OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  SATIRES
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LE TEMPS PRÉSENT

PAR M. JOSEPH LAFFICHARD DE PLUSIEURS ACADÉMIES. (1775)

Notice de Beuchot:Cette pièce de vers fut envoyée à d’Argental le 12 septembre 1775. Cependant les Mémoires secrets n’en parlent qu’à la date du 18 décembre, et l’intitulent le Temps présent, épître à Turgot. Il y a eu un auteur du nom de Laffichard; il s’appelait Thomas, et non Joseph, et était mort en 1753. La première édition des Oeuvres de Voltaire qui contienne le Temps présent est l’édition de Kehl, qui indique deux notes comme étant de Voltaire. (B.) 


Dans un coin de mes bois, loin du bruit des cités; 
Mes tablettes en main, j’étais tenté d’écrire, 
En vers assez communs, d’utiles vérités 
Qu’à Paris on condamne, ou dont on aime à rire. 
De nos pédants fourrés j’esquissais la satire, 
Lorsque je vis de loin des filles, des garçons, 
Des vieillards, des enfants, qui dansaient aux chansons. 
Aux transports du plaisir ils se livraient en proie: 
J’étais presque joyeux de leur bruyante joie. 
J’en demandai la cause; un d’eux me répondit: 
« Nous sommes tous heureux, à ce qu’on nous a dit. 
¾ Heureux! c’est un grand mot. Il est vrai que peut-être 
Par vos travaux constants vous méritez de l’être. 
Virgile et Saint-Lambert ont quelquefois vanté 
A Mécène, à Beauvau, votre félicité; 
Mais ce sont, entre nous, des discours de poètes, 
De douces fictions, d’élégantes sornettes.. 
Leurs vers étaient heureux, et vous ne l’étiez pas. 
Le bonheur nous appelle, et fuit devant nos pas: 
Sous le dais, sous le chaume, il trompe notre vie. 
C’est en vain qu’on a dit en pleine académie: 
Choiseul est agricole, et Voltaire est fermier(123);
L’art qui nourrit le monde est un méchant métier. 
Laissons là ce Choiseul si grand, si magnanime, 
Ce Voltaire mourant qui radote et qui rime, 
Qu’un fripon persécute, et qui dans son hameau 
Rit encor des Frérons au bord de son tombeau. 
Songez à vous, amis; contemplez les misères 
Qu’accumulent sur vous des brigands mercenaires, 
Subalternes tyrans munis d’un parchemin, 
Ravissant les épis qu’a semés votre main, 
Vous traînant aux cachots, à la rame, aux corvées; 
Tandis que de leurs pleurs vos femmes abreuvées 
Pressent en vain vos fils mourants entre leurs bras. 
Travaillez, succombez, invoquez le trépas, 
Mourez sur un fumier, le seul bien qui vous reste 
Ou, si vous survivez à cet état funeste, 
Sous l’horrible débris de vos toits écrasés, 
Sans vêtements, sans pain, dansez, si vous l’osez. 
A peine eus-je parlé, mille voix éclatèrent; 
Jusqu’aux bords étrangers les échos répétèrent: 
Ce temps affreux n’est plus; on a brisé nos fers(124).
  Justement étonné de ces nouveaux concerts: 
Quel Hercule, disais-je, a fait ce grand ouvrage! 
Quel Dieu vous a sauvés? » On répond: « C’est un sage. 
¾ Un sage! Ah, juste ciel! à ce nom je frémis. 
Un sage! il est perdu: c’en est fait, mes amis. 
Ne les voyez-vous pas ces monstres scolastiques, 
Ces partisans grossiers des erreurs tyranniques, 
Ces superstitieux qu’on vit dans tous les temps 
Du vrai qui les irrite ennemis si constants, 
Rassemblant les poisons dont leur troupe est pourvue? 
Socrate est seul contre eux, et je crains la ciguë(125). » 
Dans mon profond chagrin je restai éperdu: 
Je plaignais le génie, et surtout la vertu. 
Ariston mon ami(126) survint dans mes bocages, 
Que j’avais attristés par ces sombres images. 
Ou connaît Ariston, ce philosophe humain, 
Dédaignant les grandeurs qui lui tendaient la main, 
De la vérité simple ami noble et fidèle; 
Son esprit réunit Euclide et Fontenelle: 
Il rendit le courage à mon coeur affligé. 
Ne vois-tu pas; dit-il, que le siècle est changé? 
Va, de vaines terreurs ne doivent point t’abattre: 
Quand un Sully renaît, espère un Henri Quatre. 
Ce propos ranima mes esprits languissants; 
La gaîté renoua le fil de mes vieux ans; 
Et, revenant chez moi, je repris mes tablettes 
Pour écrire à loisir ces rimes indiscrètes(127).

FIN DES SATIRES.