OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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POÉSIES MÊLÉES 131 A 208.
Notices bibliographiques.
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131.

A MME LA DUCHESSE DE LA VALLIÈRE(126),
AU NOM DE MADAME LA DUCHESSE DE***, 
EN LUI ENVOYANT UNE NAVETTE.


L’emblème frappe ici vos yeux: 
Si les Grâces, l’Amour, et l’Amitié parfaite, 
Peuvent jamais former des noeuds, 
Vous devez tenir la navette.

132.

A MADAME DU BOCAGE.


J’avais fait un voeu téméraire 
De chanter un jour à la fois 
Les grâces, l’es prit, l’art de plaire, 
Le talent d’unir sous ses lois 
Les dieux du Pinde et de Cythère: 
Sur cet objet fixant mon choix, 
Je cherchais ce rare assemblage, 
Nul autre ne put me toucher; 
Mais hier je vis du Bocage, 
Et je n’eus plus rien à chercher.

133.

LES SOUHAITS.
SONNET(127).


Il n’est mortel qui ne forme des voeux 
L’un de Voisin(128) convoite la puissance; 
L’autre voudrait engloutir la finance 
Qu’accumula le beau-père d’Évreux(129).
Vers les quinze ans, un mignon de couchette 
Demande à Dieu ce visage imposteur, 
Minois friand, cuisse ronde et douillette 
Du beau de Gesvre, ami du promoteur. 
Roy versifie, et veut suivre Pindare; 
Du Bousset chante, et veut passer Lambert. 
En de tels voeux mon esprit ne s’égare: 
Je ne demande au grand dieu Jupiter 
Que l’estomac du marquis de La Fare, 
Et les c...ons de monsieur d’Aremberg.

134.

A MONSIEUR L’ABBÉ,
DEPUIS CARDINAL DE BERNIS.


Votre muse vive et coquette, 
Cher abbé, me paraît plus faite 
Pour un souper avec l’Amour 
Que pour un souper de poète. 
Venez demain chez Luxembourg, 
Venez la tête couronnée 
De lauriers, de myrte, et de fleurs; 
Et que ma muse un peu fanée 
Se ranime par les couleurs 
Dont votre jeunesse est ornée.

135.

AU ROI DE PRUSSE.
BILLET DE CONGÉ. (1740)


Non, malgré vos vertus, non, malgré vos appas, 
Mon âme n’est pas satisfaite; 
Non, vous n’êtes qu’une coquette 
Qui subjugue les coeurs, et ne vous donnez pas(130).

136.

L’ÉPIPHANIE DE 1741.


Stuart, chassé par les Anglais, 
Dit son rosaire en Italie; 
Stanislas, ex-roi polonais, 
Fume sa pipe en Austrasie; 
L’empereur(131), chéri des Français, 
Vit à l’auberge en Franconie: 
La belle reine des Hongrais 
Se rit de cette épiphanie.

137.

A MONSIEUR DE LA NOUE,
AUTEUR DE MAHOMET II, TRAGÉDIE,
EN LUI ENVOYANT CELLE DE MAHOMET LE PROPHÈTE. (1741)


Mon cher La Noue, illustre père 
De l’invincible Mahomet, 
Soyez le parrain d’un cadet 
Qui sans vous n’est point sûr de plaire. 
Votre fils est un conquérant; 
Le mien a l’honneur d’être apôtre, 
Prêtre, fripon, dévot, brigand: 
Faites-en l’aumônier du vôtre.

138.

SUR LES DISPUTES EN MÉTAPHYSIQUE.(132)
(1741)


Tels, dans l’amas brillant des rêves de Milton, 
On voit les habitants du brûlant Phlégéton, 
Entourés de torrents de bitume et de flamme, 
Raisonner sur l’essence, argumenter sur l’âme, 
Sonder les profondeurs de la fatalité, 
Et de la prévoyance et de la liberté. 
Ils creusent vainement dans cet abîme immense.

139.

A MONSIEUR MAURICE DE CLARIS(133),
QUI AVAIT ENVOYÉ A L’AUTEUR UN POÈME SUR LA GRÂCE. (1741)


Lorsque vous me parlez des grâces naturelles 
Du héros votre commandant(134),
Et de la déité qu’on adore à Bruxelles(135),
C’est un langage qu’on entend. 
La grâce du Seigneur est bien d’une autre espèce; 
Moins vous me l’expliquez, plus vous en parlez bien: 
Je l’adore, et n’y comprends rien. 
L’attendre et l’ignorer, voilà notre sagesse. 
Tout docteur, il est vrai, sait le secret de Dieu; 
Élus de l’autre monde, ils sont dignes d’envie(136).
Mais qui vit auprès d’Émilie, 
Ou bien auprès de Richelieu, 
Est un élu dans cette vie.

140.

SUR LE MARIAGE
DU FILS DU DOGE DE VENISE AVEC LA FILLE D’UN ANCIEN DOGE.


