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LE PAUVRE DIABLE
OUVRAGE EN VERS AISÉS
DE FEU M. VADÉ,
MIS EN LUMIÈRE PAR CATHERINE
VADÉ, SA COUSINE. (1758)
A
MAÎTRE ABRAHAM CHAUMEIX
Comme il est parlé de vous dans cet ouvrage de
feu mon cousin Vadé(36), je vous le
dédie. C’est mon Vade mecum: vous direz sans doute: Vade
retro(37),et vous trouverez dans l’oeuvre
de mon cousin plusieurs passages contre l’État, contre la religion,
les moeurs, etc.; partant vous pouvez le dénoncer, car je préfère
mon devoir à mon cousin Vadé.
Faites l’analyse de l’ouvrage; ne manquez pas d’y répandre
un
filet de vinaigre en souvenance de votre premier métier.
J’ai des
préjugés légitimes(38)
que vous êtes un des plus absurdes barbouilleurs de papier qui se
soient jamais mêlés de raisonner; ainsi personne n’est plus
en droit que vous d’obtenir, par vos raisonnements et par votre crédit,
qu’on brûle ce petit poème, comme si c’était un mandement
d’évêque, ou le Nouveau Testament de frère Berruyer.
Continuez de faire honneur à votre siècle, ainsi que tous
les personnages dont il est question dans ce livret que je vous présente.
Catherine Vadé.
A Paris, rue Thibautodé, chez maître Jean
Gauchat, attenant le gîte de l’auteur des Nouvelles ecclésiastiques(39);27
mars 1758(40).
Note
de Voltaire:On nous assure que l’auteur s’amusa à composer
cet ouvrage en 1758, pour détourner de la carrière dangereuse
des lettres un jeune homme sans fortune, qui prenait pour du génie
sa fureur de faire de mauvais vers. Le nombre de ceux qui se perdent par
cette passion malheureuse est prodigieux. Ils se rendent incapables d’un
travail utile; leur petit orgueil les empêche de prendre un emploi
subalterne, mais honnête, qui leur donnerait du pain; ils vivent
de rimes et d’espérances, et meurent dans la misère. (Note
de Voltaire, 1771.)
Notice
de Beuchot — C’est Voltaire lui-même qui a mis
à cette pièce la date de 1758; mais je crois devoir
faire remarquer qu’elle n’est que de 1760. C’est en effet à cette
date que les éditeurs de Kehl l’ont comprise dans leur table chronologique.
Lefranc de Pompignan venait de prononcer, pour sa réception à
l’Académie française, un discours au moins déplacé,
que Voltaire a immortalisé par les facéties qu’il publia
à cette occasion. Ce qui prouve que le Pauvre Diable n’est
que de 1760, c’est que: 1° Voltaire en parle pour la première
fois dans sa lettre à d’Alembert, du 10 juin 1760, et pour la seconde
dans celle à M. d’Argental, du 27 juin 1760; 2° ce fut en 1760
que parut le Pauvre Diable, chant second, misérable rapsodie,
sans aucun sel, où Voltaire est traité aussi mal qu’on peut
l’être par un écrivain sans esprit; il n’est pas à
croire qu’on eût attendu deux ans pour faire cette suite et critique
du Pauvre Diable; 3° on sait aujourd’hui que le héros
de cette pièce est Siméon Valette, mort le 29 décembre
1801. (Voyez sur ce personnage une notice intéressante, par M. Tourlet,
dans le Magasin encyclopédique, année 1811, II, 75.)
Or Voltaire ne connut Valette qu’à la fin de 1759, ainsi qu’on le
voit par ses lettres à d’Alembert, des 25 auguste et 15 décembre
de cette année.
La brochure qui parut en 1760 sous le titre de Réponse
au Pauvre Diable ne diffère que par le frontispice, et l’addition
du feuillet qui le suit, des Pièces échappées du
portefeuille de M. de Voltaire, comte de Tournay, 1759, in-12. Il n’y
a point eu de réimpression.
