OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE LA
PUCELLE D'ORLÉANS
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VARIANTES DU CHANT XIII
ET CHANT QUATORZIÈME
DE L’ÉDITION DE 1756.
Vers 52-54. — Édition
de 1756, au lieu de ces trois vers on lisait:
Témoin Ajax et certain général,
Duc, bel esprit, ministre, maréchal;
L’un sur le Rhin, l’autre aux bords du Scamandre,
Un beau matin s’avisèrent de prendre
Des moutons blancs pour autant d’ennemis,
Sans que l’honneur fût en rien compromis.
*Ce n’étaient point... |
M. de Voltaire a pris constamment contre La Beaumelle
la défense de ce général (le maréchal de Noailles)
et de sa famille; ainsi l’on peut facilement juger auquel des deux appartiennent
ces vers. (K.)
Vers 58:
Le grand Dunois à Jeanne si connu,
Qui ramenait la belle Dorothée. |
Vers 62:
Car elle était auprès de son amant.
Vers 63. — Édition
de 1756:
*Ce cher amant, ce tendre La Trimouille
Pour qui son oeil de pleurs souvent se mouille,
L’ayant cherchée à travers cent combats,
L’avait trouvée, et ne la quittait pas.
*En nombre pair... (K.) |
Vers 77. — Édition
de 1756:
*Il te fallut rhabiller promptement:
Sur le satin de ton cul ferme et blanc
*Tu rajustas... (K.) |
Vers 88:
*Qui lui donnait de la distraction,
Car il tenait un peu du grec, dit-on. (R.) |
Vers 109:
Les saints là-haut aiment souvent à rire
Des passions du sublunaire empire;
Ils regardaient cheminer dans les champs. |
Vers 165. — Édition
de 1756:
« Décide ici qui de nous sait le mieux
Pousser sa lance et plaire à deux beaux yeux.
Que la valeur soit notre seule chance,
*Que de vous tous... (K.) |
Vers 204. — Manuscrit:
*Branlant sa lance et serrant les genoux.
Le fier Chandos se targuait dans sa gloire,
De deux combats espérant la victoire,
Jurant ce mot lequel commence en F.
Jeanne invoquait l’épouse de Joseph,
Mère de Dieu, reine du pucelage.
L’un contre l’antre ils volent avec rage;
Les deux coursiers, bardés, coiffés de
fer,
*Sous l’éperon... (K.) |
Vers 237:
Sur son beau dos, sur sa croupe gentille.
Vers 256:
Que saint Denis me regarde et m’excuse.
Vers 257. — Édition
de 1756 et manuscrit:
*« Mars et l’Amour sont mes droits, et j’en use.
»
Puis se tournant devers son écuyer:
« Je vois, dit-il, qu’elle est hors d’elle-même;
J’ai ces deux bras pour combattre et tuer;
Pour la guérir je prendrai le troisième.
»
Jamais Chandos ne promit rien en vain.
Comme il le dit, il prend ce bras soudain.
*Le grand Dunois, d’un courage héroïque...
(K.) |
Vers 282. — Édition
de 1756:
*Très peu connus des ânes d’ici-bas;
Il soupirait en voyant les trois bras.
*Le confesseur... (K.) |
Vers 294. — Le treizième
chant de l’édition de 1762 est divisé en deux dans celle
de 1756, où le douzième chant finit par ce vers:
Du doux péché qu’aucuns nomment luxure.
Et le treizième commence ainsi:
En méditant avec attention... (K.)
Vers 298. — Manuscrit:
De ce Jacob, le patron du mensonge,
*Pate-pelu, dont l’esprit lucratif
Trompa Laban, qu’il vola comme un juif.
*Ce vieux Jacob... (K.) |
Vers 301. — Édition
de 1756:
Ce vieux Jacob (admirez bien, mes frères,
Du livre saint les sublimes mystères)
*Devers l’Euphrate... (K.) |
Vers 305. — Édition
de 1756:
*Le moine vit de plus plaisants objets;
Il vit très bien, ou crut voir, le bon père,
Ce qu’aucun saint n’obtint de voir jamais:
*Il vit courir à la même aventure,
Il vit aux pieds des futures Agnès
Les demi-dieux de la race future;
Il observa les différents attraits
De ces beautés dont l’adresse féconde
Faisait danser tous les maîtres du monde:
Chacune était juste sous son héros,
Partant ensemble, et disant les grands mots;
Chacune avait son trot et son allure;
Chacun piquait à l’envi sa monture;
Tous excellaient à ce jeu des deux dos.
