OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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ÉPÎTRES 43 A 92
A MONSIEUR ***(1).
Du camp de Philisbourg, le 3 juillet 1734.
C’est ici que l’on dort sans lit,
Et qu’on prend ses repas par terre;
Je vois et j’entends l’atmosphère
Qui s’embrase et qui retentit
De cent décharges de tonnerre;
Et dans ces horreurs de la guerre
Le Français chante, boit, et rit.
Bellone va réduire en cendres
Les courtines de Philisbourg,
Par cinquante mille Alexandres
Payés à quatre sous par jour:
Je les vois, prodiguant leur vie,
Chercher ces combats meurtriers,
Couverts de fange et de lauriers,
Et pleins d’honneur et de folie.
Je vois briller au milieu d’eux
Ce fantôme nommé la Gloire,
A l’oeil superbe, au front poudreux,
Portant au cou cravate noire,
Ayant sa trompette en sa main,
Sonnant la charge et la victoire,
Et chantant quelques airs à boire,
Dont ils répètent le refrain(2).
O nation brillante et vaine!
Illustres fous, peuple charmant,
Que la Gloire à son char enchaîne,
Il est beau d’affronter gaîment
Le trépas et le prince Eugène.
Mais, hélas! quel sera le prix
De vos héroïques prouesses!
Vous serez cocus dans Paris
Par vos femmes et vos maîtresses(3). |
A MONSIEUR LE COMTE DE TRESSAN.
(1734)
.Hélas! que je me sens confondre
Par tes vers et par tes talents!
Pourrais-je encore à quarante ans
Les mériter, et leur répondre?
Le temps, la triste adversité
Détend les cordes de ma lyre.
Les Jeux, les Amours, m’ont quitté;
C’est à toi qu’ils viennent sourire,
C’est toi qu’ils veulent inspirer,
Toi qui sais, dans ta double ivresse,
Chanter, adorer ta maîtresse,
En jouir, et la célébrer.
Adieu; quand mon bonheur s’envole,
Quand je n’ai plus que des désirs,
Ta félicité me console
De la perte de mes plaisirs. |
A URANIE(4).
(1734)
. Je vous adore, ô ma chère Uranie!
Pourquoi si tard m’avez-vous enflammé?
Qu’ai-je donc fait des beaux jours de ma vie
Ils sont perdus; je n’avais point aimé.
J’avais cherché dans l’erreur du bel âge
Ce dieu d’amour, ce dieu de mes désirs;
Je n’en trouvai qu’une trompeuse image,
Je n’embrassai que l’ombre des plaisirs.
Non, les baisers des plus tendres maîtresses;
Non, ces moments comptés par cent caresses,
Moments si doux et si voluptueux,
Ne valent pas un regard de tes yeux.
Je n’ai vécu que du jour où ton âme
M’a pénétré de sa divine flamme;
Que de ce jour où, livré tout à
toi,
Le monde entier a disparu pour moi.
Ah! quel bonheur de te voir, de t’entendre!
Que ton esprit a de force et d’appas!
Dieux! que ton coeur est adorable et tendre!
Et quels plaisirs je goûte dans tes bras!
Trop fortuné, j’aime ce que j’admire.
Du haut du ciel, du haut de ton empire,
Vers ton amant tu descends chaque jour,
Pour l’enivrer de bonheur et d’amour.
Belle Uranie, autrefois la Sagesse
En son chemin rencontra le Plaisir;
Elle lui plut; il en osa jouir;
De leurs amours naquit une déesse,
Qui de sa mère a le discernement,
Et de son père a le tendre enjouement.
Cette déesse, ô ciel! qui peut-elle être?
Vous, Uranie, idole de mon coeur,
Vous que les dieux pour la gloire ont fait naître,
Vous qui vivez pour faire mon bonheur. |
A URANIE. (1734)
.Qu’un autre vous enseigne, ô ma chère Uranie,
A mesurer la terre, à lire dans les cieux,
Et soumettre à votre génie
Ce que l’amour soumet au pouvoir de vos yeux.
Pour moi, sans disputer ni du plein ni du vide,
Ce que j’aime est mon univers;
Mon système est celui d’Ovide,
Et l’amour le sujet et l’âme de mes vers.
Écoutez ses leçons; du pays des chimères
Souffrez qu’il vous conduise au pays des désirs:
Je vous apprendrai ses mystères;
Heureux, si vous pouvez m’apprendre ses plaisirs.
Des Grâces vous avez la figure légère,
D’une muse l’esprit, le coeur d’une bergère,
Un visage charmant, où sans être empruntés
On voit briller les dons de Flore,
Que le doigt de l’Amour marque de tous côtés,
Quand par un doux souris il s’embellit encore.
Mais que vous servent tant d’appas?
Quoi! de si belles mains pour toucher un compas,
Ou pour pointer une lunette!
Quoi! des yeux si charmants pour observer le cours
Ou les taches d’une planète?
Non, la main de Vénus est faite
Pour toucher le luth des amours;
Et deux beaux yeux doivent eux-mêmes
Être nos astres ici-bas.
Laissez donc là tous les systèmes,
Sources d’erreurs et de débats;
Et, choisissant l’Amour pour maître,
Jouissez au lieu de connaître. |
A MADAME DU CHÂTELET(5).
(1734)
Je voulais, de mon coeur éternisant l’hommage,
Emprunter la langue des dieux,
Et vous parler votre langage:
Je voulais dans mes vers peindre la vive image
De ce feu, de cette âme, et de ces dons des cieux,
Qu’on sent dans vos discours et qu’on voit dans vos yeux.
Le projet était grand, mais faible est mon génie:
Aussitôt j’invoquai les dieux de l’harmonie,
Les maîtres qui d’Auguste ont embelli la cour;
Tous me devaient aider, et chanter à leur tour.
Le coeur les fit parler, leur muse est naturelle;
Vous les connaissez tous, ils sont vos favoris;
Des auteurs à jamais ils sont l’heureux modèle,
Excepté de vos beaux esprits,
Et de Bernard de Fontenelle.
J’eus l’art de les toucher, car je parlais de vous;
A votre nom divin je les vis tous paraître.
Virgile le premier, mon idole et mon maître,
Virgile s’avança d’un air égal et doux;
Les échos répondaient à sa muse
champêtre,
L’air, la terre et les cieux en étaient embellis;
Tandis que ce pasteur, assis au pied d’un hêtre,
Embrassait Corydon et caressait Philis,
On voyait près de lui, mais non pas sur sa trace,
Cet adroit courtisan et délicat Horace,
Mêlant au dieu du vin l’une et l’autre Vénus,
D’un ton plus libertin caresser avec grâce
Et Glycère et Ligurinus.
Celui qui fut puni de sa coquetterie,
Le maître en l’art d’aimer(6),
qui rien ne nous apprit,
Prodiguait à Corinne avec galanterie
Beaucoup d’amour et trop d’esprit.
Tibulle, caressé dans les bras de Délie,
Par des vers enchanteurs exhalait ses plaisirs;
Et Catulle vantait, plus tendre en ses désirs,
Dans son style emporté, les baisers de Lesbie.
Vous parûtes alors, adorable Émilie:
Je vis soudain sur vous tous les yeux se tourner;
Votre aspect enlaidit les belles,
Et de leurs amants enchantés
Vous fîtes autant d’infidèles.
Je pensais qu’à l’instant ils allaient m’inspirer;
Mais, jaloux de vous plaire et de vous célébrer,
Ils ont bien rabaissé ma téméraire
audace.
Je vois qu’il n’appartient qu’aux maîtres du Parnasse
De vous offrir des vers, et de chanter pour vous;
C’est un honneur dont je serais jaloux,
Si jamais j’étais à leur place.. |
A MONSIEUR LE COMTE ALGAROTTI(7).
(1735)
.Lorsque ce grand courrier de la philosophie,
Condamine l’observateur(8),
De l’Afrique au Pérou conduit par Uranie,
Par la gloire, et par la manie,
S’en va griller sous l’équateur,
Maupertuis et Clairaut, dans leur docte fureur,
Vont geler au pôle du monde.
Je les vois d’un degré mesurer la longueur,
Pour ôter au peuple rimeur
Ce beau nom de machine ronde,
Que nos flasques auteurs, en chevillant leurs vers,
Donnaient à l’aventure à ce plat univers.
Les astres étonnés, dans leur oblique course,
Le grand, le petit Chien, et le Cheval, et l’Ourse,
Se disent l’un à l’autre, en langage des cieux:
Certes, ces gens sont fous, ou ces gens sont des dieux.
Et vous, Algarotti(9), vous,
cygne de Padoue,
Élève harmonieux du cygne de Mantoue,
Vous allez donc aussi, sous le ciel des frimas,
Porter, en grelottant, la lyre et le compas,
Et, sur des monts glacés traçant des parallèles,
Faire entendre aux Lapons vos chansons immortelles?
Allez donc, et du pôle observé, mesuré,
Revenez aux Français apporter des nouvelles.
Cependant je vous attendrai,
Tranquille admirateur de votre astronomie,
Sous mon méridien, dans les champs de Cirey,
N’observant désormais que l’astre d’Émilie.
Échauffé par le feu de son puissant génie,
Et par sa lumière éclairé,
Sur ma lyre je chanterai
Son âme universelle autant qu’elle est unique;
Et j’atteste les cieux, mesurés par vos mains,
Que j’abandonnerais pour ses charmes divins
L’équateur et le pôle arctique(10). |
A MONSIEUR DE SAINT-LAMBERT.
(1736)
Mon esprit avec embarras
Poursuit des vérités arides;
J’ai quitté les brillants appas
Des muses, mes dieux et mes guides,
Pour l’astrolabe et le compas
Des Maupertuis et des Euclides.
Du vrai le pénible fatras
Détend les cordes de ma lyre;
Vénus ne veut plus me sourire,
Les Grâces détournent leurs pas.
Ma muse, les yeux pleins de larmes,
Saint-Lambert, vole auprès de vous;
Elle vous prodigue ses charmes:
Je lis vos vers, j’en suis jaloux.
Je voudrais en vain vous répondre;
Son refus vient de me confondre:
Vous avez fixé ses amours,
Et vous les fixerez toujours.
Pour former un lien durable
Vous avez sans doute un secret;
Je l’envisage avec regret,
Et ce secret, c’est d’être aimable.. |
A MADEMOISELLE DE LUBERT.
.Charmante Iris, qui, sans chercher à plaire,
Savez si bien le secret de charmer;
Vous dont le coeur, généreux et sincère,
Pour son repos sut trop bien l’art d’aimer;
Vous dont l’esprit, formé par la lecture,
Ne parle pas toujours mode et coiffure;
Souffrez, Iris, que ma muse aujourd’hui
Cherche à tromper un moment votre ennui.
Auprès de vous on voit toujours les Grâces:
Pourquoi bannir les Plaisirs et les Jeux?
L’Amour les veut rassembler sur vos traces:
Pourquoi chercher à vous éloigner d’eux?
Du noir chagrin volontaire victime,
Vous seule, Iris, faites votre tourment,
Et votre coeur croirait commettre un crime
S’il se prêtait à la joie un moment.
De vos malheurs je sais toute l’histoire;
LAmour, l’Hymen, ont trahi vos désirs(11):
Oubliez-les; ce n’est que des plaisirs
Dont nous devons conserver la mémoire.
Les maux passés ne sont plus de vrais maux;
Le présent seul est de notre apanage,
Et l’avenir peut consoler le sage,
Mais ne saurait altérer son repos.
Du cher objet que votre coeur adore
Ne craignez rien; comptez sur vos attraits:
Il vous aima; son coeur vous aime encore,
Et son amour ne finira jamais.
Pour son bonheur bien moins que pour le vôtre,
De la Fortune il brigue les faveurs;
Elle vous doit, après tant de rigueurs,
Pour son honneur rendre heureux l’un et l’autre.
D’un tendre ami, qui jamais ne rendit
A la Fortune un criminel hommage,
Ce sont les voeux. Goûtez, sur son présage,
Dès ce moment le sort qu’il vous prédit. |
A Mme LA MARQUISE DU CHÂTELET,
SUR LA PHILOSOPHIE DE NEWTON.
(1736(12))
Tu m’appelles à toi, vaste et puissant génie,
Minerve de la France, immortelle Émilie;
Je m’éveille à ta voix, je marche à
ta clarté(13),
Sur les pas des Vertus et de la Vérité.
Je quitte Melpomène et les jeux du théâtre,
Ces combats, ces lauriers, dont je fus idolâtre;
De ces triomphes vains mon coeur n’est plus touché.
Que le jaloux Rufus(14),
à la terre attaché,
Traîne au bord du tombeau la fureur insensée
D’enfermer dans un vers une fausse pensée;
Qu’il arme contre moi ses languissantes mains
Des traits qu’il destinait au reste des humains;
Que quatre fois par mois un ignorant Zoïle
Élève, en frémissant, une voix imbécile:
Je n’entends point leurs cris, que la haine a formés;
Je ne vois point leurs pas, dans la fange imprimés.
Le charme tout-puissant de la philosophie
Élève un esprit sage au-dessus de l’envie.
Tranquille au haut des cieux que Newton s’est soumis,
Il ignore en effet s’il a des ennemis:
Je ne les connais plus. Déjà de la carrière
L’auguste Vérité vient m’ouvrir la barrière;
Déjà ces tourbillons, l’un par l’autre
pressés,
Se mouvant sans espace, et sans règle entassés,
Ces fantômes savants à mes yeux disparaissent.
Un jour plus pur me luit; les mouvements renaissent.
L’espace, qui de Dieu contient l’immensité,
Voit rouler dans son sein l’univers limité,
Cet univers si vaste à notre faible vue,
Et qui n’est qu’un atome, un point dans l’étendue.
Dieu parle, et le chaos se dissipe à sa voix:
Vers un centre commun tout gravite à la fois.
Ce ressort si puissant, l’âme de la nature,
Était enseveli dans une nuit obscure;
Le compas de Newton, mesurant l’univers,
Lève enfin ce grand voile, et les cieux sont ouverts.
Il déploie à mes yeux, par une main savante,
De l’astre des saisons la robe étincelante:
L’émeraude, l’azur, le pourpre, le rubis,
Sont l’immortel tissu dont brillent ses habits.
Chacun de ses rayons, dans sa substance pure,
Porte en soi les couleurs dont se peint la nature;
Et, confondus ensemble, ils éclairent nos yeux
Ils animent le monde, ils emplissent les cieux.
Confidents du Très Haut, substances éternelles,
Qui brûlez de ses feux, qui couvrez de vos ailes
Le trône où votre maître est assis
parmi vous,
Parlez: du grand Newton n’étiez-vous point jaloux?
La mer entend sa voix. Je vois l’humide empire
S’élever, s’avancer vers le ciel qui l’attire:
Mais un pouvoir central arrête ses efforts;
La mer tombe, s’affaisse, et roule vers ses bords.
Comètes, que l’on craint à l’égal
du tonnerre,
Cessez d’épouvanter les peuples de la terre:
Dans une ellipse immense achevez votre cours;
Remontez, descendez près de l’astre des jours;
Lancez vos feux, volez, et, revenant sans cesse,
Des mondes épuisés ranimez la vieillesse.