Venise et la mère d’Amour 
Naquirent dans le sein de l’onde; 
Ces deux puissances tour à tour 
Ont été la gloire du monde. 
C’est pour éterniser un triomphe si beau 
Qu’aujourd’hui l’Amour sans bandeau 
Unit deux coeurs qu’il favorise; 
Et c’est un triomphe nouveau 
Et pour Vénus et pour Venise.

141.

A MADAME LA PRINCESSE ULRIQUE
DE PRUSSE(137).


Souvent un peu de vérité 
Se mêle au plus grossier mensonge 
Cette nuit, dans l’erreur d’un songe, 
Au rang des rois j’étais monté. 
Je vous aimais, princesse, et j’osais vous le dire! 
Les dieux à mon réveil ne m’ont pas tout ôté; 
Je n’ai perdu que mon empire.

142.

LA MUSE DE SAINT-MICHEL.
(1744)


Notre monarque, après sa maladie(138),
Était à Metz, attaqué d’insomnie. 
Ah! que de gens l’auraient guéri d’abord! 
Le poète Roy dans Paris versifie: 
La pièce arrive, on la lit, le roi dort.
De Saint-Michel la muse soit bénie(139).

143.

VERS GRAVÉS (140)
AU-DESSUS DE LA PORTE DE LA GALERIE DE VOLTAIRE, A CIREY. (1744)


Asile des beaux-arts, solitude où mon coeur 
Est toujours demeuré dans une paix profonde, 
C’est vous qui donnez le bonheur 
Que promettrait en vain le monde.

144.

PORTRAIT
DE MADAME LA DUCHESSE DE LA VALLIÈRE(141).


Être femme sans jalousie, 
Et belle sans coquetterie; 
Bien juger sans beaucoup savoir, 
Et bien parler sans le vouloir; 
N’être haute, ni familière; 
N’avoir point d’inégalité: 
C’est le portrait de La Vallière; 
Il n’est ni fini, ni flatté.

145.

A L’IMPÉRATRICE DE RUSSIE,
ÉLISABETH PÉTROWNA,(142)
EN LUI ENVOYANT UN EXEMPLAIRE DE LA HENRIADE, 
QU’ELLE AVAIT DEMANDÉ A L’AUTEUR.


Sémiramis du Nord, auguste impératrice, 
Et digne fille de Ninus; 
Le ciel me destinait à peindre les vertus, 
Et je dois rendre grâce à sa bonté propice: 
Il permet que je vive en ces temps glorieux 
Qui t’ont vu commencer ta carrière immortelle. 
Au trône de Russie il plaça mon modèle; 
C’est là que j’élève mes yeux.

146.

ÉPIGRAMME.


Connaissez-vous certain rimeur obscur, 
Sec et guindé, souvent froid, toujours dur, 
Ayant la rage et non l’art de médire, 
Qui ne peut plaire, et peut encor moins nuire; 
Pour ses méfaits dans la geôle encagé, 
A Saint-Lazare après ce fustigé, 
Chassé, battu(143), détesté pour ses crimes, 
Honni, berné, conspué pour ses rimes, 
Cocu, content, parlant toujours de soi? 
Chacun s’écrie: « Eh! c’est le poète Roy. »

147.

IMPROMPTU(144)
SUR LA FONTAINE DE BUDÉE, A YÈRE.


Toujours vive, abondante, et pure, 
Un doux penchant règle mon cours: 
Heureux l’ami de la nature 
Qui voit ainsi couler ses jours!

148.

148. A MADAME DE POMPADOUR,
ALORS MADAME D’ÉTIOLE, 
QUI VENAIT DE JOUER LA COMÉDIE AUX PETITS APPARTEMENTS.


Ainsi donc vous réunissez 
Tous les arts, tous les goûts, tous les talents de plaire:
Pompadour, vous embellissez 
La cour, le Parnasse, et Cythère. 
Charme de tous les coeurs, trésor d’un seul mortel, 
Qu’un sort si beau soit éternel! 
Que vos jours précieux soient marqués par des fêtes! 
Que la paix dans nos champs revienne avec Louis! 
Soyez tous deux sans ennemis, 
Et tous deux gardez vos conquêtes.

149.

149. A MADAME DE BOUFFLERS,
QUI S’APPELAIT MADELEINE.
CHANSON SUR L’AIR DES FOLIES D’ESPAGNE.


Votre patronne en son temps savait plaire; 
Mais plus de coeurs vous sont assujettis. 
Elle obtint grâce, et c’est à vous d’en faire, 
Vous qui causez les feux qu’elle a sentis. 
Votre patronne, au milieu des apôtres, 
Baisa les pieds du maître le plus doux 
Belle Boufflers, il eût baisé les vôtres, 
Et saint Jean même en eût été jaloux.

150.

150. QUATRAIN(145)
SUR LE MARÉCHAL DE SAXE.


Ce héros que nos yeux aiment à contempler 
A frappé d’un seul coup l’envie et l’Angleterre; 
Il force l’histoire à parler, 
Et les courtisans à se taire.

151.

