OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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ÉPÎTRES 93 A 123
ÉPÎTRE XCIII

A MADAME ÉLIE DE BEAUMONT(1),
EN RÉPONSE A UNE ÉPÎTRE EN VERS
AU SUJET DE MADEMOISELLE CORNEILLE.
20 mai 1761.


S’il est au monde une beauté 
Qui de Corneille ait hérité, 
Vous possédez cet apanage. 
L’enfant dont je me suis chargé(2)
N’a point l’art des vers en partage; 
Vous l’avez: c’est un avantage 
Qui m’a quelquefois affligé, 
Et que doit fuir tout homme sage. 
Ce dangereux et beau talent 
Est pour vous un simple ornement, 
Un pompon de plus à votre âge; 
Mais quand un homme a le malheur 
D’avoir fait en forme un ouvrage, 
Et quand il est monsieur l’auteur, 
C’est un métier dont il enrage. 
   Les vers, la musique, l’amour, 
Sont les charmes de notre vie; 
Le sage en a la fantaisie, 
Et sait les goûter tour à tour: 
S’y livrer toujours, c’est folie..

ÉPÎTRE XCIV

AU DUC DE LA VALLIÈRE,
GRAND FAUCONNIER DE FRANCE. (1761)


Illustre protecteur des perdrix de Mont-Rouge(3),
Des faucons, des auteurs, et surtout des catins; 
Vous dont l’auguste sceptre au cuir blanc, au bout rouge,
Est l’effroi des cocus et l’amour des putains, 
Vous daignez vous servir de votre aimable plume 
Pour dire à la postérité 
Que vous avez aimé certain Suisse effronté, 
Très indiscret auteur de plus d’un gros volume, 
Mais dont l’esprit encor conserve sa gaîté. 
Il pense comme monsieur Hume, 
Il rit de la sotte âpreté 
De tout dévot plein d’amertume; 
Tranquillement il s’accoutume 
A l’humaine méchanceté; 
Le flambeau de la Vérité 
Quelquefois dans ses mains s’allume; 
Il doit être bientôt compté 
Dans le rang d’un auteur posthume 
Mais quand le temps qui tout consume 
Au néant l’aura rapporté, 
Son nom, comme je le présume, 
Ira, par votre grâce, à l’immortalité..

ÉPÎTRE XCV

A MADEMOISELLE CLAIRON(4).  (1765)


Le sublime en tout genre est le don le plus rare(5);
C’est là le vrai phénix; et, sagement avare, 
La nature a prévu qu’en nos faibles esprits 
Le beau, s’il est commun, doit perdre de son prix. 
La médiocrité couvre la terre entière; 
Les mortels ont à peine une faible lumière, 
Quelques vertus sans force, et des talents bornés. 
S’il est quelques esprits par le ciel destinés 
A s’ouvrir des chemins inconnus au vulgaire, 
A franchir des beaux-arts la limite ordinaire, 
La nature est alors prodigue en ses présents; 
Elle égale dans eux les vertus aux talents. 
Le souffle du génie et ses fécondes flammes 
N’ont jamais descendu que dans de nobles âmes; 
Il faut qu’on en soit digne, et le coeur épuré 
Est le seul aliment de ce flambeau sacré. 
Un esprit corrompu ne fut jamais sublime. 
   Toi que forma Vénus, et que Minerve anime, 
Toi qui ressuscitas sous mes rustiques toits 
L’Électre de Sophocle aux accents de ta voix 
(Non l’Électre française(6), à la mode soumise, 
Pour le galant Itys si galamment éprise); 
Toi qui peins la nature en osant l’embellir, 
Souveraine d’un art que tu sus ennoblir, 
Toi dont un geste, un mot, m’attendrit et m’enflamme, 
Si j’aime tes talents, je respecte ton âme. 
L’amitié, la grandeur, la fermeté, la foi,
Les vertus que tu peins, je les retrouve en toi(7);
Elles sont dans ton coeur. La vertu que j’encense 
N’est pas des voluptés la sévère abstinence. 
L’amour, ce don du ciel, digne de son auteur, 
Des malheureux humains est le consolateur. 
Lui-même il fut un dieu dans les siècles antiques; 
On en fait un démon chez nos vils fanatiques: 
Très désintéressé sur ce péché charmant, 
J’en parle en philosophe, et non pas en amant. 
Une femme sensible, et que l’amour engage, 
Quand elle est honnête homme, à mes yeux est un sage. 
Que ce conteur heureux qui plaisamment chanta(8),
Le démon Belphégor et madame Honesta, 
L’Ésope des Français, le maître de la fable, 
Ait de la Champmêlé vanté la voix aimable, 
Ses accents amoureux et ses sons affétés, 
Écho des fades airs que Lambert(9) a notés; 
Tu n’étais pas alors; on ne pouvait connaître 
Cet art qui n’est qu’à toi, cet art que tu fais naître. 
   Corneille, des Romains peintre majestueux, 
T’aurait vue aussi noble, aussi Romaine qu’eux. 
Le ciel, pour échauffer les glaces de mon âge, 
Le ciel me réservait ce flatteur avantage: 
Je ne suis point surpris qu’un sort capricieux 
Ait pu mêler quelque ombre à tes jours glorieux. 
L’âme qui sait penser n’en est point étonnée; 
Elle s’en affermit, loin d’être consternée 
C’est le creuset du sage; et son or altéré 
En renaît plus brillant, en sort plus épuré. 
En tout temps, en tout lieu, le public est injuste; 
Horace s’en plaignait sous l’empire d’Auguste. 
La malice, l’orgueil, un indigne désir 
D’abaisser des talents qui font notre plaisir, 
De flétrir les beaux-arts qui consolent la vie, 
Voilà le coeur de l’homme; il est né pour l’envie. 
A l’église, au barreau, dans les camps, dans les cours, 
Il est, il fut ingrat, et le sera toujours. 
Du siècle que j’ai vu(10) tu sais quelle est la gloire; 
Ce siècle des talents vivra dans la mémoire. 
Mais vois à quels dégoûts le sort abandonna 
L’auteur d’Iphigénie et celui de Cinna, 
Ce qu’essuya Quinault; ce que souffrit Molière, 
Fénelon dans l’exil terminant sa carrière; 
Arnauld, qui dut jouir du destin le plus beau, 
Arnauld manquant d’asile, et même de tombeau. 
De l’âge où nous vivons que pouvons-nous attendre? 
La lumière, il est vrai, commence à se répandre; 
Avec moins de talents on est plus éclairé; 
Mais le goût s’est perdu, l’esprit s’est égaré. 
Ce siècle ridicule est celui des brochures, 
Des chansons, des extraits, et surtout des injures. 
La barbarie approche: Apollon indigné 
Quitte les bords heureux où ses lois ont régné; 
Et, fuyant à regret son parterre et ses loges, 
Melpomène avec toi fuit chez les Allobroges(11)..

ÉPÎTRE XCVI

A HENRI IV,
SUR CE QU’ON AVAIT ÉCRIT À L’AUTEUR QUE PLUSIEURS CITOYENS DE PARIS S’ÉTAIENT MIS À GENOUX DEVANT LA STATUE ÉQUESTRE DE CE PRINCE PENDANT LA MALADIE DU DAUPHIN(12). (1766)


Intrépide soldat, vrai chevalier, grand homme, 
Bon roi, fidèle ami, tendre et loyal amant, 
Toi que l’Europe a plaint d’avoir fléchi sous Rome, 
Sans qu’on osât blâmer ce triste abaissement, 
Henri, tous les Français(13) adorent ta mémoire: 
Ton nom devient plus cher et plus grand chaque jour; 
Et peut-être autrefois quand j’ai chanté ta gloire 
Je n’ai point dans les coeurs affaibli tant d’amour. 
   Un des beaux rejetons de ta race chérie. 
Des marches de ton trône au tombeau descendu, 
Te porte, en expirant, les voeux de ta patrie, 
Et les gémissements de ton peuple éperdu. 
Lorsque la Mort sur lui levait sa faux tranchante, 
On vit de citoyens une foule tremblante 
Entourer ta statue et la baigner de pleurs; 
C’était là leur autel, et, dans tous nos malheurs, 
On t’implore aujourd’hui(14) comme un dieu tutélaire. 
La fille qui naquit aux chaumes de Nanterre, 
Pieusement célèbre en des temps ténébreux(15),
N’entend point nos regrets, n’exauce point nos voeux, 
De l’empire français n’est point la protectrice. 
C’est toi, c’est ta valeur, ta bonté, ta justice, 
Qui préside à l’État raffermi par tes mains. 
Ce n’est qu’en t’imitant qu’on a des jours prospères: 
C’est l’encens qu’on te doit: les Grecs et les Romains 
Invoquaient des héros, et non pas des bergères. 
   Oh! si de mes déserts, où j’achève mes jours, 
Je m’étais fait entendre(16) au fond du sombre empire! 
Si, comme au temps d’Orphée, un enfant de la lyre 
De l’ordre des destins(17) interrompait le cours! 
Si ma voix...! Mais tout cède à leur arrêt suprême: 
Ni nos chants, ni nos cris, ni l’art et ses secours, 
Les offrandes, les voeux, les autels(18), ni toi-même, 
Rien ne suspend la mort. Ce monde illimité 
Est l’esclave éternel de la fatalité.
A d’immuables lois Dieu soumit la nature. 
   Sur ces monts entassés, séjour de la froidure, 
Au creux de ces rochers, dans ces gouffres affreux, 
Je vois des animaux maigres, pâles, hideux, 
Demi-nus, affamés, courbés sous l’infortune; 
Ils sont hommes pourtant: notre mère commune(19)
A daigné prodiguer des soins aussi puissants 
A pétrir de ses mains leur substance mortelle, 
Et le grossier instinct qui dirige leurs sens, 
Qu’à former les vainqueurs de Pharsale et d’Arbelle. 
Au livre des destins tous leurs jours sont comptés; 
Les tiens l’étaient aussi. Ces dures vérités 
Épouvantent le lâche et consolent le sage. 
Tout est égal au monde: un mourant n’a point d’âge. 
Le dauphin le disait au sein de la grandeur, 
Au printemps de sa vie, au comble du bonheur; 
Il l’a dit en mourant, de sa voix affaiblie, 
A son fils, à son père, à la cour attendrie. 
O toi! triste témoin de son dernier moment, 
Qui lis de sa vertu ce faible monument, 
Ne me demande point ce qui fonda sa gloire, 
Quels funestes exploits assurent sa mémoire(20),
Quels peuples malheureux on le vit conquérir, 
Ce qu’il fit sur la terre... il t’apprit à mourir!.

ÉPÎTRE XCVII

A MONSIEUR LE CHEVALIER DE BOUFFLERS(21). (1766)


   Croyez qu’un vieillard cacochyme, 
Chargé de soixante et douze ans, 
Doit mettre, s’il a quelque sens, 
Son âme et son corps au régime. 
   Dieu fit la douce Illusion 
Pour les heureux fous du bel âge; 
Pour les vieux fous l’ambition, 
Et la retraite pour le sage. 
Vous me direz qu’Anacréon, 
Que Chaulieu même, et Saint-Aulaire, 
Tiraient encor quelque chanson 
De leur cervelle octogénaire.
   Mais ces exemples sont trompeurs; 
Et quand les derniers jours d’automne 
Laissent éclore quelques fleurs, 
On ne leur voit point les couleurs 
Et l’éclat que le printemps donne: 
Les bergères et les pasteurs 
N’en forment point une couronne. 
La Parque, de ses vilains doigts, 
Marquait d’un sept avec un trois 
La tête froide et peu pensante 
De Fleury, qui donna les lois 
A notre France languissante. 
Il porta le sceptre des rois, 
Et le garda jusqu’à nonante. 
   Régner est un amusement 
Pour un vieillard triste et pesant, 
De toute autre chose incapable; 
Mais vieux bel esprit, vieux amant, 
Vieux chanteur, est insupportable. 
   C’est à vous, ô jeune Boufflers, 
A vous, dont notre Suisse admire 
Le crayon, la prose, et les vers, 
Et les petits contes pour rire(22);
C’est à vous de chanter Thémire, 
Et de briller dans un festin, 
Animé du triple délire 
Des vers, de l’amour, et du vin..

ÉPÎTRE XCVIII

A MONSIEUR FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU(23). (1766)


Si vous brillez à votre aurore,
Quand je m’éteins à mon couchant; 
Si dans votre fertile champ 
Tant de fleurs s’empressent d’éclore, 
Lorsque mon terrain languissant 
Est dégarni des dons de Flore; 
Si votre voix jeune et sonore 
Prélude d’un ton si touchant, 
Quand je fredonne à peine encore 
Les restes d’un lugubre chant; 
Si des Grâces, qu’en vain j’implore, 
Vous devenez l’heureux amant; 
Et si ma vieillesse déplore 
La perte de cet art charmant 
Dont le dieu des vers vous honore; 
Tout cela peut m’humilier: 
Mais je n’y vois point de remède; 
Il faut bien que l’on me succède, 
Et j’aime en vous mon héritier..

