OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  ESSAI SUR LES MOEURS ET L’ESPRITDES NATIONS
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INTRODUCTION (Suite)

XI. — Des Babyloniens devenus Persans.

A l’orient de Babylone étaient les Perses. Ceux-ci portèrent leurs armes et leur religion a Babylone, lorsque Koresh, que nous appelons Cyrus, prit cette ville avec le secours des Mèdes établis au nord de la Perse. Nous avons deux fables principales sur Cyrus: celle d’Hérodote, et celle de Xénophon, qui se contredisent en tout, et que mille écrivains ont copiées indifféremment. 

Hérodote suppose un roi mède, c’est-à-dire un roi des pays voisins de l’Hyrcanie, qu’il appelle Astyage, d’un nom grec. Cet Hyrcanien Astyage commande de noyer son petit-fils Cyrus, au berceau, parce qu’il a vu en songe sa fille Mandane, mère de Cyrus, pisser si copieusement qu’elle inonda toute l’Asie. Le reste de l’aventure est à peu près dans ce goût; c’est une histoire de Gargantua écrite sérieusement. 

Xénophon fait de la vie de Cyrus un roman moral, a peu près semblable à notre Télémaque. Il commence par supposer, pour faire valoir l’éducation mâle et vigoureuse de son héros, que les Mèdes étaient des voluptueux, plongés dans la mollesse. Tous ces peuples voisins de l’Hyrcanie, que les Tartares, alors nommés Scythes, avaient ravagée pendant trente années, étaient-ils des sybarites? 

Tout ce qu’on peut assurer de Cyrus, c’est qu’il fut un grand conquérant, par conséquent un fléau de la terre. Le fond de son histoire est très vrai ; les épisodes sont fabuleux: il en est ainsi de toute histoire. 

Rome existait du temps de Cyrus: elle avait un territoire de quatre à cinq lieues, et pillait tant qu’elle pouvait ses voisins; mais je ne voudrais pas garantir le combat des trois Horaces, et l’aventure de Lucrèce, et le bouclier descendu du ciel, et la pierre coupée avec un rasoir. Il y avait quelques Juifs esclaves dans la Babylonie et ailleurs; mais, humainement parlant, on pourrait douter que l’ange Raphaël fût descendu du ciel pour conduire à pied le jeune Tobie vers l’Hyrcanie, afin de le faire payer de quelque argent, et de chasser le diable Asmodée avec la fumée du foie d’un brochet. 

Je me garderai bien d’examiner ici le roman d’Hérodote, ou le roman de Xénophon, concernant la vie et la mort de Cyrus; mais je remarquerai que les Parsis, ou Perses, prétendaient avoir eu parmi eux, il y avait six mille ans, un ancien Zerdust, un prophète, qui leur avait appris à être justes et à révérer le soleil, comme les anciens Chaldéens avaient révéré les étoiles en les observant. 

Je me garderai bien d’affirmer que ces Perses et ces Chaldéens fussent si justes, et de déterminer précisément en quel temps vint leur second Zerdust, qui rectifia le culte du soleil, et leur apprit à n’adorer que le Dieu auteur du soleil et des étoiles. Il écrivit ou commenta, dit-on, le livre du Zend, que les Parsis, dispersés aujourd’hui dans l’Asie, révèrent comme leur Bible. Ce livre est très ancien, mais moins que ceux des Chinois et des brames; on le croit même postérieur à ceux de Sanchoniathon et des cinq Kings des Chinois; il est écrit dans l’ancienne langue sacrée des Chaldéens et M. Hyde, qui nous a donné une traduction du Sadder, nous aurait procuré celle du Zend s’il avait pu subvenir aux frais de cette recherche. Je m’en rapporte au moins au Sadder, à cet extrait du Zend, qui est le catéchisme des Parsis. J’y vois que ces Parsis croyaient depuis longtemps un dieu, un diable, une résurrection, un paradis, un enfer. Ils sont les premiers, sans contredit, qui ont établi ces idées; c’est le système le plus antique, et qui ne fut adopté par les autres nations qu’après bien des siècles, puisque les pharisiens, chez les Juifs, ne soutinrent hautement l’immortalité de l’âme, et le dogme des peines et des récompenses après la mort, que vers le temps des Asmonéens. 

Voilà peut-être ce qu’il y a de plus important dans l’ancienne histoire du monde: voilà une religion utile, établie sur le dogme de l’immortalité de l’âme et sur la connaissance de l’Être créateur. Ne cessons point de remarquer par combien de degrés il fallut que l’esprit humain passât pour concevoir un tel système. Remarquons encore que le baptême (l’immersion dans l’eau pour purifier l’âme par le corps) est un des préceptes du Zend (porte 251). La source de tous les rites est venue peut-être des Persans et des Chaldéens, jusqu’aux extrémités de la terre. 

Je n’examine point ici pourquoi et comment les Babyloniens eurent des dieux secondaires en reconnaissant un dieu souverain. Ce système, ou plutôt ce chaos, fut celui de toutes les nations. Excepté dans les tribunaux de la Chine, on trouve presque partout l’extrême folie jointe à un peu de sagesse dans les lois, dans les cultes, dans les usages. L’instinct, plus que la raison, conduit le genre humain. On adore en tous lieux la Divinité, et on la déshonore. Les Perses révérèrent des statues dès qu’ils purent avoir des sculpteurs; tout en est plein dans les ruines de Persépolis: mais aussi on voit dans ces figures les symboles de l’immortalité; on y voit des têtes qui s’envolent au ciel avec des ailes, symbole de l’émigration d’une vie passagère à la vie immortelle. 

Passons aux usages purement humains. Je m’étonne qu’Hérodote ait dit devant toute la Grèce, dans son premier livre, que toutes les Babyloniennes étaient obligées par la loi de se prostituer, une fois dans leur vie, aux étrangers, dans le temple de Milita ou Vénus(1). Je m’étonne encore plus que, dans toutes les histoires faites pour l’instruction de la jeunesse, on renouvelle aujourd’hui ce conte. Certes, ce devait être une belle fête et une belle dévotion que de voir accourir dans une église des marchands de chameaux, de chevaux, de boeufs et d’ânes, et de les voir descendre de leurs montures pour coucher devant l’autel avec les principales dames de la ville. De bonne foi, cette infamie peut-elle être dans le caractère d’un peuple policé? Est-il possible que les magistrats d’une des plus grandes villes du monde aient établi une telle police; que les maris aient consenti de prostituer leurs femmes; que tous les pères aient abandonné leurs filles aux palefreniers de l’Asie? Ce qui n’est pas dans la nature n’est jamais vrai. J’aimerais autant croire Dion Cassius, qui assure que les graves sénateurs de Rome proposèrent un décret par lequel César, âgé de cinquante-sept ans, aurait le droit de jouir de toutes les femmes qu’il voudrait. 

Ceux qui, en compilant aujourd’hui l’Histoire ancienne, copient tant d’auteurs sans en examiner aucun, n’auraient-ils pas dû s’apercevoir, ou qu’Hérodote a débité des fables ridicules, ou plutôt que son texte a été corrompu, et qu’il n’a voulu parler que des courtisanes établies dans toutes les grandes villes, et qui, peut-être alors, attendaient les passants sur les chemins? 

Je ne croirai pas davantage Sextus Empiricus, qui prétend que chez les Perses la pédérastie était ordonnée. Quelle pitié! comment imaginer que les hommes eussent fait une loi qui, si elle avait été exécutée, aurait détruit la race des hommes(2)? La pédérastie, au contraire, était expressément défendue dans le livre du Zend; et c’est ce qu’on voit dans l’abrégé du Zend, le Sadder, où il est dit (porte 9) qu’il n’y a point de plus grand péché(3).

Strabon dit que les Perses épousaient leurs mères; mais quels sont ses garants? des ouï-dire, des bruits vagues. Cela put fournir une épigramme à Catulle 
 

Nam magus ex matre et nato nascatur oportet. 

Tout mage doit naître de l’inceste d’une mère et d’un fils.

Une telle loi n’est pas croyable; une épigramme n’est pas une preuve. Si l’on n’avait pas trouvé de mères qui voulussent coucher avec leurs fils, il n’y aurait donc point eu de prêtres chez les Perses. La religion des mages, dont le grand objet était la population, devait plutôt permettre aux pères de s’unir à leurs filles, qu’aux mères de coucher avec leurs enfants, puisqu’un vieillard peut engendrer, et qu’une vieille n’a pas cet avantage. 

Que de sottises n’avons-nous pas dites sur les Turcs? les Romains en disaient davantage sur les Perses. 

En un mot, en lisant toute histoire, soyons en garde contre toute fable. 

XII. — De la Syrie.

Je vois, par tous les monuments qui nous restent, que la contrée qui s’étend depuis Alexandrette, ou Scanderon, jusqu’auprès de Bagdad, fut toujours nommée Syrie; que l’alphabet de ces peuples fut toujours syriaque; que c’est là que furent les anciennes villes de Zobah, de Balbek, de Damas; et depuis, celles d’Antioche, de Séleucie, de Palmyre. Balk était si ancienne que les Perses prétendent que leur Bram, ou Abraham, était venu de Balk chez eux. Où pouvait donc être ce puissant empire d’Assyrie dont on a tant parlé, si ce n’est pas dans le pays des fables? 

Les Gaules, tantôt s’étendirent jusqu’au Rhin, tantôt furent plus resserrées; mais qui jamais imagina de placer un vaste empire entre le Rhin et les Gaules? Qu’on ait appelé les nations voisines de l’Euphrate assyriennes, quand elles se furent étendues vers Damas, et qu’on ait appelé Assyriens les peuples de Syrie, quand ils s’approchèrent de l’Euphrate: c’est là où se peut réduire la difficulté. Toutes les nations voisines se sont mêlées, toutes ont été en guerre et ont changé de limites. Mais lorsqu’une fois il s’est élevé des villes capitales, ces villes établissent une différence marquée entre deux nations. Ainsi les Babyloniens, ou vainqueurs ou vaincus, furent toujours différents des peuples de Syrie. Les anciens caractères de la langue syriaque ne furent point ceux des anciens Chaldéens. 

Le culte, les superstitions, les lois bonnes ou mauvaises, les usages bizarres, ne furent point les mêmes. La déesse de Syrie, si ancienne, n’avait aucun rapport avec le culte des Chaldéens. Les mages chaldéens, babyloniens, persans, ne se firent jamais eunuques, comme les prêtres de la déesse de Syrie. Chose étrange! les Syriens révéraient la figure de ce que nous appelons Priape, et les prêtres se dépouillaient de leur virilité! 

Ce renoncement à la génération ne prouve-t-il pas une grande antiquité, une population considérable? Il n’est pas possible qu’on eût voulu attenter ainsi contre la nature dans un pays où l’espèce aurait été rare. 

Les prêtres de Cybèle, en Phrygie, se rendaient eunuques comme ceux de Syrie. Encore une fois, peut-on douter que ce ne fût l’effet de l’ancienne coutume de sacrifier aux dieux ce qu’on avait de plus cher, et de ne se point exposer, devant des êtres qu’on croyait purs, aux accidents de ce qu’on croyait impureté? Peut-on s’étonner, après de tels sacrifices, de celui que l’on faisait de son prépuce chez d’autres peuples, et de l’amputation d’un testicule chez des nations africaines? Les fables d’Atis et de Combabus ne sont que des fables, comme celle de Jupiter, qui rendit eunuque Saturne son père. La superstition invente des usages ridicules, et l’esprit romanesque invente des raisons absurdes. 