J’ai vu un exemplaire in-4° du Pauvre Diable,
sur
lequel étaient écrits ces mots, de la main de Voltaire: «
Melle Catherine Vadé a l’honneur de vous envoier cette coyonerie,
feu Vadé vous était très attaché. » (B.)
LE
PAUVRE DIABLE
« Quel parti prendre? où suis-je, et qui
dois-je être?
Né dépourvu, dans la foule jeté,
Germe naissant par le vent emporté,
Sur quel terrain puis-je espérer de croître?
Comment trouver un état, un emploi?
Sur mon destin, de grâce, instruisez-moi.
¾ Il faut s’instruire
et se sonder soi-même,
S’interroger, ne rien croire que soi,
Que son instinct; bien savoir ce qu’on aime;
Et, sans chercher des conseils superflus,
Prendre l’état qui vous plaira le plus.
¾ J’aurais aimé
le métier de la guerre.
¾ Qui vous retient?
allez; déjà l’hiver
A disparu; déjà gronde dans l’air
L’airain bruyant, ce rival du tonnerre:
Du duc Broglie(41) osez
suivre les pas:
Sage en projets, et vif dans les combats,
Il a transmis sa valeur aux soldats;
Il va venger les malheurs de la France:
Sous ses drapeaux marchez dès aujourd’hui,
Et méritez d’être aperçu de lui.
¾ Il n’est plus
temps; j’ai d’une lieutenance
Trop vainement demandé la faveur,
Mille rivaux briguaient la préférence:
C’est une presse! En vain Mars en fureur
De la patrie a moissonné la fleur,
Plus on en tue, et plus il s’en présente;
Ils vont trottant des bords de la Charente,
De ceux du Lot, des coteaux champenois,
Et de Provence, et des monts francs-comtois,
En botte, en guêtre, et surtout en guenille,
Tous assiégeant la porte de Cremille(42),
Pour obtenir des maîtres de leur sort
Un beau brevet qui les mène à la mort.
Parmi les flots de la foule empressée,
J’allai montrer ma mine embarrassée;
Mais un commis, me prenant pour un sot,
Me rit au nez, sans me répondre un mot;
Et je voulus, après cette aventure,
Me retourner vers la magistrature.
¾ Eh bien, la
robe est un métier prudent;
Et cet air gauche et ce front de pédant
Pourront encor passer dans les enquêtes:
Vous verrez là de merveilleuses têtes!
Vite achetez un emploi de Caton,
Allez juger: êtes-vous riche? ¾
Non,
Je n’ai plus rien, c’en est fait. ¾
Vil atome!
Quoi! point d’argent, et de l’ambition!
Pauvre impudent! apprends qu’en ce royaume
Tous les honneurs sont fondés sur le bien.
L’antiquité tenait pour axiome
Que rien n’est rien, que de rien ne vient rien(43).
Du genre humain connais quelle est la trempe;
Avec de l’or je te fais président,
Fermier du roi, conseiller, intendant:
Tu n’as point d’aile, et tu veux voler! rampe.
¾ Hélas,
monsieur, déjà je rampe assez.
Ce fol espoir qu’un moment a fait naître,
Ces vains désirs pour jamais sont passés:
Avec mon bien j’ai vu périr mon être.
Né malheureux, de la crasse tiré,
Et dans la crasse en un moment rentré,
A tous emplois on me ferme la porte.
Rebut du monde, errant, privé d’espoir,
Je me fais moine, ou gris, ou blanc, ou noir,
Rasé, barbu, chaussé, déchaux, n’importe.
De mes erreurs, déchirant le bandeau,
J’abjure tout; un cloître est mon tombeau,
J’y vais descendre; oui, j’y cours. ¾
Imbécile,
Va donc pourrir au tombeau des vivants.
Tu crois trouver le repos; mais apprends
Que des soucis c’est l’éternel asile,
Que les ennuis en font leur domicile,
Que la discorde y nourrit ses serpents;
Que ce n’est plus ce ridicule temps
Où le capuce et la toque à trois cornes,
Le scapulaire et l’impudent cordon,
Ont extorqué des hommages sans bornes.