ÉPÎTRE XCIX

A MONSIEUR DE CHABANON,
QUI, DANS UNE PIÈCE DE VERS, EXHORTAIT L’AUTEUR A QUITTER L’ÉTUDE DE LA MÉTAPHYSIQUE POUR LA POÉSIE.

27 auguste 1766.
    Aimable amant de Polymnie, 
Jouissez de cet âge heureux 
Des voluptés et du génie(24);
Abandonnez-vous à leurs feux: 
Ceux de mon âme appesantie 
Ne sont qu’une cendre amortie, 
Et je renonce à tous vos jeux. 
La fleur de la saison passée 
Par d’autres fleurs est remplacée. 
   Une sultane avec dépit, 
Dans le vieux sérail délaissée, 
Voit la jeune entrer dans le lit 
Dont le Grand-Seigneur l’a chassée. 
   Lorsque Élie était décrépit, 
Il s’enfuit, laissant son esprit
A son jeune élève Élisée. 
Ma muse est de moi trop lassée: 
Elle me quitte, et vous chérit 
Elle sera mieux caressée.

ÉPÎTRE C

A MADAME DE SAINT-JULIEN(25),
NÉE COMTESSE DE LA TOUR-DU-PIN.


Fille de ces dauphins de qui l’extravagance 
S’ennuya de régner pour obéir en France; 
Femme aimable, honnête homme, esprit libre et hardi, 
Qui, n’aimant que le vrai, ne suis que la nature; 
Qui méprisas toujours le vulgaire engourdi 
Sous l’empire de l’imposture; 
Qui ne conçus jamais la moindre vanité 
Ni de l’éclat de la naissance, 
Ni de celui de la beauté, 
Ni du faste de l’opulence; 
Tu quittes le fracas des villes et des cours, 
Les spectacles, les jeux, tous les riens du grand monde, 
Pour consoler mes derniers jours 
Dans ma solitude profonde. 
En habit d’amazone, au fond de mes déserts, 
Je te vois arriver plus belle et plus brillante 
Que la divinité qui naquit sur les mers. 
D’un flambeau dans tes mains la flamme étincelante 
Apporte un jour nouveau dans mon obscurité; 
Ce n’est point de l’Amour le flambeau redoutable, 
C’est celui de la Vérité; 
C’est elle qui t’instruit, et tu la rends aimable. 
C’est ainsi qu’auprès de Platon, 
Auprès du vieux Anacréon, 
Les belles nymphes de la Grèce 
Accouraient pour donner leçon 
Et de plaisir et de sagesse. 
La légende nous a conté 
Que l’on vit sainte Thècle, au public exposée, 
Suivant partout saint Paul, en homme déguisée, 
Braver tous les brocards de la malignité. 
Cet exemple de piété 
En tout pays fut imité 
Chez la révérende prêtrise: 
Chacun des pères de l’Église 
Eut une femme à son côté. 
Il n’est point de François de Sale 
Sans une dame de Chantal: 
Un dévot peut penser à mal, 
Mais ne donne point de scandale. 
Bravez donc les discours malins, 
Demeurez dans mon ermitage, 
Et craignez plus les jeunes saints 
Que les fleurettes d’un vieux sage..

ÉPÎTRE CI

A MADAME DE SAINT-JULIEN. (1768)


Des contraires bel assemblage, 
Vous qui, sous l’air d’un papillon, 
Cachez les sentiments d’un sage, 
Revolez de mon ermitage 
A votre brillant tourbillon; 
Allez chercher l’Illusion, 
Compagne heureuse du bel âge; 
Que votre imagination, 
Toujours forte, toujours légère, 
Entre Boufflers et Voisenon 
Répande cent traits de lumière: 
Que Diane(26), que les Amours, 
Partagent vos nuits et vos jours. 
S’il vous reste en ce train de vie, 
Dans un temps si bien employé, 
Quelques moments pour l’amitié, 
Ne m’oubliez pas, je vous prie; 
J’aurais encor la fantaisie 
D’être au nombre de vos amants: 
Je cède ces honneurs charmants 
Aux doyens de l’Académie(27).
Mais quand j’aurai quatre-vingts ans, 
Je prétends de ces jeunes gens 
Surpasser la galanterie, 
S’ils me passent en beaux talents. 
   Ces petits vers froids et coulants 
Sentent un peu la décadence: 
On m’assure qu’en plus d’un sens 
Il en est tout de même en France. 
Le bon temps reviendra, je pense; 
Et j’ai la plus ferme espérance 
Dans un de messieurs vos parents(28).

ÉPÎTRE CII

A MON VAISSEAU(29). (1768)


O vaisseau qui porte mon nom, 
Puisses-tu comme moi résister aux orages! 
L’empire de Neptune a vu moins de naufrages 
Que le Permesse d’Apollon. 
Tu vogueras peut-être à ces climats sauvages 
Que Jean-Jacque a vantés dans son nouveau jargon. 
Va débarquer sur ces rivages 
Patouillet, Nonotte, et Fréron; 
A moins qu’aux chantiers de Toulon 
Ils ne servent le roi noblement et sans gages. 
Mais non, ton sort t’appelle aux dunes d’Albion. 
Tu verras, dans les champs qu’arrose la Tamise, 
La Liberté superbe auprès du trône assise: 
Le chapeau qui la couvre est orné de lauriers; 
Et, malgré ses partis, sa fougue, et sa licence, 
Elle tient dans ses mains la corne d’abondance 
Et les étendards des guerriers. 
Sois certain que Paris ne s’informera guère 
Si tu vogues vers Smyrne où l’on vit naître Homère, 
Ou si ton breton nautonier 
Te conduit près de Naple, en ce séjour fertile 
Qui fait bien plus de cas du sang de saint Janvier 
Que de la cendre de Virgile. 
Ne va point sur le Tibre: il n’est plus de talents, 
Plus de héros, plus de grand homme; 
Chez ce peuple de conquérants 
Il est un pape, et plus de Rome. 
Va plutôt vers ces monts qu’autrefois sépara 
Le redoutable fils d’Alcmène, 
Qui dompta les lions, sous qui l’hydre expira, 
Et qui des dieux jaloux brava toujours la haine. 
Tu verras en Espagne un Alcide nouveau(30),
Vainqueur d’une hydre plus fatale, 
Des superstitions déchirant le bandeau, 
Plongeant dans la nuit du tombeau 
De l’Inquisition la puissance infernale. 
Dis-lui qu’il est en France un mortel qui l’égale; 
Car tu paries, sans doute, ainsi que le vaisseau 
Qui transporta dans la Colchide 
Les deux jumeaux divins, Jason, Orphée, Alcide. 
Baptisé sous mon nom, tu parles hardiment: 
Que ne diras-tu point des énormes sottises 
Que mes chers Français ont commises 
Sur l’un et sur l’autre élément! 
Tu brûles de partir: attends, demeure, arrête; 
Je prétends m’embarquer, attends-moi, je te joins. 
Libre de passions, et d’erreurs, et de soins, 
J’ai su de mon asile écarter la tempête 
Mais dans mes prés fleuris, dans mes sombres forêts, 
Dans l’abondance, et dans la paix, 
Mon âme est encore inquiète; 
Des méchants et des sots je suis encor trop près: 
Les cris des malheureux percent dans ma retraite. 
Enfin le mauvais goût qui domine aujourd’hui 
Déshonore trop ma patrie. 
Hier on m’apporta, pour combler mon ennui, 
Le Tacite de La Blétrie(31).
Je n’y tiens point, je pars, et j’ai trop différé. 
Ainsi je m’occupais, sans suite et sans méthode, 
De ces pensers divers où j’étais égaré, 
Comme tout solitaire à lui-même livré, 
Ou comme un fou qui fait une ode, 
Quand Minerve, tirant les rideaux de mon lit, 
Avec l’aube du jour m’apparut, et me dit: 
« Tu trouveras partout la même impertinence; 
Les ennuyeux et les pervers 
Composent ce vaste univers: 
Le monde est fait comme la France. » 
Je me rendis à la raison; 
Et, sans plus m’affliger des sottises du monde, 
Je laissai mon vaisseau fendre le sein de l’onde, 
Et je restai dans ma maison.

ÉPÎTRE CIII

A BOILEAU(32),
OU MON TESTAMENT. (1769)


Boileau, correct auteur de quelques bons écrits, 
Zoïle de Quinault, et flatteur de Louis, 
Mais oracle du goût dans cet art difficile 
Où s’égayait Horace, où travaillait Virgile, 
Dans la cour du Palais je naquis ton voisin: 
De ton siècle brillant mes yeux virent la fin; 
Siècle de grands talents bien plus que de lumière, 
Dont Corneille, en bronchant, sut ouvrir la carrière. 
Je vis le jardinier de ta maison d’Auteuil, 
Qui chez toi, pour rimer, planta le chèvre-feuil(33).
Chez ton neveu Dongois(34) je passai mon enfance; 
Bon bourgeois qui se crut un homme d’importance. 
Je veux t’écrire un mot sur tes sots ennemis, 
A l’hôtel Rambouillet(35) contre toi réunis, 
Qui voulaient, pour loyer de tes rimes sincères, 
Couronné de lauriers t’envoyer aux galères. 
Ces petits beaux esprits craignaient la vérité, 
Et du sel de tes vers la piquante âcreté. 
Louis avait du goût, Louis aimait la gloire: 
Il voulut que ta muse assurât sa mémoire; 
Et, satirique heureux, par ton prince avoué, 
Tu pus censurer tout, pourvu qu’il fût loué. 
Bientôt les courtisans, ces singes de leur maître, 
Surent tes vers par coeur, et crurent s’y connaître. 
On admira dans toi jusqu’au style un peu dur 
Dont tu défiguras le vainqueur de Namur(36),
Et sur l’amour de Dieu ta triste psalmodie(37),
Du haineux janséniste en son temps applaudie; 
Et l’Équivoque même, enfant plus ténébreux, 
D’un père sans vigueur avorton malheureux. 
Des muses dans ce temps, au pied du trône assises, 
On aimait les talents, on passait les sottises. 
Un maudit Écossais, chassé de son pays, 
Vint changer tout en France, et gâta nos esprits. 
L’Espoir trompeur et vain, l’Avarice au teint blême, 
Sous l’abbé Terrasson(38) calculant son système, 
Répandaient à grands flots leurs papiers imposteurs, 
Vidaient nos coffres-forts, et corrompaient nos moeurs; 
Plus de goût, plus d’esprit: la sombre arithmétique(39)
Succéda dans Paris à ton art poétique. 
Le duc et le prélat, le guerrier, le docteur, 
Lisaient pour tous écrits des billets au porteur. 
On passa du Permesse au rivage du Gange, 
Et le sacré vallon fut la place du change. 
Le ciel nous envoya, dans ces temps corrompus, 
Le sage et doux pasteur des brebis de Fréjus, 
Économe sensé, renfermé dans lui-même, 
Et qui n’affecta rien que le pouvoir suprême. 
La France était blessée: il laissa ce grand corps 
Reprendre un nouveau sang, raffermir ses ressorts, 
Se rétablir lui-même en vivant de régime. 
Mais si Fleury fut sage, il n’eut rien de sublime; 
Il fut loin d’imiter la grandeur des Colberts: 
Il négligeait les arts, il aimait peu les vers. 
Pardon si contre moi son ombre s’en irrite, 
Mais il fut en secret jaloux de tout mérite. 
Je l’ai vu refuser, poliment inhumain, 
Une place à Racine(40), à Crébillon du pain. 
Tout empira depuis. Deux partis fanatiques, 
De la droite raison rivaux évangéliques, 
Et des dons de l’esprit dévots persécuteurs, 
S’acharnaient à l’envi sur les pauvres auteurs. 
Du faubourg Saint-Médard les dogues aboyèrent, 
Et les renards d’Ignace avec eux se glissèrent. 
J’ai vu ces factions, semblables aux brigands 
Rassemblés dans un bois pour voler les passants; 
Et, combattant entre eux pour diviser leur proie, 
De leur guerre intestine ils m’ont donné la joie. 
J’ai vu l’un des partis de mon pays chassé, 
Maudit comme les Juifs, et comme eux dispersé; 
L’autre, plus méprisé, tombant dans la poussière 
Avec Guyon(41), Fréron, Nonotte, et Sorinière. 
Mais parmi ces faquins l’un sur l’autre expirants, 
Au milieu des billets exigés des mourants, 
Dans cet amas confus d’opprobre et de misère, 
Qui distingue mon siècle et fait son caractère, 
Quels chants pouvaient former les enfants des neuf Soeurs? 
Sous un ciel orageux, dans ces temps destructeurs, 
Des chantres de nos bois les voix sont étouffées: 
Au siècle des Midas on ne voit point d’Orphées. 
Tel qui dans l’art d’écrire eût pu te défier, 
Va compter dix pour cent chez Rabot le banquier: 
De dépit et de honte il a brisé sa lyre. 
Ce temps est, réponds-tu, très bon pour la satire. 
Mais quoi! puis-je en mes vers, aiguisant un bon mot, 
Affliger sans raison l’amour-propre d’un sot; 
Des Cotins de mon temps poursuivre la racaille, 
Et railler un Coger dont tout Paris se raille? 
Non, ma muse m’appelle à de plus hauts emplois. 
A chanter la vertu j’ai consacré ma voix. 
Vainqueur des préjugés que l’imbécile encense, 
J’ose aux persécuteurs prêcher la tolérance; 
Je dis au riche avare: « Assiste l’indigent; » 
Au ministre des lois: « Protège l’innocent; » 
Au docteur tonsuré: « Sois humble et charitable, 
Et garde-toi surtout de damner ton semblable. » 
Malgré soixante hivers, escortés de seize ans(42),
Je fais au monde encore entendre mes accents. 
Du fond de mes déserts, aux malheureux propice, 
Pour Sirven(43) opprimé je demande justice: 
Je l’obtiendrai sans doute; et cette même main, 
Qui ranima la veuve et vengea l’orphelin, 
Soutiendra jusqu’au bout la famille éplorée 
Qu’un vil juge a proscrite, et non déshonorée. 
Ainsi je fais trembler, dans mes derniers moments, 
Et les pédants jaloux, et les petits tyrans. 
J’ose agir sans rien craindre, ainsi que j’ose écrire. 
Je fais le bien que j’aime, et voilà ma satire. 
Je vous ai confondus, vils calomniateurs, 
Détestables cagots, infâmes délateurs; 
Je vais mourir content. Le siècle qui doit naître 
De vos traits empestés me vengera peut-être. 
Oui, déjà Saint-Lambert(44), en bravant vos clameurs, 
Sur ma tombe qui s’ouvre a répandu des fleurs; 
Aux sons harmonieux de son luth noble et tendre, 
Mes mânes consolés chez les morts vont descendre. 
Nous nous verrons, Boileau: tu me présenteras 
Chapelain, Scudéri, Perrin, Pradon, Coras. 
Je pourrais t’amener, enchaînés sur mes traces(45),
Nos Zoïles honteux, successeurs des Garasses(46).
Minos entre eux et moi va bientôt prononcer: 
Des serpents d’Alecton nous les verrons fesser: 
Mais je veux avec toi baiser clans l’Élysée 
La main qui nous peignit l’épouse de Thésée. 
J’embrasserai Quinault, en dusses-tu crever; 
Et si ton goût sévère a pu désapprouver 
Du brillant Torquato le séduisant ouvrage(47),
Entre Homère et Virgile il aura mon hommage. 
Tandis que j’ai vécu, l’on m’a vu hautement 
Aux badauds effarés dire mon sentiment; 
Je veux le dire encor dans ces royaumes sombres 
S’ils ont des préjugés, j’en guérirai les ombres. 
A table avec Vendôme, et Chapelle, et Chaulieu, 
M’enivrant du nectar qu’on boit en ce beau lieu, 
Secondé de Ninon, dont je fus légataire, 
J’adoucirai les traits de ton humeur austère. 
Partons: dépêche-toi, curé de mon hameau, 
Viens de ton eau bénite asperger mon caveau(48)

