OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  LA PUCELLE D'ORLÉANS
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VARIANTES DU CHANT XVII

Vers 1. — Le commencement de ce chant, qui était alors le quatorzième, et suivait la mort de Chandos, est différent dans un manuscrit trouvé parmi les papiers de l’auteur. Le voici:

*C’était le temps de la saison brillante,
*Quand le soleil, aux bernes de son cours,
*Prend sur les nuits pour ajouter aux jours,
*Et, se plaisant dans sa démarche lente
*A contempler nos fortunés climats,
*Vers le tropique arrête encor ses pas.
*O grand saint Jean! c’était alors ta fête;
*Premier des Jeans, orateur des déserts,
*Toi qui crias jadis à pleine tête:
*« Que du salut les chemins soient ouverts! »
Grand précurseur du vainqueur des enfers,
Toi qui plongeas l’Agneau de Dieu dans l’onde,
Et baptisas le baptiseur du monde.
Du roi des Francs le bénin confesseur
Voulut alors réparer le scandale
Qu’avait porté la luxure fatale
De Jean Chandos au logis du Seigneur.
Il rebénit la chapelle pollue,
Puis fit crier dans les lieux d’alentour,
Par cet ermite à la barbe touffue
« Tout pénitent qui veut en ce saint jour,
De ses péchés détaillant le grimoire,
Se dérober au gentil purgatoire,
Peut s’adresser au père Bonifoux;
Avec trois mots tous péchés sont absous. »
A ce tocsin de la vie éternelle,
Des lieux voisins une foule accourut:
Bourgeois, soldat, jeune, sempiternelle,
Anglais, Français, pour faire son salut,
Attrit, contrit, à genoux comparut,
De ses péchés contant la kyrielle.
La belle Agnès, qui toujours dans son coeur
Avait gardé la crainte du Seigneur,
Au tribunal ne fut pas la dernière.
Le révérend tenait sa cour plénière,
Les yeux baissés, un mouchoir à la main,
A droite, à gauche, absolvant son prochain.
O Dorothée! O coeur dévot et tendre!
Dans le saint lieu tu vins aussi te rendre:
Et La Trimouille, un peu faible et traînant,
Y vint chercher sa part du sacrement.
Ce couple heureux eut le plaisir suprême
De détailler les doux péchés qu’il aime;
Et Bonifoux était par piété
Le confident de leur fidélité.
Ces gens de bien, ayant dit leur histoire,
Se promenaient sur le bord de la Loire,
Signant leur face, et récitant encor
Quelques morceaux de leur Confiteor.
Le beau Monrose alors vint à paraître;
Il déplorait la mort de son cher maître.
De ce trépas le grand événement
Porte en son coeur un trouble pénitent:
Il entrevoit, dans sa douleur profonde,
Le grand néant des vanités du monde;
Et, de remords saintement tourmenté,
Pour un moment songe à l’éternité.
Il entre seul dans la demeure sainte;
Il se présente à ce bon Bonifoux,
Qui le reçoit dans sa petite enceinte,
Le pose en face entre ses deux genoux,
Et, lui pressant la tête et la poitrine,
Lui fait conter les péchés qu’il devine.
« Cher pénitent, pour ces petits péchés,
Et pour les cas en iceux épluchés,
Il vous convient avoir la discipline.
Çà mettez-vous en état; que ma main
Légèrement pour votre bien remplisse
Sur votre peau ce bienheureux office. »
D’un coeur contrit, et d’un air enfantin,
Le doux Monrose offre à la main du père
Modestement ces globes de satin
Dont quelquefois abusa le malin.
Il les soumet au tourment salutaire
Qui va mêler la rose à leur blancheur.
Que devins-tu, mon prudent confesseur
Lorsque ta vis sur ce charmant ivoire
Ces fleurs de lis, ces monuments de gloire,
Ce rare hommage au sceptre des Français
Ainsi rendu par le cul d’un Anglais?
Charle avait pris ce signe inconcevable
Pour un effet des malices du diable
Toi, qui lis mieux dans le livre du ciel,
Tu découvris par quel ordre éternel
Les fleurs de lis allaient lever leur tête,
Que fit baisser cette longue tempête.
Extasié, saisi d’un saint transport,
Tu contemplais ces trois fleurs de lis d’or
En champ d’albâtre; et ta main suspendue
Comme ton âme en demeurait perclue;
Tu t’arrêtais, cou penché, pied tremblant,
Les bras en haut, l’oeil fixe, étincelant.
Comme il gardait cette belle attitude,
Paul Tirconel, soldat fier, esprit rude,
Vers la chapelle avançait sans dessein,
De Jean Chandos déplorant le destin.
Le coeur pétri du fiel de ses ancêtres,
Et détestant les Français et les prêtres,
Il vit de loin ce beau page étalé,
Et Bonifoux par derrière installé.
Il crut voir pis: sa cervelle gâtée
Croyait le mal beaucoup plus que le bien.