Et toi, soeur du soleil, astre qui, dans les cieux,
Des sages éblouis trompais les faibles yeux,
Newton de ta carrière a marqué les limites;
Marche, éclaire les nuits, tes bornes sont prescrites.
Terre, change de forme; et que la pesanteur,
En abaissant le pôle, élève l’équateur(15);
Pôle immobile aux yeux, si lent dans votre course,
Fuyez le char glacé des sept astres de l’Ourse:
Embrassez, dans le cours de vos longs mouvements(16),
Deux cents siècles entiers par delà six
mille ans.
Que ces objets sont beaux! que notre âme épurée
Vole à ces vérités dont elle est
éclairée!
Oui, dans le sein de Dieu, loin de ce corps mortel,
L’esprit semble écouter la voix de l’Éternel.
Vous à qui cette voix se fait si bien entendre,
Comment avez-vous pu, dans un âge encor tendre,
Malgré les vains plaisirs, ces écueils
des beaux jours(17),
Prendre un vol si hardi, suivre un si vaste cours?
Marcher, après Newton, dans cette route obscure
Du labyrinthe immense où se perd la nature?
Puissé-je auprès de vous, dans ce temple
écarté,
Aux regards des Français montrer la Vérité!
Tandis qu’Algarotti(18),
sûr d’instruire et de plaire,
Vers le Tibre étonné conduit cette étrangère,
Que de nouvelles fleurs il orne ses attraits,
Le compas à la main j’en tracerai les traits;
De mes crayons grossiers je peindrai l’immortelle.
Cherchant à l’embellir, je la rendrais moins belle
Elle est, ainsi que vous, noble, simple, et sans fard,
Au-dessus de l’éloge, au-dessus de mon art.. |
AU PRINCE ROYAL, DEPUIS ROI DE
PRUSSE.
DE L’USAGE DE LA SCIENCE DANS
LES PRINCES.
|
Octobre 1736.
Prince, il est peu de rois que les muses instruisent;
Peu savent éclairer les peuples qu’ils conduisent.
Le sang des Antonins sur la terre est tari;
Car, depuis ce héros de Rome si chéri,
Ce philosophe roi, ce divin Marc-Aurèle,
Des princes, des guerriers, des savants le modèle,
Quel roi, sous un tel joug osant se captiver,
Dans les sources du vrai sut jamais s’abreuver?
Deux ou trois, tout au plus, prodiges dans l’histoire,
Du nom de philosophe ont mérité la gloire;
Le reste est à vos yeux le vulgaire des rois,
Esclaves des plaisirs, fiers oppresseurs des lois,
Fardeaux de la nature, ou fléaux de la terre,
Endormis sur le trône, ou lançant le tonnerre.
Le monde, aux pieds des rois, les voit sous un faux-jour;
Qui sait régner sait tout, si l’on en croit la
cour.
Mais quel est en effet ce grand art politique,
Ce talent si vanté dans un roi despotique?
Tranquille sur le trône, il parle, on obéit;
S’il sourit, tout est gai; s’il est triste, on frémit.
Quoi! régir d’un coup d’oeil une foule servile,
Est-ce un poids si pesant, un art si difficile?
Non; mais fouler aux pieds la coupe de l’erreur,
Dont veut vous enivrer un ennemi flatteur,
Des prélats courtisans confondre l’artifice,
Aux organes des lois enseigner la justice;
Du séjour doctoral chassant l’absurdité,
Dans son sein ténébreux placer la vérité,
Éclairer le savant, et soutenir le sage,
Voilà ce que j’admire, et c’est là votre
ouvrage.
L’ignorance, en un mot, flétrit toute grandeur.
Du dernier roi d’Espagne(19)
un grave ambassadeur
De deux savants anglais reçut une prière;
Ils voulaient, dans l’école apportant la lumière,
De l’air qu’un long cristal enferme en sa hauteur,
Aller au haut d’un mont marquer la pesanteur(20).
Il pouvait les aider dans ce savant voyage;
Il les prit pour des fous: lui seul était peu
sage.
Que dirai-je d’un pape et de sept cardinaux(21),
D’un zèle apostolique unissant les travaux,
Pour apprendre aux humains, dans leurs augustes codes,
Que c’était un péché de croire aux
antipodes?
Combien de souverains, chrétiens, et musulmans,
Ont tremblé d’une éclipse, ont craint des
talismans!
Tout monarque indolent, dédaigneux de s’instruire,
Est le jouet honteux de qui veut le séduire.
Un astrologue, un moine, un chimiste effronté,
Se font un revenu de sa crédulité.
Il prodigue au dernier son or par avarice;
Il demande au premier si Saturne propice,
D’un aspect fortuné regardant le soleil,
L’appelle à table, au lit, à la chasse,
au conseil;
Il est aux pieds de l’antre; et, d’une âme soumise,
Par la crainte du diable il enrichit l’Église.
Un pareil souverain ressemble à ces faux dieux,
Vils marbres adorés, ayant en vain des yeux;
Et le prince éclairé, que la raison domine,
Est un vivant portrait de l’essence divine.
Je sais que dans un roi l’étude, le savoir,
N’est pas le seul mérite et l’unique devoir;
Mais qu’on me nomme enfin, dans l’histoire sacrée,
Le roi dont la mémoire est le plus révérée
C’est ce bon Salomon, que Dieu même éclaira,
Qu’on chérit dans Sion, que la terre admira,
Qui mérita des rois le volontaire hommage.
Son peuple était heureux, il vivait sous un sage:
L’Abondance, à sa voix, passant le sein des mers,
Volait pour l’enrichir des bouts de l’univers;
Comme à Londre, à Bordeaux, de cent voiles
suivie,
Elle apporte, au printemps, les trésors de l’Asie.
Ce roi, que tant d’éclat ne pouvait éblouir,
Sut joindre à ses talents l’art heureux de jouir.
Ce sont là les leçons qu’un roi prudent
doit suivre;
Le savoir, en effet, n’est rien sans l’art de vivre.
Qu’un roi n’aille donc point, épris d’un faux
éclat,
Pâlissant sur un livre, oublier son état;
Que plus il est instruit, plus il aime la gloire.
De ce monarque anglais vous connaissez l’histoire:
Dans un fatal exil Jacques(22)
laissa périr
Son gendre infortuné, qu’il eût pu secourir.
Ah! qu’il eût mieux valu, rassemblant ses armées,
Délivrer des Germains les villes opprimées,
Venger de tant d’États les désolations,
Et tenir la balance entre les nations,
Que d’aller, des docteurs briguant les vains suffrages,
Au doux enfant Jésus dédier ses ouvrages!
Un monarque éclairé n’est pas un roi pédant:
Il combat en héros, il pense en vrai savant.
Tel fut ce Julien méconnu du vulgaire,
Philosophe et guerrier, terrible et populaire.
Ainsi ce grand César, soldat, prêtre, orateur,
Fut du peuple romain l’oracle et le vainqueur.
On sait qu’il fit encor bien pis dans sa jeunesse(23);
Mais tout sied au héros, excepté la faiblesse.. |
A Mlle DE T*****, DE ROUEN(24),
QUI AVAIT ÉCRIT À
L’AUTEUR CONJOINTEMENT AVEC M. DE CIDEVILLE. (1738)
Quoi! celle qui n’a dû connaître
Que les Grâces, ses tendres soeurs,
De qui les mains cueillent des fleurs,
Et de qui les pas les font naître,
En philosophe ose paraître
Dans les profondeurs des détours
Où l’on voit les épines croître;
Et la maîtresse des Amours
A choisi Newton pour son maître!
Je vois cette jeune beauté,
Du palais de la Volupté,
Se promener d’un pas agile
Au temple de la Vérité.
La route en était difficile;
Mais elle est avec Cideville,
Dans ces deux temples si fêté.
Jusqu’où n’a-t-elle point été
Avec ce conducteur habile?
Je vois que la nature a fait,
Parmi ses oeuvres infinies,
Deux fois un ouvrage parfait:
Elle a formé deux Émilies.. |
AU PRINCE ROYAL DE PRUSSE. (1738)
Vous ordonnez que je vous dise
Tout ce qu’à Cirey nous faisons:
Ne le voyez-vous pas sans qu’on vous en instruise?
Vous êtes notre maître, et nous vous imitons:
Nous retenons de vous les plus belles leçons
De la sagesse d’Épicure;
Comme vous, nous sacrifions
A tous les arts, à la nature;
Mais de fort loin nous vous suivons.
Ainsi, tandis qu’à l’aventure
Le dieu du jour lance un rayon
Au fond de quelque chambre obscure(25),
De ses traits la lumière pure
Y peint du plus vaste horizon
La perspective en miniature.
Une telle comparaison
Se sent un peu de la lecture
Et de Kircher(26) et de
Newton.
Par ce ton si philosophique
Qu’ose prendre ma faible voix,
Peut-être je gâte à la fois
La poésie et la physique.
Mais cette nouveauté me pique;
Et du vieux code poétique
Je commence à braver les lois.
Qu’un autre, dans ses vers lyriques,
Depuis deux mille ans répétés,
Brode encor des fables antiques;
Je veux de neuves vérités.
Divinités des bergeries,
Naïades des rives fleuries,
Satyres, qui dansez toujours,
Vieux enfants que l’on nomme Amours,
Qui faites naître en nos prairies
De mauvais vers et de beaux jours,
Allez remplir les hémistiches
De ces vers pillés et postiches
Des rimailleurs suivant les cours.
D’une mesure cadencée
Je connais le charme enchanteur
L’oreille est le chemin du coeur;
L’harmonie et son bruit flatteur
Sont l’ornement de la pensée
Mais je préfère, avec raison,
Les belles fautes du génie
A l’exacte et froide oraison
D’un puriste d’académie.
Jardins plantés en symétrie,
Arbres nains tirés au cordeau,
Celui qui vous mit au niveau
En vain s’applaudit, se récrie,
En voyant ce petit morceau:
Jardins, il faut que je vous fuie;
Trop d’art me révolte et m’ennuie.
J’aime mieux ces vastes forêts:
La nature, libre et hardie,
Irrégulière dans ses traits,
S’accorde avec ma fantaisie.
Mais dans ce discours familier
En vain je crois étudier
Cette nature simple et belle;
Je me sens plus irrégulier
Et beaucoup moins aimable qu’elle.
Accordez-moi votre pardon
Pour cette longue rapsodie;
Je l’écrivis avec saillie,
Mais peu maître de ma raison,
Car j’étais auprès d’Émilie.. |
AU PRINCE ROYAL DE PRUSSE(27).
AU NOM DE MADAME LA MARQUISE
DU CHÂTELET,
À QUI IL AVAIT DEMANDÉ
CE QU’ELLE FAISAIT À CIREY. (1738)
Un peu philosophe et bergère,
Dans le sein d’un riant séjour,
Loin des riens brillants de la cour,
Des intrigues du ministère,
Des inconstances de l’amour,
Des absurdités du vulgaire
Toujours sot et toujours trompé,
Et de la troupe mercenaire
Par qui ce vulgaire est dupé,
Je vis heureuse et solitaire;
Non pas que mon esprit sévère
Haïsse par son caractère
Tous les humains également:
Il faut les fuir, c’est chose claire;
Mais non pas tous, assurément.
Vivre seule dans sa tanière
Est un assez méchant parti;
Et ce n’est qu’avec un ami
Que la solitude doit plaire.
Pour ami j’ai choisi Voltaire;
Peut-être en feriez-vous ainsi.
Mes jours s’écoulent sans tristesse;
Et, dans mon loisir studieux,
Je ne demandais rien aux dieux
Que quelque dose de sagesse,
Quand le plus aimable d’entre eux,
A qui nous érigeons un temple,
A, par ses vers doux et nombreux,
De la sagesse que je veux
Donné les leçons et l’exemple.
Frédéric est le nom sacré
De ce dieu charmant qui m’éclaire:
Que ne puis-je aller à mon gré
Dans l’Olyrnpe où l’on le révère!
Mais le chemin m’en est bouché.
Frédéric est un dieu caché,
Et c’est ce qui nous désespère.
Pour moi, nymphe de ces coteaux,
Et des prés si verts et si beaux,
Enrichis de l’eau qui les baise,
Soumise au fleuve de La Blaise,
Je reste parmi ses roseaux.
Mais vous, du séjour du tonnerre
Ne pourriez-vous descendre un peu?
C’est bien la peine d’être dieu
Quand on ne vient pas sur la terre!. |
A MONSIEUR HELVÉTIUS.
(1738)
.Apprenti fermier général(28),
Très savant maître en l’art de plaire,
Chez Plutus, ce gros dieu brutal,
Vous portâtes mine étrangère;
Mais chez les Amours et leur mère,
Chez Minerve, chez Apollon,
Lorsque vous vîntes à paraître,
On vous prit d’abord pour le maître
Ou pour l’enfant de la maison.
Vainement sur votre menton
La main de l’aimable Jeunesse
N’a mis encor que son coton,
Toute la raisonneuse espèce
Croit voir en vous un vrai barbon;
Et cependant votre maîtresse
Jamais ne s’y méprit, dit-on:
Car au langage de Platon,
Au savoir qui dans vous réside,
A ce minois de Céladon,
Vous joignez la force d’Alcide. |
AU ROI DE PRUSSE FRÉDÉRIC
LE GRAND(29),
EN RÉPONSE À UNE
LETTRE DONT IL HONORA L’AUTEUR,
À SON AVÈNEMENT
À LA COURONNE. (1740)
.Quoi! vous êtes monarque, et vous m’aimez encore!
Quoi! le premier moment de cette heureuse aurore
Qui promet à la terre un jour si lumineux,
Marqué par vos bontés, met le comble à
mes voeux!
O coeur toujours sensible! âme toujours égale!
Vos mains du trône à moi remplissent l’intervalle(30),
Citoyen couronné, des préjugés vainqueur,
Vous m’écrivez en homme, et parlez à mon
coeur.
Cet écrit vertueux, ces divins caractères,
Du bonheur des humains sont les gages sincères.
Ah, prince! ah, digne espoir de nos coeurs captivés!
Ah! régnez à jamais comme vous écrivez.
Poursuivez, remplissez des voeux si magnanimes:
Tout roi jure aux autels de réprimer les crimes
Et vous, plus digne roi, vous jurez dans mes mains
De protéger les arts, et d’aimer les humains.
Et toi(31) dont
la vertu brilla persécutée,
Toi qui prouvas un Dieu, mais qu’on nommait athée,
Martyr de la raison, que l’Envie en fureur
Chassa de son pays par les mains de l’erreur,
Reviens, il n’est plus rien qu’un philosophe craigne;
Socrate est sur le trône, et la Vérité
règne.
Cet or qu’on entassait, ce pur sang des États,
Qui leur donne la mort en ne circulant pas,
Répandu par ses mains, au gré de sa prudence,
Va ranimer la vie, et porter l’abondance.
La sanglante injustice expire sous ses pieds
Déjà les rois voisins sont tous ses alliés;
Ses sujets sont ses fils, l’honnête homme est son
frère;
Ses mains portent l’olive, et s’arment pour la guerre.
Il ne recherche point ces énormes soldats,
Ce superbe appareil, inutile aux combats,
Fardeaux embarrassants, colosses de la guerre,
Enlevés(32), à
prix d’or, aux deux bouts de la terre;
Il veut dans ses guerriers le zèle et la valeur,
Et, sans les mesurer, juge d’eux par le coeur(33).
