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LE RUSSE A PARIS

PETIT POÈME EN VERS ALEXANDRINS, COMPOSÉ A PARIS, AU MOIS DE MAI 1760, PAR M. IVAN ALETHOF, SECRÉTAIRE DE L’AMBASSADE RUSSE.

(78)Tout le monde sait que M. Alethof ayant appris le français à Archangel, dont il était natif, cultiva les belles-lettres avec une ardeur incroyable, et y fit des progrès plus incroyables encore ses travaux ruinèrent sa santé. Il était aisé à émouvoir, comme Horace, irasci celer; il ne pardonnait jamais aux auteurs qui l’ennuyaient. Un livre du sieur Gauchat, et un discours du sieur Lefranc de Pompignan, le mirent dans une telle colère qu’il en eut une fluxion de poitrine; depuis ce temps il ne fit que languir, et mourut à Paris le 1er juin 1760, avec tous les sentiments d’un vrai catholique grec, persuadé de l’infaillibilité de l’Église grecque. Nous donnons au public son dernier ouvrage, qu’il n’a pas eu le temps de perfectionner; c’est grand dommage: mais nous nous flattons d’imprimer dans peu ses autres poèmes, dans lesquels on trouvera plus d’érudition, et un style beaucoup plus châtié. 

DIALOGUE

D’UN PARISIEN ET D’UN RUSSE. (1760)

Notice de Beuchot: C’est encore le 30 juin, mais dans une lettre à Thieriot, que Voltaire parle, pour la première fois, du Russe à Paris. La préface et son intitulé sont dans les premières éditions in-4° et in-8°. Dix ans après parut le Nouveau Russe à Paris, épître à madame Reich, par M. de Tcherebatoff, 1770, in-8°. C’est une épître en vers et en prose à la louange de madame Reich, actrice de l’Opéra; Grimm parle de cette pièce dans sa Correspondance (avril 1770). C’est Leclerc des Vosges qui est auteur de la satire politique intitulée le Russe à Paris, etc,, par M. Peters-Subwathekoff an VII (1798), in-8°. L’auteur fut persécuté. De nos jours J. Briffaut a fait imprimer dans la Gazette de France, du 22 décembre 1842, un dialogue en vers intitulé le Temps passé et le Temps présent, qu’il a reproduit dans ses Dialogues, Contes, etc., 1824, deux volumes in-18. (B.) 

DIALOGUE D’UN PARISIEN ET D’UN RUSSE

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LE PARISIEN.

Vous avez donc franchi les mers hyperborées, 
Ces immenses déserts et ces froides contrées
Où le fils d’Alexis, instruisant tous les rois, 
A fait naître les arts, et les moeurs, et les lois? 
Pourquoi vous dérober aux sept astres de l’Ourse, 
Beaux lieux où nos Français, dans leur savante course, 
Allèrent, de Borée arpentant l’horizon, 
Geler auprès du pôle aplati par Newton(79);
Et de ce grand projet utile à cent couronnes(80),
Avec un quart de cercle enlever deux Laponnes(81)?
Est-ce un pareil dessein qui vous conduit chez nous? 

LE RUSSE.

Non, je viens m’éclairer, m’instruire auprès de vous; 
Voir un peuple fameux, l’observer, et l’entendre. 

LE PARISIEN.

Aux bords de l’occident que pouvez-vous apprendre? 
Dans vos vastes États vous touchez à la fois 
Au pays de Christine, à l’empire chinois: 
Le héros de Narva sentit votre vaillance; 
Le brutal janissaire a tremblé dans Byzance; 
Les hardis Prussiens ont été terrassés; 
Et, vainqueurs en tous lieux, vous en savez assez. 

LE RUSSE.

J’ai voulu voir Paris: les fastes de l’histoire 
Célèbrent ses plaisirs et consacrent sa gloire. 
Tout mon coeur tressaillait à ces récits pompeux 
De vos arts triomphants, de vos aimables jeux. 
Quels plaisirs, quand vos jours marqués par vos conquêtes 
S’embellissaient encore à l’éclat de vos fêtes! 
L’étranger admirait dans votre auguste cour 
Cent filles de héros conduites par l’Amour; 
Ces belles Montbazons, ces Châtillons brillantes, 
Ces piquantes Bouillons, ces Nemours si touchantes, 
Dansant avec Louis sous des berceaux de fleurs(82),
Et du Rhin subjugué couronnant les vainqueurs; 
Perrault du Louvre auguste élevant la merveille; 
Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille(83);
Tandis que, plus aimable, et plus maître des coeurs, 
Racine, d’Henriette exprimant les douleurs(84),
Et voilant ce beau nom du nom de Bérénice, 
Des feux les plus touchants peignait le sacrifice. 
    Cependant un Colbert, en vos heureux remparts, 
Ranimait l’industrie, et rassemblait les arts: 
Tous ces arts en triomphe amenaient l’abondance. 
Sur cent châteaux ailés les pavillons de France(85),
Bravant ce peuple altier, complice de Cromwel, 
Effrayaient la Tamise et les ports du Texel. 
    Sans doute les beaux fruits de ces âges illustres, 
Accrus par la culture et mûris par vingt lustres, 
Sous vos savantes mains ont un nouvel éclat. 
Le temps doit augmenter la splendeur de l’État; 
Mais je la cherche en vain dans cette ville immense. 