151. INSCRIPTIONS(146)
MISES SUR LA NOUVELLE PORTE DE NEVERS,
ÉLEVÉE EN L’HONNEUR DE LOUIS XV. (1746)

(Du côté de Paris.) 

Au grand homme modeste, au plus doux des vainqueurs, 
Au père de l’État, au maître de nos coeurs. 

(En dedans de la ville.) 

A ce grand monument, qu’éleva l’abondance, 
Reconnaissez Nevers, et jugez de la France(147).

(En dedans de la porte.) 

Dans ces temps fortunés de gloire et de puissance, 
Où Louis, répandant les bienfaits et l’effroi, 
Triomphait des Anglais aux champs de Fontenoy, 
Et faisait avec lui triompher sa clémence; 
Tandis que tous les arts, armés et soutenus, 
Embellissaient l’État que sa main sut défendre; 
Tandis qu’il renversait les portes de la Flandre 
Pour fermer à jamais les portes de Janus, 
Les peuples de Nevers, dans ces jours de victoire, 
Ont voulu signaler leur bonheur et sa gloire. 
Étalez à jamais, augustes monuments, 
Le zèle et la vertu de ceux qui vous fondèrent; 
Instruisez l’avenir: soyez vainqueurs du temps, 
Ainsi que le grand nom dont leurs mains vous ornèrent.

152.

A MONSIEUR CLÉMENT DE DREUX(148).
(1746)


On voit sans peine, à vos rimes gentilles 
Dont vous ornez ce salutaire don, 
Que dans vos champs les lauriers d’Apollon 
Sont cultivés ainsi que vos lentilles. 
Si, dans son temps, ce gourmand d’Ésaü 
Pour un tel mets vendit son droit d’aînesse, 
C’est payer cher, il faut qu’on le confesse; 
Mais de surcroît si ce Juif eût reçu 
D’aussi bons vers, il n’aurait jamais eu 
De quoi payer les fruits de cette espèce.

153.

COUPLETS
CHANTÉS PAR POLICHINELLE, ET ADRESSÉS A M. LE COMTE D’EU, 
QUI AVAIT FAIT VENIR LES MARIONNETTES A SCEAUX. (1746)


Polichinelle, de grand coeur, 
Prince, vous remercie 
En me faisant beaucoup d’honneur: 
Vous faites mon envie; 
Vous possédez tous les talents; 
Je n’ai qu’un caractère; 
J’amuse pour quelques moments, 
Vous savez toujours plaire. 
On sait que vous faites mouvoir 
De plus belles machines(149);
Vous fîtes sentir leur pouvoir 
A Bruxelle, à Malines: 
Les Anglais se virent traiter 
En vrais polichinelles; 
Et vous avez de quoi dompter 
Les remparts et les belles.

154.

A MADAME DUMONT(150),
QUI AVAIT ADRESSÉ DES VERS A L’AUTEUR, EN LUI DEMANDANT D’ENTRER
AVEC SA FILLE AUX FÊTES DE VERSAILLES POUR LE MARIAGE DU DAUPHIN. (1747)


Il faut au duc d’Ayen montrer vos vers charmants: 
De notre paradis il sera le saint Pierre; 
Il aura les clefs; et j’espère 
Qu’on ouvrira la porte aux beautés de quinze ans.

155.

SUR CE QUE L’AUTEUR OCCUPAIT A SCEAUX
LA CHAMBRE DE M. DE SAINT-AULAIRE, 
QUE MADAME LA DUCHESSE DU MAINE APPELAIT SON BERGER. (1747)


J’ai la chambre de Saint-Aulaire, 
Sans en avoir les agréments; 
Peut-être à quatre-vingt-dix ans(151)
J’aurai le coeur de sa bergère: 
Il faut tout attendre du temps, 
Et surtout du désir de plaire.

156.

A MADAME LA DUCHESSE DU MAINE(152).


Vous en qui je vois respirer 
Du grand Condé l’âme éclatante, 
Dont l’esprit se fait admirer 
Lorsque son aspect nous enchante, 
Il faut que mes talents soient protégés par vous, 
Ou toutes les vertus auront lieu de se plaindre; 
Et je dois être à vos genoux, 
Puisque j’ai des vertus et des grâces à peindre.

157.

A MME LA MARQUISE DU CHÂTELET(153),
LE JOUR QU’ELLE A JOUÉ A SCEAUX LERÔLE D’ISSÉ. (1747)


Être Phébus aujourd’hui je désire, 
Non pour régner sur la prose et les vers, 
Car à du Maine il remet cet empire; 
Non pour courir autour de l’univers, 
Car vivre à Sceaux est le but où j’aspire; 
Non pour tirer des accords de sa lyre, 
De plus doux chants font retentir ces lieux: 
Mais seulement pour voir et pour entendre 
La belle Issé qui pour lui fut si tendre, 
Et qui le fit le plus heureux des dieux.

158.