Du vil berceau de son illusion,
La France arrive à l’âge de raison;
Et les enfants de François et d’Ignace,
Bien reconnus, sont remis à leur place.
Nous faisons cas d’un cheval vigoureux
Qui, déployant quatre jarrets nerveux,
Frappe la terre, et bondit sous son maître:
J’aime un gros boeuf dont le pas lent et lourd,
En sillonnant un arpent dans un jour,
Forme un guéret où mes épis vont
naître.
L’âne me plaît: son dos porte au marché
Les fruits du champ que le rustre a bêché;
Mais pour le singe, animal inutile,
Malin, gourmand, saltimbanque indocile,
Qui gâte tout et vit à nos dépens,
On l’abandonne aux laquais fainéants.
Le fier guerrier, dans la Saxe, en Thuringe,
C’est le cheval; un Pequet, un Pleneuf(44),
Un trafiquant, un commis, est le boeuf;
Le peuple est l’âne, et le moine est le singe.
¾ S’il est ainsi,
je me décloître. O ciel!
Faut-il rentrer dans mon état cruel!
Faut-il me rendre à ma première vie!
¾ Quelle était
donc cette vie? ¾ Un enfer,
Un piège affreux, tendu par Lucifer.
J’étais sans bien, sans métier, sans génie,
Et j’avais lu quelques méchants auteurs;
Je croyais même avoir des protecteurs.
Mordu du chien de la métromanie,
Le mal me prit, je fus auteur aussi.
¾ Ce métier-là
ne t’a pas réussi,
Je le vois trop: çà, fais-moi, pauvre diable,
De ton désastre un récit véritable.
Que faisais-tu sur le Parnasse? ¾
Hélas!
Dans mon grenier, entre deux sales draps,
Je célébrais les faveurs de Glycère,
De qui jamais n’approcha ma misère;
Ma triste voix chantait d’un gosier sec
Le vin mousseux, le frontignan, le grec(45).
Buvant de l’eau dans un vieux pot à bière;
Faute de bas, passant le jour au lit,
Sans couverture, ainsi que sans habit,
Je fredonnais des vers sur la paresse;
D’après Chaulieu, je vantais la mollesse.
« Enfin un jour qu’un surtout emprunté
Vêtit à cru ma triste nudité(46),
Après midi, dans l’antre de Procope(47)
(C’était le jour que l’on donnait Mérope),
Seul en un coin, pensif, et consterné,
Rimant une ode, et n’ayant point dîné,
Je m’accostai d’un homme à lourde mine,
Qui sur sa plume a fondé sa cuisine,
Grand écumeur des bourbiers d’Hélicon,
De Loyola chassé pour ses fredaines,
Vermisseau né du cul de Desfontaines,
Digne en tous sens de son extraction,
Lâche Zoïle, autrefois laid giton
Cet animal se nommait Jean Fréron(48).
« J’étais tout neuf, j’étais
jeune, sincère,
Et j’ignorais son naturel félon
Je m’engageai, sous l’espoir d’un salaire,
A travailler à son hebdomadaire,
Qu’aucuns nommaient alors patibulaire.
Il m’enseigna comment on dépeçait
Un livre entier, comme on le recousait,
Comme on jugeait du tout par la préface(49),
Comme on louait un sot auteur en place,
Comme on fondait avec lourde roideur
Sur l’écrivain pauvre et sans protecteur.
Je m’enrôlai, je servis le corsaire;
Je critiquai, sans esprit et sans choix(50),
Impunément le théâtre, la chaire,
Et je mentis pour dix écus par mois.
« Quel fut le prix de ma plate manie?
Je fus connu, mais par mon infamie,
Comme un gredin que la main de Thémis
A diapré(51) de
nobles fleurs de lis,
Par un fer chaud gravé sur l’omoplate.
Triste et honteux, je quittai mon pirate,
Qui me vola, pour fruit de mon labeur,
Mon honoraire, en me parlant d’honneur.