Ainsi pense le juste, ainsi règne le sage.
Mais il faut au grand homme un plus heureux partage:
Consulter la prudence, et suivre l’équité,
Ce n’est encor qu’un pas vers l’immortalité.
Qui n’est que juste est dur; qui n’est que sage est triste:
Dans d’autres sentiments l’héroïsme consiste.
Le conquérant est craint, le sage est estimé;
Mais le bienfaisant charme, et lui seul est aimé;
Lui seul est vraiment roi; sa gloire est toujours pure;
Son nom parvient sans tache à la race future.
A qui se fait chérir faut-il d’autres exploits?
Trajan, non loin du Gange, enchaîna trente rois
A peine a-t-il un nom fameux par la victoire:
Connu par ses bienfaits, sa bonté fait sa gloire.
Jérusalem conquise, et ses murs abattus,
N’ont point éternisé le grand nom de Titus;
Il fut aimé: voilà sa grandeur véritable.
O vous qui l’imitez, vous, son rival aimable,
Effacez le héros dont vous suivez les pas:
Titus perdit un jour, et vous n’en perdrez pas. |
A UN MINISTRE D’ÉTAT(34).
SUR L’ENCOURAGEMENT DES ARTS.
(1740)
.Toi qui, mêlant toujours l’agréable à
l’utile(35),
Des plaisirs aux travaux passes d’un vol agile,
Que j’aime à voir ton goût, par des soins
bienfaisants,
Encourager les arts à ta voix renaissants!
Sans accorder jamais d’injuste préférence,
Entre tous ces rivaux tiens toujours la balance.
De Melpomène en pleurs anime les accents;
De sa riante soeur chéris les agréments;
Anime le pinceau, le ciseau, l’harmonie,
Et mets un compas d’or dans les mains d’Uranie.
Le véritable esprit sait se plier à tout:
On ne vit qu’à demi quand on n’a qu’un seul goût.
Je plains tout être faible, aveugle en sa manie,
Qui dans un seul objet confina son génie,
Et qui, de son idole adorateur charmé,
Veut immoler le reste au dieu qu’il s’est formé.
Entends-tu murmurer ce sauvage algébriste,
A la démarche lente, au teint blême, à
l’oeil triste,
Qui, d’un calcul aride à peine encore instruit,
Sait que quatre est à deux comme seize est à
huit?
Il méprise Racine, il insulte à Corneille;
Lulli n’a point de son pour sa pesante oreille;
Et Rubens vainement, sous ses pinceaux flatteurs.
De la belle nature assortit les couleurs.
Des xx redoublés admirant la puissance,
Il croit que Varignon(36)
fut seul utile en France;
Et s’étonne surtout qu’inspiré par l’amour,
Sans algèbre autrefois Quinault charmât
la cour.
Avec non moins d’orgueil et non moins de folie,
Un élève d’Euterpe, un enfant de Thalie,
Qui, dans ses vers pillés, nous répète
aujourd’hui
Ce qu’on a dit cent fois, et toujours mieux que lui,
De sa frivole muse admirateur unique,
Conçoit pour tout le reste un dégoût
léthargique,
Prend pour des arpenteurs Archimède et Newton,
Et voudrait mettre en vers Aristote et Platon(37).
Ce boeuf qui pesamment rumine ses problèmes,
Ce papillon folâtre, ennemi des systèmes,
Sont regardés tous deux avec un ris moqueur
Par un bavard en robe, apprenti chicaneur,
Qui, de papiers timbrés barbouilleur mercenaire,
Vous vend pour un écu sa plume et sa colère.
« Pauvres fous, vains esprits, s’écrie avec
hauteur
Un ignorant fourré, fier du nom de docteur,
Venez à moi; laissez Massillon, Bourdaloue(38);
Je veux vous convertir; mais je veux qu’on me loue.
Je divise en trois points le plus simple des cas;
J’ai vingt ans, sans l’entendre, expliqué saint
Thomas. »
Ainsi ces charlatans, de leur art idolâtres,
Attroupent un vain peuple au pied de leurs théâtres.
L’honnête homme est plus juste, il approuve en
autrui
Les arts et les talents qu’il ne sent point en lui.
Jadis avant que Dieu, consommant son ouvrage,
Eût d’un souffle de vie animé son image,
Il se plut à créer des animaux divers:
L’aigle, au regard perçant, pour régner
dans les airs;
Le paon, pour étaler l’iris de son plumage;
Le coursier, pour servir; le loup, pour le carnage;
Le chien, fidèle et prompt; l’âne, docile
et lent,
Et le taureau farouche, et l’animal bêlant;
Le chantre des forêts; la douce tourterelle,
Qu’on a cru faussement des amants le modèle:
L’homme les nomma tous, et, par un heureux choix,
Discernant leurs instincts, assigna leurs emplois(39).
On compte que l’époux de la célèbre
Hortense(40)
Signala plaisamment sa sainte extravagance:
Craignant de faire un choix par sa faible raison,
Il tirait aux trois dés les rangs de sa maison.
Le sort, d’un postillon, faisait un secrétaire;
Son cocher étonné devint homme d’affaire;
Un docteur hibernois, son très digne aumônier,
Rendit grâce au destin qui le fit cuisinier.
On a vu quelquefois des choix assez bizarres.
Il est beaucoup d’emplois, mais les talents sont rares.
Si dans Rome avilie un empereur brutal
Des faisceaux d’un consul honora son cheval,
Il fut cent fois moins fou que ceux dont l’imprudence
Dans d’indignes mortels a mis sa confiance.
L’ignorant a porté la robe de Cujas;
La mitre a décoré des têtes de Midas;
Et tel au gouvernail a présidé sans peine,
Qui, la rame à la main, dut servir à la
chaîne.
Le mérite est caché. Qui sait si de nos
temps
Il n’est point, quoi qu’on dise, encor quelques talents?
Peut-être qu’un Virgile, un Cicéron sauvage,
Est chantre de paroisse, ou juge de village.
Le sort, aveugle roi des aveugles humains,
Contredit la nature, et détruit ses desseins;
Il affaiblit ses traits, les change ou les efface
Tout s’arrange au hasard, et rien n’est à sa place. |
AU ROI DE PRUSSE.
|
.A Bruxelles, le 9
avril 1741.
Non, il n’est point ingrat; c’est moi qui suis injuste;
Il fait des vers, il m’aime; et ce héros auguste,
En inspirant l’amour, en répandant l’effroi,
Caresse encor sa muse, et badine avec moi.
Du bouclier de Mars il s’est fait un pupitre(41);
De sa main triomphante il me trace une épître,
Une épître où son coeur a paru tout
entier.
J’y vois le bel esprit; et l’homme, et le guerrier.
C’est le vrai coloris de son âme intrépide.
Son style, ainsi que lui, brillant, mâle, et rapide,
Sans languir un moment, ressemble a ses exploits.
Il dit tout en deux mots, et fait tout en deux mois.
O ciel! veillez sur lui, si vous aimez la terre:
Écartez loin de lui les foudres de la guerre;
Mais écartez surtout les poignards des dévots.
Que le fou Loyola défende à ses suppôts
D’imiter saintement, dans les champs germaniques,
Des Châtels, des Cléments, les forfaits
catholiques.
Je connais trop l’Église et ses saintes fureurs.
Je ne crains point les rois, je crains les directeurs;
Je crains le front tondu d’un cuistre à robe noire,
Qui, du vieux Testament lisant du nez l’histoire,
D’Aod et de Judith admirant les desseins,
Prêche le parricide, et fait des assassins.
Il sait d’un fanatique enhardir la faiblesse.
Un sot à deux genoux, qui marmotte à confesse
La liste des péchés dont il veut le pardon,
Instrument dangereux dans les mains d’un fripon,
Croit tout, est prêt à tout; et sa main
frénétique
Respecte rarement un héros hérétique. |
AU ROI DE PRUSSE(42).
|
Ce 20 avril l741.
Eh bien! mauvais plaisants, critiques obstinés,
Prétendus beaux esprits, à médire
acharnés,
Qui, parlant sans penser, fiers avec ignorance,
Mettez légèrement les rois dans la balance;
Qui d’un ton décisif, aussi hardi que faux,
Assurez qu’un savant ne peut être un héros;
Ennemis de la gloire et de la poésie,
Grands critiques des rois, allez en Silésie;
Voyez cent bataillons près de Neiss écrasés:
C’est là qu’est mon héros. Venez, si vous
l’osez.
Le voilà ce savant que la gloire environne,
Qui préside aux combats, qui commande à
Bellone,
Qui du fier Charles Douze égalant le grand coeur,
Le surpasse en prudence, en esprit, en douceur.
C’est lui-même, c’est lui, dont l’âme universelle
Courut de tous les arts la carrière immortelle;
Lui qui de la nature a vu les profondeurs,
Des charlatans dévots confondit les erreurs;
Lui qui dans un repas, sans soins et sans affaire,
Passait les ignorants dans l’art heureux de plaire;
Qui sait tout, qui fait tout, qui s’élance à
grands pas
Du Parnasse à l’Olympe, et des jeux aux combats.
Je sais que Charles Douze, et Gustave, et Turenne,
N’ont point bu dans les eaux qu’épanche l’Hippocrène:
Mais enfin ces guerriers, illustres ignorants,
En étant moins polis, n’en étaient pas
plus grands.
Mon prince est au-dessus de leur gloire vulgaire:
Quand il n’est point Achille, il sait être un Homère;
Tour à tour la terreur de l’Autriche et des sots;
Fertile en grands projets, aussi bien qu’en bons mots;
En riant à la fois de Genève et de Rome,
Il parle, agit, combat, écrit, règne, en
grand homme.
O vous qui prodiguez l’esprit et les vertus,
Reposez-vous, mon prince, et ne m’effrayez plus;
Et, quoique vous sachiez tout penser et tout faire,
Songez que les boulets ne vous respectent guère,
Et qu’un plomb dans un tube entassé par des sots(43)
Peut casser d’un seul coup la tête d’un héros
Lorsque, multipliant son poids par sa vitesse(44),
Il fend l’air qui résiste, et pousse autant qu’il
presse.
Alors privé de vie, et chargé d’un grand
nom,
Sur un lit de parade étendu tout du long,
Vous iriez tristement revoir votre patrie.
O ciel! que ferait-on dans votre académie?
Un dur anatomiste, élève d’Atropos,
Viendrait, scalpel en main, disséquer mon héros.
« La voilà, dirait-il, cette cervelle unique,
Si belle, si féconde, et si philosophique. »
Il montrerait aux yeux les fibres de ce coeur
Généreux, bienfaisant, juste, plein de
grandeur.
Il couperait... mais non, ces horribles images
Ne doivent point souiller les lignes de nos pages.
Conservez, ô mes dieux! l’aimable Frédéric,
Pour son bonheur, pour moi, pour le bien du public.
Vivez, prince, et passez dans la paix, dans la guerre,
Surtout dans les plaisirs, tous les ic de la terre,
Théodoric, Ulric, Genseric, Alaric,
Dont aucun ne vous vaut, selon mon pronostic.
Mais lorsque vous aurez, de victoire en victoire,
Augmenté vos États, ainsi que votre gloire,
Daignez vous souvenir que ma tremblante voix,
En chantant vos vertus, présagea vos exploits.
Songez bien qu’en dépit de la grandeur suprême,
Votre main mille fois m’écrivait: Je vous aime.
Adieu, grand politique, et rapide vainqueur!
Trente États subjugués ne valent point
un coeur.. |
AU ROI DE PRUSSE(45).
|
De Bruxelles, 1742.
Les vers et les galants écrits
Ne sont pas de cette province,
Et dans les lieux où tout est prince
Il est très peu de beaux esprits.
Jean Rousseau(46), banni
de Paris,
Vit émousser dans ce pays
Le tranchant aigu de sa pince;
Et sa muse, qui toujours grince,
Et qui fuit les Jeux et les Ris,
Devint ici grossière et mince.
Comment vouliez-vous que je tinsse
Contre ces frimas épaissis?
Vouliez-vous que je redevinsse
Ce que j’étais quand je suivis
Les traces du pasteur du Mince(47),
Et que je chantai les Henris?
Apollon la tête me rince;
Il s’aperçoit que je vieillis.
Il voulut qu’en lisant Leibnitz
De plus rimailler je m’abstinsse;
Il le voulut, et j’obéis
Auriez-vous cru que j’y parvinsse?. |
RÉPONSE AUX PREMIERS VERS
DU MARQUIS DE XIMENÈS,
du 31 Décembre 1742.
|
1er Janvier 1743.
Vous flattez trop ma vanité:
Cet art si séduisant vous était inutile;
L’art des vers suffisait; et votre aimable style
M’a lui seul assez enchanté.
Votre âge quelquefois hasarde ses prémices(48).
En esprit, ainsi qu’en amour,
Le temps ouvre les yeux, et l’on condamne un jour
De ses goûts passagers les premiers sacrifices.
A la moins aimable beauté,
Dans son besoin d’aimer on prodigue son âme,
On prête des appas à l’objet de sa flamme;
Et c’est ainsi que vous m’avez traité.
Ah! ne me quittez point, séducteur que vous êtes!
Ma muse a reçu vos serments...
Je sens qu’elle est au rang de ces vieilles coquettes
Qui pensent fixer leurs amants.. |
AU ROI DE PRUSSE. FRAGMENT.
.. . . . . . . .
Lorsque, pour tenir la balance,
L’Anglais vide son coffre-fort;
Lorsque l’Espagnol sans puissance
Croit partout être le plus fort;
Quand le Français vif et volage
Fait au plus vite un empereur(49);
Quand Belle-Isle n’est pas sans peur
Pour l’ouvrier et pour l’ouvrage;
Quand le Batave un peu tardif
Rempli d’égards et de scrupule,
Avance un pas et deux recule
Pour se joindre à l’Anglais actif;
Quand le bonhomme de saint-père
Du haut de sa sainte Sion
Donne sa bénédiction
A plus d’une armée étrangère,
Que fait mon héros à Berlin?
Il réfléchit sur la folie
Des conducteurs du genre humain;
Il donne des lois au destin,
Et carrière à son grand génie;
Il fait des vers gais et plaisants;
Il rit en donnant des batailles;
On commence à craindre à Versailles
De le voir rire à nos dépens(50).
. . . . . . . . . |
AU ROI DE PRUSSE. (1744)
.Ceux qui sont nés sous un monarque(51)
Font tous semblant de l’adorer;
Sa Majesté, qui le remarque,
Fait semblant de les honorer
Et de cette fausse monnoie
Que le courtisan donne au roi,
Et que le prince lui renvoie,
Chacun vit, ne songeant qu’à soi.
Mais lorsque la philosophie,
La séduisante poésie,
Le goût, l’esprit, l’amour des arts,
Rejoignent sous leurs étendards,
A trois cents milles de distance,
Votre très royale éloquence,
Et mon goût pour tous vos talents;
Quand, sans crainte et sans espérance,
Je sens en moi tous vos penchants
Et lorsqu’un peu de confidence
Resserre encor ces noeuds charmants;
Enfin lorsque Berlin attire
Tous mes sens à Cirey séduits,
Alors ne pouvez-vous pas dire:
On m’aime tout roi que je suis?
