet? était-il ordonné de croire que la statue de bronze qui représentait la figure fantastique de Bel à Babylone était le Maître, le Dieu, le Créateur du monde la figure de Jupiter était-elle Jupiter même? n’est-ce pas (s’il est permis de comparer les usages de notre sainte religion avec les usages antiques), n’est-ce pas comme si l’on disait que nous adorons la figure du Père éternel avec une barbe longue, la figure d’une femme et d’un enfant, la figure d’une colombe? Ce sont des ornements emblématiques dans nos temples: nous les adorons si peu que, quand ces statues sont de bois, on s’en chauffe dès qu’elles pourrissent, on en érige d’autres; elles sont de simples avertissements qui parlent aux yeux et à l’imagination. Les Turcs et les réformés croient que les catholiques sont idolâtres; mais les catholiques ne cessent de protester contre cette injure. 

Il n’est pas possible qu’on adore réellement une statue, ni qu’on croie que cette statue est le Dieu suprême. Il n’y avait qu’un Jupiter, mais il y avait mille de ses statues: or ce Jupiter qu’on croyait lancer la foudre était supposé habiter les nuées, ou le mont Olympe, ou la planète qui porte son nom; et ses figures ne lançaient point la foudre, et n’étaient ni dans une planète, ni dans les nuées, ni sur le mont Olympe: toutes les prières étaient adressées aux dieux immortels, et assurément les statues n’étaient pas immortelles. 

Des fourbes, il est vrai, firent croire, et des superstitieux crurent que des statues avaient parlé. Combien de fois nos peuples grossiers n’ont-ils pas eu la même crédulité? mais jamais, chez aucun peuple, ces absurdités ne furent la religion de l’État Quelque vieille imbécile n’aura pas distingué la statue et le dieu: ce n’est pas une raison d’affirmer que le gouvernement pensait comme cette vieille. Les magistrats voulaient qu’on révérât les représentations des dieux adorés, et que l’imagination du peuple fût fixée par ces signes visibles: c’est précisément ce qu’on fait dans la moitié de l’Europe. On a des figures qui représentent Dieu le père sous la forme d’un vieillard, et on sait bien que Dieu n’est pas un vieillard. On a des images de plusieurs saints qu’on vénère, et on sait bien que ces saints ne sont pas Dieu le père. 

De même, si on ose le dire, les anciens ne se méprenaient pas entre les demi-dieux, les dieux, et le maître des dieux. Si ces anciens étaient idolâtres pour avoir des statues dans leurs temples, la moitié de la chrétienté est donc idolâtre aussi; et si elle ne l’est pas, les nations antiques ne l’étaient pas davantage. 

En un mot, il n’y a pas dans toute l’antiquité un seul poète, un seul philosophe, un seul homme d’État qui ait dit qu’on adorait de la pierre, du marbre, du bronze, ou du bois. Les témoignages du contraire sont innombrables: les nations idolâtres sont donc comme les sorciers: on en parle, mais il n’y en eut jamais. 

Un commentateur, Dacier, a conclu qu’on adorait réellement la statue de Priape, parce que Horace, en faisant parler cet épouvantail, lui fait dire: « J’étais autrefois un tronc; l’ouvrier, incertain s’il en ferait un dieu ou une escabelle, prit le parti d’en faire un dieu, etc. » Le commentateur cite le prophète Baruch pour prouver que du temps d’Horace on regardait la figure de Priape comme une divinité réelle: il ne voit pas qu’Horace se moque et du prétendu dieu, et de sa statue. Il se peut qu’une de ses servantes, en voyant cette énorme figure, crût qu’elle avait quelque chose de divin; mais assurément tous ces Priapes de bois dont les jardins étaient remplis pour chasser les oiseaux n’étaient pas regardés comme les créateurs du monde. 

Il est dit que Moïse, malgré la loi divine de ne faire aucune représentation d’hommes ou d’animaux, érigea un serpent d’airain, ce qui était une imitation du serpent d’argent que les prêtres d’Égypte portaient en procession: mais quoique ce serpent fût fait pour guérir les morsures des serpents véritables, cependant on ne l’adorait pas. Salomon mit deux chérubins dans le temple; mais on ne regardait pas ces chérubins comme des dieux. Si donc, dans le temple des Juifs et dans les nôtres, on a respecté des statues sans être idolâtres, pourquoi tant de reproches aux autres nations? ou nous devons les absoudre, ou elles doivent nous accuser. 

XXXI. — Des oracles.

Il est évident qu’on ne peut savoir l’avenir, parce qu’on ne peut savoir ce qui n’est pas; mais il est clair aussi qu’on peut conjecturer un événement. 

Vous voyez une armée nombreuse et disciplinée, conduite par un chef habile, s’avancer dans un lieu avantageux contre un capitaine imprudent, suivi de peu de troupes mal armées, mal postées, et dont vous savez que la moitié le trahit; vous prédisez que ce capitaine sera battu. 

Vous avez remarqué qu’un jeune homme et une fille s’aiment éperdument; vous les avez observés sortant l’un et l’autre de la maison paternelle; vous annoncez que dans peu cette fille sera enceinte: vous ne vous trompez guère. Toutes les prédictions se réduisent au calcul des probabilités. Il n’y a donc point de nation chez laquelle on n’ait fait des prédictions qui se sont en effet accomplies. La plus célèbre, la plus confirmée, est celle que fit ce traître, Flavien Josèphe, à Vespasien et Titus son fils, vainqueurs des Juifs. Il voyait Vespasien et Titus adorés des armées romaines dans l’Orient, et Néron détesté de tout l’empire. Il ose, pour gagner les bonnes grâces de Vespasien, lui prédire, au nom du dieu des Juifs(14), que lui et son fils seront empereurs: ils le furent en effet; mais il est évident que Josèphe ne risquait rien. Si Vespasien succombe un jour en prétendant à l’empire, il n’est pas en état de punir Josèphe; s’il est empereur, il le récompense; et tant qu’il ne règne pas, il espère régner. Vespasien fait dire à ce Josèphe que, s’il est prophète, il devait avoir prédit la prise de Jotapat, qu’il avait en vain défendue contre l’armée romaine; Josèphe répond qu’en effet il l’avait prédite: ce qui n’était pas bien surprenant. Quel commandant, en soutenant un siège dans une petite place contre une grande armée, ne prédit pas que la place sera prise? 

Il n’était pas bien difficile de sentir qu’on pouvait s’attirer le respect et l’argent de la multitude en faisant le prophète, et que la crédulité du peuple devait être le revenu de quiconque saurait le tromper. Il y eut partout des devins; mais ce n’était pas assez de ne prédire qu’en son propre nom, il fallait parler au nom de la Divinité; et, depuis les prophètes de l’Égypte, qui s’appelaient les voyants, jusqu’à Ulpius, prophète du mignon de l’empereur Adrien devenu dieu, il y eut un nombre prodigieux de charlatans sacrés qui firent parler les dieux pour se moquer des hommes. On sait assez comment ils pouvaient réussir: tantôt par une réponse ambiguë qu’ils expliquaient ensuite comme ils voulaient; tantôt en corrompant des domestiques, en s’informant d’eux secrètement des aventures des dévots qui venaient les consulter. Un idiot était tout étonné qu’un fourbe lui dit de la part de Dieu ce qu’il avait fait de plus caché. 

Ces prophètes passaient pour savoir le passé, le présent, et l’avenir; c’est l’éloge qu’Homère fait de Calchas. Je n’ajouterai rien ici à ce que le savant Van Dale et le judicieux Fontenelle, son rédacteur, ont dit des oracles. Ils ont dévoilé avec sagacité des siècles de fourberie; et le jésuite Baltus montra bien peu de sens, ou beaucoup de malignité, quand il soutint contre eux la vérité des oracles païens par les principes de la religion chrétienne. C’était réellement faire à Dieu une injure de prétendre que ce Dieu de bonté et de vérité eût lâché les diables de l’enfer pour venir faire sur la terre ce qu’il ne fait pas lui-même, pour rendre des oracles. 

