OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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POÉSIES MÊLÉES
1 A 60.
POÉSIES MÊLÉES
1. A MONSIEUR DUCHÉ(1).
Dans tes vers, Duché, je te prie,
Ne compare point au Messie
Un pauvre diable comme moi:
Je n’ai de lui que sa misère,
Et suis bien éloigné, ma foi,
D’avoir une vierge pour mère. |
2. SUR UNE TABATIÈRE CONFISQUÉE(2).
Adieu, ma pauvre tabatière;
Adieu, je ne te verrai plus;
Ni soins, ni larmes, ni prière,
Ne te rendront à moi; mes efforts sont perdus(3).
Adieu, ma pauvre tabatière;
Adieu, doux fruit de mes écus!
S’il faut à prix d’argent te racheter encore,
J’irai plutôt vider les trésors de Plutus.
Mais ce n’est pas ce dieu que l’on veut que j’implore
Pour te revoir, hélas! il faut prier Phébus...
Qu’on oppose entre nous une forte barrière!
Me demander des vers, hélas! je n’en puis plus.
Adieu, ma pauvre tabatière;
Adieu, je ne te verrai plus. |
3. SUR NÉRON(4).
De la mort d’une mère exécrable complice,
Si je meurs de ma main, je l’ai bien mérité
Car, n’ayant jamais fait qu’actes de cruauté,
J’ai voulu, me tuant, en faire un de justice. |
4. LE LOUP MORALISTE(5).
Un loup, à ce que dit l’histoire,
Voulut donner un jour des leçons à son
fils,
Et lui graver dans la mémoire,
Pour être honnête loup, de beaux et bons
avis.
Mon fils, lui disait-il, dans ce désert sauvage,
A l’ombre des forêts vous passerez vos jours;
Vous pourrez cependant avec de petits ours
Goûter les doux plaisirs qu’on permet à
votre âge.
Contentez-vous du peu que j’amasse pour vous,
Point de larcin; menez une innocente vie;
Point de mauvaise compagnie;
Choisissez pour amis les plus honnêtes loups;
Ne vous démentez point, soyez toujours le même;
Ne satisfaites point vos appétits gloutons:
Mon fils, jeûnez plutôt l’avent et le carême,
Que de sucer le sang des malheureux moutons;
Car enfin quelle barbarie!
Quels crimes ont commis ces innocents agneaux?
Au reste, vous savez qu’il y va de la vie:
D’énormes chiens défendent les troupeaux.
Hélas! je m’en souviens, un jour votre grand-père
Pour apaiser sa faim entra dans un hameau.
Dès qu’on s’en aperçut: « O bête
carnassière!
Au loup! » s’écria-t-on; l’un s’arme d’un
hoyau,
L’autre prend une fourche; et mon père eut beau
faire,
Hélas! il y laissa sa peau:
De sa témérité ce fut là
le salaire.
Sois sage à ses dépens, ne suis que la
vertu,
Et ne sois point battant, de peur d’être battu.
Si tu m’aimes, déteste un crime que j’abhorre.
Le petit vit alors dans la gueule du loup
De la laine, et du sang qui dégouttait encore:
Il se mit à rire à ce coup.
« Comment, petit fripon, dit le loup en colère,
Comment, vous riez des avis
Que vous donne ici votre père!
Tu seras un vaurien, va, je te le prédis:
Quoi! se moquer déjà d’un conseil salutaire!
»
L’autre répondit en riant:
« Votre exemple est un bon garant:
Mon père, je ferai ce que je vous vois faire.
»
Tel un prédicateur sortant d’un bon repas
Monte dévotement en chaire,
Et vient, bien fourré, gros, et gras,
Prêcher contre la bonne chère. |
5. ÉPITAPHE(6).
