OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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POÉSIES MÊLÉES
61 A 130
Notices
bibliographiques.
61. A MADEMOISELLE DE GUISE(74)
DEPUIS DUCHESSE DE RICHELIEU,
SOEUR DE MADAME DE BOUILLON
Vous possédez fort inutilement
Esprit, beauté, grâce, vertu, franchise;
Qu’y manque-t-il? quelqu’un qui vous le dise,
Et quelque ami dont on en dise autant. |
62. A Mlle DE LAUNAY(75).(1732)
Qui vous voit un moment voudrait vous voir toujours;
Et si d’un doux regard le sort me favorise,
De mes jours près de vous je bornerai le cours.
Mon coeur vous parle avec franchise,
Et des vains compliments que la mode autorise
Ne connaît point les faux détours.
Avec vous le plaisir arrive
A table, à vos côtés, cet aimable
convive
Ne manque guère de s’asseoir.
Il verse avec le vin cette gaîté naïve
Qui brille en mots plaisants, sans jamais les prévoir,
Donne aux traits du bon sens une pointe plus vive,
Et rend, en unissant les grâces au savoir,
La science agréable et la joie instructive.
Sous la lyre d’Anacréon
Ainsi s’exprimait la Sagesse,
Ou tantôt, sur un plus haut ton,
Faisait admirer à la Grèce
Ses augustes traits dans Platon.
De l’une et de l’autre leçon
Faisant usage avec adresse,
A la plus austère raison
Vous ôtez son air de rudesse:
Votre art, sans affectation,
Unit la vigueur de Lucrèce
Au tour, à la délicatesse
De la maîtresse de Phaon. |
63. A MADEMOISELLE DE LAUNAY(76).
J’ai deux ressources dans ma vie,
Le sommeil et l’oisiveté.
J’aime mieux la tranquillité
De cette douce léthargie
Qu’une inutile activité.
L’ennuyeuse Uniformité,
Que de Paris on a bannie,
Dans ces climats est établie;
Et sa rivale si jolie,
La piquante Diversité,
Jamais dans notre Normandie
N’apporta sa légèreté.
Sous les lois de son ennemie,
On y prend pour solidité
Ce qu’ailleurs, avec vérité,
On nomme froideur de génie;
Et le jugement escorté
De quelque brillante saillie
Y passerait pour la folie.
De ces sottises dégoûté,
Je cours, de la Philosophie,
Contre les efforts de l’ennui
implorer le solide appui.
Descarte, en sa nouvelle école,
Surprit, éclaira les esprits;
Sur Aristote et ses débris
Nous élevâmes son idole.
L’Anglais, en tout notre rival,
Veut abattre aujourd’hui ce culte,
Le Français, toujours inégal,
Lui-même approuve cette insulte.
Moi, dans mon petit tribunal,
Du préjugé national
Et des passions en tumulte
Évitant le ton magistral,
Philosophe, jurisconsulte,
Soit que je juge bien ou mal,
Je suis au moins impartial.
Par la clarté la plus brillante
Dissipant une affreuse nuit,
Locke, en sa démarche un peu lente,
Vers la vérité nous conduit;
Mais, dans sa route fatigante,
Avec peine un lecteur le suit.
D’un air trop sombre il nous instruit,
Et des fleurs la couleur riante
Chez lui n’annonce pas le fruit.
Par ces fleurs Malbranche sait plaire:
Tout chez lui n’est pas vérité;
Mais, de ses grâces enchanté,
L’esprit ne peut être sévère
Quand le coeur est si bien traité.
S’il dort, c’est du Sommeil d’Homère;
Son sommeil même est respecté.
Et! qu’importe qu’il nous éclaire,
Puisqu’ici-bas tout est chimère?
N’écoutons point un vain désir
Pour un secret impénétrable;
Et, satisfaits du vraisemblable,
Cherchons seulement le plaisir. |
64. A Mlle DE LAUNAY.
Cette tête ne s’emplit pas(77)
De chiffons ni de babioles,
Et comme celles de nos folles
N’est grenier à nicher des rats;
Mais logis meublé haut et bas,
Plus orné que palais d’idoles,
Où sont rangés sans embarras
L’astrolabe et les falbalas,
Et l’éventail et le compas;
Où, sous bons et sûrs cadenas,
Sont trésors plus chers que pistoles;
Ces précieux et longs amas
De vérités de tous états,
Cette richesse de paroles,
Sans le clinquant des hyperboles;
Ces tours heureux et délicats
Qui font des riens les plus frivoles
Des choses dont on fait grand cas. |
65. A MADEMOISELLE DE LAUNAY.
Un des Quarante peut arranger un volume;
Quelquefois le bon sens fait un livre précis.