Enfin l’océan germanique,
Qui toujours des lions hambourgeois
Servit si bien la république,
Vers Embden sera sous vos lois,
Avec garnison batavique.
Un tel mélange me confond;
Je m’attendais peu, je vous jure,
De voir de l’or avec du plomb;
Mais votre creuset me rassure:
A votre feu, qui tout épure,
Bientôt le vil métal se fond,
Et l’or vous demeure en nature.
Partout que de prospérités!
Vous conquérez, vous héritez(52)
Des ports de mer et des provinces;
Vous mariez à de grands princes(53)
De très adorables beautés;
Vous faites noce, et vous chantez
Sur votre lyre enchanteresse
Tantôt de Mars les cruautés,
Et tantôt la douce mollesse.
Vos sujets, au sein du loisir,
Goûtent les fruits de la victoire;
Vous avez et fortune et gloire;
Vous avez surtout du plaisir;
Et cependant le roi mon maître,
Si digne avec vous de paraître
Dans la liste des meilleurs rois,
S’amuse à faire dans la Flandre(54)
Ce que vous faisiez autrefois
Quand trente canons à la fois
Mettaient des bastions en cendre.
C’est lui qui, secouru du ciel,
Et surtout d’une armée entière,
A brisé la forte barrière
Qu’à notre nation guerrière
Mettait le bon greffier Fagel.
De Flandre il court en Allemagne
Défendre les rives du Rhin;
Sans quoi le pandoure inhumain
Viendrait s’enivrer de ce vin
Qu’on a cuvé dans la Champagne.
Grand roi, je vous l’avais bien dit
Que mon souverain magnanime
Dans l’Europe aurait du crédit,
Et de grands droits à votre estime.
Son beau feu, dont un vieux prélat(55)
Avait caché les étincelles,
A de ses flammes immortelles
Tout d’un coup répandu l’éclat.
Ainsi la brillante fusée
Est tranquille jusqu’au moment
Où, par son amorce embrasée,
Elle éclaire le firmament,
Et, perçant dans les sombres voiles,
Semble se mêler aux étoiles,
Qu’elle efface par son brillant.
C’est ainsi que vous enflammâtes
Tout l’horizon d’un nouveau ciel,
Lorsqu’à Berlin vous commençâtes
A prendre ce vol immortel
Devers la gloire, où vous volâtes.
Tout du plus loin que je vous vis,
Je m’écriai, je vous prédis
A l’Europe tout incertaine.
Vous parûtes: vingt potentats
Se troublèrent dans leurs États,
En voyant ce grand phénomène
Il brille, il donne de beaux jours:
J’admire, je bénis son cours;
Mais c’est de loin: voilà ma peine. |
A MONSIEUR LE PRÉSIDENT
HÉNAULT.
|
A Cirey, 1er septembre
1744.
O déesse de la santé,
Fille de la sobriété,
Et mère des plaisirs du sage,
Qui sur le matin de notre âge
Fais briller ta vive clarté,
Et répands la sérénité
Sur le soir d’un jour plein d’orage,
O déesse, exauce mes voeux!
Que ton étoile favorable
Conduise ce mortel aimable;
Il est si digne d’être heureux!
Sur Hénault tous les autres dieux
Versent la source inépuisable
De leurs dons les plus précieux.
Toi qui seule tiendrais lieu d’eux,
Serais-tu seule inexorable?
Ramène à ses amis charmants,
Ramène à ses belles demeures
Ce bel esprit de tous les temps,
Cet homme de toutes les heures.
Orne pour lui, pour lui suspends
La course rapide du temps;
Il en fait un si bel usage!
Les devoirs et les agréments
En font chez lui l’heureux partage.
Les femmes l’ont pris fort souvent
Pour un ignorant agréable,
Les gens en us pour un savant,
Et le dieu joufflu de la table
Pour un connaisseur très gourmand.
Qu’il vive autant que son ouvrage(56),
Qu’il vive autant que tous les rois
Dont il nous décrit les exploits,
Et la faiblesse et le courage,
Les moeurs, les passions, les lois,
Sans erreurs et sans verbiage.
Qu’un bon estomac soit le prix
De son coeur, de son caractère,
De ses chansons, de ses écrits.
Il a tout: il a l’art de plaire,
L’art de nous donner du plaisir
L’art si peu connu de jouir;
Mais il n’a rien s’il ne digère.
Grand Dieu! je ne m’étonne pas
Qu’un ennuyeux, un Desfontaine,
Entouré dans son galetas
De ses livres rongés des rats,
Nous endormant, dorme sans peine;
Et que le bouc soit gros et gras.
Jamais Eglé, jamais Sylvie,
Jamais Lise à souper ne prie
Un pédant à citations,
Sans goût, sans grâce, et sans génie;
Sa personne, en tous lieux honnie,
Est réduite à ses noirs gitons.
Hélas! les indigestions
Sont pour la bonne compagnie..
|
AU ROI DE PRUSSE.
|
A Paris, ce 1er novembre
1714.
Du héros de la Germanie
Et du plus bel esprit des rois
Je n’ai reçu, depuis trois mois,
Ni beaux vers, ni prose polie;
Ma muse en est en léthargie.
Je me réveille aux fiers accents
De l’Allemagne ranimée,
Aux fanfares de votre armée,
A vos tonnerres menaçants,
Qui se mêlent aux cris perçants
Des cent voix de la Renommée.
Je vois de Berlin à Paris
Cette déesse vagabonde,
De Frédéric et de Louis
Porter les noms au bout du monde;
Ces noms, que la gloire a tracés
Dans un cartouche de lumière;
Ces noms, qui répondent assez
Du bonheur de l’Europe entière,
S’ils sont toujours entrelacés(57),
Quels seront les heureux poètes,
Les chantres boursouflés des rois,
Qui pourront élever leurs voix,
Et parler de ce que vous faites?
C’est à vous seul de vous chanter,
Vous qu’en vos mains j’ai vu porter
La lyre, et la lance d’Achille;
Vous qui, rapide en votre style
Comme dans vos exploits divers,
Faîtes de la prose et des vers
Comme vous prenez une ville.
D’Horace heureux imitateur,
Sa gaîté, son esprit, sa grâce,
Ornent votre style enchanteur;
Mais votre muse le surpasse
Dans un point cher à notre coeur:
L’empereur protégeait Horace,
Et vous protégez l’empereur(58).
Fils de Mars et de Calliope,
Et digne de ces deux grands noms,
Faites le destin de l’Europe,
Et daignez faire des chansons;
Et quand Thémis avec Bellone
Par votre main raffermira
Des césars le funeste trône;
Du Tokai la vigne féconde;
Quand partout son vin se boira,
Qu’en le buvant on chantera
Les pacificateurs du monde,
Mon prince à Berlin reviendra;
Mon prince à son peuple qui l’aime
Libéralement donnera
Un nouvel et bel opéra,
Qu’il aura composé lui-même.
Chaque auteur vous applaudira;
Car, tout envieux que nous sommes
Et du mérite et du grand nom,
Un poète est toujours fort bon
A la tête de cent mille hommes.
Mais, croyez-moi, d’un tel secours
Vous n’avez pas besoin pour plaire;
Fussiez-vous pauvre comme Homère,
Comme lui vous vivrez toujours.
Pardon, si ma plume légère,
Que souvent la vôtre enhardit,
Écrit toujours au bel esprit
Beaucoup plus qu’au roi qu’on révère.
Le Nord, à vos sanglants progrès,
Vit des rois le plus formidable:
Moi, qui vous approchai de près,
Je n’y vis que le plus aimable..
|
AU ROI.
PRÉSENTÉS A SA
MAJESTÉ, AU CAMP DEVANT FRIBOURG(59).
|
.Novembre 1744.
Vous dont l’Europe entière aime ou craint la justice,
Brave et doux à la fois, prudent sans artifice,
Roi nécessaire au monde, où portez-vous
vos pas?
De la fièvre échappé(60),
vous courez aux combats!
Vous volez à Fribourg! En vain La Peyronie(61)
Vous disait: « Arrêtez, ménagez votre
vie!
Il vous faut du régime, et non des soins guerriers
Un héros peut dormir, couronné de lauriers.
»
Le zèle a beau parler, vous n’avez pu le croire.
Rebelle aux médecins, et fidèle à
la gloire,
Vous bravez l’ennemi, les assauts, les saisons,
Le poids de la fatigue, et le feu des canons.
Tout l’État en frémit, et craint votre
courage.
Vos ennemis, grand roi, le craignent davantage.
Ah! n’effrayez que Vienne, et rassurez Paris!
Rendez, rendez la joie à vos peuples chéris;
Rendez-nous ce héros qu’on admire et qu’on aime.
Un sage nous a dit que le seul bien suprême,
Le seul bien qui du moins ressemble au vrai bonheur,
Le seul digne de l’homme, est de toucher un coeur.
Si ce sage eut raison, si la philosophie
Plaça dans l’amitié le charme de la vie,
Quel est donc, justes dieux! le destin d’un bon roi,
Qui dit, sans se flatter: « Tous les coeurs sont
à moi?
A cet empire heureux qu’il est beau de prétendre!
Vous qui le possédez, venez, daignez entendre
Des bornes de l’Alsace aux remparts de Paris
Ce cri que l’amour seul forme de tant de cris.
Accourez, contemplez ce peuple dans la joie,
Bénissant le héros que le ciel lui renvoie.
Ne le voyez-vous pas tout ce peuple à genoux,
Tous ces avides yeux qui ne cherchent que vous,
Tous nos coeurs enflammés volant sur notre bouche?
C’est là le vrai triomphe, et le seul qui vous
touche.
Cent rois au Capitole en esclaves traînés,
Leurs villes, leurs trésors, et leurs dieux enchaînés,
Ces chars étincelants, ces prêtres, cette
armée,
Ce sénat insultant à la terre opprimée,
Ces vaincus envoyés du spectacle au cercueil,
Ces triomphes de Rome étaient ceux de l’orgueil:
Le vôtre est de l’amour, et la gloire en est pure;
Un jour les effaçait, le vôtre à
jamais dure;
Ils effrayaient le monde, et vous le rassurez.
Vous, l’image des dieux sur la terre adorés,
Vous que dans l’âge d’or elle eût choisi
pour maître,.
Goûtez les jours heureux que vos soins font renaître!
Que la paix florissante embellisse leur cours!
Mars fait des jours brillants, la paix fait les beaux
jours.
Qu’elle vole à la voix du vainqueur qui l’appelle,
Et qui n’a combattu que pour nous et pour elle! |
AU ROI DE PRUSSE. FRAGMENT.
Ah! mon prince, c’est grand dommage
Que vous n’ayez point votre image,
Un fils par la gloire animé,
Un fils par vous accoutumé
A rogner ce grand héritage
Que l’Autriche s’était formé.
Il est doux de se reconnaître
Dans sa noble postérité;
Un grand homme en doit faire naître:
Voyez comme le roi mon maître
De ce devoir s’est acquitté.
Son dauphin, comme vous, appelle
Auprès de lui les plus beaux arts
De Le Brun, de Lully, d’Handelle(62),
Tout aussi bien que ceux de Mars.
Il apprit la langue espagnole;
Il entend celle des Césars,
Mais des Césars du Capitole.
Vous me demanderez comment,
Dans le beau printemps de sa vie,
Un dauphin peut en savoir tant;
Qui fut son maître? le génie:
Ce fut là votre précepteur.
Je sais bien qu’un peu de culture
Rend encor le terrain meilleur;
Mais l’art fait moins que la nature.... |
AU ROI DE PRUSSE.
.J’ai donc vu ce Potsdam, et je ne vous vois pas;
On dit qu’ainsi que moi vous prenez médecine.
Que de conformités m’attachent sur vos pas!
Le dieu de la double colline,
L’amour de tous les arts, la haine des dévots;
Raisonner quelquefois sur l’essence divine;
Peu hanter nosseigneurs les sots;
Au corps comme à l’esprit donner peu de repos;
Mettre l’ennui toujours en fuite;
Manger trop quelquefois, et me purger ensuite;
Savourer les plaisirs, et me moquer des maux;
Sentir et réprimer ma vive impatience:
Voilà quel est mon lot, voilà ma ressemblance
Avec mon aimable héros.
O vous, maîtres du monde! ô vous, rois que
j’atteste,
Indolents dans la paix, ou de sang abreuvés...
Ressemblez-lui dans tout le reste... |
AU ROI DE PRUSSE.
QUI AVAIT ADRESSÉ DES
VERS A L’ACTEUR SUR CES RIMES REDOUBLÉES.
|
Juin 1745.
Lorsque deux rois s’entendent bien,
Que chacun d’eux défend son bien,
Et du bien d’autrui fait ripaille;
Quand un des deux, roi très chrétien,
L’autre, qui l’est vaille que vaille,
Prennent des murs, gagnent bataille,
Et font sur le bord stygien
Voler des pandours la canaille:
Quand Berlin rit avec Versaille
Aux dépens de l’Hanovrien,
Que dit monsieur l’Autrichien?
Tout honteux, il faut qu’il s’en aille
Loin du monarque prussien,
Qui le bat, le suit, et s’en raille.
Cela pourra gâter la taille
De ce gros monsieur Bartenstein,
Et rabaisser ce ton hautain
Qui toujours contre vous criaille.
C’est en vain que l’Anglais travaille
A combattre votre destin,
Vous aurez l’huître, et lui l’écaille;
Vous aurez le fruit et le grain,
Et lui l’écorce avec la paille.
Le Saxon voit que c’est en vain
Qu’un petit moment il ferraille;
Contre un aussi mauvais voisin
Que peut-il faire? rien qui vaille.
Vous seriez empereur romain,
Et du pape première ouaille,
Si vous en aviez le dessein
Mais votre pouvoir souverain
Subsistera, pour le certain,
Sans cette belle pretintaille.
Soyez l’arbitre du Germain,
Soyez toujours vainqueur humain,
Et laissez là la rime en aille.. |
AU DUC DE RICHELIEU(63).
(1745)
Généreux courtisan d’un roi brillant de
gloire,
Vous, ministre et témoin de ses vaillants exploits,
L’emploi d’écrire son histoire
Devient le plus beau des emplois.
Plus il est glorieux, et plus il est facile;
Le sujet seul fait tout, et l’art est inutile.
Je n’ai pas besoin d’ornement,
Je n’ai rien à flatter, et je n’ai rien à
taire:
Je dois raconter simplement
Les grandes actions, ainsi qu’il les sait faire.
Je dirai qu’il porte ses pas
Des jeux à la tranchée, et d’un siège
aux combats;
Que si Louis le Grand renversa des murailles,
Le ciel réservait à son fils
L’honneur de gagner des batailles,
Et de mettre le comble à la gloire des lis.
Je peindrai ce courage et tranquille et terrible,
Vainqueur du fier Anglais, qui se croit invincible
Le champ de Fontenoy de meurtre ensanglanté,
D’autant plus glorieux qu’il fut plus disputé.
Dans ce combat affreux, acharné, sanguinaire,
Le roi craint pour son fils, le fils craint pour son
père;
Nos soldats tout sanglants frémissent pour tous
deux,
Seul mouvement d’effroi dans ces coeurs généreux.