A LA MÊME.
PARODIE DE LA SARABANDE D’ISSÉ. (1747)


Charmante Issé, vous nous faites entendre 
Dans ces beaux lieux les sons les plus flatteurs; 
Ils vont droit à nos coeurs: 
Leibnitz n’a point de monade plus tendre, 
Newton n’a point d’xx plus enchanteurs; 
A vos attraits on les eût vus se rendre; 
Vous tourneriez la tête à nos docteurs: 
Bernouilli dans vos bras, 
Calculant vos appas, 
Eût brisé son compas.

159.

A MADAME DU CHÂTELET,
QUI DÎNAIT AVEC L’AUTEUR DANS UN COLLÈGE,
ET QUI AVAIT SOUPÉ LA VEILLE AVEC LUI DANS UNE HÔTELLERIE.


M’est-il permis, sans être sacrilège, 
De révéler votre secret? 
Vénus vint, sous vos traits, souper au cabaret, 
Et Minerve aujourd’hui vient dîner au collège.

160.

A UN BAVARD.


Il faudrait penser pour écrire; 
Il vaut encor mieux effacer. 
Les auteurs quelquefois ont écrit sans penser, 
Comme on parle souvent sans avoir rien à dire.

161.

IMPROMPTU
ÉCRIT SUR LA FEUILLE DU SUISSE DE M. LE DUC DE LA VALLIÈRE,
A QUI L’AUTEUR ALLAIT DEMANDER LA ROMANCE DE GABRIELLE DE VERGY.


Envoyez-moi par charité 
Cette romance qui sait plaire, 
Et que je donnerais par pure vanité, 
Si j’avais eu le bonheur de la faire.

162.

A MADAME LA DUCHESSE D’ORLÉANS,
QUI DEMANDAIT DES VERS POUR UNE DE SES DAMES D’ATOUR.


Que pourrait-on dire de plus 
De la nymphe qui suit vos traces? 
Un jeune objet qui suit Vénus 
Doit être mis au rang des Grâces.

163.

A MADAME DE POMPADOUR.


Les esprits, et les coeurs, et les remparts terribles, 
Tout cède à ses efforts, tout fléchit sons sa loi; 
Et Berg-op-Zoom et vous, vous êtes invincibles; 
Vous n’avez cédé qu’à mon roi(154):
Il vole dans vos bras, du sein de la victoire; 
Le prix de ses travaux n’est que dans votre coeur; 
Rien ne peut augmenter sa gloire, 
Et vous augmentez son bonheur.

164.

SUR LE SERIN
DE MADEMOISELLE DE RICHELIEU.


J’appartiens à l’Amour; non, j’appartiens aux Grâces; 
Non, j’appartiens à Richelieu; 
L’un dans ses yeux, les autres sur ses traces, 
A la méprise ont donné lieu.

165.

A MONSIEUR DE LA POPELINIÈRE,
EN LUI ENVOYANT UN EXEMPLAIRE DE SÉMIRAMIS. (1748)


Mortel de l’espèce très rare 
Des solides et beaux esprits, 
Je vous offre un tribut qui n’est pas de grand prix: 
Vous pourriez donner mieux, mais vos charmants écrits 
Sont le seul de vos biens dont vous soyez avare.

166.

VERS(155)
RÉCITÉS PAR UNE PENSIONNAIRE DU COUVENT DE BEAUNE
AVANT LA REPRÉSENTATION DE LA MORT DE CÉSAR,
POUR LA FÊTE DE LA PRIEURE. (1748.)


Osons-nous retracer de féroces vertus 
Devant des vertus si paisibles? 
Osons-nous présenter ces spectacles terribles 
A ces regards si doux, à nous plaire assidus? 
César, ce roi de Rome, et si digne de l’être, 
Tout héros qu’il était, fut un injuste maître; 
Et vous régnez sur nous par le plus saint des droits: 
On détestait son joug, nous adorons vos lois. 
Pour nous et pour ces lieux quelle scène étrangère 
Que ces troubles, ces cris, ce sénat sanguinaire, 
Ce vainqueur de Pharsale, au temple assassiné, 
Ces meurtriers sanglants, ce peuple forcené! 
Toutefois des Romains on aime encor l’histoire; 
Leur grandeur, leurs forfaits, vivent dans la mémoire.
La jeunesse s instruit dans ces faits éclatants; 
Dieu lui-même a conduit ces grands événements; 
Adorons de sa main ces coups épouvantables, 
Et jouissons en paix de ces jours favorables 
Qu’il fait luire aujourd’hui sur les peuples soumis, 
Éclairés par sa grâce, et sauvés par son Fils.

167.

ÉPIGRAMME(156)
SUR BOYER, THÉATIN, ÉVÊQUE DE MIREPOIX,
QUI ASPIRAIT AU CARDINALAT.


En vain la fortune s’apprête 
A t’orner d’un lustre nouveau; 
Plus ton destin deviendra beau, 
Et plus tu nous paraîtras bête. 
Benoît(157) donne bien un chapeau, 
Mais il ne donne point de tête.

168.

