OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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ÉPÎTRES 1 A 42
(1)A
MONSEIGNEUR(2),
FILS UNIQUE DE LOUIS XIV. (1706
ou 1707)
Noble sang du plus grand des rois,
Son amour et notre espérance,
Vous qui, sans régner sur la France,
Régnez sur le coeur des François(3),
Pourrez-vous souffrir que ma veine(4),
Par un effort ambitieux,
Ose vous donner une étrenne,
Vous qui n’en recevez que de la main des dieux?
La nature en vous faisant naître(5)
Vous étrenna de ses plus doux attraits,
Et fit voir dans vos premiers traits
Que le fils de Louis était digne de l’être.
Tous les dieux à l’envi vous firent leurs présents:
Mars vous donna la force et le courage;
Minerve, dès vos jeunes ans,
Ajouta la sagesse au feu bouillant de l’âge;
L’immortel Apollon vous donna la beauté
Mais un dieu plus puissant, que j’implore en mes peines,
Voulut aussi me donner mes étrennes,
En vous donnant la libéralité. |
A MADAME LA COMTESSE DE FONTAINES(6),
SUR SON ROMAN DE LA COMTESSE
DE SAVOIE(7).
(1713)
La Fayette et Segrais, couple sublime et tendre,
Le modèle, avant vous, de nos galants écrits,
Des champs élysiens, sur les ailes des Ris,
Vinrent depuis peu dans Paris:
D’où ne viendrait-on pas, Sapho, pour vous entendre?
A vos genoux tous deux humiliés,
Tous deux vaincus, et pourtant pleins de joie,
Ils mirent leur Zaïde aux pieds de la Comtesse
de Savoie.
Ils avaient bien raison: quel dieu, charmant auteur,
Quel dieu vous a donné ce langage enchanteur,
La force et la délicatesse,
La simplicité, la noblesse,
Que Fénelon seul avait joint;
Ce naturel aisé dont l’art n’approche point?
Sapho, qui ne croirait que l’Amour vous inspire?
Mais vous vous contentez de vanter son empire;
De Mendoce amoureux vous peignez le beau feu(8),
Et la vertueuse faiblesse
D’une maîtresse
Qui lui fait, en fuyant, un si charmant aveu.
Ah! pouvez-vous donner ces leçons de tendresse,
Vous qui les pratiquez si peu?
C’est ainsi que Marot, sur sa lyre incrédule,
Du dieu qu’il méconnut prôna la sainteté
Vous avez pour l’amour aussi peu de scrupule;
Vous ne le servez point, et vous l’avez chanté.
Adieu; malgré mes épilogues,
Puissiez-vous pourtant, tous les ans,
Me lire deux ou trois romans,
Et taxer quatre synagogues(9)! |
A MONSIEUR L’ABBÉ SERVIEN(10),
PRISONNIER AU CHÂTEAU
DE V1NCENNES. (1714)
Aimable abbé, dans Paris autrefois
La Volupté de toi reçut des lois;
Les Ris badins, les Grâces enjouées,
A te servir dès longtemps dévouées,
Et dès longtemps fuyant les yeux du roi,
Marchaient souvent entre Philippe(11)
et toi,
Te prodiguaient leurs faveurs libérales,
Et de leurs mains marquaient dans leurs annales,
En lettres d’or, mots et contes joyeux,
De ton esprit enfants capricieux.
O doux plaisirs, amis de l’innocence,
Plaisirs goûtés au sein de l’indolence,
Et cependant des dévots inconnus!
O jours heureux! qu’êtes-vous devenus?
Hélas! j’ai vu les Grâces éplorées,
Le sein meurtri, pâles, désespérées;
J’ai vu les Ris, tristes et consternés,
Jeter les fleurs dont ils étaient ornés;
Les yeux en pleurs, et soupirant leurs peines,
Ils suivaient tous le chemin de Vincennes,
Et, regardant ce château malheureux,
Aux beaux esprits, hélas! si dangereux,
Redemandaient au destin en colère
Le tendre abbé qui leur servait de père.
N’imite point leur sombre désespoir;
Et, puisque enfin tu ne peux plus revoir
Le prince aimable à qui tu plais, qui t’aime,
Ose aujourd’hui te suffire à toi-même.
On ne vit pas au donjon comme ici:
Le destin change, il faut changer aussi.
Au sel attique, au liant badinage,
Il faut mêler la force et le courage;
A son état mesurant ses désirs,
Selon les temps se faire des plaisirs,
Et suivre enfin, conduit par la nature,
Tantôt Socrate, et tantôt Épicure.
Tel dans son art un pilote assuré,
Maître des flots dont il est entouré,
Sous un ciel pur où brillent les étoiles,
Au vent propice abandonne ses voiles,
Et, quand la mer a soulevé ses flots,
Dans la tempête il trouve le repos:
D’une ancre sûre il fend la molle arène,
Trompe des vents l’impétueuse haleine;
Et, du trident bravant les rudes coups,
Tranquille et fier, rit des dieux en courroux.
Tu peux, abbé, du sort jadis propice
Par ta vertu corriger l’injustice;
Tu peux changer ce donjon détesté
En un palais par Minerve habité.
Le froid ennui, la sombre inquiétude,
Monstres affreux, nés dans la solitude,
De ta prison vont bientôt s’exiler.
Vois dans tes bras de toutes parts voler
L’oubli des maux, le sommeil désirable;
L’indifférence, au cœur inaltérable,
Qui, dédaignant les outrages du sort,
Voit d’un même œil et la vie et la mort;
La paix tranquille, et la constance altière,
Au front d’airain, à la démarche fière,
A qui jamais ni les rois ni les dieux,
La foudre en main, n’ont fait baisser les yeux.
Divinités des sages adorées,
Que chez les grands vous êtes ignorées!
Le fol amour, I’orgueil présomptueux,
Des vains plaisirs l’essaim tumultueux,
Troupe volage à l’erreur consacrée,
De leurs palais vous défendent l’entrée.
Mais la retraite a pour vous des appas:
Dans nos malheurs vous nous tendez les bras;
Des passions la troupe confondue
A votre aspect disparaît éperdue.
Par vous, heureux au milieu des revers,
Le philosophe est libre dans les fers.
Ainsi Fouquet, dont Thémis fut le guide,
Du vrai mérite appui ferme et solide,
Tant regretté, tant pleuré des neuf Soeurs,
Le grand Fouquet, au comble des malheurs,
Frappé des coups d’une main rigoureuse,
Fut plus content dans sa demeure affreuse,
Environné de sa seule vertu,
Que quand jadis, de splendeur revêtu,
D’adulateurs une cour importune
Venait en foule adorer sa fortune.
Suis donc, abbé, ce héros malheureux;
Mais ne va pas, tristement vertueux,
Sous le beau nom de la philosophie,
Sacrifier à la mélancolie,
Et par chagrin, plus que par fermeté,
T’accoutumer à la calamité.
Ne passons point les bornes raisonnables.
Dans tes beaux jours, quand les dieux favorables
Prenaient plaisir à combler tes souhaits,
Nous t’avons vu, méritant leurs bienfaits,
Voluptueux avec délicatesse,
Dans tes plaisirs respecter la sagesse.
Par les destins aujourd’hui maltraité,
Dans ta sagesse aime la volupté.
D’un esprit sain, d’un cœur toujours tranquille,
Attends qu’un jour, de ton noir domicile
On te rappelle au séjour bienheureux.
Que les Plaisirs, les Grâces, et les Jeux,
Quand dans Paris ils te verront paraître,
Puissent sans peine encor te reconnaître.
Sois tel alors que tu fus autrefois;
Et cependant que Sully quelquefois
Dans ton château vienne, par sa présence,
Contre le sort affermir ta constance.
Rien n’est plus doux, après la liberté,
Qu’un tel ami dans la captivité.
Il est connu chez le dieu du Permesse:
Grand sans fierté, simple et doux sans bassesse,
Peu courtisan, partant homme de foi,
Et digne enfin d’un oncle tel que toi. |
A MADAME DE MONTBRUN-VILLEFRANCHE.
(1714(12))
Montbrun, par l’Amour adoptée,
Digne du cœur d’un demi-dieu,
Et, pour dire encor plus, digne d’être chantée
Ou par Ferrand, ou par Chaulieu;
Minerve et l’enfant de Cythère
Vous ornent à l’envi d’un charme séducteur;
Je vois briller en vous l’esprit de votre mère
Et la beauté de votre soeur:
C’est beaucoup pour une mortelle.
Je n’en dirai pas plus: songez bien seulement
A vivre, s’il se peut, heureuse autant que belle;
Libre des préjugés que la raison dément,
Aux plaisirs où le monde en foule vous appelle
Abandonnez-vous prudemment.
Vous aurez des amants, vous aimerez sans doute:
Je vous verrai, soumise à la commune loi,
Des beautés de la cour suivre l’aimable route,
Donner, reprendre votre foi.
Pour moi, je vous louerai; ce sera mon emploi.
Je sais que c’est souvent un partage stérile,
Et que La Fontaine et Virgile
Recueillaient rarement le fruit de leurs chansons.
D’un inutile dieu malheureux nourrissons
Nous semons pour autrui. J’ose bien vous le dire,
Mon cœur de la Duclos fut quelque temps charmé;
L’amour en sa faveur avait monté ma lyre:
Je chantais la Duclos; d’Uzès(13)
en fut aimé:
C’était bien la peine d’écrire!
Je vous louerai pourtant; il me sera trop doux
De vous chanter, et même sans vous plaire;
Mes chansons seront mon salaire:
N’est-ce rien de parler de vous? |
A MONSIEUR L’ABBÉ DE ***(14),
QUI PLEURAIT LA MORT DE SA MAÎTRESSE.
(1715)
Toi qui fus des plaisirs le délicat arbitre,
Tu languis, cher abbé; je vois, malgré
tes soins,
Que ton triple menton, l’honneur de ton chapitre
Aura bientôt deux étages de moins.
Esclave malheureux du chagrin qui te dompte,
Tu fuis un repas qui t’attend!
Tu jeûnes comme un pénitent;
Pour un chanoine quelle honte!
Quels maux si rigoureux peuvent donc t’accabler?
Ta maîtresse n’est plus; et, de ses yeux éprise,
Ton âme avec la sienne est prête à
s’envoler!
Que l’amour est constant dans un homme d’église!
Et qu’un mondain saurait bien mieux se consoler!
Je sais que ta fidèle amie
Te laissait prendre en liberté
De ces plaisirs qui font qu’en cette vie
On désire assez peu ceux de l’éternité:
Mais suivre au tombeau ce qu’on aime,
Ami, crois-moi, c’est un abus.
Quoi! pour quelques plaisirs perdus
Voudrais-tu te perdre toi-même?
Ce qu’on perd en ce monde-ci,
Le retrouvera-t-on dans une nuit profonde?
Des mystères de l’autre monde
On n’est que trop tôt éclairci.
Attends qu’à tes amis la mort te réunisse,
Et vis par amitié pour toi:
Mais vivre dans l’ennui, ne chanter qu’à l’office,
Ce n’est pas vivre, selon moi.
Quelques femmes toujours badines,
Quelques amis toujours joyeux,
Peu de vêpres, point de matines,
Une fille, en attendant mieux:
Voilà comme l’on doit sans cesse
Faire tête au sort irrité;
Et la véritable sagesse
Est de savoir fuir la tristesse
Dans les bras de la volupté.. |
A UNE DAME(15)
UN PEU MONDAINE ET TROP DÉVOTE.
(1715)
Tu sortais des bras du Sommeil,
Et déjà l’œil du jour voyait briller tes
charmes,
Lorsque le tendre Amour parut à ton réveil;
Il te baisait les mains, qu’il baignait(16)
de ses larmes.
« Ingrate, te dit-il, ne te souvient-il plus(17)
Des bienfaits que sur toi l’Amour a répandus?
