OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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Mêlées |
Pièces
en vers |
POÉSIES MÊLÉES
209 A 260.
Notices
bibliographiques.
209. AUX HABITANTS DE LYON(1).
(1754)
Il est vrai que Plutus est au rang de vos dieux,
Et c’est un riche appui pour votre aimable ville:
Il n’est point de plus bel asile;
Ailleurs il est aveugle, il a chez vous des yeux.
Il n’était autrefois que dieu de la richesse;
Vous en faites le dieu des arts:
J’ai vu couler dans vos remparts
Les ondes du Pactole et les eaux du Permesse. |
210. INSCRIPTION
POUR LE PORTRAIT DE M. DE LUTZELBOURG.
(1754)
Il eut un coeur sensible, une âme non commune;
Il fut par ses bienfaits digne de son bonheur:
Ce bonheur disparut; il brava l’infortune.
Pour l’homme de courage il n’est point de malheur.. |
211. IMPROMPTU
A MONSIEUR DE CHENEVIÈRES(2),
A QUI VOLTAIRE AVAIT DEMANDÉ
SA CONFESSION,
ET QUI LUI AVAIT RÉCITÉ
QUELQUES VERS.
Vous êtes dans la saison
Des plus aimables faiblesses:
Puissiez-vous servir vos maîtresses
Comme vous servez Apollon!
Entre des vers et vos Lisettes
Goûtez le destin le plus doux:
Votre confesseur est jaloux
Des jolis pêchés que vous faites. |
212. AU ROI DE PRUSSE(3).(1756)
O Salomon du Nord, ô philosophe roi,
Dont l’univers entier contemplait la sagesse!
Les sages, empressés de vivre sous ta loi,
Retrouvaient dans ta cour l’oracle de la Grèce:
La terre en t’admirant se baissait devant toi;
Et Berlin, à ta voix sortant de la poussière,
A l’égal de Paris levait sa tête altière,
A l’ombre des lauriers moissonnés à Molwitz(4),
Appelés sur tes bords des rives de la Seine,
Les arts encouragés défrichaient ton pays;
Transplantés par leurs soins, cultivés,
et nourris,
Le palmier du Parnasse et l’olive d’Athène
S’élevaient sous tes yeux enchantés et
surpris;
La Chicane à tes pieds avait mordu l’arène,
Et ce monstre, chassé du palais de Thémis,
Du timide orphelin n’excitait plus les cris.
Ton bras avait dompté le démon de la guerre;
Son temple était fermé, tes États
agrandis,
Et tu mettais Bourbon au rang de tes amis.
Mais parjure à la France, ami de l’Angleterre,
Que deviendront les fruits de tes nobles travaux?
L’Europe retentit du bruit de ton tonnerre;
Ta main de la Discorde allume les flambeaux;
Les champs sont hérissés de tes fières
cohortes,
Et déjà de Leipsick(5)
tu vas briser les portes.
Malheureux! sous tes pas tu creuses des tombeaux.
Tu viens de provoquer deux terribles rivaux.
Le fer est aiguisé, la flamme est toute prête,
Et la foudre en éclats va tomber sur ta tête.
Tu vécus trop d’un jour, monarque infortuné!
Tu perds en un instant ta fortune et ta gloire;
Tu n’es plus ce héros, ce sage couronné,
Entouré des beaux-arts, suivi de la victoire!
Je ne vois plus en toi qu’un guerrier effréné,
Qui, la flamme à la main, se frayant un passage,
Désole les cités, les pille, les ravage,
Foule les droits sacrés des peuples et des rois,
Offense la nature, et fait taire les lois.. |
213. A MME LA MARQUISE DE CHAUVELIN,(6)
DONT L’ÉPOUX AVAIT CHANTÉ
LES SEPT PÉCHÉS MORTELS(7).
(1758)
Les sept péchés que mortels on appelle
Furent chantés par monsieur votre époux:
Pour l’un des sept nous partageons son zèle,
Et pour vous plaire on les commettrait tous.
C’est grand’ pitié que vos vertus défendent
Le plus chéri, le plus digne de vous,
Lorsque vos yeux malgré vous le demandent.. |
214. INSCRIPTION(8)
POUR LA TOMBE DE PATU.
(Septembre 1758.)