ÉPÎTRE CIV

A L’AUTEUR(49).
DU LIVRE DES TROIS IMPOSTEURS(50). (1769)


Insipide écrivain, qui crois à tes lecteurs 
Crayonner les portraits de tes Trois Imposteurs, 
D’où vient que, sans esprit, tu fais le quatrième?
Pourquoi, pauvre ennemi de l’essence suprême, 
Confonds-tu Mahomet avec le Créateur, 
Et les oeuvres de l’homme avec Dieu, son auteur?... 
Corrige le valet, mais respecte le maître. 
Dieu ne doit point pâtir des sottises du prêtre: 
Reconnaissons ce Dieu, quoique très mal servi. 
De lézards et de rats mon logis est rempli; 
Mais l’architecte existe, et quiconque le nie 
Sous le manteau du sage est atteint de manie. 
Consulte Zoroastre, et Minos, et Solon, 
Et le martyr Socrate, et le grand Cicéron: 
Ils ont adoré tous un maître, un juge, un père. 
Ce système sublime à l’homme est nécessaire. 
C’est le sacré lien de la société, 
Le premier fondement de la sainte équité, 
Le frein du scélérat, l’espérance du juste. 
Si les cieux, dépouillés de son empreinte auguste, 
Pouvaient cesser jamais de le manifester, 
Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer. 
Que le sage l’annonce, et que les rois le craignent. 
Rois, si vous m’opprimez, si vos grandeurs dédaignent 
Les pleurs de l’innocent que vous faites couler, 
Mon vengeur est au ciel: apprenez à trembler. 
Tel est au moins le fruit d’une utile croyance. 
Mais toi, raisonneur faux, dont la triste imprudence 
Dans le chemin du crime ose les rassurer, 
De tes beaux arguments quel fruit peux-tu tirer? 
Tes enfants à ta voix seront-ils plus dociles? 
Tes amis, au besoin, plus sûrs et plus utiles? 
Ta femme plus honnête? et ton nouveau fermier, 
Pour ne pas croire en Dieu, va-t-il mieux te payer?... 
Ah! laissons aux humains la crainte et l’espérance. 
Tu m’objectes en vain l’hypocrite insolence 
De ces fiers charlatans aux honneurs élevés(51),
Nourris de nos travaux, de nos pleurs abreuvés: 
Des Césars avilis la grandeur usurpée; 
Un prêtre au Capitole où triompha Pompée; 
Des faquins en sandale, excrément des humains, 
Trempant dans notre sang leurs détestables mains; 
Cent villes à leur voix couvertes de ruines, 
Et de Paris sanglant les horribles matines: 
Je connais mieux que toi ces affreux monuments: 
Je les ai sous ma plume exposés cinquante ans. 
Mais, de ce fanatisme ennemi formidable(52),
J’ai fait adorer Dieu quand j’ai vaincu le diable.
Je distinguai toujours de la religion 
Les malheurs qu’apporta la superstition. 
L’Europe m’en sut gré; vingt têtes couronnées
Daignèrent applaudir mes veilles fortunées, 
Tandis que Patouillet m’injuriait en vain. 
J’ai fait plus en mon temps que Luther et Calvin. 
On les vit opposer, par une erreur fatale, 
Les abus aux abus, le scandale au scandale. 
Parmi les factions ardents à se jeter, 
Ils condamnaient le pape, et voulaient l’imiter. 
L’Europe par eux tous fut longtemps désolée; 
Ils ont troublé la terre, et je l’ai consolée. 
J’ai dit aux disputants l’un sur l’autre acharnés: 
« Cessez, Impertinents; cessez, infortunés; 
Très sots enfants de Dieu, chérissez-vous en frères, 
Et ne vous mordez plus pour d’absurdes chimères. » 
Les gens de bien m’ont cru: les fripons écrasés 
En ont poussé des cris du sage méprisés; 
Et dans l’Europe enfin l’heureux tolérantisme 
De tout esprit bien fait devient le catéchisme. 
Je vois venir de loin ces temps, ces jours sereins, 
Où la philosophie, éclairant les humains, 
Doit les conduire en paix aux pieds du commun maître; 
Le fanatisme affreux tremblera d’y paraître: 
On aura moins de dogme avec plus de vertu. 
Si quelqu’un d’un emploi veut être revêtu, 
Il n’amènera plus deux témoins à sa suite(53)
Jurer quelle est sa foi, mais quelle est sa conduite. 
A l’attrayante soeur d’un gros bénéficier 
Un amant huguenot pourra se marier; 
Des trésors de Lorette, amassés pour Marie, 
On verra l’indigence habillée et nourrie; 
Les enfants de Sara, que nous traitons de chiens, 
Mangeront du jambon fumé par des chrétiens. 
Le Turc, sans s’informer si l’iman lui pardonne, 
Chez l’abbé Tamponet ira boire en Sorbonne(54).
Mes neveux souperont sans rancune et gaîment 
Avec les héritiers des frères Pompignan; 
Ils pourront pardonner à ce dur(55) La Blétrie(56)
D’avoir coupé trop tôt la trame de ma vie. 
Entre les beaux esprits on verra l’union: 
Mais qui pourra jamais souper avec Fréron?.

ÉPÎTRE CV

A MONSIEUR DE SAINT-LAMBERT(57). (1769)


Chantre des vrais plaisirs, harmonieux émule 
Du pasteur de Mantoue et du tendre Tibulle, 
Qui peignez la nature, et qui l’embellissez, 
Que vos Saisons m’ont plu! que mes sens émoussés 
A votre aimable voix se sentirent renaître! 
Que j’aime, en vous lisant, ma retraite champêtre! 
Je fais, depuis quinze ans, tout ce que vous chantez. 
Dans ces champs malheureux, si longtemps désertés, 
Sur les pas du Travail j’ai conduit l’Abondance; 
J’ai fait fleurir la Paix et régner l’Innocence. 
Ces vignobles, ces bois, ma main les a plantés; 
Ces granges, ces hameaux désormais habités, 
Ces landes, ces marais changés en pâturages, 
Ces colons rassemblés, ce sont là mes ouvrages: 
Ouvrages fortunés, dont le succès constant(58)
De la mode et du goût n’est jamais dépendant; 
Ouvrages plus chéris que Mérope et Zaïre,
Et que n’atteindront point les traits de la satire! 
Heureux qui peut chanter les jardins et les bois, 
Les charmes de l’amour, l’honneur des grands exploits, 
Et, parcourant des arts la flatteuse carrière, 
Aux mortels aveuglés rendre un peu de lumière! 
Mais encor plus heureux qui peut, loin de la cour, 
Embellir sagement son champêtre séjour, 
Entendre autour de lui cent voix qui le bénissent! 
De ses heureux succès quelques fripons gémissent; 
Un vil cagot mitré(59), tyran des gens de bien, 
Va l’accuser en cour de n’être pas chrétien: 
Le sage ministère écoute avec surprise; 
Il reconnaît Tartuffe, et rit de sa sottise. 
Cependant le vieillard achève ses moissons; 
Le pauvre en est nourri: ses chanvres, ses toisons, 
Habillent décemment le berger, la bergère. 
Il unit par l’hymen Moeris avec Glycère; 
Il donne une chasuble au bon curé du lieu, 
Qui, buvant avec lui, voit bien qu’il croit en Dieu. 
Ainsi dans l’allégresse il achève sa vie. 
Ce n’est qu’au successeur du chantre d’Ausonie 
De peindre ces tableaux ignorés dans Paris, 
D’en ranimer les traits par son beau coloris, 
D’inspirer aux humains le goût de la retraite. 
Mais de nos chers Français la noblesse inquiète, 
Pouvant régner chez soi, va ramper dans les cours; 
Les folles vanités consument ses beaux jours: 
Le vrai séjour de l’homme est un exil pour elle. 
Plutus est dans Paris, et c’est là qu’il appelle 
Les voisins de l’Adour, et du Rhône, et du Var: 
Tous viennent à genoux environner son char; 
Les uns montent dessus, les autres dans la boue 
Baisent, en soupirant, les rayons de sa roue. 
Le fils de mon manoeuvre, en ma ferme élevé, 
A d’utiles travaux à quinze ans enlevé, 
Des laquais de Paris s’en va grossir l’armée. 
Il sert d’un vieux traitant la maîtresse affamée; 
De sergent des impôts il obtient un emploi: 
Il vient dans son hameau, tout fier; De par le roi,
Fait des procès-verbaux, tyrannise, emprisonne, 
Ravit aux citoyens le pain que je leur donne, 
Et traîne en des cachots le père et les enfants. 
Vous le savez, grand Dieu! j’ai vu des innocents, 
Sur le faux exposé de ces loups mercenaires, 
Pour cinq sous(60) de tabac envoyés aux galères. 
Chers enfants de Cérès, ô chers agriculteurs! 
Vertueux nourriciers de vos persécuteurs, 
Jusqu’à quand serez-vous, vers ces tristes frontières, 
Écrasés sans pitié sous ces mains meurtrières? 
Ne vous ai-je assemblés que pour vous voir périr 
En maudissant les champs que vos mains font fleurir! 
Un temps viendra sans doute où des lois plus humaines 
De vos bras opprimés relâcheront les chaînes: 
Dans un monde nouveau vous aurez un soutien; 
Car pour ce monde-ci je n’en espère rien. 
Extremum... quod te alloquor, hoc est(61).
Le 31 mars 1769.