*Tels, au retour de Flore... |
On voit sans peine que ces trois derniers vers sont du
capucin. Ce chant est un de ceux où il en a ajouté le plus.
(K.)
Vers 313:
Tels, au retour de Flore et du Zéphyre.
Ici encore j’ai préféré le texte
de l’édition de 1756. Zéphyre, dans ce vers étant
une divinité, ne doit pas être précédé
de l’article. (R.)
Vers 320. — Manuscrit:
*C’est là qu’il vit le beau François Premier,
Roi malheureux, mais galant chevalier,
Qui sur un lit fait goûter à deux belles
Tous les plaisirs que François reçoit d’elles.
*La Charles-Quint... (K.) |
Vers 321:
Roi malheureux, mais brave chevalier,
Avec Étampe il se pâme; il oublie. |
Vers 329. — Édition
de 1756:
*Aux mouvements que l’amour lui fit faire
Quand dans ses bras décharnés et flétris,
Ivre d’amour, tendrement elle serre,
*En se pâmant, le Second des Henris.
De la débauche un long et triste usage
De la beauté lui fait avoir le prix.
*De Chartes Neuf... (K.) |
Vers 338. — Édition
de 1756:
*Là, sans tiare, et d’amour transporté,
Tournant le dos, troussant sa soutanelle,
Avec Vanose il se fait la femelle;
*Un peu plus bas on voit Sa Sainteté,
Pour ses plaisirs convoitant sa famille,
Donner l’assaut à Lucrèce sa fille.
*O Léon Dix! Ô sublime Paul Trois!
Jules Second! et toi, Monte le drille!
*A ce beau jeu... |
On voit clairement ici que le capucin, ayant lu la
femelle au lieu de sa famille, a voulu suppléer les rimes
qui manquaient.
Un manuscrit porte:
*Un peu plus bas on voit Sa Sainteté
Faire un enfant à Lucrèce sa fille... (K.) |
Vers 348. — Édition
de 1756:
*Que par vingt ans de travaux et d’exploits.
Le moine vit des doges de Venise,
Et ces grands ducs, fiers oppresseurs de Pise,
Avec les boucs partageant leurs plaisirs;
Mais les laissant à leurs puants désirs,
*Bientôt on voit... (K.) |
Vers 364. — Édition
de 1756:
*Et l’autre attend le moment du plaisir.
Mais tout à coup quelle métamorphose!
D’un long froc noir lugubrement paré,
L’Amour met bas sa couronne de rose;
Son front se perd sous un bonnet carré.
Le sot Scrupule et la froide Décence
Masquent les traits de sa riante enfance.
L’Hymen le suit à pas mystérieux;
Les deux flambeaux brûlent des mêmes feux,
Feux sans éclat, dont la pâle lumière
Porte l’ennui dans les lieux qu’elle éclaire.
A la lueur de ces tristes flambeaux,
Suivi d’un prêtre et de deux maquereaux,
Pour guide un diable en noire soutanelle,
Le grand Louis, couronné de pavots,
Vient épouser sa vieille maquerelle,
Le moine vit ce phénix des Bourbons,
Ensorcelé de deux flasques tétons,
Sur un sofa piquer sa haridelle.
L’Amour en pleurs, et sa suite fidèle,
Les Jeux, les Ris, s’envolent à Paphos.
Paris, la cour, sont en proie aux dévots.
Une grossière et maussade luxure
Rappelle aux sens toute la volupté.
Sous l’air cafard un cynisme effronté
Met Diogène où régnait Épicure.
Dans les excès d’une crapule obscure
Le courtisan cherche la liberté.
Hercule en froc et Priape en soutane
Dans les palais portent l’obscénité;
Tout leur fait joug, et le couple profane,
Recommandé par sa brutalité,
A son plaisir patine la beauté.