Tendre et pure amitié, dont j’ai senti les charmes,
Tu conduisis mes pas dans ces tristes déserts;
Tu posas cette tombe et tu gravas ces vers,
Que mes yeux arrosent de larmes.. |
215. A MADAME LULLIN(9),
EN LUI ENVOYANT UN BOUQUET,
LE 6 JANVIER 1759,
JOUR AUQUEL ELLE AVAIT CENT
ANS ACCOMPLIS.
.Nos grands-pères vous virent belle;
Par votre esprit vous plaisez à cent ans:
Vous méritiez d’épouser Fontenelle,
Et d’être sa veuve longtemps. |
216. ÉPIGRAMME SUR GRESSET.
(1759)
Certain cafard, jadis jésuite,
Plat écrivain, depuis deux jours
Ose gloser sur ma conduite,
Sur mes vers, et sur mes amours:
En bon chrétien je lui fais grâce,
Chaque pédant peut critiquer mes vers;
Mais sur l’amour jamais un fils d’Ignace
Ne glosera que de travers.. |
217. ÉPIGRAMME(10).
.Savez-vous pourquoi Jérémie
A tant pleuré pendant sa vie?
C’est qu’en prophète il prévoyait
Qu’un jour Lefranc le traduirait. |
218. LES POUR(11).
(1760)
.Pour vivre en paix joyeusement,
Croyez-moi, n’offensez personne
C’est un petit avis qu’on donne
Au sieur Lefranc de Pompignan.
Pour plaire il faut que l’agrément
Tous vos préceptes assaisonne:
Le sieur Lefranc de Pompignan
Pense-t-il donc être en Sorbonne?
Pour instruire il faut qu’on raisonne,
Sans déclamer insolemment;
Sans quoi plus d’un sifflet fredonne
Aux oreilles d’un Pompignan.
Pour prix d’un discours impudent,
Digne des bords de la Garonne,
Paris offre cette couronne
Au sieur Lefranc de Pompignan.
Dédié par le sieur A... |
219. LES QUE.
Que Paul Lefranc de Pompignan
Ait fait en pleine Académie
Un discours fort impertinent,
Et qu’elle en soit tout endormie;
Qu’il ait bu jusques à la lie
Le calice un peu dégoûtant
De vingt censures qu’on publie,
Et dont je suis assez content;
Que, pour comble de châtiment,
Quand le public le mortifie,
Un Fréron le béatifie,
Ce qui redouble son tourment;
Qu’ailleurs un noir petit pédant(12)
Insulte à la philosophie,
Et qu’il serve de truchement
A Chaumeix qui se crucifie;
Que l’orgueil et l’hypocrisie
Contre ces gens de jugement
Étalent une frénésie
Que l’on siffle unanimement;
Que parmi nous à tout moment
Cinquante espèces de folie
Se succèdent rapidement,
Et qu’aucune ne soit jolie;
Qu’un jésuite avec courtoisie
S’intrigue partout sourdement,
Et reproche un peu d’hérésie
Aux gens tenant le parlement;
Qu’un janséniste ouvertement
Fronde la cour avec furie:
Je conclus très patiemment
Qu’il faut que le sage s’en rie.
Prononcé par le sieur F.. |
220. LES QUI.
.Qui pilla jadis Métastase,
Et Qui crut imiter Maron?
Qui, bouffi d’ostentation,
Sur ses écrits est en extase?
Qui si longuement paraphrase
David en dépit d’Apollon,
Prétendant passer pour un vase
Qu’on appelle d’élection?
Qui, parlant à sa nation,
Et l’insultant avec emphase,
Pense être au haut de l’Hélicon
Lorsqu’il barbote dans la vase?
Qui dans plus d’une périphrase
A ses maîtres fait la leçon?
Entre nous, je crois que son nom
commence en V, finit en aze.
Offert par Ramponeau. |
221. LES QUOI.
Quoi! c’est Lefranc de Pompignan,
Auteur de chansons judaïques,
Barbouilleur du Vieux Testament,
Qui fait des discours satiriques?
Quoi! dans des odes hébraïques,
Qu’il translata si tristement,
A-t-il pris ces propos caustiques
Qu’il débite si lourdement?
Quoi! verrait-on patiemment
Tant de pauvretés emphatiques?
L’ennui, dans nos temps véridiques,
Ne se pardonne nullement.
Quoi! Pompignan dans ses répliques
M’ennuiera comme ci-devant?
Nous le poursuivrons très gaîment
Pour ses fatras mélancoliques.
