OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  ESSAI SUR LES MOEURS ET L’ESPRITDES NATIONS
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INTRODUCTION

I. — Changements dans le globe.

Vous voudriez que des philosophes eussent écrit l’histoire ancienne, parce que vous voulez la lire en philosophe. Vous ne cherchez que des vérités utiles, et vous n’avez guère trouvé, dites-vous, que d’inutiles erreurs. Tâchons de nous éclairer ensemble; essayons de déterrer quelques monuments précieux sous les ruines des siècles. 

Commençons par examiner si le globe que nous habitons était autrefois tel qu’il est aujourd’hui. 

Il se peut que notre monde ait subi autant de changements que les états ont éprouvé de révolutions. Il paraît prouvé que la mer a couvert des terrains immenses, chargés aujourd’hui de grandes villes et de riches moissons. Il n’y a point de rivage que le temps n’ait éloigné ou rapproché de la mer. 

Les sables mouvants de l’Afrique Septentrionale, et des bords de la Syrie voisins de l’Égypte, peuvent-ils être autre chose que les sables de la mer, qui sont demeurés amoncelés quand la mer s’est peu à peu retirée? Hérodote, qui ne ment pas toujours, nous dit sans doute une très grande vérité quand il raconte que, suivant le récit des prêtres de l’Égypte, le Delta n’avait pas été toujours terre. Ne pouvons-nous pas en dire autant des contrées toutes sablonneuses qui sont vers la mer Baltique? Les Cyclades n’attestent-elles pas aux yeux mêmes, par tous les bas-fonds qui les entourent, par les végétations qu’on découvre aisément sous l’eau qui les baigne, qu’elles ont fait partie du continent? 

Le détroit de la Sicile, cet ancien gouffre de Charybde et de Scylla, dangereux encore aujourd’hui pour les petites barques, ne semble-t-i1 pas nous apprendre que la Sicile était autrefois jointe à l’Apulie, comme l’antiquité l’a toujours cru? Le mont Vésuve et le mont Etna ont les mêmes fondements sous la mer qui les sépare. Le Vésuve ne commença d’être un volcan dangereux que quand l’Etna cessa de l’être; l’un des deux soupiraux jette encore des flammes quand l’autre est tranquille une secousse violente abîma la partie de cette montagne qui joignait Naples à la Sicile. 

Toute l’Europe sait que la mer a englouti la moitié de la Frise. J’ai vu, il y a quarante ans, les clochers de dix-huit villages près du Mordick, qui s’élevaient encore au-dessus de ses inondations, et qui ont cédé depuis à l’effort des vagues Il est sensible que la mer abandonne en peu de temps ses anciens rivages. Voyez Aigues-Mortes(1), Fréjus, Ravenne, qui ont été des ports, et qui ne le sont plus; voyez Damiette, où nous abordâmes du temps des croisades, et qui est actuellement à dix milles au milieu des terres; la mer se retire tous les jours de Rosette. La nature rend partout témoignage de ces révolutions et s’il s’est perdu des étoiles dans l’immensité de l’espace, si la septième des pléiades est disparue depuis longtemps, si plusieurs autres se sont évanouies aux yeux dans la voie lactée, devons-nous être surpris que notre petit globe subisse des changements continuels? 

Je ne prétends pas assurer que la mer ait formé ou même côtoyé toutes les montagnes de la terre. Les coquilles trouvées près de ces montagnes peuvent avoir été le logement de petits testacées qui habitaient des lacs; et ces lacs, qui ont disparu par des tremblements de terre, se seront jetés dans d’autres lacs inférieurs. Les cornes d’Ammon, les pierres étoilées, les lenticulaires, les judaïques, les glossopètres, m’ont paru des fossiles terrestres. Je n’ai jamais osé penser que ces glossopètres pussent être des langues de chien marin(2), et je suis de l’avis de celui qui a dit qu’il vaudrait autant croire que des milliers de femmes sont venues déposer leurs conchas Veneris sur un rivage, que de croire que des milliers de chiens marins y sont venus apporter leurs langues. On a osé dire que les mers sans reflux, et les mers dont le reflux est de sept ou huit pieds, ont formé des montagnes de quatre à cinq cents toises de haut; que tout le globe a été brûlé; qu’il est devenu une boule de verre ces imaginations déshonorent la physique; une telle charlatanerie est indigne de l’histoire. 

Gardons-nous de mêler le douteux au certain, et le chimérique avec le vrai; nous avons assez de preuves des grandes révolutions du globe, sans en aller chercher de nouvelles. 

La plus grande de toutes ces révolutions serait la perte de la terre atlantique, s’il était vrai que cette partie du monde eût existé. Il est vraisemblable que cette terre n’était autre chose que l’île de Madère, découverte peut-être par les Phéniciens, les plus hardis navigateurs de l’antiquité, oubliée ensuite, et enfin retrouvée au commencement du quinzième siècle de notre ère vulgaire. 

Enfin il paraît évident, par les échancrures de toutes les terres que l’Océan baigne, par ces golfes que les irruptions de la mer ont formés, par ces archipels semés au milieu des eaux, que les deux hémisphères ont perdu plus de deux mille lieues de terrain d’un côté, et qu’ils l’ont regagné de l’autre; mais la mer ne peut avoir été pendant des siècles sur les Alpes et sur les Pyrénées une telle idée choque toutes les lois de la gravitation et de l’hydrostatique. 

II.— Des différentes races d’hommes.

Ce qui est plus intéressant pour nous, c’est la différence sensible des espèces d’hommes qui peuplent les quatre parties connues de notre monde. 

Il n’est permis qu’à un aveugle de douter que les Blancs, les Nègres, les Albinos, les Hottentots, les Lapons, les Chinois, les Américains, soient des races entièrement différentes. 

Il n’y a point de voyageur instruit qui, en passant par Leyde, n’ait vu la partie du reticulummucosum d’un Nègre disséqué par le célèbre Ruysch. Tout le reste de cette membrane fut transporté par Pierre le Grand dans le cabinet des raretés, à Pétersbourg. Cette membrane est noire; et c’est elle qui communique aux Nègres cette noirceur inhérente qu’ils ne perdent que dans les maladies qui peuvent déchirer ce tissu, et permettre à la graisse, échappée de ses cellules, de faire des taches blanches sous la peau(3).

Leurs yeux ronds, leur nez épaté, leurs lèvres toujours grosses, leurs oreilles différemment figurées, la laine de leur tête, la mesure même de leur intelligence, mettent entre eux et les autres espèces d’hommes des différences prodigieuses. Et ce qui démontre qu’ils ne doivent point cette différence à leur climat, c’est que des Nègres et des Négresses, transportés dans les pays les plus froids, y produisent toujours des animaux de leur espèce, et que les mulâtres ne sont qu’une race bâtarde d’un noir et d’une blanche, ou d’un blanc et d’une noire. 

Les Albinos sont, à la vérité, une nation très petite et très rare: ils habitent au milieu de l’Afrique; leur faiblesse ne leur permet guère de s’écarter des cavernes où ils demeurent, cependant les Nègres en attrapent quelquefois, et nous les achetons d’eux par curiosité. J’en ai vu deux, et mille Européans en ont vu. Prétendre que ce sont des Nègres nains, dont une espèce de lèpre a blanchi la peau, c’est comme si l’on disait que les noirs eux-mêmes sont des blancs que la lèpre a noircis. Un Albinos ne ressemble pas plus à un Nègre de Guinée qu’à un Anglais ou à un Espagnol. Leur blancheur n’est pas la nôtre; rien d’incarnat, nul mélange de blanc et de brun; c’est une couleur de linge, ou plutôt de cire blanchie; leurs cheveux, leurs sourcils, sont de la plus belle et de la plus douce soie; leurs yeux ne ressemblent en rien à ceux des autres hommes, mais ils approchent beaucoup des yeux de perdrix. Ils ressemblent aux Lapons par la taille, à aucune nation par la tête, puisqu’ils ont une autre chevelure, d’autres yeux, d’autres oreilles; et ils n’ont d’homme que la stature du corps, avec la faculté de la parole et de la pensée dans un degré très éloigné du nôtre. Tels sont ceux que j’ai vus et examinés(4).

Le tablier que la nature a donné aux Cafres, et dont la peau lâche et molle tombe du nombril sur les cuisses; le mamelon noir des femmes samoyèdes, la barbe des hommes de notre continent, et le menton toujours imberbe des américains, sont des différences si marquées qu’il n’est guère possible d’imaginer que les uns et les autres ne soient pas des races différentes. 

Au reste, si l’on demande d’où sont venus les Américains, il faut aussi demander d’où sont venus les habitants des terres australes; et l’on a déjà répondu que la Providence, qui a mis des hommes dans la Norvège, en a mis aussi en Amérique et sous le cercle polaire méridional, comme elle y a planté des arbres et fait croître de l’herbe(5).