IMPROMPTU
A MADAME DU CHÂTELET,
DÉGUISÉE EN TURC, ET CONDUISANT AU BAL MADAME DE BOUFFLERS,
DÉGUISÉE EN SULTANE(158).


Sous cette barbe qui vous cache, 
Beau Turc, vous me rendez jaloux! 
Si vous ôtiez votre moustache, 
Roxane le serait de vous.

169.

AU ROI STANISLAS.


Le ciel, comme Henri, voulut vous éprouver. 
La bonté, la valeur, à tous deux fut commune; 
Mais mon héros fit changer la fortune, 
Que votre vertu sait braver.

170.

A MONSIEUR DE PLEEN,
QUI ATTENDAIT L’AUTEUR CHEZ MADAME DE GRAFFIGNY,
OU L’ON DEVAIT LIRE LA PUCELLE.


Comment, Écossais que vous êtes, 
Vous voilà parmi nos poètes! 
Votre esprit est de tout pays. 
Je serai sans doute fidèle 
Au rendez-vous que j’ai promis; 
Mais je ne plains pas vos amis, 
Car cette veuve aimable et belle, 
Par qui nous sommes tous séduits, 
Vaut cent fois mieux qu’une pucelle.

171.

A MADAME DU CHÂTELET.


Il est deux dieux qui font tout ici-bas, 
J’entends qui font que l’on plaît et qu’on aime: 
Si ce n’est tout, du moins je ne crois pas 
Être le seul qui suive ce système. 
Ces deux divinités sont l’Esprit et l’Amour, 
Qui rarement vivent ensemble; 
L’Intérêt les sépare, et chacun a sa cour. 
Heureux celui qui les rassemble! 
Assez d’ouvrages imparfaits 
Sont les fruits de leur jalousie. 
Ils voulurent pourtant un jour faire la paix: 
Ce jour de paix fut unique en leur vie; 
Mais on ne l’oubliera jamais, 
Car il produisit Émilie.

172.

ÉTRENNES A LA MÊME,
AU NOM DE MADAME DE BOUFFLERS.


Une étrenne frivole à la docte Uranie! 
Peut-on la présenter? oh! très bien, j’en réponds. 
Tout lui plaît, tout convient à son vaste génie: 
Les livres, les bijoux, les compas, les pompons, 
Les vers, les diamants, le biribi, l’optique, 
L’algèbre, les soupers, le latin, les jupons, 
L’opéra, les procès, le bal, et la physique(159).

173.

A MADAME DE BOUFFLERS(160).


Le nouveau Trajan des Lorrains, 
Comme roi, n’a pas mon hommage; 
Vos yeux seraient plus souverains; 
Mais ce n’est pas ce qui m’engage. 
Je crains les belles et les rois: 
Ils abusent trop de leurs droits; 
Ils exigent trop d’esclavage. 
Amoureux de ma liberté, 
Pourquoi donc me vois-je arrêté 
Dans les chaînes qui m’ont su plaire? 
Votre esprit, votre caractère, 
Font sur moi ce que n’ont pu faire 
Ni la grandeur ni la beauté.

174.

COMPLIMENT ADRESSÉ AU ROI STANISLAS(161)
ET A MADAME LA PRINCESSE DE LA ROCHE-SUR-YON
SUR LE THÉÂTRE DE LUNÉVILLE, PAR VOLTAIRE,
QUI VENAIT D’Y JOUER LE RÔLE DE L’ASSESSEUR DANS L’ÉTOURDERIE(162).


O roi dont la vertu, dont la loi nous est chère, 
Esprit juste, esprit vrai, coeur tendre et généreux, 
Nous devons chercher à vous plaire, 
Puisque vous nous rendez heureux. 
Et vous, fille des rois, princesse douce, affable, 
Princesse sans orgueil, et femme sans humeur, 
De la société, vous, le charme adorable, 
Pardonnez au pauvre assesseur.

175.

CHANSON
COMPOSÉE POUR LA MARQUISE DE BOUFFLERS(163).


Pourquoi donc le Temps n’a-t-il pas, 
Dans sa course rapide, 
Marqué la trace de ses pas 
Sur les charmes d’Armide? 
C’est qu’elle en jouit sans ennui, 
Sans regret, sans le craindre. 
Fugitive encor plus que lui, 
Il ne saurait l’atteindre.

176.

AU ROI STANISLAS,
A LA CLÔTURE DU THÉÂTRE DE LUNÉVILLE.


Des jeux où présidaient les Ris et les Amours 
La carrière est bientôt bornée; 
Mais la vertu dure toujours 
Vous êtes de toute l’année. 
Nous faisions vos plaisirs, et vous les aimiez courts; 
Vous faites à jamais notre bonheur suprême, 
Et vous nous donnez, tous les jours, 
Un spectacle inconnu trop souvent dans les cours: 
C’est celui d’un roi que l’on aime.

177.

A MADAME DU BOCAGE.