C’en était fait du tendre Amour en France,
Quand la Fortune ou bien la Providence
A Saint-Denis logea ce roi bigot.
Le moine voit, à ce règne cagot
Dans les destins succéder la Régence,
*Temps fortuné, marqué par la licence,
*Où la Folie, agitant son grelot,
Jette sur tout un vernis d’innocence;
Où le cafard n’est prisé que du sot.
Tendre Argenton. folâtre Parabère,
C’est par vos soins que le dieu de Cythère,
Régnant en maître au palais d’Orléans,
Sur ses autels revoit fumer l’encens.
Le dieu du goût, son seul et digne émule,
Tâche d’unir les grâces aux talents.
Faune et Priape, et le brutal Hercule,
Forcés de fuir, rentrent dans les couvents;
Ils n’osent plus se faire voir en France
Que sous les traits de Rieux ou de Vence.
Le bon Régent... (K.) |
Vers 372:
*Des voluptés donne à tous le signal.
On l’admirait dans son délire aimable.
Tu l’entendais du fond du Luxembourg,
Toi que Bacchus et le dieu de l’amour
Mettent au lit en sortant de la table,
Jeune Berri, bel astre de la cour! |
Vers 377. — Édition
de 1756:
*Mènent au lit, escortés par l’Amour.
Près de Paris, sous la pourpre romaine...
Mais je m’arrête; un semblable tableau
Pourrait au peintre attirer dure aubaine:
Il y faudrait placer plus d’un Bonneau
En robe courte. Or, dans ce dernier âge,
Homme d’épée est un fier maquereau;
Et moi, chétif, j’abhorre le tapage.
Je tiendrai donc contre l’appât flatteur;
Je me tairai, n’en déplaise au lecteur.
O Rambouillet!... |
Il y a eu encore ici des vers ajoutés, et, comme
ci-dessus (première variante de ce chant), dans la charitable intention
de faire à l’auteur des ennemis puissants. (K.) — Ce sont les suivants:
Vers 380. — Édition
de 1756:
*Trop de péril suit ce charme flatteur.
Je me tairai, n’en déplaise au lecteur.
O Rambouillet, asile du mystère!
Meudon, Choisy, réduits délicieux,
Que les Plaisirs, les Amours, et les Jeux,
Ont si souvent préférés à
Cythère,
Sur vos secrets, censurés par Lignière,
Et respectés de son prudent recteur,
Ma chaste muse est forcée à se taire.
*Le temps présent est l’arche du Seigneur;
*Qui la touchait d’une main trop hardie,
*Puni du ciel, tombait en léthargie.
*Je me tairai. Mais si j’osais pourtant,
*O des beautés aujourd’hui la plus belle!
*O tendre objet, noble, simple, touchant!
O potelée et douce La Tournelle!
*Si l’osais mettre à vos genoux charnus
*Ce grain d’encens que l’on doit à Vénus;
Si je chantais cette haute fortune,
L’objet des voeux de Flavacourt la brune;
*Si je chantais ce tendre et doux lien,
Ce noeud si cher quoique si peu chrétien,
Formé, béni par la vieille éminence,
Maudit, rompu par ce prélat bigot,
Et resserré par ce grand roi de France,
Malgré l’avis et les serments d’un sot;
Si de l’Amour je déployais les armes;
Si je disais... non, je ne dirai mot;
*Je serais trop au-dessous de vos charmes.
*Dans son extase enfin le moine noir
*Vit à plaisir ce que je n’ose voir.
*D’un oeil avide, et toujours très modeste,
*Il contemplait le spectacle céleste
De tous ces rois accouplés bout à bout:
Charles Second sur la belle Portsmouth;
George Second sur la tendre Yarmouth;
Et ce dévot roi de Lusitanie
En priant Dieu se pâmant sur sa mie;
Et ce Victor, attrapé tour à tour
Par son orgueil, par son fils, par l’amour.
