OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  LA PUCELLE D'ORLÉANS
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VARIANTES DU CHANT XXI

Vers 19:.

*De ces désirs dont l’excès vous poursuit.
Songez, lecteur, que ces fatales flammes
Brûlent vos corps et hasardent vos âmes.
Vous avertir est mon premier devoir,
Et le second est de faire savoir
Comment Denis punit l’âne infidèle
Par qui Satan fit rougir la Pucelle;
Quel avantage en prit le beau Dunois.
Il faut chanter leurs feux et leurs exploits.

Vers 232. — Manuscrit :

*Lourdis alors fut rempli de science.
Bientôt d’un sot il devint un fripon,
Homme d’État, politique, espion,
*Fin courtisan, plein d’astuce profonde,
*Le moine enfin le plus moine du monde.
*Ainsi l’on voit... (K.)

Vers 254 :

Le confesseur en ce même moment.

Vers 264 :

Le jacobin se souvenait encor.

Vers 297 :

Frère Lourdis l’entendit finement.

Vers 300 :

. . . . Et prenant par la main
Le moine blanc, le mène avant nuit close.

Vers 462. — Le dernier chant des premières éditions étant presque entièrement changé ou supprimé dans celles qui ont été imprimées sous les yeux de l’auteur, nous le donnons ici tel qu’il a paru dans les éditions en dix-huit et en vingt-quatre chants.

