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LES CABALES

(1772)


(57)« Barbouilleurs de papier, d’où viennent tant d’intrigues, 
Tant de petits partis, de cabales, de brigues? 
S’agit-il d’un emploi de fermier général, 
Ou du large chapeau qui coiffe un cardinal? 
Êtes-vous au conclave? aspirez-vous au trône(58)
Où l’on dit qu’autrefois monta Simon Barjone? 
Çà, que prétendez-vous?¾ De la gloire. ¾ Ah, gredin! 
Sais-tu bien que cent rois la briguèrent en vain? 
Sais-tu ce qu’il coûta de périls et de peines 
Aux Condés, aux Sullys, aux Colberts, aux Turennes, 
Pour avoir une place au haut du mont sacré, 
De sultan Moustapha(59) pour jamais ignoré? 
Je ne m’attendais pas qu’un crapaud du Parnasse 
Eût pu, dans son bourbier, s’enfler de tant d’audace. 
  ¾ Monsieur, écoutez-moi: j’arrive de Dijon, 
Et je n’ai ni logis, ni crédit, ni renom. 
J’ai fait de méchants vers, et vous pouvez bien croire 
Que je n’ai pas le front de prétendre à la gloire; 
Je ne veux que l’ôter à quiconque en jouit. 
Dans ce noble métier l’ami Fréron m’instruit. 
Monsieur l’abbé Profond(60) m’introduit chez les dames; 
Avec deux beaux esprits nous ourdissons nos trames. 
Nous serons dans un mois l’un de l’autre ennemis; 
Mais le besoin présent nous tient encore unis. 
Je me forme sous eux(61) dans le bel art de nuire 
Voilà mon seul talent; c’est la gloire où j’aspire. 
  Laissons là de Dijon ce pauvre garnement(62),
De bâtards de Zoïle imbécile instrument; 
Qu’il coure à l’hôpital, où son destin le mène. 
Allons nous réjouir aux jeux de Melpomène... 
Bon! j’y vois deux partis l’un à l’autre opposés: 
Léon Dix et Luther étaient moins divisés. 
L’un claque, l’autre siffle; et l’antre du parterre(63),
Et les cafés voisins sont le champ de la guerre. 
Je vais chercher la paix au temple des chansons. 
J’entends crier: « Lulli, Campra, Rameau, Bouffons(64),
Êtes-vous pour la France ou bien pour l’Italie? 
¾ Je suis pour mon plaisir, messieurs. Quelle folie 
Vous tient ici debout sans vouloir écouter? 
Ne suis-je à l’Opéra que pour y disputer? » 
  Je sors, je me dérobe aux flots de la cohue; 
Les laquais assemblés cabalaient dans la rue. 
Je me sauve avec peine aux jardins si vantés 
Que la main de Le Nostre avec art a plantés. 
  D’autres fous à l’instant(65) une troupe m’arrête. 
Tous parlent à la fois, tous me rompent la tête... 
« Avez-vous lu sa pièce? il tombe, il est perdu; 
Par le dernier journal je le tiens confondu. 
¾ Qui? de quoi parlez-vous? d’où vient tant de colère? 
Quel est votre ennemi? ¾ C’est un vil téméraire, 
Un rimeur insolent qui cause nos chagrins: 
Il croit nous égaler en vers alexandrins. 
¾ Fort bien de vos débats je conçois l’importance. » 
  Mais un gros de bourgeois vers ce côté s’avance. 
« Choisissez, me dit-on, du vieux ou du nouveau. » 
Je croyais qu’on parlait d’un vin qu’on boit sans eau, 
Et qu’on examinait si les gourmets de France 
D’une vendange heureuse avaient quelque espérance; 
Ou que des érudits balançaient doctement 
Entre la loi nouvelle et le vieux Testament. 
Un jeune candidat, de qui la chevelure 
Passait de Clodion la royale coiffure(66),
Me dit d’un ton de maître, avec peine adouci: 
« Ce sont nos parlements dont il s’agit ici; 
Lequel préférez-vous? ¾ Aucun d’eux, je vous jure. 
Je n’ai point de procès, et, dans ma vie obscure, 
Je laisse au roi mon maître, en pauvre citoyen, 
Le soin de son royaume, où je ne prétends rien. 
Assez de grands esprits, dans leur troisième étage, 
N’ayant pu gouverner leur femme et leur ménage(67),
Se sont mis, par plaisir, à régir l’univers. 
Sans quitter leur grenier, ils traversent les mers; 
Ils raniment l’État, le peuplent, l’enrichissent 
Leurs marchands de papiers sont les seuls qui gémissent. 
Moi, j’attends dans un coin que l’imprimeur du roi 
M’apprenne, pour dix sous, mon devoir et ma loi. 
Tout confus d’un édit qui rogne mes finances(68),
Sur mes biens écornés je règle mes dépenses; 
Rebuté de Plutus, je m’adresse à Cérès; 
Ses fertiles trésors(69) garnissent mes guérets. 
La campagne, en tout temps, par un travail utile, 
Répara tous les maux qu’on nous fit à la ville. 
On est un peu fâché; mais qu’y faire?... Obéir. 
A quoi bon cabaler, quand(70) on ne peut agir? 
¾ Mais, monsieur, des Capets les lois fondamentales, 
Et le grenier à sel, et les cours féodales, 
Et le gouvernement du chancelier Duprat! 
¾ Monsieur, je n’entends rien aux matières d’État; 
Ma loi fondamentale est de vivre tranquille. 