ÉPÎTRE CVI

A MONSIEUR DE LAHARPE. (1769)


Des dames de Paris Boileau fit la satire. 
De la moitié du monde, hélas! faut-il médire? 
Jean-Jacque, assez connu par ses témérités, 
En nouveau Diogène aboie à nos beautés. 
Il leur a préféré l’innocente faiblesse, 
Les faciles appas de sa grosse Suissesse, 
Qui, contre son amant ayant peu combattu, 
Se défait d’un faux germe, et garde sa vertu. 
Mais nos dames, dit-il, sont fausses et galantes, 
Sans esprit, sans pudeur, et fort impertinentes; 
Elles ont l’air hautain, mais l’accueil familier, 
Le ton d’un petit-maître, et l’oeil d’un grenadier. 
O le méchant esprit! gardez-vous bien de lire 
De ce grave insensé l’insipide délire. 
Auteurs mieux élevés, fêtez dans vos écrits 
Les dames de Versaille et celles de Paris. 
Étudiez leur goût: vous trouverez chez elles 
De l’esprit sans effort, des grâces naturelles, 
De l’art de converser les naïves douceurs, 
L’honnête liberté qui réforma nos moeurs, 
Et tous ces agréments que souvent Polymnie 
Dédaigna d’accorder aux hommes de génie. 
Ne connaissez-vous point une femme de bien, 
Aimable en ses propos, décente en son maintien, 
Belle sans être vaine, instruite, et pourtant sage? 
Elle n’est pas pour vous; mais briguez son suffrage. 
Après un tel portrait cherchez-vous encor plus? 
Avec tous les attraits vous faut-il des vertus? 
Faites-vous présenter par certain secrétaire 
Chez certaine beauté dont le nom doit se taire; 
C’est Vénus-Uranie, épouse du dieu Mars(62).
C’est elle dont l’esprit anime les beaux-arts; 
Non celle qu’on voyait, sous le fils de Cynire, 
De son fripon d’enfant suivant l’injuste empire, 
Entre Adonis et Mars partager ses faveurs. 
Il est vrai qu’en sa cour il est très peu d’auteurs; 
Dans les palais des dieux elle vit retirée. 
Vénus est philosophe au sein de l’empyrée: 
Mais sa philosophie est de faire du bien 
Elle exige surtout que je n’en dise rien. 
Sur mille infortunés que sa bonté console 
J’ai promis le secret, et je lui tiens parole. 
Toi qui peignis si bien, dans un style épuré, 
Une tendre novice, un honnête curé(63);
Toi, dont le goût formé voudrait encor s’instruire, 
Entre Mars et Vénus tâche de t’introduire. 
Déjà de leurs bienfaits tu connais le pouvoir: 
Il est un plus grand bien, c’est celui de les voir. 
Mais ce bonheur est rare; et le dieu de la guerre 
Garde son cabinet, dont on n’approche guère. 
Je sais plus d’un brave homme, à sa porte assidu, 
Qui lui doit sa fortune, et ne l’a jamais vu. 
Il faut entrer pourtant; il faut que les Apelles 
Puissent à leur plaisir contempler leurs modèles, 
Et, pleins de leurs vertus ainsi que de leurs traits, 
En transmettre à nos yeux de fidèles portraits. 
Tes vers seront plus beaux, et ta muse plus fière 
D’un pas plus assuré va fournir sa carrière. 
Courtin jadis on vers à Sonning dit: « Adieu, 
Faites mes compliments à l’abbé de Chaulieu. » 
Moi, je te dis en prose: « Enfant de l’Harmonie, 
Présente mon hommage à Vénus-Uranie. ».

ÉPÎTRE CVII

A MONSIEUR PIGALLE(64). (1770)


   Cher Phidias, votre statue 
Me fait mille fois trop d’honneur; 
Mais quand votre main s’évertue(65)
A sculpter votre serviteur, 
Vous agacez l’esprit railleur 
De certain peuple rimailleur, 
Qui depuis si longtemps me hue. 
L’ami Fréron, ce barbouilleur 
D’écrits qu’on jette dans la rue, 
Sourdement de sa main crochue 
Mutilera votre labeur. 
   Attendez que le destructeur 
Qui nous consume et qui nous tue, 
Le Temps, aidé de mon pasteur, 
Ait d’un bras exterminateur 
Enterré ma tête chenue. 
Que ferez-vous d’un pauvre auteur 
Dont la taille et le cou de grue, 
Et la mine très peu joufflue, 
Feront rire le connaisseur? 
   Sculptez-nous quelque beauté nue, 
De qui la chair blanche et dodue 
Séduise l’oeil du spectateur, 
Et qui dans son âme insinue(66)
Ces doux désirs et cette ardeur 
Dont Pygmalion le sculpteur, 
Votre digne prédécesseur, 
Brûla, si la fable en est crue. 
Au marbre il sut donner un coeur(67),
Cinq sens, instruments du bonheur, 
Une âme en ces sens répandue; 
Et, soudain fille devenue, 
Cette fille resta pourvue 
De doux appas que sa pudeur 
Ne dérobait point à la vue: 
Même elle fut plus dissolue 
Que son père et son créateur. 
Que cet exemple si flatteur(68)
Par vos beaux soins se perpétue!.

ÉPÎTRE CVIII

AU ROI DE LA CHINE(69),
SUR SON RECUEIL DE VERS QU’IL A FAIT IMPRIMER. (1771)


Reçois mes compliments, charmant roi de la Chine(70).
Ton trône est donc placé sur la double colline! 
On sait dans l’occident que, malgré mes travers,
J’ai toujours fort aimé les rois qui font des vers. 
David même me plut, quoique, à parler sans feinte, 
Il prône trop souvent sa triste cité sainte, 
Et que d’un même ton sa muse à tout propos 
Fasse danser les monts et reculer les flots. 
Frédéric a plus d’art, et connaît mieux son monde; 
Il est plus varié, sa veine est plus féconde; 
Il a lu son Horace, il l’imite; et vraiment 
Ta majesté chinoise en devrait faire autant. 
Je vois avec plaisir que sur notre hémisphère(71)
L’art de la poésie à l’homme est nécessaire. 
Qui n’aime point les vers a l’esprit sec et lourd; 
Je ne veux point chanter aux oreilles d’un sourd: 
Les vers sont en effet la musique de l’âme. 
O toi que sur le trône un feu céleste enflamme, 
Dis-moi si ce grand art dont nous sommes épris 
Est aussi difficile à Pékin qu’à Paris. 
Ton peuple est-il soumis à cette loi si dure 
Qui veut qu’avec six pieds d’une égale mesure, 
De deux alexandrins côte à côte marchants, 
L’un serve pour la rime et l’autre pour le sens? 
Si bien que sans rien perdre, en bravant cet usage, 
On pourrait retrancher la moitié d’un ouvrage. 
Je me flatte, grand roi, que tes sujets heureux
Ne sont point opprimés sous ce joug onéreux, 
Plus importun cent fois que les aides, gabelles, 
Contrôle, édits nouveaux, remontrances nouvelles, 
Bulle Unigenitus, billets aux confessés(72),
Et le refus d’un gîte aux chrétiens trépassés. 
Parmi nous le sentier qui mène aux deux collines 
Ainsi que tout le reste est parsemé d’épines. 
A la Chine sans doute il n’en est pas ainsi. 
Les biens sont loin de nous, et les maux sont ici: 
C’est de l’esprit français la devise éternelle. 
Je veux m’y conformer, et, d’un crayon fidèle, 
Peindre notre Parnasse à tes regards chinois. 
Écoute: mon partage est d’ennuyer les rois. 
Tu sais (car l’univers est plein de nos querelles) 
Quels débats inhumains, quelles guerres cruelles, 
Occupent tous les mois l’infatigable main 
Des sales héritiers d’Estienne et de Plantin(73).
Cent rames de journaux, des rats fatale proie, 
Sont le champ de bataille où le sort se déploie. 
C’est là qu’on vit briller ce grave magistrat(74)
Qui vint de Montauban pour gouverner l’État; 
Il donna des leçons à notre Académie, 
Et fut très mal payé de tant de prud’homie. 
Du jansénisme obscur le fougueux gazetier(75)
Aux beaux esprits du temps ne fait aucun quartier; 
Hayer(76) poursuit de loin les encyclopédistes; 
Linguet fond en courroux sur les économistes(77);
A brûler les païens Ribalier se morfond; 
Beaumont pousse à Jean-Jacque, et Jean-Jacque à Beaumont(78):
Palissot contre eux tous puissamment s’évertue(79):
Que de fiel s’évapore, et que d’encre est perdue! 
Parmi les combattants vient un rimeur gascon(80),
Prédicant petit-maître, ami d’Aliboron(81),
Qui, pour se signaler, refait la Henriade;
Et tandis qu’en secret chacun se persuade 
De voler en vainqueur au haut du mont sacré, 
On vit dans l’amertume, et l’on meurt ignoré. 
La Discorde est partout, et le public s’en raille. 
On se hait au Parnasse encor plus qu’à Versaille. 
Grand roi, de qui les vers et l’esprit sont si doux, 
Crois-moi, reste à Pékin, ne viens jamais chez nous. 
Aux bords du fleuve Jaune un peuple entier t’admire: 
Tes vers seront toujours très bons dans ton empire: 
Mais gare que Paris ne flétrît tes lauriers! 
Les Français sont malins et sont grands chansonniers. 
Les trois rois d’Orient, que l’on voit chaque année(82),
Sur les pas d’une étoile à marcher obstinée, 
Combler l’enfant Jésus des plus rares présents, 
N’emportent de Paris, pour tous remerciements, 
Que des couplets fort gais qu’on chante sans scrupule. 
Collé dans ses refrains les tourne en ridicule. 
Les voilà bien payés d’apporter un trésor! 
Tout mon étonnement est de les voir encor. 
Le roi, me diras-tu, de la zone cimbrique(83),
Accompagné partout de l’estime publique, 
Vit Paris sans rien craindre, et régna sur les coeurs; 
On respecta son nom comme on chérit ses moeurs. 
Oui; mais cet heureux roi, qu’on aime et qu’on révère, 
Se connaît en bons vers, et se garde d’en faire. 
Nous ne les aimons plus; notre goût s’est usé: 
Boileau, craint de son siècle, au nôtre est méprisé. 
Le tragique étonné de sa métamorphose, 
Fatigué de rimer, va ne pleurer qu’en prose. 
De Molière oublié le sel s’est affadi. 
En vain, pour ranimer le Parnasse engourdi, 
Du peintre des Saisons(84)la main féconde et pure 
Des plus brillantes fleurs a paré la nature; 
Vainement, de Virgile élégant traducteur, 
Delille a quelquefois égalé son auteur(85):
D’un siècle dégoûté la démence imbécile 
Préfère les remparts et Vaux-hall à Virgile. 
On verrait Cicéron sifflé dans le Palais. 
Le léger vaudeville et les petits couplets 
Maintiennent notre gloire à l’Opéra-Comique; 
Tout le reste est passé, le sublime est gothique. 
N’expose point ta muse à ce peuple inconstant, 
Les Frérons te loueraient pour quelque argent comptant; 
Mais tu serais peu lu, malgré tout ton génie, 
Des gens qu’on nomme ici la bonne compagnie. 
Pour réussir en France il faut prendre son temps. 
Tu seras bien reçu de quelques grands savants, 
Qui pensent qu’à Pékin tout monarque est athée(86),
Et que la compagnie autrefois tant vantée, 
En disant à la Chine un éternel adieu, 
Vous a permis à tous de renoncer à Dieu. 
Mais, sans approfondir ce qu’un Chinois doit croire, 
Séguier(87) t’affublerait d’un beau réquisitoire; 
La cour pourrait te faire un fort mauvais parti, 
Et blâmer, par arrêt, tes vers et ton Changti.
La Sorbonne, en latin, mais non sans solécismes, 
Soutiendra que ta muse a besoin d’exorcismes; 
Qu’il n’est de gens de bien que nous et nos amis; 
Que l’enfer, grâce à Dieu, t’est pour jamais promis. 
Dispensateurs fourrés de la vie éternelle, 
Ils ont rôti Trajan et bouilli Marc-Aurèle. 
Ils t’en feront autant, et, partout condamné, 
Tu ne seras venu que pour être damné. 
Le monde en factions dès longtemps se partage; 
Tout peuple a sa folie ainsi que son usage: 
Ici les Ottomans, bien sûrs que l’Éternel 
Jadis à Mahomet députa Gabriel, 
Vont se laver le coude aux bassins des mosquées(88);
Plus loin du grand lama les reliques musquées(89)
Passent de son derrière au cou des plus grands rois. 
Quand la troupe écarlate à Rome a fait un choix, 
L’élu, fût-il un sot, est dès lors infaillible.
Dans l’Inde le Veidam, et dans Londres la Bible(90),
A l’hôpital des fous ont logé plus d’esprits 
Que Grisel(91) n’a trouvé de dupes à Paris. 
Monarque, au nez camus, des fertiles rivages 
Peuplés, à ce qu’on dit, de fripons et de sages, 
Règne en paix, fais des vers, et goûte de beaux jours; 
Tandis que, sans argent, sans amis, sans secours, 
Le Mogol est errant dans l’Inde ensanglantée, 
Que d’orages nouveaux la Perse est agitée, 
Qu’une pipe à la main, sur un large sofa 
Mollement étendu, le pesant Moustapha 
Voit le Russe entasser des victoires nouvelles 
Des rives de l’Araxe au bord des Dardanelles, 
Et qu’un bacha du Caire à sa place est assis 
Sur le trône où les chats régnaient avec Isis(92).
Nous autres cependant, au bout de l’hémisphère, 
Nous, des Welches grossiers postérité légère, 
Livrons-nous en riant, dans le sein des loisirs, 
A nos frivolités que nous nommons plaisirs; 
Et puisse, on corrigeant trente ans d’extravagances(93),
Monsieur l’abbé Terray rajuster nos finances(94)!