En vain Milton, dont vous suivez les traces, 
Peint l’âge d’or comme un songe effacé; 
Dans vos écrits, embellis par les Grâces, 
On croit revoir un temps trop tôt passé. 
Vivre avec vous dans le temple des muses, 
Lire vos vers, et les voir applaudis, 
Malgré l’enfer, le serpent et ses ruses, 
Charmante Eglé, voilà le Paradis(164).

178.

A MADAME DU BOCAGE,
SUR SON PARADIS PERDU.


Par le nouvel essai que vous faites briller, 
Vous nous contraignez tous à vous rendre les armes: 
Continuez, Iris, à nous humilier; 
On vous pardonne tout en faveur de vos charmes.

179.

ÉPITAPHE DE MADAME DU CHÂTELET(165).


L’univers a perdu la sublime Émilie! 
Elle aima les plaisirs, les arts, la vérité. 
Les dieux, en lui donnant leur âme et leur génie, 
N’avaient gardé pour eux que l’immortalité.

180.

A MADAME DE POMPADOUR(166),
QUI TROUVAIT QU’UNE CAILLE SERVIE A SON DÎNER ÉTAIT GRASSOUILLETTE.


Grassouillette, entre nous, me semble un peu caillette. 
Je vous le dis tout bas, belle Pompadourette.

181.

A MONSIEUR D’ARNAUD,
QUI LUI AVAIT ADRESSÉ DES VERS TRÈS FLATTEURS.


Mon cher enfant, tous les rois sont loués 
Lorsque l’on parle à leur personne; 
Mais ces éloges qu’on leur donne 
Sont trop souvent désavoués. 
J’aime peu la louange, et je vous la pardonne; 
Je la chéris en vous, puisqu’elle vient du coeur. 
Vos vers ne sont pas d’un flatteur; 
Vous peignez mes devoirs, et me faites connaître, 
Non pas ce que je suis, mais ce que je dois être. 
Poursuivez, et croissez en grâces, en vertus: 
Si vous me louez moins, je vous louerai bien plus.

182.

A MADAME DE POMPADOUR,
DESSINANT UNE TÊTE.


Pompadour, ton crayon divin 
Devait dessiner ton visage: 
Jamais une plus belle main 
N’aurait fait un plus bel ouvrage.

183.

A MADAME DE POMPADOUR,
APRÈS UNE MALADIE.


Lachésis tournait son fuseau, 
Filant avec plaisir les beaux jours d’Isabelle: 
J’aperçus Atropos qui, d’une main cruelle, 
Voulait couper le fil, et la mettre au tombeau. 
J’en avertis l’Amour; mais il veillait pour elle, 
Et du mouvement de son aile 
Il étourdit la Parque, et brisa son ciseau.

184.

IMPROMPTU A MME DE POMPADOUR,
EN ENTRANT A SA TOILETTE, LE LENDEMAIN D’UNE REPRÉSENTATION D’ALZIRE
AU THÉÂTRE DES PETITS APPARTEMENTS, OU ELLE AVAIT JOUÉ LE RÔLE D’ALZIRE.


Cette Américaine parfaite 
Trop de larmes a fait couler. 
Ne pourrai-je me consoler, 
Et voir Vénus à sa toilette?

185.

VERS
FAITS EN PASSANT AU VILLAGE DE LAWFELT. (1750)


Rivage teint de sang, ravagé par Bellone, 
Vaste tombeau de nos guerriers, 
J’aime mieux les épis dont Cérès te couronne, 
Que des moissons de gloire et de tristes lauriers. 
Fallait-il, justes dieux! pour un maudit village, 
Répandre plus de sang qu’aux bords du Simoïs? 
Ah! ce qui paraît grand aux mortels éblouis 
Est bien petit aux yeux du sage(167)!

186.

AU ROI DE PRUSSE.


O fils aîné de Prométhée, 
Vous eûtes, par son testament, 
L’héritage du feu brillant 
Dont la terre est si mal dotée. 
On voit encor, mais rarement, 
Des restes de ce feu charmant 
Dans quelques françaises cervelles. 
Chez nous, ce sont des étincelles; 
Chez vous, c’est un embrasement. 
Pour ce Boyer(168), ce lourd pédant, 
Diseur de sottise et de messe, 
Il connaît peu cet élément; 
Et, dans sa fanatique ivresse, 
Il voudrait brûler saintement 
Dans des flammes d’une autre espèce.

187.

IMPROMPTU
SUR UNE ROSE DEMANDÉE PAR LE MÊME ROI.


Phénix des beaux esprits, modèle des guerriers, 
Cette rose naquit au pied de vos lauriers.

188.

PLACET
POUR UN HOMME A QUI LE ROI DE PRUSSE DEVAIT DE L’ARGENT.


Grand roi, tous vos voisins vous doivent leur estime, 
Vos sujets vous doivent leurs coeurs; 
Vous recevez partout un tribut légitime 
D’amour, de respect, et d’honneurs. 
Chacun doit son hommage à votre ardeur guerrière. 
O vous qui me devez quelque mille ducats, 
Prince, si bien payé de la nature entière, 
Pourquoi ne me payez-vous pas?