Ou ces diables disaient vrai, et en ce cas il était impossible de ne les pas croire; et Dieu, appuyant toutes les fausses religions par des miracles journaliers, jetait lui-même l’univers entre les bras de ses ennemis: ou ils disaient faux; et en ce cas Dieu déchaînait les diables pour tromper tous les hommes. Il n’y a peut-être jamais eu d’opinion plus absurde. 

L’oracle le plus fameux fut celui de Delphes. On choisit d’abord de jeunes filles innocentes, comme plus propres que les autres à être inspirées, c’est-à-dire à proférer de bonne foi le galimatias que les prêtres leur dictaient. La jeune Pythie montait sur un trépied posé dans l’ouverture d’un trou dont il sortait une exhalaison prophétique. L’esprit divin entrait sous la robe de la Pythie par un endroit fort humain; mais depuis qu’une jolie Pythie fut enlevée par un dévot, on prit des vieilles pour faire le métier: et je crois que c’est la raison pour laquelle l’oracle de Delphes commença à perdre beaucoup de son crédit. 

Les divinations, les augures, étaient des espèces d’oracles, et sont, je crois, d’une plus haute antiquité; car il fallait bien des cérémonies, bien du temps pour achalander un oracle divin qui ne pouvait se passer de temple et de prêtres; et rien n’était plus aisé que de dire la bonne aventure dans les carrefours. Cet art se subdivisa en mille façons; on prédit par le vol des oiseaux, par le foie des moutons, par les plis formés dans la paume de la main, par des cercles tracés sur la terre, par l’eau, par le feu, par des petits cailloux, par des baguettes, par tout ce qu’on imagina, et souvent même par un pur enthousiasme qui tenait lieu de toutes les règles. Mais qui fut celui qui inventa cet art? ce fut le premier fripon qui rencontra un imbécile. 

La plupart des prédictions étaient comme celles de l’Almanach de Liège: Un grand mourra; il y aura des naufrages. Un juge de village mourait-il dans l’année, c’était, pour ce village, le grand dont la mort était prédite; une barque de pêcheurs était-elle submergée, voilà les grands naufrages annoncés. L’auteur de l’Almanach de Liège est un sorcier, soit que ces prédictions soient accomplies, soit qu’elles ne le soient pas: car, si quelque événement les favorise, sa magie est démontrée; si les événements sont contraires, on applique la prédiction à toute antre chose, et l’allégorie le tire d’affaire. 

L’Almanach de Liège a dit qu’il viendrait un peuple du nord qui détruirait tout; ce peuple ne vient point, mais un vent du nord fait geler quelques vignes: c’est ce qui a été prédit par Matthieu Laensbergh. Quelqu’un ose-t-il douter de son savoir, aussitôt les colporteurs le dénoncent comme un mauvais citoyen, et les astrologues le traitent même de petit esprit et de méchant raisonneur. 

Les Sunnites mahométans ont beaucoup employé cette méthode dans l’explication du Koran de Mahomet. L’étoile Aldebaran avait été en grande vénération chez les Arabes; elle signifie l’oeil du taureau; cela voulait dire que l’oeil de Mahomet éclairerait les Arabes, et que, comme un taureau, il frapperait ses ennemis de ses cornes. 

L’arbre acacia était en vénération dans l’Arabie; on en faisait de grandes haies qui préservaient les moissons de l’ardeur du soleil; Mahomet est l’acacia qui doit couvrir la terre de son ombre salutaire. Les Turcs sensés rient de ces bêtises subtiles, les jeunes femmes n’y pensent pas; les vieilles dévotes y croient; et celui qui dirait publiquement à un derviche qu’il enseigne des sottises courrait risque d’être empalé. Il y a eu des savants qui ont trouvé l’histoire de leur temps dans l’Iliade et dans l’Odyssée; mais ces savants n’ont pas fait la même fortune que les commentateurs de l’Alcoran

La plus brillante fonction des oracles fut d’assurer la victoire dans la guerre. Chaque armée, chaque nation avait ses. oracles qui lui promettaient des triomphes. L’un des deux partis avait reçu infailliblement un oracle véritable. Le vaincu, qui avait été trompé, attribuait sa défaite à quelque faute commise envers les dieux, après l’oracle rendu; il espérait qu’une autre fois l’oracle s’accomplirait. Ainsi presque toute la terre s’est nourrie d’illusion. Il n’y eut presque point de peuple qui ne conservât dans ses archives, ou qui n’eût par la tradition orale, quelque prédiction qui l’assurait de la conquête du monde, c’est-à-dire des nations voisines; point de conquérant qui n’ait été prédit formellement aussitôt après sa conquête. Les Juifs mêmes, enfermés dans un coin de terre presque inconnu, entre l’Anti-Liban, l’Arabie Déserte et la Pétrée, espérèrent, comme les autres peuples, d’être les maîtres de l’univers, fondés sur mille oracles que nous expliquons dans un sens mystique, et qu’ils entendaient dans le sens littéral. 

XXXII. — Des sibylles chez les Grecs, et de leur influence sur les autres nations.

Lorsque presque toute la terre était remplie d’oracles, il y eut de vieilles filles qui, sans être attachées à aucun temple, s’avisèrent de prophétiser pour leur compte. On les appela sibylles, óé üò âï õë Þ mots grecs du dialecte de Laconie, qui signifient conseil de Dieu. L’antiquité en compte dix principales en divers pays. On sait assez le conte de la bonne femme qui vint apporter dans Rome, à l’ancien Tarquin, les neuf livres de l’ancienne sibylle de Cumes. Comme Tarquin marchandait trop, la vieille jeta au feu les six premiers livres, et exigea autant d’argent des trois restants qu’elle en avait demandé des neuf entiers. Tarquin les paya. Ils furent, dit-on, conservés à Rome jusqu’au temps de Sylla, et furent consumés dans un incendie du Capitole. 

Mais comment se passer des prophéties des sibylles? On envoya trois sénateurs à Érythrès, ville de Grèce, où l’on gardait précieusement un millier de mauvais vers grecs, qui passaient pour être de la façon de la sibylle Érythrée. Chacun en voulait avoir des copies. La sibylle Érythrée avait tout prédit; il en était de ses prophéties comme de celles de Nostradamus parmi nous, et l’on ne manquait pas, à chaque événement, de forger quelques vers grecs qu’on attribuait à la sibylle. 

Auguste, qui craignait avec raison qu’on ne trouvât dans cette rapsodie quelques vers qui autoriseraient des conspirations, défendit, sous peine de mort, qu’aucun Romain eût chez lui des vers sibyllins: défense digne d’un tyran soupçonneux, qui conservait avec adresse un pouvoir usurpé par le crime. 

Les vers sibyllins furent respectés plus que jamais quand il fut défendu de les lire. Il fallait bien qu’ils continssent la vérité, puisqu’on les cachait aux citoyens. 

Virgile, dans son églogue sur la naissance de Pollion, ou de Marcellus, ou de Drusus, ne manqua pas de citer l’autorité de la sibylle de Cumes, qui avait prédit nettement que cet enfant, qui mourut bientôt après, ramènerait le siècle d’or. La sibylle Érythrée avait, disait-on alors, prophétisé aussi à Cumes. L’enfant nouveau-né, appartenant à Auguste ou à son favori, ne pouvait manquer d’être prédit par la sibylle. Les prédictions d’ailleurs ne sont jamais que pour les grands, les petits n’en valent pas la peine. 

Ces oracles des sibylles étant donc toujours en très grande réputation, les premiers chrétiens, trop emportés par un faux zèle, crurent qu’ils pouvaient forger de pareils oracles pour battre les Gentils par leurs propres armes. Hermas et saint Justin passent pour être les premiers qui eurent le malheur de soutenir cette imposture. Saint Justin cite des oracles de la sibylle de Cumes, débités par un chrétien qui avait pris le nom d’Istape, et qui prétendait que sa sibylle avait vécu du temps du déluge. Saint Clément d’Alexandrie (dans ses Stromates, livre VI) assure que l’apôtre saint Paul recommande dans ses Épîtres la lecture des sibylles qui ont manifestement prédit la naissance du fils de Dieu.