Plusieurs savants ont soupçonné que quelques races d’hommes, ou d’animaux approchants de l’homme, ont péri; les Albinos sont en si petit nombre, si faibles, et si maltraités par les Nègres, qu’il est à craindre que cette espèce ne subsiste pas encore longtemps. 

Il est parlé de satyres dans presque tous les auteurs anciens. Je ne vois pas que leur existence soit impossible; on étouffe encore en Calabre quelques monstres mis au monde par des femmes. Il n’est pas improbable que dans les pays chauds des singes aient subjugué des filles. Hérodote, au livre II, dit que, pendant son voyage en Égypte, il y eut une femme qui s’accoupla publiquement avec un bouc dans la province de Mendès; et il appelle toute l’Égypte en témoignage. Il est défendu dans le Lévitique, au chapitre xvii, de s’unir avec les boucs et avec les chèvres. Il faut donc que ces accouplements aient été communs; et jusqu’à ce qu’on soit mieux éclairci, il est à présumer que des espèces monstrueuses ont pu naître de ces amours abominables. Mais si elles ont existé, elles n’ont pu influer sur le genre humain; et, semblables aux mulets, qui n’engendrent point, elles n’ont pu dénaturer les autres races. 

A l’égard de la durée de la vie des hommes (si vous faites abstraction de cette ligne de descendants d’Adam consacrée par les livres juifs, et si longtemps inconnue), il est vraisemblable que toutes les races humaines ont joui d’une vie à peu près aussi courte que la nôtre. Comme les animaux, les arbres, et toutes les productions de la nature, ont toujours eu la même durée, il est ridicule de nous en excepter. 

Mais il faut observer que le commerce n’ayant pas toujours apporté au genre humain les productions et les maladies des autres climats, et les hommes ayant été plus robustes et plus laborieux dans la simplicité d’un état champêtre, pour lequel ils sont nés, ils ont dû jouir d’une santé plus égale, et d’une vie un peu plus longue que dans la mollesse, ou dans les travaux malsains des grandes villes; c’est-à-dire que si dans Constantinople, Paris et Londres, un homme, sur cent mille, arrive à cent années, il est probable que vingt hommes, sur cent mille, atteignaient autrefois cet âge. C’est ce qu’on a observé dans plusieurs endroits de l’Amérique, où le genre humain s’était conservé dans l’état de pure nature. 

La peste, la petite vérole, que les caravanes arabes communiquèrent avec le temps aux peuples de l’Asie et de l’Europe, furent longtemps inconnues. Ainsi le genre humain, en Asie et dans les beaux climats de l’Europe, se multipliait plus aisément qu’ailleurs. Les maladies d’accident et plusieurs blessures ne se guérissaient pas à la vérité comme aujourd’hui; mais l’avantage de n’être jamais attaqué de la petite vérole et de la peste compensait tous les dangers attachés à notre nature, de sorte qu’à tout prendre il est à croire que le genre humain, dans les climats favorables, jouissait autrefois d’une vie plus saine et plus heureuse que depuis l’établissement des grands empires. Ce n’est pas à dire que les hommes aient jamais vécu trois ou quatre cents ans: c’est un miracle très respectable dans la Bible; mais partout ailleurs c’est un conte absurde. 

III. — De l’antiquité des nations.

Presque tous les peuples, mais surtout ceux de l’Asie, comptent une suite de siècles qui nous effraye. Cette conformité entre eux doit au moins nous faire examiner si leurs idées sur cette antiquité sont destituées de toute vraisemblance. 

Pour qu’une nation soit rassemblée en corps de peuple, qu’elle soit puissante, aguerrie, savante, il est certain qu’il faut un temps prodigieux. Voyez l’Amérique; on n’y comptait que deux royaumes quand elle fut découverte, et encore, dans ces deux royaumes, on n’avait pas inventé l’art d’écrire. Tout le reste de ce vaste continent était partagé, et l’est encore, en petites sociétés à qui les arts sont inconnus. Toutes ces peuplades vivent sous des huttes; elles se vêtissent de peaux de bêtes dans les climats froids, et vont presque nues dans les tempérés. Les unes se nourrissent de la chasse, les autres de racines qu’elles pétrissent elles n’ont point recherché un autre genre de vie, parce qu’on ne désire point ce qu’on ne connaît pas. Leur industrie n’a pu aller au delà de leurs besoins pressants. Les Samoyèdes, les Lapons, les habitants du nord de la Sibérie, ceux du Kamtschatka, sont encore moins avancés que les peuples de l’Amérique. La plupart des Nègres, tous les Cafres, sont plongés dans la même stupidité, et y croupiront longtemps. 

Il faut un concours de circonstances favorables pendant des siècles pour qu’il se forme une grande société d’hommes rassemblés sous les mêmes lois; il en faut même pour former un langage. Les hommes n’articuleraient pas si on ne leur apprenait à prononcer des paroles; ils ne jetteraient que des cris confus; ils ne se feraient entendre que par signes. Un enfant ne parle, an bout de quelque temps, que par imitation; et il ne s’énoncerait qu’avec une extrême difficulté si on laissait passer ses premières années sans dénouer sa langue. 

Il a fallu peut-être plus de temps pour que des hommes, doués d’un talent singulier, aient formé et enseigné aux autres les premiers rudiments d’un langage imparfait et barbare, qu’il n’en a fallu pour parvenir ensuite à l’établissement de quelque société. Il y a même des nations entières qui n’ont jamais pu parvenir à former un langage régulier et à prononcer distinctement: tels ont été les Troglodytes, au rapport de Pline; tels sont encore ceux qui habitent vers le cap de Bonne-Espérance. Mais qu’il y a loin de ce jargon barbare à l’art de peindre ses pensées! la distance est immense. 

Cet état de brutes où le genre humain a été longtemps dut rendre l’espèce très rare dans tous les climats. Les hommes ne pouvaient guère suffire à leurs besoins, et, ne s’entendant pas, ils ne pouvaient se secourir. Les bêtes carnassières, ayant plus d’instinct qu’eux, devaient couvrir la terre et dévorer une partie de l’espèce humaine. 

Les hommes ne pouvaient se défendre contre les animaux féroces qu’en lançant des pierres, et en s’armant de grosses branches d’arbres; et de là, peut-être, vint cette notion confuse de l’antiquité que les premiers héros combattaient contre les lions et contre les sangliers avec des massues. 

Les pays les plus peuplés furent sans doute les climats chauds, où l’homme trouva une nourriture facile et abondante dans les cocos, les dattes, les ananas, et dans le riz, qui croît de lui-même. Il est bien vraisemblable que l’Inde, la Chine, les bords de l’Euphrate et du Tigre, étaient très peuplés, quand les autres régions étaient presque désertes. Dans nos climats septentrionaux, au contraire, il était beaucoup plus aisé de rencontrer une compagnie de loups qu’une société d’hommes. 

IV. — De la connaissance de l’âme.

Quelle notion tous les premiers peuples auront-ils eue de l’âme? Celle qu’ont tous nos gens de campagne avant qu’ils aient entendu le catéchisme, ou même après qu’ils l’ont entendu. Ils n’acquièrent qu’une idée confuse, sur laquelle même ils ne réfléchissent jamais. La nature a eu trop de pitié d’eux pour en faire des métaphysiciens; cette nature est toujours et partout la même. Elle fit sentir aux premières sociétés qu’il y avait quelque être supérieur à l’homme, quand elles éprouvaient des fléaux extraordinaires. Elle leur fit sentir de même qu’il est dans l’homme quelque chose qui agit et qui pense. Elles ne distinguaient point cette faculté de celle de la vie; et le mot d’âme signifia toujours la vie chez les anciens, soit Syriens, soit Chaldéens, soit Égyptiens, soit Grecs, soit ceux qui vinrent enfin s’établir dans une partie de la Phénicie. 

Par quels degrés put-on parvenir à imaginer dans notre être physique un autre être métaphysique? Certainement des hommes uniquement occupés de leurs besoins n’en savaient pas assez pour se tromper en philosophes. 