ÉPÎTRE CIX

AU ROI DE DANEMARK, CHRISTIAN VII(95).
SUR LA LIBERTÉ DE LA PRESSE ACCORDÉE DANS TOUS SES ÉTATS.

Janvier 1771.
Monarque vertueux, quoique né despotique, 
Crois-tu régner sur moi de ton golfe Baltique? 
Suis-je un de tes sujets pour me traiter comme eux, 
Pour consoler ma vie, et pour me rendre heureux? 
Peu de rois, comme toi, transgressent les limites 
Qu’à leur pouvoir sacré la nature a prescrites: 
L’empereur de la Chine, à qui j’écris souvent(96),
Ne m’a pas jusqu’ici fait un seul compliment. 
Je suis plus satisfait de l’auguste amazone(97)
Qui du gros Moustapha vient d’ébranler le trône; 
Et Stanislas le Sage(98), et Frédéric le Grand(99)
(Avec qui j’eus jadis un petit différend), 
Font passer quelquefois dans mes humbles retraites 
Des bontés dont la Suisse embellit ses gazettes. 
Avec Ganganelli je ne suis pas si bien: 
Sur mon voyage en Prusse, il m’a cru peu chrétien. 
Ce pape s’est trompé, bien qu’il soit infaillible. 
Mais, sans examiner ce qu’on doit à la Bible,
S’il vaut mieux dans ce monde être pape que roi, 
S’il est encor plus doux d’être obscur comme moi, 
Des déserts du Jura ma tranquille vieillesse 
Ose se faire entendre à ta sage jeunesse; 
Et libre avec respect, hardi sans être vain, 
Je me jette à tes pieds, au nom du genre humain. 
Il parle par ma voix, il bénit ta clémence; 
Tu rends ses droits à l’homme, et tu permets qu’on pense. 
Sermons, romans, physique, ode, histoire, opéra, 
Chacun peut tout écrire; et siffle qui voudra! 
Ailleurs on a coupé les ailes à Pégase. 
Dans Paris quelquefois un commis à la phrase 
Me dit: « A mon bureau venez vous adresser; 
Sans l’agrément du roi vous ne pouvez penser(100).
Pour avoir de l’esprit, allez à la police; 
Les filles y vont bien, sans qu’aucune en rougisse: 
Leur métier vaut le vôtre, il est cent fois plus doux; 
Et le public sensé leur doit bien plus qu’à vous. 
C’est donc ainsi, grand roi, qu’on traite le Parnasse, 
Et les suivants honnis de Plutarque et d’Horace! 
Bélisaire à Paris ne peut rien publier(101)
S’il n’est pas de l’avis de monsieur Ribalier. 
Hélas! dans un État l’art de l’imprimerie 
Ne fut en aucun temps fatal à la patrie. 
Les pointes de Voiture(102), et l’orgueil des grands mots 
Que prodigua Balzac assez mal à propos, 
Les romans de Scarron, n’ont point troublé le monde; 
Chapelain ne fit point la guerre de la Fronde. 
Chez le Sarmate altier la Discorde en fureur(103),
Sous un roi sage et doux, semant partout l’horreur; 
De l’empire ottoman la splendeur éclipsée, 
Sous l’aigle de Moscou sa force terrassée, 
Tous ces grands mouvements seraient-ils donc l’effet 
D’un obscur commentaire(104) ou d’un méchant sonnet? 
Non, lorsqu’aux factions un peuple entier se livre, 
Quand nous nous égorgeons, ce n’est pas pour un livre. 
Hé! quel mal après tout peut faire un pauvre auteur? 
Ruiner son libraire, excéder son lecteur, 
Faire siffler partout sa charlatanerie, 
Ses creuses visions(105), sa folle théorie. 
Un livre est-il mauvais, rien ne peut l’excuser; 
Est-il bon, tous les rois ne peuvent l’écraser. 
On le supprime à Rome, et dans Londre on l’admire; 
Le pape le proscrit, l’Europe le veut lire. 
Un certain charlatan, qui s’est mis en crédit, 
Prétend qu’à son exemple on n’ait jamais d’esprit. 
Tu n’y parviendras pas, apostat d’Hippocrate; 
Tu guérirais plutôt les vapeurs de ma rate. 
Va, cesse de vexer les vivants et les morts; 
Tyran de ma pensée, assassin de mon corps, 
Tu peux bien empêcher tes malades de vivre, 
Tu peux les tuer tous, mais non pas un bon livre. 
Tu les brûles, Jérôme; et de ces condamnés 
La flamme, en m’éclairant, noircit ton vilain nez(106).
Mais voilà, me dis-tu, des phrases malsonnantes, 
Sentant son philosophe, au vrai même tendantes. 
Eh bien, réfute-les; n’est-ce pas ton métier? 
Ne peux-tu comme moi barbouiller du papier? 
Le public à profit met toutes nos querelles; 
De nos cailloux frottés il sort des étincelles: 
La lumière en peut naître; et nos grands érudits 
Ne nous ont éclairés qu’en étant contredits. 
Sifflez-moi librement, je vous le rends, mes frères. 
Sans le droit d’examen, et sans les adversaires, 
Tout languit comme à Rome, où depuis huit cents ans(107)
Le tranquille esclavage écrasa les talents. 
Tu ne veux pas, grand roi, dans ta juste indulgence, 
Que cette liberté dégénère en licence; 
Et c’est aussi le voeu de tous les gens sensés: 
A conserver les moeurs ils sont intéressés; 
D’un écrivain pervers ils font toujours justice. 
Tous ces libelles vains dictés par l’Avarice, 
Enfants de l’Impudence, élevés chez Marteau(108),
Y trouvent en naissant un éternel tombeau(109).
Que dans l’Europe entière on me montre un libelle 
Qui ne soit pas couvert d’une honte éternelle, 
Ou qu’un oubli profond ne retienne englouti 
Dans le fond du bourbier dont il était sorti. 
On punit quelquefois et la plume et la langue, 
D’un ligueur turbulent la dévote harangue, 
D’un Guignard, d’un Bourgoin(110), les horribles sermons, 
Au nom de Jésus-Christ prêchés par des démons. 
Mais quoi! si quelque main dans le sang s’est trempée, 
Vous est-il défendu de porter une épée? 
En coupables propos si l’on peut s’exhaler, 
Doit-on faire une loi de ne jamais parler? 
Un cuistre en son taudis compose une satire, 
En ai-je moins le droit de penser et d’écrire? 
Qu’on punisse l’abus; mais l’usage est permis. 
De l’auguste raison les sombres ennemis 
Se plaignent quelquefois de l’inventeur utile 
Qui fondit en métal un alphabet mobile, 
L’arrangea sous la presse, et sut multiplier 
Tout ce que notre esprit peut transmettre au papier. 
« Cet art, disait Boyer(111), a troublé des familles; 
Il a trop raffiné les garçons et les filles. » 
Je le veux; mais aussi quels biens n’a-t-il pas faits? 
Tout peuple, excepté Rome, a senti ses bienfaits. 
Avant qu’un Allemand trouvât l’imprimerie, 
Dans quel cloaque affreux barbotait ma patrie! 
Quel opprobre, grand Dieu! quand un peuple indigent 
Courait à Rome, à pied, porter son peu d’argent, 
Et revenait, content de la sainte Madone, 
Chantant sa litanie, et demandant l’aumône! 
Du temple au lit d’hymen un jeune époux conduit(112)
Payait au sacristain pour sa première nuit. 
Un testateur(113), mourant sans léguer à saint Pierre, 
Ne pouvait obtenir l’honneur du cimetière. 
Enfin tout un royaume, interdit et damné(114),
Au premier occupant restait abandonné 
Quand, du pape et de Dieu s’attirant la colère, 
Le roi, sans payer Rome, épousait sa commère(115).
Rois! qui brisa les fers dont vous étiez chargés? 
Qui put vous affranchir de vos vieux préjugés? 
Quelle main, favorable à vos grandeurs suprêmes, 
A du triple bandeau vengé cent diadèmes? 
Qui, du fond de son puits tirant la Vérité, 
A su donner une âme au public hébété(116)?
Les livres ont tout fait; et, quoi qu’on puisse dire, 
Rois, vous n’avez régné que lorsqu’on a su lire. 
Soyez reconnaissants, aimez les bons auteurs: 
Il ne faut pas du moins vexer vos bienfaiteurs. 
Et comptez-vous pour rien les plaisirs qu’ils vous donnent, 
Plaisirs purs que jamais les remords n’empoisonnent? 
Les pleurs de Melpomène et les ris de sa soeur 
N’ont-ils jamais guéri votre mauvaise humeur? 
Souvent un roi s’ennuie: il se fait lire à table 
De Charle ou de Louis l’histoire véritable. 
Si l’auteur fut gêné par un censeur bigot, 
Ne décidez-vous pas que l’auteur est un sot? 
Il faut qu’il soit à l’aise; il faut que l’aigle altière 
Des airs à son plaisir franchisse la carrière. 
Je ne plains point un boeuf au joug accoutumé; 
C’est pour baisser son cou que le ciel l’a formé. 
Au cheval qui vous porte un mors est nécessaire. 
Un moine est de ses fers esclave volontaire. 
Mais au mortel qui pense on doit la liberté. 
Des neuf savantes Soeurs le Parnasse habité 
Serait-il un couvent sous une mère abbesse, 
Qu’un évêque bénit, et qu’un Grisel confesse? 
On ne leur dit jamais: « Gardez-vous bien, ma soeur, 
De vous mettre à penser sans votre directeur; 
Et quand vous écrirez sur l’Almanach de Liège,
Ne parlez des saisons qu’avec un privilège. » 
Que dirait Uranie à ces plaisants propos? 
Le Parnasse ne veut ni tyrans ni bigots: 
C’est une république éternelle et suprême, 
Qui n’admet d’autre loi que la loi de Thélème(117);
Elle est plus libre encor que le vaillant Bernois, 
Le noble de Venise, et l’esprit genevois; 
Du bout du monde à l’autre elle étend son empire; 
Parmi ses citoyens chacun voudrait s’inscrire. 
Chez nos Soeurs, ô grand roi! le droit d’égalité, 
Ridicule à la cour, est toujours respecté. 
Mais leur gouvernement, à tant d’autres contraire, 
Ressemble encore au tien, puisqu’à tous il sait plaire..