J’avais une autre espérance(18);
Lorsque je te donnai ces traits, cette beauté,
Qui, malgré ta sévérité,
Sont l’objet de ta complaisance.
Je t’inspirai toujours du goût pour les plaisirs,
Le soin de plaire au monde, et même des désirs;
Que dis-je! ces vertus qu’en toi la cour admire,
Ingrate, tu les tiens de moi.
Hélas! je voulais par toi
Ramener dans mon empire
La candeur, la bonne foi,
L’inébranlable constance,
Et surtout cette bienséance
Qui met l’honneur en sûreté,
Que suivent le mystère et la délicatesse,
Qui rend la moins fière beauté
Respectable dans sa faiblesse.
Voudrais-tu mépriser tant de dons précieux?
N’occuperas-tu tes beaux yeux
Qu’à lire Massillon, Bourdaloue, et La Rue?
Ah! sur d’autres objets daigne arrêter ta vue:
Qu’une austère dévotion
De tes sens combattus ne soit plus la maîtresse;
Ton cœur est né pour la tendresse,
C’est ta seule vocation.
La nuit s’avance avec vitesse;
Profite de l’éclat du jour:
Les plaisirs ont leur temps, la sagesse a son tour.
Dans ta jeunesse fais l’amour,
Et ton salut dans ta vieillesse. »
Ainsi parlait ce dieu. Déjà même
en secret
Peut-être de ton cœur il s’allait rendre maître;
Mais au bord de ton lit il vit soudain paraître
Le révérend père Quinquet.
L’Amour, à l’aspect terrible
De son rival théatin,
Te croyant incorrigible,
Las de te prêcher en vain,
Et de verser sur toi des larmes inutiles,
Retourna dans Paris, où tout vit sous sa loi,
Tenter des beautés plus faciles,
Mais bien moins aimables que toi. |
A MONSIEUR LE DUC D’AREMBERG(19).
D’Aremberg, ou vas-tu? penses-tu m’échapper?
Quoi! tandis qu’à Paris on t’attend pour souper,
Tu pars, et je te vois, loin de ce doux rivage,
Voler en un clin d’œil aux lieux de ton bailliage!
C’est ainsi que les dieux qu’Homère a tant prônés
Fendaient les vastes airs de leur course étonnés,
Et les fougueux chevaux du fier dieu de la guerre
Franchissaient en deux sauts la moitié de la terre.
Ces grands dieux toutefois, à ne déguiser
rien,
N’avaient point dans la Grèce un château
comme Enghien:
Et leurs divins coursiers, regorgeant d’ambrosie,
Ma foi, ne valaient pas tes chevaux d’Italie.
Que fais-tu cependant dans ces climats amis
Qu’à tes soins vigilants l’empereur a commis?
Vas-tu, de tes désirs portant partout l’offrande,
Séduire la pudeur d’une jeune Flamande,
Qui, tout en rougissant, acceptera l’honneur
Des amours indiscrets de son cher gouverneur?
La paix offre un champ libre à tes exploits lubriques:
Va remplir de cocus les campagnes belgiques,
Et fais-moi des bâtards où tes vaillantes
mains
Dans nos derniers combats firent tant d’orphelins.
Mais quitte aussi bientôt, si la France te tente,
Des tetons du Brabant la chair flasque et tremblante,
Et, conduit par Momus et porté par les Ris,
Accours, vole, et reviens t’enivrer à Paris.
Ton salon est tout prêt, tes amis te demandent;
Du défunt Rothelin les pénates t’attendent.
Viens voir le doux La Faye aussi fin que courtois,
Le conteur Lasseré, Matignon le sournois,
Courcillon, qui toujours du théâtre dispose,
Courcillon, dont ma plume a fait l’apothéose(20),
Courcillon qui se gâte, et qui, si je m’en croi,
Pourrait bien quelque jour être indigne de toi.
Ah! s’il allait quitter la débauche et la table,
S’il était assez fou pour être raisonnable,
Il se perdrait, grands dieux! Ah! cher duc, aujourd’hui
Si tu ne viens pour toi, viens par pitié pour
lui!
Viens le sauver: dis-lui qu’il s’égare et s’oublie,
Qu’il ne peut être bon qu’à force de folie,
Et, pour tout dire enfin, remets-le dans tes fers.
Pour toi, près l’Auxerrois, pendant quarante hivers
Bois, parmi les douceurs d’une agréable vie,
Un peu plus d’hypocras, un peu moins d’eau-de-vie. |
A MONSIEUR LE PRINCE EUGÈNE.
(1716)
Grand prince, qui, dans cette cour
Où la justice était éteinte,
Sûtes inspirer de l’amour,
Même en nous donnant de la crainte;
Vous que Rousseau si dignement
A, dit-on, chanté sur sa lyre(21),
Eugène, je ne sais comment
Je m’y prendrai pour vous écrire.
Oh! que nos Français sont contents
De votre dernière victoire(22)!
Et qu’ils chérissent votre gloire,
Quand ce n’est pas à leurs dépens!
Poursuivez; des musulmans
Rompez bientôt la barrière;
Faites mordre la poussière
Aux circoncis insolents;
Et, plein d’une ardeur guerrière
Foulant aux pieds les turbans
Achevez cette carrière
Au sérail des Ottomans:
Des chrétiens et des amants
Arborez-y la bannière.
Vénus et le dieu des combats
Vont vous en ouvrir la porte;
Les Grâces vous servent d’escorte,
Et l’Amour vous tend les bras.
Voyez-vous déjà paraître
Tout ce peuple de beautés,
Esclaves des voluptés
D’un amant qui parle en maître?
Faites vite du mouchoir
La faveur impérieuse
A la beauté la plus heureuse,
Qui saura délasser le soir
Votre Altesse victorieuse.
Du séminaire des Amours,
A la France votre patrie,
Daignez envoyer pour secours
Quelques belles de Circassie.
Le saint-père, de son côté,
Attend beaucoup de votre zèle,
Et prétend qu’avec charité
Sous le joug de la vérité
Vous rangiez ce peuple infidèle
Par vous mis dans le bon chemin,
On verra bientôt ces infâmes,
Ainsi que vous, boire du vin,
Et ne plus renfermer leurs femmes.
Adieu, grand prince, heureux guerrier!
Paré de myrte et de laurier,
Allez asservir le Bosphore:
Déjà le Grand Turc est vaincu;
Mais vous n’avez rien fait encore
Si vous ne le faites cocu. |
A MADAME DE GONDRIN(23),
SUR LE PÉRIL QU’ELLE
AVAIT COURU EN TRAVERSANT LA LOIRE. (1716)
Savez-vous, gentille douairière
Ce que dans Sully l’on faisait
Lorsqu’Éole vous conduisait
D’une si terrible manière?
Le malin Périgny riait,
Et pour vous déjà préparait
Une épitaphe familière,
Disant qu’on vous repêcherait
Incessamment dans la rivière,
Et qu’alors il observerait
Ce que votre humeur un peu fière
Sans ce hasard lui cacherait.
Cependant L’Espar, La Vallière,
Guiche, Sully, tout soupirait;
Roussy parlait peu, mais jurait;
Et l’abbé Courtin, qui pleurait
En voyant votre heure dernière
Adressait à Dieu sa prière,
Et pour vous tout bas murmurait
Quelque oraison de son bréviaire
Qu’alors, contre son ordinaire,
Dévotement il fredonnait,
Dont à peine il se souvenait,
Et que même il n’entendait guère.
Chacun déjà vous regrettait.
Mais quel spectacle j’envisage!
Les Amours qui, de tous côtés,
Ministres de vos volontés,
S’opposent à l’affreuse rage
Des vents contre vous irrités.
Je les vois; ils sont à la nage,
Et plongés jusqu’au cou dans l’eau;
Ils conduisent votre bateau,
Et vous voilà sur le rivage.
Gondrin, songez a faire usage
Des jours qu’Amour a conservés;
C’est pour lui qu’il les a sauvés:
Il a des droits sur son ouvrage(24). |
A MADAME DE ***(25).
(1716)
De cet agréable rivage
Où ces jours passés on vous vit
Faire, hélas! un trop court voyage,
Je vous envoie un manuscrit
Qui d’un écrivain bel esprit
N’est point assurément l’ouvrage,
Mais qui vous plaira davantage
Que le livre le mieux écrit:
C’est la recette d’un potage.
Je sais que le dieu que je sers,
Apollon, souvent vous demande
Votre avis sur ses nouveaux airs;
Vous êtes connaisseuse en vers;
Mais vous n’êtes pas moins gourmande.
Vous ne pouvez donc trop payer
Cette appétissante recette
Que je viens de vous envoyer.
Ma muse timide et discrète
N’ose encor pour vous s’employer.
Je ne suis pas votre poète;
Mais je suis votre cuisinier.
Mais quoi! le destin, dont la haine
M’accable aujourd’hui de ses coups,
Sera-t-il jamais assez doux
Pour me rassembler avec vous
Entre Comus et Melpomène,
Et que cet hiver me ramène
Versifiant à vos genoux?
O des soupers charmante reine,
Fassent les dieux que les Guerbois
Vous donnent perdrix à douzaine,
Poules de Caux, chapons du Maine!
Et pensez à moi quelquefois,
Quand vous mangerez sur la Seine
Des potages à la Brunois. |
A SAMUEL BERNARD(26),
AU NOM DE MADAME DE FONTAINE-MARTEL.
C’est mercredi que je soupai chez vous,
Et que, sortant des plaisirs de la table,
Bientôt couchée, un sommeil prompt et doux
Me fit présent d’un songe délectable.
Je rêvai donc qu’au manoir ténébreux
J’étais tombée, et que Pluton lui-même
Me menait voir les héros bienheureux,
Dans un séjour d’une beauté suprême
Par escadrons ils étaient séparés:
L’un après l’autre il me les fit connaître.
Je vis d’abord modestement parés
Les opulents qui méritaient de l’être.
« Voila, dit-il, les généreux amis;
En petit nombre ils viennent me surprendre:
Entre leurs mains les biens ne semblaient mis
Que pour avoir le soin de les répandre.
Ici sont ceux dont les puissants ressorts,
Crédit immense, et sagesse profonde,
Ont soutenu l’État par des efforts
Qui leur livraient tous les trésors du monde.
Un peu plus loin, sur ces riants gazons,
Sont les héros pleins d’un heureux délire,
Qu’Amour lui-même en toutes les saisons
Fit triompher dans son aimable empire.
Ce beau réduit, par préférence est
fait
Pour les vieillards dont l’humeur gaie et tendre
Paraît encore avoir ses dents de lait,
Dont l’enjouement ne saurait se comprendre
« D’un seul regard tu peux voir tout d’un coup
Le sort des bons, les vertus couronnées;
Mais un mortel m’embarrasse beaucoup;
Ainsi je veux redoubler ses années.
Chaque escadron le revendiquerait.
La jalousie au repos est funeste:
Venant ici, quel trouble il causerait!
I1 est là-haut très heureux; qu’il y reste(27).
» |
A MADAME DE G ***. (1716)
Quel triomphe accablant, quelle indigne victoire
Cherchez-vous tristement à remporter sur vous?
Votre esprit éclairé pourra-t-il jamais
croire
D’un double Testament la chimérique histoire,
Et les songes sacrés de ces mystiques fous,
Qui, dévots fainéants et pieux loups-garous,
Quittent de vrais plaisirs pour une fausse gloire?
Le plaisir est l’objet, le devoir et le but
De tous les êtres raisonnables;
L’amour est fait pour vos semblables;
Les bégueules font leur salut.
Que sur la volupté tout votre espoir se fonde;
N’écoutez désormais que vos vrais sentiments:
Songez qu’il était des amants
Avant qu’il fût des chrétiens dans le monde.
Vous m’avez donc quitté pour votre directeur.
Ah! plus que moi cent fois Couët(28)
est séducteur.
Je vous abusai moins; il est le seul coupable:
Chloé, s’il vous faut une erreur,
Choisissez une erreur aimable.