Il faut que cette Épître de saint Paul soit perdue, car on ne trouve ces paroles, ni rien d’approchant, dans aucune des Épîtres de saint Paul. Il courait dans ce temps-là parmi les chrétiens une infinité de livres que nous n’avons plus, comme les Prophéties de Jaldabast, celles de Seth, d’Énoch et de Cham; la pénitence d’Adam; l’histoire de Zacharie, père de saint Jean; l’Évangile des Égyptiens; l’Évangile de saint Pierre, d’André, de Jacques; l’Évangile d’Ève; l’Apocalypse d’Adam; les lettres de Jésus-Christ, et cent autres écrits dont il reste à peine quelques fragments ensevelis dans des livres qu’on ne lit guère. 

L’Église chrétienne était alors partagée en société judaïsante et société non judaïsante. Ces deux sociétés étaient divisées en plusieurs autres. Quiconque se sentait un peu de talent écrivait pour son parti. Il y eut plus de cinquante évangiles jusqu’au concile de Nicée; il ne nous en reste aujourd’hui que ceux de la Vierge, de Jacques, de l’Enfance, et de Nicodème. On forgea surtout des vers attribués aux anciennes sibylles. Tel était le respect du peuple pour ces oracles sibyllins qu’on crut avoir besoin de cet appui étranger pour fortifier le christianisme naissant. Non seulement on fit des vers grecs sibyllins qui annonçaient Jésus-Christ, mais on les fit en acrostiches, de manière que les lettres de ces mots, Jesous Chreistos ïos Soter, étaient l’une après l’autre le commencement de chaque vers. C’est dans ces poésies qu’on trouve cette prédiction: 
 

Avec cinq pains et deux poissons 
Il nourrira cinq mille hommes au désert; 
Et, en ramassant les morceaux qui resteront, 

Il en remplira douze paniers.

On ne s’en tint pas là; on imagina qu’on pouvait détourner, en faveur du christianisme, le sens des vers de la quatrième églogue de Virgile (vers 4 et 7): 
 

Ultima cumaei venit jam carminis aetas 
Jam nova progenies coelo demittitur alto. 
Les temps de la sibylle enfin sont arrivés; 

Un nouveau rejeton descend du haut des cieux.

Cette opinion eut un si grand cours dans les premiers siècles de l’Église que l’empereur Constantin la soutint hautement. Quand un empereur parlait, il avait sûrement raison. Virgile passa longtemps pour un prophète. Enfin on était si persuadé des oracles des sibylles que nous avons dans une de nos hymnes, qui n’est pas fort ancienne, ces deux vers remarquables: 
 

Solvet saeclum in favilla, 
Teste David cum sibylla. 
Il mettra l’univers en cendres, 

Témoin la sibylle et David.

Parmi les prédictions attribuées aux sibylles, on faisait surtout valoir le règne de mille ans, que les pères de l’Église adoptèrent jusqu’au temps de Théodose II. 

Ce règne de Jésus-Christ pendant mille ans sur la terre était fondé d’abord sur la prophétie de saint Luc, chapitre xxi; prophétie mal entendue, que Jésus-Christ « viendrait dans les nuées, dans une grande puissance et dans une grande majesté, avant que la génération présente fût passée ». La génération avait passé; mais saint Paul avait dit aussi dans sa première Épître aux Thessaloniciens, chap. iv: 

« Nous vous déclarons, comme l’ayant appris du Seigneur, que nous qui vivons, et qui sommes réservés pour son avènement, nous ne préviendrons point ceux qui sont déjà dans le sommeil. 

« Car, aussitôt que le signal aura été donné par la voix de l’archange, et par le son de la trompette de Dieu, le Seigneur lui-même descendra du ciel, et ceux qui seront morts en Jésus-Christ ressusciteront les premiers. 

« Puis nous autres qui sommes vivants, et qui serons demeurés jusqu’alors, nous serons emportés avec eux dans les nuées, pour aller au-devant du Seigneur, au milieu de l’air; et ainsi nous vivrons pour jamais avec le Seigneur. » 

Il est bien étrange que Paul dise que c’est le Seigneur lui-même qui lui avait parlé; car Paul, loin d’avoir été un des disciples de Christ, avait été longtemps un de ses persécuteurs. Quoi qu’il en puisse être, l’Apocalypse avait dit aussi, chapitre xx, que les justes régneraient sur la terre pendant mille ans avec Jésus-Christ.

On s’attendait donc à tout moment que Jésus-Christ descendrait du ciel pour établir son règne, et rebâtir Jérusalem, dans laquelle les chrétiens devaient se réjouir avec les patriarches. 

Cette nouvelle Jérusalem était annoncée dans l’Apocalypse: « Moi, Jean, je vis la nouvelle Jérusalem qui descendait du ciel, parée comme une épouse... Elle avait une grande et haute muraille, douze portes, et un ange à chaque porte... douze fondements où sont les noms des apôtres de l’agneau... Celui qui me parlait avait une toise d’or pour mesurer la ville, les portes et la muraille. La ville est bâtie en carré; elle est de douze mille stades; sa longueur, sa largeur et sa hauteur sont égales... Il en mesura aussi la muraille, qui est de cent quarante-quatre coudées... Cette muraille est de jaspe, et la ville était d’or, etc. » 

On pouvait se contenter de cette prédiction; mais on voulut encore avoir pour garant une sibylle à qui l’on fait dire à peu près les mêmes choses. Cette persuasion s’imprima si fortement dans les esprits que saint Justin, dans son Dialogue contre Tryphon, dit « qu’il en est convenu, et que Jésus doit venir dans cette Jérusalem boire et manger avec ses disciples. » 

Saint Irénée se livra si pleinement à cette opinion qu’il attribue à saint Jean l’Évangéliste ces paroles: « Dans la nouvelle Jérusalem, chaque cep de vigne produira dix mille branches; et chaque branche, dix mille bourgeons; chaque bourgeon, dix mille grappes, chaque grappe, dix mille grains; chaque raisin, vingt-cinq amphores de vin; et quand un des saints vendangeurs cueillera un raisin, le raisin voisin lui dira: Prends-moi, je suis meilleur que lui(15). » 

Ce n’était pas assez que la sibylle eût prédit ces merveilles, on avait été témoin de l’accomplissement. On vit, au rapport de Tertullien, la Jérusalem nouvelle descendre du ciel pendant quarante nuits consécutives. 

Tertullien s’exprime ainsi(16): « Nous confessons que le royaume nous est promis pour mille ans en terre, après la résurrection dans la cité de Jérusalem, apportée du ciel ici-bas. » 

C’est ainsi que l’amour du merveilleux, et l’envie d’entendre et de dire des choses extraordinaires, a perverti le sens commun dans tous les temps; c’est ainsi qu’on s’est servi de la fraude, quand on n’a pas eu la force. La religion chrétienne fut d’ailleurs soutenue par des raisons si solides que tout cet amas d’erreurs ne put l’ébranler. On dégagea l’or pur de tout cet alliage, et l’Église parvint, par degrés, à l’état où nous la voyons aujourd’hui. 

XXXIII. — Des miracles.

Revenons toujours à la nature de l’homme; il n’aime que l’extraordinaire; et cela est si vrai que sitôt que le beau, le sublime est commun, il ne paraît plus ni beau ni sublime. On veut de l’extraordinaire en tout genre, et on va jusqu’à l’impossible. L’histoire ancienne ressemble à celle de ce chou plus grand qu’une maison, et à ce pot plus grand qu’une église, fait pour cuire ce chou. 