Mais quand au bout de l’auguste enfilage
Il aperçut, entre Iris et son page,
Perçant un cul qu’il serrait des deux mains,
Cet auteur roi, si dur et si bizarre,
Que dans le Nord on admire, on compare
A Salomon, ainsi que les Germains
Leur empereur au César des Romains:
*« Hélas! dit-il... (K.) |
Vers 403. — Édition
de 1756:
*Dois-je gémir que Jean Chandos se mette
Les deux gigots sur sa belle brunette? |
Vers enjolivé par le capucin. (K.)
Vers 425. — Édition
de 1756:
*Le fier Anglais dans ses droits de conquête.
Chandos, suant, et soufflant comme un boeuf,
Cherche du doigt si l’autre est une fille:
« Au diable soit, dit-il, la sotte aiguille! »
Bientôt le diable emporte l’étui neuf;
Il veut encor secouer sa guenille.
*Jeanne échappant... |
On reconnaît encore ici les vers du capucin. Les
lecteurs qui ont du goût distingueront sans peine tous ces embellissements
étrangers; nous nous dispenserons d’en faire aussi souvent la remarque.
(K.)
CHANT QUATORZIÈME
DE L’ÉDITION DE 1756.
CORISANDRE.
*Mon cher lecteur sait par expérience
*Que ce beau dieu qu’on nous peint dans l’enfance,
*Et dont les jeux ne sont point jeux d’enfants,
*A deux carquois tout à fait différents.
*L’un a des traits dont la douce piqûre
* Se fait sentir sans danger, sans douleur,
*Croît par le temps, pénètre au fond
du coeur,
*Et vous y laisse une vive blessure.
*Les autres traits sont un feu dévorant,
*Dont le coup part et brûle au même instant;
*Dans les cinq sens il porte le ravage;
*Un rouge vif allume le visage,
*D’un nouvel être on se croit animé,
*D’un nouveau sang le corps est enflammé;
*On n’entend rien, le regard étincelle.
*L’eau sur le feu bouillonnant à grand bruit,
*Qui sur ses bords s’élève, échappe,
et fuit,
*N’est qu’une image imparfaite, infidèle,
*De ces désirs dont l’excès vous poursuit.
Vous connaissez tous ces états, mes frères;
Mais ce tyran de nos âmes légères,
Ce dieu fripon, cet étourdi d’Amour,
Faisait alors un bien plus plaisant tour.
Il fit loger, entre Blois et Cutendre,
Une beauté dont les aimables traits
Auraient passé tous les charmes d’Agnès
Si cette belle avait eu le coeur tendre,
Beau don qui vaut tous les autres attraits.
C’était la jeune et sotte Corisandre.
L’Amour voulut que tout roi, chevalier,
Homme d’église, et jeune bachelier,
Dès qu’il verrait cette belle imbécile,
Perdît le sens à se faire lier.
Mais les valets, le peuple, espèce vile,
Étaient exempts de la bizarre loi
Il fallait être ou noble, ou prêtre, ou roi,
Pour être fou. Ce n’est pas tout encore
L’art d’Esculape et cent grains d’ellébore
Contre ce mal étaient un vain secours;
Et la cervelle empirait tous les jours,
Jusqu’au moment où la belle innocente
Pour quelque amant serait compatissante:
Et ce moment du ciel était prescrit
Pour que la sotte eût un jour de l’esprit.
Plus d’un galant né sur les bords de Loire,
Pour avoir vu Corisandre une fois,
Avait perdu le sens et la mémoire.
L’un se croit cerf, et broute dans les bois:
L’autre imagine avoir un cul de verre;
Dès qu’un passant le heurte en son chemin,
Il va criant qu’on casse son derrière
Bertaud se croit du sexe féminin,
Porte une jupe, et se meurt de tristesse
Qu’à la trousser nul amant ne s’empresse:
D’un large bât Mérardon s’est chargé;
Il se croit âne, et ne se trompe guère,
Veut qu’on le charge, et ne cesse de braire
Culand se croit en marmite changé,
Marche à trois pieds; une main pose à terre,
L’autre fait l’anse. Hélas! chacun de nous
Pourrait fort bien se mettre au rang des fous
Sans avoir vu la belle Corisandre.