189.

AU ROI DE PRUSSE.


J’ai vu la beauté languissante 
Qui par lettres me consulta 
Sur les blessures d’une amante 
Son bon médecin lui donna 
La recette de l’inconstance. 
Très bien, sans doute, elle en usa, 
En use encore, en usera 
Avec longue persévérance: 
Le tendre Amour applaudira; 
Certain prince aimable en rira, 
Mais le tout avec indulgence. 
Oui, grand prince, dans vos États 
On verra quelques infidèles: 
J’entends les amants et les belles; 
Car pour vous seul on ne l’est pas.

190.

A LA MÉTRIE,
QUI ÉTAIT MALADE.


Je ne suis point inquiété 
Si notre joyeux La Métrie 
Perd quelquefois cette santé 
Qui rend sa face si fleurie. 
Quelque peu de gloutonnerie, 
Avec beaucoup de volupté, 
Sont les doux emplois de sa vie. 
Il se conduit comme il écrit; 
A la nature il s’abandonne; 
Et chez lui le plaisir guérit 
Tous les maux que le plaisir donne.

191.

IMPROMPTU A MONSIEUR DE MAUPERTUIS,
QUI ÉTAIT A LA TOILETTE DU ROI DE PRUSSE AVEC L’AUTEUR, 
LORSQUE CE PRINCE, ENCORE A LA FLEUR DE L’ÂGE, 
LEUR FIT REMARQUER QU’IL AVAIT DES CHEVEUX BLANCS.


Ami, vois-tu ces cheveux blancs 
Sur une tête que j’adore? 
Ils ressemblent à ses talents: 
Ils sont venus avant le temps, 
Et comme eux ils croîtront encore.

192.

AUTRE IMPROMPTU
SUR UN CARROUSEL DONNÉ PAR LE ROI DE PRUSSE, 
ET OU PRÉSIDAIT LA PRINCESSE AMÉLIE.


Jamais dans Athène et dans Rome 
On n’eut de plus beaux jours, ni de plus digne prix. 
J’ai vu le fils de Mars sous les traits de Pâris, 
Et Vénus qui donnait la pomme.

193.

AUX PRINCESSES ULRIQUE ET AMÉLIE(169).


Si Pâris venait sur la terre 
Pour juger entre vos beaux yeux, 
Il couperait la pomme en deux, 
Et ne produirait plus de guerre.

194.

AUX PRINCESSES ULRIQUE ET AMÉLIE.


Pardon, charmante Ulric, pardon, belle Amélie;
J’ai cru n’aimer que vous le reste de ma vie, 
Et ne servir que sous vos lois; 
Mais enfin j’entends et je vois 
Cette adorable soeur dont l’Amour suit les traces(170).
Ah! ce n’est pas outrager les trois Grâces 
Que de les aimer toutes trois.

195.

SUR LE DÉPART DU ROI DE PRUSSE
DE POTSDAM POUR BERLIN. (1750)


Je vais donc vous quitter, ô champêtre séjour, 
Retraite du vrai sage, et temple du vrai juste? 
J’y voyais Horace et Salluste, 
J’étais auprès d’un roi, mais sans être à la cour. 
Il va donc étaler des pompes qu’il dédaigne, 
D’un peuple qui l’attend contenter les désirs; 
Il va donc s’ennuyer pour donner des plaisirs. 
Que j’aimais l’homme en lui! pourquoi faut-il qu’il règne?

196.

A MONSIEUR DARGET.
(1751)


Bonsoir, monsieur le secrétaire(171),
De la part d’un vieux solitaire 
Qui de penser fait son emploi, 
Et pourtant n’y profite guère. 
O désert, puissiez-vous me plaire, 
Et puissé-je y vivre avec moi!
Sans-Souci, beaux lieux qu’on renomme, 
Je suis encor trop près d’un roi, 
Mais trop éloigné d’un grand homme.

197.

AU ROI DE PRUSSE.(172)
(1751)


Je baise avec transport un livre si charmant(173):
Le seigneur de Saint-Jame et celui de Versailles 
Ne peuvent faire un tel présent: 
Et je m’écrie en vous lisant, 
Comme en parlant de vos batailles: 
« Non, il n’est point de roi qui puisse en faire autant. »

198.

AU ROI DE PRUSSE.
(1751)


On dit que tout prédicateur 
Dément assez souvent ce qu’il annonce en chaire: 
Grand roi, soit dit sans vous déplaire, 
Vous êtes de la même humeur. 
Vous nous annoncez avec zèle 
Une importante vérité; 
Et vous allez pourtant à l’immortalité, 
En nous prêchant l’âme mortelle.

199.