LE PARISIEN.

Aujourd’hui l’on étale un peu moins d’opulence. 
Nous nous sommes défaits d’un luxe dangereux(86);
Les esprits sont changés, et les temps sont fâcheux. 

LE RUSSE.

Et que vous reste-t-il de vos magnificences? 
Mais... nous avons souvent de belles remontrances(87);
Et le nom d’Ysabeau(88), sur un papier timbré, 
Est dans tous nos pays un secours assuré. 

LE RUSSE.

C’est beaucoup; mais enfin, quand la riche Angleterre 
Épuise ses trésors à vous faire la guerre, 
Les papiers d’Ysabeau ne vous suffiront pas: 
Il faut des matelots, des vaisseaux, des soldats... 

LE PARISIEN.

Nous avons à Paris de plus grandes affaires. 

LE RUSSE.

Quoi donc? 

LE PARISIEN.

Jansénius... la bulle.., ses mystères(89).
De deux sages partis les cris et les efforts, 
Et des billets sacrés payables chez les morts(90),
Et des convulsions(91), et des réquisitoires, 
Rempliront de nos temps les brillantes histoires. 
Lefranc de Pompignan, par ses divins écrits(92)
Plus que Palissot même occupe nos esprits(93);
Nous quittons et la Foire et l’Opéra-Comique, 
Pour juger de Lefranc le style académique. 
Lefranc de Pompignan dit à tout l’univers
Que le roi lit sa prose, et même encor ses vers.
L’univers cependant voit nos apothicaires 
Combattre en parlement les jésuites leurs frères(94);
Car chacun vend sa drogue, et croit sur son pailler 
Fixer, comme Lefranc, les yeux du monde entier. 
Que dit-on dans Moscou de ces nobles querelles? 

LE RUSSE.

En aucun lieu du monde on ne m’a parlé d’elles. 
Le Nord, la Germanie, où j’ai porté mes pas, 
Ne savent pas un mot de ces fameux débats. 

LE PARISIEN.

Quoi! du clergé français la gazette prudente(95),
Cet ouvrage immortel que le pur zèle enfante, 
Le Journal du Chrétien, le Journal de Trévoux(96),
N’ont point passé les mers et volé jusqu’à vous? 

LE RUSSE.

Non. 

LE PARISIEN.

Quoi! vous ignorez des mérites si rares? 

LE RUSSE.

Nous n’en avons jamais rien appris. 

LE PARISIEN

Les barbares! 
Hélas! en leur faveur mon esprit abusé 
Avait cru que le Nord était civilisé. 

LE RUSSE.

Je viens pour me former sur les bords de la Seine; 
C’est un Scythe grossier voyageant dans Athène 
Qui vous conjure ici, timide et curieux, 
De dissiper la nuit qui couvre encor ses yeux. 
Les modernes talents que je cherche à connaître 
Devant un étranger craignent-ils de paraître? 
Le cygne de Cambrai, l’aigle brillant de Meaux, 
Dans ce temps éclairé n’ont-ils pas des égaux? 
Leurs disciples, nourris de leur vaste science, 
N’ont-ils pas hérité de leur noble éloquence? 

LE PARISIEN.

Oui, le flambeau divin qu’ils avaient allumé 
Brille d’un nouveau feu, loin d’être consumé: 
Nous avons parmi nous des pères de l’Église. 

LE RUSSE.

Nommez-moi donc ces saints que Je ciel favorise. 

LE PARISIEN.

Maître Abraham Chaumeix, Hayer le récollet(97),
Et Berthier le jésuite, et le diacre Trublet, 
Et le doux Caveyrac, et Nonotte, et tant d’autres(98):
Ils sont tous parmi nous ce qu’étaient les apôtres 
Avant qu’un feu divin fût descendu sur eux: 
De leur siècle profane instructeurs généreux(99),
Cachant de leur savoir la plus grande partie, 
Écrivant sans esprit par pure modestie, 
Et par piété même ennuyant les lecteurs. 