Présenté par Arnoud.. |
222. LES OUI.
Oui, ce Lefranc de Pompignan
Est un terrible personnage;
Oui, ses psaumes sont un ouvrage
Qui nous fait bâiller longuement.
Oui, de province un président
Plein d’orgueil et de verbiage
Nous paraît un pauvre pédant,
Malgré son riche mariage.
Oui, tout riche qu’il est, je gage
Qu’au fond de l’âme il se repent.
Son mémoire est impertinent;
Il est bien fier, mais il enrage.
Oui, tout Paris, qui l’envisage
Comme un seigneur de Montauban,
Le chansonne, et rit au visage
De ce Lefranc de Pompignan.
Essayé par Matthieu Ballot.. |
223. LES NON.
.Non, cher Lefranc de Pompignan,
Quoi que je dise et que je fasse,
Je ne peux obtenir ta grâce
De ton lecteur peu patient.
Non, quand on a maussadement
Insulté le public en face,
On ne saurait impunément
Montrer la sienne avec audace.
Non, quand tu quitteras la place
Pour retourner à Montauban,
Les sifflets partout sur ta trace
Te suivront sans ménagement.
Non, si le ridicule passe,
Il ne passe que faiblement.
Ces couplets seront la préface
Des ouvrages de Pompignan.
Répondu par Jacques Agard. |
224. LES FRÉRON(13)
...
D’où vient que ce nom de Fréron
Est l’emblème du ridicule?
Si quelque maître Aliboron,
Sans esprit comme sans scrupule,
Brave les moeurs et la raison;
Si de Zoïle et de Chausson
Il se montre le digne émule,
Les enfants disent: « C’est Fréron. »
Sitôt qu’un libelle imbécile
Croqué par quelque polisson
Court dans les cafés de la ville,
« Fi, dit-on, quel ennui! quel style!
C’est du Fréron, c’est du Fréron! »
Si quelque pédant fanfaron
Vient étaler son ignorance,
S’il prend Gillot pour Cicéron,
S’il vous ment avec impudence,
On lui dit: « Taisez-vous, Fréron. »
L’autre jour un gros ex-jésuite,
Dans le grenier d’une maison,
Rencontra fille très instruite
Avec un beau petit garçon.
Le bouc s’empara du giton.
On le découvre, il prend la fuite.
Tout le quartier à sa poursuite
Criait: « Fréron, Fréron, Fréron.
»
Lorsqu’au drame de monsieur Hume(14)
On bafouait certain fripon,
Le parterre, dont la coutume
Est d’avoir le nez assez bon,
Se disait tout haut: « Je présume
Qu’on a voulu peindre Fréron. »
Cependant, fier de son renom,
Certain maroufle se rengorge;
Dans son antre à loisir il forge
Des traits pour l’indignation.
Sur le papier il vous dégorge
De ses lettres le froid poison,
Sans songer qu’on serre la gorge
Aux gens du métier de Fréron.
Pour notre petit embryon,
Délateur de profession(15),
Qui du mensonge est la trompette,
Déjà sa réputation
Dans le monde nous semble faite:
C’est le perroquet de Fréron.. |
225. A M. LE COMTE DE SAINT-ÉTIENNE(16)
QUI AVAIT ADRESSÉ A L’AUTEUR
UNE ÉPÎTRE
SUR LA COMÉDIE DE
L’ÉCOSSAISE.
(1760)
.Vous m’avez attendri, votre épître est
charmante(17);
En philosophe vous pensez.
Lindane(18) est dans vos
vers plus belle et plus charmante;
Et c’est vous qui l’embellissez. |
226. VERS
POUR UNE ESTAMPE DE PIERRE LE
GRAND.
(1761)
Ses lois et ses travaux ont instruit les mortels;
Il fit tout pour son peuple, et sa fille l’imite(19):
Zoroastre, Osiris, vous eûtes des autels,
Et c’est lui seul qui les mérite.. |
227. AU PÈRE BETTINELLI(20).
Compatriote de Virgile,
Et son secrétaire aujourd’hui,
C’est à vous d’écrire sous lui
Vous avez son âme et son style.. |
228. A M. LE COMTE DE ***,(21)
AU SUJET DE L’IMPÉRATRICE-REINE.