Non, n’abandonnez point des cœurs ou vous régnez.
D’un triste préjugé victime déplorable,
Vous croyez servir Dieu; mais vous servez le diable,
Et c’est lui seul que vous craignez.
La superstition, fille de la faiblesse,
Mère des vains remords, mère de la tristesse,
En vain veut de son souffle infecter vos beaux jours;
Allez, s’il est un Dieu, sa tranquille puissance
Ne s’abaissera point à troubler nos amours:
Vos baisers pourraient-ils déplaire à sa
clémence?
La loi de la nature est sa première loi;
Elle seule autrefois conduisit nos ancêtres;
Elle parle plus haut que la voix de vos prêtres,
Pour vous, pour vos plaisirs, pour l’amour, et pour moi. |
A MONSIEUR LE DUC D’ORLÉANS,
RÉGENT. (1716)
Prince chéri des dieux, toi qui sers aujourd’hui
De père à ton monarque, à son peuple
d’appui;
Toi qui, de tout l’État portant le poids immense,
Immoles ton repos à celui de la France;
Philippe, ne crois point, dans ces jours ténébreux,
Plaire à tous les Français que tu veux
rendre heureux:
Aux princes les plus grands, comme aux plus beaux ouvrages,
Dans leur gloire naissante il manque des suffrages(29).
Eh! qui de sa vertu reçut toujours le prix?
Il est chez les Français de ces sombres
esprits,
Censeurs extravagants d’un sage ministère,
Incapables de tout, à qui rien ne peut plaire.
Dans leurs caprices vains tristement affermis,
Toujours du nouveau maître ils sont les ennemis:
Et, n’ayant d’autre emploi que celui de médire,
L’objet le plus auguste irrite leur satire:
Ils voudraient de cet astre éteindre la clarté,
Et se venger sur lui de leur obscurité.
Ne crains point leur poison: quand tes soins politiques
Auront réglé le cours des affaires publiques,
Quand tu verras nos cœurs, justement enchantés,
Au-devant de tes pas volant de tous côtés,
Les cris de ces frondeurs, à leurs chagrins en
proie,
Ne seront point ouïs parmi nos cris de joie.
Mais dédaigne ainsi qu’eux les serviles
flatteurs,
De la gloire d’un prince infâmes corrupteurs;
Que ta mâle vertu méprise et désavoue
Le méchant qui te blâme et le fat qui te
loue(30).
Toujours indépendant du reste des humains,
Un prince tient sa gloire ou sa honte en ses mains;
Et, quoiqu’on veuille enfin le servir ou lui nuire,
Lui seul peut s’élever, lui seul peut se détruire.
En vain contre Henri la France a vu longtemps
La calomnie affreuse exciter ses serpents;
En vain de ses rivaux les fureurs catholiques
Armèrent contre lui des mains apostoliques
Et plus d’un monacal et servile écrivain
Vendit, pour l’outrager, sa haine et son venin(31);
La gloire de Henri par eux n’est point flétrie:
Leurs noms sont détestés, sa mémoire
est chérie.
Nous admirons encor sa valeur, sa bonté;
Et longtemps dans la France il sera regretté.
Cromwell, d’un joug terrible accablant sa patrie,
Vit bientôt à ses pieds ramper la flatterie;
Ce monstre politique, au Parnasse adoré,
Teint du sang de son roi, fut aux dieux comparé:
Mais malgré les succès de sa prudente audace,
L’univers indigné démentait le Parnasse,
Et de Waller enfin(32)
les écrits les plus beaux
D’un illustre tyran n’ont pu faire un héros.
Louis fit sur son trône asseoir la flatterie
Louis fut encensé jusqu’à l’idolâtrie.
En éloges enfin le Parnasse épuisé
Répète ses vertus sur un ton presque usé;
Et, l’encens à la main, la docte Académie
L’endormit cinquante ans par sa monotonie.
Rien ne nous a séduits: en vain en plus d’un lieu
Cent auteurs indiscrets l’ont traité comme un
dieu;
De quelque nom sacré que l’opéra le nomme,
L’équitable Français ne voit en lui qu’un
homme.
Pour élever sa gloire on ne nous verra plus
Dégrader les Césars, abaisser les Titus;
Et, si d’un crayon vrai quelque main libre et sûre
Nous traçait de Louis la fidèle peinture,
Nos yeux trop dessillés pourraient dans ce héros
Avec bien des vertus trouver quelques défauts.
Prince, ne crois donc point que ces hommes vulgaires
Qui prodiguent aux grands des écrits mercenaires,
Imposant par leurs vers à la postérité,
Soient les dispensateurs de l’immortalité(33).
Tu peux, sans qu’un auteur te critique ou t’encense,
Jeter les fondements du bonheur de la France;
Et nous verrons un jour l’équitable univers
Peser tes actions sans consulter nos vers.
Je dis plus: un grand prince, un héros, sans l’histoire,
Peut même à l’avenir transmettre sa mémoire.
Taisez-vous, s’il se peut, illustres écrivains,
Inutiles appuis de ces honneurs certains;
Tombez, marbres vivants, que d’un ciseau fidèle
Anima sur ses traits la main d’un Praxitèle;
Que tous ces monuments soient partout renversés.
Il est grand, il est juste, on l’aime: c’est assez.
Mieux que dans nos écrits, et mieux que sur le
cuivre,
Ce héros dans nos coeurs à jamais doit
revivre.
L’heureux vieillard, en paix dans son lit expirant(34).
De ce prince à son fils fait l’éloge en
pleurant;
Le fils, encor tout plein de son règne adorable,
Le vante à ses neveux; et ce nom respectable,
Ce nom dont l’univers aime à s’entretenir,
Passe de bouche en bouche aux siècles à
venir.
C’est ainsi qu’on dira chez la race future:
Philippe eut un coeur noble; ami de la droiture,
Politique et sincère, habile et généreux,
Constant quand il fallait rendre un mortel heureux;
Irrésolu, changeant, quand le bien de l’empire
Au malheur d’un sujet le forçait à souscrire;
Affable avec noblesse, et grand avec bonté,
Il sépara l’orgueil d’avec la majesté;
Et le dieu des combats, et la docte Minerve,
De leurs présents divins le comblaient sans réserve;
Capable également d’être avec dignité
Et dans l’éclat du trône et dans l’obscurité:
Voilà ce que de toi mon esprit se présage.
O toi de qui ma plume a crayonné l’image,
Toi de qui j’attendais ma gloire et mon appui,
Ne chanterai-je donc que le bonheur d’autrui?
En peignant ta vertu, plaindrai-je ma misère?
Bienfaisant envers tous, envers moi seul sévère,
D’un exil rigoureux tu m’imposes la loi;
Mais j’ose de toi-même en appeler à toi.
Devant toi je ne veux d’appui que l’innocence;
J’implore ta justice, et non point ta clémence.
Lis seulement ces vers, et juge de leur prix;
Vois ce que l’on m’impute, et vois ce que j’écris.
La libre vérité qui règne en mon
ouvrage
D’une âme sans reproche est le noble partage;
Et de tes grands talents le sage estimateur
N’est point de ces couplets l’infâme et vil auteur(35).
Philippe, quelquefois sur une toile antique
Si ton oeil pénétrant jette un regard critique,
Par l’injure du temps le portrait effacé
Ne cachera jamais la main qui l’a tracé;
D’un choix judicieux dispensant la louange,
Tu ne confondras point Vignon et Michel-Ange.
Prince, il en est ainsi chez nous autres rimeurs;
Et si tu connaissais mon esprit et mes moeurs,
D’un peuple de rivaux l’adroite calomnie
Me chargerait en vain de leur ignominie.
Tu les démentirais, et je ne verrais plus
Dans leurs crayons grossiers mes pinceaux confondus;
Tu plaindrais par leurs cris ma jeunesse opprimée;
A verser les bienfaits ta main accoutumée
Peut-être de mes maux voudrait me consoler,
Et me protégerait au lieu de m’accabler.(36) |
A MONSIEUR L’ABBÉ DE BUSSY(37),
DEPUIS ÉVÊQUE DE
LUÇON. (1716)
Ornement de la bergerie
Et de l’Église, et de l’amour,
Aussitôt que Flore à son tour
Peindra la campagne fleurie,
Revoyez la ville chérie(38)
Où Vénus a fixé sa cour.
Est-il pour vous d’autre patrie?
Et serait-il dans l’autre vie
Un plus beau ciel, un plus beau jour,
Si l’on pouvait de ce séjour
Exiler la Tracasserie?
Évitons ce monstre odieux,
Monstre femelle, dont les yeux
Portent un poison gracieux,
Et que le ciel en sa furie,
De notre bonheur envieux,
A fait naître dans ces beaux lieux
Au sein de la galanterie.
Voyez-vous comme un miel flatteur
Distille de sa bouche impure?
Voyez-vous comme l’Imposture
Lui prête un secours séducteur(39)?
Le Courroux étourdi la guide,
L’Embarras, le Soupçon timide(40),
En chancelant suivent ses pas.
Des faux rapports l’Erreur avide
Court au-devant de la perfide,
Et la caresse dans ses bras.
Que l’Amour, secouant ses ailes,
De ces commerces infidèles
Puisse s’envoler à jamais!
Qu’il cesse de forger des traits(41)
Pour tant de beautés criminelles,
Et qu’il vienne, au fond du Marais(42),
De l’innocence et de la paix
Goûter les douceurs éternelles!
Je hais bien tout mauvais rimeur
De qui le bel esprit baptise
Du nom d’ennui la paix du coeur,
Et la constance de sottise.
Heureux qui voit couler ses jours
Dans la mollesse et l’incurie,
Sans intrigues, sans faux détours,
Près de l’objet de ses amours,
Et loin de la coquetterie!
Que chaque jour rapidement
Pour de pareils amants s’écoule!
Ils ont tous les plaisirs en foule,
Hors ceux du raccommodement.
Quelques amis dans ce commerce
De leur coeur que rien ne traverse
Partagent la chère moitié;
Et, dans une paisible ivresse,
Ce couple avec délicatesse
Aux charmes purs de l’amitié
Joint les transports de la tendresse...
Rendez-nous donc votre présence,
Galant prieur de Trigolet,
Très aimable et très frivolet(43):
Venez voir votre humble valet
Dans le palais de la Constance.
Les Grâces avec complaisance
Vous suivront en petit collet
Et moi leur serviteur follet,
J’ébaudirai Votre Excellence
Par des airs de mon flageolet(44),
Dont l’Amour marque la cadence
En faisant des pas de ballet.. |
A MONSIEUR LE PRINCE DE VENDÔME(45),
GRAND PRIEUR DE FRANCE. (1717)
Je voulais par quelque huitain,
Sonnet, ou lettre familière,
Réveiller l’enjouement badin
De Votre Altesse chansonnière;
Mais ce n’est pas petite affaire
A qui n’a plus l’abbé Courtin(46)
Pour directeur et pour confrère.
Tout simplement donc je vous dis
Que dans ces jours, de Dieu bénis,
Où tout moine et tout cagot mange
Harengs saurets et salsifis,
Ma muse, qui toujours se range
Dans les lions et sages partis,
Fait avec faisans et perdrix
Son carême au château Saint-Ange.
Au reste, ce château divin,
Ce n’est pas celui du saint-père,
Mais bien celui de Caumartin,
Homme sage, esprit juste et fin,
Que de tout mon coeur je préfère
Au plus grand pontife romain,
Malgré son pouvoir souverain
Et son indulgence plénière.
Caumartin porte en son cerveau
De son temps l’histoire vivante;
Caumartin(47) est toujours
nouveau
A mon oreille qu’il enchante;
Car dans sa tête sont écrits
Et tous les faits et tous les dits
Des grands hommes, des beaux esprits;
Mille charmantes bagatelles,
Des chansons vieilles et nouvelles,
Et les annales immortelles
Des ridicules de Paris.