ÉPÎTRE CX

A MONSIEUR D’ALEMBERT. (1771)


Esprit juste et profond, parfait ami, vrai sage, 
D’Alembert, que dis-tu de mon dernier ouvrage(118)?
Le roi danois et toi, mes juges souverains, 
Vous donnez carte blanche à tous les écrivains. 
Le privilège est beau; mais que faut-il écrire? 
Me permettriez-vous quelques grains de satire? 
Virgile a-t-il bien fait de pincer Maevius? 
Horace a-t-il raison contre Nomentanus? 
Oui, si ces deux Latins, montés sur le Parnasse, 
S’égayaient aux dépens de Virgile et d’Horace, 
La défense est de droit; et d’un coup d’aiguillon 
L’abeille en tous les temps repoussa le frelon. 
La guerre est au Parnasse, au conseil, en Sorbonne: 
Allons, défendons-nous, mais n’attaquons personne. 
« Vous m’avez endormi, » disait ce bon Trublet(119);
Je réveillai mon homme à grands coups de sifflet(120).
Je fis bien chacun rit, et j’en ris même encore. 
La critique a du bon; je l’aime et je l’honore. 
Le parterre éclairé juge les combattants, 
Et la saine raison triomphe avec le temps. 
Lorsque dans son grenier certain Larcher réclame(121)
La loi qui prostitue et sa fille et sa femme, 
Qu’il veut dans Notre-Dame établir son sérail, 
On lui dit qu’à Paris plus d’un gentil bercail 
Est ouvert aux travaux d’un savant antiquaire, 
Mais que jamais la loi n’ordonna l’adultère. 
Alors on examine; et le public instruit 
Se moque de Larcher, qui jure en son réduit. 
L’abbé François(122) écrit; le Léthé sur ses rives 
Reçoit avec plaisir ses feuilles fugitives. 
Tancrède en vers croisés fait-il bâiller Paris? 
On m’ennuie à mon tour des plus pesants écrits; 
A Danchet, à Brunet(123), le Pont-Neuf me compare; 
On préfère à mes vers Crébillon le barbare(124).
Cette longue dispute échauffe les esprits. 
Alors du plus beau feu vingt poètes épris, 
De chefs-d’oeuvre sans nombre enrichissant la scène, 
Sur de sublimes tons font ronfler Melpomène. 
Qu’importe que mon nom s’efface dans l’oubli? 
L’esprit, le goût s’épure, et l’art est embelli. 
Mais ne pardonnons pas à ces folliculaires, 
De libelles affreux écrivains téméraires, 
Aux stances de La Grange, aux couplets de Rousseau(125),
Que Mégère en courroux tira de son cerveau. 
Pour gagner vingt écus, ce fou de La Beaumelle(126)
Insulte de Louis la mémoire immortelle. 
Il croit déshonorer, dans ses obscurs écrits, 
Princes, ducs, maréchaux, qui n’en ont rien appris. 
Contre le vil croquant tout honnête homme éclate, 
Avant que sur sa joue ou sur son omoplate 
Des rois et des héros les grands noms soient vengés 
Par l’empreinte des lis qu’il a tant outragés. 
Ces serpents odieux de la littérature, 
Abreuvés de poisons et rampant dans l’ordure, 
Sont toujours écrasés sous les pieds des passants. 
Vive le cygne heureux qui, par ses doux accents, 
Célébra les saisons, leurs dons, et leurs usages, 
Les travaux, les vertus, et les plaisirs des sages! 
Vainement de Dijon l’impudent écolier(127)
Coassa contre lui du fond de son bourbier. 
Nous laissons le champ libre à ces petits critiques, 
De l’ivrogne Fréron disciples faméliques, 
Qui, ne pouvant apprendre un honnête métier, 
Devers Saint-Innocent vont salir du papier, 
Et sur les dons des dieux porter leurs mains impies; 
Animaux malfaisants, semblables aux harpies, 
De leurs ongles crochus et de leur souffle affreux 
Gâtant un bon dîner qui n’était pas pour eux..

ÉPÎTRE CXI

A L’IMPÉRATRICE DE RUSSIE, CATHERINE II. (1771)


   Élève d’Apollon, de Thémis, et de Mars, 
Qui sur ton trône auguste as placé les beaux-arts, 
Qui penses en grand homme, et qui permets qu’on pense; 
Toi qu’on voit triompher du tyran de Byzance, 
Et des sots préjugés, tyrans plus odieux, 
Prête à ma faible voix des sons mélodieux; 
A mon feu qui s’éteint rends sa clarté première: 
C’est du Nord aujourd’hui que nous vient la lumière(128).
   On m’a trop accusé d’aimer peu Moustapha, 
Ses vizirs, ses divans, son mufti, ses fetfa. 
Fetfa! ce mot arabe est bien dur à l’oreille; 
On ne le trouve point chez Racine et Corneille: 
Du dieu de l’harmonie il fait frémir l’archet. 
On l’exprime en français par lettres de cachet.
   Oui, je les hais, madame, il faut que je l’avoue. 
Je ne veux point qu’un Turc à son plaisir se joue 
Des droits de la nature et des jours des humains; 
Qu’un bacha dans mon sang trempe à son gré ses mains; 
Que, prenant pour sa loi sa pure fantaisie, 
Le vizir au bacha puisse arracher la vie, 
Et qu’un heureux sultan, dans le sein du loisir, 
Ait le droit de serrer le cou de son vizir. 
Ce code en mon esprit fait naître des scrupules. 
Je ne saurais souffrir les affronts ridicules 
Que d’un faquin châtré(129) les grossières hauteurs 
Font subir gravement à nos ambassadeurs. 
Tu venges l’univers en vengeant la Russie. 
Je suis homme, je pense; et je te remercie. 
   Puissent les dieux surtout, si ces dieux éternels 
Entrent dans les débats des malheureux mortels, 
Puissent ces purs esprits émanés du grand Être, 
Ces moteurs des destins, ces confidents du maître, 
Que jadis dans la Grèce imagina Platon, 
Conduire tes guerriers aux champs de Marathon(130),
Aux remparts de Platée, aux murs de Salamine! 
Que, sortant des débris qui couvrent sa ruine, 
Athènes ressuscite à ta puissante voix. 
Rends-lui son nom, ses dieux, ses talents, et ses lois. 
Les descendants d’Hercule et la race d’Homère, 
Sans coeur et sans esprit couchés dans la poussière, 
A leurs divins aïeux craignant de ressembler, 
Sont des fripons rampants(131) qu’un aga fait trembler. 
Ainsi, dans la cité d’Horace et de Scévole, 
Ou voit des récollets aux murs du Capitole; 
Ainsi, cette Circé, qui savait dans son temps 
Disposer de la lune et des quatre éléments, 
Gourmandant la nature au gré de son caprice, 
Changeait en chiens barbets les compagnons d’Ulysse. 
Tu changeras les Grecs en guerriers généreux; 
Ton esprit à la fin se répandra sur eux. 
Ce n’est point le climat qui fait ce que nous sommes. 
   Pierre était créateur, il a formé des hommes. 
Tu formes des héros... Ce sont les souverains 
Qui font le caractère et les moeurs des humains. 
Un grand homme du temps a dit dans un beau livre: 
« Quand Auguste buvait, la Pologne était ivre(132). » 
Ce grand homme a raison: les exemples d’un roi 
Feraient oublier Dieu, la nature, et la loi. 
Si le prince est un sot, le peuple est sans génie. 
Qu’un vieux sultan s’endorme avec ignominie 
Dans les bras de l’orgueil et d’un repos fatal, 
Ses bachas assoupis le serviront fort mal. 
Mais Catherine veille au milieu des conquêtes; 
Tous ses jours sont marqués de combats et de fêtes 
Elle donne le bal, elle dicte des lois, 
De ses braves soldats dirige les exploits, 
Par les mains des beaux-arts enrichit son empire, 
Travaille jour et nuit, et daigne encor m’écrire; 
Tandis que Moustapha, caché dans son palais, 
Bâille, n’a rien à faire, et ne m’écrit jamais. 
   Si quelque chiaoux lui dit que Sa Hautesse 
A perdu cent vaisseaux dans les mers de la Grèce, 
Que son vizir battu s’enfuit très à propos, 
Qu’on lui prend la Dacie, et Nimphée, et Colchos, 
Colchos, où Mithridate expira sous Pompée(133);
De tous ces vains propos mon âme est peu frappée; 
Jamais de Mithridate il n’entendit parler. 
Il prend sa pipe, il fume; et, pour se consoler, 
Il va dans son harem, où languit sa maîtresse, 
Fatiguer ses appas de sa molle faiblesse. 
Son vieil eunuque noir, témoin de son transport, 
Lui dit qu’il est Hercule; il le croit, et s’endort. 
O sagesse des dieux! je te crois très profonde: 
Mais à quels plats tyrans as-tu livré le monde(134)!
Achève, Catherine, et rends tes ennemis, 
Le Grand Turc, et les sols, éclairés et soumis..

ÉPÎTRE CXII

AU ROI DE SUÈDE, GUSTAVE III. (1771)


Gustave, jeune roi, digne de ton grand nom, 
Je n’ai donc pu goûter le plaisir et la gloire 
De voir dans mes déserts, en mon humble maison, 
Le fils de ce héros que célébra l’histoire(135):
J’aurais cru ressembler à ce vieux Philémon, 
Qui recevait les dieux dans son pauvre ermitage. 
Je les aurais connus à leur noble langage, 
A leurs moeurs, à leurs traits, surtout à leur bonté(136);
Ils n’auraient point rougi de ma simplicité; 
Et Gustave surtout, pour le prix de mon zèle, 
N’aurait jamais changé mon logis en chapelle. 
Je serais peu content que le pouvoir divin 
En un dortoir béni transformât mon jardin, 
De ma salle à manger fît une sacristie: 
La grand’messe pour moi n’a que peu d’harmonie; 
En vain mes chers vassaux me croiraient honoré 
Si le seigneur du lieu devenait leur curé. 
J’ai le coeur très profane, et je sais me connaître; 
Je ne me flatte pas de me voir jamais prêtre; 
Si Philémon le fut pour un mauvais souper, 
L’éclat de ce haut rang ne saurait me frapper. 
Le grand roi des Bretons, qu’à Saint-Pierre on condamne, 
Est le premier prélat de l’église anglicane. 
Sur les bords du Volga Catherine tient lieu 
D’un grave patriarche, ou, si l’on veut, de Dieu. 
De cette ambition je n’ai point l’âme éprise, 
Et je suis tout au plus serviteur de l’Église. 
J’aurais mis mon bonheur à te faire ma cour, 
A contempler de près tout l’esprit de ta mère, 
Qui forma tes beaux ans dans le grand art de plaire: 
A revoir Sans-Souci, ce fortuné séjour 
Où règnent la Victoire et la Philosophie, 
Où l’on voit le Pouvoir avec la Modestie. 
Jeune héros du Nord, entouré de héros, 
A ces nobles plaisirs je ne puis plus prétendre; 
Il ne m’est pas permis de te voir, de t’entendre. 
Je reste en ma chaumière, attendant qu’Atropos 
Tranche le fil usé de ma vie inutile; 
Et je crie aux Destins, du fond de mon asile: 
« Destins, qui faites tout, et qui trompez nos voeux,
Ne trompez pas les miens, rendez Gustave heureux. ».

ÉPÎTRE CXIII

BENALDAKI A CARAMOUFTÉE(137),
FEMME DE GIAFAR LE BARMÉCIDE. (1771)


De Barmécide épouse généreuse, 
Toujours aimable, et toujours vertueuse, 
Quand vous sortez des rêves de Bagdat, 
Quand vous quittez leur faux et triste éclat, 
Et que, tranquille aux champs de la Syrie, 
Vous retrouvez votre belle patrie; 
Quand tous les coeurs en ces climats heureux 
Sont sur la route et vous suivent tous deux, 
Votre départ est un triomphe auguste; 
Chacun bénit Barmécide le juste, 
Et la retraite est pour vous une cour(138).
Nul intérêt; vous régnez par l’amour: 
Un tel empire est le seul qui vous flatte. 
   Je vis hier, sur les bords de l’Euphrate, 
Gens de tout âge et de tous ]es pays; 
Je leur disais: « Qui vous a réunis? 
¾ C’est Barmécide. ¾ Et toi, quel dieu propice
T’a relevé du fond du précipice? 
¾ C’est Barmécide. ¾ Et qui t’a décoré 
De ce cordon dont je te vois paré? 
Toi, mon ami, de qui tiens-tu ta place, 
Ta pension? Qui t’a fait cette grâce? 
¾ C’est Barmécide. Il répandait le bien 
De son calife, et prodiguait le sien. » 
Et les enfants répétaient: « Barmécide! » 
Ce nom sacré sur nos lèvres réside 
Comme en nos coeurs. Le calife à ce bruit, 
Qui redoublait encor pendant la nuit, 
Nous défendit de crier davantage. 
Chacun se tut, ainsi qu’il est d’usage; 
Mais les échos répétaient mille fois: 
« C’est Barmécide! » et leur bruyante voix 
Du doux sommeil priva, pour son dommage, 
Le commandeur des croyants de notre âge. 
Au point du jour, alors qu’il s’endormit, 
Tout en rêvant, le calife redit: 
« C’est Barmécide! » et bientôt sa sagesse 
A rappelé sa première tendresse(139)..