Ci-gît qui toujours babilla,
Sans avoir jamais rien à dire;
Dans tous les livres farfouilla,
Sans avoir jamais pu s’instruire,
Et beaucoup d’écrits barbouilla,
Sans qu’on ait jamais pu les lire. |
6. ÉPIGRAMME(7).(1712)
Danchet, si méprisé jadis,
Fait voir aux pauvres de génie
Qu’on peut gagner l’Académie
Comme on gagne le paradis. |
7. SUR LAMOTTE(8).
(1714)
Lamotte, présidant aux prix(9)
Qu’on distribue aux beaux esprits,
Ceignit de couronnes civiques(10)
Les vainqueurs des jeux olympiques:
Il fit un vrai pas d’écolier,
Et prit, aveugle agonothète(11),
Un chêne pour un olivier,
Et du Jarry pour un poète. |
8. COUPLET A MLLE DUCLOS(12).(1714)
Belle Duclos,
Vous charmez toute la nature!
Belle Duclos,
Vous avez les dieux pour rivaux;
Et Mars tenterait l’aventure,
S’il ne craignait le dieu Mercure,
Belle Duclos. |
9. ÉPIGRAMME(13).
(1715)
Terrasson(14), par lignes
obliques,
Et par règles géométriques,
Prétend démontrer avec art
Qu’Homère prend toujours l’écart;
Que ses images poétiques,
Que tant de richesses antiques,
Ne nous charment que par hasard.
Il s’en avise sur le tard
Mais quoi que ce docteur décide,
D’un ton à gagner son procès,
Gacon(15), avec même
succès,
Peut faire un rondeau contre Euclide. |
10. NUIT BLANCHE DE SULLY(16).
(1710)
|
A MADAME DE LA VRILLIÈRE
Quelle beauté, dans cette nuit profonde,
Vient éclairer nos rivages heureux?
Serait-ce point la nymphe de cette onde,
Qu’amène ici le satyre amoureux?
Je vois s’enfuir la jalouse dryade,
Je vois venir le faune dangereux;
Non, ce n’est point une simple naïade;
A tant d’attraits dont nos coeurs sont frappés,
A tant de grâce, à cet art de nous plaire,
A ces Amours autour d’elle attroupés,
Je reconnais Vénus, ou La Vrillière.
O déité! qui que ce soit des deux,
Vous qui venez prendre un rhume en ces lieux,
Heureux cent fois, heureux l’aimable asile
Qui vers minuit possède vos appas!
Et plus heureux les rimeurs qu’on exile
Dans ces jardins honorés par vos pas!
A MADAME DE LISTENAY.
Aimable Listenay, notre fête grotesque
Ne doit point déplaire à vos yeux
Les Amours, en chiants-lit déguisés dans
ces lieux,
Sont toujours les Amours, et l’habit romanesque
Dont ils sont revêtus ne les a pas changés:
Vous les voyez encore autour de vous rangés;
Ces guenillons brillants, ces masques, ce mystère,
Ces méchants violons dont on vous étourdit,
Ce bal, et ce sabbat maudit,
Tout cela dit pourtant que l’on voudrait vous plaire.
A MADAME DE LA VRILLIÈRE
Venez, charmant moineau(17),
venez dans ce bocage:
Tous nos oiseaux, surpris et confondus,
Admireront votre plumage;
Les pigeons du char de Vénus,
Viendront même vous rendre hommage.
Joli moineau, que vous dire de plus?
Heureux qui peut vous voir, et qui peut vous entendre!
Vous plaisez par la voix, vous charmez par les yeux;
Mais le nom de moineau vous siérait un peu mieux,
Si vous étiez un peu plus tendre. |
11. SUR M. LE DUC D’ORLÉANS.
ET Mme DE BERRY, SA FILLE(18)(1716)
Ce n’est point le fils, c’est le père;
C’est la fille, et non point la mère;
A cela près tout va des mieux.
Ils ont déjà fait Étéocle;
S’il vient à perdre les deux yeux,
C’est le vrai sujet de Sophocle(19). |
12. A MADAME LA DUCHESSE DE BERRY,
FILLE DU RÉGENT(20).(1716)
Enfin votre esprit est guéri
Des craintes du vulgaire;
Belle duchesse de Berry,
Achevez le mystère.
Un nouveau Lot vous sert d’époux,
Mère des Moabites
Puisse bientôt naître de vous
Un peuple d’Ammonites! |
13. AU RÉGENT(21).(1716)
Non, monseigneur, en vérité,
Ma muse n’a jamais chanté
Ammonites ni Moabites.
Brancas(22) vous répondra
de moi.