Ce que je remarquerai encore des anciens Syriens, c’est que la ville qui fut depuis nommée la Ville sainte, et Hiérapolis par les Grecs, était nommée par les Syriens Magog. Ce mot Mag a un grand rapport avec les anciens mages; il semble commun à tous ceux qui, dans ces climats, étaient consacrés au service de la Divinité. Chaque peuple eut une ville sainte. Nous savons que Thèbes, en Égypte, était la ville de Dieu; Babylone, la ville de Dieu; Apamée, en Phrygie, était aussi la ville de Dieu. 

Les Hébreux, longtemps après, parlent des peuples de Gog et de Magog; ils pouvaient entendre par ces noms les peuples de l’Euphrate et de l’Oronte: ils pouvaient entendre aussi les Scythes, qui vinrent ravager l’Asie avant Cyrus, et qui dévastèrent la Phénicie; mais il importe fort peu de savoir quelle idée passait par la tête d’un Juif quand il prononçait Magog ou Gog. 

Au reste, je ne balance pas à croire les Syriens beaucoup plus anciens que les Égyptiens, par la raison évidente que les pays les plus aisément cultivables sont nécessairement les premiers peuplés et les premiers florissants. 

XIII — Des Phéniciens et de Sanchoniaton.

Les Phéniciens sont probablement rassemblés en corps de peuple aussi anciennement que les autres habitants de la Syrie. Ils peuvent être moins anciens que les Chaldéens, parce que leur pays est moins fertile. Sidon, Tyr, Joppé, Berith, Ascalon, sont des terrains ingrats. Le commerce maritime a toujours été la dernière ressource des peuples. On a commencé par cultiver sa terre avant de bâtir des vaisseaux pour en aller chercher de nouvelles au delà des mers. Mais ceux qui sont forcés de s’adonner au commerce maritime ont bientôt cette industrie, fille du besoin, qui n’aiguillonne point les autres nations. Il n’est parlé d’aucune entreprise maritime, ni des Chaldéens, ni des Indiens. Les Égyptiens même avaient la mer en horreur; la mer était leur Typhon, un être malfaisant; et c’est ce qui fait révoquer en doute les quatre cents vaisseaux équipés par Sésostris pour aller conquérir l’Inde. Mais les entreprises des Phéniciens sont réelles. Carthage et Cadix fondées par eux, l’Angleterre découverte, leur commerce aux Indes par Éziongaber, leurs manufactures d’étoffes précieuses, leur art de teindre en pourpre, sont des témoignages de leur habileté; et cette habileté fit leur grandeur. 

Les Phéniciens furent dans l’antiquité ce qu’étaient les Vénitiens au xve siècle, et ce que sont devenus depuis les Hollandais, forcés de s’enrichir par leur industrie. 

Le commerce exigeait nécessairement qu’on eût des registres qui tinssent lieu de nos livres de compte, avec des signes aisés et durables pour établir ces registres. L’opinion qui fait les Phéniciens auteurs de l’écriture alphabétique est donc très vraisemblable. Je n’assurerais pas qu’ils aient inventé de tels caractères avant les Chaldéens; mais leur alphabet fut certainement le plus complet et le plus utile, puisqu’ils peignirent les voyelles, que les Chaldéens n’exprimaient pas. 

Je ne vois pas que les Égyptiens aient jamais communiqué leurs lettres, leur langue, à aucun peuple: au contraire, les Phéniciens transmirent leur langue et leur alphabet aux Carthaginois, qui les altérèrent depuis; leurs lettres devinrent celles des Grecs. Quel préjugé pour l’antiquité des Phéniciens! 

Sanchoniathon, Phénicien, qui écrivit longtemps avant la guerre de Troie l’histoire des premiers âges, et dont Eusèbe nous a conservé quelques fragments traduits par Philon de Biblos; Sanchoniathon, dis-je, nous apprend que les Phéniciens avaient, de temps immémorial, sacrifié aux éléments et aux vents; ce qui convient en effet à un peuple navigateur. Il voulut, dans son histoire, s’élever jusqu’à l’origine des choses, comme tous les premiers écrivains; il eut la même ambition que les auteurs du Zend et du Veidam; la même qu’eurent Manéthon en Égypte, et Hésiode en Grèce. 

On ne pourrait douter de la prodigieuse antiquité du livre de Sanchoniathon, s’il était vrai, comme Warburton le prétend, qu’on en lût les premières lignes dans les mystères d’Isis et de Cérès, hommage que les Égyptiens et les Grecs n’eussent pas rendu à un auteur étranger s’il n’avait pas été regardé comme une des premières sources des connaissances humaines. 

Sanchoniathon n’écrivit rien de lui-même; il consulta toutes les archives anciennes, et surtout le prêtre Jérombal. Le nom de Sanchoniathon signifie, en ancien phénicien, amateur de la vérité. Porphyre le dit, Théodoret et Bochart l’avouent. La Phénicie était appelée le pays des lettres, Kirjath sepher. Quand les Hébreux vinrent s’établir dans une partie de cette contrée, ils brûlèrent la ville des lettres, comme on le voit dans Josué et dans les Juges.

Jérombal, consulté par Sanchoniathon, était prêtre du dieu suprême, que les Phéniciens nommaient Iao, Jeova, nom réputé sacré, adopté chez les Égyptiens et ensuite chez les Juifs. On voit, par les fragments de ce monument si antique, que Tyr existait depuis très longtemps, quoiqu’elle ne fût pas encore parvenue à être une ville puissante. 

Ce mot El, qui désignait Dieu chez les premiers Phéniciens, a quelque rapport à l’Alla des Arabes; et il est probable que de ce monosyllabe El les Grecs composèrent leur Élios. Mais ce qui est plus remarquable, c’est qu’on trouve chez les anciens Phéniciens le mot Éloa, Èloin, dont les Hébreux se servirent très longtemps après, quand ils s’établirent dans le Canaan. 

C’est de la Phénicie que les Juifs prirent tous les noms qu’ils donnèrent à Dieu, Éloa, Iao, Adonaï; cela ne peut être autrement, puisque les Juifs ne parlèrent longtemps en Canaan que la langue phénicienne. 

Ce mot Iao, ce nom ineffable chez les Juifs, et qu’ils ne prononçaient jamais, était si commun dans l’Orient que Diodore, dans son livre second, en parlant de ceux qui feignirent des entretiens avec les dieux, dit que « Minos se vantait d’avoir communiqué avec le dieu Zeus, Zamolxis avec la déesse Vesta, et le Juif Moïse avec le dieu Iao, etc. » 

Ce qui mérite surtout d’être observé, c’est que Sanchoniathon, en rapportant l’ancienne cosmologie de son pays, parle d’abord du chaos d’un air ténébreux, Chautereb(4). L’Érèbe, la nuit d’Hésiode, est prise du mot phénicien qui s’est conservé chez les Grecs. Du chaos sortit Mot, qui signifie la matière. Or, qui arrangea la matière? C’est colpi Iao, l’esprit de Dieu, le vent de Dieu, ou plutôt la voix de la bouche de Dieu. C’est à la voix de Dieu que naquirent les animaux et les hommes(5).

Il est aisé de se convaincre que cette cosmogonie est l’origine de presque toutes les autres. Le peuple le plus ancien est toujours imité par ceux qui viennent après lui; ils apprennent sa langue, ils suivent une partie de ses rites, ils s’approprient ses antiquités et ses fables. Je sais combien toutes les origines chaldéennes, syriennes, phéniciennes, égyptiennes, et grecques, sont obscures. Quelle origine ne l’est pas? Nous ne pouvons avoir rien de certain sur la formation du monde, que ce que le Créateur du monde aurait daigné nous apprendre lui-même. Nous marchons avec sûreté jusqu’à certaines bornes: nous savons que Babylone existait avant Rome; que les villes de Syrie étaient puissantes avant qu’on connût Jérusalem; qu’il y avait des rois d’Égypte avant Jacob, avant Abraham: nous savons quelles sociétés se sont établies les dernières; mais pour savoir précisément quel fut le premier peuple, il faut une révélation. 

Au moins nous est-il permis de peser les probabilités, et de nous servir de notre raison dans ce qui n’intéresse point nos dogmes sacrés, supérieurs à toute raison, et qui ne cèdent qu’à la morale. 

Il est très avéré que les Phéniciens occupaient leur pays longtemps avant que les Hébreux s’y présentassent. Les Hébreux purent-ils apprendre la langue phénicienne quand ils erraient, loin de la Phénicie, dans le désert, au milieu de quelques hordes d’Arabes? 

La langue phénicienne put-elle devenir le langage ordinaire des Hébreux? et purent-ils écrire dans cette langue du temps de Josué, parmi des dévastations et des massacres continuels? Les Hébreux après Josué, longtemps esclaves dans ce même pays qu’ils avaient mis à feu et à sang, n’apprirent-ils pas alors un peu de la langue de leurs maîtres, comme depuis ils apprirent un peu de chaldéen quand ils furent esclaves à Babylone? 

N’est-il pas de la plus grande vraisemblance qu’un peuple commerçant, industrieux, savant, établi de temps immémorial, et qui passe pour l’inventeur des lettres, écrivit longtemps avant un peuple errant, nouvellement établi dans son voisinage, sans aucune science, sans aucune industrie, sans aucun commerce, et subsistant uniquement de rapines? 

Peut-on nier sérieusement l’authenticité des fragments de Sanchoniathon conservés par Eusèbe? ou peut-on imaginer, avec le savant Huet, que Sanchoniathon ait puisé chez Moïse, quand tout ce qui reste de monuments antiques nous avertit que Sanchoniathon vivait avant Moïse? Nous ne décidons rien, c’est au lecteur éclairé et judicieux à décider entre Huet et Van Dale, qui l’a réfuté. Nous cherchons la vérité, et non la dispute. 

XIV. — Des Scythes et des Gomérites.

Laissons Gomer, presque au sortir de l’arche, aller subjuguer les Gaules, et les peupler en quelques années; laissons aller Tubal en Espagne et Magog dans le nord de l’Allemagne, vers le temps où les fils de Cham faisaient une prodigieuse quantité d’enfants tout noirs vers la Guinée et le Congo. Ces impertinences dégoûtantes sont débitées dans tant de livres que ce n’est pas la peine d’en parler; les enfants commencent à en rire; mais par quelle faiblesse, ou par quelle malignité secrète, ou par quelle affectation de montrer une éloquence déplacée, tant d’historiens ont-ils fait de si grands éloges des Scythes, qu’ils ne connaissaient pas? 

