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LE MARSEILLOIS ET LE LION
PAR M. DE SAINT-DIDIER
SECRÉTAIRE PERPÉTUEL
DE L’ACADÉMIE DE MARSEILLE. (1768)
AVERTISSEMENT
(123)Feu M. de Saint-Didier,
secrétaire perpétuel de l’Académie de Marseille, auteur
du poème de Clovis, s’amusa, quelque temps avant sa mort,
à composer cette petite fable, dans laquelle on trouve quelques
traits de la philosophie anglaise. Ces traits sont en effet imités
de la fable des abeilles de Mandeville, mais tout le reste appartient à
l’auteur français. Comme il était de Marseille, il n’a pas
manqué de prendre un Marseillois(124)
pour son héros. Nous avons fait imprimer ce petit ouvrage sur une
copie très exacte.
LE
MARSEILLOIS ET LE LION
Dans les sacrés cahiers, méconnus des profanes,
Nous avons vu parler les serpents et les ânes.
Un serpent fit l’amour à la femme d’Adam(125),
Un âne avec esprit gourmanda Balaam(126),
Le grand parleur Homère, en vérités
fertile,
Fit parler et pleurer les deux chevaux d’Achille(127).
Les habitants des airs, des forêts et des champs,
Aux humains chez Ésope enseignent le bon sens.
Descartes n’en eut point quand il les crut machines(128);
Il raisonna beaucoup sur les oeuvres divines;
Il en jugea fort mal, et noya sa raison
Dans ses trois éléments, au coin d’un tourbillon.
Le pauvre homme ignora, dans sa physique obscure,
Et l’homme, et l’animal, et toute la nature.
Ce romancier hardi dupa longtemps les sots:
Laissons là sa folie, et suivons nos propos.
Un jour un Marseillois, trafiquant en Afrique,
Aborda le rivage où fut jadis Utique.
Comme il se promenait dans le fond d’un vallon,
Il trouva nez à nez un énorme lion,
A la longue crinière, à la gueule enflammée,
Terrible, et tout semblable au lion de Némée.
Le plus horrible effroi saisit le voyageur:
Il n’était pas Hercule; et, tout transi de peur,
Il se mit à genoux, et demanda la vie.
Le monarque des bois, d’une voix radoucie,
Mais qui faisait encor trembler le Provençal,
Lui dit en bon français: « Ridicule animal,
Tu veux donc qu’aujourd’hui de souper je me passe?
Écoute, j’ai dîné: je veux te faire
grâce,
Si tu peux me prouver qu’il est contre les lois
Que le soir un lion soupe d’un Marseillois. »
Le marchand à ces mots conçut quelque
espérance.
Il avait eu jadis un grand fonds de science;
Et, pour devenir prêtre, il apprit du latin;
Il savait Rabelais et son saint Augustin(129).
D’abord il établit, selon l’usage antique,
Quel est le droit divin du pouvoir monarchique;
Qu’au plus haut des degrés des êtres inégaux
L’homme est mis pour régner sur tous les animaux(130);
Que la terre est son trône, et que dans l’étendue
Les astres sont formés pour réjouir sa
vue.
Il conclut qu’étant prince, un sujet africain
Ne pouvait sans pécher manger son souverain.
Le lion, qui rit peu, se mit pourtant à rire;
Et, voulant par plaisir connaître cet empire,
En deux grands coups de griffe il dépouilla tout
nu
De l’univers entier le monarque absolu.
Il vit que ce grand roi lui cachait sous le linge
Un corps faible monté sur deux fesses de singe,
A deux minces talons deux gros pieds attachés,
Par cinq doigts superflus dans leur marche empêchés,
Deux mamelles sans lait, sans grâce, sans usage,
Un crâne étroit et creux couvrant un plat
visage,
Tristement dégarni du tissu de cheveux
Dont la main d’un barbier coiffa son front crasseux.
Tel était en effet ce roi sans diadème,
Privé de sa parure, et réduit à
lui-même.
Il sentit en effet qu’il devait sa grandeur
Au fil d’un perruquier, aux ciseaux d’un tailleur.
« Ah! dit-il au lion, je vois que la nature
Me fait faire en ce monde une triste figure:
Je pensais être roi; j’avais certes grand tort.
Vous êtes le vrai maître, en étant
le plus fort.
Mais songez qu’un héros doit dompter sa colère;
Un roi n’est point aimé s’il n’est point débonnaire.
Dieu, comme vous savez, est au-dessus des rois:
Jadis en Arménie il vous donna des lois
Lorsque dans un grand coffre, à la merci des ondes,
Tous les animaux purs, ainsi que les immondes,
Par Noé mon aïeul enfermés si longtemps(131),
Respirèrent enfin l’air natal de leurs champs:
Dieu fit avec eux tous une étroite alliance,
Un pacte solennel. ¾
Oh! la plate impudence!
As-tu perdu l’esprit par excès de frayeur?