Marc-Aurèle, autrefois des princes le modèle,
Sur les devoirs des rois instruisit nos aïeux;
Et Thérèse fait à nos yeux
Tout ce qu’écrivait Marc-Aurèle.. |
229. CHANSON
|
EN L’HONNEUR DE MAÎTRE
LEFRANC DE POMPIGNAN, ET DE RÉVÉREND PÈRE EN DIEU,
SON FRÈRE L’ÉVÊQUE DU PUY, LESQUELS ONT ÉTÉ
COMPARÉS, DANS UN DISCOURS PUBLIC, A MOÏSE ET A AARON.(1761)
|
| Nota bene que maître Lefranc est le Moïse,
et maître du Puy, l’Aaron; et que maître Lefranc a donné
de l’argent à maître Aliboron, dit Fréron, pour être
préconisé dans ses belles feuilles.
Sur l’air de la musette de Rameau suivez les lois,
etc. (dans les Talents lyriques).
|
Moïse, Aaron,
Vous êtes des gens d’importance
Moïse, Aaron,
Vous avez l’air un peu gascon.
De vous on commence
A ricaner beaucoup en France;
Mais en récompense
Le veau d’or est cher à Fréron.
Moïse, Aaron,
Vous êtes des gens d’importance;
Moïse, Aaron,
Vous avez l’air un peu gascon. |
230. IMPROMPTU
SUR L’AVENTURE TRAGIQUE D’UN
JEUNE HOMME DE LYON,
QUI SE JETA DANS LE RHÔNE
EN 1762,
POUR UNE INFIDÈLE QUI
N’EN VALAIT PAS LA PEINE.
.Églé, je jure à vos genoux
Que s’il faut, pour votre inconstance,
Noyer ou votre amant ou vous,
Je vous donne la préférence. |
231. ÉPIGRAMME
IMITÉE DE L’ANTHOLOGIE.
L’autre jour, au fond d’un vallon,
Un serpent piqua Jean Fréron.
Que pensez-vous qu’il arriva?
Ce fut le serpent qui creva.. |
232. IMPROMPTU
A MADAME LA PRINCESSE DE VIRTEMBERG,
QUI AVAIT APPELÉ LE VIEILLARD
PAPA, DANS UN SOUPER.
O le beau titre que voilà!
Vous me donnez la première des places:
Quelle famille j’aurais là!
Je serais le père des Grâces.. |
233. HYMNE
CHANTÉ AU VILLAGE DE
POMPIGNAN(22)
SUR L’AIR DE BÉCHAMEL.
Nous avons vu ce beau village
De Pompignan,
Et ce marquis brillant et sage,. |

Modeste et grand;
De ses vertus premier garant.
Et vive le roi, et Simon Lefranc,
Son favori,
Son favori!
Il a recrépi sa chapelle
Et tous ses vers;
Il poursuit avec un saint zèle
Les gens pervers.
Tout son clergé s’en va chantant:
Et vive le roi, etc.
En aumusse un jeune jésuite
Allait devant;
Gravement marchait à sa suite
Sir Pompignan,
En beau satin de président.
Et vive le roi, etc.
Je suis marquis, robin, poète,
Mes chers amis;
Vous voyez que je suis prophète
En mon pays.
A Paris, c’est tout autrement.
Et vive le roi, etc.
J’ai fait un psautier judaïque,
On n’en sait rien;
J’ai fait un beau panégyrique,
Et c’est le mien:
De moi je suis assez content.
Et vive le roi, etc.
Je retourne à la cour en poste
Charmer les grands;
Je protège l’abbé La Coste(23)
Et mes parents;
Je suis sifflé par les méchants.
Et vive le roi, etc.
Bientôt il revient à Versaille
D’un air humain,
Aux ducs et pairs, à la canaille
Serrant la main;
Récitant ses vers dignement.
Et vive le roi, et Simon Lefranc,
Son favori,
Son favori!
|
234. A MME LA MARQUISE DE SAINT-AUBIN(24),
AUTEUR DU LIVRE INTITULÉ
LE DANGER DES LIAISONS.
J’ai lu votre charmant ouvrage
Savez-vous quel est son effet?
On veut se lier davantage
Avec la muse qui l’a fait.. |
235. A LA SIGNORA JULIA URSINA,(25)
DE VENISE, QUI AVAIT ADRESSÉ
UNE LETTRE TRÈS FLATTEUSE
ET TRÈS AGRÉABLE
A VOLTAIRE SANS SE FAIRE CONNAÎTRE.
.Êtes-vous la déesse Isis,
Sous son grand voile méconnue?