ÉPÎTRE CXIV

A HORACE(140). (1772)


   Toujours ami des vers, et du diable poussé, 
Au rigoureux Boileau j’écrivis l’an passé. 
Je ne sais si ma lettre aurait pu lui déplaire; 
Mais il me répondit par un plat secrétaire(141),
Dont l’écrit froid et long, déjà mis en oubli, 
Ne fut jamais connu que de l’abbé Mably(142).
Je t’écris aujourd’hui, voluptueux Horace, 
A toi qui respiras la mollesse et la grâce, 
Qui, facile en tes vers, et gai dans tes discours, 
Chantas les doux loisirs, les vins, et les amours, 
Et qui connus si bien cette sagesse aimable 
Que n’eut point de Quinault le rival intraitable. 
   Je suis un peu fâché pour Virgile et pour toi 
Que, tous deux nés Romains, vous flattiez tant un roi. 
Mon Frédéric du moins, né roi très légitime, 
Ne doit point ses grandeurs aux bassesses du crime. 
Ton maître était un fourbe, un tranquille assassin; 
Pour voler son tuteur, il lui perça le sein: 
Il trahit Cicéron, père de la patrie; 
Amant incestueux de sa fille Julie, 
De son rival Ovide il proscrivit les vers, 
Et fit transir sa muse au milieu des déserts. 
Je sais que prudemment ce politique Octave 
Payait l’heureux encens d’un plus adroit esclave. 
Frédéric exigeait des soins moins complaisants: 
Nous soupions avec lui sans lui donner d’encens; 
De son goût délicat la finesse agréable 
Faisait, sans nous gêner, les honneurs de sa table: 
Nul roi ne fut jamais plus fertile en bons mots 
Contre les préjugés, les fripons, et les sots. 
Maupertuis gâta tout: l’orgueil philosophique 
Aigrit de nos beaux jours la douceur pacifique. 
Le Plaisir s’envola; je partis avec lui. 
   Je cherchai la retraite. On disait que l’Ennui 
De ce repos trompeur est l’insipide frère. 
Oui, la retraite pèse à qui ne sait rien faire; 
Mais l’esprit qui s’occupe y goûte un vrai bonheur. 
Tibur était pour toi la cour de l’empereur; 
Tibur, dont tu nous fais l’agréable peinture, 
Surpassa les jardins vantés par Épicure. 
Je crois Ferney plus beau. Les regards étonnés, 
Sur cent vallons fleuris doucement promenés, 
De la mer de Genève admirent l’étendue; 
Et les Alpes de loin, s’élevant dans la nue, 
D’un long amphithéâtre enferment ces coteaux 
Où le pampre en festons rit parmi les ormeaux. 
Là quatre États divers arrêtent ma pensée 
Je vois de ma terrasse, à l’équerre tracée, 
L’indigent Savoyard, utile en ses travaux, 
Qui vient couper mes blés pour payer ses impôts; 
Des riches Genevois les campagnes brillantes; 
Des Bernois valeureux les cités florissantes; 
Enfin cette Comté, franche aujourd’hui de nom, 
Qu’avec l’or de Louis conquit le grand Bourbon: 
Et du bord de mon lac à tes rives du Tibre, 
Je te dis, mais tout bas: Heureux un peuple libre! 
   Je le suis en secret dans mon obscurité; 
Ma retraite et mon âge ont fait ma sûreté. 
D’un pédant d’Annecy j’ai confondu la rage; 
J’ai ri de sa sottise: et quand mon ermitage 
Voyait dans son enceinte arriver à grands flots 
De cent divers pays les belles, les héros, 
Des rimeurs, des savants, des têtes couronnées, 
Je laissais du vilain les fureurs acharnées 
Hurler d’une voix rauque au bruit de mes plaisirs. 
Mes sages voluptés n’ont point de repentirs. 
J’ai fait un peu de bien; c’est mon meilleur ouvrage. 
Mon séjour est charmant, mais il était sauvage 
Depuis le grand édit(143), inculte, inhabité, 
Ignoré des humains, dans sa triste beauté; 
La nature y mourait: je lui portai la vie; 
J’osai ranimer tout. Ma pénible industrie 
Rassembla des colons par la misère épars; 
J’appelai les métiers, qui précèdent les arts; 
Et, pour mieux cimenter mon utile entreprise, 
J’unis le protestant avec ma sainte Église. 
Toi qui vois d’un même oeil frère Ignace et Calvin,
Dieu tolérant, Dieu bon, tu bénis mon dessein 
André Ganganelli, ton sage et doux vicaire, 
Sait m’approuver en roi, s’il me blâme en saint-père. 
L’ignorance en frémit, et Nonotte hébété 
S’indigne en son taudis de ma félicité. 
Ne me demande pas ce que c’est qu’un Nonotte, 
Un Ignace, un Calvin, leur cabale bigote, 
Un prêtre, roi de Rome, un pape, un vice-dieu, 
Qui, deux clefs à la main, commande au même lieu 
Où tu vis le sénat aux genoux de Pompée, 
Et la terre en tremblant par César usurpée. 
Aux champs élysiens tu dois en être instruit. 
Vingt siècles descendus dans l’éternelle nuit 
T’ont dit comme tout change, et par quel sort bizarre 
Le laurier des Trajans fit place à la tiare: 
Comment ce fou d’Ignace, étrillé dans Paris, 
Fut mis au rang des saints, même des beaux esprits; 
Comment il en déchut, et par quelle aventure 
Nous vint l’abbé Nonotte après l’abbé de Pure. 
Ce monde, tu le sais, est un mouvant tableau 
Tantôt gai, tantôt triste, éternel, et nouveau. 
L’empire des Romains finit par Augustule; 
Aux horreurs de la Fronde a succédé la bulle: 
Tout passe, tout périt, hors ta gloire et ton nom. 
C’est là le sort heureux des vrais fils d’Apollon 
Tes vers en tout pays sont cités d’âge en âge. 
Hélas je n’aurai point un pareil avantage. 
Notre langue un peu sèche, et sans inversions, 
Peut-elle subjuguer les autres nations? 
Nous avons la clarté, l’agrément, la justesse; 
Mais égalerons-nous l’Italie et la Grèce? 
Est-ce assez en effet d’une heureuse clarté, 
Et ne péchons-nous pas par l’uniformité? 
Sur vingt tons différents tu sus monter ta lyre: 
J’entends ta Lalagé, je vois son doux sourire; 
Je n’ose te parler de ton Ligurinus, 
Mais j’aime ton Mécène, et ris de Catius. 
   Je vois de tes rivaux l’importune phalange: 
Sous tes traits redoublés enterrés dans la fange, 
Que pouvaient contre toi ces serpents ténébreux? 
Mécène et Pollion te défendaient contre eux. 
Il n’en est pas ainsi chez nos Welches modernes. 
Un villas de grimauds, de rimeurs subalternes, 
A la cour quelquefois a trouvé des prôneurs; 
Ils font dans l’antichambre entendre leurs clameurs. 
Souvent, en balayant dans une sacristie, 
Ils traitent un grand roi d’hérétique et d’impie(144).
L’un dit que mes écrits, à Cramer bien vendus, 
Ont fait dans mon épargne entrer cent mille écus; 
L’autre, que j’ai traité la Genèse de fable, 
Que je n’aime point Dieu, mais que je crains le diable. 
Soudain Fréron l’imprime et l’avocat Marchand(145)
Prétend que je suis mort, et fait mon testament. 
Un autre moins plaisant, mais plus hardi faussaire, 
Avec deux faux témoins s’en va chez un notaire, 
Au mépris de la langue, au mépris de la hart, 
Rédiger mon symbole en patois savoyard(146).
Ainsi lorsqu’un pauvre homme, au fond de sa chaumière, 
En dépit de Tissot(147) finissait sa carrière, 
On vit avec surprise une troupe de rats 
Pour lui ronger les pieds se glisser dans ses draps. 
Chassons loin de chez moi tous ces rats du Parnasse; 
Jouissons, écrivons, vivons, mon cher Horace. 
J’ai déjà passé l’âge où ton grand protecteur, 
Ayant joué son rôle en excellent acteur, 
Et sentant que la mort assiégeait sa vieillesse, 
Voulut qu’on l’applaudît lorsqu’il finit sa pièce. 
J’ai vécu plus que toi; mes vers dureront moins. 
Mais au bord du tombeau je mettrai tous mes soins 
A suivre les leçons de ta philosophie, 
A mépriser la mort en savourant la vie, 
A lire tes écrits pleins de grâce et de sens, 
Comme on boit d’un vin vieux qui rajeunit les sens. 
   Avec toi l’on apprend à souffrir l’indigence, 
A jouir sagement d’une honnête opulence, 
A vivre avec soi-même, à servir ses amis, 
A se moquer un peu de ses sots ennemis, 
A sortir d’une vie ou triste ou fortunée, 
En rendant grâce aux dieux de nous l’avoir donnée. 
Aussi lorsque mon pouls, inégal et pressé, 
Faisait peur à Tronchin, près de mon lit placé; 
Quand la vieille Atropos, aux humains si sévère, 
Approchait ses ciseaux de ma trame légère, 
Il a vu de quel air je prenais mon congé; 
Il sait si mon esprit, mon coeur était changé. 
Huber(148) me faisait rire avec ses pasquinades, 
Et j’entrais dans la tombe au son de ses aubades. 
   Tu dus finir ainsi. Tes maximes, tes vers, 
Ton esprit juste et vrai, ton mépris des enfers(149),
Tout m’assure qu’Horace est mort en honnête homme. 
Le moindre citoyen mourait ainsi dans Rome. 
Là, jamais on ne vit monsieur l’abbé Grisel 
Ennuyer un malade au nom de l’Éternel; 
Et, fatiguant en vain ses oreilles lassées, 
Troubler d’un sot effroi ses dernières pensées. 
   Voulant réformer tout, nous avons tout perdu. 
Quoi donc un vil mortel, un ignorant tondu, 
Au chevet de mon lit viendra, sans me connaître, 
Gourmander ma faiblesse, et me parler en maître! 
Ne suis-je pas en droit de rabaisser son ton, 
En lui faisant moi-même un plus sage sermon? 
A qui se porte bien qu’on prêche la morale 
Mais il est ridicule en notre heure fatale 
D’ordonner l’abstinence à qui ne peut manger. 
Un mort dans son tombeau ne peut se corriger. 
Profitons bien du temps: ce sont là tes maximes. 
   Cher Horace, plains-moi de les tracer en rimes; 
La rime est nécessaire à nos jargons nouveaux, 
Enfants demi-polis des Normands et des Goths. 
Elle flatte l’oreille; et souvent la césure 
Plaît, je ne sais comment, en rompant la mesure. 
Des beaux vers pleins de sens le lecteur est charmé. 
Corneille, Despréaux, et Racine, ont rimé. 
Mais j’apprends qu’aujourd’hui Melpomène propose 
D’abaisser son cothurne, et de parler en prose(150).

ÉPÎTRE CXV

AU ROI DE SUÈDE, GUSTAVE III(151). (1772)


Jeune et digne héritier du grand nom de Gustave, 
Sauveur d’un peuple libre, et roi d’un peuple brave, 
Tu viens d’exécuter tout ce qu’on a prévu: 
Gustave a triomphé sitôt qu’il a paru. 
On t’admire aujourd’hui, cher prince, autant qu’on t’aime. 
Tu viens de ressaisir les droits du diadème(152).
Et quels sont en effet ses véritables droits? 
De faire des heureux en protégeant les lois; 
De rendre à son pays cette gloire passée 
Que la Discorde obscure a longtemps éclipsée; 
De ne plus distinguer ni bonnets ni chapeaux(153),
Dans un trouble éternel infortunés rivaux; 
De couvrir de lauriers ces têtes égarées 
Qu’à leurs dissensions la haine avait livrées, 
Et de les réunir sons un roi généreux: 
Un État divisé fut toujours malheureux. 
De sa liberté vaine il vante le prestige; 
Dans son illusion sa misère l’afflige: 
Sans force, sans projets pour la gloire entrepris, 
De l’Europe étonnée il devient le mépris. 
Qu’un roi ferme et prudent prenne en ses mains les rênes, 
Le peuple avec plaisir reçoit ses douces chaînes; 
Tout change, tout renaît, tout s’anime à sa voix: 
On marche alors sans crainte aux pénibles exploits. 
On soutient les travaux, on prend un nouvel être, 
Et les sujets enfin sont dignes de leur maître..