Quelle idée avons-nous attachée au mot miracle, qui d’abord signifiait chose admirable? Nous avons dit: C’est ce que la nature ne peut opérer; c’est ce qui est contraire à toutes ses lois. Ainsi l’Anglais qui promit au peuple de Londres de se mettre tout entier dans une bouteille de deux pintes annonçait un miracle. Et autrefois on n’aurait pas manqué de légendaires qui auraient affirmé l’accomplissement de ce prodige, s’il en était revenu quelque chose au couvent. 

Nous croyons sans difficulté aux vrais miracles opérés dans notre sainte religion, et chez les Juifs, dont la religion prépara la nôtre. Nous ne parlons ici que des autres nations, et nous ne raisonnons que suivant les règles du bon sens, toujours soumises à la révélation. 

Quiconque n’est pas illuminé par la foi ne peut regarder un miracle que comme une contravention aux lois éternelles de la nature. Il ne lui paraît pas possible que Dieu dérange son propre ouvrage; il sait que tout est lié dans l’univers par des chaînes que rien ne peut rompre. Il sait que Dieu étant immuable, ses lois le sont aussi; et qu’une roue de la grande machine ne peut s’arrêter, sans que la nature entière soit dérangée. 

Si Jupiter, en couchant avec Alcmène, fait une nuit de vingt-quatre heures, lorsqu’elle devait être de douze, il est nécessaire que la terre s’arrête dans son cours, et reste immobile douze heures entières. Mais comme les mêmes phénomènes du ciel reparaissent la nuit suivante, il est nécessaire aussi que la lune et toutes les planètes se soient arrêtées. Voilà une grande révolution dans tous les orbes célestes en faveur d’une femme de Thèbes en Béotie. 

Un mort ressuscite au bout de quelques jours; il faut que toutes les parties imperceptibles de son corps qui s’étaient exhalées dans l’air, et que les vents avaient emportées au loin, reviennent se mettre chacune à leur place; que les vers et les oiseaux, ou les autres animaux nourris de la substance de ce cadavre, rendent chacun ce qu’ils lui ont pris. Les vers engraissés des entrailles de cet homme auront été mangés par des hirondelles; ces hirondelles, par des pies-grièches; ces pies-grièches, par des faucons; ces faucons, par des vautours. Il faut que chacun restitue précisément ce qui appartenait au mort, sans quoi ce ne serait plus la même personne. Tout cela n’est rien encore, si l’âme ne revient dans son hôtellerie. 

Si l’Être éternel, qui a tout prévu, tout arrangé, qui gouverne tout par des lois immuables, devient contraire à lui-même en renversant toutes ses lois, ce ne peut être que pour l’avantage de la nature entière. Mais il paraît contradictoire de supposer un cas où le créateur et le maître de tout puisse changer l’ordre du monde pour le bien du monde. Car, ou il a prévu le prétendu besoin qu’il en aurait, ou il ne l’a pas prévu. S’il l’a prévu, il y a mis ordre dès le commencement: s’il ne l’a pas prévu, il n’est plus Dieu. 

On dit que c’est pour faire plaisir à une nation, à une ville, à une famille, que l’Être éternel ressuscite Pélops, Hippolyte, Hérès, et quelques autres fameux personnages; mais il ne paraît pas vraisemblable que le maître commun de l’univers oublie le soin de l’univers en faveur de cet Hippolyte et de ce Pélops. 

Plus les miracles sont incroyables, selon les faibles lumières de notre esprit, plus ils ont été crus. Chaque peuple eut tant de prodiges, qu’ils devinrent des choses très ordinaires. Aussi ne s’avisait-on pas de nier ceux de ses voisins. Les Grecs disaient aux Égyptiens, aux nations asiatiques: « Les dieux vous ont parlé quelquefois, ils nous parlent tous les jours; s’ils ont combattu vingt fois pour vous, ils se sont mis quarante fois à la tête de nos armées; si vous avez des métamorphoses, nous en avons cent fois plus que vous; si vos animaux parlent, les nôtres ont fait de très beaux discours. » Il n’y a pas même jusqu’aux Romains chez qui les bêtes n’aient pris la parole pour prédire l’avenir. Tite-Live rapporte qu’un boeuf s’écria en plein marché: Rome, prends garde à toi. Pline, dans son livre huitième, dit qu’un chien parla, lorsque Tarquin fut chassé du trône. Une corneille, si l’on en croit Suétone, s’écria dans le Capitole, lorsqu’on allait assassiner Domitien: Åó ôá éð Üí ôá ÷á ëþ ò ; c’est fort bien fait, tout est bien. C’est ainsi qu’un des chevaux d’Achille, nommé Xante, prédit à son maître qu’il mourra devant Troie. Avant le cheval d’Achille, le bélier de Phryxus avait parlé, aussi bien que les vaches du mont Olympe. Ainsi, au lieu de réfuter les fables, on enchérissait sur elles: on faisait comme ce praticien à qui on produisait une fausse obligation; il ne s’amusa point à plaider: il produisit sur-le-champ une fausse quittance. 

Il est vrai que nous ne voyons guère de morts ressuscités chez les Romains; ils s’en tenaient à des guérisons miraculeuses. Les Grecs, plus attachés à la métempsycose, eurent beaucoup de résurrections. Ils tenaient ce secret des Orientaux, de qui toutes les sciences et les superstitions étaient venues. 

De toutes les guérisons miraculeuses, les plus attestées, les plus authentiques, sont celles de cet aveugle à qui l’empereur Vespasien rendit la vue, et de ce paralytique auquel il rendit l’usage de ses membres. C’est dans Alexandrie que ce double miracle s’opère; c’est devant un peuple innombrable, devant des Romains, des Grecs, des Égyptiens; c’est sur son tribunal que Vespasien opère ces prodiges. Ce n’est pas lui qui cherche à se faire valoir par des prestiges dont un monarque affermi n’a pas besoin; ce sont ces deux malades eux-mêmes qui, prosternés à ses pieds, le conjurent de les guérir. Il rougit de leurs prières, il s’en moque; il dit qu’une telle guérison n’est pas au pouvoir d’un mortel. Les deux infortunés insistent: Sérapis leur est apparu; Sérapis leur a dit qu’ils seraient guéris par Vespasien. Enfin il se laisse fléchir: il les touche sans se flatter du succès. La Divinité, favorable à sa modestie et à sa vertu, lui communique son pouvoir; à l’instant l’aveugle voit, et l’estropié marche. Alexandrie, l’Égypte, et tout l’empire, applaudissent à Vespasien, favori du ciel. Le miracle est consigné dans les archives de l’empire et dans toutes les histoires contemporaines. Cependant, avec le temps, ce miracle n’est cru de personne, parce que personne n’a intérêt de le soutenir. 

Si l’on en croit je ne sais quel écrivain de nos siècles barbares, nommé Helgaut, le roi Robert, fils de Hugues Capet, guérit aussi un aveugle. Ce don des miracles, dans le roi Robert, fut apparemment la récompense de la charité avec laquelle il avait fait brûler le confesseur de sa femme, et ces chanoines d’Orléans, accusés de ne pas croire l’infaillibilité et la puissance absolue du pape, et par conséquent d’être manichéens: ou, si ce ne fut pas le prix de ces bonnes actions, ce fut celui de l’excommunication qu’il souffrit pour avoir couché avec la reine sa femme. 

Les philosophes ont fait des miracles, comme les empereurs et les rois. On connaît ceux d’Apollonios de Tyane; c’était un philosophe pythagoricien, tempérant, chaste et juste, à qui l’histoire ne reproche aucune action équivoque, ni aucune de ces faiblesses dont fut accusé Socrate. Il voyagea chez les mages et chez les brachmanes, et fut d’autant plus honoré partout qu’il était modeste, donnant toujours de sages conseils, et disputant rarement. La prière qu’il avait coutume de faire aux dieux est admirable: « Dieux immortels, accordez-nous ce que vous jugerez convenable, et dont nous ne soyons pas indignes. » Il n’avait nul enthousiasme; ses disciples en eurent ils lui supposèrent des miracles qui furent recueillis par Philostrate. Les Tyanéens le mirent au rang des demi-dieux, et les empereurs romains approuvèrent son apothéose. Mais, avec le temps, l’apothéose d’Apollonios eut le sort de celle qu’on décernait aux empereurs romains; et la chapelle d’Apollonios fut aussi déserte que le Socratéion élevé par les Athéniens à Socrate. 