Château Saint-Ange, aimable asile,
Heureux qui dans ton sein tranquille
D’un carême passe le cours!
Château que jadis les Amours
Bâtirent d’une main habile
Pour un prince qui fut toujours
A leur voix un peu trop docile,
Et dont ils filèrent les jours!
Des courtisans fuyant la presse,
C’est chez toi que François Premier
Entendait quelquefois la messe,
Et quelquefois par le grenier
Rendait visite à sa maîtresse.
De ce pays les citadins
Disent tous que dans les jardins
On voit encor son ombre fière
Deviser sous des marronniers
Avec Diane de Poitiers,
Ou bien la belle Ferronière.
Moi chétif, cette nuit dernière,
Je l’ai vu couvert de lauriers;
Car les héros les plus insignes
Se laissent voir très volontiers
A nous, faiseurs de vers indignes.
Il ne traînait point après lui
L’or et l’argent de cent provinces,
Superbe et tyrannique appui
De la vanité des grands princes;
Point de ces escadrons nombreux
De tambours et de hallebardes,
Point de capitaine des gardes,
Ni de courtisans ennuyeux;
Quelques lauriers sur sa personne,
Deux brins de myrte dans ses mains,
Étaient ses atours les plus vains;
Et de v... quelques grains
Composaient toute sa couronne.
« Je sais que vous avez l’honneur,
Me dit-il, d’être des orgies
De certain aimable prieur,
Dont les chansons sont si jolies
Que Marot les retient par coeur,
Et que l’on m’en fait des copies.
Je suis bien aise, en vérité,
De cette honorable accointance;
Car avec lui, sans vanité,
J’ai quelque peu de ressemblance
Ainsi que moi, Minerve et Mars
L’ont cultivé dès son enfance;
Il aime comme moi les arts,
Et les beaux vers par préférence(48);
Il sait de la dévote engeance,
Comme moi, faire peu de cas;
Hors en amour, en tous les cas
Il tient, comme moi, sa parole;
Mais enfin, ce qu’il ne sait pas,
Il a, comme moi, la v...;
J’étais encor dans mon été
Quand cette noire déité,
De l’Amour fille dangereuse(49),
Me fit du fleuve de Léthé
Passer la rive malheureuse.
Plaise aux dieux que votre héros
Pousse plus loin ses destinées,
Et qu’après quelque trente années
Il vienne goûter le repos
Parmi nos ombres fortunées!
En attendant, si de Caron
Il ne veut remplir la voiture,
Et s’il veut enfin tout de bon
Terminer la grande aventure,
Dites-lui de troquer Chambon(50)
Contre quelque once de mercure |
A S. A. S. MONSEIGNEUR LE PRINCE
DE CONTI(51).
(1718)
Conti, digne héritier des vertus de ton père,
Toi que l’honneur conduit, que la justice éclaire,
Qui sais être à la fois et prince et citoyen,
Et peux de ta patrie être un jour le soutien,
Reçois de ta vertu la juste récompense,
Entends mêler ton nom dans les voeux de la France.
Vois nos coeurs, aujourd’hui justement enchantés,
Au-devant de tes pas voler de tous côtés;
Connais bien tout le prix d’un si rare avantage;
Des princes vertueux c’est le plus beau partage;
Mais c’est un bien fragile, et qu’il faut conserver
Le moindre égarement peut souvent en priver.
Le public est sévère, et sa juste tendresse
Est semblable aux bontés d’une fière maîtresse,
Dont il faut par des soins solliciter l’amour;
Et quand on la néglige, on la perd sans retour.
Alexandre, vainqueur des climats de l’aurore,
A de nouveaux exploits se préparait encore;
Le bout de l’univers arrêta ses efforts,
Et l’Océan surpris l’admira sur ses bords.
Sais-tu bien quel était le but de tant de peines?
Il voulait seulement être estimé d’Athènes;
Il soumettait la terre afin qu’un orateur
Fît aux Grecs assemblés admirer sa valeur.
Il est un prix plus noble, une gloire plus belle,
Que la vertu mérite, et qui marche après
elle:
Un coeur juste et sincère est plus grand, à
nos yeux,
Que tous ces conquérants que l’on prit pour des
dieux.
Eh! que sont en effet le rang et la naissance,
La gloire des lauriers, l’éclat de la puissance,
Sans le flatteur plaisir de se voir estimé,
De sentir qu’on est juste et que l’on est aimé;
De se plaire à soi-même, en forçant
nos suffrages;
D’être chéri des bons, d’être approuvé
des sages?
Ce sont là les vrais biens, seuls dignes de ton
choix,
Indépendants du sort, indépendants des
rois.
Un grand, bouffi d’orgueil, enivré de délices,
Croit que le monde entier doit honorer ses vices.
Parmi les vains plaisirs l’un à l’autre enchaînés,
Et d’un remords secret sans cesse empoisonnés,
Il voit d’adulateurs une foule empressée
Lui porter de leurs soins l’offrande intéressée.
Quelquefois au mérite amené devant lui,
Sa voix, par vanité, daigne offrir un appui;
De cette cour nombreuse il fait en vain parade
Il ne voit point chez lui Villars ni La Feuillade,
Pour lui de Liancourt l’accès n’est point permis,
Sully ni Villeroy ne sont point ses amis.
C’est à de tels esprits qu’il importe de plaire,
Ce sont eux dont les yeux éclairent le vulgaire;
Quiconque a le coeur juste est par eux approuvé,
Et peut aux yeux de tous marcher le front levé;
Chacun dans leur vertu se propose un modèle;
Le vice la respecte et tremble devant elle.
La cour, toujours fertile en fourbes ténébreux,
Porte aussi dans son sein de ces coeurs généreux.
Tout n’est pas infecté de la rouille des vices:
Rome avait des Burrhus ainsi que des Narcisses;
Du temps des Concinis la France eut des de Thous.
Mais pourquoi vais-je ici, de ton honneur jaloux,
A tes yeux éclairés retracer la peinture
Des vertus qu’à ton coeur inspira la nature?
Elles vont chaque jour chez toi se dévoiler
Plein de tes sentiments, c’est à toi d’en parler;
Ou plutôt c’est à toi, que tout Paris contemple,
A nous en parler moins qu’à nous donner l’exemple. |
A M. DE LA FALUÈRE DE
GENONVILLE,
CONSEILLER AU PARLEMENT, ET
INTIME AMI DE L’AUTEUR,
SUR UNE MALADIE. (1719)
.Ne me soupçonne point de cette vanité
Qu’a notre ami Chaulieu de parler de lui-même,
Et laisse-moi jouir de la douceur extrême
De t’ouvrir avec liberté
Un coeur qui te plaît et qui t’aime.
De ma muse, en mes premiers ans,
Tu vis les tendres fruits imprudemment éclore;
Tu vis la calomnie avec ses noirs serpents
Des plus beaux jours de mon printemps
Obscurcir la naissante aurore.
D’une injuste prison je subis la rigueur(52):
Mais au moins de mon malheur
Je sus tirer quelque avantage
J’appris à m’endurcir contre l’adversité,
Et je me vis un courage
Que je n’attendais pas de la légèreté
Et des erreurs de mon jeune âge.
Dieux! que n’ai-je eu depuis la même fermeté!
Mais à de moindres alarmes
Mon coeur n’a point résisté.
Tu sais combien l’amour m’a fait verser de larmes;
Fripon, tu le sais trop bien,
Toi dont l’amoureuse adresse
M’ôta mon unique bien;
Toi dont la délicatesse,
Par un sentiment fort humain,
Aima mieux ravir ma maîtresse(53)
Que de la tenir de ma main.
Tu me vis sans scrupule en proie à la tristesse:
Mais je t’aimai toujours tout ingrat et vaurien;
Je te pardonnai tout avec un coeur chrétien,
Et ma facilité fit grâce à ta faiblesse.
Hélas! pourquoi parler encor de mes amours?
Quelquefois ils ont fait le charme de ma vie:
Aujourd’hui la maladie
En éteint le flambeau peut-être pour toujours.
De mes ans passagers la trame est raccourcie
Mes organes lassés sont morts pour les plaisirs;
Mon coeur est étonné de se voir sans désirs.
Dans cet état il ne me reste
Qu’un assemblage vain de sentiments confus,
Un présent douloureux, un avenir funeste,
Et l’affreux souvenir d’un bonheur qui n’est plus.
Pour comble de malheur, je sens de ma pensée
Se déranger les ressorts;
Mon esprit m’abandonne, et mon âme éclipsée
Perd en moi de son être, et meurt avant mon corps.
Est-ce là ce rayon de l’essence suprême
Qu’on nous dépeint si lumineux?
Est-ce là cet esprit survivant à nous-même?
Il naît avec nos sens, croît, s’affaiblit
comme eux:
Hélas! périrait-il de même?
Je ne sais; mais j’ose espérer
Que, de la mort, du temps, et des destins le maître,
Dieu conserve pour lui le plus pur de notre être,
Et n’anéantit point ce qu’il daigne éclairer(54). |
AU ROI D’ANGLETERRE, GEORGE Ier,
EN LUI ENVOYANT LA TRAGÉDIE
D’OEDIPE. (1719)
Toi que la France admire autant que l’Angleterre,
Qui de l’Europe en feu balances les destins;
Toi qui chéris la paix dans le sein de la guerre,
Et qui n’es armé du tonnerre
Que pour le bonheur des humains;
Grand roi, des rives de la Seine
J’ose te présenter ces tragiques essais:
Rien ne t’est étranger; les fils de Melpomène
Partout deviennent tes sujets.
Un véritable roi sait porter sa puissance
Plus loin que ses États renfermés par les
mers;
Tu règnes sur l’Anglais par le droit de naissance;
Par tes vertus, sur l’univers.
Daigne donc de ma muse accepter cet hommage
Parmi tant de tributs plus pompeux et plus grands;
Ce n’est point au roi, c’est au sage,
C’est au héros que je le rends. |
A MADAME LA MARÉCHALE
DE VILLARS(55).
(1719)
Divinité que le ciel fit pour plaire,
Vous qu’il orna des charmes les plus doux,
Vous que l’Amour prend toujours pour sa mère,
Quoiqu’il sait bien que Mars est votre époux;
Qu’avec regret je me vois loin de vous!
Et quand Sully(56) quittera
ce rivage,
Où je devrais, solitaire et sauvage,
Loin de vos yeux vivre jusqu’au cercueil,
Qu’avec plaisir, peut-être trop peu sage,
J’irai chez vous, sur les bords de l’Arcueil,
Vous adresser mes voeux et mon hommage!
C’est là que je dirai tout ce que vos beautés
Inspirent de tendresse à ma muse éperdue:
Les arbres de Villars en seront enchantés,
Mais vous n’en serez point émue.
N’importe: c’est assez pour moi de votre vue,
Et je suis trop heureux si jamais l’univers
Peut apprendre un jour dans mes vers
Combien pour vos amis vous êtes adorable,
Combien vous haïssez les manèges des cours,
Vos bontés, vos vertus, ce charme inexprimable
Qui, comme dans vos yeux, règne en tous vos discours.
L’avenir quelque jour, en lisant cet ouvrage,
Puisqu’il est fait pour vous, en chérira les traits:
Cet auteur, dira-t-on, qui peignit tant d’attraits,
N’eut jamais d’eux pour son partage
Que de petits soupers où l’on buvait très
frais;
Mais il mérita davantage. |
A MONSIEUR LE DUC DE SULLY. (1720)
J’irai chez vous, duc adorable,
Vous dont le goût, la vérité,
L’esprit, la candeur, la bonté,
Et la douceur inaltérable,
Font respecter la volupté,
Et rendent la sagesse aimable.
Que dans ce champêtre séjour
Je me fais un plaisir extrême
De parler, sur la fin du jour,
De vers, de musique, et d’amour,
Et pas un seul mot du système(57),
De ce système tant vanté,
Par qui nos héros de finance
Emboursent l’argent de la France,
Et le tout par pure bonté!