M’étant ainsi sauvé de sa boutique,
Et n’étant plus compagnon satirique,
Manquant de tout, dans mon chagrin poignant,
J’allai trouver Lefranc de Pompignan(52),
Ainsi que moi natif de Montauban,
Lequel jadis a brodé quelque phrase
Sur la Didon qui fut de Métastase;
Je lui contai tous les tours du croquant:
« Mon cher pays, secourez-moi, lui dis-je,
Fréron me vole, et pauvreté m’afflige.
« ¾ De ce bourbier
vos pas seront tirés,
Dit Pompignan; votre dur cas me touche:
« Tenez, prenez mes Cantiques sacrés;
« Sacrés ils sont, car personne n’y touche(53);
« Avec le temps un jour vous les vendrez:
« Plus, acceptez mon chef-d’oeuvre tragique
« De Zoraïd(54);
la scène est en Afrique:
« A la Clairon vous le présenterez;
« C’est un trésor: allez, et prospérez.
« Tout ranimé par son ton didactique,
Je cours en hâte au parlement comique,
Bureau de vers, où maint auteur pelé
Vend mainte scène à maint acteur sifflé.
J’entre, je lis d’une voix fausse et grêle
Le triste drame écrit pour la Denèle(55).
Dieu paternel, quels dédains, quel accueil!
De quelle oeillade altière, impérieuse,
La Dumesnil rabattit mon orgueil!
La Dangeville est plaisante et moqueuse
Elle riait; Grandval me regardait
D’un air de prince, et Sarrazin dormait;
Et, renvoyé penaud par la cohue,
J’allai gronder et pleurer dans la rue.
« De vers, de prose, et de honte étouffé,
Je rencontrai Gresset dans un café;
Gresset doué du double privilège(56)
D’être au collège un bel esprit mondain,
Et dans le monde un homme de collège;
Gresset dévot: longtemps petit badin,
Sanctifié par ses palinodies,
Il prétendait avec componction
Qu’il avait fait jadis des comédies,
Dont à la Vierge il demandait pardon.
¾ Gresset se
trompe, il n’est pas si coupable:
Un vers heureux et d’un tour agréable
Ne suffit pas; il faut une action,
De l’intérêt, du comique, une fable,
Des moeurs du temps un portrait véritable,
Pour consommer cette oeuvre du démon.
Mais que fit-il dans ton affliction?
¾ Il me donna
les conseils les plus sages:
« Quittez, dit-il, les profanes ouvrages;
« Faites des vers moraux contre l’amour;
« Soyez dévot, montrez-vous à la
cour. »
« Je crois mon homme, et je vais à
Versaille:
Maudit voyage! hélas! chacun se raille
En ce pays d’un pauvre auteur moral;
Dans l’antichambre il est reçu bien mal,
Et les laquais insultent sa figure
Par un mépris pire encor que l’injure.
Plus que jamais confus, humilié,
Devers Paris je m’en revins à pied.
« L’abbé Trublet alors avait la rage(57)
D’être à Paris un petit personnage;
Au peu d’esprit que le bonhomme avait
L’esprit d’autrui par supplément servait.
Il entassait adage sur adage;
Il compilait, compilait, compilait;
On le voyait sans cesse écrire, écrire
Ce qu’il avait jadis entendu dire,
Et nous lassait sans jamais se lasser:
Il me choisit pour l’aider à penser.
Trois mois entiers ensemble nous pensâmes,
Lûmes beaucoup, et rien n’imaginâmes.
« L’abbé Trublet m’avait pétrifié;
Mais un bâtard du sieur de Lachaussée
Vint ranimer ma cervelle épuisée,
Et tous les deux nous fîmes par moitié
Un drame court et non versifié,
Dans le grand goût du larmoyant comique,
Roman moral, roman métaphysique.
¾ Eh bien, mon
fils, je ne te blâme pas.
Il est bien vrai que je fais peu de cas
De ce faux genre, et j’aime assez qu’on rie;
Souvent je bâille au tragique bourgeois,
Aux vains efforts d’un auteur amphibie
Qui défigure et qui brave à la fois,
Dans son jargon, Melpomène et Thalie.
Mais après tout, dans une comédie,
On peut parfois se rendre intéressant
En empruntant l’art de la tragédie,
Quand par malheur on n’est point né plaisant.