Pourquoi Quinte-Curce, en parlant des Scythes qui habitaient au nord de la Sogdiane, au delà de l’Oxus (qu’il prend pour le Tanaïs, qui en est à cinq cents lieues), pourquoi, dis-je, Quinte-Curce met-il une harangue philosophique dans la bouche de ces barbares? pourquoi suppose-t-il qu’ils reprochent à Alexandre sa soif de conquérir? pourquoi leur fait-il dire qu’Alexandre est le plus fameux voleur de la terre, eux qui avaient exercé le brigandage dans toute l’Asie si longtemps avant lui? pourquoi enfin Quinte-Curce peint-il ces Scythes comme les plus justes de tous les hommes? La raison en est que, comme il place en mauvais géographe le Tanaïs du côté de la mer Caspienne, il parle du prétendu désintéressement des Scythes en déclamateur. 

Si Horace, en opposant les moeurs des Scythes à celles des Romains, fait en vers harmonieux le panégyrique de ces barbares, s’il dit (ode xxiv, liv. III), 
 

Campestres melius Scythae, 
Quorum plaustra vagas rite trahunt domos, 
Vivunt, et rigidi Getae; 
Voyez les habitants de l’affreuse Scythie, 
Qui vivent sur des chars; 
Avec plus d’innocence ils consument leur vie 

Que le peuple de Mars;

c’est qu’Horace parle en poète un peu satirique, qui est bien aise d’élever des étrangers aux dépens de son pays. 

C’est par la même raison que Tacite(6) s’épuise à louer les barbares Germains, qui pillaient les Gaules et qui immolaient des hommes à leurs abominables dieux. Tacite, Quinte-Curce, Horace, ressemblent à ces pédagogues qui, pour donner de l’émulation à leurs disciples, prodiguent en leur présence des louanges à des enfants étrangers, quelque grossiers qu’ils puissent être. 

Les Scythes sont ces mêmes barbares que nous avons depuis appelés Tartares; ce sont ceux-là mêmes qui, longtemps avant Alexandre, avaient ravagé plusieurs fois l’Asie, et qui ont été les déprédateurs d’une grande partie du continent. Tantôt, sous le nom de Mongols ou de Huns, ils ont asservi la Chine et les Indes; tantôt, sous le nom de Turcs, ils ont chassé les Arabes qui avaient conquis une partie de l’Asie. C’est de ces vastes campagnes que partirent les Huns pour aller jusqu’à Rome. Voilà ces hommes désintéressés et justes dont nos compilateurs vantent encore aujourd’hui l’équité quand ils copient Quinte-Curce. C’est ainsi qu’on nous accable d’histoires anciennes, sans choix et sans jugement; on les lit à peu près avec le même esprit qu’elles ont été faites, et on ne se met dans la tête que des erreurs. 

Les Russes habitent aujourd’hui l’ancienne Scythie européane; ce sont eux qui ont fourni à l’histoire des vérités bien étonnantes. Il y a eu sur la terre des révolutions qui ont plus frappé l’imagination; il n’y en a pas une qui satisfasse autant l’esprit humain, et qui lui fasse autant d’honneur. On a vu des conquérants et des dévastations; mais qu’un seul homme ait, en vingt années, changé les moeurs, les lois, l’esprit du plus vaste empire de la terre; que tous les arts soient venus en foule embellir les déserts; c’est là ce qui est admirable. Une femme qui ne savait ni lire ni écrire perfectionna ce que Pierre le Grand avait commencé. Une autre femme (Élisabeth) étendit encore ces nobles commencements. Une autre impératrice encore est allée plus loin que les deux autres; son génie s’est communiqué à ses sujets; les révolutions du palais n’ont pas retardé d’un moment les progrès de la félicité de l’empire: on a vu, en un demi-siècle, la cour de Scythie plus éclairée que ne l’ont été jamais la Grèce et Rome. 

Et ce qui est plus admirable, c’est qu’en 1770, temps auquel nous écrivons, Catherine II poursuit en Europe et en Asie les Turcs fuyant devant ses armées, et les fait trembler dans Constantinople. Ses soldats sont aussi terribles que sa cour est polie; et, quel que soit l’événement de cette grande guerre, la postérité doit admirer la Thomiris du Nord elle mérite de venger la terre de la tyrannie turque. 

XV. — De l’Arabie.

Si l’on est curieux de monuments tels que ceux de l’Égypte, je ne crois pas qu’on doive les chercher en Arabie. La Mecque fut, dit-on, bâtie vers le temps d’Abraham; mais elle est dans un terrain si sablonneux et si ingrat qu’il n’y a pas d’apparence qu’elle ait été fondée avant les villes qu’on éleva près des fleuves, dans des contrées fertiles. Plus de la moitié de l’Arabie est un vaste désert, ou de sables ou de pierres. Mais l’Arabie Heureuse a mérité ce nom en ce qu’étant environnée de solitudes et d’une mer orageuse, elle a été à l’abri de la rapacité des voleurs, appelés conquérants, jusqu’à Mahomet; et même alors elle ne fut que la compagne de ses victoires. Cet avantage est bien au-dessus de ses aromates, de son encens, de sa cannelle, qui est d’une espèce médiocre, et même de son café, qui fait aujourd’hui sa richesse. L’Arabie Déserte est ce pays malheureux, habité par quelques Amalècites, Moabites, Madianites pays affreux, qui ne contient pas aujourd’hui neuf à dix mille Arabes, voleurs errants, et qui ne peut en nourrir davantage. C’est dans ces mêmes déserts qu’il est dit que deux millions d’Hébreux passèrent quarante années. Ce n’est point la vraie Arabie, et ce pays est souvent appelé désert de Syrie. 

L’Arabie Pétrée n’est ainsi appelée que du nom de Pétra, petite forteresse, à qui sûrement les Arabes n’avaient pas donné ce nom, mais qui fut nommée ainsi par les Grecs vers le temps d’Alexandre. Cette Arabie Pétrée est fort petite, et peut être confondue, sans lui faire tort, avec l’Arabie Déserte: l’une et l’autre ont toujours été habitées par des hordes vagabondes. C’est auprès de cette Arabie Pétrée que fut bâtie la ville appelée par nous Jérusalem. 

Pour cette vaste partie appelée Heureuse, près de la moitié consiste aussi en déserts; mais quand on avance quelques milles dans les terres, soit à l’orient de Moka, soit même à l’orient de la Mecque, c’est alors qu’on trouve le pays le plus agréable de la terre. L’air y est parfumé, dans un été continuel, de l’odeur des plantes aromatiques que la nature y fait croître sans culture. Mille ruisseaux descendent des montagnes, et entretiennent une fraîcheur perpétuelle qui tempère l’ardeur du soleil sous des ombrages toujours verts. 

C’est surtout dans ces pays que le mot de jardin, paradis, signifia la faveur céleste. 

Les jardins de Sanaa, vers Aden, furent plus fameux chez les Arabes que ne le furent depuis ceux d’Alcinoüs chez les Grecs; et cet Aden, ou Éden, était nommé le lieu des délices. On parle encore d’un ancien Shedad, dont les jardins n’étaient pas moins renommés. La félicité, dans ces climats brûlants, était l’ombrage. 

Ce vaste pays de l’Yemen est si beau, ses ports sont si heureusement situés sur l’Océan indien, qu’on prétend qu’Alexandre voulut conquérir l’Yemen pour en faire le siège de son empire, et y établir l’entrepôt du commerce du monde. Il eût entretenu l’ancien canal des rois d’Égypte, qui joignait le Nil à la mer Rouge; et tous les trésors de l’Inde auraient passé d’Aden ou d’Éden à sa ville d’Alexandrie. Une telle entreprise ne ressemble pas à ces fables insipides et absurdes dont toute histoire ancienne est remplie: il eût fallu, à la vérité, subjuguer toute l’Arabie; si quelqu’un le pouvait, c’était Alexandre: mais il paraît que ces peuples ne le craignirent point; ils ne lui envoyèrent pas même des députés quand il tenait sous le joug l’Égypte et la Perse. 

Les Arabes, défendus par leurs déserts et par leur courage, n’ont jamais subi le joug étranger; Trajan ne conquit qu’un peu de l’Arabie Pétrée: aujourd’hui même ils bravent la puissance du Turc. Ce grand peuple a toujours été aussi libre que les Scythes, et plus civilisé qu’eux. 

Il faut bien se garder de confondre ces anciens Arabes avec les hordes qui se disent descendues d’Ismaël. Les Ismaélites, ou Agaréens, ou ceux qui se disaient enfants de Cethura, étaient des tribus étrangères qui ne mirent jamais le pied dans l’Arabie Heureuse. Leurs hordes erraient dans l’Arabie Pétrée vers le pays de Madian; elles se mêlèrent depuis avec les vrais Arabes, du temps de Mahomet, quand elles embrassèrent sa religion. 

Ce sont les peuples de l’Arabie proprement dite qui étaient véritablement indigènes, c’est-à-dire qui, de temps immémorial, habitaient ce beau pays, sans mélange d’aucune autre nation, sans avoir jamais été ni conquis ni conquérants. Leur religion était la plus naturelle et la plus simple de toutes; c’était le culte d’un Dieu et la vénération pour les étoiles, qui semblaient, sous un ciel si beau et si pur, annoncer la grandeur de Dieu avec plus de magnificence que le reste de la nature. Ils regardaient les planètes comme des médiatrices entre Dieu et les hommes. Ils eurent cette religion jusqu’à Mahomet. Je crois bien qu’il y eut beaucoup de superstitions, puisqu’ils étaient hommes; mais, séparés du reste du monde par des mers et des déserts, possesseurs d’un pays délicieux et se trouvant au-dessus de tout besoin et de toute crainte, ils durent être nécessairement moins méchants et moins superstitieux que d’autres nations. 

On ne les avait jamais vus ni envahir le bien de leurs voisins, comme des bêtes carnassières affamées; ni égorger les faibles, en prétextant les ordres de la Divinité; ni faire leur cour aux puissants, en les flattant par de faux oracles leurs superstitions ne furent ni absurdes ni barbares. 

On ne parle point d’eux dans nos histoires universelles fabriquées dans notre Occident; je le crois bien: ils n’ont aucun rapport avec la petite nation juive, qui est devenue l’objet et le fondement de nos histoires prétendues universelles, dans lesquelles un certain genre d’auteurs, se copiant les uns les autres, oublie les trois quarts de la terre. 

XVI. — De Bram, Abram, Abraham(7).

Il semble que ce nom de Bram, Brama, Abram, Ibrahim, soit un des noms les plus communs aux anciens peuples de l’Asie. Les Indiens, que nous croyons une des premières nations, font de leur Brama un fils de Dieu, qui enseigna aux brames la manière de l’adorer. Ce nom fut en vénération de proche en proche. Les Arabes, les Chaldéens, les Persans, se l’approprièrent, et les Juifs le regardèrent comme un de leurs patriarches. Les Arabes, qui trafiquaient avec les Indiens, eurent probablement les premiers quelques idées confuses de Brama, qu’ils nommèrent Abrama, et dont ensuite ils se vantèrent d’être descendus. Les Chaldéens l’adoptèrent comme un législateur. Les Perses appelaient leur ancienne religion Millat Ibrahim; les Mèdes, Kish lbrahim. Ils prétendaient que cet Ibrahim ou Abraham était de la Bactriane, et qu’il avait vécu près de la ville de Balk: ils révéraient en lui un prophète de la religion de l’ancien Zoroastre: il n’appartient sans doute qu’aux Hébreux, puisqu’ils le reconnaissent pour leur père dans leurs livres sacrés. 