Pareils à la vieille sibylle
Dont il est parlé dans Virgile,
Qui, possédant pour tout trésor
Des recettes d’énergumène,
Prend du Troyen le rameau d’or,
Et lui rend des feuilles de chêne.
Peut-être, les larmes aux yeux,
Je vous apprendrai pour nouvelle
Le trépas de ce vieux goutteux
Qu’anima l’esprit de Chapelle:
L’éternel abbé de Chaulieu
Paraîtra bientôt devant Dieu;
Et si d’une muse féconde
Les vers aimables et polis
Sauvent une âme en l’autre monde,
Il ira droit en paradis.
L’autre jour, à son agonie,
Son curé vint de grand matin
Lui donner en cérémonie,
Avec son huile et son latin,
Un passeport pour l’autre vie.
Il vit tous ses péchés lavés
D’un petit mot de pénitence,
Et reçut ce que vous savez
Avec beaucoup de bienséance.
Il fit même un très beau sermon,
Qui satisfit tout l’auditoire.
Tout haut il demanda pardon
D’avoir eu trop de vaine gloire.
C’était là, dit-il, le péché
Dont il fut le plus entiché;
Car on sait qu’il était poète,
Et que sur ce point tout auteur,
Ainsi que tout prédicateur,
N’a jamais eu l’âme bien nette.
Il sera pourtant regretté
Comme s’il eût été modeste.
Sa perte au Parnasse est funeste:
Presque seul il était resté
D’un siècle plein de politesse.
On dit qu’aujourd’hui la jeunesse
A fait à la délicatesse
Succéder la grossièreté,
La débauche à la volupté,
Et la vaine et lâche paresse
A cette sage oisiveté
Que l’étude occupait sans cesse,
Loin de l’envieux irrité.
Pour notre petit Genonville,
Si digne du siècle passé,
Et des faiseurs de vaudeville,
Il me paraît très empressé
D’abandonner pour vous la ville.
Le système n’a point gâté
Son esprit aimable et facile;
Il a toujours le même style,
Et toujours la même gaîté.
Je sais que, par déloyauté,
Le fripon naguère a tâté
De la maîtresse tant jolie
Dont j’étais si fort entêté(58).
Il rit de cette perfidie,
Et j’aurais pu m’en courroucer:
Mais je sais qu’il faut se passer
Des bagatelles dans la vie.. |
A M. LE MARÉCHAL DE VILLARS(59).
(1721)
Je me flattais de l’espérance
D’aller goûter quelque repos
Dans votre maison de plaisance;
Mais Vinache(60) a ma confiance,
Et j’ai donné la préférence
Sur le plus grand de nos héros
Au plus grand charlatan de France.
Ce discours vous déplaira fort
Et je confesse que j’ai tort
De parler du soin de ma vie
A celui qui n’eut d’autre envie
Que de chercher partout la mort.
Mais souffrez que je vous réponde,
Sans m’attirer votre courroux,
Que j’ai plus de raisons que vous
De vouloir rester dans ce monde;
Car si quelque coup de canon,
Dans vos beaux jours brillants de gloire,
Vous eût envoyé chez Pluton,
Voyez la consolation
Que vous auriez dans la nuit noire,
Lorsque vous sauriez la façon
Dont vous aurait traité l’histoire!
Paris vous eût premièrement
Fait un service fort célèbre,
En présence du parlement;
Et quelque prélat ignorant
Aurait prononcé hardiment
Une longue oraison funèbre,
Qu’il n’eût pas faite assurément.
Puis, en vertueux capitaine,
On vous aurait proprement mis
Dans l’église de Saint-Denis,
Entre du Guesclin et Turenne.
Mais si quelque jour, moi chétif,
J’allais passer le noir esquif,
Je n’aurais qu’une vile bière;
Deux prêtres s’en iraient gaîment(61)
Porter ma figure légère,
Et la loger mesquinement
Dans un recoin du cimetière.
Mes nièces, au lieu de prière,
Et mon janséniste de frère(62),
Riraient à mon enterrement;
Et j’aurais l’honneur seulement
Que quelque muse médisante
M’affublerait, pour monument,
D’une épitaphe impertinente.
Vous voyez donc très clairement
Qu’il est bon que je me conserve,
Pour être encor témoin longtemps
De tous les exploits éclatants
Que le Seigneur Dieu vous réserve(63).. |
AU CARDINAL DUBOIS. (1721)
Quand du sommet des Pyrénées,
S’élançant au milieu des airs,
La Renommée à l’univers
Annonça ces deux hyménées(64)
Par qui la Discorde est aux fers,
Et qui changent les destinées,
L’âme de Richelieu descendit à sa voix
Du haut de l’empyrée au sein de sa patrie.
Ce redoutable génie
Qui faisait trembler les rois,
Celui qui donnait des lois
A l’Europe assujettie,
A vu le sage Dubois(65),
Et pour la première fois
A connu la jalousie.
Poursuis: de Richelieu mérite encor l’envie.
Par des chemins écartés,
Ta sublime intelligence,
A pas toujours concertés,
Conduit le sort de la France;
La fortune et la prudence
Sont sans cesse a tes côtés.
Alberon pour un temps nous éblouit la vue(66);
De ses vastes projets l’orgueilleuse étendue
Occupait l’univers saisi d’étonnement:
Ton génie et le sien disputaient la victoire.
Mais tu parus, et sa gloire
S’éclipsa dans un moment.
Telle, aux bords du firmament,
Dans sa course irrégulière,
Une comète affreuse éclate de lumière;
Ses feux portent la crainte au terrestre séjour:
Dans la nuit ils éblouissent,
Et soudain s’évanouissent
Aux premiers rayons du jour.. |
A MONSIEUR LE DUC DE LA FEUILLADE(67).
(1722)
Conservez précieusement
L’imagination fleurie
Et la bonne plaisanterie
Dont vous possédez l’agrément,
Au défaut du tempérament
Dont vous vous vantez hardiment,
Et que tout le monde vous nie.
La dame qui depuis longtemps
Connaît à fond votre personne
A dit: « Hélas! je lui pardonne
D’en vouloir imposer aux gens;
Son esprit est dans son printemps,
Mais son corps est dans son automne. »
Adieu, monsieur le gouverneur,
Non plus de province frontière,
Mais d’une beauté singulière
Qui, par son esprit, par son coeur,
Et par son humeur libertine,
De jour en jour fait grand honneur
Au gouverneur qui l’endoctrine.
Priez le Seigneur seulement
Qu’il empêche que Cythérée
Ne substitue incessamment
Quelque jeune et frais lieutenant,
Qui ferait sans vous son entrée
Dans un si beau gouvernement. |
A MADAME DE ***(68).
Il est au monde une aveugle déesse(69)
Dont la police a brisé les autels;
C’est du Hocca la fille enchanteresse,
Qui, sous l’appât d’une feinte caresse,
Va séduisant tous les coeurs des mortels.
De cent couleurs bizarrement ornée,
L’argent en main, elle marche la nuit;
Au fond d’un sac elle a la destinée
De ses suivants, que l’intérêt séduit.
Guiche, en riant, par la main la conduit;
La froide Crainte et l’Espérance avide
A ses côtés marchent d’un pas timide;
Le Repentir à chaque instant la suit,
Mordant ses doigts et grondant la perfide.
Belle Philis, que votre aimable cour
A nos regards offre de différence!
Les vrais plaisirs brillent dans ce séjour;
Et, pour jamais bannissant l’espérance,
Toujours vos yeux y font régner l’amour.
Du biribi la déesse infidèle
Sur mon esprit n’aura plus de pouvoir;
J’aime encor mieux vous aimer sans espoir,
Que d’espérer jour et nuit avec elle. |
A MONSIEUR DE GERVASI, MÉDECIN(70).
(1723)
Tu revenais couvert d’une gloire éternelle;
Le Gévaudan(71)
surpris t’avait vu triompher
Des traits contagieux d’une peste cruelle,
Et ta main venait d’étouffer
De cent poisons cachés la semence mortelle.
Dans Maisons cependant je voyais mes beaux jours
Vers leurs derniers moments précipiter leur cours.
Déjà près de mon lit la Mort inexorable
Avait levé sur moi sa faux épouvantable;
Le vieux nocher des morts à sa voix accourut.
C’en était fait; sa main tranchait ma destinée:
Mais tu lui dis: « Arrête!... » Et
la Mort, étonnée,
Reconnut son vainqueur, frémit, et disparut(72).
Hélas! Si, comme moi, l’aimable Genonville
Avait de ta présence eu le secours utile,
Il vivrait(73), et sa vie
eût rempli nos souhaits;
De son cher entretien je goûterais les charmes;
Mes jours, que je te dois, renaîtraient sans alarmes,
Et mes yeux, qui sans toi se fermaient pour jamais,
Ne se rouvriraient point pour répandre des larmes.
C’est toi du moins, c’est toi par qui, dans ma douleur,
Je peux jouir de la douceur
De plaire et d’être cher encore
Aux illustres amis dont mon destin m’honore.
Je reverrai Maisons(74),
dont les soins bienfaisants
Viennent d’adoucir ma souffrance;
Maisons, en qui l’esprit tient lieu d’expérience,
Et dont j’admire la prudence
Dans l’âge des égarements(75).
Je me flatte en secret que je pourrai peut-être
Charmer encor Sully, qui m’a trop oublié.
Mariamne(76) à ses
yeux ira bientôt paraître;
Il la verra pour elle implorer sa pitié
Et ranimer en lui ce goût, cette amitié,
Que pour moi, dans son coeur, ma muse avait fait naître.
Beaux jardins de Villars, ombrages toujours frais,
C’est sous vos feuillages épais
Que je retrouverai ce héros plein de gloire
Que nous a ramené la Paix
Sur les ai]es de la Victoire.
C’est là que Richelieu, par son air enchanteur,
Par ses vivacités, son esprit, et ses grâces,
Dès qu’il reparaîtra, saura joindre mon
coeur
A tant de coeurs soumis qui volent sur ses traces.
Et toi, cher Bolingbrok(77),
héros qui d’Apollon
As reçu plus d’une couronne,
Qui réunis en ta personne
L’éloquence de Cicéron,
L’intrépidité de Caton,
L’esprit de Mécénas, l’agrément
de Pétrone(78),
Enfin donc je respire, et respire pour toi;
Je pourrai désormais te parler et t’entendre.
Mais, ciel! quel souvenir vient ici me surprendre!
Cette aimable beauté qui m’a donné sa foi,
Qui m’a juré toujours une amitié si tendre,
Daignera-t-elle encor jeter les yeux sur moi(79)?
Hélas! en descendant sur le sombre rivage,
Dans mon coeur expirant je portais son image;
Son amour, ses vertus, ses grâces, ses appas,
Les plaisirs que cent fois j’ai goûtés dans
ses bras,
A ces derniers moments flattaient encor mon âme;
Je brûlais, en mourant, d’une immortelle flamme.
Grands dieux! me faudra-t-il regretter le trépas?
M’aurait-elle oublié? serait-elle volage?
Que dis-je? malheureux! où vais-je m’engager?
Quand on porte sur le visage
D’un mal si redouté le fatal témoignage,
Est-ce à l’amour qu’il faut songer? |
A LA REINE(80),
EN LUI ENVOYANT LA TRAGÉDIE
DE MARIAMNE.
(1725)
Fille de ce guerrier qu’une sage province
Éleva justement au comble des honneurs,
Qui sut vivre en héros, en philosophe, en prince,
Au-dessus des revers, au-dessus des grandeurs;
Du ciel qui vous chérit la sagesse profonde
Vous amène aujourd’hui dans l’empire françois,
Pour y servir d’exemple et pour donner des lois.
La fortune souvent fait les maîtres du monde;
Mais, dans votre maison, la vertu fait les rois.