Un rimeur sorti des jésuites
Des peuples de l’ancienne loi
Ne connaît que les Sodomites. |
14. A M. L’ABBÉ DE CHAULIEU.
(1716)
Cher ami, je vous remercie
Des vers que vous m’avez prêtés
A leurs ennuyeuses beautés,
J’ai reconnu l’Académie.
Lamotte n’écrit pas fort bien.
Vos vers m’ont servi d’antidote
Contre ce froid rhétoricien;
Danchet écrit comme Lamotte:
Mais surtout n’en dites rien. |
15. SUR M. DE FONTENELLE.
D’un nouvel univers il ouvrit la barrière;
Des mondes infinis autour de lui naissants,
Mesurés par ses mains, à son ordre croissants,
A nos yeux étonnés il traça la carrière(23);
L’ignorant l’entendit, le savant l’admira:
Que voulez-vous de plus? il fit un opéra. |
16. AU DUC DE LORRAINE LÉOPOLD,
ET A MADAME LA DUCHESSE, SON
ÉPOUSE(24),
EN LEUR PRÉSENTANT LA
TRAGÉDIE D’OEDIPE(25).(1719)
O vous, de vos sujets l’exemple et les délices!
Vous qui régnez sur eux en les comblant de biens,
De mes faibles talents acceptez les prémices:
C’est aux dieux qu’on les doit, et vous êtes les
miens. |
17. ÉPIGRAMME(26).(1749)
De Beausse et moi, criailleurs effrontés,
Dans un souper clabaudions à merveille,
Et tour à tour épluchions les beautés
Et les défauts de Racine et Corneille.
A piailler serions encor, je croi,
Si n’eussions vu sur la double colline
Le grand Corneille et le tendre Racine,
Qui se moquaient et de Beausse et de moi. |
18. A MADEMOISELLE LECOUVREUR(27).(1719)
Adieu, divinité du parterre adorée,
Vous, Iris, que le ciel envoya parmi nous
Pour unir à jamais Minerve et Cythérée,
Et la vertu sincère aux plaisirs les plus doux!
Faites le bien d’un seul et le désir de tous;
Et puissent vos amours égaler la durée
De la pure amitié que mon coeur a pour vous! |
19. SUR LA MÉTAPHYSIQUE
DE L’AMOUR(28).(1720)
De l’amour la métaphysique
Est, je vous jure, un froid roman.
Fanchon, reprenons la physique:
Mais, las! que j’y suis peu savant! |
20. CHANSON(29).(1720)
Connaissez-vous Saint-Disant,
Soi-disant
Gentilhomme?
C’est le plus insuffisant
Suffisant
Qui soit de Paris à Rome. |
21. IMPROMPTU
A MADEMOISELLE DE CHAROLOIS(30)
PEINTE EN HABIT DE CORDELIER.
Frère Ange de Charolois,
Dis-nous par quelle aventure
Le cordon de saint François
Sert à Vénus de ceinture(31)? |
22. A MADAME DE ***,
EN LUI ENVOYANT LES OEUVRES
MYSTIQUES DE FÉNELON.
|
Quand de la Guion le charmant directeur
Disait au monde: « Aimez Dieu pour lui-même,
Oubliez-vous dans votre heureuse ardeur; »
On ne crut point à cet amour extrême,
On le traita de chimère et d’erreur:
On se trompait; je connais bien mon coeur,
Et c’est ainsi, belle Églé, qu’il vous
aime. |
23. A MADAME DE ***.
|
De votre esprit la force est si puissante
Que vous pourriez vous passer de beauté;
De vos attraits la grâce est si piquante,
Que sans esprit vous auriez enchanté.
Si votre coeur ne sait pas comme on aime,
Ces dons charmants sont des dons superflus:
Un sentiment est cent fois au-dessus
Et de l’esprit et de la beauté même. |
24. A MONSIEUR LE DUC DE RICHELIEU(32),
SUR SA RÉCEPTION A L’ACADÉMIE.
(Décembre 1720.)
ous que l’on envie et qu’on aime,
Entrez dans la savante cour;
L’on vous prend pour Appollon même
Sous la figure de l’Amour.