ÉPÎTRE CXVI

A MONSIEUR MARMONTEL. (1773)


   Mon très aimable successeur, 
De la France historiographe, 
Votre indigne prédécesseur 
Attend de vous son épitaphe. 
   Au bout de quatre-vingts hivers, 
Dans mon obscurité profonde, 
Enseveli dans mes déserts, 
Je me tiens déjà mort au monde. 
   Mais sur le point d’être jeté 
Au fond de la nuit éternelle, 
Comme tant d’autres l’ont été, 
Tout ce que je vois me rappelle 
A ce monde que j’ai quitté. 
   Si vers le soir un triste orage 
Vient ternir l’éclat d’un beau jour, 
Je me souviens qu’à votre cour 
Le temps change encor davantage. 
   Si mes paons de leur beau plumage 
Me font admirer les couleurs, 
Je crois voir nos jeunes seigneurs 
Avec leur brillant étalage; 
Et mes coqs d’Inde sont l’image 
De leurs pesants imitateurs. 
   De vos courtisans hypocrites 
Mes chats me rappellent les tours; 
Les renards, autres chattemittes, 
Se glissant dans mes basses-cours, 
Me font penser à des jésuites. 
Puis-je voir mes troupeaux bêlants 
Qu’un loup impunément dévore, 
Sans songer à des conquérants 
Qui sont beaucoup plus loups encore? 
   Lorsque les chantres du printemps 
Réjouissent de leurs accents 
Mes jardins et mon toit rustique, 
Lorsque mes sens en sont ravis, 
On me soutient que leur musique 
Cède aux bémols des Monsignys(154),
Qu’on chante à l’Opéra-Comique. 
   Quel bruit chez le peuple helvétique! 
Brionne(155) arrive; on est surpris, 
On croit voir Pallas ou Cypris, 
Ou la reine des immortelles: 
Mais chacun m’apprend qu’à Paris 
Il en est cent presque aussi belles. 
   Je lis cet éloge éloquent 
Que Thomas a fait savamment 
Des dames de Rome et d’Athène(156).
On me dit: « Partez promptement; 
Venez sur les bords de la Seine, 
Et vous en direz tout autant, 
Avec moins d’esprit et de peine. » 
   Ainsi, du monde détrompé, 
Tout m’en parle, tout m’y ramène; 
Serais-je un esclave échappé 
Que tient encore un bout de chaîne? 
Non, je ne suis point faible assez 
Pour regretter des jours stériles, 
Perdus bien plutôt que passés 
Parmi tant d’erreurs inutiles. 
   Adieu, faites de jolis riens, 
Vous encor dans l’âge de plaire, 
Vous que les Amours et leur mère 
Tiennent toujours dans leurs liens. 
Nos solides historiens 
Sont des auteurs bien respectables; 
Mais à vos chers concitoyens 
Que faut-il, mon ami? des fables

ÉPÎTRE CXVII

A MONSIEUR GUYS(157). (1776)


   Le bon vieillard très inutile 
Que vous nommez Anacréon, 
Mais qui n’eut jamais de Bathyle, 
Et qui ne fit point de chanson, 
Loin de Marseille et d’Hélicon 
Achève sa pénible vie 
Auprès d’un poêle et d’un glaçon, 
Sur les montagnes d’Helvétie. 
Il ne connaissait que le nom 
De cette Grèce si polie. 
La bigote Inquisition 
S’opposait à sa passion 
De faire un tour en Italie. 
Il disait aux Treize-cantons: 
« Hélas! il faut donc que je meure 
Sans avoir connu la demeure 
Des Virgiles et des Platons! » 
Enfin il se croit au rivage 
Consacré par ces demi-dieux: 
Il les reconnaît beaucoup mieux 
Que s’il avait fait le voyage, 
Car il les a vus par vos yeux.

ÉPÎTRE CI

A UN HOMME(158). (1776)


   Philosophe indulgent, ministre citoyen, 
Qui ne cherchas le vrai que pour faire le bien; 
Qui d’un peuple léger, et trop ingrat peut-être, 
Préparais le bonheur et celui de son maître, 
Ce qu’on nomme disgrâce a payé tes bienfaits. 
Le vrai prix du travail n’est que de vivre en paix. 
Ainsi que Lamoignon(159), délivré des orages, 
A toi-même rendu, tu n’instruis que les sages; 
Tu n’as plus à répondre aux discours de Paris. 
   Je crois voir à la fois Athène et Sybaris 
Transportés dans les murs embellis par la Seine: 
Un peuple aimable et vain, que son plaisir entraîne, 
Impétueux, léger, et surtout inconstant, 
Qui vole au moindre bruit, et qui tourne à tout vent, 
Y juge les guerriers, les ministres, les princes, 
Rit des calamités dont pleurent les provinces, 
Clabaude le matin contre un édit du roi, 
Le soir s’en va siffler quelque moderne, ou moi, 
Et regrette à souper, dans ses turlupinades, 
Les divertissements du jour des barricades. 
   Voilà donc ce Paris! voilà ces connaisseurs 
Dont on veut captiver les suffrages trompeurs! 
Hélas! au bord de l’Inde autrefois Alexandre 
Disait, sur les débris de cent villes en cendre: 
« Ah! qu’il m’en a coûté quand j’étais si jaloux, 
Railleurs Athéniens, d’être loué par vous! » 
   Ton esprit, je le sais, ta profonde sagesse, 
Ta mâle probité n’a point cette faiblesse. 
A d’éternels travaux tu t’étais dévoué 
Pour servir ton pays, non pour être loué. 
Caton, dans tous les temps gardant son caractère, 
Mourut pour les Romains sans prétendre à leur plaire. 
La sublime vertu n’a point de vanité. 
   C’est dans l’art dangereux par Phébus inventé, 
Dans le grand art des vers et dans celui d’Orphée, 
Que du désir de plaire une muse échauffée 
Du vent de la louange excite son ardeur. 
Le plus plat écrivain croit plaire à son lecteur. 
L’amour-propre a dicté sermons et comédies. 
L’éloquent Montazet(160), gourmandant les impies, 
N’a point été fâché d’être applaudi par eux: 
Nul mortel, en un mot, ne veut être ennuyeux. 
Mais où sont les héros dignes de la mémoire, 
Qui sachent mériter et mépriser la gloire?

ÉPÎTRE CXIX

A MADAME NECKER. (1776)


   J’étais nonchalamment tapi 
Dans le creux de cette statue(161)
Contre laquelle a tant glapi 
Des méchants l’énorme cohue; 
Je voulais d’un écrit galant 
Cajoler la belle héroïne 
Qui me fit un si beau présent 
Du haut de la double colline. 
Mais on m’apprend que votre époux, 
Qui sur la croupe du Parnasse 
S’était mis à côté de vous, 
A changé tout à coup de place; 
Qu’il va de la cour de Phébus, 
Petite cour assez brillante, 
A la grosse cour de Plutus, 
Plus solide et plus importante. 
Je l’aimai lorsque dans Paris 
De Colbert il prit la défense, 
Et qu’au Louvre il obtint le prix 
Que le goût donne à l’éloquence. 
A monsieur Turgot j’applaudis, 
Quoiqu’il parût d’un autre avis 
Sur le commerce et la finance. 
Il faut qu’entre les beaux esprits 
Il soit un peu de différence; 
Qu’à son gré chaque mortel pense; 
Qu’on soit honnêtement en France 
Libre et sans fard dans ses écrits. 
On peut tout dire, on peut tout croire: 
Plus d’un chemin mène à la gloire, 
Et quelquefois au paradis.

ÉPÎTRE CXX

A MONSIEUR LE MARQUIS DE VILLETTE(162).
(1777)


   Mon Dieu! que vos rimes en ine
M’ont fait passer de doux moments! 
Je reconnais les agréments 
Et la légèreté badine 
De tous ces contes amusants 
Qui faisaient les doux passe-temps 
De ma nièce et de ma voisine. 
Je suis sorcier, car je devine 
Ce que seront les jeunes gens; 
Et je prévis bien dès ce temps(163)
Que votre muse libertine 
Serait philosophe à trente ans: 
Alcibiade en son printemps 
Était Socrate à la sourdine. 
   Plus je relis et j’examine 
Vos vers sensés et très plaisants, 
Plus j’y trouve un fond de doctrine(164)
Tout propre à messieurs les savants, 
Non pas à messieurs les pédants 
De qui la science chagrine 
Est l’éteignoir des sentiments. 
   Adieu, réunissez longtemps 
La gaîté, la grâce si fine 
De vos folâtres enjouements, 
Avec ces grands traits de bon sens 
Dont la clarté nous illumine. 
Je ne crains point qu’une coquine 
Vous fasse oublier les absents: 
C’est pourquoi je me détermine 
A vous ennuyer de mes ents,
Entrelacés avec des ine.

ÉPÎTRE CXXI

A MONSIEUR LE MARQUIS DE VILLETTE(165),
SUR SON MARIAGE.
Traduction d’une épître de Properce à Tibulle, qui se mariait avec Délie.

Décembre 1777.
Fleuve heureux du Léthé, j’allais passer ton onde, 
Dont j’ai vu si souvent les bords 
Lassé de ma souffrance, et du jour, et du monde, 
Je descendais en paix dans l’empire des morts, 
Lorsque Tibulle et Délie 
Avec l’Hymen et l’Amour 
Ont embelli mon séjour, 
Et m’ont fait aimer la vie. 
Les glaces de mon coeur ont ressenti leurs feux; 
La Parque a renoué ma trame désunie; 
Leur bonheur me rend heureux. 
Enfin vous renoncez, mon aimable Tibulle, 
A ce fracas de Rome, au luxe, aux vanités, 
A tous ces faux plaisirs célébrés par Catulle; 
Et vous osez dans ma cellule 
Goûter de pures voluptés! 
Des petits-maîtres emportés, 
Gens sans pudeur et sans scrupule; 
Dans leurs indécentes gaîtés 
Voudront tourner en ridicule 
La réforme où vous vous jetez. 
Sans doute ils vous diront que Vénus la friponne, 
La Vénus des soupers, la Vénus d’un moment, 
La Vénus qui n’aime personne, 
Qui séduit tant de monde, et qui n’a point d’amant, 
Vaut mieux que la Vénus et tendre et raisonnable, 
Que tout homme de bien doit servir constamment. 
Ne croyez pas imprudemment 
Cette doctrine abominable. 
Aimez toujours Délie heureux entre ses bras, 
Osez chanter sur votre lyre 
Ses vertus comme ses appas. 
Du véritable amour établissez l’empire; 
Les beaux esprits romains ne le connaissent pas..

ÉPÎTRE CXXII

A MONSIEUR LE PRINCE DE LIGNE(166),
SUR LE FAUX BRUIT DE LA MORT DE L’AUTEUR,
ANNONCÉE DANS LA GAZETTE DE BRUXELLES, AU MOIS DE FÉVRIER 1778.


Prince, dont le charmant esprit 
Avec tant de grâce m’attire, 
Si j’étais mort, comme on l’a dit, 
N’auriez-vous pas eu le crédit 
De m’arracher du sombre empire? 
Car je sais très bien qu’il suffit 
De quelques sons de votre lyre. 
C’est ainsi qu’Orphée en usait 
Dans l’antiquité révérée; 
Et c’est une chose avérée 
Que plus d’un mort ressuscitait. 
Croyez que dans votre gazette, 
Lorsqu’on parlait de mon trépas, 
Ce n’était pas chose indiscrète; 
Ces messieurs ne se trompaient pas. 
En effet, qu’est-ce que la vie? 
C’est un jour: tel est son destin. 
Qu’importe qu’elle soit finie 
Vers le soir ou vers le matin?.

ÉPÎTRE CXXIII.

A MONSIEUR LE MARQUIS DE VILLETTE(167).
LES ADIEUX DU VIEILLARD.

A Paris, 1778.
Adieu, mon cher Tibulle, autrefois si volage, 
Mais toujours chéri d’Apollon, 
Au Parnasse fêté comme aux bords du Lignon, 
Et dont l’amour a fait un sage. 
Des champs élysiens, adieu, pompeux rivage, 
De palais, de jardins, de prodiges bordé, 
Qu’ont encore embelli, pour l’honneur de notre âge, 
Les enfants d’Henri Quatre, et ceux du grand Condé. 
Combien vous m’enchantiez, Muses, Grâces nouvelles, 
Dont les talents et les écrits 
Seraient de tous nos beaux esprits 
Ou la censure ou les modèles! 
Que Paris est changé! les Welches n’y sont plus; 
Je n’entends plus siffler ces ténébreux reptiles, 
Les Tartuffes affreux, les insolents Zoïles. 
J’ai passé; de la terre ils étaient disparus(168).
Mes yeux, après trente ans, n’ont vu qu’un peuple aimable, 
Instruit, mais indulgent, doux, vif, et sociable. 
Il est né pour aimer: l’élite des Français 
Est l’exemple du monde, et vaut tous les Anglais. 
De la société les douceurs désirées 
Dans vingt États puissants sont encore ignorées: 
On les goûte à Paris; c’est le premier des arts: 
Peuple heureux, il naquit, il règne en vos remparts. 
Je m’arrache en pleurant à son charmant empire; 
Je retourne à ces monts qui menacent les cieux, 
A ces antres glacés où la nature expire: 
Je vous regretterais à la table des dieux(169).

FIN DES ÉPÎTRES