Les rois d’Angleterre, depuis saint Édouard jusqu’au roi Guillaume III, firent journellement un grand miracle, celui de guérir les écrouelles, qu’aucuns médecins ne pouvaient guérir. Mais Guillaume III ne voulut point faire de miracles, et ses successeurs s’en sont abstenus comme lui. Si l’Angleterre éprouve jamais quelque grande révolution qui la replonge dans l’ignorance, alors elle aura des miracles tous les jours. 

XXXIV. — Des temples.

On n’eut pas un temple aussitôt qu’on reconnut un Dieu. Les Arabes, les Chaldéens, les Persans, qui révéraient les astres, ne pouvaient guère avoir d’abord des édifices consacrés; ils n’avaient qu’à regarder le ciel, c’était là leur temple. Celui de Bel, à Babylone, passe pour le plus ancien de tous; mais ceux de Brama, dans l’Inde, doivent être d’une antiquité plus reculée: au moins les brames le prétendent. 

Il est dit dans les annales de la Chine que les premiers empereurs sacrifiaient dans un temple. Celui d’Hercule, à Tyr, ne paraît pas être des plus anciens. Hercule ne fut jamais, chez aucun peuple, qu’une divinité secondaire; cependant le temple de Tyr est très antérieur à celui de Judée. Hiram en avait un magnifique, lorsque Salomon, aidé par Hiram, bâtit le sien. Hérodote, qui voyagea chez les Tyriens, dit que, de son temps, les archives de Tyr ne donnaient à ce temple que deux mille trois cents ans d’antiquité. L’Égypte était remplie de temples depuis longtemps. Hérodote dit encore qu’il apprit que le temple de Vulcain, à Memphis, avait été bâti par Ménès vers le temps qui répond à trois mille ans avant notre ère; et il n’est pas à croire que les Égyptiens eussent élevé un temple à Vulcain, avant d’en avoir donné un à Isis, leur principale divinité. 

Je ne puis concilier avec les moeurs ordinaires de tous les hommes ce que dit Hérodote au livre second: il prétend que, excepté les Égyptiens et les Grecs, tous les autres peuples avaient coutume de coucher avec les femmes au milieu de leurs temples. Je soupçonne le texte grec d’avoir été corrompu. Les hommes les plus sauvages s’abstiennent de cette action devant des témoins. On ne s’est jamais avisé de caresser sa femme ou sa maîtresse en présence de gens pour qui on a les moindres égards. 

Il n’est guère possible que chez tant de nations, qui étaient religieuses jusqu’au plus grand scrupule, tous les temples eussent été des lieux de prostitution. Je crois qu’Hérodote a voulu dire que les prêtres qui habitaient dans l’enceinte qui entourait le temple pouvaient coucher avec leurs femmes dans cette enceinte qui avait le nom de temple, comme en usaient les prêtres juifs et d’autres: mais que les prêtres égyptiens, n’habitant point dans l’enceinte, s’abstenaient de toucher à leurs femmes quand ils étaient de garde dans les porches dont le temple était entouré. 

Les petits peuples furent très longtemps sans avoir de temples. Ils portaient leurs dieux dans des coffres, dans des tabernacles. Nous avons déjà vu que quand les Juifs habitèrent les déserts, à l’orient du lac Asphaltide, ils portaient le tabernacle du dieu Remphan, du dieu Moloch, du dieu Kium, comme le dit Amos, et comme le répète saint Étienne. 

C’est ainsi qu’en usaient toutes les autres petites nations du désert. Cet usage doit être le plus ancien de tous, par la raison qu’il est bien plus aisé d’avoir un coffre que de bâtir un grand édifice. 

C’est probablement de ces dieux portatifs que vint la coutume des processions qui se firent chez tous les peuples; car il semble qu’on ne se serait pas avisé d’ôter un dieu de sa place, dans son temple, pour le promener dans la ville; et cette violence eût pu paraître un sacrilège, si l’ancien usage de porter son dieu sur un chariot ou sur un brancard n’avait pas été dès longtemps établi. 

La plupart des temples furent d’abord des citadelles, dans lesquelles on mettait en sûreté les choses sacrées. Ainsi le palladium était dans la forteresse de Troie; les boucliers descendus du ciel se gardaient dans le Capitole. 

Nous voyons que le temple des Juifs était une maison forte, capable de soutenir un assaut. Il est dit au troisième livre des Rois que l’édifice avait soixante coudées de long et vingt de large; c’est environ quatre-vingt-dix pieds de long sur trente de face. Il n’y a guère de plus petit édifice public; mais cette maison étant de pierre, et bâtie sur une montagne, pouvait au moins se défendre d’une surprise; les fenêtres, qui étaient beaucoup plus étroites au dehors qu’en dedans, ressemblaient a des meurtrières. 

Il est dit que les prêtres logeaient dans des appentis de bois adossés à la muraille. 

Il est difficile de comprendre les dimensions de cette architecture. Le même livre des Rois nous apprend que, sur les murailles de ce temple, il y avait trois étages de bois; que le premier avait cinq coudées de large, le second six, et le troisième sept. Ces proportions ne sont pas les nôtres ; ces étages de bois auraient surpris Michel-Ange et Bramante. Quoi qu’il en soit, il faut considérer que ce temple était bâti sur le penchant de la montagne Moria, et que par conséquent il ne pouvait avoir une grande profondeur. Il fallait monter plusieurs degrés pour arriver à la petite esplanade où fut bâti le sanctuaire, long de vingt coudées; or un temple dans lequel il faut monter et descendre est un édifice barbare. Il était recommandable par sa sainteté, mais non par son architecture. Il n’était pas nécessaire pour les desseins de Dieu que la ville de Jérusalem fût la plus magnifique des villes, et son peuple le plus puissant des peuples; il n’était pas nécessaire non plus que son temple surpassât celui des autres nations; le plus beau des temples est celui où les hommages les plus purs lui sont offerts. 

La plupart des commentateurs se sont donné la peine de dessiner cet édifice, chacun à sa manière. Il est à croire qu’aucun de ces dessinateurs n’a jamais bâti de maison. On conçoit pourtant que ces murailles qui portaient ces trois étages étant de pierre, on pouvait se défendre un jour ou deux dans cette petite retraite. 

Cette espèce de forteresse d’un peuple privé des arts ne tint pas contre Nabusardan, l’un des capitaines du roi de Babylone, que nous nommons Nabuchodonosor. 

Le second temple, bâti par Néhémie, fut moins grand et moins somptueux. Le livre d’Esdras nous apprend que les murs de ce nouveau temple n’avaient que trois rangs de pierre brute, et que le reste était de bois: c’était bien plutôt une grange qu’un temple. Mais celui qu’Hérode fit bâtir depuis fut une vraie forteresse. il fut obligé, comme nous l’apprend Josèphe, de démolir le temple de Néhémie, qu’il appelle le temple d’Aggée. Hérode combla une partie du précipice au bas de la montagne Moria, pour faire une plate-forme appuyée d’un très gros mur sur lequel le temple fut élevé. Près de cet édifice était la tour Antonia, qu’il fortifia encore, de sorte que ce temple était une vraie citadelle. 

En effet les Juifs osèrent s’y défendre contre l’armée de Titus, jusqu’à ce qu’un soldat romain ayant jeté une solive enflammée dans l’intérieur de ce fort, tout prit feu à l’instant: ce qui prouve que les bâtiments, dans l’enceinte du temple, n’étaient que de bois du temps d’Hérode, ainsi que sous Néhémie et sous Salomon. 