Quel bon esprit ne se laisse surprendre
A ses désirs? et qui n’a ses travers?
Chacun est fou, tant en prose qu’en vers.
Or Corisaudre avait une grand’mère,
Femme de bien, d’une humeur peu sévère,
Dont en secret l’orgueil se complaisait
A voir les fous que sa fille faisait.
Mais de scrupule à la fin obsédée,
Elle eut pitié d’un si triste fléau:
Notre beauté, si fatale au cerveau,
Fut dans sa chambre étroitement gardée;
On fit poster, pour garder le château,
Deux champions à la mine assurée,
Qui défendaient l’accès de la maison
A tout venant qui risquait sa raison.
La belle sotte, ainsi claquemurée,
Filait, cousait, et chantait sans penser,
Sans nul regret qui vint la traverser,
Sans goût, sans soin et sans la moindre envie
De s’appliquer à guérir la folie
De ses amants; ce qui n’aurait tenu
Qu’à dire oui si la belle eût voulu.
Le fier Chandos, encor tout en colère
D’avoir manqué sa gentille adversaire,
Vers ses Anglais retournait en grondant,
Semblable au chien dont la vorace dent
Saisit en vain le lièvre qui s’échappe;
Il tourne, il crie, il vire, il pleure, il jappe,
Puis vers son maître approche à petits pas,
Portant la queue et l’oreille fort bas.
Chandos maudit son animal revêche,
Qui lui fit faute en ce brave duel.
Son général cependant lui dépêche,
Pour le hâter, un jeune colonel,
Brave Irlandais, nommé Paul Tirconel,
Portant l’air haut, une large poitrine,
Jarrets tendus, bras nerveux, double échine,
Au sourcil fier; on voit bien à sa mine
Qu’il n’a jamais essuyé cet affront
Qui de Chandos faisait rougir le front.
Ces deux guerriers, avec leur noble escorte,
De Corisandre arrivant à la porte,
Veulent entrer, quand des deux portiers l’un
Crie: « Arrêtez! gardez-vous d’entreprendre
De pénétrer jusques à Corisandre,
Si vous voulez garder le sens commun. »
Le fier Chandos, qui croit qu’on l’injurie,
Pousse en avant, et, frappant en furie,
D’un coup d’estoc renverse à douze pas
Un des huissiers, qui se démet le bras,
Et, tout meurtri, roule loin sur le sable.
Paul Tirconel, non moins impitoyable,
De l’éperon donne à la fois deux coups,
Lâche la bride, et serre les genoux.
Son beau coursier, plus prompt que la tempête,
Saute, bondit, et passe sur la tête
De l’autre huissier, qui lève un oeil confus,
Reste un moment interdit et perclus,
Et, se tournant, reçoit une ruade
Qui vous l’étend près de son camarade.
Tel en province un brillant officier,
Jeune, galant, aigrefin, petit-maître,
Court au spectacle, et rosse le portier,
Gagne une loge, et, placé sans payer,
Siffle par air tout ce qu’il voit paraître.
La suite anglaise arrive dans la cour:
La vieille dame y descend éplorée.
A ce grand bruit, Corisandre effarée
Prend un jupon, sort de la chambre, accourt.
Chandos leur fait un compliment fort court,
En digne Anglais, qui de parler n’a cure.
Mais observant l’innocente figure,
Ce teint de lis, ces charmes succulents,
Ces bras d’ivoire, et ces tétons naissants
Que de ses mains arrondit la Nature,
Il s’en promet une heureuse aventure;
Et Corisandre, à l’hébété
maintien,
Jette au hasard un oeil qui ne dit rien.
Pour Tirconel, d’une façon gentille
Il salua la grand’mère et la fille,
Et pour sa part fit aussi les yeux doux.
Qu’arrive-t-il? les voilà tous deux fous.
Chandos atteint de cette maladie,
En maquignon, natif de Normandie,
Pour un cheval prend la jeune beauté,
Prétend qu’il soit sellé, bridé,
monté;
Et puis claquant sa croupe rebondie,
D’un demi-tour s’élance sur son dos.