Déjà vers vous l’Académie
A député l’abbé Gédoyn,
Directeur de la compagnie,
Pour avoir en son nom le soin
De ... votre seigneurie.
Heureux ceux qu’en pareil besoin
On traite avec cérémonie! |
25. A LA MARQUISE DE RUPELMONDE(33).
uand Apollon, avec le dieu de l’onde,
Vint autrefois habiter ces bas lieux,
L’un sut si bien cacher sa tresse blonde,
L’autre ses traits, qu’on méconnut les dieux;
Mais c’est en vain qu’abandonnant les cieux,
Vénus comme eux veut se cacher au monde:
On la connaît au pouvoir de ses yeux,
Dès que l’on voit paraître Rupelmonde. |
26. A MADAME DE ***(34).
(Vers
1722)
|
Si ton amour n’est qu’une fantaisie,
Qu’un faible goût qui doit passer un jour;
Si tu m’as pris pour me quitter, Sylvie,
Cruelle, hélas! que je hais ton amour!
Ton changement me coûtera la vie.
Viens dans mes bras te livrer sans retour;
Que tes baisers dissipent mes alarmes;
Que la fureur de tes embrassements
Ajoute encore à mes emportements;
Que ton amour soit égal à tes charmes. |
27. A MONSIEUR LOUIS RACINE(35).(1722)
|
Cher Racine, j’ai lu dans tes vers didactiques
De ton Jansénius les leçons fanatiques.
Quelquefois je t’admire, et ne te crois en rien.
Si ton style me plaît, ton Dieu n’est pas le mien:
Tu m’en fais un tyran; je veux qu’il soit un père;
Ton hommage est forcé, mon culte est volontaire;
Mieux que toi de son sang je reconnais le prix:
Tu le sers en esclave, et je l’adore en fils.
Crois-moi, n’affecte plus une inutile audace:
Il faut comprendre Dieu pour comprendre sa grâce.
Soumettons nos esprits, présentons-lui nos coeurs,
Et soyons des chrétiens, et non pas des docteurs. |
28. IMPROMPTU
A MONSIEUR LE COMTE DE VINDISGRATZ(36).(1722)
|
Seigneur, le congrès vous supplie
D’ordonner tout présentement
Qu’on nous donne une tragédie
Demain pour divertissement;
Nous vous le demandons au nom de Rupelmonde:
Rien ne résiste à ses désirs
Et votre prudence profonde
Doit commencer par nos plaisirs
A travailler pour le bonheur du monde. |
29. SUR LES FÊTES GRECQUES
ET ROMAINES(37).(1723)
|
Chantez, petit Colin,
Chantez une musette;
Pauvre petit Colin,
Chantez un air badin.
Quelque Mélophilète,
Quelque nymphe à lunette
Vous applaudira;
Mais à l’Opéra
L’on vous sifflera. |
30. IMPROMPTU
A MADAME LA DUCHESSE DE LUXEMBOURG,
QUI DEVAIT SOUPER AVEC M. LE
DUC DE RICHELIEU.
|
Un dindon tout à l’ail, un seigneur tout à
l’ambre,
A souper vous sont destinés:
On doit, quand Richelieu paraît dans une chambre,
Bien défendre son coeur, et bien boucher son nez. |
31. LES DEUX AMOURS.
A MADAME LA MARQUISE DE RUPELMONDE(38).
|
Certain enfant(39) qu’avec
crainte on caresse,
Et qu’on connaît à son malin souris,
Court en tous lieux, précédé par
les Ris,
Mais trop souvent suivi de la Tristesse;
Dans les coeurs des humains il entre avec souplesse,
Habite avec fierté, s’envole avec mépris.
Il est un autre Amour, fils craintif de l’Estime,
Soumis dans ses chagrins, constant dans ses désirs,
Que la vertu soutient, que la candeur anime,
Qui résiste aux rigueurs, et croît par les
plaisirs.
De cet Amour le flambeau peut paraître
Moins éclatant, mais ses feux sont plus doux:
Voilà le dieu que mon coeur veut pour maître,
Et je ne veux(40) le servir
que pour vous. |
32. A MADAME DE LUXEMBOURG(41)
EN LUI ENVOYANT LA HENRIADE.