Grand roi, Londres gémit, Vienne pleure et t’admire:
Ton bras va décider des destins de l’Empire.
La Sardaigne balance, et Munich se repent;
Le Batave indécis au remords est en proie;
Et la France s’écrie au milieu de sa joie:
Le plus aimé des rois est aussi le plus grand.. |
A MONSIEUR LE COMTE ALGAROTTI.
QUI ÉTAIT ALORS A LA
COUR DE SAXE,
ET QUE LE ROI DE POLOGNE AVAIT
FAIT SON CONSEILLER DE GUERRE.
|
A Paris, 21 février
1747.
Enfant du Pinde et de Cythère,
Brillant et sage Algarotti,
A qui le ciel a départi
L’art d’aimer, d’écrire, et de plaire,
Et que, pour comble de bienfaits,
Un des meilleurs rois de la terre
A fait son conseiller de guerre
Dès qu’il a voulu vivre en paix(64);
Dans vos palais de porcelaine,
Recevez ces frivoles sons,
Enfilés sans art et sans peine
Au charmant pays des pompons.
O Saxe! que nous vous aimons.
O Saxe! que nous vous devons
D’amour et de reconnaissance!
C’est de votre sein que sortit
Le héros qui venge la France(65),
Et la nymphe qui l’embellit(66).
Apprenez que cette dauphine,
Par ses grâces, par son esprit,
Ici chaque jour accomplit
Ce que votre muse divine
Dans ses lettres m’avait prédit.
Vous penserez que je l’ai vue,
Quand je vous en dis tant de bien,
Et que je l’ai même entendue:
Je vous jure qu’il n’en est rien,
Et que ma muse peu connue,
En vous répétant dans ces vers
Cette vérité toute nue,
N’est que l’écho de l’univers.
Une dauphine est entourée,
Et l’étiquette est son tourment.
J’ai laissé passer prudemment
Des paniers la foule titrée,
Qui remplit tout l’appartement
De sa bigarrure dorée(67).
Virgile était-il le premier
A la toilette de Livie?
Il laissait passer Cornélie,
Les ducs et pairs, le chancelier,
Et les cordons bleus d’Italie,
Et s’amusait sur l’escalier
Avec Tibulle et Polymnie.
Mais à la fin j’aurai mon tour:
Les dieux ne me refusent guère;
Je fais aux Grâces chaque jour
Une très dévote prière.
Je leur dis: « Filles de l’Amour
Daignez, à ma muse discrète
Accordant un peu de faveur,
Me présenter à votre soeur
Quand vous irez à sa toilette. »
Que vous dirai-je maintenant
Du dauphin, et de cette affaire
De l’amour et du sacrement?
Les dames d’honneur de Cythère
En pourraient parler dignement;
Mais un profane doit se taire.
Sa cour dit qu’il s’occupe à faire
Une famille de héros,
Ainsi qu’ont fait très à propos
Son aïeul et son digne père.
Daignez pour moi remercier
Votre ministre magnifique;
D’un fade éloge poétique
Je pourrais fort bien l’ennuyer;
Mais je n’aime pas à louer;
Et ces offrandes si chéries
Des belles et des potentats,
Gens tout nourris de flatteries,
Sont un bijou qui n’entre pas
Dans son baguier de pierreries.
Adieu: faites bien au Saxon
Goûter les vers de l’Italie
Et les vérités de Newton:
Et que votre muse polie
Parle encor sur un nouveau ton
De notre immortelle Émilie(68).. |
A S. A. S. Mme LA DUCHESSE DU
MAINE,
SUR LA VICTOIRE REMPORTÉE
PAR LE ROI, A LAWFELT. (1747)
Auguste fille et mère de héros,
Vous ranimez ma voix faible et cassée,
Et vous voulez que ma muse lassée
Comme Louis ignore le repos.
D’un crayon vrai vous m’ordonnez de peindre
Son coeur modeste et ses brillants exploits,
Et Cumberland, que l’on a vu deux fois
Chercher ce roi, l’admirer, et le craindre.
Mais des bons vers l’heureux temps est passé;
L’art des combats est l’art où l’on excelle.
Notre Alexandre en vain cherche un Apelle
Louis s’élève, et le siècle est
baissé.
De Fontenoy le nom plein d’harmonie
Pouvait au moins seconder le génie.
Boileau pâlit au seul nom de Voërden(69).
Que dirait-il si, non loin d’Helderen,
Il eût fallu suivre entre les deux Nèthes
Bathiani, si savant en retraites;
Avec d’Estrée à Rosmal s’avancer?
La Gloire parle, et Louis me réveille;
Le nom du roi charme toujours l’oreille;
Mais que Lawfelt est rude à prononcer(70)!
Et quel besoin de nos panégyriques,
Discours en vers, épîtres héroïques,
Enregistrés, visés par Crébillon(71),
Signés Marville(72),
et jamais Apollon?
De votre fils je connais l’indulgence;
Il recevra sans courroux mon encens(73):
Car la Bonté, la soeur de la Vaillance,
De vos aïeux passa dans vos enfants.
Mais tout lecteur n’est pas si débonnaire;
Et si j’avais, peut-être téméraire,
Représenté vos fiers carabiniers
Donnant l’exemple aux plus braves guerriers
Si je peignais ce soutien de nos armes,
Ce petit-fils, ce rival de Condé;
Du dieu des vers si j’étais secondé,
Comme il le fut par le dieu des alarmes,
Plus d’un censeur, encore avec dépit,
M’accuserait d’en avoir trop peu dit.
Très peu de gré, mille traits de satire,
Sont le loyer de quiconque ose écrire
Mais pour le prince il faut savoir souffrir;
Il est partout des risques à courir;
Et la censure, avec plus d’injustice,
Va tous les jours acharner sa malice
Sur des héros dont la fidélité
L’a mieux servi que je ne rai chanté(74).
Allons, parlez, ma noble Académie:
Sur vos lauriers êtes-vous endormie?
Représentez ce conquérant humain
Offrant la paix, le tonnerre à la main.
Ne louez point, auteurs, rendez justice;
Et, comparant aux siècles reculés
Le siècle heureux, les jours dont vous parlez,
Lisez César, vous connaîtrez Maurice(75).
Si de l’État vous aimez les vengeurs,
Si la patrie est vivante en vos coeurs,
Voyez ce chef dont l’active prudence
Venge à la fois Gênes, Parme, et la France.
Vantez Belle-Isle; élevez dans vos vers
Un monument au généreux Boufflers(76);
Il est du sang qui fut l’appui du trône:
Il eût pu l’être; et la faux du trépas
Tranche ses jours, échappés à Bellone,
Au sein des murs délivrés par son bras.
Mais quelle voix assez forte, assez tendre,
Saura gémir sur l’honorable cendre
De ces héros que Mars priva du jour,
Aux yeux d’un roi, leur père et leur amour?
O vous surtout, infortuné Bavière,
Jeune Froulay, si digne de nos pleurs,
Qui chantera votre vertu guerrière?
Sur vos tombeaux qui répandra des fleurs?
Anges des cieux, puissances immortelles,
Qui présidez à nos jours passagers,
Sauvez Lautrec au milieu des dangers:
Mettez Ségur à l’ombre de vos ailes;
Déjà Rocoux vit déchirer son flanc.
Ayez pitié de cet âge si tendre;
Ne versez pas le reste de ce sang
Que pour Louis il brûle de répandre(77).
De cent guerriers couronnez les beaux jours:
Ne frappez pas Bonac et d’Aubeterre,
Plus accablés sous de cruels secours
Que sous les coups des foudres de la guerre.
Mais, me dit-on, faut-il à tout propos
Donner en vers des listes de héros?
Sachez qu’en vain l’amour de la patrie
Dicte vos vers au vrai seul consacrés:
On flatte peu ceux qu’on a célébrés;
On déplaît fort à tous ceux qu’on
oublie.
Ainsi toujours le danger suit mes pas;
Il faut livrer presque autant de combats
Qu’en a causé sur l’onde et sur la terre
Cette balance utile à l’Angleterre.
Cessez, cessez, digne sang de Bourbon,
De ranimer mon timide Apollon,
Et laissez-moi tout entier à l’histoire;
C’est là qu’on peut, sans génie et sans
art,
Suivre Louis de l’Escaut jusqu’au Jart.
Je dirai tout, car tout est à sa gloire.
Il fait la mienne, et je me garde bien
De ressembler à ce grand satirique(78),
De son héros discret historien,
Qui, pour écrire un beau panégyrique(79),
Fut bien payé, mais qui n’écrivit rien.. |
A MONSIEUR LE DUC DE RICHELIEU.
. Dans vos projets étudiés
Joignant la force et l’artifice,
Vous devenez donc un Ulysse,
D’un Achille que vous étiez.
Les intérêts de deux couronnes
Sont soutenus par vos exploits,
Et des fiers tyrans du Génois
On vous a vu prendre à la fois
Et les postes et les personnes(80).
L’ennemi, par vous déposté,
Admire votre habileté.
En pareil cas, quelque Voiture
Vous dirait qu’on vous vit toujours
Auprès de Mars et des Amours
Dans la plus brillante posture.
Ainsi jadis on s’exprimait
Dans la naissante Académie
Que votre grand-oncle formait;
Mais la vieille dame, endormie
Dans le sein d’un triste repos,
Semble renoncer aux bons mots,
Et peut-être même au génie.
Mais quand vous viendrez à Paris,
Après plus d’un beau poste pris,
Il faudra bien qu’on vous harangue
Au nom du corps des beaux esprits,
Et des maîtres de notre langue.
Revenez bientôt essuyer
Ces fadeurs qu’on nomme éloquence,
Et donnez-moi la préférence
Quand il faudra vous ennuyer. |
A MONSIEUR LE MARÉCHAL
DE SAXE,(81)
EN LUI ENVOYANT LES OEUVRES
DE M. LE MARQUIS DE ROCHEMORE, SON ANCIEN AMI, MORT DEPUIS PEU.
(Ce dernier est supposé
lui faire un envoi de l’autre monde.)
Je goûtais dans ma nuit profonde
Les froides douceurs du repos,
Et m’occupais peu des héros
Qui troublent le repos du monde;
Mais dans nos champs élysiens
Je vois une troupe en colère
De fiers Bretons, d’Autrichiens,
Qui vous maudit et vous révère;
Je vois des Français éventés,
Qui tous se flattent de vous plaire,
Et qui sont encore entêtés
De leurs plaisirs et de leur gloire,
Car ils sont morts à vos côtés
Entre les bras de la Victoire.
Enfin dans ces lieux tout m’apprend
Que celui que je vis à table
Gai, doux, facile, complaisant,
Et des humains le plus aimable,
Devient aujourd’hui le plus grand.
J’allais vous faire un compliment;
Mais, parmi les choses étranges
Qu’on dit à la cour de Pluton,
On prétend que ce fier Saxon
S’enfuit au seul bruit des louanges,
Comme l’Anglais fuit à son nom.
Lisez seulement mes folies,
Mes vers, qui n’ont loué jamais
Que les trop dangereux attraits
Du dieu du vin et des Sylvies:
Ces sujets ont toujours tenté
Les héros de l’antiquité
Comme ceux du siècle où nous sommes:
Pour qui sera la volupté,
S’il en faut priver les grands hommes?. |
A MADAME DENIS, NIÈCE
DE L’AUTEUR.
LA VIE DE PARIS ET DE VERSAILLES.
(1748)
. Vivons pour nous, ma chère Rosalie;
Que l’amitié, que le sang qui nous lie,
Nous tiennent lieu du reste des humains
Ils sont si sots, si dangereux, si vains!
Ce tourbillon qu’on appelle le monde
Est si frivole, en tant d’erreurs abonde,
Qu’il n’est permis d’en aimer le fracas
Qu’à l’étourdi qui ne le connaît
pas.
Après dîner, l’indolente Glycère
Sort pour sortir, sans avoir rien à faire:
On a conduit son insipidité
Au fond d’un char, où, montant de côté,
Son corps pressé gémit sous les barrières
D’un lourd panier qui flotte aux deux portières.
Chez son amie au grand trot elle va;
Monte avec joie, et s’en repent déjà,
L’embrasse, et bâille; et puis lui dit: «
Madame,
J’apporte ici tout l’ennui de mon âme:
Joignez un peu votre inutilité
A ce fardeau de mon oisiveté. »
Si ce ne sont ses paroles expresses,
C’en est le sens. Quelques feintes caresses,
Quelques propos sur le jeu, sur le temps,
Sur un sermon, sur le prix des rubans,
Ont épuisé leurs âmes excédées:
Elles chantaient déjà, faute d’idées;
Dans le néant leur coeur est absorbé,
Quand dans la chambre entre monsieur l’abbé,
Fade plaisant, galant escroc, et prêtre,
Et du logis pour quelques mois le maître.
Vient à la piste un fat en manteau
noir,
Qui se rengorge et se lorgne au miroir.
Nos deux pédants sont tous deux sûrs de
plaire;
Un officier arrive, et les fait taire,
Prend la parole, et conte longuement
Ce qu’à Plaisance(82)
eût fait son régiment
Si par malheur on n’eût pas fait retraite.
Il vous le mène au col de la Bouquette(83);
A Nice, au Var, à Digne il le conduit;
Nul ne l’écoute, et le cruel poursuit.
Arrive Isis, dévote au maintien triste,
A l’air sournois: un petit janséniste,
Tout plein d’orgueil et de saint Augustin,
Entre avec elle, en lui serrant la main.
D’autres oiseaux de différent plumage,
Divers de goût, d’instinct, et de ramage,
En sautillant font entendre à la fois
Le gazouillis de leurs confuses voix;
Et dans les cris de la folle cohue
La médisance est à peine entendue.
Ce chamaillis de cent propos croisés
Ressemble aux vents l’un à l’autre opposés.
Un profond calme, un stupide silence
Succède au bruit de leur impertinence;
Chacun redoute un honnête entretien:
On veut penser, et l’on ne pense rien.
O roi David! ô ressource assurée!
Viens ranimer leur langueur désoeuvrée;
Grand roi David, c’est toi dont les sizains(84)
Fixent l’esprit et le goût des humains.
Sur un tapis dès qu’on te voit paraître,
Noble, bourgeois, clerc, prélat, petit-maître,
Femme surtout, chacun met son espoir
Dans tes cartons peints de rouge et de noir(85):
Leur âme vide est du moins amusée
Par l’avarice en plaisir déguisée.
De ces exploits le beau monde occupé
Quitte à la fin le jeu pour le soupé;
Chaque convive en liberté déploie
A son voisin son insipide joie.
L’homme machine, esprit qui tient du corps,
En bien mangeant remonte ses ressorts:
Avec le sang l’âme se renouvelle,
Et l’estomac gouverne la cervelle.
Ciel! quels propos! ce pédant du palais
Blâme la guerre, et se plaint de la paix.
Ce vieux Crésus, en sablant du champagne,
Gémit des maux que souffre la campagne;
Et, cousu d’or, dans le luxe plongé,
Plaint le pays de tailles surchargé.
Monsieur l’abbé vous entame une histoire
Qu’il ne croit point, et qu’il veut faire croire;
On l’interrompt par un propos du jour,
Qu’un autre conte interrompt à son tour.