Des savants ont cru que ce nom était indien parce que les prêtres indiens s’appelaient brames, brachmanes, et que plusieurs de leurs institutions ont un rapport immédiat à ce nom; au lieu que, chez les Asiatiques occidentaux, vous ne voyez aucun établissement qui tire son nom d’Abram ou d’Abraham. Nulle société ne s’est jamais nommée abramique; nul rite, nulle cérémonie de ce nom: mais, puisque les livres juifs disent qu’Abraham est la tige des Hébreux, il faut croire sans difficulté ces Juifs, qui, bien que détestés par nous, sont pourtant regardés comme nos précurseurs et nos maîtres. 

L’Alcoran cite, touchant Abraham, les anciennes histoires arabes; mais il en dit très peu de chose: elles prétendent que cet Abraham fonda la Mecque. 

Les Juifs le font venir de Chaldée, et non pas de l’Inde ou de la Bactriane; ils étaient voisins de la Chaldée; l’Inde et la Bactriane leur étaient inconnues. Abraham était un étranger pour tous ces peuples; et la Chaldée étant un pays dès longtemps renommé pour les sciences et les arts, c’était un honneur, humainement parlant, pour une chétive et barbare nation renfermée dans la Palestine, de compter un ancien sage, réputé chaldéen, au nombre de ses ancêtres. 

S’il est permis d’examiner la partie historique des livres judaïques, par les mêmes règles qui nous conduisent dans la critique des autres histoires, il faut convenir, avec tous les commentateurs, que le récit des aventures d’Abraham, tel qu’il se trouve dans le Pentateuque, serait sujet à quelques difficultés s’il se trouvait dans une autre histoire. 

La Genèse, après avoir raconté la mort de Tharé, dit qu’Abraham son fils sortit d’Aran, âgé de soixante et quinze ans; et il est naturel d’en conclure qu’il ne quitta son pays qu’après la mort de son père. 

Mais la même Genèse dit que Tharé, l’ayant engendré à soixante et dix ans, vécut jusqu’à deux cent cinq; ainsi Abraham aurait eu cent trente-cinq ans quand il quitta la Chaldée. Il paraît étrange qu’à cet âge il ait abandonné le fertile pays de la Mésopotamie pour aller, à trois cents milles de là, dans la contrée stérile et pierreuse de Sichem, qui n’était point un lieu de commerce. De Sichem on le fait aller acheter du blé à Memphis, qui est environ à six cents milles; et dès qu’il arrive, le roi devient amoureux de sa femme, âgée de soixante et quinze ans. 

Je ne touche point à ce qu’il y a de divin dans cette histoire, je m’en tiens toujours aux recherches de l’antiquité. Il est dit qu’Abraham reçut de grands présents du roi d’Égypte(8). Ce pays était dès lors un puissant État; la monarchie était établie, les arts y étaient donc cultivés; le fleuve avait été dompté; on avait creusé partout des canaux pour recevoir ses inondations, sans quoi la contrée n’eût pas été habitable. 

Or, je demande à tout homme sensé s’il n’avait pas fallu des siècles pour établir un tel empire dans un pays longtemps inaccessible, et dévasté par les eaux mêmes qui le fertilisèrent? Abraham, selon la Genèse, arriva en Égypte deux mille ans avant notre ère vulgaire. Il faut donc pardonner aux Manéthon, aux Hérodote, aux Diodore, aux Ératosthène, et à tant d’autres, la prodigieuse antiquité qu’ils accordent tous au royaume d’Égypte; et cette antiquité devait être très moderne, en comparaison de celle des Chaldéens et des Syriens. 

Qu’il soit permis d’observer un trait de l’histoire d’Abraham. Il est représenté, au sortir de l’Égypte, comme un pasteur nomade, errant entre le mont Carmel et le lac Asphaltite; c’est le désert le plus aride de l’Arabie Pétrée; tout le territoire y est bitumineux; l’eau y est très rare: le peu qu’on y en trouve est moins potable que celle de la mer. Il y voiture ses tentes avec trois cent dix-huit serviteurs; et son neveu Loth est établi dans la ville ou bourg de Sodome. Un roi de Babylone, un roi de Perse, un roi de Pont, et un roi de plusieurs autres nations, se liguent ensemble pour faire la guerre à Sodome et à quatre bourgades voisines. Ils prennent ces bourgs et Sodome; Loth est leur prisonnier. Il n’est pas aisé de comprendre comment quatre grands rois si puissants se liguèrent pour venir ainsi attaquer une horde d’Arabes dans un coin de terre si sauvage, ni comment Abraham défit de si puissants monarques avec trois cents valets de campagne, ni comment il les poursuivit jusque par delà Damas. Quelques traducteurs ont mis Dan pour Damas; mais Dan n’existait pas du temps de Moïse, encore moins du temps d’Abraham. Il y a, de l’extrémité du lac Asphaltide, où Sodome était située, jusqu’à Damas, plus de trois cents milles de route. Tout cela est au-dessus de nos conceptions. Tout est miraculeux dans l’histoire des Hébreux. Nous l’avons déjà dit, et nous redisons encore que nous croyons ces prodiges et tous les autres sans aucun examen. 

XVII. — De l’Inde.

S’il est permis de former des conjectures, les Indiens, vers le Gange, sont peut-être les hommes le plus anciennement rassemblés en corps de peuple. Il est certain que le terrain où les animaux trouvent la pâture la plus facile est bientôt couvert de l’espèce qu’il peut nourrir. Or il n’y a pas de contrée au monde où l’espèce humaine ait sous sa main des aliments plus sains, plus agréables et en plus grande abondance que vers le Gange. Le riz y croît sans culture; le coco, la datte, le figuier, présentent de tous côtés des mets délicieux; l’oranger, le citronnier, fournissent à la fois des boissons rafraîchissantes avec quelque nourriture; les cannes de sucre sont sous la main; les palmiers et les figuiers à larges feuilles y donnent le plus épais ombrage. On n’a pas besoin, dans ce climat, d’écorcher des troupeaux pour défendre ses enfants des rigueurs des saisons; on les y élève encore aujourd’hui tout nus jusqu’à la puberté. Jamais on ne fut obligé, dans ce pays, de risquer sa vie en attaquant les animaux, pour la soutenir en se nourrissant de leurs membres déchirés, comme on a fait presque partout ailleurs. 

Les hommes se seront rassemblés d’eux-mêmes dans ce climat heureux; on ne se sera point disputé un terrain aride pour y établir de maigres troupeaux; on ne se sera point fait la guerre pour un puits, pour une fontaine, comme ont fait des barbares dans l’Arabie Pétrée. 

Les brames se vantent de posséder les monuments les plus anciens qui soient sur la terre. Les raretés les plus antiques que l’empereur chinois Cam-hi eût dans son palais étaient indiennes: il montrait à nos missionnaires mathématiciens d’anciennes monnaies indiennes, frappées au coin, fort antérieures aux monnaies de cuivre des empereurs chinois: et c’est probablement des Indiens que les rois de Perse apprirent l’art monétaire. 

Les Grecs, avant Pythagore, voyageaient dans l’Inde pour s’instruire. Les signes des sept planètes et des sept métaux sont encore, dans presque toute la terre, ceux que les Indiens inventèrent les Arabes furent obligés de prendre leurs chiffres. Celui des jeux(9) qui fait le plus d’honneur à l’esprit humain nous vient incontestablement de l’Inde; les éléphants, auxquels nous avons substitué des tours, en sont une preuve: il était naturel que les Indiens fissent marcher des éléphants, mais il ne l’est pas que des tours marchent. 

Enfin les peuples les plus anciennement connus, Persans, Phéniciens, Arabes, Égyptiens, allèrent, de temps immémorial, trafiquer dans l’Inde, pour en rapporter les épiceries que la nature n’a données qu’à ces climats, sans que jamais les Indiens allassent rien demander à aucune de ces nations. 

On nous parle d’un Bacchus qui partit, dit-on, d’Égypte, ou d’une contrée de l’Asie occidentale, pour conquérir l’Inde. Ce Bacchus, quel qu’il soit, savait donc qu’il y avait au bout de notre continent une nation qui valait mieux que la sienne. Le besoin fit les premiers brigands, ils n’envahirent l’Inde que parce qu’elle était riche et sûrement le peuple riche est rassemblé, civilisé, policé, longtemps avant le peuple voleur. 

Ce qui me frappe le plus dans l’Inde, c’est cette ancienne opinion de la transmigration des âmes, qui s’étendit avec le temps jusqu’à la Chine et dans l’Europe. Ce n’est pas que les Indiens sussent ce que c’est qu’une âme mais ils imaginaient que ce principe, soit aérien, soit igné, allait successivement animer d’autres corps. Remarquons attentivement ce système de philosophie qui tient aux moeurs. C’était un grand frein pour les pervers que la crainte d’être condamnés par Visnou et par Brama à devenir les plus vils et les plus malheureux des animaux. Nous verrons bientôt que tous les grands peuples avaient une idée d’une autre vie, quoique avec des notions différentes. Je ne vois guère, parmi les anciens empires, que les Chinois qui n’établirent pas la doctrine de l’immortalité de l’âme. Leurs premiers législateurs ne promulguèrent que des lois morales ils crurent qu’il suffisait d’exhorter les hommes à la vertu, et de les y forcer par une police sévère. 

Les Indiens eurent un frein de plus, en embrassant la doctrine de la métempsycose; la crainte de tuer son père ou sa mère en tuant des hommes et des animaux leur inspira une horreur pour le meurtre et pour toute violence, qui devint chez eux une seconde nature. Ainsi tous les Indiens dont les familles ne sont alliées ni aux Arabes, ni aux Tartares, sont encore aujourd’hui les plus doux de tous les hommes. Leur religion et la température de leur climat rendirent ces peuples entièrement semblables à ces animaux paisibles que nous élevons dans nos bergeries et dans nos colombiers pour les égorger à notre plaisir. Toutes les nations farouches qui descendirent du Caucase, du Taurus et de l’Immaüs pour subjuguer les habitants des bords de l’Inde, de l’Hydaspe, du Gange, les asservirent en se montrant. 

C’est ce qui arriverait aujourd’hui à ces chrétiens primitifs, appelés Quakers, aussi pacifiques que les Indiens; ils seraient dévorés par les autres nations, s’ils n’étaient protégés par leurs belliqueux compatriotes. La religion chrétienne, que ces seuls primitifs suivent à la lettre, est aussi ennemie du sang que la pythagoricienne. Mais les peuples chrétiens n’ont jamais observé leur religion, et les anciennes castes indiennes ont toujours pratiqué la leur: c’est que le pythagorisme est la seule religion au monde qui ait su faire de l’horreur du meurtre une piété filiale et un sentiment religieux. La transmigration des âmes est un système si simple, et même si vraisemblable aux yeux des peuples ignorants; il est si facile de croire que ce qui anime un homme peut ensuite en animer un autre, que tous ceux qui adoptèrent cette religion crurent voir les âmes de leurs parents dans tous les hommes qui les environnaient. Ils se crurent tous frères, pères, mères, enfants les uns des autres: cette idée inspirait nécessairement une charité universelle; on tremblait de blesser un être qui était de la famille. En un mot, l’ancienne religion de l’Inde, et celle des lettrés à la Chine, sont les seules dans lesquelles les hommes n’aient point été barbares. Comment put-il arriver qu’ensuite ces mêmes hommes, qui se faisaient un crime d’égorger un animal, permissent que les femmes se brûlassent sur le corps de leurs maris, dans la vaine espérance de renaître dans des corps plus beaux et plus heureux? c’est que le fanatisme et les contradictions sont l’apanage de la nature humaine. 