(1724)
|
Les vers auront donc l’avantage
D’attirer vos regards sur eux:
Ne pourrai-je jamais attirer vos beaux yeux
Sur l’auteur comme sur l’ouvrage? |
33. SUR UN CHRIST HABILLÉ
EN JÉSUITE(42). (1724)
|
Admirez l’artifice extrême
De ces moines industrieux;
Ils vous ont habillé comme eux,
Mon Dieu, de peur qu’on ne vous aime. |
34. TRIOLET(43)
A MONSIEUR TITON DU TILLET.
|
Dépêchez-vous, monsieur Titon,
Enrichissez votre Hélicon;
Placez-y sur un piédestal
Saint-Didier, Danchet, et Nadal;
Qu’on voie armés du même archet
Nadal, Saint-Didier, et Danchet;
Et couverts du même laurier
Danchet, Nadal, et Saint-Didier. |
35. A MADAME DE ***.
|
Oui, Philis, la coquetterie
Est faite pour vos agréments
Croyez-moi, la galanterie,
Malgré tous les grands sentiments,
Est soeur de la friponnerie.
Vénus versa sur vous tous ses dons précieux:
Ce serait être injuste et les mal reconnaître
Que de vous obstiner à faire un seul heureux,
Lorsque avec vous le monde entier veut l’être.
Qu’est-ce que la constance? un vieux mot rebattu,
Des amants ennuyeux languissant apanage;
Mais l’infidélité devient une vertu
Quand on a vos attraits, votre esprit, et votre âge. |
36. IMPROMPTU
ÉCRIT SUR UN CAHIER DE
LETTRES DE MADAME LA DUCHESSE DU MAINE
ET DE M. DE LAMOTTE-HOUDARD,
QUI AVAIT PERDU LA VUE.
|
Dans ses filets elle savait vous prendre
Sitôt qu’elle se laissait voir:
Un pauvre aveugle aussi ressentit son pouvoir:
Je le crois bien, car il pouvait l’entendre. |
37. A MADEMOISELLE ***
QUI AVAIT PROMIS UN BAISER
A CELUI QUI FERAIT LES MEILLEURS
VERS POUR SA FÊTE(44).
|
Quoi! pour le prix des vers accorder au vainqueur
D’un baiser la douce caresse!
Céphise, quelle est votre erreur(45)!
Vous donnez à l’esprit ce qui n’est dû qu’au
coeur.
Un baiser fut toujours le prix de la tendresse,
Et c’est à l’amour seul qu’en appartient le don:
Les habitants du Pinde en leur plus grande ivresse
N’ont jamais espéré qu’un laurier d’Apollon.
Des vers à mes rivaux je cède l’avantage;
Ils riment mieux que moi, mais je sais mieux aimer:
Que le laurier soit leur partage,
Et le mien sera le baiser. |
38. ÉPIGRAMME.
|
N’a pas longtemps, de l’abbé de Saint-Pierre(46)
On me montrait le buste tant parfait
Qu’onc ne sus voir si c était chair ou pierre,
Tant le sculpteur l’avait pris trait pour trait.
Adonc restai(47) perplexe
et stupéfait,
Craignant en moi de tomber en méprise;
Puis dis soudain: « Ce n’est là qu’un portrait;
L’original dirait quelque sottise. » |
39. A MADAME LA MARÉCHALE
DE VILLARS(48),
EN LUI ENVOYANT LA HENRIADE.
|
Quand vous m’aimiez, mes vers étaient aimables;
Je chantais dignement vos grâces, vos vertus(49);
Cet ouvrage naquit dans ces temps favorables:
Il eût été parfait, mais vous ne
m’aimez plus. |
40. IMPROMPTU.
A LA MARQUISE DE CRILLON,
A SOUPER DANS UNE PETITE-MAISON
DE M. LE DUC DE RICHELIEU(50).
|
Dans le plus scandaleux séjour
La vertu même est amenée;
Et la débauche est étonnée
De respecter ici l’amour. |
41. A MONSIEUR L’ABBÉ
COUET,
GRAND-VICAIRE DU CARDINAL DE
NOAILLE5,
EN LUI ENVOYANT LA TRAGÉDIE
DE MARIAMNE. (20 août 1725)
|
Vous m’envoyez un mandement(51),
Recevez une tragédie,
Afin que mutuellement
Nous nous donnions la comédie. |
42. A MONSIEUR DE LA FAYE(52).(1729)
|
Pardon, beaux vers, La Faye, et Polymnie;
Las! je deviens prosateur ennuyeux.