Dieu, dis-tu, fit un pacte avec nous! ¾
Oui, seigneur,
Il vous recommanda d’être clément et sage,
De ne toucher jamais à l’homme, son image(132).
Et si vous me mangez, l’Éternel irrité
Fera payer mon sang à Votre Majesté.
¾ Toi, l’image de Dieu!
toi, magot de Provence!
Conçois-tu bien l’excès de ton impertinence?
Montre l’original de mon pacte avec Dieu.
Par qui fut-il écrit? en quel temps? dans quel
lieu(133)?
Je vais t’en montrer un plus sûr, plus véritable
De mes quarante dents vois la file effroyable(134);
Ces ongles, dont un seul pourrait te déchirer;
Ce gosier écumant, prêt à te dévorer;
Cette gueule, ces yeux, dont jaillissent des flammes:
Je tiens ces heureux dons du Dieu que tu réclames.
Il ne fait rien en vain: te manger est ma loi;
C’est là le seul traité qu’il ait fait
avec moi.
Ce Dieu, dont mieux que toi je connais la prudence,
Ne donne pas la faim pour qu’on fasse abstinence.
Toi-même as fait passer sous tes chétives
dents
D’imbéciles dindons, des moutons innocents,
Qui n’étaient pas formés pour être
ta pâture.
Ton débile estomac, honte de la nature,
Ne pourrait seulement, sans l’art d’un cuisinier,
Digérer un poulet, qu’il faut encor payer.
Si tu n’as point d’argent, tu jeûnes en ermite;
Et moi, que l’appétit en tout temps sollicite,
Conduit par la nature, attentive à mon bien,
Je puis ravaler cru, sans qu’il m’en coûte rien.
Je te digérerai sans faute en moins d’une heure.
Le pacte universel est qu’on naisse et qu’on meure.
Apprends qu’il vaut autant, raisonneur de travers,
Être avalé par moi que rongé par
les vers.
¾ Sire, les Marseillois
ont une âme immortelle;
Ayez dans vos repas quelque respect pour elle.
¾ La mienne apparemment
est immortelle aussi.
Va, de ton esprit gauche elle a peu de souci.
Je ne veux point manger ton âme raisonneuse.
Je cherche une pâture et moins fade et moins creuse.
C’est ton corps qu’il me faut; je le voudrais plus gras
Mais ton âme, crois-moi, ne me tentera pas.
¾ Vous avez sur ce
corps une entière puissance;
Mais quand on a dîné, n’a-t-on point de
clémence?
Pour gagner quelque argent j’ai quitté mon pays
Je laisse dans Marseille une femme et deux fils;
Mes malheureux enfants, réduits à la misère,
Iront à l’hôpital, si vous mangez leur père.
¾ Et moi, n’ai-je donc
pas une femme à nourrir?
Mon petit lionceau ne peut encor courir,
Ni saisir de ses dents ton espèce craintive:
Je lui dois la pâture; il faut que chacun vive.
Eh! pourquoi sortais-tu d’un terrain fortuné,
D’olives, de citrons, de pampres couronné?
Pourquoi quitter ta femme et ce pays si rare
Où tu fêtais en paix Madeleine et Lazare(135)?
Dominé par le gain, tu viens dans mon canton
Vendre, acheter, troquer, être dupe et fripon;
Et tu veux qu’en jeûnant ma famille pâtisse
De ta sotte imprudence et de ton avarice?
Réponds-moi donc, maraud. ¾
Sire, je suis battu.
Vos griffes et vos dents m’ont assez confondu.
Ma tremblante raison cède en tout à la
vôtre.
Oui, la moitié du monde a toujours mangé
l’autre:
Ainsi Dieu le voulut; et c’est pour notre bien.
Mais, sire, on voit souvent un malheureux chrétien,
Pour de l’argent comptant, qu’aux hommes on préfère,
Se racheter d’un Turc, et payer un corsaire.
Je comptais à Tunis passer deux mois au plus;
A vous y bien servir mes voeux sont résolus;
Je vous ferai garnir votre charnier auguste
De deux bons moutons gras, valant vingt francs au juste.
Pendant deux mois entiers ils vous seront portés,
Par vos correspondants chaque jour présentés;
Et mon valet, chez vous, restera pour otage.
¾ Ce pacte,
dit le roi, me plaît bien davantage
Que celui dont tantôt tu m’avais étourdi.
Viens signer le traité; suis-moi chez le cadi;
Donne des cautions: Sois sûr, si tu m’abuses,
Que je n’admettrai point tes mauvaises excuses;
Et que sans raisonner tu seras étranglé,
Selon le droit divin dont tu m’as tant parlé.
Le marché fut signé; tous les deux
l’observèrent,
D’autant qu’en le gardant tous les deux y gagnèrent.
Ainsi dans tous les temps nosseigneurs les lions
Ont conclu leurs traités aux dépens des
moutons. |
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