Il faut surtout considérer que l’abstinence de la chair des animaux est une suite de la nature du climat. L’extrême chaleur et l’humidité y pourrissent bientôt la viande; elle y est une très mauvaise nourriture: les liqueurs fortes y sont également défendues par la nature, qui exige dans l’Inde des boissons rafraîchissantes. La métempsycose passa, à la vérité, chez nos nations septentrionales; les Celtes crurent qu’ils renaîtraient dans d’autres corps mais si les druides avaient ajouté à cette doctrine la défense de manger de la chair, ils n’auraient pas été obéis. 

Nous ne connaissons presque rien des anciens rites des brames, conservés jusqu’à nos jours ils communiquent peu les livres du Hanscrit, qu’ils ont encore dans cette ancienne langue sacrée: leur Veidam, leur Shasta, ont été aussi longtemps inconnus que le Zend des Perses, et que les cinq Kings des Chinois. 

Il n’y a guère que six-vingts ans que les Européans eurent les premières notions des cinq Kings; et le Zend n’a été vu que par le célèbre docteur Hyde, qui n’eut pas de quoi l’acheter et de quoi payer l’interprète; et par le marchand Chardin, qui ne voulut pas en donner le prix qu’on lui en demandait. Nous n’eûmes que cet extrait du Zend, ou ce Sadder dont j’ai déjà parlé(10).

Un hasard plus heureux a procuré à la bibliothèque de Paris un ancien livre des brames; c’est l’Ézour-Veidam, écrit avant l’expédition d’Alexandre dans l’Inde, avec un rituel de tous les anciens rites des brachmanes, intitulé le Cormo-Veidam: ce manuscrit, traduit par un brame, n’est pas à la vérité le Veidam lui-même; mais c’est un résumé des opinions et des rites contenus dans cette loi. Nous n’avons que depuis peu d’années le Shasta; nous le devons aux soins et à l’érudition de M. Holwell, qui a demeuré très longtemps parmi les brames. Le Shasta est antérieur au Veidam de quinze cents années, selon le calcul de ce savant Anglais(11). Nous pouvons donc nous flatter d’avoir aujourd’hui quelque connaissance des plus anciens écrits qui soient au monde. 

Il faut désespérer d’avoir jamais rien des Égyptiens; leurs livres sont perdus, leur religion s’est anéantie: ils n’entendent plus leur ancienne langue vulgaire, encore moins la sacrée. Ainsi ce qui était plus près de nous, plus facile à conserver, déposé dans des bibliothèques immenses, a péri pour jamais; et nous avons trouvé, au bout du monde, des monuments non moins authentiques, que nous ne devions pas espérer de découvrir. 

On ne peut douter de la vérité, de l’authenticité de ce rituel des brachmanes dont je parle. L’auteur assurément ne flatte pas sa secte; il ne cherche point à déguiser les superstitions, à leur donner quelque vraisemblance par des explications forcées, à les excuser par des allégories. Il rend compte des lois les plus extravagantes avec la simplicité de la candeur. L’esprit humain paraît là dans toute sa misère. Si les brames observaient toutes les lois de leur Veidam, il n’y a point de moine qui voulût s’assujettir à cet état. A peine le fils d’un brame est-il né qu’il est l’esclave de la cérémonie. On frotte sa langue avec de la poix-résine détrempée dans de la farine; on prononce le mot oum; ou invoque vingt divinités subalternes avant qu’on lui ait coupé le nombril; mais aussi on lui dit: Vivez pour commander aux hommes; et, dès qu’il peut parler, on lui fait sentir la dignité de son être. En effet, les brachmanes furent longtemps souverains dans l’Inde; et la théocratie fut établie dans cette vaste contrée plus qu’en aucun pays du monde. 

Bientôt on expose l’enfant à la lune; on prie l’Être suprême d’effacer les péchés que l’enfant peut avoir commis, quoiqu’il ne soit né que depuis huit jours; on adresse des antiennes au feu; on donne à l’enfant, avec cent cérémonies, le nom de Chormo, qui est le titre d’honneur des brames. 

Dès que cet enfant peut marcher, il passe sa vie à se baigner et à réciter des prières; il fait le sacrifice des morts; et ce sacrifice est institué pour que Brama donne à l’âme des ancêtres de l’enfant une demeure agréable dans d’autres corps. 

On fait des prières aux cinq vents qui peuvent sortir par les cinq ouvertures du corps humain. Cela n’est pas plus étrange que les prières récitées au dieu Pet par les bonnes vieilles de Rome. 

Nulle fonction de la nature, nulle action chez les brames, sans prières. La première fois qu’on rase la tête de l’enfant, le père dit au rasoir dévotement: « Rasoir, rase mon fils comme tu as rasé le soleil et le dieu Indro. » Il se pourrait, après tout, que le dieu Indro eût été autrefois rasé; mais pour le soleil, cela n’est pas aisé à comprendre, à moins que les brames n’aient eu notre Apollon, que nous représentons encore sans barbe. 

Le récit de toutes ces cérémonies serait aussi ennuyeux qu’elles. nous paraissent ridicules; et, dans leur aveuglement, ils en disent autant des nôtres: mais il y a chez eux un mystère qui ne doit pas être passé sous silence, c’est le Matricha Machom. On se donne, par ce mystère, un nouvel être, une nouvelle vie. 

L’âme est supposée être dans la poitrine; et c’est en effet le sentiment de presque toute l’antiquité. On passe la main, de la poitrine à la tête, en appuyant sur le nerf qu’on croit aller d’un de ces organes à l’autre, et l’on conduit ainsi son âme à son cerveau. Quand on est sûr que son âme est bien montée, alors le jeune homme s’écrie que son âme et son corps sont réunis à l’Être suprême, et dit: Je suis moi-même une partie de la Divinité.

Cette opinion a été celle des plus respectables philosophes de la Grèce, de ces stoïciens qui ont élevé la nature humaine au-dessus d’elle-même, celle des divins Antonins; et il faut avouer que rien n’était plus capable d’inspirer de grandes vertus. Se croire une partie de la Divinité, c’est s’imposer la loi de ne rien faire qui ne soit digne de Dieu même. 

On trouve, dans cette loi des brachmanes, dix commandements, et ce sont dix péchés à éviter. Ils sont divisés en trois espèces: les péchés du corps, ceux de la parole, ceux de la volonté. Frapper, tuer son prochain, le voler, violer les femmes, ce sont les péchés du corps; dissimuler, mentir, injurier, ce sont les péchés de la parole; ceux de la volonté consistent à souhaiter le mal, à regarder le bien des autres avec envie, à n’être pas touché des misères d’autrui. Ces dix commandements font pardonner tous les rites ridicules. Ou voit évidemment que la morale est la même chez toutes les nations civilisées, tandis que les usages les plus consacrés chez un peuple paraissent aux autres ou extravagants ou haïssables. Les rites établis divisent aujourd’hui le genre humain, et la morale le réunit. 

La superstition n’empêcha jamais les brachmanes de reconnaître un dieu unique. Strabon, dans son quinzième livre, dit qu’ils adorent un dieu suprême; qu’ils gardent le silence plusieurs années avant d’oser parler; qu’ils sont sobres, chastes, tempérants; qu’ils vivent dans la justice, et qu’ils meurent sans regret. C’est le témoignage que leur rendent saint Clément d’Alexandrie, Apulée, Porphyre, Pallade, saint Ambroise. N’oublions pas surtout qu’ils eurent un paradis terrestre, et que les hommes qui abusèrent des bienfaits de Dieu furent chassés de ce paradis. 

La chute de l’homme dégénéré est le fondement de la théologie de presque toutes les anciennes nations. Le penchant naturel de l’homme à se plaindre du présent, et à vanter le passé, a fait imaginer partout une espèce d’âge d’or auquel les siècles de fer ont succédé. Ce qui est plus singulier encore, c’est que le Veidam des anciens brachmanes enseigne que le premier homme fut Adimo, et la première femme Procriti. Chez eux, Adimo signifiait Seigneur; et Procriti voulait dire la Vie; comme Eva chez les Phéniciens, et même chez les Hébreux leurs imitateurs, signifiait aussi la Vie ou le Serpent. Cette conformité mérite une grande attention. 

XVIII. — De la Chine.

Oserons-nous parler des Chinois sans nous en rapporter à leurs propres annales? elles sont confirmées par le témoignage unanime de nos voyageurs de différentes sectes, jacobins, jésuites, luthériens, calvinistes, anglicans; tous intéressés à se contredire. 

Il est évident que l’empire de la Chine était formé il y a plus de quatre mille ans. Ce peuple antique n’entendit jamais parler d’aucune de ces révolutions physiques, de ces inondations, de ces incendies, dont la faible mémoire s’était conservée et altérée dans les fables du déluge de Deucalion et de la chute de Phaéton. Le climat de la Chine avait donc été préservé de ces fléaux, comme il le fut toujours de la peste proprement dite, qui a tant de fois ravagé l’Afrique, l’Asie, et l’Europe. 

Si quelques annales portent un caractère de certitude, ce sont celles des Chinois, qui ont joint, comme on l’a déjà dit ailleurs(12), l’histoire du ciel à celle de la terre. Seuls de tous les peuples, ils ont constamment marqué leurs époques par des éclipses, par les conjonctions des planètes; et nos astronomes, qui ont examiné leurs calculs, ont été étonnés de les trouver presque tous véritables. Les autres nations inventèrent des fables allégoriques; et les Chinois écrivirent leur histoire, la plume et l’astrolabe à la main, avec une simplicité dont on ne trouve point d’exemple dans le reste de l’Asie. 

Chaque règne de leurs empereurs a été écrit par des contemporains; nulles différentes manières de compter parmi eux; nulles chronologies qui se contredisent. Nos voyageurs missionnaires rapportent, avec candeur, que lorsqu’ils parlèrent au sage empereur Cam-hi des variations considérables de la chronologie de la Vulgate, des Septante, et des Samaritains, Cam-hi leur répondit: « Est-il possible que les livres en qui vous croyez se combattent? » 

Les Chinois écrivaient sur des tablettes légères de bambou, quand les Chaldéens n’écrivaient que sur des briques grossières; et ils ont même encore de ces anciennes tablettes que leur vernis a préservées de la pourriture: ce sont peut-être les plus anciens monuments du monde. Point d’histoire chez eux avant celle de leurs empereurs; presque point de fictions, aucun prodige, nul homme inspiré qui se dise demi-dieu, comme chez les Égyptiens et chez les Grecs; dès que ce peuple écrit, il écrit raisonnablement. 