Non, ce n’était qu’en langage des dieux
Qu’il eût fallu parler de l’harmonie(53).
Donnez-le-moi cet aimable génie,
Cet art charmant de savoir enfermer
Un sens précis dans des rimes heureuses;
Joindre aux raisons des grâces lumineuses;
En instruisant savoir se faire aimer;
A la dispute, autrefois si caustique,
Oter son air pédantesque et jaloux;
Être à la fois juste, sincère, et
doux,
Ami, rival, et poète, et critique:
A ce grand art vainement je m’applique;
Heureux La Faye, il n’est donné qu’à vous. |
43. INSCRIPTION(54)
POUR UNE STATUE DE L’AMOUR,
DANS LES JARDINS DE MAISONS.
|
Qui que tu sois, voici ton maître;
Il l’est, le fut, ou le doit être(55). |
44. A MONSIEUR DE CIDEVILLE,
ÉCRITS SUR UN EXEMPLAIRE
DE LA HENRIADE(56).(1730)
|
Mon cher confrère en Apollon,
Censeur exact, ami facile,
Solide et tendre Cideville,
Accepte ce frivole don:
Je ne serai pas ton Virgile,
Mais tu seras mon Pollion. |
45. A MADAME DE NOINTEL.
|
A ses écarts Nointel allie
L’amour du vrai, le goût du bon:
En vérité, c’est la Raison
Sous le masque de la Folie. |
46. VERS(57)
ENVOYÉS A M. SILVA, PREMIER
MÉDECIN DE LA REINE,
AVEC LE PORTRAIT DE L’AUTEUR.
|
Au temple d’Épidaure on offrait les images
Des humains conservés et guéris par les
dieux
Silva, qui de la mort est le maître comme eux,
Mérite les mêmes hommages.
Esculape nouveau, mes jours sont tes bienfaits,
Et tu vois ton ouvrage en revoyant mes traits. |
47. A MADAME LA MARQUISE
D’USSÉ(58). (1730)
|
L’Art dit un jour à la Nature:
« Vous n’égalez jamais les oeuvres de ma
main;
Vous agissez sans choix, vous créez sans dessein:
Que feriez-vous sans ma parure?
Un teint flétri par vous s’embellit par mon fard;
C’est moi qui d’une prude arrange la sagesse;
Des coquettes beautés je conduis la finesse,
Et mène sous mon étendard
Et les beaux esprits et les belles;
J’ai seul dicté sans vous les vers de Fontenelles,
Et les fables du sieur Houdard.
Ainsi, belle d’Ussé, l’art se croyait le maître,
Et le monde à son char paraissait s’attacher;
Mais la Nature vous fit naître,
Et l’Art confus s’alla cacher. |
48. CHANSON(59)
POUR MADEMOISELLE GAUSSIN,
LE JOUR DE SA FÊTE, 25
août 1731.
|
Le plus puissant de tous les dieux,
Le plus aimable, le plus sage,
Louison, c’est l’Amour dans vos yeux.
De tous les dieux le moins volage,
Le plus tendre et le moins trompeur,
Louison, c’est l’Amour dans mon coeur. |
49. PORTRAIT DE M. DE LA FAYE(60).
|
Il a réuni le mérite
Et d’Horace et de Pollion,
Tantôt protégeant Apollon,
Et tantôt chantant à sa suite.
Il reçut deux présents des dieux,
Les plus charmants qu’ils puissent faire
L’un était le talent de plaire;
L’autre, le secret d’être heureux. |
..
50. ÉPIGRAMME
SUR L’ABBÉ TERRASSON.
(1734)
|
On dit que l’abbé Terrasson,
De Law et de Lamotte apôtre,
Va du b... à l’Hélicon,
N’étant fait pour l’un ni pour l’autre.
Pour avoir un léger prurit,
Il se fait chatouiller la fesse.
Manon le fouette, il la caresse;
Mais il b.... comme il écrit.