La belle plie, et tombe sous Chandos;
Quand Tirconel, par une autre manie,
Au même instant se croit cabaretier,
Et prend la belle à genoux accroupie
Pour un tonneau; prétend le relier
Et le percer, et surtout essayer
De la liqueur que Bacchus a rougie.
Tout chevauchant, alors Chandos lui crie
« Vous êtes fou! God dam! L’esprit malin
A détraqué, je crois, votre cervelle.
Quoi! vous prenez pour un tonneau de vin
Mon cheval blanc à crinière isabelle!
— C’est mon tonneau, j’en porte le bondon.
— C’est mon cheval. — C’est mon tonneau, mon frère.
»
Également tous deux avaient raison.
Chacun soutient sa brave opinion.
Un jacobin se met moins en colère
Pour saint Thomas, ou tel autre saint père,
Et d’Olivet pour son cher Cicéron.
Des démentis en réplique et duplique,
Et certains mots que, grâce à ma pudeur,
Mon style honnête épargne à mon lecteur,
Mots effrayants pour qui d’honneur se pique,
Font que déjà nos illustres Bretons
Ont dégainé leurs fiers estramaçons.
Comme le vent, dans son faible murmure,
Frise d’abord la surface des eaux,
S’élève, gronde, et, brisant les vaisseaux,
Répand l’horreur sur toute la nature;
Ainsi l’on vit nos deux Anglais d’abord
Se plaisanter, faire semblant de rire,
Puis se fâcher, puis, dans leur noir délire,
Se menacer et se porter la mort.
Tous deux en garde, en la même posture.
*Le bras tendu, le corps en son profil,
*La tête haute, et le fer de droit fil.
En quarte, en tierce, ils tâtent leur peau dure.
Mais aussitôt, sans règle ni mesure,
Plus acharnés, plus fiers, plus en courroux,
Du fer tranchant ils portent de grands coups.
*Au mont Etna, dans leur forge brûlante,
*Du noir cocu les borgnes compagnons
*Font retentir l’enclume étincelante
*Sous des marteaux moins redoublés, moins prompts,
*En préparant au maître du tonnerre.
Le gros canon dont se moque la terre.
Des deux côtés le sang est répandu
Du bras, du col, et du crâne fendu,
Malgré l’acier de leur brillante armure,
Sans qu’un seul cri succède à la blessure.
La bonne mère en gémit de douleur,
Dit son Pater, demande un confesseur;
Et cependant sa fille avec langueur,
Se rengorgeant, rajuste sa coiffure.
Nos deux Anglais, lassés, sanglants, rendus,
Gisaient tous deux sur la terre étendus,
Quand arriva notre bon roi de France,
Et ces héros, brillants porteurs de lance,
Et ces beautés qui formaient une cour
Digne de Mars et du dieu de l’amour.
La belle sotte au-devant d’eux s’avance,
Fait gauchement une humble révérence,
Nonchalamment leur donne le bonjour,
Et les voit tous avec indifférence.
Qui l’aurait cru, que la nature mît
Tant de poison dans des yeux sans esprit!
Des beaux Français les têtes détraquées
Sont par la belle à peine remarquées.
Les dons du ciel versés bénignement
Sont des mortels reçus différemment;
Tout se façonne à notre caractère;
Diversement sur nous la grâce opère;
Le même suc, dont la terre nourrit
Des fruits divers les semences écloses,
Fait des oeillets, des chardons, et des roses.
D’Argens soupire alors que Darget rit;
Et Maupertuis débite des fadaises,
Comme Newton ses doctes hypothèses;
Et certain roi fait servir ses soldats
A ses amours ainsi qu’à ses combats.
Tout se varie; une tête française
Tourne autrement qu’une cervelle anglaise.
Chacun se sent des moeurs de son pays:
Chez les Anglais, sombres et durs esprits,
Toute folie est noire, atrabilaire;
Chez les Français elle est vive et légère.
D’abord nos gens, se prenant par la main,
Dansent en rond, et chantent le refrain.
Le gros Bonneau lourdement se démène,
Hors de cadence ainsi que hors d’haleine.