Êtes-vous la mère des Ris?
Mais quelquefois elle était nue.
Nous voyons de vous un écrit
Plein de raison, brillant, et sage;
Mais, en nous montrant tant d’esprit,
Ne cachez plus votre visage. |
236. IMPROMPTU A UNE DAME DE
GENÈVE,
QUI PRÊCHAIT L’AUTEUR
SUR LA TRINITÉ.
.Oui, j’en conviens, chez moi la Trinité
Jusqu’à présent n’avait pas fait fortune;
Mais j’aperçois les trois Grâces en une:
Vous confondez mon incrédulité. |
237. INSCRIPTION
POUR LA STATUE DE LOUIS XV à
REIMS.
(1763)
Peuple fidèle et juste, et digne d’un tel maître,
L’un par l’autre chéri, vous méritez de
l’être(26). |
238. A L’IMPÉRATRICE DE
RUSSIE
CATHERINE II,
QUI INVITAIT L’AUTEUR A FAIRE
UN VOYAGE DANS SES ÉTATS.
.Dieux qui m’ôtez les yeux et les oreilles,
Rendez-les-moi, je pars au même instant.
Heureux qui voit vos augustes merveilles,
O Catherine! heureux qui vous entend!
Plaire et régner, c’est là votre talent;
Mais le premier me touche davantage.
Par votre esprit vous étonnez le sage,
Qui cesserait de l’être en vous voyant. |
(27)239.
A M. LE CHEVALIER DE LA TREMBLAYE(28),
SUR LA RELATION EN VERS ET EN
PROSE
DE SON VOYAGE D’ITALIE.
.Ce Chapelle, ce Bachaumont,
Ont fait un moins heureux voyage;
Tout est épigramme ou chanson
Dans leur renommé badinage.
Vous parlez d’un plus noble ton;
Et je crois entendre Platon
Qui, revenant de Syracuse,
Dans Athène emprunte la muse
De Pindare et d’Anacréon. |
240. AU MÊME.
.Ce beau lac de Genève, où vous êtes
venu,
Du Cocyte bientôt m’offre les rives sombres:
Vous êtes un Orphée en ces lieux descendu
Pour venir enchanter les ombres. |
241. A MADAME DU BOCAGE,
APRÈS SON VOYAGE D’ITALIE.
Sur ces bords, fameux dans l’histoire,
Que vous venez de parcourir,
Qu’avez-vous admiré? des débris pleins
de gloire,
Où rien n’a pu vous retenir(29),
Des noms d’éternelle mémoire.
Ces chefs-d’oeuvre vantés, vous les avez vus tous;
Ils ont mérité vos suffrages;
Mais vous n’avez rien vu de plus charmant que vous,
Ni de plus beau que vos ouvrages.. |
242. COUPLETS A M. DE LA MARCHE(30),
PREMIER PRÉSIDENT AU
PARLEMENT DE BOURGOGNE,
QUI AVAIT FAIT DES VERS POUR
SA FILLE.
Plus d’un amant sur sa lyre a formé
Les tendres sons qui charment les amantes.
Un père a fait des chansons plus touchantes:
Pourquoi cela? c’est qu’il a mieux aimé.
Je suis bien loin de blasphémer l’Amour;
C’est un grand dieu; je le sers, et je jure
De le servir jusqu’à mon dernier jour:
Mais il faut bien qu’il cède à la nature.. |
243. ÉPIGRAMME.(31)
Aliboron, de la goutte attaqué,
Se confessait; car il a peur du diable:
Il détaillait, de remords suffoqué,
De ses méfaits une liste effroyable;
Chrétiennement chacun fut expliqué,
Stupide orgueil, mensonge, ivrognerie,
Basse impudence, et noire hypocrisie:
Il ne croyait en oublier aucun.
Le confesseur dit: « Vous en passez un.
¾ Un? de par Dieu!
j’en dis assez, je pense.
¾ Eh, mon ami, le péché
d’ignorance(32)! ». |
244. A MONSIEUR DE LAHARPE,
QUI AVAIT PRONONCÉ UN
COMPLIMENT EN VERS
SUR LE THÉÂTRE
DE FERNEY
AVANT UNE REPRÉSENTATION
D’ALZIRE. (1765)
Des plaisirs et des arts vous honorez l’asile,
Il s’embellit de vos talents:
C’est Sophocle dans son printemps,
Qui couronne de fleurs la vieillesse d’Eschyle(33).. |
245. COUPLETS D’UN JEUNE HOMME(34),
CHANTÉS A FERNEY, LE
11 AUGUSTE 1765, VEILLE DE SAINTE-CLAIRE,
A MADEMOISELLE CLAIRON(35).