Il se forma, dans la suite des temps, des sociétés un peu policées, dans lesquelles un petit nombre d’hommes put avoir le loisir de réfléchir. Il doit être arrivé qu’un homme, sensiblement frappé de la mort de son père, ou de son frère, ou de sa femme, ait vu dans un songe la personne qu’il regrettait. Deux ou trois songes de cette nature auront inquiété tout une peuplade. Voilà un mort qui apparaît à des vivants; et cependant ce mort, rongé des vers, est toujours en la même place. C’est donc quelque chose qui était en lui, qui se promène dans l’air; c’est son âme, son ombre, ses mânes; c’est une légère figure de lui-même. Tel est le raisonnement naturel de l’ignorance qui commence à raisonner. Cette opinion est celle de tous les premiers temps connus, et doit avoir été par conséquent celle des temps ignorés. L’idée d’un être purement immatériel n’a pu se présenter à des esprits qui ne connaissaient que la matière. Il a fallu des forgerons, des charpentiers, des maçons, des laboureurs, avant qu’il se trouvât un homme qui eût assez de loisir pour méditer. Tous les arts de la main ont sans doute précédé la métaphysique de plusieurs siècles. 

Remarquons, en passant, que dans l’âge moyen de la Grèce, du temps d’Homère, l’âme n’était autre chose qu’une image aérienne du corps. Ulysse voit dans les enfers des ombres, des mânes: pouvait-il voir des esprits purs? 

Nous examinerons dans la suite comment les Grecs empruntèrent des Égyptiens l’idée des enfers et de l’apothéose des morts; comment ils crurent, ainsi que d’autres peuples, une seconde vie, sans soupçonner la spiritualité de l’âme. Au contraire, ils ne pouvaient imaginer qu’un être sans corps pût éprouver du bien et du mal. Et je ne sais si Platon n’est pas le premier qui ait parlé d’un être purement spirituel. C’est là, peut-être, un des plus grands efforts de l’intelligence humaine. Encore la spiritualité de Platon est très contestée, et la plupart des pères de l’Église admirent une âme corporelle, tout platoniciens qu’ils étaient. Mais nous n’en sommes pas à ces temps si nouveaux, et nous ne considérons le monde que comme encore informe et à peine dégrossi. 

V. — De la religion des premiers hommes.

Lorsque, après un grand nombre de siècles quelques sociétés se furent établies, il est à croire qu’il y eut quelque religion, quelque espèce de culte grossier. Les hommes, alors uniquement occupés du soin de soutenir leur vie, ne pouvaient remonter à l’auteur de la vie; ils ne pouvaient connaître ces rapports de toutes les parties de l’univers, ces moyens et ces fins innombrables, qui annoncent aux sages un éternel architecte. 

La connaissance d’un dieu, formateur, rémunérateur et vengeur, est le fruit de la raison cultivée. 

Tous les peuples furent donc pendant des siècles ce que sont aujourd’hui les habitants de plusieurs côtes méridionales de l’Afrique, ceux de plusieurs îles, et la moitié des Américains. Ces peuples n’ont nulle idée d’un dieu unique, ayant tout fait, présent en tous lieux, existant par lui-même dans l’éternité. On ne doit pas pourtant les nommer athées dans le sens ordinaire, car ils ne nient point l’Être suprême ; ils ne le connaissent pas; ils n’en ont nulle idée. Les Cafres prennent pour protecteur un insecte, les Nègres un serpent. Chez les Américains, les uns adorent la lune, les autres un arbre ; plusieurs n’ont absolument aucun culte. 

Les Péruviens, étant policés, adoraient le soleil: ou Manco-Capac leur avait fait accroire qu’il était le fils de cet astre, ou leur anime la nature. 

Pour raison commencée leur avait dit qu’ils devaient quelque reconnaissance à l’astre qui savoir comment tous ces cultes ou ces superstitions s’établirent, il me semble qu’il faut suivre la marche de l’esprit humain abandonné à lui-même. Une bourgade d’hommes presque sauvages voit périr les fruits qui la nourrissent; une inondation détruit quelques cabanes; le tonnerre en brûle quelques autres. Qui leur a fait ce mal? ce ne peut être un de leurs concitoyens, car tous ont également souffert: c’est donc quelque puissance secrète; elle les a maltraités, il faut donc l’apaiser. Comment en venir à bout? en la servant comme on sert ceux a qui on veut plaire, en lui faisant de petits présents. Il y a un serpent dans le voisinage, ce pourrait bien être ce serpent: on lui offrira du lait près de la caverne où il se retire; il devient sacré dès lors; on l’invoque quand on a la guerre contre la bourgade voisine, qui, de son côté, a choisi un autre protecteur. 

D’autres petites peuplades se trouvent dans le même cas. Mais, n’ayant chez elles aucun objet qui fixe leur crainte et leur adoration, elles appelleront en général l’être qu’elles soupçonnent leur avoir fait du mal, le Maître, le Seigneur, le Chef, le Dominant

Cette idée, étant plus conforme que les autres à la raison commencée, qui s’accroît et se fortifie avec le temps, demeure dans toutes les têtes quand la nation est devenue plus nombreuse. Aussi voyons-nous que beaucoup de nations n’ont eu d’autre dieu que le maître, le seigneur. C’était Adonaï chez les Phéniciens; Baal, Melkom, Adad, Sadaï, chez les peuples de Syrie. Tous ces noms ne signifient que le Seigneur, le Puissant.

Chaque État eut donc, avec le temps, sa divinité tutélaire, sans savoir seulement ce que c’est qu’un dieu, et sans pouvoir imaginer que l’État voisin n’eut pas, comme lui, un protecteur véritable. Car comment penser, lorsqu’on avait un seigneur, que les autres n’en eussent pas aussi? Il s’agissait seulement de savoir lequel de tant de maîtres, de seigneurs, de dieux, l’emporterait, quand les nations combattraient les unes contre les autres. 

Ce fut là sans doute l’origine de cette opinion, si généralement et si longtemps répandue, que chaque peuple était réellement protégé par la divinité qu’il avait choisie. Cette idée fut tellement enracinée chez les hommes que, dans des temps très postérieurs, vous voyez Homère faire combattre les dieux de Troie contre les dieux des Grecs, sans laisser soupçonner en aucun endroit que ce soit une chose extraordinaire et nouvelle. 

Vous voyez Jephté, chez les Juifs, qui dit aux Ammonites: « Ne possédez-vous pas de droit ce que votre seigneur Chamos vous a donné? Souffrez donc que nous possédions la terre que notre seigneur Adonaï nous a promise. » 

Il y a un autre passage non moins fort ; c’est celui de Jérémie, chapitre xlix, verset 1, où il est dit: « Quelle raison a eue le seigneur Melkom pour s’emparer du pays de Gad? » Il est clair, par ces expressions, que les Juifs, quoique serviteurs d’Adonaï, reconnaissaient pourtant le seigneur Melkom et le seigneur Chamos. 

Dans le premier chapitre des Juges, vous trouverez que « le dieu de Juda se rendit maître des montagnes, mais qu’il ne put vaincre dans les vallées. » Et au troisième livre des Rois, vous trouvez chez les Syriens l’opinion établie que le dieu des Juifs n’était que le dieu des montagnes. 

Il y a bien plus. Rien ne fut plus commun que d’adopter les dieux étrangers. Les Grecs reconnurent ceux des Égyptiens je ne dis pas le boeuf Apis, et le chien Anubis; mais Ammon, et les douze grands dieux. Les Romains adorèrent tous les dieux des Grecs. Jérémie, Amos, et saint Étienne, nous assurent que dans le désert, pendant quarante années, les Juifs ne reconnurent que Moloch, Remphan, ou Kium(6); qu’ils ne firent aucun sacrifice, ne présentèrent aucune offrande au dieu Adonaï, qu’ils adorèrent depuis. Il est vrai que le Pentateuque ne parle que du veau d’or, dont aucun prophète ne fait mention mais ce n’est pas ici le lieu d’éclaircir cette grande difficulté il suffit de révérer également Moïse, Jérémie, Amos, et saint Étienne, qui semblent se contredire, et que les théologiens concilient. 

Ce que j’observe seulement, c’est qu’excepté ces temps de guerre et de fanatisme sanguinaire qui éteignent toute humanité, et qui rendent les moeurs, les lois, la religion d’un peuple, l’objet de l’horreur d’un autre peuple, toutes les nations trouvèrent très bon que leurs voisins eussent leurs dieux particuliers, et qu’elles imitèrent souvent le culte et les cérémonies des étrangers. 

Les Juifs mêmes, malgré leur horreur pour le reste des hommes, qui s’accrut avec le temps, imitèrent la circoncision des Arabes et des Égyptiens, s’attachèrent, comme ces derniers, à la distinction des viandes, prirent d’eux les ablutions, les processions, les danses sacrées, le bouc Hazazel, la vache rousse. Ils adorèrent souvent le Baal, le Belphégor de leurs autres voisins: tant la nature et la coutume l’emportent presque toujours sur la loi, surtout quand cette loi n’est pas généralement connue du peuple. Ainsi Jacob, petit-fils d’Abraham, ne fit nulle difficulté d’épouser deux soeurs, qui étaient ce que nous appelons idolâtres, et filles d’un père idolâtre. Moïse même épousa la fille d’un prêtre madianite idolâtre. Abraham était fils d’un idolâtre. Le petit-fils de Moïse, Éléazar, fut prêtre idolâtre de la tribu de Dan, idolâtre. 