Je dois conter quelle terrible suite
De Conculix eut l’infâme conduite,
Ce que devint l’effronté Tirconel,
Et quel secours étrange et salutaire
Sut procurer notre révérend père
A Dorothée, à la douce Sorel,
Et par quel art il les tira d’affaire.
Je dois chanter par quels feux, quels exploits,
L’âne ravit la Pucelle à Dunois,
Et comment Dieu punit l’âne infidèle
Par qui Satan pollua la Pucelle.
Mais, avant tout, le siège d’Orléans,
Où s’escrimaient tant de fiers combattants,
Est le grand point qui tous nous intéresse.
O dieu d’amour! ô puissance! ô faiblesse!
*Amour fatal! tu fus près de livrer
*Aux ennemis ce rempart de la France.
*Ce que l’Anglais n’osait plus espérer,
*Ce que Bedfort et son expérience,
*Ce que Talbot et sa rare vaillance,
*Ne purent faire, Amour, tu l’entrepris.
Songez, lecteurs, que ces fatales flammes
Brûlent vos corps et hasardent vos âmes.
*Tu fais nos maux, cher enfant, et tu ris!
En te jouant dans la triste contrée
Où cent héros combattaient pour deux rois,
Ta douce main blessa depuis deux mois
Le grand Talbot d’une flèche dorée,
Que tu tiras de ton premier carquois.
C’était avant ce siège mémorable,
Dans une trêve, hélas! trop peu durable.
Il conféra, soupa paisiblement
Avec Louvet ce grave président,
Lequel Louvet eut la gloire imprudente
De faire aussi souper la présidente.
Madame était un peu collet monté.
L’Amour se plut à dompter sa fierté.
Il hait l’air prude, et souvent l’humilie.
Il dérangea sa noble gravité
Par un des traits qui donnent la folie.
La présidente, en cette occasion,
Gagna Talbot, et perdit la raison.
*Vous avez vu la fatale escalade,
*L’assaut sanglant, l’horrible canonnade,
*Tous ces combats, tous ces hardis efforts,
*Au haut des murs, en dedans, en dehors,
*Lorsque Talbot et ses fières cohortes
*Avaient brisé les remparts et les portes,
*Et que sur eux tombaient, du haut des toits,
*Le fer, la flamme, et la mort à la fois.
*L’ardent Talbot avait, d’un pas agile,
*Sur des mourants pénétré dans la ville,
*Renversant tout, criant à haute voix:
*« Anglais! entrez; bas les armes, bourgeois! »
*Il ressemblait au grand dieu de la guerre,
*Qui sous ses pas fait retentir la terre,
*Quand la Discorde, et Bellone, et le Sort,
*Arment son bras, ministre de la mort.
*La présidente avait une ouverture
*Dans son logis, auprès d’une masure,
*Et par ce trou contemplait son amant,
*Ce casque d’or, ce panache ondoyant,
*Ce bras armé, ces vives étincelles
*Qui s’élançaient du rond de ses prunelles,
*Ce port altier, cet air d’un demi-dieu.
*La présidente en était tout en feu,
*Hors de ses sens, de honte dépouillée.
*Telle autrefois, d’une loge grillée,
Une beauté, dont l’Amour prit le coeur,
*Lorgnait Baron, cet immortel acteur,
*D’un oeil ardent dévorait sa figure,
*Son beau maintien, ses gestes, sa parure,
*Mêlait tout bas sa voix à ses accents,
*Et recevait l’amour par tous les sens.
N’en pouvant plus, la belle présidente
Dans son accès, dit à sa confidente :
« Cours, ma Suzon, vole, va le trouver;
Dis-lui, dis-lui qu’il vienne m’enlever.
Si tu ne peux lui parler, fais-lui dire
Qu’il ait pitié de mon tendre martyre,
Et que, s’il est un digne chevalier,
Je veux souper ce soir dans son quartier. »
La confidente envoie un jeune page,
C’était son frère; il fait bien son message;
Et, sans tarder, six estafiers hardis
Vont chez Louvet, et forcent le logis.
On entre, on voit une femme masquée,
Et mouchetée, et peinte, et requinquée,
Le front garni de cheveux vrais ou faux,
Montés en arc et tournés en anneaux.
On vous l’enlève, on la fait disparaître
Par des chemins dont Talbot est le maître.
Ce beau Talbot, ayant dans ce grand jour
Tant répandu, tant essuyé d’alarmes,
Voulut le soir, dans les bras de l’Amour,
Se consoler du malheur de ses armes.
Tout vrai héros, ou vainqueur ou battu,
Quand il le peut, soupe avec sa maîtresse(1).
Sire Talbot, qui n’est point abattu,
Attend chez lui l’objet de sa tendresse.
Tout était prêt pour un souper exquis;
De gros flacons à panse ciselée
Ont rafraîchi dans la glace pilée
Ce jus brillant, ces liquides rubis,
Que tient Cîteaux dans ses caveaux bénis.
A l’autre bout de la superbe tente
Est un sopha d’une forme élégante,
Bas, large, mou, très proprement orné,
A deux chevets, à dossier contourné,
Où deux amis peuvent tenir à l’aise.