AU ROI DE PRUSSE.
(1751)


Affublé d’un bonnet qui couvre de ses bords 
Le peu que les destins m’ont donné de visage, 
Sur un grabat étroit où gît mon maigre corps, 
Oublié des plaisirs, et mis au rang des morts, 
Que fais-je, à votre avis? J’enrage. 
Il est vrai, Salomon, que dans un bel ouvrage 
Vous m’avez enseigné qu’il faut savoir vieillir, 
Souffrir, mourir, s’anéantir. 
Faute de mieux, grand roi, c’est un parti fort sage. 
Je fais assez gaîment ce triste apprentissage, 
Du mal qui me poursuit je brave en paix les coups. 
Je me sens assez de courage 
Pour affronter la nuit du ténébreux rivage, 
Mais non pas pour vivre sans vous.

200.

AU ROI DE PRUSSE.(174)
(1752)


Je n’ai point cultivé votre terre fertile, 
J’en ai vu les progrès, et j’en goûte les fruits. 
O séjour des neuf Soeurs, où Mars même est tranquille, 
Paré des dons divers qu’à mes yeux tu produis, 
Tu seras mon dernier asile! 
Je renvoie au héros dont je suis enchanté 
Cet ampoulé fatras d’un ministre entêté, 
Triomphe du faux goût plus que de l’innocence;
Et je garde la vérité, 
Que vous daignez m’offrir des mains de l’éloquence.

201.

ÉPIGRAMME
SUR LA MORT DE M. D’AUBE(175),NEVEU DE M. DE FONTENELLE.


« Qui frappe là? dit Lucifer. 
¾ Ouvrez, c’est d’Aube. » Tout l’enfer, 
A ce nom, fuit et l’abandonne. 
« Oh, oh! dit d’Aube, en ce pays 
On me reçoit comme à Paris: 
Quand j’allais voir quelqu’un, je ne trouvais personne. »

202.

A MONSIEUR MINGARD(176),
QUI DEMANDAIT UN BILLET POUR VOIR NANINE
AU SPECTACLE DE LA COUR DE BERLIN.


Qui sait si fort intéresser 
Mérite bien qu’on le prévienne; 
Oui, parmi nous viens te placer; 
Nous dirons tous: « Qu’il y revienne. »

203.

AU ROI DE PRUSSE,
EN LUI RENVOYANT LA CLEF DE CHAMBELLAN 
ET LA CROIX DE SON ORDRE. (1753)


Je les reçus avec tendresse, 
Je vous les rends avec douleur; 
Comme un amant jaloux, dans sa mauvaise humeur(177),
Rend le portrait de sa maîtresse.

204.

A MADAME LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA.
(1753)


Grand Dieu, qui rarement fais naître parmi nous 
De grâces, de vertus, cet heureux assemblage, 
Quand ce chef-d’oeuvre est fait, sois un peu plus jaloux 
De conserver un tel ouvrage: 
Fais naître en sa faveur un éternel printemps; 
Étends dans l’avenir ses belles destinées, 
Et raccourcis les jours des sots et des méchants 
Pour ajouter à ses années.

205.

A MADAME LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA.


Loin de vous et de votre image, 
Je suis sur le sombre rivage; 
Car Plombière est, en vérité, 
De Proserpine l’apanage. 
Mais les eaux de ce lieu sauvage 
Ne sont pas celles de Léthé; 
Je n’y bois point l’oubli du serment qui m’engage; 
Je m’occupe toujours de ce charmant voyage 
Que dès longtemps j’ai projeté: 
Je veux vous porter mon hommage; 
Je n’attends rien des eaux et de leur triste usage: 
C’est le plaisir qui donne la santé.

206.

A MADAME LA MARQUISE DE BELESTAT,
QUI SE PLAIGNAIT QU’ON LUI AVAIT PRIS DEUX CONTRATS AU JEU,
ET QUI CHOISIT L’AUTEUR POUR ARBITRE. (1754)


Vous vous plaignez à tort, on ne vous a rien pris; 
C’est vous qui ravissez des biens d’un plus haut prix; 
Qui sur nos libertés ne cessez d’entreprendre. 
Votre coeur attaqué sait trop bien se défendre; 
Et la mère des Jeux, des Grâces, et des Ris, 
Vous condamne à le laisser prendre.

207.

A Mlle DE LA GALAISIÈRE(178),
JOUANT LE RÔLE DE LUCINDE, DANS L’ORACLE(179).


J’allais pour vous au dieu du Pinde, 
Et j’en implorais la faveur. 
Il me dit: « Pour chanter Lucinde 
Il faut un dieu plus séducteur. » 
Je cherchai loin de l’Hippocrène 
Ce dieu si puissant et si doux; 
Bientôt je le trouvai sans peine, 
Car il était à vos genoux. 
Il me dit: « Garde-toi de croire 
Que de tes vers elle ait besoin; 
De la former j’ai pris le soin, 
Je prendrai celui de sa gloire. »

208.

A MONSIEUR DE CIDEVILLE,
SUR LES LIVRES DE DOM CALMET. (1754)


Ses antiques fatras ne sont point inutiles; 
Il faut des passe-temps de toutes les façons, 
Et l’on peut quelquefois supporter les Varrons, 
Quoiqu’on adore les Virgiles.

Suite des Poésies mêlées.