Il diffère surtout des autres nations en ce que leur histoire ne fait aucune mention d’un collège de prêtres qui ait jamais influé sur les lois. Les Chinois ne remontent point jusqu’aux temps sauvages où les hommes eurent besoin qu’on les trompât pour les conduire. D’autres peuples commencèrent leur histoire par l’origine du monde: le Zend des Perses, le Shasta et le Veidam des Indiens, Sanchoniathon, Manéthon, enfin jusqu’à Hésiode, tous remontent à l’origine des choses, à la formation de l’univers. Les Chinois n’ont point eu cette folie; leur histoire n’est que celle des temps historiques. 

C’est ici qu’il faut surtout appliquer notre grand principe qu’une nation dont les premières chroniques attestent l’existence d’un vaste empire, puissant et sage, doit avoir été rassemblée en corps de peuple pendant des siècles antérieurs. Voilà ce peuple qui, depuis plus de quatre mille ans, écrit journellement ses annales. Encore une fois(13), n’y aurait-il pas de la démence à ne pas voir que, pour être exercé dans tous les arts qu’exige la société des hommes, et pour en venir non seulement jusqu’à écrire, mais jusqu’à bien écrire, il avait fallu plus de temps que l’empire chinois n’a duré, en ne comptant que depuis l’empereur Fo-hi jusqu’à nos jours? Il n’y a point de lettré à la Chine qui doute que les cinq Kings n’aient été écrits deux mille trois cents ans avant notre ère vulgaire. Ce monument précède donc de quatre cents années les premières observations babyloniennes, envoyées en Grèce par Callisthène. De bonne foi, sied-il bien à des lettrés de Paris de contester l’antiquité d’un livre chinois, regardé comme authentique par tous les tribunaux de la Chine(14)?

Les premiers rudiments sont, en tout genre, plus lents chez les hommes que les grands progrès. Souvenons-nous toujours que presque personne ne savait écrire il y a cinq cents ans, ni dans le Nord, ni en Allemagne, ni parmi nous. Ces tailles dont se servent encore aujourd’hui nos boulangers étaient nos hiéroglyphes et nos livres de compte. Il n’y avait point d’autre arithmétique pour lever les impôts, et le nom de taille l’atteste encore dans nos campagnes. Nos coutumes capricieuses, qu’on n’a commencé à rédiger par écrit que depuis quatre cent cinquante ans, nous apprennent assez combien l’art d’écrire était rare alors. Il n’y a point de peuple en Europe qui n’ait fait, en dernier lieu, plus de progrès en un demi-siècle dans tous les arts qu’il n’en avait fait depuis les invasions des barbares jusqu’au quatorzième siècle. 

Je n’examinerai point ici pourquoi les Chinois, parvenus à connaître et à pratiquer tout ce qui est utile à la société, n’ont pas été aussi loin que nous allons aujourd’hui dans les sciences. Ils sont aussi mauvais physiciens, je l’avoue, que nous l’étions il y a deux cents ans, et que les Grecs et les Romains l’ont été; mais ils ont perfectionné la morale, qui est la première des sciences. 

Leur vaste et populeux empire était déjà gouverné comme une famille dont le monarque était le père, et dont quarante tribunaux de législation étaient regardés comme les frères aînés, quand nous étions errants en petit nombre dans la forêt des Ardennes. 

Leur religion était simple, sage, auguste, libre de toute superstition et de toute barbarie, quand nous n’avions pas même encore des Teutatès, à qui des druides sacrifiaient les enfants de nos ancêtres dans de grandes mannes d’osier. 

Les empereurs chinois offraient eux-mêmes au Dieu de l’univers, au Chang-ti, au Tien, au principe de toutes choses, les prémices des récoltes deux fois l’année; et de quelles récoltes encore! de ce qu’ils avaient semé de leurs propres mains. Cette coutume s’est soutenue pendant quarante siècles, au milieu même des révolutions et des plus horribles calamités. 

Jamais la religion des empereurs et des tribunaux ne fut déshonorée par des impostures, jamais troublée par les querelles du sacerdoce et de l’empire, jamais chargée d’innovations absurdes, qui se combattent les unes les autres avec des arguments aussi absurdes qu’elles, et dont la démence a mis à la fin le poignard aux mains des fanatiques, conduits par des factieux. C’est par là surtout que les Chinois l’emportent sur toutes les nations de l’univers. 

Leur Confutzée, que nous appelons Confucius, n’imagina ni nouvelles opinions ni nouveaux rites; il ne fit ni l’inspiré ni le prophète: c’était un sage magistrat qui enseignait les anciennes lois. Nous disons quelquefois, et bien mal à propos, la religion de Confucius; il n’en avait point d’autre que celle de tous les empereurs et de tous les tribunaux, point d’autre que celle des premiers sages. Il ne recommande que la vertu; il ne prêche aucun mystère. Il dit dans son premier livre que pour apprendre à gouverner il faut passer tous ses jours à se corriger. Dans le second, il prouve que Dieu a gravé lui-même la vertu dans le coeur de l’homme; il dit que l’homme n’est point né méchant, et qu’il le devient par sa faute. Le troisième est un recueil de maximes pures, où vous ne trouvez rien de bas, et rien d’une allégorie ridicule. Il eut cinq mille disciples; il pouvait se mettre à la tête d’un parti puissant, et il aima mieux instruire les hommes que de les gouverner. 

On s’est élevé avec force, dans l’Essaisur les Moeurs et l’Esprit des Nations (chap. II), contre la témérité que nous avons eue, au bout de l’Occident, de vouloir juger de cette cour orientale, et de lui attribuer l’athéisme. Par quelle fureur, en effet, quelques-uns d’entre nous ont-ils pu appeler athée un empire dont presque toutes les lois sont fondées sur la connaissance d’un être suprême, rémunérateur et vengeur? Les inscriptions de leurs temples, dont nous avons des copies authentiques(15), sont: « Au premier principe, sans commencement et sans fin. Il a tout fait, il gouverne tout. Il est infiniment bon, infiniment juste; il éclaire, il soutient, il règle toute la nature. » 

On a reproché, en Europe, aux jésuites qu’on n’aimait pas, de flatter les athées de la Chine. Un Français appelé Maigrot, nommé par un pape évêque in partibus de Conon à la Chine, fut député par ce même pape pour aller juger le procès sur les lieux. Ce Maigrot ne savait pas un mot de chinois; cependant il traita Confucius d’athée, sur ces paroles de ce grand homme: Le ciel m’a donné la vertu, l’homme ne peut me nuire. Le plus grand de nos saints n’a jamais débité de maxime plus céleste. Si Confucius était athée, Caton et le chancelier de L’Hospital l’étaient aussi. 

Répétons ici(16), pour faire rougir la calomnie, que les mêmes hommes qui soutenaient contre Bayle qu’une société d’athées était impossible avançaient en même temps que le plus ancien gouvernement de la terre était une société d’athées. Nous ne pouvons trop nous faire honte de nos contradictions. 

Répétons encore(17) que les lettrés chinois, adorateurs d’un seul Dieu, abandonnèrent le peuple aux superstitions des bonzes. Ils reçurent la secte de Laokium, et celle de Fo, et plusieurs autres. Les magistrats sentirent que le peuple pouvait avoir des religions différentes de celle de l’État, comme il a une nourriture plus grossière; ils souffrirent les bonzes et les continrent. Presque partout ailleurs ceux qui faisaient le métier de bonzes avaient l’autorité principale. 

Il est vrai que les lois de la Chine ne parlent point de peines et de récompenses après la mort; ils n’ont point voulu affirmer ce qu’ils ne savaient pas. Cette différence entre eux et tous les grands peuples policés est très étonnante. La doctrine de l’enfer était utile, et le gouvernement des Chinois ne l’a jamais admise. Ils se contentèrent d’exhorter les hommes a révérer le ciel et à être justes. Ils crurent qu’une police exacte, toujours exercée, ferait plus d’effet que des opinions qui peuvent être combattues; et qu’on craindrait plus la loi toujours présente qu’une loi à venir. Nous parlerons en son temps d’un autre peuple, infiniment moins considérable, qui eut a peu près la même idée, ou plutôt qui n’eut aucune idée, mais qui fut conduit par des voies inconnues aux autres hommes. 

Résumons ici seulement que l’empire chinois subsistait avec splendeur quand les Chaldéens commençaient le cours de ces dix-neuf cents années d’observations astronomiques, envoyées en Grèce par Callisthène. Les Brames régnaient alors dans une partie de l’Inde; les Perses avaient leurs lois; les Arabes, au midi; les Scythes, au septentrion, habitaient sous des tentes; l’Égypte, dont nous allons parler, était un puissant royaume. 

XIX. — De l’Égypte.

Il me paraît sensible que les Égyptiens, tout antiques qu’ils sont, ne purent être rassemblés en corps, civilisés, policés, industrieux, puissants, que très longtemps après tous les peuples que je viens de passer en revue. La raison en est évidente. L’Égypte, jusqu’au Delta, est resserrée par deux chaînes de rochers, entre lesquels le Nil se précipite, en descendant l’Éthiopie, du midi au septentrion. Il n’y a, des cataractes du Nil à ses embouchures, en ligne droite, que cent soixante lieues de trois mille pas géométriques; et la largeur n’est que de dix à quinze et vingt lieues jusqu’au Delta, partie basse de l’Égypte, qui embrasse une étendue de cinquante lieues, d’orient en occident. A la droite du Nil sont les déserts de la Thébaïde; et à la gauche, les sables inhabitables de la Libye, jusqu’au petit pays où fut bâti le temple d’Ammon. 

Les inondations du Nil durent, pendant des siècles, écarter tous les colons d’une terre submergée quatre mois de l’année; ces eaux croupissantes, s’accumulant continuellement, durent longtemps faire un marais de toute l’Égypte. Il n’en est pas ainsi des bords de l’Euphrate, du Tigre, de l’Inde, du Gange, et d’autres rivières qui se débordent aussi presque chaque année, en été, à la fonte des neiges. Leurs débordements ne sont pas si grands, et les vastes plaines qui les environnent donnent aux cultivateurs toute la liberté de profiter de la fertilité de la terre. Observons surtout que la peste, ce fléau attaché au genre animal, règne une fois en dix ans au moins en Égypte; elle devait être beaucoup plus destructive quand les eaux du Nil, en croupissant sur la terre, ajoutaient leur infection à cette contagion horrible; et ainsi la population de l’Égypte dut être très faible pendant bien des siècles. 

L’ordre naturel des choses semble donc démontrer invinciblement que l’Égypte fut une des dernières terres habitées. Les Troglodytes, nés dans ces rochers dont le Nil est bordé, furent obligés à des travaux aussi longs que pénibles, pour creuser des canaux qui reçussent le fleuve, pour élever des cabanes et les rehausser de vingt-cinq pieds au-dessus du terrain. C’est là pourtant ce qu’il fallut faire avant de bâtir Thèbes aux prétendues cent portes, avant d’élever Memphis et de songer à construire des pyramides. Il est bien étrange qu’aucun ancien historien n’ait fait une réflexion si naturelle. 