De froids bons mots, des équivoques fades,
Des quolibets, et des turlupinades,
Un rire faux que l’on prend pour gaîté,
Font le brillant de la société.
C’est donc ainsi, troupe absurde et frivole,
Que nous usons de ce temps qui s’envole;
C’est donc ainsi que nous perdons des jours
Longs pour les sots, pour qui pense si courts.
Mais que ferai-je? où fuir loin de
moi-même?
Il faut du monde; on le condamne, on l’aime:
On ne peut vivre avec lui ni sans lui(86).
Notre ennemi le plus grand, c’est l’ennui,
Tel qui chez soi se plaint d’un sort tranquille,
Vole à la cour, dégoûté de
la ville.
Si dans Paris chacun parle au hasard,
Dans cette cour on se tait avec art,
Et de la joie, ou fausse ou passagère,
On n’a pas même une image légère.
Heureux qui peut de son maître approcher!
Il n’a plus rien désormais à chercher.
Mais Jupiter, au fond de l’empyrée,
Cache aux humains sa présence adorée:
Il n’est permis qu’à quelques demi-dieux
D’entrer le soir aux cabinets des cieux.
Faut-il aller, confondu dans la presse,
Prier les dieux de la seconde espèce(87),
Qui des mortels font le mal ou le bien?
Comment aimer des gens qui n’aiment rien,
Et qui, portés sur ces rapides sphères
Que la fortune agite en sens contraires,
L’esprit troublé de ce grand mouvement,
N’ont pas le temps d’avoir un sentiment?
A leur lever pressez-vous pour attendre,
Pour leur parler sans vous en faire entendre,
Pour obtenir, après trois ans d’oubli,
Dans l’antichambre un refus très poli.
« Non, dites-vous, la cour ni le beau monde
Ne sont point faits pour celui qui les fronde.
Fuis pour jamais ces puissants dangereux;
Fuis les plaisirs, qui sont trompeurs comme eux.
Bon citoyen, travaille pour la France,
Et du public attends ta récompense. »
Qui? le public! ce fantôme inconstant,
Monstre à cent voix, Cerbère dévorant,
Qui flatte et mord, qui dresse par sottise
Une statue, et par dégoût la brise?
Tyran jaloux de quiconque le sert,
Il profana la cendre de Colbert;
Et, prodiguant l’insolence et l’injure,
Il a flétri la candeur la plus pure:
Il juge, il loue, il condamne au hasard
Toute vertu, tout mérite, et tout art.
C’est lui qu’on vit, de critiques avide,
Déshonorer le chef-d’oeuvre d’Aristide,
Et, pour Judith, Pirame, et Régulus(88),
Abandonner Phèdre, et Britannicus;
Lui qui dix ans proscrivit Athalie,
Qui, protecteur d’une scène avilie,
Frappant des mains, bat à tort, à travers,
Au mauvais sens qui hurle en mauvais vers.
Mais il revient, il répare sa honte;
Le temps l’éclaire: oui, mais la mort plus prompte
Ferme mes yeux dans ce siècle pervers,
En attendant que les siens soient ouverts.
Chez nos neveux on me rendra justice;
Mais, moi vivant, il faut que je jouisse.
Quand dans la tombe un pauvre homme est inclus,
Qu’importe un bruit, un nom qu’on n’entend plus(89)?
L’ombre de Pope avec les rois repose;
Un peuple entier fait son apothéose,
Et son nom vole à l’immortalité:
Quand il vivait, il fut persécuté.
Ah! cachons-nous; passons avec les sages
Le soir serein d’un jour mêlé d’orages;
Et dérobons à l’oeil de l’envieux
Le peu de temps que me laissent les dieux.
Tendre amitié, don du ciel, beauté pure,
Porte un jour doux dans ma retraite obscure!
Puissé-je vivre et mourir dans tes bras,
Loin du méchant qui ne te connaît pas,
Loin du bigot, dont la peur dangereuse
Corrompt la vie, et rend la mort affreuse! |
A MONSIEUR LE PRÉSIDENT
HÉNAULT.
|
Lunéville,
novembre 1748.
Vous qui de la chronologie(90)
Avez réformé les erreurs;
Vous dont la main cueillit les fleurs
De la plus belle poésie;
Vous qui de la philosophie
Avez sondé les profondeurs,
Malgré les plaisirs séducteurs
Qui partagèrent votre vie;
Hénault, dites-moi, je vous prie,
Par quel art, par quelle magie,
Parmi tant de succès flatteurs,
Vous avez désarmé l’Envie
Tandis que moi, placé plus bas,
Qui devrais être inconnu d’elle,
Je vois chaque jour la cruelle
Verser ses poisons sur mes pas?
Il ne faut point s’en faire accroire;
J’eus l’air de me faire afficher
Aux murs du temple de Mémoire;
Aux sots vous sûtes vous cacher.
Je parus trop chercher la gloire,
Et la gloire vint vous chercher.
Qu’un chêne, l’honneur d’un bocage,
Domine sur mille arbrisseaux,
On respecte ses verts rameaux,
Et l’on danse sous son ombrage;
Mais que du tapis d’un gazon
Quelque brin d’herbe ou de fougère
S’élève un peu sur l’horizon,
On l’en arrache avec colère.
Je plains le sort de tout auteur,
Que les autres ne plaignent guères;
Si dans ses travaux littéraires
Il veut goûter quelque douceur,
Que, des beaux esprits serviteur,
Il évite ses chers confrères.
Montaigne, cet auteur charmant,
Tour à tour profond et frivole,
Dans son château paisiblement,
Loin de tout frondeur malévole,
Doutait de tout impunément,
Et se moquait très librement
Des bavards fourrés de l’école;
Mais quand son élève Charron,
Plus retenu, plus méthodique,
De sagesse donna leçon,
Il fut près de périr, dit-on,
Par la haine théologique.
Les lieux, le temps, l’occasion,
Font votre gloire ou votre chute:
Hier on aimait votre nom,
Aujourd’hui l’on vous persécute.
La Grèce à l’insensé Pyrrhon
Fait élever une statue:
Socrate prêche la raison,
Et Socrate boit la ciguë.
Heureux qui dans d’obscurs travaux
A soi-même se rend utile!
Il faudrait, pour vivre tranquille,
Des amis, et point de rivaux.
La gloire est toujours inquiète;
Le bel esprit est un tourment.
On est dupe de son talent
C’est comme une épouse coquette,
Il lui faut toujours quelque amant.
Sa vanité, qui vous obsède,
S’expose à tout imprudemment;
Elle est des autres l’agrément,
Et le mal de qui la possède.
Mais finissons ce triste ton:
Est-il si malheureux de plaire?
L’envie est un mal nécessaire;
C’est un petit coup d’aiguillon
Qui vous force encore à mieux faire.
Dans la carrière des vertus
L’âme noble en est excitée.
Virgile avait son Maevius,
Hercule avait son Eurysthée.
Que m’importent de vains discours
Qui s’envolent et qu’on oublie?
Je coule ici mes heureux jours
Dans la plus tranquille des cours,
Sans intrigue, sans jalousie,
Auprès d’un roi sans courtisans(91),
Près de Boufflers et d’Émilie;
Je les vois et je les entends,
Il faut bien que je fasse envie. |
A MONSIEUR LE DUC DE RICHELIEU(92),
A QUI LE SÉNAT DE GÊNES
AVAIT ÉRIGÉ UNE STATUE.
|
A Lunéville,
18 novembre 1748.
Je la verrai cette statue
Que Gêne élève justement
Au héros qui l’a défendue.
Votre grand-oncle, moins brillant,
Vit sa gloire moins étendue;
Il serait jaloux à la vue
De cet unique monument.
Dans l’âge frivole et charmant
Où le plaisir seul est d’usage,
Où vous reçûtes en partage
L’art de tromper si tendrement,
Pour modeler ce beau visage,
Qui de Vénus ornait la cour,
On eut pris celui de l’Amour,
Et surtout de l’Amour volage;
Et quelques traits moins enfantins
Auraient été la vive image
Du dieu qui préside aux jardins.
Ce double et charmant avantage
Peut diminuer à la fin;
Mais la gloire augmente avec l’âge.
Du sculpteur la modeste main
Vous fera l’air moins libertin
C’est de quoi mon héros enrage.
On ne peut filer tous ses jours
Sur le trône heureux des Amours;
Tous les plaisirs sont de passage:
Mais vous saurez régner toujours
Par l’esprit et par le courage.
Les traits du Richelieu coquet,
De cette aimable créature,
Se trouveront en miniature
Dans mille boîtes à portrait
Où Macé mit votre figure(93).
Mais ceux du Richelieu vainqueur,
Du héros soutien de nos armes,
Ceux du père, du défenseur
D’une république en alarmes,
Ceux de Richelieu son vengeur,
Ont pour moi cent fois plus de charmes.
Pardon, je sens tous les travers
De la morale où je m’engage;
Pardon, vous n’êtes pas si sage
Que je le prétends dans ces vers:
Je ne veux pas que l’univers
Vous croie un grave personnage.
Après ce jour de Fontenoy,
Où, couvert de sang et de poudre,
On vous vit ramener la foudre
Et la victoire à votre roi(94);
Lorsque, prodiguant votre vie,
Vous eûtes fait pâlir d’effroi
Les Anglais, l’Autriche, et l’Envie,
Vous revîntes vite à Paris
Mêler les myrtes de Cypris
A tant de palmes immortelles.
Pour vous seul, à ce que je vois,
Le Temps et l’Amour n’ont point d’ailes,
Et vous servez encor les belles,
Comme la France et les Génois.. |
A MONSIEUR DE SAINT-LAMBERT.
(1749)
Tandis qu’au-dessus de la terre,
Des aquilons et du tonnerre,
La belle amante de Newton
Dans les routes de la lumière
Conduit le char de Phaéton,
Sans verser dans cette carrière,
Nous attendons paisiblement,
Près de l’onde castalienne(95),
Que notre héroïne revienne
De son voyage au firmament;
Et nous assemblons pour lui plaire,
Dans ces vallons et dans ces bois,
Les fleurs dont Horace autrefois
Faisait des bouquets pour Glycère.
Saint-Lambert, ce n’est que pour toi
Que ces belles fleurs sont écloses;
C’est ta main qui cueille les roses,
Elles épines sont pour moi.
Ce vieillard chenu qui s’avance,
Le Temps, dont je subis les lois,
Sur ma lyre a glacé mes doigts,
Et des organes de ma voix
Fait trembler la sourde cadence.
Les Grâces dans ces beaux vallons,
Les dieux de l’amoureux délire,
Ceux de la flûte et de la lyre,
T’inspirent tes aimables sons,
Avec toi dansent aux chansons,
Et ne daignent plus me sourire.
Dans l’heureux printemps de tes jours
Des dieux du Pinde et des amours
Saisis la faveur passagère;
C’est le temps de l’illusion.
Je n’ai plus que de la raison
Encore, hélas! n’en ai-je guère.
Mais je vois venir sur le soir,
Du plus haut de son aphélie,
Notre astronomique Émilie(96)
Avec un vieux tablier noir,
Et la main d’encre encor salie.
Elle a laissé là son compas,
Et ses calculs, et sa lunette
Elle reprend tous ses appas
Porte-lui vite à sa toilette
Ces fleurs qui naissent sous tes pas,
Et chante-lui sur ta musette
Ces beaux airs que l’Amour répète,
Et que Newton ne connut pas(97).. |
A MONSIEUR DESMAHIS. (1750)
Vos jeunes mains cueillent des fleurs
Dont je n’ai plus que les épines;
Vous dormez dessous les courtines
Et des Grâces et des neuf Soeurs:
Je leur fais encor quelques mines,
Mais vous possédez leurs faveurs.
Tout s’éteint, tout s’use, tout passe
Je m’affaiblis, et vous croissez;
Mais je descendrai du Parnasse
Content, si vous m’y remplacez.
Je jouis peu, mais j’aime encore;
Je verrai du moins vos amours:
Le crépuscule de mes jours
S’embellira de votre aurore.
Je dirai: Je fus comme vous;
C’est beaucoup me vanter peut-être;
Mais je ne serai point jaloux:
Le plaisir permet-il de l’être?. |
A MONSIEUR LE CARDINAL QUIRINI(98).
|
Berlin, 1751.
Quoi! vous voulez donc que je chante
Ce temple orné par vos bienfaits,
Dont aujourd’hui Berlin se vante!
Je vous admire, et je me tais.
Comment sur les bords de la Sprée,
Dans cette infidèle contrée
Où de Rome on brave les lois,
Pourrai-je élever une voix
A des cardinaux consacrée?
Éloigné des murs de Sion,
Je gémis en bon catholique.
Hélas! mon prince est hérétique,
Et n’a point de dévotion.
Je vois avec componction
Que dans l’infernale séquelle
Il sera près de Cicéron,
Et d’Aristide et de Platon,
Ou vis-à-vis de Marc-Aurèle.
On sait que ces esprits fameux
Sont punis dans la nuit profonde;
Il faut qu’il soit damné comme eux,
Puisqu’il vit comme eux dans ce monde.
Mais surtout que je suis fâché
De le voir toujours entiché
De l’énorme et cruel péché
Que l’on nomme la tolérance!
Pour moi, je frémis quand je pense
Que le musulman, le païen,
Le quakre, et le luthérien,
L’enfant de Genève et de Rome,
Chez lui tout est reçu si bien,
Pourvu que l’on soit honnête homme.
Pour comble de méchanceté,
Il a su rendre ridicule
Cette sainte inhumanité,
Cette haine dont sans scrupule
S’arme le dévot entêté,
Et dont se raille l’incrédule.
Que ferai-je, grand cardinal,
Moi chambellan très inutile
D’un prince endurci dans le mal,
Et proscrit dans notre Évangile?
Vous dont le front prédestiné
A nos yeux doublement éclate;
Vous dont le chapeau d’écarlate
Des lauriers du Pinde est orné;
Qui, marchant sur les pas d’Horace
Et sur ceux de saint Augustin,
Suivez le raboteux chemin
Du paradis et du Parnasse,
Convertissez ce rare esprit:
C’est à vous d’instruire et de plaire;
Et la grâce de Jésus-Christ
Chez vous brille en plus d’un écrit,
Avec les trois Grâces d’Homère(99).. |
AU ROI DE PRUSSE.
|
9 avril 1751.
Dans ce jour du saint vendredi,
Jour où l’on veut nous faire accroire
Qu’un Dieu pour le monde a pâti,
J’ose adresser ma voix à mon vrai roi de gloire.
De mon salut vrai créateur,
De d’Argens et de moi l’unique rédempteur,
Du salut éternel je ne suis pas en peine;
Mais de ce vrai salut qu’on nomme la santé,
Mon esprit est inquiété.
Pardonnez, cher sauveur, à mon audace vaine.
O vous qui faites des heureux,
L’êtes-vous? souffrez-vous? êtes-vous à
la gêne?
Et les points de côté, la colique inhumaine,
Troubleraient-ils encor des jours si précieux?