Du trône redouté que vous rendez aimable,
Jetez sur cet écrit un coup d’oeil favorable;
Daignez m’encourager d’un seul de vos regards;
Et songez que Pallas, cette auguste déesse
Dont vous avez le port, la bonté, la sagesse,
Est la divinité qui préside aux beaux-arts(81). |
A MONSIEUR PALLU, CONSEILLER
D’ÉTAT.
Quoi! le dieu de la poésie
Vous illumine de ses traits!
Malgré la robe, les procès,
Et le conseil, et ses arrêts,
Vous tâtez de notre ambrosie!
Ah! bien fort je vous remercie
De vous livrer à ses attraits,
Et d’être de la confrérie.
Dans les beaux jours de votre vie,
Adoré de maintes beautés,
Vous aimiez Lubert et Sylvie;
Mais à présent vous les chantez,
Et votre gloire est accomplie.
La Fare, joufflu comme vous,
Comme vous rival de Tibulle,
Rima des vers polis et doux,
Aima longtemps sans ridicule,
Et fut sage au milieu des fous.
En vous c’est le même art qui brille;
Pallu comme La Fare écrit:
Vous recueillîtes son esprit
Dessus les lèvres de sa fille.
Aimez donc, rimez tour à tour
Vous, La Fare, Apollon, l’Amour,
Vous êtes de même famille.. |
A MADEMOISELLE LECOUVREUR.
L’heureux talent dont vous charmez la France
Avait en vous brillé dès votre enfance;
Il fut dès lors dangereux de vous voir,
Et vous plaisiez, même sans le savoir.
Sur le théâtre heureusement conduite
Parmi les voeux de cent coeurs empressés,
Vous récitiez, par la nature instruite:
C’était beaucoup; ce n’était point assez;
Il vous fallait encore un plus grand maître.
Permettez-moi de faire ici connaître
Quel est ce dieu de qui l’art enchanteur
Vous a donné votre gloire suprême;
Le tendre Amour me l’a conté lui-même.
On me dira que l’Amour est menteur.
Hélas! je sais qu’il faut qu’on s’en défie:
Qui mieux que moi connaît sa perfidie?
Qui souffre plus de sa déloyauté?
Je ne croirai cet enfant de ma vie;
Mais cette fois il a dit vérité.
Ce même Amour, Vénus, et Melpomène,
Loin de Paris faisaient voyage un jour;
Ces dieux charmants vinrent dans ce séjour
Où vos appas éclataient sur la scène:
Chacun des trois, avec étonnement,
Vit cette grâce et simple et naturelle,
Qui faisait lors votre unique ornement.
« Ah! dirent-ils, cette jeune mortelle
Mérite bien que, sans retardement,
Nous répandions tous nos trésors sur elle.
»
Ce qu’un dieu veut se fait dans le moment.
Tout aussitôt la tragique déesse
Vous inspira le goût, le sentiment,
Le pathétique, et la délicatesse.
« Moi, dit Vénus, je lui fais un
présent
Plus précieux, et c’est le don de plaire:
Elle accroîtra l’empire de Cythère;
A son aspect tout coeur sera troublé;
Tous les esprits viendront lui rendre hommage.
¾ Moi, dit l’Amour,
je ferai davantage:
Je veux qu’elle aime. » A peine eut-il parlé
Que dans l’instant vous devîntes parfaite;
Sans aucuns soins, sans étude, sans fard,
Des passions vous fûtes l’interprète.
O de l’Amour adorable sujette,
N’oubliez point le secret de votre art.. |
A MONSIEUR PALLU.
|
A Plombières, auguste 1729.
Du fond de cet antre pierreux,
Entre deux montagnes cornues,
Sous un ciel noir et pluvieux,
Où les tonnerres orageux
Sont portés sur d’épaisses nues,
Près d’un bain chaud toujours crotté,
Plein d’une eau qui fume et bouillonne,
Où tout malade empaqueté,
Et tout hypocondre entêté,
Qui sur son mal toujours raisonne,
Se baigne, s’enfume, et se donne
La question pour la santé;
Où l’espoir ne quitte personne:
De cet antre où je vois venir
D’impotentes sempiternelles
Qui toutes pensent rajeunir,
Un petit nombre de pucelles,
Mais un beaucoup plus grand de celles
Qui voudraient le redevenir;
Où par le coche on nous amène
De vieux citadins de Nancy,
Et des moines de Commercy,
Avec l’attribut de Lorraine(82),
Que nous rapporterons d’ici:
De ces lieux, où l’ennui foisonne,
J’ose encore écrire à Paris.
Malgré Phébus qui m’abandonne,
J’invoque l’Amour et les Ris;
Ils connaissent peu ma personne;
Mais c’est à Pallu que j’écris:
Alcibiade me l’ordonne(83),
Alcibiade, qu’à la cour
Nous vîmes briller tour à tour
Par ses grâces, par son courage,
Gai, généreux, tendre, volage,
Et séducteur comme l’Amour,
Dont il fut la brillante image.
L’Amour, ou le Temps, l’a défait
Du beau vice d’être infidèle:
Il prétend d’un amant parfait
Être devenu le modèle.
J’ignore quel objet charmant
A produit ce grand changement,
Et fait sa conquête nouvelle;
Mais qui que vous soyez, la belle,
Je vous en fais mon compliment(84).
On pourrait bien à l’aventure
Choisir un autre greluchon(85),
Plus Alcide pour la figure,
Et pour le coeur plus Céladon;
Mais quelqu’un plus aimable, non;
Il n’en est point dans la nature
Car, madame, où trouvera-t-on
D’un ami la discrétion,
D’un vieux seigneur la politesse,
Avec l’imagination
Et les grâces de la jeunesse;
Un tour de conversation
Sans empressement, sans paresse,
Et l’esprit monté sur le ton
Qui plaît à gens de toute espèce?
Et n’est-ce rien d’avoir tâté
Trois ans de la formalité
Dont on assomme une ambassade(86),
Sans nous avoir rien rapporté
De la pesante gravité
Dont cent ministres font parade?
A ce portrait si peu flatté(87),
Qui ne voit mon Alcibiade? |
AUX MÂNES DE M. DE GENONVILLE.
(1729)
Toi que le ciel jaloux ravit dans son printemps;
Toi de qui je conserve un souvenir fidèle,
Vainqueur de la mort et du temps;
Toi dont la perte, après dix ans(88),
M’est encore affreuse et nouvelle;
Si tout n’est pas détruit;
Si, sur les sombres bords,
Ce souffle si caché, cette faible étincelle,
Cet esprit, le moteur et l’esclave du corps,
Ce je ne sais quel sens qu’on nomme âme immortelle,
Reste inconnu de nous, est vivant chez les morts;
S’il est vrai que tu sois, et si tu peux m’entendre,
O mon cher Genonville! avec plaisir reçoi
Ces vers et ces soupirs que je donne à ta cendre,
Monument d’un amour immortel comme toi.
Il te souvient du temps où l’aimable Égérie(89),
Dans les beaux jours de notre vie,
Écoutait nos chansons, partageait nos ardeurs.
Nous nous aimions tous trois. La raison, la folie,
L’amour, l’enchantement des plus tendres erreurs,
Tout réunissait nos trois coeurs.
Que nous étions heureux! même cette indigence,
Triste compagne des beaux jours,
Ne put de notre joie empoisonner le cours.
Jeunes, gais, satisfaits, sans soins, sans prévoyance,
Aux douceurs du présent bornant tous nos désirs,
Quel besoin avions-nous d’une vaine abondance?
Nous possédions bien mieux, nous avions les plaisirs!
Ces plaisirs, ces beaux jours coulés dans la mollesse,
Ces ris, enfants de l’allégresse,
Sont passés avec toi dans la nuit du trépas.
Le ciel, en récompense, accorde à ta maîtresse
Des grandeurs et de la richesse,
Appuis de l’âge mûr, éclatant embarras,
Faible soulagement quand on perd sa jeunesse.
La fortune est chez elle, où fut jadis l’amour.
Les plaisirs ont leur temps, la sagesse a son tour.
L’amour s’est envolé sur l’aile du bel âge;
Mais jamais l’amitié ne fuit du coeur du sage(90).
Nous chantons quelquefois et tes vers et les miens
De ton aimable esprit nous célébrons les
charmes;
Ton nom se mêle encore à tous nos entretiens;
Nous lisons tes écrits, nous les baignons de larmes.
Loin de nous à jamais ces mortels endurcis,
Indignes du beau nom, du nom sacré d’amis,
Ou toujours remplis d’eux, ou toujours hors d’eux-même,
Au monde, à l’inconstance ardents à se
livrer,
Malheureux, dont le coeur ne sait pas comme on aime,
Et qui n’ont point connu la douceur de pleurer!. |
A MONSIEUR DE FORMONT,
EN LUI ENVOYANT LES OEUVRES
DE DESCARTES ET DE MALEBRANCHE.
Rimeur charmant, plein de raison(91),
Philosophe entouré des Grâces,
Épicure, avec Apollon,
S’empresse à marcher sur vos traces.
Je renonce au fatras obscur
Du grand rêveur de l’Oratoire(92),
Qui croit parler de l’esprit pur,
Ou qui veut nous le faire accroire,
Nous disant qu’on peut, à coup sûr,
Entretenir Dieu dans sa gloire.
Ma raison n a pas plus de foi
Pour René le visionnaire(93).
Songeur de la nouvelle loi,
Il éblouit plus qu’il n’éclaire;
Dans une épaisse obscurité
Il fait briller des étincelles.
Il a gravement débité
Un tas brillant d’erreurs nouvelles,
Pour mettre à la place de celles
De la bavarde antiquité.
Dans sa cervelle trop féconde
Il prend, d’un air fort important,
Des dés pour arranger le monde:
Bridoye(94) en aurait fait
autant.
Adieu; je vais chez ma Sylvie:
Un esprit fait comme le mien
Goûte bien mieux son entretien
Qu’un roman de philosophie.
De ses attraits toujours frappé,
Je ne la crois pas trop fidèle:
Mais puisqu’il faut être trompé,
Je ne veux l’être que par elle. |
A MONSIEUR DE CIDEVILLE(95).
(1731)
Ceci te doit être remis
Par un abbé de mes amis,
Homme de bien, quoique d’Église.
Plein d’honneur, de foi, de franchise(96),
En lui les dieux n’ont rien omis
Pour en faire un abbé de mise:
Même Phébus le favorise(97).
Mais dans son coeur Vénus a mis
Un petit grain de gaillardise.
Or c’est un point qui scandalise
Son curé, plus gaillard que lui,
Qui dès longtemps le tyrannise,
Et nouvellement aujourd’hui(98)
Dans un placard le tympanise.
Sur cela mon abbé prend feu(99),
Lui fait un bon procès de Dieu,
Le gagne: appel; or c’est dans peu
Qu’on doit chez vous juger l’affaire.
Or, puissant est notre adversaire:
Le terrasser n’est pas un jeu.
Tu dois m’entendre, et moi me taire;
Car c’est trop longtemps tutoyer
Du parlement un conseiller:
Ma muse un peu trop familière
Pourrait à la fin l’ennuyer,
Peut-être même lui déplaire.
Qu’il sache pourtant qu’à Cythère
L’Amitié, l’Amour, et leur mère,
Parlent toujours sans compliment;
Qu’avec Hortense ma tendresse
N’en use jamais autrement,
Et j’estime autant ma maîtresse
Qu’un conseiller au parlement.. |
CONNUE SOUS LE NOM DES
VOUS
ET DES TU(100).
Philis(101), qu’est devenu
ce temps
Où dans un fiacre promenée,
Sans laquais, sans ajustements,
De tes grâces seules ornée,
Contente d’un mauvais soupé
Que tu changeais en ambrosie,
Tu te livrais, dans ta folie,
A l’amant heureux et trompé
Qui t’avait consacré sa vie?
Le ciel ne te donnait alors,
Pour tout rang et pour tous trésors,
Que les agréments de ton âge(102),
Un coeur tendre, un esprit volage,
Un sein d’albâtre, et de beaux yeux.