La Fronde était plaisante(71),et la guerre civile 
Amusait la grand’chambre et le coadjuteur. 
Barricadez-vous bien; je m’enfuis; serviteur. » 
A peine ai-je quitté mon jeune énergumène, 
Qu’un groupe de savants m’enveloppe et m’entraîne. 
D’un air d’autorité l’un d’eux me tire à part... 
« Je vous goûtai, dit-il, lorsque de Saint-Médard(72)
Vous crayonniez gaîment la cabale grossière, 
Gambadant pour la grâce au coin d’un cimetière(73);
Les billets au porteur des chrétiens trépassés(74);
Les fils de Loyola sur la terre éclipsés. 
Nous applaudîmes tous à votre noble audace, 
Lorsque vous nous prouviez qu’un maroufle à besace, 
Dans sa crasse orgueilleuse à charge au genre humain, 
S’il eût bêché la terre, eût servi son prochain. 
Jouissez d’une gloire avec peine achetée; 
Acceptez à la fin votre brevet d’athée. 
¾ Ah! vous êtes trop bon je sens au fond du coeur 
Tout le prix qu’on doit mettre à cet excès d’honneur. 
Il est vrai, j’ai raillé Saint-Médard et la bulle; 
Mais j’ai sur la nature encor quelque scrupule. 
L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer 
Que cette horloge existe(75), et n’ait point d’horloger(76).
Mille abus, je le sais, ont régné dans l’Église(77);
Fleury le confesseur en parle avec franchise(78).
J’ai pu de les siffler prendre un peu trop de soin 
Eh! quel auteur, hélas! ne va jamais trop loin? 
De saint Ignace encore(79) on me voit souvent rire; 
Je crois pourtant un Dieu, puisqu’il faut vous le dire. 
¾ Ah, traître! ah, malheureux! je m’en étais douté. 
Va, j’avais bien prévu ce trait de lâcheté, 
Alors que de Maillet(80) insultant la mémoire, 
Du monde qu’il forma tu combattis l’histoire... 
Ignorant, vois l’effet de mes combinaisons: 
Les hommes autrefois ont été des poissons; 
La mer de l’Amérique a marché vers le Phase(81);
Les huîtres d’Angleterre ont formé le Caucase: 
Nous te l’avions appris, mais tu t’es éloigné 
Du vrai sens de Platon, par nous seuls enseigné. 
Lâche! oses-tu bien croire une essence suprême? 
¾ Mais, oui. ¾De la nature as-tu lu le Système?
Par ses propos diffus n’es-tu pas foudroyé? 
Que dis-tu de ce livre? ¾ Il m’a fort ennuyé(82).
¾ C’en est assez, ingrat: ta perfide insolence 
Dans mon premier concile aura sa récompense. 
Va, sot adorateur d’un fantôme impuissant(83),
Nous t’avions jusqu’ici préservé du néant, 
Nous t’y ferons rentrer, ainsi que ce grand Être 
Que tu prends bassement pour ton unique maître. 
De mes amis, de moi, tu seras méprisé. 
¾ Soit. ¾ Nous insulterons à ton génie usé. 
¾ J’y consens. ¾ Des fatras de brochures sans nombre 
Dans ta bière à grands flots vont tomber sur ton ombre(84).
¾ Je n’en sentirai rien. ¾ Nous t’abandonnerons 
Aux puissants Langlevieux(85), aux immortels Frérons(86).
¾ Ah! bachelier du diable, un peu plus d’indulgence: 
Nous avons, vous et moi, besoin de tolérance. 
Que deviendrait le monde et la société, 
Si tout, jusqu’à l’athée, était sans charité? 
Permettez qu’ici-bas chacun fasse à sa tête. 
J’avouerai qu’Épicure avait une âme honnête, 
Mais le grand Marc-Aurèle était plus vertueux. 
Lucrèce avait du bon, Cicéron valait mieux. 
Spinosa pardonnait à ceux dont la faiblesse(87)
D’un moteur éternel admirait la sagesse. 
Je crois qu’il est un Dieu; vous osez le nier 
Examinons le fait sans nous injurier. 
  « J’ai désiré cent fois, dans ma verte jeunesse, 
De voir notre saint père, au sortir de la messe, 
Avec le grand lama dansant en cotillon; 
Bossuet le funèbre embrassant Fénelon; 
Et, le verre à la main, Le Tellier et Noailles 
Chantant chez Maintenon des couplets dans Versailles. 
Je préférais Chaulieu, coulant en paix ses jours 
Entre le dieu des vers et celui des amours, 
A tous ces froids savants dont les vieilles querelles 
Traînaient si pesamment les dégoûts après elles. 
  « Des charmes de la paix mon coeur était frappé; 
J’espérais en jouir: je me suis bien trompé. 
On cabale à la cour, à l’armée, au parterre; 
Dans Londres, dans Paris, les esprits sont en guerre;
Ils y seront toujours. La Discorde autrefois, 
Ayant brouillé les dieux, descendit chez les rois; 
Puis dans l’Église sainte établit son empire, 
Et l’étendit bientôt sur tout ce qui respire. 
Chacun vantait la Paix, que partout on chassa. 
On dit que seulement par grâce on lui laissa 
Deux asiles fort doux: c’est le lit et la table. 
Puisse-t-elle y fixer un règne un peu durable! 
L’un d’eux me plaît encore. Allons, amis, buvons; 
Cabalons pour Chloris, et faisons des chansons.