OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE SATIRES
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LES CHEVAUX ET LES ÂNES
OU ÉTRENNES AUX SOTS.
(1761)
(108)A ces beaux jeux
inventés dans la Grèce,
Combats d’esprit, ou de force, ou d’adresse,
Jeux solennels, écoles des héros,
Un gros Thébain, qui se nommait Bathos,
Assez connu par sa crasse ignorance,
Par sa lésine, et son impertinence,
D’ambition tout comme un autre épris,
Voulut paraître, et prétendit au prix.
C’était la course. Un beau cheval de Thrace,
Aux crins flottants, à l’oeil brillant d’audace,
Vif et docile, et léger à la main,
Vint présenter son dos à mon vilain.
Il demandait des housses, des aigrettes,
Un beau harnois, de l’or sur ses bossettes.
Le bon Bathos quelque temps marchanda.
Un certain âne alors se présenta.
L’âne disait: « Mieux que lui je sais braire,
Et vous verrez que je sais mieux courir;
Pour des chardons je m’offre à vous servir:
Préférez-moi. » Mon Bathos le préfère.
Sûr du triomphe, il sort de sa maison
Voilà Bathos monté sur son grisou.
Il veut courir. La Grèce était railleuse:
Plus l’assemblée était belle et nombreuse,
Plus on sifflait. Les Bathos en ce temps
N’imposaient pas silence aux bons plaisants.
Profitez bien de cette belle histoire,
Vous qui suivez les sentiers de la gloire;
Vous qui briguez ou donnez des lauriers,
Distinguez bien les ânes des coursiers.
En tout état et dans toute science,
Vous avez vu plus d’un Bathos en France;
Et plus d’un âne a mangé quelquefois
Au râtelier des coursiers de nos rois.
L’abbé Dubois, fameux par sa
vessie,
Mit sur son front, très atteint de folie,
La même mitre, hélas! qui décora
Ce Fénelon que l’Europe admira.
Au Cicéron des oraisons funèbres(109),
Sublime auteur de tant d’écrits célèbres,
Qui succéda dans l’emploi glorieux
De cultiver l’esprit des demi-dieux?
Un théatin, un Boyer(110).
Mais qu’importe
Quand l’arbre est beau, quand sa sève est bien
forte,
Qu’il soit taillé par Bénigne ou Boyer?
De très bons fruits viennent sans jardinier.
C’est dans Paris, dans notre immense
ville,
En grands esprits, en sots toujours fertile,
Mes chers amis, qu’il faut bien nous garder
Des charlatans qui viennent l’inonder.
Les vrais talents se taisent, ou s’enfuient,
Découragés des dégoûts qu’ils
essuient.
Les faux talents sont hardis, effrontés,
Souples, adroits, et jamais rebutés.
Que de frelons vont pillant les abeilles!
Que de Pradons s’érigent en Corneilles!
Que de Gauchats(111) semblent
des Massillons!
Que de Le Dains(112) succèdent
aux Bignons!
Virgile meurt, Bavius le remplace.
Après Lulli nous avons vu Colasse;
Après Le Brun, Coypel obtint l’emploi
De premier peintre ou barbouilleur du roi.
Ah! mon ami, malgré ta suffisance,
Tu n’étais pas premier peintre de France.
Le lourd Crevier(113),
pédant crasseux et vain,
Prend hardiment la place de Rollin,
Comme un valet prend l’habit de son maître.
Que voulez-vous? chacun cherche à paraître.
C’est un plaisir de voir ces polissons
Qui du bon goût nous donnent des leçons;
Ces étourdis calculants en finance,
Et ces bourgeois qui gouvernent la France;
Et ces gredins qui, d’un air magistral,
Pour quinze sous griffonnant un journal,
Journal chrétien, connu par sa sottise,
Vont se carrant en princes de l’Église;
Et ces faquins, qui, d’un ton familier,
Parlent au roi du haut de leur grenier.
Nul à Paris ne se tient dans
sa sphère,
Dans son métier, ni dans son caractère;
Et, parmi ceux qui briguent quelque nom,
Ou quelque honneur, ou quelque pension,
Qui des dévots affectent la grimace,
L’abbé La Coste(114)
est le seul à sa place.
Le roi, dit-on, bannira ces abus:
Il le voudrait; ses soins sont superflus.
Il ne peut dire en un arrêt en forme:
« Impertinents, je veux qu’on se réforme,
Que le Journal de Trévoux soit meilleur,
Guyon(115) moins plat,
Moreau(116) plus fin railleur.
La cour enjoint à Jacque hétérodoxe(117)
De courir moins après le paradoxe;
Je lui défends de jamais dénigrer
Des arts charmants qui peuvent l’honorer;
Je veux, j’entends, que, sous mon règne auguste,
Tout bon Français ait l’esprit sage et juste;
Que nul robin ne soit présomptueux,
Nul moine fier, nul avocat verbeux;
Ouï le rapport, dans mon conseil j’ordonne
Que la raison s’introduise en Sorbonne,
Que tout auteur sache me réjouir,
Ou m’éclairer: car tel est mon plaisir. »
Un tel édit serait plus inutile
Que les sermons prêchés par La Neuville(118).
Donc on aurait grande obligation
A qui pourrait par exhortation,
Par vers heureux, et par douce éloquence,
Porter nos gens à moins d’extravagance,
Admonéter par nom et par surnom
Ces ennemis jurés de la raison.
On pourrait dire aux malins molinistes,
A leurs rivaux les rudes jansénistes,
Aux gens du greffe, aux universités,
Aux faux dévots, d’honnêtes vérités.
Je les dirai, n’en soyez point en peine;
Chacun de vous obtiendra son étrenne.
Messieurs les sots, je dois, en bon chrétien,
Vous fesser tous, car c’est pour votre bien. |
Par M. le ch. DE M... re,(119)
cornette de cavalerie, et, en cette qualité, ennemi juré
des ânes. A Paris, le 1er janvier 1762, pour vos étrennes.
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