LE RUSSE.

Je n’ai point encor lu ces solides auteurs: 
Il faut que je vous fasse un aveu condamnable. 
Je voudrais qu’à l’utile on joignît l’agréable; 
J’aime à voir le bon sens sous le masque des ris; 
Et c’est pour m’égayer que je viens à Paris. 
Ce peintre ingénieux de la nature humaine, 
Qui fit voir en riant la raison sur la scène, 
Par ceux qui l’ont suivi serait-il éclipsé? 

LE PARISIEN.

Vous parlez de Molière: oh! son règne est passé; 
Le siècle est bien plus fin; notre scène épurée 
Du vrai beau qu’on cherchait est enfin décorée. 
Nous avons les Remparts(100),nous avons Ramponeau(101);
Au lieu du Misanthrope on voit Jacques Rousseau, 
Qui, marchant sur ses mains, et mangeant sa laitue(102),
Donne un plaisir bien noble au public qui le hue. 
Voilà nos grands travaux, nos beaux-arts, nos succès, 
Et l’honneur éternel de l’empire français. 
A ce brillant tableau connaissez ma patrie. 

LE RUSSE.

Je vois dans vos propos un peu de raillerie; 
Je vous entends assez: mais parlons sans détour 
Votre nuit est venue après le plus beau jour. 
Il en est des talents comme de la finance; 
La disette aujourd’hui succède à l’abondance: 
Tout se corrompt un peu, si je vous ai compris. 
Mais n’est-il rien d’illustre au moins dans vos débris? 
Minerve de ces lieux serait-elle bannie? 
Parmi cent beaux esprits n’est-il plus de génie? 
LE PARISIEN. 
Un génie? ah, grand Dieu! puisqu’il faut m’expliquer, 
S’il en paraissait un que l’on pût remarquer, 
Tant de témérité serait bientôt punie. 
Non, je ne le tiens pas assuré de sa vie. 
Les Berthiers, les Chaumeix, et jusques aux Frérons, 
Déjà de l’imposture embouchent les clairons. 
L’hypocrite sourit, l’énergumène aboie; 
Les chiens de Sain-Médard(103) s’élancent sur leur proie; 
Un petit magistrat à peine émancipé, 
Un pédant sans honneur, a Bicêtre échappé(104),
S’il a du bel esprit la jalouse manie, 
Intrigue, parle, écrit, dénonce, calomnie, 
En crimes odieux travestit les vertus: 
Tous les traits sont lancés, tous les rets sont tendus. 
On cabale à la cour; on ameute, on excite 
Ces petits protecteurs sans place et sans mérite, 
Ennemis des talents, des arts, des gens de bien, 
Qui se sont faits dévots, de peur de n’être rien. 
N’osant parler au roi, qui hait la médisance, 
Et craignant de ses yeux la sage vigilance; 
Ces oiseaux de la nuit, rassemblés dans leurs trous, 
Exhalent les poisons de leur orgueil jaloux: 
Poursuivons, disent-ils, tout citoyen qui pense. 
Un génie! il aurait cet excès d’insolence! 
Il n’a pas demandé notre protection! 
Sans doute il est sans moeurs et sans religion; 
Il dit que dans les coeurs Dieu s’est gravé lui-même, 
Qu’il n’est point implacable, et qu’il suffit qu’on l’aime. 
Dans le fond de son âme il se rit des Fantins(105).
De Marie Alacoque(106),et de la Fleur des Saints(107).
Aux erreurs indulgent, et sensible aux misères, 
Il a dit, on le sait, que les humains sont frères; 
Et, dans un doute affreux lâchement obstiné, 
Il n’osa convenir que Newton fût damné. 
Le brûler est une oeuvre et sage et méritoire. 
    Ainsi parle à loisir ce digne consistoire. 
Des vieilles à ces mots, au ciel levant les yeux, 
Demandent des fagots pour cet homme odieux; 
Et des petits péchés commis dans leur jeune âge 
Elles font pénitence en opprimant un sage. 

LE RUSSE.

Hélas! ce que j’apprends de votre nation 
Me remplit de douleur et de compassion. 

LE PARISIEN.

J’ai dit la vérité. Vous la vouliez sans feinte: 
Mais n’imaginez pas que, tristement éteinte, 
La raison sans retour abandonne Paris: 
Il est des coeurs bien faits, il est de bons esprits, 
Qui peuvent, des erreurs où je la vois livrée, 
Ramener au droit sens ma patrie égarée. 
Les aimables Français sont bientôt corrigés. 

LE RUSSE.

Adieu, je reviendrai quand ils seront changés.