Avec tant d’attraits précieux,
Hélas! qui n’eût été friponne?
Tu le fus, objet gracieux;
Et (que l’Amour me le pardonne!)
Tu sais que je t’en aimais mieux.
Ah, madame! que votre vie,
D’honneurs aujourd’hui si remplie,
Diffère de ces doux instants!
Ce large suisse à cheveux blancs,
Qui ment sans cesse à votre porte,
Philis, est l’image du Temps:
On dirait qu’il chasse l’escorte
Des tendres Amours et des Ris;
Sous vos magnifiques lambris
Ces enfants tremblent de paraître.
Hélas! je les ai vus jadis
Entrer chez toi par la fenêtre,
Et se jouer dans ton taudis.
Non, madame, tous ces tapis
Qu’a tissus la Savonnerie(103),
Ceux que les Persans ont ourdis,
Et toute votre orfévrerie,
Et ces plats si chers que Germain(104)
A gravés de sa main divine,
Et ces cabinets où Martin(105)
A surpassé l’art de la Chine;
Vos vases japonais et blancs,
Toutes ces fragiles merveilles;
Ces deux lustres de diamants
Qui pendent à vos deux oreilles;
Ces riches carcans, ces colliers,
Et cette pompe enchanteresse,
Ne valent pas un des baisers
Que tu donnais dans ta jeunesse. |
A MONSIEUR LE COMTE DE TRESSAN.
Tressan, l’un des grands favoris
Du dieu qui fait qu’on est aimable,
Du fond des jardins de Cypris,
Sans peine, et par la main des Ris,
Vous cueillez ce laurier durable
Qu’à peine un auteur misérable,
A son dur travail attaché,
Sur le haut du Pinde perché,
Arrache en se donnant au diable.
Vous rendez les amants jaloux:
Les auteurs vont être en alarmes;
Car vos vers se sentent des charmes
Que l’Amour a versés sur vous.
Tressan, comment pouvez-vous faire
Pour mettre si facilement
Les neuf pucelles dans Cythère,
Et leur donner votre enjouement?
Ah! prêtez-moi votre art charmant,
Prêtez-moi votre main légère.
Mais ce n’est pas petite affaire
De prétendre vous imiter:
Je peux tout au plus vous chanter;
Mais les dieux vous ont fait pour plaire.
Je vous reconnais à ce ton
Si doux, si tendre, et si facile:
En vain vous cachez votre nom;
Enfant d’Amour et d’Apollon,
On vous devine à votre style. |
A MADEMOISELLE DE LUBERT(106),
QU’ON APPELAIT MUSE ET GRÂCE.
(1732)
Le curé qui vous baptisa
Du beau surnom de Muse et Grâce,
Sur vous un peu prophétisa;
Il prévit que sur votre trace
Croîtrait le laurier du Parnasse
Dont La Suze(107) se couronna,
Et le myrte qu’elle porta,
Quand, d’amour suivant la déesse,
Ses tendres feux elle mêla
Aux froides ondes du Permesse.
Mais en un point il se trompa
Car jamais il ne devina
Qu’étant si belle, elle sera
Ce que les sots appellent sage,
Et qu’à vingt ans, et par delà,
Muse et Grâce conservera
La tendre fleur du pucelage,
Fleur délicate qui tomba
Toujours au printemps du bel âge,
Et que le ciel fit pour cela.
Quoi! vous en êtes encor là!
Muse et Grâce, que c’est dommage!
Vous me répondez doucement
Que les neuf bégueules savantes,
Toujours chantant, toujours rimant,
Toujours les yeux au firmament,
Avec leurs têtes de pédantes,
Avaient peu de tempérament,
Et que leurs bouches éloquentes
S’ouvraient pour brailler seulement,
Et non pour mettre tendrement
Deux lèvres fraîches et charmantes
Sur les lèvres appétissantes
De quelque vigoureux amant.
Je veux croire chrétiennement
Ces histoires impertinentes.
Mais, ma chère Lubert, en cas
Que ces filles sempiternelles
Conservent pour ces doux ébats
Des aversions si fidèles,
Si ces déesses sont cruelles,
Si jamais amant dans ses bras
N’a froissé leurs gauches appas,
Si les neuf muses sont pucelles,
Les trois Grâces ne le sont pas.
Quittez donc votre faible excuse;
Vos jours languissent consumés
Dans l’abstinence qui les use:
Un faux préjugé vous abuse.
Chantez, et, s’il le faut, rimez;
Ayez tout l’esprit d’une muse:
Mais, si vous êtes Grâce, aimez. |
A UNE DAME(108),
OU SOI-DISANT TELLE. (1732)
Tu commences par me louer,
Tu veux finir par me connaître:
Tu me loueras bien moins. Mais il faut t’avouer
Ce que je suis, ce que je voudrais être(109).
J’aurai vu dans trois ans passer quarante hivers.
Apollon présidait au jour qui m’a vu naître.
Au sortir du berceau j’ai bégayé des vers.
Bientôt ce dieu puissant m’ouvrit son sanctuaire:
Mon coeur, vaincu par lui, se rangea sous sa loi.
D’autres ont fait des vers par le désir d’en faire;
Je fus poète malgré moi.
Tous les goûts à la fois sont entrés
dans mon âme;
Tout art a mon hommage, et tout plaisir m’enflamme;
La peinture me charme: on me voit quelquefois
Au palais de Philippe, ou dans celui des rois,
Sous les efforts de l’art admirer la nature,
Du brillant(110) Cagliari
saisir l’esprit divin,
Et dévorer des yeux la touche noble et sûre
De Raphaël et du Poussin.
De ces appartements qu’anime la peinture,
Sur les pas du plaisir je vole à l’Opéra;
J’applaudis tout ce qui me touche,
La fertilité de Campra,
La gaîté de Mouret, les grâces de
Destouches(111);
Pélissier par son art, Le Maure par sa voix(112),
Tour à tour ont mes voeux et suspendent mon choix.
Quelquefois, embrassant la science hardie
Que la curiosité
Honora par vanité
Du nom de philosophie,
Je cours après Newton dans l’abîme des cieux;
Je veux voir si des nuits la courrière inégale,
Par le pouvoir changeant d’une force centrale,
En gravitant vers nous s’approche de nos yeux,
Et pèse d’autant plus qu’elle est près
de ces lieux,
Dans les limites d’un ovale.
J’en entends raisonner les plus profonds esprits,
Maupertuis et Clairaut, calculante cabale;
Je les vois qui des cieux franchissent l’intervalle,
Et je vois trop souvent que j’ai très peu compris.
De ces obscurités je passe à la morale;
Je lis au, coeur de l’homme, et souvent j’en rougis.
J’examine avec soin les informes écrits,
Les monuments épars, et le style énergique
De ce fameux Pascal, ce dévot satirique.
Je vois ce rare esprit trop prompt à s’enflammer;
Je combats ses rigueurs extrêmes(113).
Il enseigne aux humains à se haïr eux-mêmes:
Je voudrais, malgré lui, leur apprendre à
s’aimer.
Ainsi mes jours égaux, que les muses remplissent,
Sans soins, sans passions, sans préjugés
fâcheux,
Commencent avec joie, et vivement finissent
Par des soupers délicieux.
L’amour dans mes plaisirs ne mêle plus ses peines;
La tardive raison vient de briser mes chaînes;
J’ai quitté prudemment ce dieu qui m’a quitté;
J’ai passé l’heureux temps fait pour la volupté.
Est-il donc vrai, grands dieux! il ne faut plus que j’aime.
La foule des beaux-arts, dont je veux tour à tour
Remplir le vide de moi-même,
N’est pas encore assez pour remplacer l’amour(114). |
A MADAME DE FONTAINE-MARTEL(115).
(1732)
O très singulière Martel(116),
J’ai pour vous estime profonde:
C’est dans votre petit hôtel,
C’est sur vos soupers que je fonde
Mon plaisir, le seul bien réel
Qu’un honnête homme ait en ce monde.
Il est vrai qu’un peu je vous gronde;
Mais, malgré cette liberté,
Mon coeur vous trouve, en vérité,
Femme à peu de femmes seconde;
Car sous vos cornettes de nuit,
Sans préjugés et sans faiblesse,
Vous logez esprit qui séduit,
Et qui tient fort à la sagesse.
Or, votre sagesse n’est pas
Cette pointilleuse harpie
Qui raisonne sur tous les cas,
Et qui, triste soeur de l’Envie,
Ouvrant un gosier édenté,
Contre la tendre Volupté
Toujours prêche, argumente et crie;
Mais celle qui si doucement,
Sans efforts et sans industrie,
Se bornant toute au sentiment,
Sait jusques au dernier moment
Répandre un charme sur la vie.
Voyez-vous pas de tous côtés
De très décrépites beautés,
Pleurant de n’être plus aimables,
Dans leur besoin de passion
Ne pouvant rester raisonnables,
S’affoler de dévotion,
Et rechercher l’ambition
D’être bégueules respectables?
Bien loin de cette triste erreur(117),
Vous avez, au lieu de vigiles,
Des soupers longs, gais et tranquilles;
Des vers aimables et faciles,
Au lieu des fatras inutiles
De Quesnel et de Letourneur;
Voltaire, au lieu d’un directeur;
Et, pour mieux chasser toute angoisse,
Au curé préférant Campra(118),
Vous avez loge à l’Opéra
Au lieu de banc à la paroisse;
Et ce qui rend mon sort plus doux,
C’est que ma maîtresse chez vous,
La Liberté, se voit logée;
Cette Liberté mitigée,
A Voeu ouvert, au front serein,
A la démarche dégagée,
N’étant ni prude, ni catin,
Décente, et jamais arrangée,
Souriant d’un souris badin
A ces paroles chatouilleuses
Qui font baisser un oeil malin
A mesdames les précieuses.
C’est là qu’on trouve la Gaîté,
Cette soeur de la Liberté,
Jamais aigre dans la satire,
Toujours vive dans les bons mots,
Se moquant quelquefois des sots,
Et très souvent, mais à propos(119),
Permettant au sage de rire.
Que le ciel bénisse le cours
D’un sort aussi doux que le vôtre!
Martel, l’automne de vos jours
Vaut mieux que le printemps d’une autre.. |
A MADEMOISELLE GAUSSIN(120),
QUI A REPRÉSENTÉ
LE RÔLE DE ZAÏRE AVEC BEAUCOUP DE SUCCÈS. (1732(121))
Jeune Gaussin, reçois mon tendre hommage,
Reçois mes vers au théâtre applaudis;
Protège-les: Zaïre est ton ouvrage;
Il est à toi, puisque tu l’embellis.
Ce sont tes yeux, ces yeux si pleins de charmes,
Ta voix touchante, et tes sons enchanteurs,
Qui du critique ont fait tomber les armes;
Ta seule vue adoucit les censeurs.
L’Illusion, cette reine des coeurs,
Marche à ta suite, inspire les alarmes,
Le sentiment, les regrets, les douleurs,
Et le plaisir de répandre des larmes.
Le dieu des vers, qu’on allait dédaigner(122),
Est, par ta voix, aujourd’hui sûr de plaire;
Le dieu d’amour, à qui tu fus plus chère,
Est, par tes yeux, bien plus sûr de régner
Entre ces dieux désormais tu vas vivre(123).
Hélas! longtemps je les servis tous deux:
Il en est un que je n’ose plus suivre.
Heureux cent fois le mortel amoureux
Qui, tous les jours, peut te voir et t’entendre;
Que tu reçois avec un souris tendre,
Qui voit son sort écrit dans tes beaux yeux;
Qui, pénétré de leur feu qu’il adore(124),
A tes genoux oubliant l’univers,
Parle d’amour, et t’en reparle encore!
Et malheureux qui n’en parle qu’en vers! |
A Mme LA MARQUISE DU CHATELET,
SUR SA LIAISON AVEC MAUPERTUIS.