Sire Talbot vivait à la française.
Son premier soin fut de faire chercher
Le tendre objet qu’il avait su toucher.
Tout ce qu’il voit parle de son amante :
Il la demande; on vient; on lui présente
Un monstre gris en pompons enfantins,
Haut de trois pieds, en comptant ses patins.
D’un rouge vif ses paupières bordée.
Sont d’un suc jaune en tous temps inondées :
Un large nez, au bout tors et crochu,
Semble couvrir un long menton fourchu.
Talbot crut voir la maîtresse du diable;
Il jette un cri qui fait trembler la table.
C’était la soeur du gros monsieur Louvet,
Qu’en son logis la garde avait trouvée,
Et qui de gloire et de plaisir crevait,
Se pavanant de se voir enlevée.
La présidente, en proie à la douleur
D’avoir manqué son illustre entreprise,
Se désolait de la triste méprise :
Et jamais soeur n’a plus maudit sa soeur(2).
L’amour déjà troublait sa fantaisie;
Ce fut bien pis, lorsque la jalousie
Dans son cerveau porta de nouveaux traits;
Elle devint plus folle que jamais(3).
L’âne plus fou revint vers la Pucelle.
Jeanne s’émut, ses sens furent charmés;
Les yeux en feu: « Par saint Denis! dit-elle,
Est-il bien vrai, monsieur, que vous m’aimez?
— Si je vous aime! en doutez-vous encore?
Répondit l’âne. Oui, mon coeur vous adore.
Ciel! que je fus jaloux du cordelier!
Qu’avec plaisir je servis l’écuyer
Qui vous sauva de la fureur claustrale
Où s’emportait la bête monacale(4)!
Mais que je suis plus jaloux mille fois
De ce bâtard, de ce brutal Dunois !
Ivre d’amour, et fou de jalousie,
Je transportai Dunois en Italie(5).
Las! il revint; il vous offrit ses voeux;
Il est plus beau, mais non plus amoureux.
O noble Jeanne! ornement de ton âge,
Dont l’univers vante le pucelage,
Est-ce Dunois qui sera ton vainqueur?
Ce sera moi, j’en jure par mon coeur.
Ah ! si le ciel, en m’ôtant les ânesses,
Te réserva mes plus pures caresses(6);
Si, toujours doux, toujours tendre et discret,
Jusqu’à ce jour j’ai gardé mon secret;
De mes désirs si Jeannette est flattée;
Si, pénétré du plus ardent amour,
Je te préfère au céleste séjour,
Et si mon dos tant de fois t’a portée,
Tu pourras bien me porter à ton tour. »
Jeanne reçut cet aveu téméraire
Avec surprise autant qu’avec colère;
Et cependant son grand coeur en secret
Était flatté de l’étonnant effet
*Que produisait sa beauté singulière
*Sur les sens lourds d’une âme si grossière.
*Vers son amant elle avance la main
*Sans y songer, puis la tire soudain.
*Elle rougit, s’effraye, et se condamne,
*Puis se rassure, et puis lui dit: « Bel âne,
*Vous conservez un chimérique espoir :
*Respectez plus ma gloire et mon devoir;
*Trop de distance est entre nos espèces;
*Non, je ne puis approuver vos tendresses.
*Gardez-vous bien de me pousser à bout. »
*L’âne reprit: « L’amour égale tout.
*Songez au cygne à qui Léda fit fête,
*Sans cesser d’être une personne honnête.
*Connaissez-vous la fille de Minos?
*Un taureau l’aime: elle fuit des héros,
*Et va coucher avec son quadrupède.
*Sachez qu’un aigle enleva Ganymède,
*Et que Philyre avait favorisé
*Le dieu des mers en cheval déguisé. »
*Il poursuivait son discours; et le diable,
*Premier auteur des écrits de la fable,
*Lui fournissait ces exemples frappants,
*Et mettait l’âne au rang de nos savants.
Jeanne écoutait; que ne peut l’éloquence!
Toujours l’oreille est le chemin du coeur.
L’étonnement est suivi du silence.
Jeanne, ébranlée, admire, rêve, pense.
Aimer un âne, et lui donner sa fleur!
Souffrirait-elle un pareil déshonneur,
Après avoir sauvé son innocence
Des muletiers et des héros de France;
Après avoir, par la grâce d’en haut,
Dans le combat mis Chandos en défaut(7)?
Mais ce bel âne est un amant céleste;
Il n’est héros si brillant et si leste;
Nul n’est plus tendre, et nul n’a plus d’esprit;
Il eut l’honneur de porter Jésus-Christ;
Il est venu des plaines éternelles;
D’un séraphin il a l’air et les ailes:
Il n’est point là de bestialité,
C’est bien plutôt de la divinité.
Tous ces pensers formaient une tempête
Au coeur de Jeanne, et confondaient sa tête.
Ainsi l’on voit sur les profondes mers
Deux fiers tyrans des ondes et des airs,
L’un accourant des cavernes australes,
L’autre sifflant des plaines boréales
Contre un vaisseau cinglant sur l’Océan
Vers Sumatra, Bengale, ou Ceïlan;
Tantôt la nef aux cieux semble portée,