Sur l’air: Annette, à l’âge de quinze
ans.
Dans la grand’ ville de Paris
On se lamente, on fait des cris,
Le plaisir n’est plus de saison;
La comédie
N’est plus suivie:
Plus de Clairon.
Melpomène et le dieu d’Amour
La conduisirent tour à tour;
En France elle donne le ton.
Paris répète:
« Que je regrette
Notre Clairon! »
Dès qu’elle a paru parmi nous
Nos bergers sont devenus fous:
Tircis vient de quitter Fanchon.
Si l’infidèle
Laisse sa belle,
C’est pour Clairon.
Je suis à peine à mon printemps,
Et j’ai déjà des sentiments:
Vous êtes un petit fripon(36).
Sois bien discrète;
La faute est faite,
J’ai vu Clairon.
Clairon, daigne accepter nos fleurs;
Tu vas en ternir les couleurs
Ton sort est de tout effacer.
La rose expire;
Mais ton empire
Ne peut passer.
COUPLET AJOUTÉ PAR M.***
Nous sommes privés de Vanlo;
Nous avons vu passer Rameau:
Nous perdons Voltaire et Clairon.
Rien n’est funeste,
Car il nous reste
Monsieur Fréron.. |
246. VERS A MESDAMES D. L. C.
ET G.,
PRÉSENTÉS PAR
UN ENFANT DE DIX ANS, EN 1765(37).
.A tout âge il est dangereux
De vous voir et de vous entendre:
Sans faire un choix entre vous deux,
A toutes deux il faut se rendre.
A MADAME D. L. C(38).
Par vous l’Amour sait tout dompter.
Songez que je suis de son âge;
Et, si vous avez son visage,
Dans mon coeur il peut habiter.
A MADAME G.
Avec tant de beauté, de grâce naturelle(39),
Qu’a-t-elle affaire de talents?
Mais avec des sons si touchants,
Qu’a-t-elle affaire d’être belle? |
247. A M. LE COMTE DE SCHOWALOW,
QUI AVAIT ADRESSÉ UNE
ÉPÎTRE A L’AUTEUR.
Puisqu’il faut croire quelque chose,
J’avouerai qu’en lisant vos séduisants écrits
Je crois à la métempsycose.
Orphée, aux bords du Tanaïs,
Expira dans votre pays.
Près du lac de Genève il vient se faire
entendre;
En vous il renaît aujourd’hui;
Et vous ne devez pas attendre
Que les femmes jamais vous battent comme lui.. |
(40)248.
COUPLET A MADAME CRAMER(41),
POUR M. LE CHEVALIER DE BOUFFLERS.
(1766)
.Mars l’enlève au séminaire;
Tendre Vénus, il te sert;
Il écrit avec Voltaire;
Il sait peindre avec Hubert;
Il fait tout ce qu’il veut faire,
Tous les arts sont sous sa loi:
De grâce, dis-moi, ma chère,
Ce qu’il sait faire avec toi. |
249. A MONSIEUR DUMOURIEZ(42),
AUTEUR DU POÈME DE RICHARDET.
(1766)
.Vous ne parlez que d’un moineau,
Et vous avez une volière:
Il est chez vous plus d’un oiseau
Dont la voix tendre et printanière
Plaît par un ramage nouveau.
Celui qui n’a plumes qu’aux ailes,
Et qui fait son nid dans les coeurs,
Répandit sur vous ses faveurs:
Il vous fait trouver des lecteurs,
Comme il vous a soumis des belles. |
250. AU PRINCE DE BRUNSWICK(43).
VERS PRONONCÉS A FERNEY
PAR MADEMOISELLE CORNEILLE.
(Janvier 1766)
.Quoi! vous venez dans nos hameaux!
Corneille, dont je tiens le sang qui m’a fait naître,
Corneille à cet honneur eût prétendu
peut-être:
Il aurait pu vous plaire; il peignait vos égaux.
On vous reçoit bien mal en ce désert sauvage:
Les respects à la fin deviennent ennuyeux.
Votre gloire vous suit; mais il faut davantage;
Et si j’avais quinze ans je vous recevrais mieux. |
251. A MADAME DE SCALLIER(44),
QUI JOUAIT PARFAITEMENT DU VIOLON.