Nous avons déjà observé(18) que dans le temps où l’on place les voyages d’Abraham, l’Égypte était un puissant royaume. Ses rois avaient déjà bâti quelques-unes de ces pyramides qui étonnent encore les yeux et l’imagination. Les Arabes ont écrit que la plus grande fut élevée par Saurid, plusieurs siècles avant Abraham. On ne sait dans quel temps fut construite la fameuse Thèbes aux cent portes, la ville de Dieu, Diospolis. Il paraît que dans ces temps reculés les grandes villes portaient le nom de ville de Dieu, comme Babylone. Mais qui pourra croire que par chacune des cent portes de cette ville il sortait deux cents chariots armés en guerre et dix mille combattants(19)? Cela ferait vingt mille chariots, et un million de soldats; et, à un soldat pour cinq personnes, ce nombre suppose au moins cinq millions de têtes pour une seule ville, dans un pays qui n’est pas si grand que l’Espagne ou que la France, et qui n’avait pas, selon Diodore de Sicile, plus de trois millions d’habitants, et plus de cent soixante mille soldats pour sa défense. Diodore, au livre premier, dit que l’Égypte était si peuplée qu’autrefois elle avait eu jusqu’à sept millions d’habitants, et que de son temps elle en avait encore trois millions. 

Vous ne croyez pas plus aux conquêtes de Sésostris qu’au million de soldats qui sortent par les cent portes de Thèbes. Ne pensez-vous pas lire l’histoire de Picrocole, quand ceux qui copient Diodore vous disent que le père de Sésostris, fondant ses espérances sur un songe et sur un oracle, destina son fils à subjuguer le monde; qu’il fit élever à sa cour, dans le métier des armes, tous les enfants nés le même jour que ce fils; qu’on ne leur donnait à manger qu’après qu’ils avaient couru huit de nos grandes lieues(20); enfin que Sésostris partit avec six cent mille hommes, et vingt-sept mille chars de guerre, pour aller conquérir toute la terre, depuis l’Inde jusqu’aux extrémités du Pont-Euxin, et qu’il subjugua la Mingrélie et la Géorgie, appelées alors la Colchide(21)? Hérodote ne doute pas que Sésostris n’ait laissé des colonies en Colchide, parce qu’il a vu à Colchos des hommes basanés, avec des cheveux crépus, ressemblants aux Égyptiens. Je croirais bien plutôt que ces espèces de Scythes des bords de la mer Noire et de la mer Caspienne vinrent rançonner les Égyptiens quand ils ravagèrent si longtemps l’Asie avant le règne de Cyrus. Je croirais qu’ils emmenèrent avec eux des esclaves de l’Égypte, ce vrai pays d’esclaves, dont Hérodote put voir ou crut voir les descendants en Colchide. Si les Colchidiens avaient en effet la superstition de se faire circoncire, ils avaient probablement retenu cette coutume d’Égypte; comme il arriva presque toujours aux peuples du Nord de prendre les rites des nations civilisées qu’ils avaient vaincues(22).

Jamais les Égyptiens, dans les temps connus, ne furent redoutables; jamais ennemi n’entra chez eux qu’il ne les subjuguât. Les Scythes commencèrent. Après les Scythes vint Nabuchodonosor, qui conquit l’Égypte sans résistance; Cyrus n’eut qu’à y envoyer un de ses lieutenants: révoltée sous Cambyse, il ne fallut qu’une campagne pour la soumettre; et ce Cambyse eut tant de mépris pour les Égyptiens qu’il tua leur dieu Apis en leur présence. Ochus réduisit l’Égypte en province de son royaume. Alexandre, César, Auguste, le calife Omar, conquirent l’Égypte avec une égale facilité. Ces mêmes peuples de Colchos, sous le nom de Mameluks, revinrent encore s’emparer de l’Égypte du temps des croisades; enfin Sélim Ier conquit l’Égypte en une seule campagne, comme tous ceux qui s’y étaient présentés. Il n y a jamais eu que nos seuls croisés qui se soient fait battre par ces Égyptiens, le plus lâche de tous les peuples, comme on l’a remarqué ailleurs(23); mais c’est qu’alors les Égyptiens étaient gouvernés par la milice des Mameluks de Colchos. 

Il est vrai qu’un peuple humilié peut avoir été autrefois conquérant; témoin les Grecs et les Romains. Mais nous sommes plus sûrs de l’ancienne grandeur des Romains et des Grecs que de celle de Sésostris. 

Je ne nie pas que celui qu’on appelle Sésostris n’ait pu avoir une guerre heureuse contre quelques Éthiopiens, quelques Arabes, quelques peuples de la Phénicie. Alors, dans le langage des exagérateurs, il aura conquis toute la terre. Il n’y a point de nation subjuguée qui ne prétende en avoir autrefois subjugué d’autres: la vaine gloire d’une ancienne supériorité console de l’humiliation présente. 

Hérodote racontait ingénument aux Grecs ce que les Égyptiens lui avaient dit; mais comment, en ne lui parlant que de prodiges, ne lui dirent-ils rien des fameuses plaies d’Égypte, de ce combat magique entre les sorciers de Pharaon et le ministre du dieu des Juifs, et d’une armée entière engloutie au fond de la mer Rouge sous les eaux, élevées comme des montagnes à droite et à gauche pour laisser passer les Hébreux, lesquelles, en retombant, submergèrent les Égyptiens? C’était assurément le plus grand événement dans l’histoire du monde: comment donc ni Hérodote, ni Manéthon, ni Ératosthène, ni aucun des Grecs, si grands amateurs du merveilleux et toujours en correspondance avec l’Égypte, n’ont-ils point parlé de ces miracles qui devaient occuper la mémoire de toutes les générations? Je ne fais pas assurément cette réflexion pour infirmer le témoignage des livres hébreux, que je révère comme je dois: je me borne à m’étonner seulement du silence de tous les Égyptiens et de tous les Grecs. Dieu ne voulut pas sans doute qu’une histoire si divine nous fut transmise par aucune main profane. 

XX. — De la langue des Égyptiens, et de leurs symboles.

Le langage des Égyptiens n’avait aucun rapport avec celui des nations de l’Asie. Vous ne trouvez chez ce peuple ni le mot d’Adoni ou d’Adonaï, ni de Bal ou Baal, termes qui signifient le Seigneur; ni de Mithra, qui était le soleil chez les Perses; ni de Melch, qui signifie roi en Syrie; ni de Shak, qui signifie la même chose chez les Indiens et chez les Persans. Vous voyez, au contraire, que Pharao était le nom égyptien qui répond à roi. Oshiret (Osiris) répondait au Mithra des Persans; et le mot vulgaire On signifiait le soleil. Les prêtres persans s’appelaient mogh; ceux des Égyptiens choen, au rapport de la Genèse, chapitre xlvi. Les hiéroglyphes, les caractères alphabétiques d’Égypte, que le temps a épargnés, et que nous voyons encore gravés sur les obélisques, n’ont aucun rapport à ceux des autres peuples. 

Avant que les hommes eussent inventé les hiéroglyphes, ils avaient indubitablement des signes représentatifs; car, en effet, qu’ont pu faire les premiers hommes, sinon ce que nous faisons quand nous sommes à leur place? Qu’un enfant se trouve dans un pays dont il ignore la langue, il parle par signes; si on ne l’entend pas, pour peu qu’il ait la moindre sagacité, il dessine sur un mur, avec un charbon, les choses dont il a besoin. 

On peignit donc d’abord grossièrement ce qu’on voulut faire entendre; et l’art de dessiner précéda sans doute l’art d’écrire. C’est ainsi que les Mexicains écrivaient; ils n’avaient pas poussé l’art plus loin. Telle était la méthode de tous les premiers peuples policés. Avec le temps, on inventa les figures symboliques: deux mains entrelacées signifièrent la paix, des flèches représentèrent la guerre, un oeil signifia la Divinité, un sceptre marqua la royauté, et des lignes qui joignaient ces figures exprimèrent des phrases courtes. 

Les Chinois inventèrent enfin des caractères pour exprimer chaque mot de leur langue. Mais quel peuple inventa l’alphabet, qui, en mettant sous les yeux les différents sons qu’on peut articuler, donne la facilité de combiner par écrit tous les mots possibles? Qui put ainsi apprendre aux hommes à graver si aisément leurs pensées? Je ne répéterai point ici tous les contes des anciens sur cet art qui éternise tous les arts; je dirai seulement qu’il a fallu bien des siècles pour y arriver. 

Les choen, ou prêtres d’Égypte, continuèrent longtemps d’écrire en hiéroglyphes, ce qui est défendu par le second article de la loi des Hébreux; et quand les peuples d’Égypte eurent des caractères alphabétiques, les choen en prirent de différents qu’ils appelèrent sacrés, afin de mettre toujours une barrière entre eux et le peuple. Les mages, les brames, en usaient de même: tant l’art de se cacher aux hommes a semblé nécessaire pour les gouverner. Non seulement ces choen avaient des caractères qui n’appartenaient qu’à eux, mais ils avaient encore conservé l’ancienne langue de l’Égypte quand le temps avait changé celle du vulgaire. 

Manéthon, cité dans Eusèbe, parle de deux colonnes gravées par Thaut, le premier Hermès, en caractères de la langue sacrée; mais qui sait en quel temps vivait cet ancien Hermès? Il est très vraisemblable qu’il vivait plus de huit cents ans avant le temps où l’on place Moïse; car Sanchoniathon dit avoir lu les écrits de Thaut, faits, dit-il, il y a huit cents ans. Or Sanchoniathon écrivait en Phénicie, pays voisin de la petite contrée cananéenne mise à feu et à sang par Josué, selon les livres juifs. S’il avait été contemporain de Moïse, ou s’il était venu après lui, il aurait sans doute parlé d’un homme si extraordinaire et de ses prodiges épouvantables; il aurait rendu témoignage à ce fameux législateur juif, et Eusèbe n’aurait pas manqué de se prévaloir des aveux de Sanchoniathon. 

Quoi qu’il en soit, les Égyptiens gardèrent surtout très scrupuleusement leurs premiers symboles. C’est une chose curieuse de voir sur leurs monuments un serpent qui se mord la queue, figurant les douze mois de l’année; et ces douze mois exprimés chacun par des animaux, qui ne sont pas absolument ceux du zodiaque que nous connaissons. On voit encore les cinq jours ajoutés depuis aux douze mois, sous la forme d’un petit serpent sur lequel cinq figures sont assises: c’est un épervier, un homme, un chien, un lion, et un ibis. On les voit dessinés dans Kircher, d’après des monuments conservés à Rome. Ainsi presque tout est symbole et allégorie dans l’antiquité. 

XXI. — Des monuments des Égyptiens.

Il est certain qu’après les siècles ou les Égyptiens fertilisèrent le sol par les saignées du fleuve, après les temps où les villages commencèrent à être changés en villes opulentes, alors les arts nécessaires étant perfectionnés, les arts d’ostentation commencèrent à être en honneur. Alors il se trouva des souverains qui employèrent leurs sujets et quelques Arabes voisins du lac Sirbon a bâtir leurs palais et leurs tombeaux en pyramides, à tailler des pierres énormes dans les carrières de la haute Égypte, à les embarquer sur des radeaux jusqu’à Memphis, à élever sur des colonnes massives de grandes pierres plates, sans goût et sans proportions. Ils connurent le grand, et jamais le beau. Ils enseignèrent les premiers Grecs; mais ensuite les Grecs furent leurs maîtres en tout quand ils eurent bâti Alexandrie. 