O philosophe roi, grand homme, heureux génie
Vous dont le charmant entretien,
L’indulgente raison, l’aimable poésie,
Étonnent mon âme ravie,
Puissiez-vous goûter tout le bien
Que vous versez sur notre vie!. |
AU ROI DE PRUSSE. (1751)
Est-il vrai que Voltaire aura
A Sans-Souci l’honneur de boire
Les eaux d’Hippocrène ou d’Égra,
Au lieu de l’onde sale et noire
Qu’en enfer il avalera?
En ce cas il apportera
Son paquet et son écritoire,
Et près de vous il apprendra
Que sagesse vaut mieux que gloire.
Sur les arbres il écrira:
« Beaux lieux consacrés à la lyre,
Aux arts, aux douceurs du repos,
J’admirais ici mon héros,
Et me gardais de le lui dire. ». |
AU ROI DE PRUSSE(100).
.Blaise Pascal a tort, il en faut convenir;
Ce pieux misanthrope, Héraclite sublime,
Qui pense qu’ici-bas tout est misère et crime,
Dans ses tristes accès ose nous maintenir
Qu’un roi que l’on amuse, et même un roi qu’on
aime,
Dès qu’il n’est plus environné,
Dés qu’il est réduit à lui-même,
Est de tous les mortels le plus infortuné(101)
Il est le plus heureux s’il s’occupe et s’il pense.
Vous le prouvez très bien; car, loin de votre
cour,
En hibou fort souvent renfermé tout le jour,
Vous percez d’un oeil d’aigle en cet abîme immense
Que la philosophie offre à nos faibles yeux
Et votre esprit laborieux,
Qui sait tout observer, tout orner, tout connaître,
Qui se connaît lui-même, et qui n’en vaut
que mieux,
Par ce mâle exercice augmente encor son être.
Travailler est le lot et l’honneur d’un mortel.
Le repos est, dit-on, le partage du ciel.
Je n’en crois rien du tout: quel bien imaginaire
D’être les bras croisés pendant l’éternité?
Est-ce dans le néant qu’est la félicité?
Dieu serait malheureux s’il n’avait rien à faire;
Il est d’autant plus Dieu qu’il est plus agissant.
Toujours, ainsi que vous, il produit quelque ouvrage:
On prétend qu’il fait plus, on dit qu’il se repent.
Il préside au scrutin qui, dans le Vatican,
Met sur un front ridé la coiffe à triple
étage.
Du prisonnier Mahmoud il vous fait un sultan.
Il mûrit à Moka, dans le sable arabique(102),
Ce café nécessaire aux pays des frimas:
Il met la fièvre en nos climats,
Et le remède en Amérique.
Il a rendu l’humain séjour
De la variété le mobile théâtre;
Il se plut à pétrir d’incarnat et d’albâtre
Les charmes arrondis du sein de Pompadour,
Tandis qu’il vous étend un noir luisant d’ébène
Sur le nez aplati d’une dame africaine,
Qui ressemble à la nuit comme l’autre au beau
jour.
Dieu se joue à son gré de la race mortelle;
Il fait vivre cent ans le Normand Fontenelle,
Et trousse à trente-neuf mon dévot de Pascal.
Il a deux gros tonneaux d’où le bien et le mal
Descendent en pluie éternelle
Sur cent mondes divers et sur chaque animal.
Les sots, les gens d’esprit, et les fous, et les sages,
Chacun reçoit sa dose, et le tout est égal.
On prétend que de Dieu les rois sont les images.
Les Anglais pensent autrement;
Ils disent en plein parlement
Qu’un roi n’est pas plus dieu que le pape infaillible.
Mais il est pourtant très plausible
Que ces puissants du siècle un peu trop adorés,
A la faiblesse humaine ainsi que nous livrés,
Ressemblent en un point à notre commun maître:
C’est qu’ils font comme lui le mal et le bien-être;
Ils ont les deux tonneaux. Bouchez-moi pour jamais
Le tonneau des dégoûts, des chagrins, des
caprices,
Dont on voit tant de cours s’abreuver à longs
traits;
Répandez de pures délices
Sur votre peu d’élus à vos banquets admis;
Que leurs fronts soient sereins, que leurs coeurs soient
unis:
Au feu de votre esprit que notre esprit s’éclaire;
Que sans empressement nous cherchions à vous plaire;
Qu’en dépit de la majesté,
Notre agréable Liberté,
Compagne du Plaisir, mère de la Saillie,
Assaisonne avec volupté
Les ragoûts de votre ambrosie.
Les honneurs rendent vain, le plaisir rend heureux.
Versez les douceurs de la vie
Sur votre Olympe sablonneux,
Et que le bon tonneau soit à jamais sans lie(103). |
L’AUTEUR(104)
ARRIVANT DANS SA TERRE, PRÈS
DU LAC DE GENÈVE.
|
Mars 1755.
O maison d’Aristippe! ô jardins d’Épicure!
Vous qui me présentez, dans vos enclos divers,
Ce qui souvent manque à mes vers,
Le mérite de l’art soumis à la nature,
Empire de Pomone et de Flore sa soeur,
Recevez votre possesseur!
Qu’il soit, ainsi que vous, solitaire et tranquille!
Je ne me vante point d’avoir en cet asile
Rencontré le parfait bonheur:
Il n’est point retiré dans le fond d’un bocage;
Il est encor moins chez les rois;
Il n’est pas même chez le sage
De cette courte vie il n’est point le partage.
Il y faut renoncer; mais on peut quelquefois
Embrasser au moins son image.
Que tout plaît en ces lieux à mes sens étonnés!
D’un tranquille océan(105)
l’eau pure et transparente
Baigne les bords fleuris de ces champs fortunés;
D’innombrables coteaux ces champs sont couronnés.
Bacchus les embellit; leur insensible pente
Vous conduit par degrés à ces monts sourcilleux(106)
Qui pressent les enfers et qui fendent les cieux.
Le voilà ce théâtre et de neige et
de gloire,
Éternel boulevard qui n’a point garanti
Des Lombards le beau territoire.
Voilà ces monts affreux célébrés
dans l’histoire,
Ces monts qu’ont traversés, par un vol si hardi,
Les Charles, les Othon, Catinat, et Conti(107),
Sur les ailes de la Victoire.
Au bord de cette mer où s’égarent mes yeux,
Ripaille(108), je te vois.
O bizarre Amédée(109),
Est-il vrai que dans ces beaux lieux,
Des soins et des grandeurs écartant toute idée,
Tu vécus en vrai sage, en vrai voluptueux,
Et que, lassé bientôt de ton doux ermitage,
Tu voulus être pape, et cessas d’être sage(110)?
Lieux sacrés du repos, je n’en ferais pas tant;
Et, malgré les deux clefs dont la vertu nous frappe,
Si j’étais ainsi pénitent,
Je ne voudrais point être pape.
Que le chantre flatteur du tyran des Romains,
L’auteur harmonieux des douces Géorgiques,
Ne vante plus ces lacs et leurs bords magnifiques,
Ces lacs que la nature a creusés de ses mains
Dans les campagnes italiques!
Mon lac est le premier: c’est sur ces bords heureux
Qu’habite des humains la déesse éternelle,
L’âme des grands travaux, l’objet des nobles voeux,
Que tout mortel embrasse, ou désire, ou rappelle,
Qui vit dans tous les coeurs, et dont le nom sacré
Dans les cours des tyrans est tout bas adoré,
La Liberté. J’ai vu cette déesse altière,
Avec égalité répandant tous les
biens,
Descendre de Morat en habit de guerrière,
Les mains teintes du sang des fiers Autrichiens
Et de Charles le Téméraire.
Devant elle on portait ces piques et ces dards,
On traînait ces canons, ces échelles fatales
Qu’elle-même brisa quand ses mains triomphales
De Genève en danger défendaient les remparts.
Un peuple entier la suit, sa naïve allégresse
Fait à tout l’Apennin répéter ses
clameurs;
Leurs fronts sont couronnés de ces fleurs que
la Grèce
Aux champs de Marathon prodiguait aux vainqueurs.
C’est là leur diadème; ils en font plus
de compte
Que d’un cercle à fleurons de marquis et de comte,
Et des larges mortiers à grands bords abattus,
Et de ces mitres d’or aux deux sommets pointus.
On ne voit point ici la grandeur insultante
Portant de l’épaule au côté
Un ruban que la Vanité
A tissu de sa main brillante,
Ni la fortune insolente
Repoussant avec fierté
La prière humble et tremblante
De la triste pauvreté.
On n’y méprise point les travaux nécessaires
Les états sont égaux, et les hommes sont
frères.
Liberté! liberté! ton trône est en
ces lieux:
La Grèce où tu naquis t’a pour jamais perdue,
Avec ses sages et ses dieux.
Rome, depuis Brutus, ne t’a jamais revue.
Chez vingt peuples polis à peine es-tu connue.
Le Sarmate à cheval t’embrasse avec fureur;
Mais le bourgeois à pied, rampant dans l’esclavage,
Te regarde, soupire, et meurt dans la douleur.
L’Anglais pour te garder signala son courage:
Mais on prétend qu’à Londre on te vend
quelquefois.
Non, je ne le crois point: ce peuple fier et sage
Te paya de son sang, et soutiendra tes droits.
Aux marais du Batave on dit que tu chancelles,
Tu peux te rassurer: la race des Nassaux,
Qui dressa sept autels à tes lois immortelles(111),
Maintiendra de ses mains fidèles
Et tes honneurs et tes faisceaux.
Venise te conserve, et Gênes t’a reprise.
Tout à côté du trône à
Stockholm on t’a mise;
Un si beau voisinage est souvent dangereux.
Préside à tout état où la
loi t’autorise,
Et restes-y, si tu le peux.
Ne va plus, sous les noms et de Ligue et de Fronde,
Protectrice funeste en nouveautés féconde,
Troubler les jours brillants d’un peuple de vainqueurs,
Gouverné par les lois, plus encor par les moeurs;
Il chérit la grandeur suprême:
Qu’a-t-il besoin de tes faveurs
Quand son joug est si doux qu’on le prend pour toi-même?
Dans le vaste Orient ton sort n’est pas si beau.
Aux murs de Constantin, tremblante et consternée,
Sous les pieds d’un vizir tu languis enchaînée
Entre le sabre et le cordeau.
Chez tous les Levantins tu perdis ton chapeau.
Que celui du grand Tell(112)
orne en ces lieux ta tête!
Descends dans mes foyers en tes beaux jours de fête.
Viens m’y faire un destin nouveau.
Embellis ma retraite, où l’Amitié t’appelle;
Sur de simples gazons viens t’asseoir avec elle.
Elle fuit comme toi les vanités des cours,
Les cabales du monde et son règne frivole(113).
O deux divinités! vous êtes mon recours.
L’une élève mon âme, et l’autre la
console:
Présidez à mes derniers jours(114)!. |
A L’EMPEREUR FRANÇOIS
Ier, ET L’IMPÉRATRICE(115),
REINE DE HONGRIE.
SUR L’INAUGURATION DE L’UNIVERSITÉ
DE VIENNE. (1756)
Quand un roi bienfaisant que ses peuples bénissent
Les a comblés de ses bienfaits,
Les autres nations à sa gloire applaudissent;
Les étrangers charmés deviennent ses sujets;
Tous les rois à l’envi vont suivre ses exemples:
Il est le bienfaiteur du reste des mortels;
Et, tandis qu’aux beaux-arts il élève des
temples,
Dans nos coeurs il a des autels.
Dans Vienne à l’indigence on donne des asiles,
Aux guerriers des leçons, des honneurs aux beaux-arts,
Et des secours aux arts utiles.
Connaissez à ces traits la fille des césars.
Du Danube embelli les rives fortunées
Font retentir la voix des premiers des Germains;
Leurs chants sont parvenus aux Alpes étonnées,
Et l’écho les redit aux rivages romains.
Le Rhône impétueux et la Tamise altière
Répètent les mêmes accents.
Thérèse et son époux ont dans l’Europe
entière
Un concert d’applaudissements.
Couple auguste et chéri, recevez cet hommage
Que cent nations ont dicté;
Pardonnez cet éloge, et souffrez ce langage
En faveur de la vérité.. |
A MONSIEUR LE DUC DE RICHELIEU.
SUR LA CONQUÊTE DE MAHON(116).
|
Mai 1756.
De l’envie, et de l’ignorance.
Vous avez été mon héros;
J’ai présagé vos destinées.
Ainsi quand Achille à Scyros
Paraissait se livrer en proie
Aux jeux, aux amours, au repos,
Il devait un jour sur les flots
Porter la flamme devant Troie:
Ainsi quand Phryné dans ses bras
Tenait le jeune Alcibiade,
Phryné ne le possédait pas,
Et son nom fut dans les combats
Égal au nom de Miltiade.
Jadis les amants, les époux,
Tremblaient en vous voyant paraître.
Près des belles et près du maître
Vous avez fait plus d’un jaloux;
Enfin c’est aux héros à l’être.
C’est rarement que dans Paris,
Parmi les festins et les ris,
On démêle un grand caractère;
Le préjugé ne conçoit pas
Que celui qui sait l’art de plaire
Sache aussi sauver les États:
Le grand homme échappe an vulgaire;
Mais lorsqu’aux champs de Fontenoy
Il sert sa patrie et son roi;
Quand sa main des peuples de Gênes
Défend les jours et rompt les chaînes;
Lorsque, aussi prompt que les éclairs,
Il chasse les tyrans des mers
Des murs de Minorque opprimée,
Alors ceux qui l’ont méconnu
En parlent comme son armée.
Chacun dit: « Je l’avais prévu. »
Le succès fait la renommée.
Homme aimable, illustre guerrier,
En tout temps l’honneur de la France,
Triomphez de l’Anglais altier,
Je ne sais si dans Port-Mahon
Depuis plus de quarante années
Vous trouverez un statuaire;
Mais vous n’en avez plus affaire:
Vous allez graver votre nom
Sur les débris de l’Angleterre;
Il sera béni chez l’Ibère,
Et chéri dans ma nation.
Des deux Richelieu sur la terre
Les exploits seront admirés;
Déjà tous deux sont comparés,
Et l’on ne sait qui l’on préfère.
Le cardinal affermissait
Et partageait le rang suprême
D’un maître qui le haïssait:
Vous vengez un roi qui vous aime.
Le cardinal fut plus puissant,
Et même un peu trop redoutable:
Vous me paraissez bien plus grand,
Puisque vous êtes plus aimable.. |
A MONSIEUR L’ABBÉ DE LA
PORTE(117).
(1759)
Tu pousses trop loin l’amitié,
Abbé, quand tu prends ma défense;
Le vil objet de ta vengeance
Sous ta verge me fait pitié.
Il ne faut point tant de courage
Pour se battre contre un poltron,
Ni pour écraser un Fréron,
Dont le nom seul est un outrage.
Un passant donne au polisson
Un coup de follet sur le visage:
Ce n’est que de cette façon
Qu’on corrige un tel personnage,
S’il pouvait être corrigé.
Mais on le hue, on le bafoue,
On l’a mille fois fustigé
Il se carre encor dans la boue;
Dans le mépris il est plongé;
Sur chaque théâtre on le joue:
Ne suis-je pas assez vengé?. |
A UNE JEUNE VEUVE.
.Jeune et charmant objet à qui pour son partage
Le ciel a prodigué les trésors les plus
doux,
Les grâces, la beauté, l’esprit et le veuvage,
Jouissez du rare avantage
D’être sans préjugés ainsi que sans
époux!