Un jour, dans la cérémonie,
On l’étrillait, il frétillait;
Notre p... se travaillait
Dessus sa fesse racornie.
Entre monsieur l’abbé Dubos,
Qui, voyant fesser son confrère,
Dit tout haut, approuvant l’affaire:
« Frappez fort, il a fait Séthos(61).
» |
51. RÉPONSE A M. DE FORMONT.
|
On m’a conté (l’on m’a menti peut-être)
Qu’Apelle un jour vint entre cinq et six
Confabuler chez son ami Zeuxis(62);
Mais, ne trouvant personne en son taudis,
Fit, sans billet, sa visite connaître:
Sur un tableau par Zeuxis commencé
Un simple trait fut hardiment tracé.
Zeuxis revint; puis, en voyant paraître
Ce trait léger, et pourtant achevé,
Il reconnut son maître et son modèle.
Ne suis Zeuxis, mais chez moi j’ai trouvé
Des traits formés de la main d’un Apelle(63). |
52. A M. LE MARÉCHAL DE
RICHELIEU,
EN LUI ENVOYANT PLUSIEURS PIÈCES
DÉTACHÉES. (1731(64))
|
Que de ces vains écrits, enfants de mes beaux jours,
La lecture au moins vous amuse:
Mais, charmant Richelieu, ne traitez point ma muse
Ainsi que vos autres amours;
Ne l’abandonnez point, elle sera plus belle:
Votre aimable suffrage animera sa voix.
Richelieu, soyez-lui fidèle,
Vous le serez pour la première fois. |
53. SUR L’ESTAMPE DU R. P. GIRARD(65)
ET DE LA CADIÈRE.
|
Cette belle voit Dieu; Girard voit cette belle!
Ah! Girard est plus heureux qu’elle! |
54. MADRIGAL. (Janvier 1732.)
|
Ah! Camargo(66), que vous
êtes brillante!
Mais que Sallé(67),
grands dieux, est ravissante!
Que vos pas sont légers, et que les siens sont
doux!
Elle est inimitable, et vous êtes nouvelle:
Les Nymphes sautent comme vous,
Mais les Grâces dansent comme elle. |
55. ÉPIGRAMME.
|
Néricault(68) dans
sa comédie
Croit qu’il a peint le glorieux;
Pour moi, je crois, quoi qu’il nous die,
Que sa préface le peint mieux. |
56. POUR LE PORTRAIT DE MlleSALLÉ(69).
|
De tous les coeurs et du sien la maîtresse,
Elle allume des feux qui lui sont inconnus:
De Diane c’est la prêtresse,
Dansant sous les traits de Vénus(70). |
57. A MADEMOISELLE AISSÉ(71),
EN LUI ENVOYANT OU RATAFIA POUR
L’ESTOMAC. (1732)
|
Va, porte dans son sang la plus subtile flamme;
Change en désirs ardents la glace de son coeur;
Et qu’elle sente la chaleur
Du feu qui brûle dans mon âme. |
58. IMPROMPTU
ÉCRIT CHEZ MADAME DU
DEFFANT. (1732)
|
Qui vous voit et qui vous entend
Perd bientôt sa philosophie;
Et tout sage avec du Deffand
Voudrait en fou passer sa vie. |
59. A Mme DE FONTAINE-MARTEL,
EN LUI ENVOYANT LE TEMPLE DE
L’AMITIÉ(72),(1733)
|
Pour vous, vive et douce Martel,
Pour vous, solide et tendre amie,
J’ai bâti ce temple immortel.
Mon coeur est digne de l’autel
Où rarement on sacrifie.
C’est vous que j’y veux encenser,
Et c’est là que je veux passer
Les jours les plus beaux de ma vie. |
60. A MONSIEUR BERNARD(73).
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Ma muse épique, historique, et tragique,
Sur un vieux luth, qu’il faut monter toujours,
S’en va raclant quelque air mélancolique;
Ton flageolet enchante les Amours.
Lorsque Apollon régla notre apanage,
Il nous dota de présents inégaux:
J’eus les sifflets, les tourments, les travaux;
Toi, les plaisirs. Garde bien ton partage. |
Suite des Poésies
mêlées.
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