Il est triste que, dans la guerre de César, la moitié de la fameuse bibliothèque des Ptolémées ait été brûlée, et que l’autre moitié ait chauffé les bains des musulmans, quand Omar subjugua l’Égypte: on eut connu du moins l’origine des superstitions dont ce peuple fut infecté, le chaos de leur philosophie, quelques-unes de leurs antiquités et de leurs sciences. 

Il faut absolument qu’ils aient été en paix pendant plusieurs siècles pour que leurs princes aient eu le temps et le loisir d’élever tous ces bâtiments prodigieux dont la plupart subsistent encore. 

Leurs pyramides coûtèrent bien des années et bien des dépenses; il fallut qu’une grande partie de la nation et nombre d’esclaves étrangers fussent longtemps employés à ces ouvrages immenses. Ils furent élevés par le despotisme, la vanité, la servitude, et la superstition. En effet il n’y avait qu’un roi despote qui put forcer ainsi la nature. L’Angleterre, par exemple, est aujourd’hui plus puissante que ne l’était l’Égypte: un roi d’Angleterre pourrait-il employer sa nation à élever de tels monuments? 

La vanité y avait part sans doute; c’était, chez les anciens rois d’Égypte, à qui élèverait la plus belle pyramide à son père ou à lui-même; la servitude procura la main-d’oeuvre. Et quant à la superstition, on sait que ces pyramides étaient des tombeaux; on sait que les chochamatim ou choen d’Égypte, c’est-à-dire les prêtres, avaient persuadé la nation que l’âme rentrerait dans son corps au bout de mille années. On voulait que le corps fût mille ans entiers à l’abri de toute corruption: c’est pourquoi on l’embaumait avec un soin si scrupuleux; et, pour le dérober aux accidents, on l’enfermait dans une masse de pierre sans issue. Les rois, les grands, donnaient à leurs tombeaux la forme qui offrait le moins de prise aux injures du temps. Leurs corps se sont conservés au delà des espérances humaines. Nous avons aujourd’hui des momies égyptiennes de plus de quatre mille années. Des cadavres ont duré autant que des pyramides. 

Cette opinion d’une résurrection après dix siècles passa depuis chez les Grecs, disciples des Égyptiens, et chez les Romains, disciples des Grecs. On la retrouve dans le sixième livre de l’Énéide, qui n’est que la description des mystères d’Isis et de Cérès Éleusine(24).
 

Has omnes, tibi mille rotam volvere per annos, 
Lethoeum ad fluvium Deus evocat, agmine magno; 
Scilicet immemores supera ut convexa revisant, 
Rursus et incipiant in corpora velle reverti. 
Virg., Énéide, liv. VI, v. 748.

Elle s’introduisit ensuite chez les chrétiens, qui établirent le règne de mille ans; la secte des millénaires l’a fait revivre jusqu’à nos jours. C’est ainsi que plusieurs opinions ont fait le tour du monde. En voilà assez pour faire voir dans quel esprit on bâtit ces pyramides. Ne répétons pas ce qu’on a dit sur leur architecture et sur leurs dimensions; je n’examine que l’histoire de l’esprit humain. 

XXII. — Des rites égyptiens, et de la circoncision.

Premièrement, les Égyptiens reconnurent-ils un Dieu suprême? si l’on eût fait cette question aux gens du peuple, ils n’auraient su que répondre; si à de jeunes étudiants dans la théologie égyptienne, ils auraient parlé longtemps sans s’entendre; si à quelqu’un des sages consultés par Pythagore, par Platon, par Plutarque, il eût dit nettement qu’il n’adorait qu’un Dieu. Il se serait fondé sur l’ancienne inscription de la statue d’Isis: « Je suis ce qui est; » et cette autre: « Je suis tout ce qui a été et qui sera; nul mortel ne pourra lever mon voile. » Il aurait fait remarquer le globe placé sur la porte du temple de Memphis, qui représentait l’unité de la nature divine sous le nom de Knef. Le nom même le plus sacré parmi les Égyptiens était celui que les Hébreux adoptèrent, I ha ho. On le prononce diversement; mais Clément d’Alexandrie assure, dans ses Stromates, que ceux qui entraient dans le temple de Sérapis étaient obligés de porter sur eux le nom de I ha ho, ou bien de I ha hou, qui signifie le Dieu éternel. Les Arabes n’en ont retenu que la syllabe Hou, adoptée enfin par les Turcs, qui la prononcent avec plus de respect encore que le mot Allah; car ils se servent d’Allah dans la conversation, et ils n’emploient Hou que dans leurs prières. 

Disons ici en passant que l’ambassadeur turc Seid Effendi, voyant représenter à Paris le Bourgeois gentilhomme, et cette cérémonie ridicule dans laquelle on le fait Turc; quand il entendit prononcer le nom sacré Hou avec dérision et avec des postures extravagantes, il regarda ce divertissement comme la profanation la plus abominable. 

Revenons. Les prêtres d’Égypte nourrissaient-ils un boeuf sacré, un chien sacré, un crocodile sacré? oui. Et les Romains eurent aussi des oies sacrées; ils eurent des dieux de toute espèce; et les dévotes avaient parmi leurs pénates le dieu de la chaise percée, deum stercutium; et le dieu Pet, deum crepitum; mais en reconnaissaient-ils moins le Deum optimum maximum, le maître des dieux et des hommes? Quel est le pays qui n’ait pas en une foule de superstitieux, et un petit nombre de sages? 

Ce qu’on doit surtout remarquer de l’Égypte et de toutes les nations, c’est qu’elles n’ont jamais eu d’opinions constantes, comme elles n’ont jamais eu de lois toujours uniformes, malgré l’attachement que les hommes ont à leurs anciens usages. Il n’y a d’immuable que la géométrie; tout le reste est une variation continuelle. 

Les savants disputent, et disputeront. L’un assure que les anciens peuples ont tous été idolâtres, l’autre le nie. L’un dit qu’ils n’ont adoré qu’un dieu sans simulacre; l’autre, qu’ils ont révéré plusieurs dieux dans plusieurs simulacres; ils ont tous raison, il n’y a seulement qu’à distinguer le temps et les hommes, qui ont changé: rien ne fut jamais d’accord. Quand les Ptolémées et les principaux prêtres se moquaient du boeuf Apis, le peuple tombait à genoux devant lui. 

Juvénal a dit que les Égyptiens adoraient des oignons; mais aucun historien ne l’avait dit. Il y a bien de la différence entre un oignon sacré et un oignon dieu; on n’adore pas tout ce qu’on place, tout ce que l’on consacre sur un autel. Nous lisons dans Cicéron que les hommes, qui ont épuisé toutes les superstitions, ne sont point parvenus encore à celle de manger leurs dieux, et que c’est la seule absurdité qui leur manque(25).

La circoncision vient-elle des Égyptiens, des Arabes, ou des Éthiopiens? Je n’en sais rien. Que ceux qui le savent le disent. Tout ce que je sais, c’est que les prêtres de l’antiquité s’imprimaient sur le corps des marques de leur consécration; comme depuis on marqua d’un fer ardent la main des soldats romains. Là, des sacrificateurs se tailladaient le corps, comme firent depuis les prêtres de Bellone; ici, ils se faisaient eunuques, comme les prêtres de Cybèle. 

Ce n’est point du tout par un principe de santé que les Éthiopiens, les Arabes, les Égyptiens, se circoncirent. On a dit qu’ils avaient le prépuce trop long; mais, si l’on peut juger d’une nation par un individu, j’ai vu un jeune Éthiopien qui, né hors de sa patrie, n’avait point été circoncis: je puis assurer que son prépuce était précisément comme les nôtres. 

Je ne sais pas quelle nation s’avisa la première de porter en procession le kteis et le phallum, c’est-à-dire la représentation des signes distinctifs des animaux mâles et femelles; cérémonie aujourd’hui indécente, autrefois sacrée: les Égyptiens eurent cette coutume. On offrait aux dieux des prémices; on leur immolait ce qu’on avait de plus précieux: il paraît naturel et juste que les prêtres offrissent une légère partie de l’organe de la génération à ceux par qui tout s’engendrait. Les Éthiopiens, les Arabes, circoncirent aussi leurs filles, en coupant une très légère partie des nymphes; ce qui prouve bien que la santé ni la netteté ne pouvaient être la raison de cette cérémonie, car assurément une fille incirconcise peut être aussi propre qu’une circoncise. 

Quand les prêtres d’Égypte eurent consacré cette opération, leurs initiés la subirent aussi; mais, avec le temps, on abandonna aux seuls prêtres cette marque distinctive. On ne voit pas qu’aucun Ptolémée se soit fait circoncire; et jamais les auteurs romains ne flétrirent le peuple égyptien du nom d’Apella(26), qu’ils donnaient aux Juifs. Ces Juifs avaient pris la circoncision des Égyptiens, avec une partie de leurs cérémonies. Ils l’ont toujours conservée, ainsi que les Arabes et les Éthiopiens. Les Turcs s’y sont soumis, quoiqu’elle ne soit pas ordonnée dans l’Alcoran. Ce n’est qu’un ancien usage qui commença par la superstition, et qui s’est conservé par la coutume. 

XXIII. — Des mystères des Égyptiens.

Je suis bien loin de savoir quelle nation inventa la première ces mystères qui furent si accrédités depuis l’Euphrate jusqu’au Tibre. Les Égyptiens ne nomment point l’auteur des mystères d’Isis. Zoroastre passe pour en avoir établi en Perse; Cadmus et Inachus, en Grèce; Orphée, en Thrace; Minos, en Crète. Il est certain que tous ces mystères annonçaient une vie future, car Celse dit aux chrétiens(27): « Vous vous vantez de croire des peines éternelles; et tous les ministres des mystères ne les annoncèrent-ils pas aux initiés? » 

Les Grecs, qui prirent tant de choses des Égyptiens: leur Tartharoth, dont ils firent le Tartare; le lac, dont ils firent 1’Achéron; le batelier Caron, dont ils firent le nocher des morts, n’eurent leurs fameux mystères d’Éleusine que d’après ceux d’Isis. Mais que les mystères de Zoroastre n’aient pas précédé ceux des Égyptiens, c’est ce que personne ne peut affirmer. Les uns et les autres étaient de la plus haute antiquité, et tous les auteurs grecs et latins qui en ont parlé conviennent que l’unité de Dieu, l’immortalité de l’âme, les peines et les récompenses après la mort, étaient annoncées dans ces cérémonies sacrées. 

Il y a grande apparence que les Égyptiens, ayant une fois établi ces mystères, en conservèrent les rites: car, malgré leur extrême légèreté, ils furent constants dans la superstition. La prière que nous trouvons dans Apulée, quand Lucius est initié aux mystères d’Isis, doit être l’ancienne prière: « Les puissances célestes te servent, les enfers te sont soumis, l’univers tourne sous ta main, tes pieds foulent le Tartare, les astres répondent à ta voix, les saisons reviennent à tes ordres, les éléments t’obéissent, etc. » 

Peut-on avoir une plus forte preuve de l’unité de Dieu reconnue par les Égyptiens, au milieu de toutes leurs superstitions méprisables?