C’est là le fort de nos esprits.
Mais chez vous, comme en vos écrits,
Sexe aimable, l’Amour tient-il toujours la plume? |
66. A MADEMOISELLE DE LAUNAY.
Vous prêchez pour la liberté
Bien mieux que Locke en son grimoire:
Mais, prouvant à votre auditoire
Le droit de choix si contesté,
Vous l’en privez en vérité,
Car qui peut ne pas vous en croire? |
67. ÉPITAPHE(78).(1733)
Ci-gît dont la suprême loi
Fut de ne vivre que pour soi.
Passant, garde-toi de le suivre;
Car on pourrait dire de toi:
« Ci-gît qui ne dût jamais vivre. » |
68. A MONSIEUR LINANT(79).(1733)
Connaissez mieux l’oisiveté
Elle est ou folie ou sagesse;
Elle est vertu dans la richesse,
Et vice dans la pauvreté.
On peut jouir en paix dans l’hiver de sa vie
De ces fruits qu’au printemps sema notre industrie:
Courtisans de la gloire, écrivains ou guerriers,
Le sommeil est permis, mais c’est sur des lauriers. |
69. VERS PRÉSENTÉS
A LA REINE(80),
SUR LA SECONDE ÉLECTION
DU ROI STANISLAS AU TRÔNE DE POLOGNE. (1733)
Il fallait un monarque aux fiers enfants du Nord:
Un peuple de héros s’assemblait pour l’élire;
Mais l’aigle de Russie et l’aigle de l’Empire
Menaçaient la Pologne, et maîtrisaient le
sort.
De la France aussitôt, son trône et sa patrie,
La Vertu descendit aux champs de Varsovie.
Mars conduisait ses pas; Vienne en frémit d’effroi:
La Pologne respire en la voyant paraître(81).
« Peuples nés, lui dit-elle, et pour Mars
et pour moi,
De nos mains à jamais recevez votre maître:
Stanislas à l’instant vint, parut, et fut roi(82).
» |
70. A M. DE FORCALQUIER(83),
QUI AVAIT EU SES CHEVEUX COUPÉES
PAR UN BOULET DE CANON AU SIÈGE
DE KEHL. (Octobre 1733.)
Des boulets allemands la pesante tempête
A, dit-on, coupé vos cheveux:
Les gens d’esprit sont fort heureux
Qu’elle ait respecté votre tête.
On prétend que César, le phénix
des guerriers,
N’ayant plus de cheveux, se coiffa de lauriers:
Cet ornement est beau, mais n’est plus de ce monde.
Si César nous était rendu,
Et qu’en servant Louis il eût été
tondu,
Il n’y gagnerait rien qu’une perruque blonde. |
71. A MONSIEUR LEFEBVRE(84),
EN RÉPONSE A DES VERS
QU’IL AVAIT ENVOYÉS A L’AUTEUR.
N’attends de moi ton immortalité.
Tu l’obtiendras un jour par ton génie:
N’attends de moi ta première santé;
Ton protecteur, le dieu de l’harmonie,
Te la rendra par son art enchanté:
De tes beaux jours la fleur n’est point flétrie.
Mais je voudrais, de tes destins pervers
En corrigeant l’influence ennemie,
Contribuer au bonheur d’une vie
Que tu rendras célèbre par tes vers. |
72. A MADEMOISELLE DE GUISE(85),
DANS LE TEMPS QU’ELLE DEVAIT
ÉPOUSER M. LE DUC DE RICHELIEU. (1734)
Guise, des plus beaux dons avantage céleste,
Vous dont la vertu simple, et la gaîté modeste
Rend notre sexe amant, et le vôtre jaloux;
Vous qui ferez le bonheur d’un époux
Et les désirs de tout le reste,
Quoi! dans un recoin de Monjeu,
Vos doux appas auront la gloire
De finir l’amoureuse histoire
De ce volage Richelieu!