Ces mêmes Juifs, qui, longtemps après, crièrent tant contre les cultes étrangers, appelèrent dans leurs livres sacrés l’idolâtre Nabuchodonosor l’oint du Seigneur; l’idolâtre Cyrus, aussi l’oint du Seigneur. Un de leurs prophètes fut envoyé à l’idolâtre Ninive, Élisée permit à l’idolâtre Naaman d’aller dans le temple de Remnon. Mais n’anticipons rien; nous savons assez que les hommes se contredisent toujours dans leurs moeurs et dans leurs lois. Ne sortons point ici du sujet que nous traitons; continuons à voir comment les religions diverses s’établirent. 

Les peuples les plus policés de l’Asie, en deçà de l’Euphrate, adorèrent les astres. Les Chaldéens, avant le premier Zoroastre, rendaient hommage au soleil, comme firent depuis les Péruviens dans un autre hémisphère. Il faut que cette erreur soit bien naturelle à l’homme, puisqu’elle a eu tant de sectateurs dans l’Asie et dans l’Amérique. Une nation petite et à demi sauvage n’a qu’un protecteur. Devient-elle plus nombreuse, elle augmente le nombre de ses dieux. Les Égyptiens commencent par adorer Isheth, ou Isis, et ils finissent par adorer des chats. Les premiers hommages des Romains agrestes sont pour Mars ; ceux des Romains maîtres de l’Europe sont pour la déesse de l’acte du mariage, pour le dieu des latrines(7). Et cependant Cicéron, et tous les philosophes, et tous les initiés, reconnaissaient un dieu suprême et tout-puissant. Ils étaient tous revenus, par la raison, au point dont les hommes sauvages étaient partis par instinct. 

Les apothéoses ne peuvent avoir été imaginées que très longtemps après les premiers cultes. Il n’est pas naturel de faire d’abord un dieu d’un homme que nous avons vu naître comme nous, souffrir comme nous les maladies, les chagrins, les misères de l’humanité, subir les mêmes besoins humiliants, mourir et devenir la pâture des vers. Mais voici ce qui arriva chez presque toutes les nations, après les révolutions de plusieurs siècles. 

Un homme qui avait fait de grandes choses, qui avait rendu des services au genre humain, ne pouvait être, à la vérité, regardé comme un dieu par ceux qui l’avaient vu trembler de la fièvre, et aller à la garde-robe; mais les enthousiastes se persuadèrent qu’ayant des qualités éminentes, il les tenait d’un dieu; qu’il était fils d’un dieu: ainsi les dieux firent des enfants dans tout le monde; car, sans compter les rêveries de tant de peuples qui précédèrent les Grecs, Bacchus, Persée, Hercule, Castor, Pollux, furent fils de dieu; Romulus, fils de dieu; Alexandre fut déclaré fils de dieu en Égypte ; un certain Odin, chez nos nations du nord, fils de dieu; Manco-Capac, fils du Soleil au Pérou. L’historien des Mogols, Abulcazi, rapporte qu’une des aïeules de Gengis, nommée Alanku, étant fille, fut grosse d’un rayon céleste. Gengis lui-même passa pour le fils de dieu; et lorsque le pape Innocent IV envoya frère Ascelin à Batou-kan, petit-fils de Gengis, ce moine, ne pouvant être présenté qu’à l’un des vizirs, lui dit qu’il venait de la part du vicaire de Dieu: le ministre répondit: « Ce vicaire ignore-t-il qu’il doit des hommages et des tributs au fils de Dieu, le grand Batou-kan, son maître? » 

D’un fils de dieu à un dieu il n’y a pas loin chez les hommes amoureux du merveilleux. Il ne faut que deux ou trois générations pour faire partager au fils le domaine de son père; ainsi des temples furent élevés, avec le temps, à tous ceux qu’on avait supposés être nés du commerce surnaturel de la divinité avec nos femmes et avec nos filles. 

On pourrait faire des volumes sur ce sujet; mais tous ces volumes se réduisent à deux mots: c’est que le gros du genre humain a été et sera très longtemps insensé et imbécile; et que peut-être les plus insensés de tous ont été ceux qui ont voulu trouver un sens à ces fables absurdes, et mettre de la raison dans la folie. 

VI. — Des usages et des sentiments communs à presque toutes les nations anciennes.

La nature étant partout la même, les hommes ont du nécessairement adopter les mêmes vérités et les mêmes erreurs dans les choses qui tombent le plus sous le sens et qui frappent le plus l’imagination. Ils ont dû tous attribuer le fracas et les effets du tonnerre au pouvoir d’un être supérieur habitant dans les airs. Les peuples voisins de l’Océan, voyant les grandes marées inonder leurs rivages à la pleine lune, ont du croire que la lune était cause de tout ce qui arrivait au monde dans le temps de ses différentes phases. 

Dans leurs cérémonies religieuses, presque tous se tournèrent vers l’orient, ne songeant pas qu’il n’y a ni orient ni occident, et rendant tous une espèce d’hommage au soleil qui se levait à leurs yeux. 

Parmi les animaux, le serpent dut leur paraître doué d’une intelligence supérieure, parce que, voyant muer quelquefois sa peau, ils durent croire qu’il rajeunissait. Il pouvait donc, en changeant de peau, se maintenir toujours dans sa jeunesse; il était donc immortel. Aussi fut-il, en Égypte, en Grèce, le symbole de l’immortalité. Les gros serpents qui se trouvaient auprès des fontaines empêchaient les hommes timides d’en approcher: on pensa bientôt qu’ils gardaient des trésors. Ainsi un serpent gardait les pommes d’or hespérides; un autre veillait autour de la toison d’or; et dans les mystères de Bacchus, on portait l’image d’un serpent qui semblait garder une grappe d’or. 

Le serpent passait donc pour le plus habile des animaux; et de là cette ancienne fable indienne que Dieu, ayant créé l’homme, lui donna une drogue qui lui assurait une vie saine et longue; que l’homme chargea son âne de ce présent divin, mais qu’en chemin, l’âne ayant eu soif, le serpent lui enseigna une fontaine, et prit la drogue pour lui tandis que l’âne buvait; de sorte que l’homme perdit l’immortalité par sa négligence, et le serpent l’acquit par son adresse. De là enfin tant de contes d’ânes et de serpents. 

Ces serpents faisaient du mal; mais comme ils avaient quelque chose de divin, il n’y avait qu’un dieu qui eut pu enseigner à les détruire. Ainsi le serpent Python fut tué par Apollon. Ainsi Ophionée, le grand serpent, fit la guerre aux dieux longtemps avant que les Grecs eussent forgé leur Apollon. Un fragment de Phérécide prouve que cette fable du grand serpent, ennemi des dieux, était une des plus anciennes de la Phénicie. Et cent siècles avant Phérécide, les premiers brachmanes avaient imaginé que Dieu envoya un jour sur la terre une grosse couleuvre qui engendra dix mille couleuvres, lesquelles furent autant de péchés dans le coeur des hommes. 

Nous avons déjà vu que les songes, les rêves, durent introduire la même superstition dans toute la terre. Je suis inquiet, pendant la veille, de la santé de ma femme, de mon fils; je les vois mourants pendant mon sommeil; ils meurent quelques jours après: il n’est pas douteux que les dieux ne m’aient envoyé ce songe véritable. Mon rêve n’a-t-il pas été accompli, c’est un rêve trompeur que les dieux m’ont député. Ainsi, dans Homère, Jupiter envoie un songe trompeur à Agamemnon, chef des Grecs. Ainsi (au troisième livre des Rois, chap. xxii), le dieu qui conduit les Juifs envoie un esprit malin pour mentir dans la bouche des prophètes, et pour tromper le roi Achab. 

Tous les songes vrais ou faux viennent du ciel; les oracles s’établissent de même par toute la terre. 

Une femme vient demander à des mages si son mari mourra dans l’année. L’un lui répond oui, l’autre non: il est bien certain que l’un d’eux aura raison. Si le mari vit, la femme garde le silence; s’il meurt, elle crie par toute la ville que le mage qui a prédit cette mort est un prophète divin. Il se trouve bientôt dans tous les pays des hommes qui prédisent l’avenir, et qui découvrent les choses les plus cachées. Ces hommes s’appellent les voyants chez les Égyptiens, comme dit Manéthon, au rapport même de Josèphe, dans son Discours contre Apion. 