Près des rochers tantôt elle est jetée,
Tantôt l’abîme est prêt à l’engloutir,
Et des enfers elle paraît sortir.
Notre amazone est ainsi tourmentée.
L’âne est pressant, et la belle agitée
Ne put tenir, dans son émotion,
Le gouvernail que l’on nomme raison.
D’un tendre feu ses yeux étincelèrent,
Son coeur s’émut, tous ses sens se troublèrent;
Sur son visage un instant de pâleur
Fut remplacé d’une vive rougeur.
Du harangueur le redoutable geste
Était surtout l’écueil le plus funeste.
Elle n’est plus maîtresse de ses sens;
Ses yeux mouillés deviennent languissants;
Dessus son lit sa tête s’est penchée;
De ses beaux yeux la honte s’est cachée;
Ses yeux pourtant regardaient par en bas:
Elle étalait ses robustes appas;
De son cul brun les voûtes s’élevèrent,
Et ses genoux sous elle se plièrent.
Tels on a vu Thibouville et Villars(8),
Imitateurs du premier des Césars,
Tout enflammés du feu qui les possède,
Tête baissée attendre un Nicomède;
Et seconder, par de fréquents écarts,
Les vaillants coups de leurs laquais picards.
L’enfant malin qui tient sous son empire
Le genre humain, les ânes, et les dieux,
Son arc on main, planait au haut des cieux,
Et voyait Jeanne avec un doux sourire,
Serrant la fesse et tortillant le cu,
Brûler des feux dont son amant petille,
Hâter l’instant de cesser d’être fille,
Et, du satin de son croupion charnu,
De son baudet presser l’inguen à cru.
Déjà trois fois la défunte Pucelle
Avait senti, dans son brûlant manoir,
Jaillir les eaux du céleste arrosoir;
Et quatre fois la terrible alumelle
Jusques au vif ayant percé la belle,
Jeanne avait vu (car bien sentir c’est voir),
Du chaux brasier qui couve au dedans d’elle,
Naître et mourir mainte et mainte étincelle;
Quand tout à coup on entend une voix
« Jeanne, accourez, signalez vos exploits;
Levez-vous donc, Dunois est sous les armes;
On va combattre, et déjà nos gendarmes
Avec le roi commencent à sortir :
Habillez-vous; est-il temps de dormir? »
C’était la belle et jeune Dorothée,
De bonté d’âme envers Jeanne portée,
Qui, la croyant dans les bras du sommeil,
Venait la voir et hâter son réveil.
Ainsi parlant à la belle pâmée,
Elle entr’ouvrit la porte mal fermée.
Dieux! quel spectacle! elle fit par trois fois,
Tout en tremblant le signe de la croix.
*Jadis Vénus fut bien moins confondue,
*Lorsqu’en des rets, formés de fil d’airain,
A tous les dieux ce cocu de Vulcain
Sous le dieu Mars la fit voir toute nue.
Jeanne, ayant vu que Dorothée est là,
Témoin de tout, immobile resta,
Puis dans son lit se remit, s’ajusta,
Puis en ces mots d’un ton ferme parla :
« Vous avez vu, ma fille, un grand mystère,
Suite d’un voeu que j’ai fait pour le roi :
Si l’apparence est un peu contre moi,
J’en suis fâchée, et vous saurez vous taire.
De l’amitié je sais remplir les droits;
En cas pareil comptez sur mon silence;
Cachez surtout cette affaire à Dunois,
Vous risqueriez le salut de la France.
Après ces mots elle sauta du lit(9),
Son corselet et son haubert vêtit,
Quand Dorothée, encor toute surprise,
Ainsi lui parle avec toute franchise :
« En vérité, madame, mon esprit
Ne connaît rien à pareille aventure.
Je vous tiendrai le secret, je vous jure;
Car de l’amour j’éprouvai la blessure,
J’en suis atteinte, et mon malheur m’apprit
A pardonner des faiblesses aimables.
Oui, tous les goûts pour moi sont respectables.
Mais j’avouerai que je ne conçois pas,
Lorsque l’on peut serrer entre ses bras
Le beau Dunois, comment on peut descendre
Aux vils devoirs qu’un âne peut vous rendre;
Comment on peut soutenir l’appareil
De l’attitude aptée à cas pareil;
Comment on n’est d’avance consternée,
Épouvantée, abîmée, étonnée
De la douleur qu’on ne peut qu’endurer
Pour donner place à la grosseur outrée,
Longueur, raideur, force démesurée
De l’instrument qui doit vous déchirer,
Pour de droit fil en plein vous perforer!
Comment enfin peut-on, sans résistance,
Sans nul dégoût, en bonne conscience,
S’aimer si peu, si peu se respecter,
Que d’assouvir un désir si profane,
De préférer au beau Dunois un âne,
Et d’espérer quelque plaisir goûter?
Vous en goûtiez pourtant, la belle dame;
Car je l’ai lu dans vos yeux pleins de flamme.
Certes en moi la nature pâtit;
Je me connais: je serais alarmée
D’un tel galant. » Jeanne alors repartit
En soupirant: « Ah! s’il t’avait aimée! »