Ne vous aimez pas trop, c’est moi qui vous en prie;
C’est le plus sûr moyen de vous aimer toujours:
Il vaut mieux être amis tout le temps de sa vie
Que d’être amants pour quelques jours. |
73. A MONSIEUR DE CORLON,
QUI ÉTAIT AVEC L’AUTEUR
A MONJEU,
CHEZ M. LE DUC DE GUISE ALORS
MALADE. (1734)
Je sais ce que je dois, et n’en fais jamais rien:
Au lieu d’aller tâter le pouls de Son Altesse,
J’abandonne son lit sans dormir dans le mien;
Je renonce aux dîners, au piquet, à la messe,
Très mauvais courtisan, bien plus mauvais chrétien,
Libertin dans l’esprit, et rempli de paresse.
Ah, monsieur de Corlon! que vous êtes heureux!
Plus libertin que moi sans être paresseux,
On vous trouve à toute heure, et vous savez tout
faire.
De grâce, enseignez-moi ce secret précieux
De vous lever matin, de dîner, et de plaire. |
74. A MONSIEUR LE DUC DE GUISE,
QUI PRÊCHAIT L’AUTEUR
A L’OCCASION DES VERS PRÉCÉDENTS. (1734)
Lorsque je vous entends et que je vous contemple,
Je profite avec vous de toutes les façons:
Vous m’instruisez par vos leçons,
Et me gâtez par votre exemple. |
75. A MADAME LA DUCHESSE DE RICHELIEU.
(1734)
Plus mon oeil étonné vous suit et vous
observe,
Et plus vous ravissez mes esprits éperdus;
Avec les yeux noirs de Vénus
Vous avez l’esprit de Minerve.
Mais Minerve et Vénus ont reçu des avis;
Il faut bien que je vous en donne:
Ne parlez désormais de vous qu’à vos amis,
Et de votre père à personne(86). |
(87)76.
A MADAME LA DUCHESSE DE BOUILLON.
QUI VANTAIT SON PORTRAIT FAIT
PAR CLINCHETET.
Cesse, Bouillon, de vanter davantage
Ce Clinchetet qui peignit tes attraits:
Un meilleur peintre, avec de plus beaux traits,
Dans tous nos coeurs a tracé ton image,
Et cependant tu n’en parles jamais. |
77. A MADAME LA DUCHESSE DE BOUILLON.
Deux Bouillon tour à tour ont brillé dans
le monde
Par la beauté, le caprice, et l’esprit:
Mais la première eût crevé de dépit
Si, par malheur, elle eût vu la seconde(88). |
78. CONTRE LES PHILOSOPHES(89).
SUR LE SOUVERAIN BIEN. (1734)
L’esprit sublime et la délicatesse,
L’oubli charmant de sa propre beauté,
L’amitié tendre et l’amour emporté,
Sont les attraits de ma belle maîtresse.
Vieux rêvasseurs, vous qui ne sentez rien,
Vous qui cherchez dans la philosophie
L’être suprême et le souverain bien,
Ne cherchez plus, il est dans Uranie. |
79. A MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET,
FAISANT UNE COLLATION SUR UNE
MONTAGNE
APPELÉE SAINT-BLAISE,
PRÈS DE MONJEU. (1734)
Saint-Blaise a plus d’attraits encor
Que la montagne du Thabor.
Vous valez le fils de Marie;
Mais lorsqu’il s’y transfigura,
Souvenez-vous qu’il y gagna,
Et vous y perdriez, Sylvie. |
80. A MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET,
Nymphe aimable, nymphe brillante,
Vous en qui j’ai vu tour à tour
L’esprit de Pallas la savante
Et les grâces du tendre Amour,
De mon siècle les vains suffrages
N’enchanteront pas mes esprits;
Je vous consacre mes ouvrages:
C’est de vous que j’attends leur prix. |
81. A MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET.
Vous m’ordonnez de vous écrire,
Et l’Amour, qui conduit ma main,
A mis tous ses feux dans mon sein,
Et m’ordonne de vous le dire. |
82. A MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET,
Allez, ma muse, allez vers Émilie;
Elle le veut: qu’elle soit obéie.
De son esprit admirez les clartés,
Ses sentiments, sa grâce naturelle,
Et désormais que toutes ses beautés
Soient de vos chants l’objet et le modèle. |
83. A MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET,
QUI SOUPAIT AVEC BEAUCOUP DE
PRÊTRES.
Un certain dieu, dit-on, dans son enfance,
Ainsi que vous, confondait les docteurs;
Un autre point qui fait que je l’encense,
C’est que l’on dit qu’il est maître des coeurs.