Ces bâtiments de sapin contredisent un peu cette grande magnificence dont parle l’exagérateur Josèphe. Il dit que Titus, étant entré dans le sanctuaire, l’admira, et avoua que sa richesse passait sa renommée. Il n’y a guère d’apparence qu’un empereur romain, au milieu du carnage, marchant sur des monceaux de morts, s’amusât à considérer avec admiration un édifice de vingt coudées de long, tel qu’était ce sanctuaire; et qu’un homme qui avait vu le Capitole fut surpris de la beauté d’un temple juif. Ce temple était très saint, sans doute; mais un sanctuaire de vingt coudées de long n’avait pas été bâti par un Vitruve. Les beaux temples étaient ceux d’Éphèse, d’Alexandrie, d’Athènes, d’Olympie, de Rome. 

Josèphe, dans sa Déclamation contre Apion, dit qu’il ne fallait « qu’un temple aux Juifs, parce qu’il n’y a qu’un Dieu. » Ce raisonnement ne paraît pas concluant; car si les Juifs avaient eu sept ou huit cents milles de pays, comme tant d’autres peuples, il aurait fallu qu’ils passassent leur vie à voyager pour aller sacrifier dans ce temple chaque année. De ce qu’il n’y a qu’un Dieu, il suit que tous les temples du monde ne doivent être élevés qu’à lui; mais il ne suit pas que la terre ne doive avoir qu’un temple. La superstition a toujours une mauvaise logique. 

D’ailleurs, comment Josèphe peut-il dire qu’il ne fallait qu’un temple aux Juifs, lorsqu’ils avaient, depuis le règne de Ptolémée Philométor, le temple assez connu de l’Oignon, à Bubaste en Égypte? 

XXXV. — De la magie.

Qu’est-ce que la magie? le secret de faire ce que ne peut faire la nature; c’est la chose impossible: aussi a-t-on cru à la magie dans tous les temps. Le mot est venu des mag, magdim, ou mages de Chaldée. Ils en savaient plus que les autres; ils recherchaient la cause de la pluie et du beau temps; et bientôt ils passèrent pour faire le beau temps et la pluie. Ils étaient astronomes; les plus ignorants et les plus hardis furent astrologues. Un événement arrivait sous la conjonction de deux planètes; donc ces deux planètes avaient causé cet événement; et les astrologues étaient les maîtres des planètes. Des imaginations frappées avaient vu en songe leurs amis mourants ou morts; les magiciens faisaient apparaître les morts. 

Ayant connu le cours de la lune, il était tout simple qu’ils la fissent descendre sur la terre. Ils disposaient même de la vie des hommes, soit en faisant des figures de cire, soit en prononçant le nom de Dieu, ou celui du diable. Clément d’Alexandrie, dans ses Stromates, livre premier, dit que, suivant un ancien auteur, Moïse prononça le nom de Ihaho, ou Jeovah, d’une manière si efficace, à l’oreille du roi d’Égypte Phara Nekefr, que ce roi tomba sans connaissance. 

Enfin, depuis Jannès et Mambrès, qui étaient les sorciers à brevet de Pharaon, jusqu’à la maréchale d’Ancre, qui fut brûlée à Paris pour avoir tué un coq blanc dans la pleine lune, il n’y a pas eu un seul temps sans sortilège. 

La pythonisse d’Endor, qui évoqua l’ombre de Samuel, est assez connue; il est vrai qu’il serait fort étrange que ce mot de Python, qui est grec, eût été connu des Juifs du temps de Saül. Mais la Vulgate seule parle de Python: le texte hébreu se sert du mot ob, que les Septante ont traduit par engastrimuthon(17).

Revenons à la magie. Les Juifs en firent le métier dès qu’ils furent répandus dans le monde. Le sabbat des sorciers en est une preuve parlante, et le bouc avec lequel les sorcières étaient supposées s’accoupler vient de cet ancien commerce que les Juifs eurent avec les boucs dans le désert; ce qui leur est reproché dans le Lévitique, chapitre xvii. 

Il n’y a guère eu parmi nous de procès criminels de sorciers sans qu’on y ait impliqué quelque juif. 

Les Romains, tout éclairés qu’ils étaient du temps d’Auguste, s’infatuaient encore des sortilèges tout comme nous. Voyez l’églogue (viii) de Virgile, intitulée Pharmaceutria (vers 69-97-98): 
 

Carmina vel coelo possunt deducero lunam. 
La voix de l’enchanteur fait descendre la lune. 
His ego saepe lupum fieri et se condere sylvis 
Moerim, saepe animas imis exire sepulcris. 
Moeris, devenu loup, se cachait dans les bois: 

Du creux de leur tombeau j’ai vu sortir les âmes.

On s’étonne que Virgile passe aujourd’hui à Naples pour un sorcier: il n’en faut pas chercher la raison ailleurs que dans cette églogue. 

Horace reproche à Sagana et à Canidia leurs horribles sortilèges. Les premières têtes de la république furent infectées de ces imaginations funestes. Sextus, le fils du grand Pompée, immola un enfant dans un de ces enchantements. 

Les philtres pour se faire aimer étaient une magie plus douce; les Juifs étaient en possession de les vendre aux dames romaines. Ceux de cette nation qui ne pouvaient devenir de riches courtiers faisaient des prophéties ou des philtres. 

Toutes ces extravagances, ou ridicules, ou affreuses, se perpétuèrent chez nous, et il n’y a pas un siècle qu’elles sont décréditées. Des missionnaires ont été tout étonnés de trouver ces extravagances au bout du monde; ils ont plaint les peuples à qui le démon les inspirait. Eh! mes amis, que ne restiez-vous dans votre patrie? vous n’y auriez pas trouvé plus de diables, mais vous y auriez trouvé tout autant de sottises. 

Vous auriez vu des milliers de misérables assez insensés pour se croire sorciers, et des juges assez imbéciles et assez barbares pour les condamner aux flammes. Vous auriez vu une jurisprudence établie en Europe sur la magie, comme on a des lois sur le larcin et sur le meurtre: jurisprudence fondée sur les décisions des conciles. Ce qu’il y avait de pis, c’est que les peuples, voyant que la magistrature et l’Église croyaient à la magie, n’en étaient que plus invinciblement persuadés de son existence par conséquent, plus on poursuivait les sorciers, plus il s’en formait. D’où venait une erreur si funeste et si générale? de l’ignorance et cela prouve que ceux qui détrompent les hommes sont leurs véritables bienfaiteurs. 

On a dit que le consentement de tous les hommes était une preuve de la vérité. Quelle preuve! Tous les peuples ont cru a la magie, à l’astrologie, aux oracles, aux influences de la lune. Il eût fallu dire au moins que le consentement de tous les sages était, non pas une preuve, mais une espèce de probabilité. Et quelle probabilité encore! Tous les sages ne croyaient-ils pas, avant Copernic, que la terre était immobile au centre du monde? 

Aucun peuple n’est en droit de se moquer d’un autre. Si Rabelais appelle Picatrix mon révérend père en diable(18), parce qu’on enseignait la magie à Tolède, à Salamanque et à Séville, les Espagnols peuvent reprocher aux Français le nombre prodigieux de leurs sorciers. 

La France est peut-être, de tous les pays, celui qui a le plus uni la cruauté et le ridicule. Il n’y a point de tribunal en France qui n’ait fait brûler beaucoup de magiciens. Il y avait dans l’ancienne Rome des fous qui pensaient être sorciers; mais on ne trouva point de barbares qui les brûlassent. 

XXXVI. — Des victimes humaines.

Les hommes auraient été trop heureux s’ils n’avaient été que trompés; mais le temps, qui tantôt corrompt les usages et tantôt les rectifie, ayant fait couler le sang des animaux sur les autels, des prêtres, bouchers accoutumés au sang, passèrent des animaux aux hommes; et la superstition, fille dénaturée de la religion, s’écarta de la pureté de sa mère, au point de forcer les hommes à immoler leurs propres enfants, sous prétexte qu’il fallait donner à Dieu ce qu’on avait de plus cher. 