Le trait qui termine ce chant est un mot connu. On a laissé en blanc quelques vers, par respect pour les dames(10). Ces vers ne se trouvent dans aucun des manuscrits que nous avons consultés, et ils portent d’ailleurs avec eux la marque évidente de leur supposition.

On voit, en lisant ce dernier chant, que l’ouvrage n’est pas terminé; et il est aisé de sentir par quelle raison l’auteur prit un nouveau plan, et changea le dénoûment. Suivant le premier plan, il paraît que le poème ne devait avoir que quinze chants: tous les manuscrits antérieurs aux premières éditions n’en ont pas davantage. C’est d’après une de ces copies que les La Beaumelle et les Maubert publièrent, en 1755, leur édition de ce poème arrangé à leur manière. Ces éditeurs et leurs successeurs, ennemis apparemment du nombre impair, et s’imaginant que les chants d’un poème épique devaient être essentiellement en nombre rond, ont divisé la Pucelle tantôt en dix-huit, tantôt en vingt-quatre chants, sans autre peine que d’en couper plus ou moins en deux; car leurs éditions d’ailleurs ne contiennent, aux falsifications près, rien de plus que les manuscrits.

Ce fut sans doute pour arrêter toutes ces éditions subreptices que M. de Voltaire se détermina, en 1762, à publier son véritable ouvrage, et en donna la première édition in-8° en vingt chants, dont six n’étaient pas connus, savoir: les huit, neuf, seize, dix-sept, dix-neuf, et vingtième; le chant de Corisandre en était supprimé dans la suite, il y ajouta encore le dix-huitième chant, qui avait paru séparément en 1764. De sorte que le nombre en est demeuré fixé à vingt et un.

Nous n’avons remarqué que de légères différences entre les premiers manuscrits. Dans quelques-uns le quinzième et dernier chant commence ainsi :

Tout bon Français, dans le fond de son coeur,
Doit savourer un plaisir bien flatteur,
Alors qu’il voit dans les champs de l’honneur,
La lance au poing, son respectable maître,
Suivi des siens, en héros reparaître,
Avec l’objet qui seul fait son bonheur,
Et la Pucelle, et son doux confesseur,
Et son Bonneau plus nécessaire encore.
Vers Orléans conduit par sa valeur,
Il va défendre un peuple qui l’implore,
Et l’arracher au joug de son vainqueur.
Le fier Chandos, malgré tout son courage,
N’ayant pu vaincre au grand jeu des deux dos
Cette Pucelle et si belle et si sage,
Se consolait avec son jeune page.
La nuit versait ses humides pavots;
L’anglais confus poursuivait son voyage
Devers son camp; et le roi fortuné,
Par un sentier, du chemin détourné,
Près d’Orléans rejoignit son armée
Au point du jour, au pied d’un petit fort
*Que négligeait le bon duc de Bedfort.
*Ce fort touchait à la ville investie...

La suite comme au quinzième chant de notre édition, jusqu’à ce vers :

*Va retrouver tout ce qu’il a perdu.