Bien mieux que lui vous y régnez, Thémire;
Son règne au moins n’est pas de ce séjour;
Le vôtre en est, c’est celui de l’amour:
Souvenez-vous de moi dans votre empire. |
84. A MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET,
LORSQU’ELLE APPRENAIT L’ALGÈBRE.
Sans doute vous serez célèbre
Par les grands calculs de l’algèbre
Où votre esprit est absorbé:
J’oserais m’y livrer moi-même;
Mais, hélas! A + D - B
N’est pas = à je vous aime. |
85. IMPROMPTU(90).(1735)
Sais-tu que celui dont tu parles
D’Apollon est le favori,
Qu’il est le Quint-Curce de Charles
Et l’Homère du grand Henri? |
86. VERS
ÉCRITS AU BAS D’UNE LETTRE
DE MADAME DU CHÂTELET
A MADAME DE CHAMPBONIN. (1735)
C’est l’architecte(91)
d’Émilie
Qui ce petit mot vous écrit;
Je me sers de sa plume, et non de son génie;
Mais je vous aime, aimable amie:
Ce seul mot vaut beaucoup d’esprit. |
87. RÉPONSE A M. DE FORMONT(92),
AU NOM DE MADAME DU CHÂTELET.
(1735)
Chacun cherche le paradis(93):
Je l’ai trouvé, j’en suis certaine.
Les vrais plaisirs, la raison saine,
La liberté, tous gens maudits
Par la sainte Église romaine,
Habitent dans ce beau pays;
Les préjugés en sont bannis;
Le bonheur est notre domaine.
Vous, heureux proscrit du jardin
Qu’a chanté la Bible chrétienne,
Venez au véritable Éden,
Si vous m’en croyez souveraine;
Venez; de cet aimable lieu
Les plaisirs purs ouvrent l’entrée:
Vous savez qu’il est plus d’un dieu
Et plus d’un rang dans l’empyrée. |
88. A MADAME DE FLAMARENS,
QUI AVAIT BRÛLÉ
SON MANCHON, PARCE QU’IL N’ÉTAIT PLUS A LA MODE.
Il est une déesse inconstante, incommode,
Bizarre dans ses goûts, folle en ses ornements,
Qui paraît, fuit, revient, et naît en tous
les temps:
Protée était son père, et son nom
est la Mode.
Il est un dieu charmant, son modeste rival,
Toujours nouveau comme elle, et jamais inégal,
Vif sans emportement, sage sans artifice
Ce dieu, c’est le Mérite. On l’adore dans
vous.
Mais le Mérite enfin peut avoir un caprice;
Et ce dieu si prudent, que nous admirions tous,
A la Mode à son tour a fait un sacrifice.
Vous que pour Flamarens nous voyons soupirer,
Vous qui redoutez sa sagesse,
Amants, commencez d’espérer:
Flamarens vient enfin d’avoir une faiblesse. |
INSCRIPTION
POUR L’URNE QUI RENFERME LES
CENDRES DU MANCHON.
Je fus manchon, je suis cendre légère:
Flamarens me brûla, je l’ai pu mériter;
Et l’on doit cesser d’exister(94)
Quand on commence à lui déplaire. |
89. A MONSIEUR ***(95),
QUI ÉTAIT A L’ARMÉE
D’ITALIE. (1735)
Ainsi le bal et la tranchée,
Les boulets, le vin, et l’amour,
Savent occuper tour à tour
Votre, vie, aux devoirs, aux plaisirs attachée.
Vous suivez de Villars les glorieux travaux,
A de pénibles jours joignant des nuits passables.
Eh bien, vous serez donc le second des héros,
Et le premier des gens aimables. |
90. A MADAME DU CHÂTELET.
Lorsque Linus chante si tendrement,
Crois-tu que l’amour seul l’anime?
Non, il sait l’art d’exprimer dans son chant
Plus d’amour que son coeur n’en sent;
Et j’en sens plus qu’il n’en exprime. |
91. A MONSIEUR GRÉGOIRE,
DÉPUTÉ DU COMMERCE
DE MARSEILLE.
Voyageur fortuné, dont les soins curieux
Ont emporté les pas aux confins de la terre,
Vous avez vu Paphos, Amathonte, et Cythère,
Et vous pouvez voir en ces lieux
Hébé(96),
Mars(97), et Vénus(98),
réunis sous vos yeux. |
92. QUATRAIN
POUR LE PORTRAIT DE MADEMOISELLE
LECOUVREUR.