Bréviaire en main, le père Bonifoux
A pas plus lents danse avec tous ces fous;
Il s’est placé tout auprès du beau page,
D’un air dévot lorgnant ce beau visage;
A son souris, à son dévot langage,
A ses yeux doux, à ses mains, à son ton,
On lui croirait un reste de raison.
Le mal nouveau qui fascine la vue
De la royale et dansante cohue
Leur fait penser que la cour du château
Est un jardin avec un bassin d’eau;
Et, voulant tous s’y baigner, ils dépouillent
Leurs corselets, et, nus sur le gazon,
Nageant à vide et levant le menton,
Dans l’onde claire ils pensent qu’ils se mouillent.
Et remarquez que le moine engageant
Près de Monrose allait toujours nageant.
A cet amas de têtes sans cervelle,
A ces objets, à tant de nudités,
On vit d’abord nos pudiques beautés,
La Dorothée, Agnès, et la Pucelle,
Qui détournaient leur discrète prunelle,
Puis regardaient, et puis levaient les yeux
Avec le coeur et les mains vers les cieux.
« Quoi! s’écria l’inébranlable Jeanne,
J’aurai pour moi saint Denis et mon âne;
J’aurai battu plus d’un Anglais profane,
Vengé mon prince, et sauvé des couvents;
J’aurai marché vers les murs d’Orléans,
Le tout en vain! Le destin nous condamne
A voir périr nos travaux impuissants,
Et nos héros à perdre le bon sens! »
La douce Agnès, la tendre Dorothée,
De nos nageurs se tenaient à portée,
Pleuraient tantôt, et riaient quelquefois,
De voir si fous des héros et des rois.
Mais que résoudre? où fuir? quel parti
prendre?
On regrettait le château de Cutendre.
Une servante en secret leur apprit
Comme on trouvait au logis de la belle
L’art de guérir ceux qui perdaient l’esprit.
« La Providence a décrété,
dit-elle,
Que le bon sens ne peut être hébergé
Chez les cerveaux dont il a délogé
Que quand enfin la belle Corisandre
Aux lacs d’amour se laissera surprendre. »
Ce bon avis ne fut pas sans profit.
Le muletier par bonheur l’entendit:
Car vous saurez que ce valet terrible,
Pour Jeanne d’Arc étant toujours sensible,
Jaloux de l’âne, avait d’un pied discret
Suivi de loin l’amazone en secret.
Il se sentit la noble confiance
De secourir et son prince et la France.
La belle était justement dans un coin
Propre au mystère: il l’aperçut de loin.
Du moine noir il s’avisa de prendre
L’accoutrement: la belle à cet aspect
Sentit son coeur saisi d’un saint respect.
Elle obéit sans oser se défendre,
Innocemment et sans réflexion,
Comme faisant une bonne action.
Le muletier fit tant par ses menées
Qu’il accomplit ses hautes destinées.
Il la subjugue. A peine elle sentit
La volupté, dont la triste ignorance
De sa jeune âme abrutissait l’essence,
De tous côtés le charme se rompit.
Chaque cervelle aussitôt fut remise
En son état, non sans quelque méprise:
Car le roi Charle obtint le gros bon sens
Du vieux Bonneau, lequel eut en partage
Celui du moine; et chacun des galants
Troqua de même. On eut peu d’avantage
Dans ces marchés: la raison des humains,
Ce don de Dieu, n’est que fort peu de chose;
Il ne l’a pas versée à pleines mains,
Et tout mortel est content de sa dose.
Ce changement n’en produisit aucun
Chez les amants: chacun pour sa maîtresse
Garda son goût, conserva sa tendresse;
Car en amour que fait le sens commun?
Pour Corisandre, elle obtint la science
Du bien, du mal, une honnête assurance,
De l’art, du goût, enfin mille agréments
Qu’elle ignorait dans sa triste innocence.
Un muletier lui fit tous ces présents.
Ainsi d’Adam la compagne imbécile,
Dans son jardin vivant sans volupté,
Dès que du diable elle eut un peu tâté,
Devint charmante, éclairée et subtile,
Telle que sont les femmes de nos jours
Sans appeler le diable à leur secours. |
FIN DU CHANT QUATORZIÈME
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