On lit ensuite :

Le beau Dunois, après tant d’aventures,
Se retrouvant auprès de Jeanne d’Arc,
Avait reçu du dieu qui porte un arc
De nouveaux traits et de vives blessures;
Depuis ce jour qu’ils s’étaient vus tout nus,
Ce dieu malin, qui jamais ne s’habille,
Lui suggérait, pour cette auguste fille,
De grands désirs aux héros très connus.
Mais ce Dunois, si fier et si sensible,
Si beau, si frais, si poli, si loyal,
Ne savait pas qu’il avait un rival,
Et le rival de tous le plus terrible.
Mon cher lecteur me semble assez instruit(11)
Que quand Dunois aux Alpes fut conduit,
Il y vola sur la noble monture
Tant célébrée en la sainte Écriture.
La nuit des temps cache encore aux humains
De l’âne ailé quels étaient les desseins,
Quand il avait sur ses ailes dorées
Porté Dunois aux lombardes contrées.
De ce héros cet âne était jaloux.
Plus d’une fois, en portant la Pucelle,
Au fond du coeur...

La suite comme au vingtième chant, jusqu’à ce vers :

*L’abbé Trithême, esprit sage et discret.

Après celui-ci :

*Que son Dunois n’avait pas encor fait,

on lit :

Son coeur s’émut, tous ses sens se troublèrent;
Sur son visage un instant de pâleur
Fut remplacé d’une vive rougeur;
D’un tendre feux ses yeux étincelèrent.
Elle flatta son amant de la main,
Mais en tremblant, puis la tira soudain.
Elle soupire, elle craint, se condamne,
Puis se rassure, et puis lui dit: « Bel âne,
De vos récits mes esprits sont charmés;
Mais dois-je croire, hélas! que vous m’aimez?
— Si je vous aime! en doutez-vous encore?..

La suite comme aux variantes du vingt et unième chant, sauf que les vers grossiers ne se trouvent pas dans les manuscrits.

Il est évident que ces vers intercalés sont de la façon des premiers éditeurs, ainsi qu’un assez grand nombre d’autres vers indiqués dans les variantes des autres chants. Le premier but de ces éditeurs était, comme on l’a dit(12), de gagner quelque argent, et le second de nuire à M. de Voltaire, et de lui susciter de nouveaux ennemis; car non seulement ils ont souillé son poème de leurs ordures, mais ils y ont outragé plusieurs de ses amis, et des personnes puissantes auxquelles il était attaché. Ce sont les mêmes motifs qui avaient déjà porté La Beaumelle à falsifier le Siècle de Louis XIV.

Le dernier chant de l’édition de 1756 est suivi de cet épilogue.

C’est par ces vers, enfants de mon loisir,
Que j’égayais les soucis du vieil âge :
O don du ciel! tendre amour! doux désir !
On est encore heureux par votre image;
L’illusion est le premier plaisir.
J’allais enfin, libre en mon ermitage,
Chantant les feux de Jeanne et de Dunois,
Me consoler de la jalouse rage,
Des faux mépris, des cruautés des rois,
Des traits du sot, des sottises du sage.
Mais quel démon me vole cet ouvrage?
Brisons ma lyre; elle échappe à mes doigts.
Ne t’attends pas à de nouveaux exploits,
Lecteur! ma Jeanne aura son pucelage,
Jusqu’à ce que les vierges du Seigneur,
Malgré leurs voeux, sachent garder le leur.

Ces vers semblent tirés de quelque manuscrit où le poème n’était pas achevé, et où Jeanne ne cédait ni à Dunois ni à son autre amant. Les éditeurs capucins ou diacres du saint Évangile les ont imprimés à la suite de leur dernier chant, qu’on vient de lire, et avec lequel cet épilogue formerait une contradiction grossière; nouvelle preuve de l’honnêteté de ces savants éditeurs et de leur bonne intention. (K.)
 