Seule de la nature elle a su le langage;
Elle embellit son art, elle en changea les lois.
L’esprit, le sentiment, le goût fut son partage:
L’Amour fut dans ses yeux, et parla par sa voix. |
93. DEVISE POUR MADAME DU CHÂTELET.
Du repos, des riens, de l’étude(99),
Peu de livres, point d’ennuyeux,
Un ami dans la solitude,
Voilà mon sort il est heureux(100). |
94. A MADAME DU CHÂTELET,
EN LUI ENVOYANT L’HISTOIRE DE
CHARLES XII.
Le voici ce héros si fameux tour à tour
Par sa défaite et sa victoire:
S’il eût pu vous entendre et vous voir à
sa cour,
Il n’aurait jamais joint (et vous pouvez m’en croire)
A toutes les vertus qui l’ont comblé de gloire
Le défaut d’ignorer l’amour. |
95. ÉPIGRAMME.
Quand les Français à tête folle
S’en allèrent dans l’Italie,
Ils gagnèrent à l’étourdie
Et Gêne, et Naple, et la vérole;
Puis ils furent chassés partout,
Et Gêne et Naple on leur ôta;
Mais ils ne perdirent pas tout,
Car la vérole leur resta(101). |
96. A MONSIEUR CLÉMENT(102),
DE MONTPELLIER. QUI AVAIT ADRESSÉ
DES VERS A L’AUTEUR,
EN L’EXHORTANT A NE PAS ABANDONNER
LA POÉSIE POUR LA PHYSIQUE.
Un certain chantre abandonnait sa lyre;
Nouveau Kepler, un télescope en main,
Lorgnant le ciel, il prétendait y lire,
Et décider sur le vide et le plein.
Un rossignol, du fond d’un bois voisin,
Interrompit son morne et froid délire;
Ses doux accents l’éveillèrent soudain
(A la nature il faut qu’on se soumette);
Et l’astronome, entonnant un refrain,
Reprit sa lyre, et brisa sa lunette. |
97. ÉPIGRAMME.
On dit que notre ami Coypel(103)
Imite Horace et Raphaël:
A les surpasser il s’efforce,
Et nous n’avons point aujourd’hui
De rimeur peignant de sa force,
Ni peintre rimant comme lui. |
98. ÉPIGRAMME(104).
(Janvier 1736.)
On dit qu’on va donner Alzire.
Rousseau va crever de dépit,
S’il est vrai qu’encore il respire:
Car il est mort quant à l’esprit;
Et s’il est vrai que Rousseau vit,
C’est du seul plaisir de médire. |
99. SUR M. DE LA CONDAMINE,
QUI ÉTAIT OCCUPÉ
DE LA MESURE D’UN DEGRÉ DU MÉRIDIEN AU PÉROU,
LORSQUE VOLTAIRE FAISAIT ALZIRE.
(1736)
Ma muse et son compas sont tous deux au Pérou:
Il suit, il examine; et je peins la nature.
Je m’occupe à chanter les pays qu’il mesure:
Qui de nous deux est le plus fou? |
100. SUR LE CHÂTEAU DE
CIREY(105).
(Février 1736.)
Un voyageur qui ne mentit jamais
Passe à Cirey, l’admire, le contemple;
Il croit d’abord que ce n’est qu’un palais;
Mais il voit Émilie: « Ah! dit-il, c’est
un temple. » |
101. A MADAME DU CHÂTELET(106).
DE CIREY, OU IL ÉTAIT
PENDANT SON EXIL,
ET OU ELLE LUI AVAIT ÉCRIT
DE PARIS.
On dit qu’autrefois Apollon,
Chassé de la voûte immortelle,
Devint berger et puis maçon,
Et laissa là son violon
Pour la houlette et la truelle.
Je suis cent fois plus malheureux
Votre présence m’est ravie;
Je ne vois donc plus vos beaux yeux;
Je vous perds, charmante Émile;
C’est moi qui suis chassé des cieux.
Pour vous, dans ce triste séjour,
Je m’adonne à l’architecture;
Les talents ne sont pas enfants de la nature,
Ils sont tous enfants de l’Amour. |
102. A MADEMOISELLE GAUSSIN.
(1736)
Ce n’est pas moi qu’on applaudit,
C’est vous qu’on aime et qu’on admire;
Et vous damnez, charmante Alzire,
Tous ceux que Guzman convertit. |
103. A MONSIEUR PALLU,
INTENDANT DE MOULINS. (1736)
Pope l’Anglais, ce sage si vanté,
Dans sa morale au Parnasse embellie,
Dit que les biens, les seuls biens de la vie,
Sont le repos, l’aisance et la santé.