Fus-tu joué? ton drame hétéroclite
Eut-il l’honneur d’un peu de réussite?
¾ Je cabalai;
je fis tant qu’à la fin
Je comparus au tripot d’arlequin(58).
J’y fus hué: ce dernier coup de grâce
M’allait sans vie étendre sur la place;
On me porta dans un logis voisin,
Prêt d’expirer de douleur et de faim,
Les yeux tournés, et plus froid que ma pièce.
¾ Le pauvre
enfant! son malheur m’intéresse;
Il est naïf. Allons, poursuis le fil
De tes récits: ce logis, quel est-il?
¾ Cette maison
d’une nouvelle espèce,
Où je restai longtemps inanimé,
Était un antre, un repaire enfumé,
Où s’assemblait six fois en deux semaines
Un reste impur de ces énergumènes(59),
De Saint-Médard effrontés charlatans,
Trompeurs, trompés, monstres de notre temps.
Missel en main, la cohorte infernale
Psalmodiait en ce lieu de scandale,
Et s’exerçait à des contorsions
Qui feraient peur aux plus hardis démons.
Leurs hurlements en sursaut m’éveillèrent;
Dans mon cerveau mes esprits remontèrent;
Je soulevai mon corps sur mon grabat,
Et m’avisai que j’étais au sabbat.
Un gros rabbin de cette synagogue,
Que j’avais vu ci-devant pédagogue,
Me reconnut: le bouc s’imagina
Qu’avec ses saints je m’étais couché là(60).
Je lui contai ma honte et ma détresse.
Maître Abraham(61),
après cinq ou six mots
De compliment, me tint ce beau propos:
« J’ai comme toi croupi dans la bassesse,
« Et c’est le lot des trois quarts des humains:
« Mais notre sort est toujours dans nos mains.
« Je me suis fait auteur, disant la messe,
« Persécuteur, délateur, espion;
« Chez les dévots je forme des cabales:
« Je cours, j’écris, j’invente des scandales,
« Pour les combattre et pour me faire un nom,
« Pieusement semant la zizanie,
« Et l’arrosant d’un peu de calomnie.
« Imite-moi, mon art est assez bon;
« Suis, comme moi, les méchants à
la piste;
« Crie à l’impie, à l’athée,
au déiste,
« Au géomètre; et surtout prouve
bien
« Qu’un bel esprit ne peut être chrétien:
« Du rigorisme embouche la trompette;
« Sois hypocrite, et ta fortune est faite.
« A ce discours saisi d’émotion,
Le coeur encore aigri de ma disgrâce(62),
Je répondis en lui couvrant la face
De mes cinq doigts; et la troupe en besace,
Qui fut témoin de ma vive action,
Crut que c’était une convulsion.
A la faveur de cette opinion,
Je m’esquivai de l’antre de Mégère.
¾ C’est fort
bien fait; si ta tête est légère,
Je m’aperçois que ton coeur est fort bon.
Où courus-tu présenter ta misère?
¾ Las! où
courir dans mon destin maudit!
N’ayant ni pain, ni gîte, ni crédit,
Je résolus de finir ma carrière,
Ainsi qu’ont fait au fond de la rivière
Des gens de bien, lesquels n’en ont rien dit.
« O changement! ô fortune bizarre!
J’apprends soudain qu’un oncle trépassé,
Vieux janséniste et docteur de Navarre,
Des vieux docteurs certes le plus avare,
Ab intestat, malgré lui, m’a laissé
D’argent comptant un immense héritage.
« Bientôt, changeant de moeurs et
de langage,
Je me décrasse; et m’étant dérobé
A cette fange où j’étais embourbé,
Je prends mon vol, je m’élève, je plane;
Je veux tâter des plus brillants emplois,
Être officier, signaler mes exploits,
Puis de Thémis endosser la soutane,
Et, moyennant vingt mille écus tournois,
Être appelé le tuteur de nos rois(63).