Il y avait des voyants en Chaldée, en Syrie. Chaque temple eut ses oracles. Ceux d’Apollon obtinrent un si grand crédit que Rollin, dans son Histoire ancienne, répète les oracles rendus par Apollon à Crésus. Le dieu devine que le roi fait cuire une tortue dans une tourtière de cuivre, et lui répond que son règne finira quand un mulet sera sur le trône des Perses. Rollin n’examine point si ces prédictions, dignes de Nostradamus, ont été faites après coup; il ne doute pas de la science des prêtres d’Apollon, et il croit que Dieu permettait qu’Apollon dit vrai: c’était apparemment pour confirmer les païens dans leur religion. 

Une question plus philosophique, dans laquelle toutes les grandes nations policées, depuis l’Inde jusqu’à la Grèce, se sont accordées, c’est l’origine du bien et du mal. 

Les premiers théologiens de toutes les nations durent se faire la question que nous faisons tous dès l’âge de quinze ans: Pourquoi y a-t-il du mal sur la terre? 

On enseigna dans l’Inde qu’Adimo, fils de Brama(8), produisit les hommes justes par le nombril, du côté droit, et les injustes du côté gauche; et que c’est de ce côté gauche que vint le mal moral et le mal physique. Les Égyptiens eurent leur Typhon, qui fut l’ennemi d’Osiris. Les Persans imaginèrent qu’Ariman perça l’oeuf qu’avait pondu Oromase, et y fit entrer le péché. On connaît la Pandore des Grecs: c’est la plus belle de toutes les allégories que l’antiquité nous ait transmises. 

L’allégorie de Job fut certainement écrite en arabe, puisque les traductions hébraïque et grecque ont conservé plusieurs termes arabes. Ce livre, qui est d’une très haute antiquité, représente le Satan, qui est l’Ariman des Perses et le Typhon des Égyptiens, se promenant dans toute la terre, et demandant permission au Seigneur d’affliger Job. Satan parait subordonné au Seigneur; mais il résulte que Satan est un être très puissant, capable d’envoyer sur la terre des maladies, et de tuer les animaux. 

Il se trouva, au fond, que tant de peuples, sans le savoir, étaient d’accord sur la croyance de deux principes, et que l’univers alors connu était en quelque sorte manichéen. 

Tous les peuples durent admettre les expiations; car où était l’homme qui n’eut pas commis de grandes fautes contre la société? et où était l’homme à qui l’instinct de sa raison ne fit pas sentir des remords? L’eau lavait les souillures du corps et des vêtements, le feu purifiait les métaux; il fallait bien que l’eau et le feu purifiassent les âmes. Aussi n’y eut-il aucun temple sans eaux et sans feux salutaires. 

Les hommes se plongèrent dans le Gange, dans l’Indus, dans l’Euphrate, au renouvellement de la lune et dans les éclipses. Cette immersion expiait les péchés. Si on ne se purifiait pas dans le Nil, c’est que les crocodiles auraient dévoré les pénitents. Mais les prêtres, qui se purifiaient pour le peuple, se plongeaient dans de larges cuves, et y baignaient les criminels qui venaient demander pardon aux dieux. 

Les Grecs, dans tous leurs temples, eurent des bains sacrés, comme des feux sacrés, symboles universels, chez tous les hommes, de la pureté des âmes. Enfin les superstitions paraissent établies chez toutes les nations, excepté chez les lettrés de la Chine. 

VII. — Des sauvages.

Entendez-vous par sauvages des rustres vivant dans des cabanes avec leurs femelles et quelques animaux, exposés sans cesse à toute l’intempérie des saisons; ne connaissant que la terre qui les nourrit, et le marché où ils vont quelquefois vendre leurs denrées pour y acheter quelques habillements grossiers; parlant un jargon qu’on n’entend pas dans les villes; ayant peu d’idées, et par conséquent peu d’expressions; soumis, sans qu’ils sachent pourquoi, à un homme de plume, auquel ils portent tous les ans la moitié de ce qu’ils ont gagné à la sueur de leur front; se rassemblant, certains jours, dans une espèce de grange pour célébrer des cérémonies où ils ne comprennent rien, écoutant un homme vêtu autrement qu’eux et qu’ils n’entendent point; quittant quelquefois leur chaumière lorsqu’on bat le tambour, et s’engageant à s’aller faire tuer dans une terre étrangère, et à tuer leurs semblables, pour le quart de ce qu’ils peuvent gagner chez eux en travaillant? Il y a de ces sauvages-là dans toute l’Europe. Il faut convenir surtout que les peuples du Canada et les Cafres, qu’il nous a plu d’appeler sauvages, sont infiniment supérieurs aux nôtres. Le Huron, l’Algonquin, l’Illinois, le Cafre, le Hottentot, ont l’art de fabriquer eux-mêmes tout ce dont ils ont besoin, et cet art manque à nos rustres. Les peuplades d’Amérique et d’Afrique sont libres, et nos sauvages n’ont pas même d’idée de la liberté. 

Les prétendus sauvages d’Amérique sont des souverains qui reçoivent des ambassadeurs de nos colonies transplantées auprès de leur territoire par l’avarice et par la légèreté. Ils connaissent l’honneur, dont jamais nos sauvages d’Europe n’ont entendu parler. Ils ont une patrie, ils l’aiment, ils la défendent; ils font des traités; ils se battent avec courage, et parlent souvent avec une énergie héroïque. Y a-t-il une plus belle réponse, dans les Grands Hommes de Plutarque, que celle de ce chef de Canadiens à qui une nation européenne proposait de lui céder son patrimoine? « Nous sommes nés sur cette terre, nos pères y sont ensevelis; dirons-nous aux ossements de nos pères: Levez-vous, et venez avec nous dans une terre étrangère? » 

Ces Canadiens étaient des Spartiates, en comparaison de nos rustres qui végètent dans nos villages, et des sybarites qui s’énervent dans nos villes. 

Entendez-vous par sauvages des animaux à deux pieds, marchant sur les mains dans le besoin, isolés, errant dans les forêts, Salvatici, Selvaggi; s’accouplant à l’aventure, oubliant les femmes auxquelles ils se sont joints, ne connaissant ni leurs fils ni leurs pères; vivant en brutes, sans avoir ni l’instinct ni les ressources des brutes? On a écrit que cet état est le véritable état de l’homme, et que nous n’avons fait que dégénérer misérablement depuis que nous l’avons quitté. Je ne crois pas que cette vie solitaire, attribuée à nos pères, soit dans la nature humaine. 

Nous sommes, si je ne me trompe, au premier rang (s’il est permis de le dire) des animaux qui vivent en troupe, comme les abeilles, les fourmis, les castors, les oies, les poules, les moutons, etc. Si l’on rencontre une abeille errante, devra-t-on conclure que cette abeille est dans l’état de pure nature, et que celles qui travaillent en société dans la ruche ont dégénéré? 

Tout animal n’a-t-il pas son instinct irrésistible auquel il obéit nécessairement? Qu’est-ce que cet instinct? l’arrangement des organes dont le jeu se déploie par le temps. Cet instinct ne peut se développer d’abord, parce que les organes n’ont pas acquis leur plénitude(9).

Ne voyons-nous pas en effet que tous les animaux, ainsi que tous les autres êtres, exécutent invariablement la loi que la nature donne à leur espèce? L’oiseau fait son nid, comme les astres fournissent leur course, par un principe qui ne change jamais. Comment l’homme seul aurait-il changé? S’il eût été destiné à vivre solitaire comme les autres animaux carnassiers, aurait-il pu contredire la loi de la nature jusqu’à vivre en société? et s’il était fait pour vivre en troupe, comme les animaux de basse-cour et tant d’autres, eut-il pu d’abord pervertir sa destinée jusqu’à vivre pendant des siècles en solitaire? Il est perfectible; et de là on a conclu qu’il s’est perverti. Mais pourquoi n’en pas conclure qu’il s’est perfectionné jusqu’au point où la nature a marqué les limites de sa perfection? 

Tous les hommes vivent en société: peut-on en inférer qu’ils n’y ont pas vécu autrefois? n’est-ce pas comme si l’on concluait que si les taureaux ont aujourd’hui des cornes, c’est parce qu’ils n’en ont pas toujours eu? 

L’homme, en général, a toujours été ce qu’il est: cela ne veut pas dire qu’il ait toujours en de belles villes, du canon de vingt-quatre livres de balle, des opéras-comiques, et des couvents de religieuses. Mais il a toujours eu le même instinct, qui le porte à s’aimer dans soi-même, dans la compagne de son plaisir, dans ses enfants, dans ses petits-fils, dans les oeuvres de ses mains. 