Il s’est mépris: quoi! dans l’heureux partage
Des dons du ciel faits à l’humain séjour,
Ce triste Anglais n’a pas compté l’amour!
Que je le plains! il n’est heureux ni sage. |
104. A M. DE LACHAUSSÉE,
EN RÉPONSE A SON ÉPÎTRE
A CLIO. (1736)
Lorsque sa muse courroucée
Quitta le coupable Rousseau,
Elle te donna son pinceau,
Sage et modeste Lachaussée. |
105.
¾
A MONSIEUR DE VERRIÈRES(107).
(1736)
Élève heureux du Dieu le plus aimable,
Fils d’Apollon, digne de ses concerts,
Voudriez-vous être encor plus louable?
Ne me louez pas tant, travaillez plus vos vers.
Le plus bel arbre a besoin de culture:
Émondez-moi ces rameaux trop épars;
Rendez leur sève et plus forte et plus pure.
Il faut toujours, en suivant la nature,
La corriger: c’est le secret des arts. |
..
106. SONNET
A MONSIEUR LE COMTE ALGAROTTI(108).(1736)
On a vanté vos murs bâtis sur l’onde,
Et votre ouvrage est plus durable qu’eux.
Venise et lui semblent faits pour les dieux;
Mais le dernier sera plus cher au monde.
Qu’admirons-nous dans ce dieu merveilleux
Qui, dans sa course éternelle et féconde,
Embrasse tout, et traverse à nos yeux
Des vastes airs la campagne profonde?
L’invoquons-nous pour avoir sur les mers
Bâti ces murs que la cendre a couverts,
Cet Ilion caché dans la poussière?
Ainsi que vous il est le dieu des vers,
Ainsi que vous il répand la lumière:
Voilà l’objet des voeux de l’univers. |
107. IMPROMPTU A MONSIEUR THIERIOT(109).
QUI S’ÉTAIT FAIT PEINDRE,
LA HENRIADE
A LA MAIN. (1736)
Si je voyais ce monument,
Je dirais, rempli d’allégresse:
« Messieurs, c’est mon plus cher enfant
Que mon meilleur ami caresse. » |
108. A MONSIEUR DE LA BRUÈRE,
SUR SON OPÉRA INTITULÉ
LES VOYAGES DE L’AMOUR. (1736)
L’Amour t’a prêté son flambeau;
Quinault, son ministre fidèle,
T’a laissé son plus doux pinceau:
Tu vas jouir d’un sort si beau
Sans jamais trouver de cruelle,
Et sans redouter un Boileau. |
109. A MONSIEUR BERNARD,
AUTEUR DE L’ART D’AIMER.
LES TROIS BERNARDS.
En ce pays trois Bernards sont connus:
L’un est ce saint, ambitieux reclus,
Prêcheur adroit, fabricateur d’oracles;
L’autre Bernard est celui de Plutus,
Bien plus grand saint, faisant plus de miracles;
Et le troisième est l’enfant de Phébus,
Gentil Bernard, dont la muse féconde
Doit faire encor les délices du monde
Quand des deux saints l’on ne parlera plus. |
110. SIXAIN.
De ces trois Bernards que l’on vante,
Le premier n’a rien qui me tente:
Il dînait mal, et souvent tard;
Mais mon plaisir serait extrême
De dîner chez l’autre Bernard,
Si j’y rencontrais le troisième. |
111. INVITATION AU MÊME.
Au nom du Pinde et de Cythère,
Gentil Bernard, sois averti
Que l’art d’aimer doit samedi
Venir souper chez l’art de plaire(110). |
112. A MADAME DE BASSOMPIERRE(111),
ABBESSE DE POUSSAI.
Avec cet air si gracieux
L’abbesse de Poussai me chagrine, me blesse.
De Montmartre la jeune abbesse
De mon héros(112)
combla les voeux;
Mais celle de Poussai l’eût rendu malheureux:
Je ne saurais souffrir les beautés sans faiblesse. |
113. POUR LE PORTRAIT
DE JEAN BERNOUILLI.