Ainsi donc cent beautés nouvelles
Vont fixer vos bouillants esprits;
Vous renoncez aux étincelles,
Aux feux follets de mes écrits,
Pour des lumières immortelles;
Et le sublime Maupertuis
Vient éclipser mes bagatelles.
Je n’en suis fâché, ni surpris;
Un esprit vrai doit être épris
Pour des vérités éternelles.
Mais ces vérités, que sont-elles?
Quel est leur usage et leur prix?
Du vrai savant que je chéris
La raison ferme et lumineuse
Vous montrera les cieux décrits,
Et d’une main audacieuse
Vous dévoilera les replis
De la nature ténébreuse:
Mais, sans le secret d’être heureuse,
Que vous aura-t-il donc appris? |
A MONSIEUR CLÉMENT DE
DREUX.
|
25 décembre 1732.
Que toujours de ses douces lois
Le dieu des vers vous endoctrine;
Qu’à vos chants il joigne sa voix,
Tandis que de sa main divine
Il accordera sous vos doigts
La lyre agréable et badine
Dont vous vous servez quelquefois!
Que l’Amour, encor plus facile,
Préside à vos galants exploits,
Comme Phébus à votre style!
Et que Plutus, ce dieu sournois,
Mais aux autres dieux très utile,
Rende, par maint écu tournois,
Les jours que la Parque vous file
Des jours plus heureux mille fois
Que ceux d’Horace et de Virgile?. |
A Mme LA MARQUISE DU CHÂTELET,
SUR LA CALOMNIE. (1733)
(125)Écoutez-moi,
respectable Émilie
Vous êtes belle; ainsi donc la moitié
Du genre humain sera votre ennemie
Vous possédez un sublime génie;
On vous craindra: votre tendre amitié
Est confiante, et vous serez trahie.
Votre vertu, dans sa démarche unie,
Simple et sans fard, n’a point sacrifié
A nos dévots; craignez la calomnie.
Attendez-vous, s’il vous plaît, dans la vie,
Aux traits malins que tout fat à la cour,
Par passe-temps, souffre et rend tour à tour.
La Médisance est la fille immortelle
De l’Amour-propre et de l’Oisiveté.
Ce monstre ailé paraît mâle et femelle,
Toujours parlant, et toujours écouté.
Amusement et fléau de ce monde,
Elle y préside, et sa vertu féconde
Du plus stupide échauffe les propos;
Rebut du sage, elle est l’esprit des sots.
En ricanant, cette maigre furie
Va de sa langue épandre les venins
Sur tous états; mais trois sortes d’humains,
Plus que le reste, aliments de l’envie,
Sont exposés à sa dent de harpie:
Les beaux esprits, les belles, et les grands,
Sont de ses traits les objets différents.
Quiconque en France avec éclat attire
L’oeil du public, est sûr de la satire;
Un bon couplet, chez ce peuple falot,
De tout mérite est l’infaillible lot.
La jeune Églé, de pompons couronnée,
Devant un prêtre à minuit amenée,
Va dire un oui, d’un air tout ingénu,
A son mari, qu’elle n’a jamais vu.
Le lendemain, en triomphe on la mène
Au cours, au bal, chez Bourbon, chez la reine;
Le lendemain, sans trop savoir comment,
Dans tout Paris on lui donne un amant;
Roy(126) la chansonne,
et son nom par la ville
Court ajusté sur l’air d’un vaudeville.
Églé s’en meurt: ses cris sont superflus.
Consolez-vous, Églé, d’un tel outrage:
Vous pleurerez, hélas! bien davantage,
Lorsque de vous on ne parlera plus.
Et nommez-moi la beauté, je vous prie,
De qui l’honneur fut toujours à couvert?
Lisez-moi Bayle, à l’article Schomberg,
Vous y verrez que la Vierge Marie(127)
Des chansonniers, comme une autre, a souffert(128).
Jérusalem a connu la satire.
Persans, Chinois, baptisés, circoncis,
Prennent ses lois: la terre est son empire;
Mais, croyez-moi, son trône est à Paris.
Là, tous les soirs, la troupe vagabonde
D’un peuple oisif, appelé le beau monde,
Va promener de réduit en réduit
L’inquiétude et l’ennui qui la suit;
Là, sont en foule antiques mijaurées,
Jeunes oisons, et bégueules titrées,
Disant des riens d’un ton de perroquet,
Lorgnant des sots, et trichant au piquet;
Blondins y sont, beaucoup plus femmes qu’elles,
Profondément remplis de bagatelles,
D’un air hautain, d’une bruyante voix,
Chantant, dansant, minaudant à la fois.
Si, par hasard, quelque personne honnête,
D’un sens plus droit et d’un goût plus heureux,
Des bons écrits ayant meublé sa tête,
Leur fait l’affront de penser à leurs yeux,
Tout aussitôt leur brillante cohue,
D’étonnement et de colère émue,
Bruyant essaim de frelons envieux,
Pique et poursuit cette abeille charmante,
Qui leur apporte, hélas! trop imprudente,
Ce miel si pur et si peu fait pour eux.
Quant aux héros, aux princes, aux ministres,
Sujets usés de nos discours sinistres,
Qu’on m’en nomme un dans Rome et dans Paris,
Depuis César jusqu’au jeune Louis,
De Richelieu jusqu’à l’ami d’Auguste,
Dont un Pasquin n’ait barbouillé le buste.
Ce grand Colbert, dont les soins vigilants
Nous avaient plus enrichis en dix ans
Que les mignons, les catins et les prêtres,
N’ont, en mille ans, appauvri nos ancêtres;
Cet homme unique, et l’auteur, et l’appui
D’une grandeur où nous n’osions prétendre,
Vit tout l’État murmurer contre lui;
Et le Français osa troubler la cendre(129)
Du bienfaiteur qu’il révère aujourd’hui.
Lorsque Louis, qui, d’un esprit si ferme
Brava la mort comme ses ennemis,
De ses grandeurs ayant subi le terme,
Vers sa chapelle allait à Saint-Denis,
J’ai vu son peuple, aux nouveautés en proie,
Ivre de vin, de folie, et de joie,
De cent couplets égayant le convoi,
Jusqu’au tombeau maudire encor son roi.
Vous avez tous connu, comme je pense,
Ce bon Régent qui gâta tout en France:
Il était né pour la société,
Pour les beaux-arts, et pour la volupté;
Grand, mais facile, ingénieux, affable,
Peu scrupuleux, mais de crime incapable.
Et cependant, ô mensonge! ô noirceur!
Nous avons vu la ville et les provinces,
Au plus aimable, au plus clément des princes,
Donner les noms... Quelle absurde fureur!
Chacun les lit ces archives d’horreur,
Ces vers impurs, appelés Philippiques(130),
De l’imposture effroyables chroniques;
Et nul Français n’est assez généreux
Pour s’élever, pour déposer contre eux.
Que le mensonge un instant vous outrage,
Tout est en feu soudain pour l’appuyer:
La vérité perce enfin le nuage,
Tout est de glace à vous justifier.
Mais voulez-vous, après ce grand exemple,
Baisser les yeux sur de moindres objets?
Des souverains descendons aux sujets;
Des beaux esprits ouvrons ici le temple,
Temple autrefois l’objet de mes souhaits,
Que de si loin Desfontaines contemple(131),
Et que Gacon ne visita jamais.
Entrons: d’abord on voit la Jalousie
Du dieu des vers la fille et l’ennemie,
Qui, sous les traits de l’Émulation,
Souffle l’orgueil, et porte sa furie
Chez tous ces fous courtisans d’Apollon,
Voyez leur troupe inquiète, affamée,
Se déchirant pour un peu de fumée,
Et l’un sur l’autre épanchant plus de fiel
Que l’implacable et mordant janséniste
N’en a lancé sur le fin moliniste,
Ou que Doucin(132), cet
adroit casuiste,
N’en a versé dessus Pasquier-Quesnel.
Ce vieux rimeur, couvert d’ignominies,
Organe impur de tant de calomnies,
Cet ennemi du public outragé,
Puni sans cesse, et jamais corrigé,
Ce vil Rufus(133), que
jadis votre père
A, par pitié, tiré de la misère,
Et qui bientôt, serpent envenimé,
Piqua le sein qui l’avait ranimé;
Lui qui, mêlant la rage à l’impudence,
Devant Thémis accusa(134)
l’innocence;
L’affreux Rufus(135),
loin de cacher en paix
Des jours tissus de honte et de forfaits,
Vient rallumer, aux marais de Bruxelles,
D’un feu mourant les pâles étincelles,
Et contre moi croit rejeter l’affront
De l’infamie écrite sur son front.
Mais que feront tous les traits satiriques(136)
Que d’un bras faible il décoche aujourd’hui.
Et ces ramas de larcins marotiques,
Moitié français et moitié germaniques,
Pétris d’erreur, et de haine, et d’ennui(137)?
Quel est le but, l’effet, la récompense,
De ces recueils d’impure médisance?
Le malheureux, délaissé des humains,
Meurt des poisons qu’ont préparés ses mains.
Ne craignons rien de qui cherche à médire.
En vain Boileau, dans ses sévérités,
A de Quinault dénigré les beautés;
L’heureux Quinault, vainqueur de la satire,
Rit de sa haine, et marche à ses côtés.
Moi-même, enfin, qu’une cabale inique
Voulut noircir de son souffle caustique,
Je sais jouir, en dépit des cagots,
De quelque gloire, et même du repos.
Voici le point sur lequel je me fonde.
On entre en guerre en entrant dans le monde.
Homme privé, vous avez vos jaloux,
Rampant dans l’ombre, inconnus comme vous,
Obscurément tourmentant votre vie:
Homme public, c’est la publique envie
Qui contre vous lève son front altier.
Le coq jaloux se bat sur son fumier,
L’aigle dans l’air, le taureau dans la plaine:
Tel est l’état de la nature humaine.
La Jalousie et tous ses noirs enfants
Sont au théâtre, au conclave, aux couvents.
Montez au ciel: trois déesses rivales(138)
Troublent le ciel, qui rit de leurs scandales.
Que faire donc? à quel saint recourir?
Je n’en sais point: il faut savoir souffrir. |
A MADEMOISELLE DE GUISE(139),
SUR SON MARIAGE AVEC LE DUC
DE RICHELIEU.
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.Avril 1734.
Un prêtre, un oui, trois mots latins,
A jamais fixent vos destins;
Et le célébrant d’un village,
Dans la chapelle de Montjeu,
Très chrétiennement vous engage
A coucher avec Richelieu,
Avec Richelieu, ce volage,
Qui va jurer par ce saint noeud
D’être toujours fidèle et sage.
Nous nous en défions un peu;
Et vos grands yeux noirs, pleins de feu,
Nous rassurent bien davantage
Que les serments qu’il fait à Dieu.
Mais vous, madame la duchesse,
Quand vous reviendrez à Paris,
Songez-vous combien de maris
Viendront se plaindre à Votre Altesse?
Ces nombreux cocus qu’il a faits
Ont mis en vous leur espérance;
Ils diront, voyant vos attraits
« Dieux! quel plaisir que la vengeance! »
Vous sentez bien qu’ils ont raison,
Et qu’il faut punir le coupable:
L’heureuse loi du talion
Est des lois la plus équitable.
Quoi! votre coeur n’est point rendu?
Votre sévérité me gronde!
Ah! quelle espèce de vertu
Qui fait enrager tout le monde!
Faut-il donc que de vos appas
Richelieu soit l’unique maître?
Est-il dit qu’il ne sera pas
Ce qu’il a tant mérité d’être?
Soyez donc sage, s’il le faut;
Que ce soit là votre chimère:
Avec tous les talents de plaire,
Il faut bien avoir un défaut.
Dans cet emploi noble et pénible
De garder ce qu’on nomme honneur,
Je vous souhaite un vrai bonheur:
Mais voilà la chose impossible. |
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