Voilà ce qui jamais ne change d’un bout de l’univers à l’autre. Le fondement de la société existant toujours, il y a donc toujours eu quelque société; nous n’étions donc point faits pour vivre à la manière des ours. 

On a trouvé quelquefois des enfants égarés dans les bois, et vivant comme des brutes; mais on y a trouvé aussi des moutons et des oies; cela n’empêche pas que les oies et les moutons ne soient destinés à vivre en troupeaux. 

Il y a des faquirs dans les Indes qui vivent seuls, chargés de chaînes. Oui; et ils ne vivent ainsi qu’afin que les passants, qui les admirent, viennent leur donner des aumônes. Ils font, par un fanatisme rempli de vanité, ce que font nos mendiants des grands chemins, qui s’estropient pour attirer la compassion. Ces excréments de la société humaine sont seulement des preuves de l’abus qu’on peut faire de cette société. 

Il est très vraisemblable que l’homme a été agreste pendant des milliers de siècles, comme sont encore aujourd’hui une infinité de paysans. Mais l’homme n’a pu vivre comme les blaireaux et les lièvres. 

Par quelle loi, par quels liens secrets, par quel instinct l’homme aura-t-i1 toujours vécu en famille sans le secours des arts, et sans avoir encore formé un langage? C’est par sa propre nature, par le goût qui le porte à s’unir avec une femme; c’est par l’attachement qu’un Morlaque, un Islandais, un Lapon, un Hottentot, sent pour sa compagne, lorsque son ventre, grossissant, lui donne l’espérance de voir naître de son sang un être semblable à lui; c’est par le besoin que cet homme et cette femme ont l’un de l’autre, par l’amour que la nature leur inspire pour leur petit, dès qu’il est né, par l’autorité que la nature leur donne sur ce petit, par l’habitude de l’aimer, par l’habitude que le petit prend nécessairement d’obéir au père et à la mère, par les secours qu’ils en reçoivent dès qu’il a cinq ou six ans, par les nouveaux enfants que font cet homme et cette femme; c’est enfin parce que, dans un âge avancé, ils voient avec plaisir leurs fils et leurs filles faire ensemble d’autres enfants, qui ont le même instinct que leurs pères et leurs mères. 

Tout cela est un assemblage d’hommes bien grossiers, je l’avoue; mais croit-on que les charbonniers des forêts d’Allemagne, les habitants du Nord, et cent peuples de l’Afrique, vivent aujourd’hui d’une manière bien différente? 

Quelle langue parleront ces familles sauvages et barbares? elles seront sans doute très longtemps sans en parler aucune; elles s’entendront très bien par des cris et par des gestes. Toutes les nations ont été ainsi des sauvages, à prendre ce mot dans ce sens; c’est-à-dire qu’il y aura eu longtemps des familles errantes dans les forêts, disputant leur nourriture aux autres animaux, s’armant contre eux de pierres et de grosses branches d’arbres, se nourrissant de légumes sauvages, de fruits de toute espèce, et enfin d’animaux même. 

Il y a dans l’homme un instinct de mécanique que nous voyons produire tous les jours de très grands effets dans des hommes fort grossiers. On voit des machines inventées par les habitants des montagnes du Tyrol et des Vosges, qui étonnent les savants. Le paysan le plus ignorant sait partout remuer les plus gros fardeaux par le secours du levier, sans se douter que la puissance faisant équilibre est au poids comme la distance du point d’appui à ce poids est à la distance de ce même point d’appui à la puissance. S’il avait fallu que cette connaissance précédât l’usage des leviers, que de siècles se seraient écoulés avant qu’on eût pu déranger une grosse pierre de sa place! 

Proposez à des enfants de sauter un fossé; tous prendront machinalement leur secousse, en se retirant un peu en arrière, et courront ensuite. Ils ne savent pas assurément que leur force, en ce cas, est le produit de leur masse multipliée par leur vitesse. 

Il est donc prouvé que la nature seule nous inspire des idées utiles qui précèdent toutes nos réflexions. Il en est de même dans la morale. Nous avons tous deux sentiments qui sont le fondement de la société: la commisération et la justice. Qu’un enfant voie déchirer son semblable, il éprouvera des angoisses subites; il les témoignera par ses cris et par ses larmes; il secourra, s’il peut, celui qui souffre. 

Demandez à un enfant sans éducation, qui commencera à raisonner et à parler, si le grain qu’un homme a semé dans son champ lui appartient, et si le voleur qui en a tué le propriétaire a un droit légitime sur ce grain; vous verrez si l’enfant ne répondra pas comme tous les législateurs de la terre. 

Dieu nous a donné un principe de raison universelle, comme il a donné des plumes aux oiseaux et la fourrure aux ours; et ce principe est si constant qu’il subsiste malgré toutes les passions qui le combattent, malgré les tyrans qui veulent le noyer dans le sang, malgré les imposteurs qui veulent l’anéantir dans la superstition. C’est ce qui fait que le peuple le plus grossier juge toujours très bien, à la longue, des lois qui le gouvernent, parce qu’il sent si ces lois sont conformes ou opposées aux principes de commisération et de justice qui sont dans son coeur. 

Mais, avant d’en venir à former une société nombreuse, un peuple, une nation, il faut un langage; et c’est le plus difficile. Sans le don de l’imitation, on n’y serait jamais parvenu. On aura sans doute commencé par des cris qui auront exprimé les premiers besoins; ensuite les hommes les plus ingénieux, nés avec les organes les plus flexibles, auront formé quelques articulations que leurs enfants auront répétées; et les mères surtout auront dénoué leurs langues les premières. Tout idiome commençant aura été composé de monosyllabes, comme plus aisés à former et à retenir. 

Nous voyons en effet que les nations les plus anciennes, qui ont conservé quelque chose de leur premier langage, expriment encore par des monosyllabes les choses les plus familières et qui tombent le plus sous nos sens: presque tout le chinois est fondé encore aujourd’hui sur des monosyllabes. 

Consultez l’ancien tudesque et tous les idiomes du Nord, vous verrez à peine une chose nécessaire et commune exprimée par plus d’une articulation. Tout est monosyllabes: zon, le soleil; moun, la lune; zé, la mer; flus, le fleuve; man, l’homme; kof, la tête; boum, un arbre; drink, boire; march, marcher; shlaf, dormir, etc. 

C’est avec cette brièveté qu’on s’exprimait dans les forêts des Gaules et de la Germanie, et dans tout le septentrion. Les Grecs et les Romains n’eurent des mots plus composés que longtemps après s’être réunis en corps de peuple. 

Mais par quelle sagacité avons-nous pu marquer les différences des temps? Comment aurons-nous pu exprimer les nuances je voudrais, j’aurais voulu; les choses positives, les choses conditionnelles? 

Ce ne peut être que chez les nations déjà les plus policées qu’on soit parvenu, avec le temps, à rendre sensibles, par des mots composés, ces opérations secrètes de l’esprit humain. Aussi voit-on que chez les barbares il n’y a que deux ou trois temps 

Les Hébreux n’exprimaient que le présent et le futur. La langue franque, si commune dans les échelles du Levant, est réduite encore à cette indigence. Et enfin, malgré tous les efforts des hommes, il n’est aucun langage qui approche de la perfection. 

VIII. — De l’Amérique.

Se peut-il qu’on demande encore d’où sont venus les hommes qui ont peuplé l’Amérique? On doit assurément faire la même question sur les nations des terres australes. Elles sont beaucoup plus éloignées du port dont partit Christophe Colomb que ne le sont les îles Antilles. On a trouvé des hommes et des animaux partout où la terre est habitable: qui les y a mis? On l’a déjà dit(10), c’est celui qui fait croître l’herbe des champs: et on ne devait pas être plus surpris de trouver en Amérique des hommes que des mouches. 

Il est assez plaisant que le jésuite Lafitau(11) prétende, dans sa préface de l’Histoire des Sauvages américains, qu’il n’y a que des athées qui puissent dire que Dieu a créé les Américains. 

On grave encore aujourd’hui des cartes de l’ancien monde où l’Amérique paraît sons le nom d’île Atlantique. Le îles du Cap-Vert y sont sous le nom de Gorgades; les Caraïbes sous celui d’îles Hespérides. Tout cela n’est pourtant fondé que sur l’ancienne découverte des îles Canaries, et probablement de celle de Madère, où les Phéniciens et les Carthaginois voyagèrent; elles touchent presque à l’Afrique, et peut-être en étaient-elles moins éloignées dans les anciens temps qu’aujourd’hui. 

Laissons le père Lafitau faire venir les Caraïbes des peuples de Carie, à cause de la conformité du nom, et surtout parce que les femmes caraïbes faisaient la cuisine de leurs maris ainsi que les femmes cariennes; laissons-le supposer que les Caraïbes ne naissent rouges, et les Négresses noires, qu’à cause de l’habitude de leurs premiers pères de se peindre en noir ou en rouge. 