J’ai des amis, je leur fais grande chère;
J’ai de l’esprit alors, et tous mes vers
Ont comme moi l’heureux talent de plaire:
Je suis aimé des dames que je sers.
Pour compléter tant d’agréments divers,
On me propose un très bon mariage;
Mais les conseils de mes nouveaux amis,
Un grain d’amour ou de libertinage,
La vanité, le bon air, tout m’engage
Dans les filets de certaine Laïs
Que Belzébut fit naître en mon pays,
Et qui depuis a brillé dans Paris.
Elle dansait à ce tripot lubrique(64)
Que de l’Église un ministre impudique
(Dont Marion(65) fut servie
assez mal)
Fit élever près du Palais-Royal.
« Avec éclat j’entretins donc ma
belle;
Croyant l’aimer, croyant être aimé d’elle,
Je prodiguais les vers et les bijoux;
Billets de change étaient mes billets doux:
Je conduisais ma Laïs triomphante,
Les soirs d’été, dans la lice éclatante
De ce rempart, asile des amours,
Par Outrequin rafraîchi tous les jours(66).
Quel beau vernis brillait sur sa voiture!
Un petit peigne orné de diamants
De son chignon surmontait la parure;
L’Inde à grands frais tissut ses vêlements;
L’argent brillait dans la cuvette ovale
Où sa peau blanche et ferme, autant qu’égale,
S’embellissait dans des eaux de jasmin.
A son souper, un surtout de Germain
Et trente plats chargeaient sa table ronde
Des doux tributs des forêts et de l’onde.
Je voulus vivre en fermier général:
Que voulez-vous, hélas! que je vous dise?
Je payai cher ma brillante sottise,
En quatre mois je fus à l’hôpital.
« Voilà mon sort, il faut que je
l’avoue.
Conseillez-moi. ¾ Mon
ami, je te loue
D’avoir enfin déduit sans vanité
Ton cas honteux, et dit la vérité;
Prête l’oreille à mes avis fidèles.
Jadis l’Égypte eut moins de sauterelles
Que l’on ne voit aujourd’hui dans Paris
De malotrus, soi-disant beaux esprits,
Qui, dissertant sur les pièces nouvelles,
En font encor de plus sifflables qu’elles:
Tous l’un de l’autre ennemis obstinés,
Mordus, mordants, chansonneurs, chansonnés(67),
Nourris de vent au temple de Mémoire,
Peuple crotté qui dispense la gloire.
J’estime plus ces honnêtes enfants
Qui de Savoie arrivent tous les ans,
Et dont la main légèrement essuie
Ces longs canaux engorgés par la suie:
J’estime plus celle qui, dans un coin,
Tricote en paix les bas dont j’ai besoin;
Le cordonnier qui vient de ma chaussure
Prendre à genoux la forme et la mesure,
Que le métier de tes obscurs Frérons.
Maître Abraham, et ses vils compagnons,
Sont une espèce encor plus odieuse.
Quant aux catins, j’en fais assez de cas;
Leur art est doux, et leur vie est joyeuse:
Si quelquefois leurs dangereux appas
A l’hôpital mènent un pauvre diable,
Un grand benêt, qui fait l’homme agréable,
Je leur pardonne, il l’a bien mérité.
« Écoute, il faut avoir un poste
honnête.
Les beaux projets dont tu fus tourmenté
Ne troublent plus ta ridicule tête;
Tu ne veux plus devenir conseiller;
Tu n’as point l’air de te faire officier,
Ni courtisan, ni financier, ni prêtre.
Dans mon logis il me manque un portier:
Prends ton parti, réponds-moi, veux-tu l’être?
¾ Oui-da, monsieur.
¾
Quatre fois dix écus
Seront par an ton salaire; et, de plus,
D’assez bon vin chaque jour une pinte
Rajustera ton cerveau qui te tinte;
Va dans ta loge; et surtout garde-toi
Qu’aucun Fréron n’entre jamais chez moi.
¾ J’obéirai
sans réplique à mon maître,
En bon portier; mais, en secret, peut-être
J’aurais choisi, dans mon sort malheureux,
D’être plutôt le portier des Chartreux(68).
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