 




























NOTES DES VARIANTES

Note_1On rapporte qu’après la bataille de Mariendal, M. de Turenne passa la nuit dans un moulin. Il coucha avec la meunière. Son aide de camp en parut un peu étonné. « Mon ami, lui dit le maréchal, il faut bien se consoler. » (K.)

Note_2Variante; manuscrit:

Jamais Valois n’a plus maudit sa soeur.
Note_3C’est ici que finissaient les éditions antérieures à celle de 1756. ( R.)

Note_4Voyez chant V, 209-241.

Note_5Voyez chant VI, 32-64.

Note_6Variante; manuscrit:

Te réserva pour mes pures caresses.
Note_7Voyez chant XIII, 408-419.

Note_8Dans une lettre adressée au marquis de Thibouville le 21 mai 1755, Voltaire se plaint amèrement des interpolations nombreuses qui défiguraient son poème encore manuscrit: « Ma pauvre Pucelle, dit-il, devient une p..... infâme, à qui on fait dire des grossièretés insupportables. On y mêle encore de la satire; on glisse, pour la commodité de la rime, des vers scandaleux contre les personnes à qui je suis le plus attaché. » Bien que le nom de Thibouville ne se trouve point amené ici pour la commodité de la rime, il ne paraît pas douteux que Voltaire n’eût l’intention de désigner ce passage. Malgré son désaveu obligé, j’ai peine à croire que ces vers ne soient pas de lui.

Henri de Lambert, chevalier d’Herbigny, puis marquis de Thibouville, était du nombre de ces philosophes parfaits que Gilbert nous a dépeints :

En petite Gomorrhe érigeant leur palais.

Il n’en crut pas moins devoir prendre femme, et même, chose plus singulière, une maîtresse. Ce prodige fut opéré par les charmes de la demoiselle Mélanie, très jeune actrice, qui débuta à la Comédie-Française le 15 octobre 1746, dans le rôle d’Agnès de l’École des femmes. Les plaisants, qui avaient quelque peine à croire à une conversion sincère de la part du marquis, répandirent, à cette occasion, l’épigramme suivante:

Agnès, débutent dans le monde,
Prétendait avoir des amants;
Mais d’avoir la panse un peu ronde
Lui déplaisait, à quatorze ans.
« Ah! ménagez du moins ma taille,
Disait-elle à certain marquis. —
Le propos, dit-il, est exquis!
Suis-je né parmi la canaille!
Sur moi vous pouvez faire fond:
Vous connaîtrez, jeune merveille,
Que jamais enfants ne se font
Ni parle c.. ni par l’oreille. »

Le marquis de Thibouville est auteur de quelques romans et de plusieurs pièces de théâtre peu estimés. Né à Paris le 4 décembre 1714, il est mort en cette ville le 12 juin 1784.

Le duc de Villars, fils du maréchal, fut en butte aux mêmes soupçons que Thibouville, et avec non moins de raison. « Il était, disent les Mémoires de Bachaumont (5 mai 1770), taxé d’un vice qu’il avait mis à la mode à la cour, et qui lui avait valu une renommée très étendue. comme on peut le voir dans la Pucelle. » (R.)

Note_9Au lieu de ces vers de l’édition en vingt-quatre chants, on trouve ceux-ci dans celle de 1756 :

Après ces mots elle sauta du lit,
D’eau de lavande amplement se servit,
Prit se culotte et changea de chemise,
Son corselet... (K.)

Note_10 J’ai suivi l’exemple de M. Louis du Bois, qui n’a pas imité la pruderie des éditeurs de Kehl, pruderie assez mal placée, et dont on peut dire, je crois: « Non erat hic locus. » Les vers qu’ils ont omis sont, en grande partie au moins, de Voltaire, et ont été cités dans un trop grand nombre d’ouvrages pour qu’il soit permis de ne les point comprendre dans les variantes du poème de la Pucelle. (R.)

Note_11Voyez les variantes du chant XX, vers 75.

Note_12Voyez l’Avertissement des éditeurs de Kehl.