Il arriva, dit-il, que les Négresses, voyant leurs maris teints en noir, en eurent l’imagination si frappée que leur race s’en ressentit pour jamais. La même chose arriva aux femmes caraïbes, qui, par la même force d’imagination, accouchèrent d’enfants rouges. Il rapporte l’exemple des brebis de Jacob, qui naquirent bigarrées par l’adresse qu’avait eue ce patriarche de mettre devant leurs yeux des branches dont la moitié était écorcée; ces branches, paraissant à peu près de deux couleurs, donnèrent aussi deux couleurs aux agneaux du patriarche. Mais le jésuite devait savoir que tout ce qui arrivait du temps de Jacob n’arrive plus aujourd’hui. 

Si l’on avait demandé au gendre de Laban pourquoi ses brebis, voyant toujours de l’herbe, ne faisaient pas des agneaux verts, il aurait été bien embarrassé. 

Enfin Lafitau fait venir les Américains des anciens Grecs; et voici ses raisons. Les Grecs avaient des fables, quelques Américains en ont aussi. Les premiers Grecs allaient à la chasse, les Américains y vont. Les premiers Grecs avaient des oracles, les Américains ont des sorciers. On dansait dans les fêtes de la Grèce, on danse en Amérique. Il faut avouer que ces raisons sont convaincantes. 

On peut faire, sur les nations du nouveau monde, une réflexion que le père Lafitau n’a point faite: c’est que les peuples éloignés des tropiques ont toujours été invincibles, et que les peuples plus rapprochés des tropiques ont presque tous été soumis à des monarques. Il en fut longtemps de même dans notre continent. Mais on ne voit point que les peuples du Canada soient allés jamais subjuguer le Mexique, comme les Tartares se sont répandus dans l’Asie et dans l’Europe. Il paraît que les Canadiens ne furent jamais en assez grand nombre pour envoyer ailleurs des colonies. 

En général, l’Amérique n’a jamais pu être aussi peuplée que l’Europe et l’Asie; elle est couverte de marécages immenses qui rendent l’air très malsain; la terre y produit un nombre prodigieux de poisons; les flèches trempées dans les sucs de ces herbes venimeuses font des plaies toujours mortelles. La nature enfin avait donné aux Américains beaucoup moins d’industrie qu’aux hommes de l’ancien monde. Toutes ces causes ensemble ont pu nuire beaucoup à la population. 

Parmi toutes les observations physiques qu’on peut faire sur cette quatrième partie de notre univers, si longtemps inconnue, la plus singulière peut-être, c’est qu’on n’y trouve qu’un peuple qui ait de la barbe: ce sont les Esquimaux. Ils habitent au nord vers le cinquante-deuxième degré, où le froid est plus vif qu’au soixante et sixième de notre continent. Leurs voisins sont imberbes. Voilà donc deux races d’hommes absolument différentes à côté l’une de l’autre, supposé qu’en effet les Esquimaux soient barbus. Mais de nouveaux voyageurs disent que les Esquimaux sont imberbes, que nous avons pris leurs cheveux crasseux pour de la barbe. A qui croire(12)?

Vers l’isthme de Panama est la race des Dariens, presque semblable aux Albinos, qui fuit la lumière et qui végète dans les cavernes, race faible, et par conséquent en très petit nombre. 

Les lions de l’Amérique sont chétifs et poltrons(13); les animaux qui ont de la laine y sont grands, et si vigoureux qu’ils servent à porter les fardeaux. Tons les fleuves y sont dix fois au moins plus larges que les nôtres. Enfin les productions naturelles de cette terre ne sont pas celles de notre hémisphère. Ainsi tout est varié; et la même providence qui a produit l’éléphant, le rhinocéros, et les Nègres, a fait naître dans un autre monde des orignaux, des condors, des animaux à qui on a cru longtemps le nombril sur le dos, et des hommes d’un caractère qui n’est pas le nôtre. 

IX. — De la théocratie.

Il semble que la plupart des anciennes nations aient été gouvernées par une espèce de théocratie. Commencez par l’Inde, vous y voyez les brames longtemps souverains; en Perse, les mages ont la plus grande autorité. L’histoire des oreilles de Smerdis peut bien être une fable; mais il en résulte toujours que c’était un mage qui était sur le trône de Cyrus. Plusieurs prêtres d’Égypte prescrivaient aux rois jusqu’à la mesure de leur boire et de leur manger, élevaient leur enfance, et les jugeaient après leur mort, et souvent se faisaient rois eux-mêmes. 

Si nous descendons aux Grecs, leur histoire, toute fabuleuse qu’elle est, ne nous apprend-elle pas que le prophète Calchas avait assez de pouvoir dans l’armée pour sacrifier la fille du roi des rois? 

Descendez encore plus bas, chez des nations sauvages postérieures aux Grecs: les druides gouvernaient la nation gauloise. 

Il ne paraît pas même possible que dans les premières peuplades un peu fortes(14) on ait en d’autre gouvernement que la théocratie; car dès qu’une nation a choisi un dieu tutélaire, ce dieu a des prêtres. Ces prêtres dominent sur l’esprit de la nation; ils ne peuvent dominer qu’au nom de leur dieu; ils le font donc toujours parler: ils débitent ses oracles; et c’est par un ordre exprès de Dieu que tout s’exécute. 

C’est de cette source que sont venus les sacrifices de sang humain qui ont souillé presque toute la terre. Quel père, quelle mère, aurait jamais pu abjurer la nature, au point de présenter son fils ou sa fille à un prêtre pour être égorgés sur un autel, si l’on n’avait pas été certain que le dieu du pays ordonnait ce sacrifice? 

Non seulement la théocratie a longtemps régné, mais elle a poussé la tyrannie aux plus horribles excès où la démence humaine puisse parvenir; et plus ce gouvernement se disait divin, plus il était abominable. 

Presque tous les peuples ont sacrifié des enfants à leurs dieux; donc ils croyaient recevoir cet ordre dénaturé de la bouche des dieux qu’ils adoraient. 

Parmi les peuples qu’on appelle si improprement civilisés, je ne vois guère que les Chinois qui n’aient pas pratiqué ces horreurs absurdes. La Chine est le seul des anciens États connus qui n’ait pas été soumis au sacerdoce; car les Japonais étaient sous les lois d’un prêtre six cents ans avant notre ère. Presque partout ailleurs la théocratie est si établie, si enracinée, que les premières histoires sont celles des dieux mêmes qui se sont incarnés pour venir gouverner les hommes. Les dieux, disaient les peuples de Thèbes et de Memphis, ont régné douze mille ans en Égypte. Brama s’incarna pour régner dans l’Inde; Sammonocodom à Siam; le dieu Adad gouverna la Syrie; la déesse Cybèle avait été souveraine de Phrygie; Jupiter, de Crète; Saturne, de Grèce et d’Italie. Le même esprit préside à toutes ces fables; c’est partout une confuse idée chez les hommes, que les dieux sont autrefois descendus sur la terre. 

X. — Des Chaldéens.

Les Chaldéens, les Indiens, les Chinois, me paraissent les nations le plus anciennement policées. Nous avons une époque certaine de la science des Chaldéens; elle se trouve dans les dix-neuf cent trois ans d’observations célestes envoyées de Babylone par Callisthène au précepteur d’Alexandre(15). Ces tables astronomiques remontent précisément a l’année 2234 avant notre ère vulgaire. Il est vrai que cette époque touche au temps où la Vulgate place le déluge; mais n’entrons point ici dans les profondeurs des différentes chronologies de la Vulgate, des Samaritains, et des Septante, que nous révérons également. Le déluge universel est un grand miracle qui n’a rien de commun avec nos recherches. Nous ne raisonnons ici que d’après les notions naturelles, en soumettant toujours les faibles tâtonnements de notre esprit borné aux lumières d’un ordre supérieur. 

D’anciens auteurs, cités dans George le Syncelle, disent que du temps d’un roi chaldéen, nommé Xixoutrou(16), il y eut une terrible inondation. Le Tigre et l’Euphrate se débordèrent apparemment plus qu’à l’ordinaire. Mais les Chaldéens n’auraient pu savoir que par la révélation qu’un pareil fléau eut submergé toute la terre habitable. Encore une fois, je n’examine ici que le cours ordinaire de la nature. 