Son esprit vit la vérité,
Et son coeur connut la justice;
Il a fait l’honneur de la Suisse,
Et celui de l’humanité. |
114. LE PORTRAIT MANQUÉ.
A MADAME LA MARQUISE DE B***(113).
On ne peut faire ton portrait:
Folâtre et sérieuse, agaçante et
sévère,
Prudente avec l’air indiscret,
Vertueuse, coquette, à toi-même contraire,
La ressemblance échappe en rendant chaque trait.
Si l’on te peint constante, on t’aperçoit légère:
Ce n’est jamais toi qu’on a fait.
Fidèle au sentiment avec des goûts volages,
Tous les coeurs à ton char s’enchaînent
tour à tour:
Tu plais aux libertins, tu captives les sages,
Tu domptes les plus fiers courages,
Tu fais l’office de l’Amour.
On croit voir cet enfant en te voyant paraître;
Sa jeunesse, ses traits, son art,
Ses plaisirs, ses erreurs, sa malice peut-être:
Serais-tu ce dieu, par hasard? |
115. VERS
MIS AU BAS D’UN PORTRAIT DE
LEIBNITZ.
Il fut dans l’univers connu par ses ouvrages,
Et dans son pays même il se fit respecter;
Il éclaira les rois, il instruisit les sages(114):
Plus sage qu’eux, il sut douter. |
116. SUR JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU.
(1736)
Rousseau, sujet au camouflet,
Fut autrefois chassé, dit-on,
Du théâtre à coups de sifflet,
De Paris à coups de bâton:
Chez les Germains chacun sait comme
Il s’est garanti du fagot;
Il a fait enfin le dévot,
Ne pouvant faire l’honnête homme. |
117. A MADAME LA MARQUISE DU
CHÂTELET(115).
Tout est égal, et la nature sage
Veut au niveau ranger tous les humains:
Esprit, raison, beaux yeux, charmant visage,
Fleur de santé, doux loisir, jours sereins,
Vous avez tout, c’est là votre partage.
Moi, je parais un être infortuné,
De la nature enfant abandonné,
Et n’avoir rien semble mon apanage:
Mais vous m’aimez, les dieux m’ont tout donné. |
118. ÉPIGRAMME.
Certain émérite envieux,
Plat auteur du Capricieux(116),
Et de ces Aïeux chimériques(117),
Et de tant de vers germaniques,
Et de tous ces sales écrits,
D’un père infâme enfants proscrits,
Voulait d’une audace hautaine
Donner des lois à Melpomène(118),
Et régenter ses favoris,
Quand du sifflet le bruit utile,
Dont aux pièces de ce Zoïle
Nous étions toujours assourdis,
Pour notre repos a fait taire
La voix débile et téméraire
De ce doyen des étourdis. |
119. RÉPONSE A M. DE LINANT(119).
Mais vous, Linant, que le ciel a doté
De minois rond, de croupe rebondie,
Et, qui plus est, de cet art enchanté
Par qui l’esprit se joint à l’harmonie,
Votre Apollon, dieu de la poésie,
Est bien aussi le dieu de la santé. |
120. A MADAME DU CHÂTELET(120),
A QUI L’AUTEUR AVAIT ENVOYÉ
UNE BAGUE OU SON PORTRAIT ÉTAIT GRAVÉ.
Barier grava ces traits destinés pour vos yeux;
Avec quelque plaisir daignez les reconnaître:
Les vôtres dans mon coeur furent gravés
bien mieux,
Mais ce fut par un plus grand maître. |
121. IMPROMPTU
FAIT DANS LES JARDINS DE CIREY,
EN SE PROMENANT AU CLAIR DE LA LUNE
Astre brillant, favorable aux amants,
Porte ici tous les traits de ta douce lumière:
Tu ne peux éclairer, dans ta vaste carrière,
Deux coeurs plus amoureux, plus tendres, plus constants. |
122. A MADAME DU CHÂTELET,
EN RECEVANT SON PORTRAIT.
Traits charmants, image vivante,
Du tendre et cher objet de ma brûlante ardeur,
L’image que l’amour a gravée en mon coeur
Est mille fois plus ressemblante. |
123. A MADAME DU CHÂTELET.
Mon coeur est pénétré de tout ce
qui vous touche;
De la félicité je vous fais des leçons;
Mais j’y suis peu savant: un mot de votre bouche
Vaut bien mieux que tous mes sermons. |
124. POUR LE PORTRAIT
DE MADAME LA PRINCESSE DE TALMONT.