(Auguste 1766)
.Sous tes doigts l’archet d’Apollon
Étonne mon âme, et l’enchante;
J’entends bientôt ta voix touchante,
J’oublie alors ton violon;
Tu parles, et mon coeur plus tendre
De tes chants ne se souvient plus
Mais tes regards sont au-dessus
De tout ce que je viens d’entendre. |
252. A MADAME DE SAINT-JULIEN(45),
QUI ÉTAIT A FERNEY.
(Auguste 1766)
J’étais dans ma solitude
Sans espoir et sans lien,
Et de n’aspirer à rien
C’était ma pénible étude:
Je vous vois: je sens très bien
Qu’il faut que mon coeur désire;
Et vous me forcez à dire
L’oraison de saint Julien(46).. |
253. SUR LA MORT DU DAUPHIN(47).
(1766)
Connu par ses vertus plus que par ses travaux,
Il sut penser en sage, et mourut en héros.. |
254. A Mme LA MARQUISE DE M***(48),
PENDANT SON VOYAGE A FERNEY.
On dit que les dieux autrefois
Dans de simples hameaux se plaisaient à paraître
On put souvent les méconnaître,
On ne peut se méprendre aux charmes que je vois.. |
255. A MONSIEUR DESRIVIÈRES(49),
SERGENT AUX GARDES FRANÇAISES,
QUI AVAIT ADRESSÉ
A L’AUTEUR LE LIVRE INTITULÉ
LOISIRS
D’UN SOLDAT.
.Soldat digne de Xénophon,
Ou d’un César, ou d’un Biron(50),
Ton écrit dans les coeurs allume
Le feu d’une héroïque ardeur:
Ton régiment sera vainqueur
Par ton courage et par ta plume. |
256. SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU.
.Cet ennemi du genre humain,
Singe manqué de l’Arétin,
Qui se croit celui de Socrate;
Ce charlatan trompeur et vain,
Changeant vingt fois son mithridate;
Ce basset hargneux et mutin,
Bâtard du chien de Diogène,
Mordant également la main
Ou qui le fesse, ou qui l’enchaîne,
Ou qui lui présente du pain. |
257. RÉPONSE
A MESSIEURS DE LAHARPE ET DE
CHABANON(51),
QUI LUI AVAIENT DONNÉ
DES VERS A L’OCCASION DE SAINT FRANÇOIS,
SON PATRON, en octobre 1767.
« Ils ont berné mon capuchon;
Rien n’est si gai ni si coupable.
Qui sont donc ces enfants du diable? »
Disait saint François, mon patron.
C’est Laharpe, c’est Chabanon:
Ce couple agréable et fripon
A Vénus vola sa ceinture,
Sa lyre au divin Apollon,
Et ses pinceaux à la Nature.
« Je le crois, dit le penaillon;
Car plus d’une fille m’assure
Qu’ils m’ont aussi pris mon cordon. ». |
258. A M. LE COMTE DE FEKÉTÉ(52).
(1767)
.Un descendant des Huns veut voir mon drame scythe;
Ce Hun, plus qu’Attila rempli d’un vrai mérite,
A fait des vers français qui ne sont pas communs.
Puissiez-vous dans les miens en trouver quelques-uns
Dont jamais au Parnasse Apollon ne s’irrite!
Ceux qu’on rime à présent dans la Gaule
maudite
Sont bien durs et bien importuns.
Il faut que désormais la France vous imite:
Nos rimeurs d’aujourd’hui sont devenus des Huns(53). |
259.VERS
POUR LE PORTRAIT DE M. DE LA
BORDE.
(1768)
.Avec tous les talents le Destin l’a fait naître,
Il fait tous les plaisirs de la société:
Il est né pour la liberté,
Mais il aime bien mieux son maître(54). |
260. LE HUITAIN BIGARRÉ.
AU SIEUR DE LA BLETTERIE, AUSSI
SUFFISANT PERSONNAGE
QUE TRADUCTEUR INSUFFISANT.
(1768)
On dit que ce nouveau Tacite
Aurait dû garder le tacet:
Ennuyer ainsi, non licet.
Ce petit pédant prestolet
Movet bilem (la bile excite).
En français le mot de sifflet
Convient beaucoup (multum decet)
A ce translateur de Tacite.. |
Suite des Poésies
mêlées.
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