Cette posture et ce plaisant maintien
Sont un affront à son âme irritée.
« Quoi! disait-il, un Français jacobin
A de Chandos le plus bel héritage. »
Il prend son fer, il se livre à la rage.
Monrose fuit en tenant d’une main
Son haut-de-chausse, et le dominicain
Tout éperdu court en suivant le page.
Tirconel suit le grave personnage,
Qui lourdement se hâtait par la peur.
Le Poitevin voyant son confesseur
Que Tirconel semblait vouloir pourfendre,
Suit cet Anglais, et crie: « Ose m’attendre,
Maudit Breton: n’auras-tu donc du coeur
Qu’avec un moine? et ta rare valeur
Contre un guerrier craint-elle de paraître?
Je fus hier bien battu; mais peut-être
Tu reverras en moi quelque vigueur,
Et tour à tour chacun trouve son maître. »
Ainsi parlait La Trimouille assez bas
A Tirconel, qui ne l’entendait pas.
La Dorothée, en voyant dans la plaine
Son cher amant qui courait hors d’haleine,
Se mit alors à galoper aussi.
La belle Agnès, qui la voit fuir ainsi,
Trotte après elle, et cependant ignore
Pourquoi l’on court, et de loin trotte encore:
Tel un mouton, par son instinct porté,
Saute à son tour quand un autre a sauté.
Le fier Dunois était près du roi Charle,
Vers l’autre bord: en secret il lui parle
De l’appareil, des mesures, du temps
Dont il lui faut entrer dans Orléans.
Non loin du pont la redoutable Jeanne
Caracolait noblement sur son âne;
Elle aperçut dessus ces bords fleuris,
Vers la chapelle, à quelque quart de mille,
Les six coursiers se suivant à la file;
D’étonnement ses sens furent saisis.
Jeanne bientôt s’étonna davantage
Lorsque, voyant ces gens courir si bien,
En un moment elle ne vit plus rien.
Au coin d’un bois la main de la Nature
*Tend sous leurs pieds un tapis de verdure,
*Velours uni, semblable au pré fameux
*Où s’exerçait la rapide Atalante.
*Sur le duvet de cette herbe riante
Monrose vole, et de ses blonds cheveux
L’air soulevait la parure ondoyante.
Jeanne de l’oeil le suit, et s’y complaît;
Mais tout à coup Monrose disparaît.
Le confesseur au même endroit arrive.
Ciel! plus de prêtre et plus de Bonifoux.
Tirconel vient, toujours plein de courroux.
Jeanne portait une vue attentive
Sur cet Anglais; l’Anglais s’évanouit
A ses regards. La Trimouille le suit,
La Trimouille est éclipsé comme un autre.
Quel sentiment, quel trouble était le vôtre,
O Dorothée! Elle accourt, et soudain
Elle est perdue, et l’oeil la cherche en vain.
Agnès se rend sur la place funeste,
La belle Agnès y fond avec le reste.
Tel dans Paris, près du Palais-Royal,
*A l’opéra, souvent joué si mal,
*Plus d’un héros à nos regards échappe,
*Et dans l’enfer descend par une trappe.
Jeanne effarée, et se frottant les yeux,
Priant Denis, et son âne, et les cieux,
Crut être alors dans le pays du diable,
Des enchanteurs, des larves, des sorciers,
Pays si cher à nos bons devanciers,
Que de Roland le chantre inimitable
Chanta depuis dans son délire heureux;
Que Torquato rendit encor fameux;
Que crut longtemps l’Église charitable;
Qu’ont supposé de graves parlements,
Et des docteurs, et même des savants.
Jeanne, piquant sa divine monture,
La lance en main, se rend sur la verdure
Où se passait cette étrange aventure.
Mais c’est en vain que d’un double éperon
Elle pressait le céleste grison.
Il s’arrêta vers la place fatale,
D’un cou rétif, et rebelle au bridon,
Se démenant d’une ardeur sans égale,
Ruant, tournant, et fuyant ce gazon.
Tout animal reçut de la nature
Certain instinct dont la conduite est sûre;
Et les humains n’ont que de la raison.
De saint Denis cet ingénieux âne
Sent le péril que ne voyait point Jeanne.
Il prend son vol, et, prompt comme un éclair,
Portant sa dame aux campagnes de l’air,
Franchit le bois qui bordait la prairie.
Du saint patron l’assistance chérie,
Qui conduisait le quadrupède oiseau,
Fixa sa course aux portes d’un château,
Tel que jamais n’en eut le Quatorzième
De nos Louis, aïeul d’un roi qu’on aime.
Jeanne voyant le marbre, le rubis,
Le jaspe, et l’or de ce brillant pourpris:
« Ah! sainte Vierge, ah! Denis, cria-t-elle,
Le ciel le veut; la vengeance m’appelle;
C’est le château du paillard Conculix. »
Tandis qu’ainsi l’errante chevalière,
Branlant sa lance, et faisant sa prière,
De l’aventure attend l’heureuse fin,
Le roi des Francs suit toujours son chemin,
*Environné de sa troupe dorée...