Les dieux, en lui donnant naissance
Aux lieux par la Saxe envahis,
Lui donnèrent pour récompense
Le goût qu’on ne trouve qu’en France,
Et l’esprit de tous les pays. |
125. A MADAME D’ARGENTAL(121),
LE JOUR DE SAINTE JEANNE, SA
PATRONNE.
Jean fut un saint (si l’on en croit l’histoire
De saint Matthieu) qui buvait l’eau du ciel,
D’un rocher creux faisait son réfectoire,
Et tristement soupait avec du miel.
Jeanne, au rebours, sainte sans prud’homie,
Au sentiment unissait la raison,
Sans opulence avait bonne maison,
Et de l’esprit était la bonne amie:
On l’adorait, et c’était bien raison.
Or vous, grand saint, mangeur de sauterelle,
Dans vos déserts vivez avec les loups,
Prêchez, jeûnez, priez; mais vous, la belle,
Quand vous voudrez j’irai souper chez vous. |
126. A MONSIEUR JORDAN,
A BERLIN. (1738)
Un prince jeune, et pourtant sage,
Un prince aimable, et c’est bien plus,
Au sein des arts et des vertus,
Jordan, vous donne son suffrage;
Ses mains mêmes vous ont paré
De ces fleurs que la poésie
Sous ses pas fait naître à son gré.
Par vous ce prince est adoré,
Et chaque jour de votre vie
A Frédéric est consacré.
Si je n’étais pas à Cirey,
Que je vous porterais d’envie(122)! |
127. L’ABBÉ DESFONTAINES
ET LE RAMONEUR(123),
OU LE RAMONEUR ET L’ABBÉ
DESFONTAINES.
CONTE PAR FEU M. DE LA FAYE.
(1738)
Un ramoneur à face basanée,
Le fer en main, les yeux ceints d’un bandeau,
S’allait glissant dans une cheminée,
Quand de Sodome un antique bedeau,
Qui pour l’Amour prenait ce jouvenceau,
Vint endosser son échine inclinée.
L’Amour cria: le quartier accourut.
On verbalise; et Desfontaine en rut
Est encagé dans le clos de Bicêtre.
On vous le lie, on le fait dépouiller.
Un bras nerveux se complaît d’étriller
Le lourd fessier du sodomite prêtre.
Filles riaient, et le cuistre écorché
Criait: « Monsieur, pour Dieu, soyez touché;
Lisez, de grâce, et mes vers et ma prose. »
Le fesseur lut; et soudain, plus fâché,
Du renégat il redoubla la dose:
Vingt coups de fouet pour son vilain péché,
Et trente en sus pour l’ennui qu’il nous cause. |
128. VERS
ÉCRITS A LA MARGE D’UN
MANUSCRIT
DE MADAME DU CHÂTELET
SUR NEWTON.
Penser avec solidité,
Et d’un style brillant et sage
Oser écrire avec courage
Ce que le génie a dicté;
Être femme, avoir en partage
Et la grandeur et la beauté,
Sans être vaine ni volage:
Sur les hommes, en vérité,
C’est avoir par trop d’avantage. |
129 A M. H***(124),
ANGLAIS, QUI AVAIT COMPARÉ
L’AUTEUR AU SOLEIL.
Le soleil des Anglais, c’est le feu du génie,
C’est l’amour de la gloire et de l’humanité,
Celui de la patrie et de la liberté:
Voilà leur Apollon, voilà leur Polymnie.
Le feu que Prométhée au ciel avait surpris
N’est point dans les climats, il est dans les esprits;
Le nord n’en éteint point les flammes immortelles;
Partout vous en portez les vives étincelles.
Vous brillerez partout, dans la chaire, au sénat;
Vous servirez le prince, et beaucoup mieux l’État;
Et, né pour instruire et pour plaire,
Ce feu que vous tenez de votre illustre père
A dans vous un nouvel éclat. |
130. A MADAME DE BOUFFLERS(125),
EN LUI EN VOYANT UN EXEMPLAIRE
DE LA HENRIADE.
Vos yeux sont beaux, mais votre âme est plus belle;
Vous êtes simple et naturelle,
Et, sans prétendre à rien, vous triomphez
de tous;
Si vous eussiez vécu du temps de Gabrielle,
Je ne sais pas ce qu’on eût dit de vous,
Mais l’on n’aurait point parlé d’elle. |
Suite des Poésies
mêlées.
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