Le premier sacrifice de cette nature, dont la mémoire se soit conservée, fut celui de Jéhud chez les Phéniciens, qui, si l’on en croit les fragments de Sanchoniathon, fut immolé par son père Hillu environ deux mille ans avant notre ère. C’était un temps où les grands États étaient déjà établis, où la Syrie, la Chaldée, l’Égypte, étaient très florissantes; et déjà en Égypte, suivant Diodore, on immolait à Osiris les hommes roux; Plutarque prétend qu’on les brûlait vifs. D’autres ajoutent qu’on noyait une fille dans le Nil, pour obtenir de ce fleuve un plein débordement qui ne fût ni trop fort ni trop faible. 

Ces abominables holocaustes s’établirent dans presque toute la terre. Pausanias prétend que Lycaon immola le premier des victimes humaines en Grèce. Il fallait bien que cet usage fût reçu du temps de la guerre de Troie, puisque Homère fait immoler par Achille douze Troyens à l’ombre de Patrocle. Homère eût-il osé dire une chose si horrible? n’aurait-il pas craint de révolter tous ses lecteurs, si de tels holocaustes n’avaient pas été en usage? Tout poète peint les moeurs de son pays. 

Je ne parle pas du sacrifice d’Iphigénie, et de celui d’Idamante, fils d’Idoménée: vrais ou faux, ils prouvent l’opinion régnante. On ne peut guère révoquer en doute que les Scythes de la Tauride immolassent des étrangers. 

Si nous descendons à des temps plus modernes, les Tyriens et les Carthaginois, dans les grands dangers, sacrifiaient un homme à Saturne. On en fit autant en Italie; et les Romains eux-mêmes, qui condamnèrent ces horreurs, immolèrent deux Gaulois et deux Grecs pour expier le crime d’une vestale. Plutarque confirme cette affreuse vérité dans ses Questions sur les Romains.

Les Gaulois, les Germains, eurent cette horrible coutume. Les druides brûlaient des victimes humaines dans de grandes figures d’osier: des sorcières, chez les Germains, égorgeaient les hommes dévoués à la mort, et jugeaient de l’avenir par le plus ou le moins de rapidité du sang qui coulait de la blessure. 

Je crois bien que ces sacrifices étaient rares: s’ils avaient été fréquents, si on en avait fait des fêtes annuelles, si chaque famille avait eu continuellement à craindre que les prêtres vinssent choisir la plus belle fille ou le fils aîné de la maison pour lui arracher le coeur saintement sur une pierre consacrée, on aurait bientôt fini par immoler les prêtres eux-mêmes. Il est très probable que ces saints parricides ne se commettaient que dans une nécessité pressante, dans les grands dangers, où les hommes sont subjugués par la crainte, et où la fausse idée de l’intérêt public forçait l’intérêt particulier à se taire. 

Chez les brames, toutes les veuves ne se brûlaient pas toujours sur les corps de leurs maris. Les plus dévotes et les plus folles firent de temps immémorial et font encore cet étonnant sacrifice. Les Scythes immolèrent quelquefois aux mânes de leurs kans les officiers les plus chéris de ces princes. Hérodote décrit en détail la manière dont on préparait leurs cadavres pour en former un cortège autour du cadavre royal; mais il ne paraît point par l’histoire que cet usage ait duré longtemps. 

Si nous lisions l’histoire des Juifs écrite par un auteur d’une autre nation, nous aurions peine à croire qu’il y ait eu en effet un peuple fugitif d’Égypte qui soit venu par ordre exprès de Dieu immoler sept ou huit petites nations qu’il ne connaissait pas, égorger sans miséricorde toutes les femmes, les vieillards, et les enfants à la mamelle, et ne réserver que les petites filles; que ce peuple saint ait été puni de son dieu, quand il avait été assez criminel pour épargner un seul homme dévoué à l’anathème. Nous ne croirions pas qu’un peuple si abominable eût pu exister sur la terre mais, comme cette nation elle-même nous rapporte tous ces faits dans ses livres saints, il faut la croire. 

Je ne traite point ici la question si ces livres ont été inspirés. Notre sainte Église, qui a les Juifs en horreur, nous apprend que les livres juifs ont été dictés par le Dieu créateur et père de tous les hommes; je ne puis en former aucun doute, ni me permettre même le moindre raisonnement. 

Il est vrai que notre faible entendement ne peut concevoir dans Dieu une autre sagesse, une autre justice, une autre bonté que celle dont nous avons l’idée; mais enfin il a fait ce qu’il a voulu; ce n’est pas à nous de le juger; je m’en tiens toujours au simple historique. 

Les Juifs ont une loi par laquelle il leur est expressément ordonné de n’épargner aucune chose, aucun homme dévoué au Seigneur. « On ne pourra le racheter, il faut qu’il meure », dit la loi du Lévitique, au chapitre xxvii. C’est en vertu de cette loi qu’on voit Jephté immoler sa propre fille, et le prêtre Samuel couper en morceaux le roi Agag(19). Le Pentateuque nous dit que dans le petit pays de Madian, qui est environ de neuf lieues carrées, les Israëlites ayant trouvé six cent soixante et quinze mille brebis, soixante et douze mille boeufs, soixante et un mille ânes, et trente-deux mille filles vierges, Moïse commanda qu’on massacrât tous les hommes, toutes les femmes, et tous les enfants, mais qu’on gardât les filles, dont trente-deux seulement furent immolées(20). Ce qu’il y a de remarquable dans ce dévouement, c’est que ce même Moïse était gendre du grand-prêtre des Madianites, Jéthro, qui lui avait rendu les plus grands services, et qui l’avait comblé de bienfaits. 

Le même livre nous dit que Josué, fils de Nun, ayant passé avec sa horde la rivière du Jourdain à pied sec, et ayant fait tomber au son des trompettes les murs de Jéricho dévoués à l’anathème, il fit périr tous les habitants dans les flammes; qu’il conserva seulement Rahab la prostituée, et sa famille, qui avait caché les espions du saint peuple: que le même Josué dévoua à la mort douze mille habitants de la ville de Haï; qu’il immola au Seigneur trente et un rois du pays, tous soumis à l’anathème, et qui furent pendus. Nous n’avons rien de comparable à ces assassinats religieux dans nos derniers temps, si ce n’est peut-être la Saint-Barthélemy et les massacres d’Irlande. 

Ce qu’il y a de triste, c’est que plusieurs personnes doutent que les Juifs aient trouvé six cent soixante et quinze mille brebis, et trente-deux mille filles pucelles dans le village d’un désert au milieu des rochers; et que personne ne doute de la Saint-Barthélemy. Mais ne cessons de répéter combien les lumières de notre raison sont impuissantes pour nous éclairer sur les étranges événements de l’antiquité, et sur les raisons que Dieu, maître de la vie et de la mort, pouvait avoir de choisir le peuple juif pour exterminer le peuple cananéen. 

XXXVII. — Des Mystères de Cérès-Éleusine.

Dans le chaos des superstitions populaires, qui auraient fait de presque tout le globe un vaste repaire de bêtes féroces, il y eut une institution salutaire qui empêcha une partie du genre humain de tomber dans un entier abrutissement; ce fut celle des mystères et des expiations. Il était impossible qu’il ne se trouvât des esprits doux et sages parmi tant de fous cruels, et qu’il n’y eût des philosophes qui tâchassent de ramener les hommes à la raison et à la morale. 

Ces sages se servirent de la superstition même pour en corriger les abus énormes, comme on emploie le coeur des vipères pour guérir de leurs morsures; on mêla beaucoup de fables avec des vérités utiles, et les vérités se soutinrent par les fables. 