Voyez la suite au chant XV, vers 38. Une partie de ces vers se trouve dans les variantes du même chant, tirées des éditions imprimées.

Le chant suivant, qui alors était le quinzième, commençait ainsi dans le manuscrit: le préambule se trouve à présent au chant dix-septième, et la fin dans le chant vingtième.

Oh! que ce monde est rempli d’enchanteurs!
*Je ne dirai rien des enchanteresses:
Je t’ai passé, bel âge des faiblesses,
Je t’ai passé, temps heureux des erreurs;
*Mais à tout âge on trouve des trompeurs,
De ces sorciers, tout-puissants séducteurs,
*Vêtus de pourpre et rayonnants de gloire.
*Au haut des cieux ils vous mènent d’abord;
*Puis on vous plonge au sein de ronde noire,
* Et vous buvez l’amertume et la mort,
*Gardez-vous tous, gens de bien que vous êtes
*De vous frotter à de tels nécromants;
*Et s’il vous faut quelques enchantements,
*Aux plus grands rois préférez vos grisettes.
Jeanne, pressant de son divin baudet
Le dos pointu sous ses fesses charnues,
Vers le château fondit du haut des nues,
Le coeur ému, le regard stupéfait,
Vers ce château dont le mur étalait
Des ornements dont l’oeil s’émerveillait.
Jeanne, effarée, et ne sachant que croire,
Craignant encor les tours de Conculix,
Fit en secret à monsieur saint Denis
Une oraison qu’on tient jaculatoire;
Elle priait seulement en esprit,
Ne disant mot. Saint Denis l’entendit.
Il fit soudain, du haut de l’empyrée,
Partir un trait d’influence sacrée,
Qui pénétra tout droit jusqu’au grison.
Lors, élevant la tête avec le ton,
L’âne entonna l’octave discordante 
*De son gosier de cornet à bouquin. 
*A cette octave, à ce bruit tout divin, 
Blois, Orléans, Tours, et Saumur, et Nante, 
Tout retentit; la nature tremblante
S’émut d’horreur, et Jeanne vit soudain
*Tomber les murs de ce palais magique,
*Cent tours d’acier et cent portes d’airain;
*Comme autrefois la horde mosaïque
Ayant sonné de sa trompe hébraïque,
De Jéricho le rempart disparut,
Le beau rempart, si jamais il en eut. 
*Le temps n’est plus de semblable pratique;
Et pour briser les murs audacieux
Du Milanais ou du pays belgique,
Nous prétendons que le canon vaut mieux.
Dès qu’aux accents de la trompette asine,
Des murs épais la superbe ruine
S’éparpilla dans les champs d’alentour, 
Le saint baudet et la grosse héroïne
D’un saut léger entrèrent dans la cour.
Les prisonniers près de Jeanne accoururent.
Ce La Trimouille et ce dur Tirconel
Accompagnaient Dorothée et Sorel:
En bons chrétiens tous les deux comparurent.
Dans l’esclavage ils s’étaient réunis:
Les malheureux volontiers sont amis.
De Charles Sept le confesseur très sage
Venait derrière avec le jeune page.
Mais quelle foule, ô ciel! quel assemblage
De prisonniers de toute nation,
De tout état, âge, religion,
Que Conculix tenait en esclavage
Pour ses plaisirs et pour son double usage!
Auprès de Jeanne ils s’empressèrent tous:
Chacun voulait conter son aventure.
Jeanne cria: « Qu’on se mette à genoux! »
Chacun se mit en cette humble posture.
*Alors, alors ce superbe palais,
*Si brillant d’or, si noirci de forfaits,
*Devint un ample et sacré monastère.
*Le salon fut en chapelle changé;
*Le cabinet où ce maître enragé
*Avait dormi, dans le vice plongé,
*Transmué fut en un beau sanctuaire:
*L’ordre de Dieu, qui préside aux destins,
*Ne changea point la salle des festins,
*Mais elle prit le nom de réfectoire.
Le Conculix pour jamais fut exclus
De ces repas réservés aux élus;
*On y bénit le manger et le boire.
Mais qui croirait que ce séjour si saint,
Malgré Denis, très fortement retint
L’impression des moeurs du premier maître?
C’est en ces lieux que devaient reparaître
Ces vains désirs et ces voeux effrontés,
Ces attentats dont frémit la nature,
Et que les Grecs ont hardiment chantés.
*Muses, tremblez de l’étrange aventure
*Qu’il faut apprendre à la race future.
*Et vous, lecteurs, en qui le ciel a mis
*Les sages goûts d’une tendresse pure,
Remerciez le bon monsieur Denis
*Qu’un grand péché n’ait pas été commis.

La suite se trouve au vingtième chant (vers 75.) (K.)