Libre de ce double esclavage,
Joignez à tous ces dons celui d’en faire usage;
Faites de votre lit le trône de l’Amour;
Qu’il ramène les Ris, bannis de votre cour
Par la puissance maritale.
Ah! ce n’est pas au lit qu’un mari se signale
Il dort toute la nuit et gronde tout le jour;
Ou s’il arrive par merveille
Que chez lui la nature éveille le désir,
Attend-il qu’à son tour chez sa femme il s’éveille?
Non: sans aucun prélude il brusque le plaisir;
Il ne connaît point l’art d’animer ce qu’on aime,
D’amener par degrés la volupté suprême;
Le traître jouit seul..., si pourtant c’est jouir.
Loin de vous tous liens, fût-ce avec Plutus même!
L’Amour se chargera du soin de vous pourvoir.
Vous n’avez jusqu’ici connu que le devoir,
Le plaisir vous reste à connaître.
Quel fortuné mortel y sera votre maître!
Ah! lorsque, d’amour enivré,
Dans le sein du plaisir il vous fera renaître,
Lui-même trouvera qu’il l’avait ignoré. |
A MONSIEUR LE PRÉSIDENT
HÉNAULT,
SUR SON BALLET DU TEMPLE DES
CHIMÈRES,
Mis en musique par M. le duc
de Nivernais, et représenté chez M. le maréchal
de Belle-Isle, en 1760.
Votre amusement lyrique
M’a paru du meilleur ton.
Si Linus(118) fit la musique,
Les vers sont d’Anacréon.
L’Anacréon de la Grèce
Vaut-il celui de Paris?
Il chanta la double ivresse(119)
De Silène et de Cypris;
Mais fit-il avec sagesse
L’histoire de son pays?
Après des travaux austères,
Dans vos doux délassements
Vous célébrez les chimères.
Elles sont de tous les temps;
Elles nous sont nécessaires.
Nous sommes de vieux enfants;
Nos erreurs sont nos lisières,
Et les vanités légères
Nous bercent en cheveux blancs.. |
A DAPHNÉ(120),
CÉLÈBRE ACTRICE.
(Traduite de l’anglais.)
|
1er janvier 1761.
Belle Daphné, peintre de la nature,
Vous l’imitez, et vous l’embellissez.
La voix, l’esprit, la grâce, la figure,
Le sentiment, n’est point encore assez;
Vous nous rendez ces prodiges d’Athène
Que le génie étalait sur la scène.
Quand dans les arts de l’esprit et du goût
On est sublime, on est égal à tout(121).
Que dis-je? on règne, et d’un peuple fidèle
On est chéri, surtout si l’on est belle.
O ma Daphné! qu’un destin si flatteur
Est différent du destin d’un auteur!
Je crois vous voir sur ce brillant théâtre
Où tout Paris(122),
de votre art idolâtre,
Porte en tribut son esprit et son coeur.
Vous récitez des vers plats et sans grâce,
Vous leur donnez la force et la douceur;
D’un froid récit vous réchauffez la glace;
Les contresens deviennent des raisons.
Vous exprimez par vos sublimes sons,
Par vos beaux yeux, ce que l’auteur veut dire;
Vous lui donnez tout ce qu’il croit avoir;
Vous exercez un magique pouvoir
Qui fait aimer ce qu’on ne saurait lire.
On bat des mains, et l’auteur ébaudi
Se remercie, et pense être applaudi.
La toile tombe, alors le charme cesse.
Le spectateur apportait des présents
Assez communs de sifflets et d’encens;
Il fait deux lots quand il sort de l’ivresse,
L’un pour l’auteur, l’autre pour son appui:
L’encens pour vous, et les sifflets pour lui.
Vous cependant, au doux bruit des éloges
Qui vont pleuvant de l’orchestre et des loges,
Marchant en reine, et traînant après vous
Vingt courtisans l’un de l’autre jaloux,
Vous admettez près de votre toilette
Du noble essaim la cohue indiscrète.
L’un dans la main vous glisse un billet doux;
L’autre à Passy(123)
vous propose une fête:
Josse avec vous veut souper tête à tête;
Candale y soupe, et rit tout haut d’eux tous.
On vous entoure, on vous presse, on vous lasse.
Le pauvre auteur est tapi dans un coin,
Se fait petit, tient à peine une place.
Certain marquis, l’apercevant de loin,
Dit: « Ah! c’est vous; bonjour, monsieur Pancrace(124),
Bonjour: vraiment, votre pièce a du bon. »
Pancrace fait révérence profonde,
Bégaye un mot, à quoi nul ne répond,
Puis se retire, et se croit du beau monde.
Un intendant des plaisirs dits menus,
Chez qui les arts sont toujours bienvenus,
Grand connaisseur, et pour vous plein de zèle.
Vous avertit que la pièce nouvelle
Aura l’honneur de paraître à la cour.
Vous arrivez, conduite par l’Amour:
On vous présente à la reine, aux princesses,
Aux vieux seigneurs, qui, dans leurs vieux propos,
Vont regrettant le chant de la Duclos.
Vous recevez compliments et caresses;
Chacun accourt, chacun dit: « La voilà!
»
De tous les yeux vous êtes remarquée;
De mille mains on vous verrait claquée
Dans le salon, si le roi n’était là.
Pancrace suit: un gros huissier lui ferme
La porte au nez; il reste comme un terme,
La bouche ouverte et le front interdit:
Tel que Lefranc, qui, tout brillant de gloire,
Ayant en cour présenté son mémoire,
Crève à la fois d’orgueil et de dépit.
Il gratte, il gratte; il se présente,
il dit:
« Je suis l’auteur... » Hélas! mon
pauvre hère,
C’est pour cela que vous n’entrerez pas.
Le malheureux, honteux de sa misère,
S’esquive en hâte, et, murmurant tout bas
De voir en lui les neuf muses bannies,
Du temps passé regrettant les beaux jours,
Il rime encore, et s’étonne toujours
Du peu de cas qu’on fait des grands génies.
Pour l’achever, quelque compilateur,
Froid gazetier, jaloux d’un froid auteur,
Quelque Fréron, dans l’Ane littéraire(125),
Vient l’entamer de sa dent mercenaire;
A l’aboyeur il reste abandonné,
Comme un esclave aux bêtes condamné.
Voilà son sort; et puis cherchez à plaire.
Mais c’est bien pis, hélas! s’il
réussit.
L’Envie alors, Euménide implacable,
Chez les vivants harpie insatiable,
Que la mort seule à grand’peine adoucit(126),
L’affreuse Envie, active, impatiente,
Versant le fiel de sa bouche écumante,
Court à Paris, par de longs sifflements,
Dans leurs greniers réveiller ses enfants.
A cette voix, les voilà qui descendent,
Qui dans le monde à grands flots se répandent,
En manteau court, en soutane, en rabat,
En petit-maître, en petit magistrat.
Écoutez-les: « Cette oeuvre dramatique
Est dangereuse, et l’auteur hérétique(127).
»
Maître Abraham va sur lui distillant
L’acide impur qu’il vendait sur la Loire(128);
Maître Crevier, dans sa pesante histoire(129)
Qu’on ne lit point, condamne son talent.
Un petit singe(130),
à face de Thersite(131),
Au sourcil noir, à l’oeil noir, au teint gris,
Bel esprit faux(132) qui
hait les bons esprits,
Fou sérieux que le bon sens irrite,
Écho des sots, trompette des pervers,
En prose dure insulte les beaux vers,
Poursuit le sage, et noircit le mérite.
Mais écoutez ces pieux loups-garous,
Persécuteurs de l’art des Euripides,
Qui vont hurlant en phrases insipides
Contre la scène, et même contre vous.
Quand vos talents entraînent au théâtre
Un peuple entier, de votre art idolâtre,
Et font valoir quelque ouvrage nouveau,
Un possédé, dans le fond d’un tonneau(133)
Qu’on coupe en deux, et qu’un vieux dais surmonte.
Crie au scandale, à l’horreur, à la honte,
Et vous dépeint au public abusé
Comme un démon en fille déguisé.
Ainsi toujours, unissant les contraires,
Nos chers Français, dans leurs têtes légères(134),
Que tous les vents font tourner à leur gré,
Vont diffamer ce qu’ils ont admiré.
O mes amis! raisonnez, je vous prie;
Un mot suffit. Si cet art est impie,
Sans répugnance il le faut abjurer;
S’il ne l’est pas, il le faut honorer. |
A MADAME DENIS, SUR L’AGRICULTURE.
|
14 mars 1761.
Qu’il est doux d’employer le déclin de son âge
Comme le grand Virgile occupa son printemps!
Du beau lac de Mantoue il aimait le rivage;
Il cultivait la terre, et chantait ses présents.
Mais bientôt, ennuyé des plaisirs du village,
D’Alexis et d’Aminte il quitta le séjour,
Et, malgré Moevius, il parut à la cour.
C’est la cour qu’on doit fuir, c’est aux champs qu’il
faut vivre.
Dieu du jour, dieu des vers, j’ai ton exemple à
suivre.
Tu gardas les troupeaux, mais c’étaient ceux d’un
roi;
Je n’aime les moutons que quand ils sont à moi.
L’arbre qu’on a planté rit plus à notre
vue
Que le parc de Versaille et sa vaste étendue.
Le Normand Fontenelle, au milieu de Paris(135),
Prêta des agréments au chalumeau champêtre;
Mais il vantait des soins qu’il craignait de connaître,
Et de ses faux bergers il fit de beaux esprits.
Je veux que le coeur parle, ou que l’auteur se taise;
Ne célébrons jamais que ce que nous aimons.
En fait de sentiment l’art n’a rien qui nous plaise:
Ou chantez vos plaisirs, ou quittez vos chansons;
Ce sont des faussetés, et non des fictions.
« Mais quoi! loin de Paris se peut-il qu’on
respire?
Me dit un petit-maître, amoureux du fracas.
Les Plaisirs dans Paris voltigent sur nos pas:
On oublie, on espère, on jouit, on désire;
Il nous faut du tumulte, et je sens que mon coeur,
S’il n’est pas enivré, va tomber en langueur.
¾ Attends,
bel étourdi, que les rides de l’âge
Mûrissent ta raison, sillonnent ton visage;
Que Gaussin t’ait quitté, qu’un ingrat t’ait trahi,
Qu’un Bernard t’ait volé(136),
qu’un jaloux hypocrite
T’ait noirci des poisons de sa langue maudite;
Qu’un opulent fripon, de ses pareils haï,
Ait ravi des honneurs qu’on enlève au mérite
Tu verras qu’il est bon de vivre enfin pour soi,
Et de savoir quitter le monde qui nous quitte.
¾ Mais vivre sans plaisir,
sans faste, sans emploi!
Succomber sous le poids d’un ennui volontaire!
¾ De l’ennui! Penses-tu
que, retiré chez toi,
Pour les tiens, pour l’État, tu n’as plus rien
à faire?
La Nature t’appelle, apprends à l’observer;
La France a des déserts, ose les cultiver;
Elle a des malheureux: un travail nécessaire,
Ce partage de l’homme, et son consolateur,
En chassant l’indigence amène le bonheur:
Change en épis dorés, change en gras pâturages
Ces ronces, ces roseaux, ces affreux marécages.
Tes vassaux languissants, qui pleuraient d’être
nés,
Qui redoutaient surtout de former leurs semblables,
Et de donner le jour à des infortunés,
Vont se lier gaîment par des noeuds désirables;
D’un canton désolé l’habitant s’enrichit;
Turbilli(137), dans l’Anjou,
l’imite et t’applaudit;
Bertin, qui dans son roi voit toujours sa patrie,
Prête un bras secourable à ta noble industrie;
Trudaine sait assez que le cultivateur
Des ressorts de l’État est le premier moteur,
Et qu’on ne doit pas moins, pour le soutien du trône,
A la faux de Cérès qu’au sabre de Bellone.
»
J’aime assez saint Benoît: il prétendit
du moins(138)
Que ses enfants tondus, chargés d’utiles soins,
Méritassent de vivre en guidant la charrue,
En creusant des canaux, en défrichant des bois.
Mais je suis peu content du bonhomme François(139);
Il crut qu’un vrai chrétien doit gueuser dans
la rue,
Et voulut que ses fils, robustes fainéants,
Fissent serment à Dieu de vivre à nos dépens.
Dieu veut que l’on travaille et que l’on s’évertue;
Et le sot mari d’Ève, au paradis d’Éden
Reçut un ordre exprès d’arranger son jardin(140).
C’est la première loi donnée au premier
homme(141),
Avant qu’il eût mangé la moitié de
sa pomme.
Mais ne détournons point nos mains et nos regards
Ni des autres emplois, ni surtout des beaux-arts.
Il est des temps pour tout; et lorsqu’en mes vallées,
Qu’entoure un long amas de montagnes pelées,
De quelques malheureux ma main sèche les pleurs,
Sur la scène, à Paris, j’en fais verser
peut-être;
Dans Versaille étonné j’attendris de grands
coeurs;
Et, sans croire approcher de Racine, mon maître,
Quelquefois je peux plaire, à l’aide de Clairon.
Au fond de son bourbier je fais rentrer Fréron.
L’archidiacre Trublet prétend que je l’ennuie;
La représaille est juste; et je sais à
propos
Confondre les pervers, et me moquer des sots.
En vain sur son crédit un délateur s’appuie;
Sous son bonnet carré, que ma main jette à
bas,
Se découvre, en riant, la tête de Midas(142).
J’honore Diderot, malgré la calomnie;
Ma voix parle plus haut que les cris de l’envie:
Les échos des rochers qui ceignent mon désert
Répètent après moi le nom de d’Alembert.
Un philosophe est ferme, et n’a point d’artifice;
Sans espoir et sans crainte il sait rendre justice:
Jamais adulateur, et toujours citoyen,
A son prince attaché sans lui demander rien,
Fuyant des factions les brigues ennemies
Qui se glissent parfois dans nos académies,
Sans aimer Loyola, condamnant saint Médard(143),
Des billets qu’on exige il se rit à l’écart,
Et laisse aux parlements à réprimer l’Église;
Il s’élève à son Dieu, quand il
foule à ses pieds
Un fatras dégoûtant d’arguments décriés;
Et son âme inflexible au vrai seul est soumise.
C’est ainsi qu’on peut vivre à l’ombre de ses
bois,
En guerre avec les sots, en paix avec soi-même,
Gouvernant d’une main le soc de Triptolème,
Et de l’autre essayant d’accorder sous ses doigts
La lyre de Racine et le luth de Chapelle.
O vous, à l’amitié dans tous
les temps fidèle,
Vous qui, sans préjugés, sans vices, sans
travers,
Embellissez mes jours ainsi que mes déserts,
Soutenez mes travaux et ma philosophie;
Vous cultivez les arts, les arts vous ont suivie.
Le sang du grand Corneille(144),
élevé sous vos yeux,
Apprend, par vos leçons, à mériter
d’en être.
Le père de Cinna vient m’instruire en ces lieux:
Son ombre entre nous trois aime encore à paraître;
Son ombre nous console, et nous dit qu’à Paris
Il faut abandonner la place aux Scudéris.. |
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