On ne connaît plus les mystères de Zoroastre. On sait peu de chose de ceux d’Isis; mais nous ne pouvons douter qu’ils n’annonçassent le grand système d’une vie future, car Celse dit à Origène, livre VIII: « Vous vous vantez de croire des peines éternelles; et tous les ministres des mystères ne les annoncèrent-ils pas aux initiés? » 

L’unité de Dieu était le grand dogme de tous les mystères. Nous avons encore la prière des prêtresses d’Isis, conservée dans Apulée, et que j’ai citée en parlant des mystères égyptiens. 

Les cérémonies mystérieuses de Cérès furent une imitation de celles d’Isis. Ceux qui avaient commis des crimes les confessaient et les expiaient: on jeûnait, on se purifiait, on donnait l’aumône. Toutes les cérémonies étaient tenues secrètes, sous la religion du serment, pour les rendre plus vénérables. Les mystères se célébraient la nuit pour inspirer une sainte horreur. On y représentait des espèces de tragédies, dont le spectacle étalait aux yeux le bonheur des justes et les peines des méchants. Les plus grands hommes de l’antiquité, les Platon, les Cicéron, ont fait l’éloge de ces mystères, qui n’étaient pas encore dégénérés de leur pureté première. 

De très savants hommes ont prétendu que le sixième livre de l’Énéide n’est que la peinture de ce qui se pratiquait dans ces spectacles si secrets et si renommés(21). Virgile n’y parle point, à la vérité, du Demiourgos qui représentait le Créateur; mais il fait voir dans le vestibule, dans l’avant-scène, les enfants que leurs parents avaient laissés périr, et c’était un avertissement aux pères et mères. 

Continuo auditae voces, vagitus et ingens, etc. 
Virg., Énéide, liv. VI, v. 426. 
Ensuite paraissait Minos, qui jugeait les morts. Les méchants étaient entraînés dans le Tartare, et les justes conduits dans les champs Élysées. Ces jardins étaient tout ce qu’on avait inventé de mieux pour les hommes ordinaires. Il n’y avait que les héros demi-dieux à qui on accordait l’honneur de monter au ciel. Toute religion adopta un jardin pour la demeure des justes; et même, quand les Esséniens, chez le peuple juif, reçurent le dogme d’une autre vie, ils crurent que les bons iraient après la mort dans des jardins au bord de la mer car, pour les pharisiens, ils adoptèrent la métempsycose, et non la résurrection. S’il est permis de citer l’histoire sacrée de Jésus-Christ parmi tant de choses profanes, nous remarquerons qu’il dit au voleur repentant: « Tu seras aujourd’hui avec moi dans le jardin(22). » Il se conformait en cela au langage de tous les hommes. 

Les mystères d’Éleusine devinrent les plus célèbres. Une chose très remarquable, c’est qu’on y lisait le commencement de la théogonie de Sanchoniathon le Phénicien; c’est une preuve que 

Sanchoniathon avait annoncé un Dieu suprême, créateur et gouverneur du monde. C’était donc cette doctrine qu’on dévoilait aux initiés imbus de la créance du polythéisme. Supposons parmi nous un peuple superstitieux qui serait accoutumé dès sa tendre enfance à rendre à la Vierge, à saint Joseph, et aux autres saints, le même culte qu’à Dieu le père; il serait peut-être dangereux de vouloir le détromper tout d’un coup; il serait sage de révéler d’abord aux plus modérés; aux plus raisonnables, la distance infinie qui est entre Dieu et les créatures: c’est précisément ce que firent les mystagogues. Les participants aux mystères s’assemblaient dans le temple de Cérès, et l’hiérophante leur apprenait qu’au lieu d’adorer Cérès conduisant Triptolème sur un char traîné par des dragons, il fallait adorer le Dieu qui nourrit les hommes, et qui a permis que Cérès et Triptolème missent l’agriculture en honneur. 

Cela est si vrai que l’hiérophante commençait par réciter les vers de l’ancien Orphée: « Marchez dans la voie de la justice, adorez le seul maître de l’univers; il est un; il est seul par lui-même, tous les êtres lui doivent leur existence; il agit dans eux et par eux; il voit tout, et jamais il n’a été vu des yeux mortels. » 

J’avoue que je ne conçois pas comment Pausanias peut dire que ces vers ne valent pas ceux d’Homère; il faut convenir que, du moins pour le sens, ils valent beaucoup mieux que l’Iliade et l’Odyssée entières. 

Il faut avouer que l’évêque Warburton(23), quoique très injuste dans plusieurs de ses décisions audacieuses, donne beaucoup de force à tout ce que je viens de dire de la nécessité de cacher le dogme de l’unité de Dieu à un peuple entêté du polythéisme. Il remarque, d’après Plutarque, que le jeune Alcibiade, ayant assisté à ces mystères, ne fit aucune difficulté d’insulter aux statues de Mercure, dans une partie de débauche avec plusieurs de ses amis, et que le peuple en fureur demanda la condamnation d’Alcibiade. 

Il fallait donc alors la plus grande discrétion pour ne pas choquer les préjugés de la multitude. Alexandre lui-même (si cette anecdote n’est pas apocryphe), ayant obtenu en Égypte, de l’hiérophante des mystères, la permission de mander à sa mère le secret des initiés, la conjura en même temps de brûler sa lettre après l’avoir lue, pour ne pas irriter les Grecs. 

Ceux qui, trompés par un faux zèle, ont prétendu depuis que ces mystères n’étaient que des débauches infâmes devaient être détrompés par le mot même qui répond a initiés: il veut dire qu’on commençait une nouvelle vie. 

Une preuve encore sans réplique que ces mystères n’étaient célébrés que pour inspirer la vertu aux hommes, c’est la formule par laquelle on congédiait l’assemblée. On prononçait, chez les Grecs, les deux anciens mots phéniciens Kof tomphet, veillez et soyez purs. (Warburton, Lég. de Moise, livre I.) Enfin, pour dernière preuve, c’est que l’empereur Néron, coupable de la mort de sa mère, ne put être reçu à ces mystères quand il voyagea dans la Grèce: le crime était trop énorme; et, tout empereur qu’il était, les initiés n’auraient pas voulu l’admettre. Zosime dit aussi que Constantin ne put trouver des prêtres païens qui voulussent le purifier et l’absoudre de ses parricides. 

Il y avait donc en effet chez les peuples qu’on nomme païens, gentils, idolâtres, une religion très pure; tandis que les peuples et les prêtres avaient des usages honteux, des cérémonies puériles, des doctrines ridicules, et que même ils versaient quelquefois le sang humain en l’honneur de quelques dieux imaginaires, méprisés et détestés par les sages. 

Cette religion pure consistait dans l’aveu de l’existence d’un Dieu suprême, de sa providence et de sa justice. Ce qui défigurait ces mystères, c’était, si l’on en croit Tertullien, la cérémonie de la régénération. Il fallait que l’initié parût ressusciter; c’était le symbole du nouveau genre de vie qu’il devait embrasser. On lui présentait une couronne, il la foulait aux pieds; l’hiérophante levait sur lui le couteau sacré: l’initié, qu’on feignait de frapper, feignait aussi de tomber mort; après quoi il paraissait ressusciter. Il y a encore chez les francs-maçons un reste de cette ancienne cérémonie. 

Pausanias, dans ses Arcadiques, nous apprend que, dans plusieurs temples d’Éleusine, on flagellait les pénitents, les initiés; coutume odieuse, introduite longtemps après dans plusieurs églises chrétiennes(24). Je ne doute pas que dans tous ces mystères, dont le fond était si sage et si utile, il n’entrât beaucoup de superstitions condamnables. Les superstitions conduisirent à la débauche, qui amena le mépris. Il ne resta enfin de tous ces anciens mystères que des troupes de gueux que nous avons vus, sous le nom d’Égyptiens et de Bohèmes, courir l’Europe avec des castagnettes, danser la danse des prêtres d’Isis, vendre du baume, guérir la gale et en être couverts, dire la bonne aventure, et voler des poules. Telle a été la fin de ce qu’on a eu de plus sacré dans la moitié de la terre connue. 
 
 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
  INTRODUCTION (SUITE)