Il est clair que si les Chaldéens n’avaient existé sur la terre que depuis dix-neuf cents années avant notre ère, ce court espace ne leur eut pas suffi pour trouver une partie du véritable système de notre univers; notion étonnante, à laquelle les Chaldéens étaient enfin parvenus. Aristarque de Samos nous apprend que les sages de Chaldée avaient connu combien il est impossible que la terre occupe le centre du monde planétaire; qu’ils avaient assigné au soleil cette place qui lui appartient; qu’ils faisaient rouler la terre et les autres planètes autour de lui, chacune dans un orbe différent(17).

Les progrès de l’esprit sont si lents, l’illusion des yeux est si puissante, l’asservissement aux idées reçues si tyrannique, qu’il n’est pas possible qu’un peuple qui n’aurait eu que dix-neuf cents ans eût pu parvenir à ce haut degré de philosophie qui contredit les yeux, et qui demande la théorie la plus approfondie. Aussi les Chaldéens comptaient quatre cent soixante et dix mille ans; encore cette connaissance du vrai système du monde ne fut en Chaldée que le partage du petit nombre des philosophes. C’est le sort de toutes les grandes vérités; et les Grecs, qui vinrent ensuite, n’adoptèrent que le système commun, qui est le système des enfants. 

Quatre cent soixante et dix mille ans(18), c’est beaucoup pour nous autres qui sommes d’hier, mais c’est bien peu de chose pour l’univers entier. Je sais bien que nous ne pouvons adopter ce calcul; que Cicéron s’en est moqué, qu’il est exorbitant, et que surtout nous devons croire au Pentateuque plutôt qu’a Sanchoniathon et a Bérose; mais, encore une fois, il est impossible (humainement parlant) que les hommes soient parvenus en dix-neuf cents ans a deviner de si étonnantes vérités. Le premier art est celui de pourvoir a la subsistance, ce qui était autrefois beaucoup plus difficile aux hommes qu’aux brutes; le second, de former un langage, ce qui certainement demande un espace de temps très considérable; le troisième, de se bâtir quelques huttes; le quatrième, de se vêtir. Ensuite, pour forger le fer, ou pour y suppléer, il faut tant de hasards heureux, tant d’industrie, tant de siècles, qu’on n’imagine pas même comment les hommes en sont venus à bout. Quel saut de cet état à l’astronomie! 

Longtemps les Chaldéens gravèrent leurs observations et leurs lois sur la brique, en hiéroglyphes, qui étaient des caractères parlants; usage que les Égyptiens connurent après plusieurs siècles. L’art de transmettre ses pensées par des caractères alphabétiques ne dut être inventé que très tard dans cette partie de l’Asie. 

Il est à croire qu’au temps où les Chaldéens bâtirent des villes, ils commencèrent à se servir de l’alphabet. Comment faisait-on auparavant? dira-t-on: comme on fait dans mon village, et dans cent mille villages du monde, où personne ne sait ni lire ni écrire, et cependant où l’on s’entend fort bien, où les arts nécessaires sont cultivés, et même quelquefois avec génie. 

Babylone était probablement une très ancienne bourgade avant qu’on en eût fait une ville immense et superbe. Mais qui a bâti cette ville? je n’en sais rien. Est-ce Sémiramis? est-ce Bélus? est-ce Nabonassar? Il n’y a peut-être jamais eu dans l’Asie ni de femme appelée Sémiramis, ni d’homme appelé Bélus(19). C’est comme si nous donnions à des villes grecques les noms d’Armagnac et d’Abbeville. Les Grecs, qui changèrent toutes les terminaisons barbares en mots grecs, dénaturèrent tous les noms asiatiques. De plus, l’histoire de Sémiramis ressemble en tout aux contes orientaux. 

Nabonassar, ou plutôt Nabonassor, est probablement celui qui embellit et fortifia Babylone, et en fit à la fin une ville si superbe. Celui-là est un véritable monarque, connu dans l’Asie par l’ère qui porte son nom. Cette ère incontestable ne commence que 747 ans avant la nôtre: ainsi elle est très moderne, par rapport au nombre des siècles nécessaires pour arriver jusqu’à l’établissement des grandes dominations. Il paraît, par le nom même de Babylone, qu’elle existait longtemps avant Nabonassar. C’est la ville du Père Bel. Bab signifie père en chaldéen, comme l’avoue d’Herbelot. Bel est le nom du Seigneur. Les Orientaux ne la connurent jamais que sous le nom de Babel, ville du Seigneur, la ville de Dieu, ou, selon d’autres, la porte de Dieu. 

Il n’y a pas eu probablement plus de Ninus fondateur de Ninvah, nommée par nous Ninive, que de Bélus fondateur de Babylone. Nul prince asiatique ne porta un nom en us.

Il se peut que la circonférence de Babylone ait été de vingt-quatre de nos lieues moyennes; mais qu’un Ninus ait bâti sur le Tigre, si près de Babylone, une ville appelée Ninive d’une étendue aussi grande, c’est ce qui ne paraît pas croyable. On nous parle de trois puissants empires qui subsistaient à la fois: celui de Babylone, celui d’Assyrie ou de Ninive, et celui de Syrie ou de Damas. La chose est peu vraisemblable; c’est comme si l’on disait qu’il y avait à la fois dans une partie de la Gaule trois puissants empires, dont les capitales, Paris, Soissons, et Orléans, avaient chacune vingt-quatre lieues de tour. 

J’avoue que je ne comprends rien aux deux empires de Babylone et d’Assyrie. Plusieurs savants, qui ont voulu porter quelques lumières dans ces ténèbres, ont affirmé que l’Assyrie et la Chaldée n’étaient que le même empire, gouverné quelquefois par deux princes, l’un résidant à Babylone, l’autre à Ninive; et ce sentiment raisonnable peut être adopté, jusqu’à ce qu’on en trouve un plus raisonnable encore. 

Ce qui contribue à jeter une grande vraisemblance sur l’antiquité de cette nation, c’est cette fameuse tour élevée pour observer les astres. Presque tous les commentateurs, ne pouvant contester ce monument, se croient obligés de supposer que c’était un reste de la tour de Babel que les hommes voulurent élever jusqu’au ciel. On ne sait pas trop ce que les commentateurs entendent par le ciel: est-ce la lune? est-ce la planète de Vénus? Il y a loin d’ici là. Voulaient-ils seulement élever une tour un peu haute? Il n’y a là ni aucun mal ni aucune difficulté, supposé qu’on ait beaucoup d’hommes, beaucoup d’instruments et de vivres. 

La tour de Babel, la dispersion des peuples, la confusion des langues, sont des choses, comme on sait, très respectables, auxquelles nous ne touchons point. Nous ne parlons ici que de l’observatoire, qui n’a rien de commun avec les histoires juives. 

Si Nabonassar éleva cet édifice, il faut au moins avouer que les Chaldéens eurent un observatoire plus de deux mille quatre cents ans avant nous. Concevez ensuite combien de siècles exige la lenteur de l’esprit humain pour en venir jusqu’à ériger un tel monument aux sciences. 

Ce fut en Chaldée, et non en Égypte, qu’on inventa le zodiaque. Il y en a, ce me semble, trois preuves assez fortes: la première, que les Chaldéens furent une nation éclairée, avant que l’Égypte, toujours inondée par le Nil, pût être habitable; la seconde, que les signes du zodiaque conviennent au climat de la Mésopotamie, et non a celui de l’Égypte. Les Égyptiens ne pouvaient avoir le signe du taureau au mois d’avril, puisque ce n’est pas en cette saison qu’ils labourent; ils ne pouvaient, au mois que nous nommons août, figurer un signe par une fille chargée d’épis de blé, puisque ce n’est pas en ce temps qu’ils font la moisson. Ils ne pouvaient figurer janvier par une cruche d’eau, puisqu’il pleut très rarement en Égypte, et jamais au mois de janvier(20). La troisième raison, c’est que les signes anciens du zodiaque chaldéen étaient un des articles de leur religion. Ils étaient sous le gouvernement de douze dieux secondaires, douze dieux médiateurs: chacun d’eux présidait a une de ces constellations, ainsi que nous l’apprend Diodore de Sicile, au livre II. Cette religion des anciens Chaldéens était le sabisme, c’est-à-dire l’adoration d’un Dieu suprême, et la vénération des astres et des intelligences célestes qui présidaient aux astres. Quand ils priaient, ils se tournaient vers l’étoile du nord, tant leur culte était lié à l’astronomie. 

Vitruve, dans son neuvième livre, où il traite des cadrans solaires, des hauteurs du soleil, de la longueur des ombres, de la lumière, réfléchie par la lune, cite toujours les anciens Chaldéens, et non les Égyptiens. C’est, ce me semble, une preuve assez forte qu’on regardait la Chaldée, et non pas l’Égypte, comme le berceau de cette science, de sorte que rien n’est plus vrai que cet ancien proverbe latin: 

Tradidit Ægyptis Babylon, Ægyptus Achivis.