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PRÉCIS DU CANTIQUE DES CANTIQUES

(1759)

Avertissement de Beuchot
Avertissement de l'auteur
Lettre de M. Eratou à M. Clocpitre, aumônier de S. A. S. M. le landgrave
Précis du Cantique des cantiques

AVERTISSEMENT DE BEUCHOT.

Ainsi que je l’ai dit, le Précis du Cantique des cantiques parut peu après le Précis de l’Ecclésiaste, et fut condamné au feu en même temps. 
L’Avertissement qui suit est de Voltaire, et parut dès la première édition. 
La Lettre de M. Eratou, qui est après l’Avertissement, parut en 1761, dans la seconde partie du tome V des Oeuvres de Voltaire. C’est en même temps que fut ajoutée la dernière phrase de l’Avertissement. La Lettre de M. Eratou à M.Clocpitre est citée dans une lettre de Voltaire à d’Argental, de mai 1761. 
André-Joseph Ansart, bénédictin, membre de l’Académie d’Amiens, mort en 1784, publia, en 1770, Expositio in Canticum canticorum Salomonis, in-12; il s’y élève contre le Précis donné par Voltaire. 

B.
AVERTISSEMENT DE L’AUTEUR.

Après avoir donné le Précis de l’Ecclésiaste, qui est l’ouvrage le plus philosophique de l’ancienne Asie, voici le Précis du Cantique des cantiques: c’est le poème le plus tendre, et même le seul de ce genre, qui nous soit resté de ces temps reculés. Tout y respire une simplicité de moeurs qui seule rendrait ce petit poème précieux. On y voit même une esquisse de la poésie dramatique des Grecs. Il y a des choeurs de jeunes filles et de jeunes hommes qui se mêlent quelquefois au dialogue des deux personnages. Les deux interlocuteurs sont le Chaton et la Sulamite. Chaton est le mot hébreu qui signifie l’amant ou le fiancé; la Sulamite est le nom propre de la fiancée. Plusieurs savants hommes ont attribué cet ouvrage à Salomon; mais on y voit plusieurs versets qui ont fait douter qu’il en puisse être l’auteur. 

On a rassemblé les principaux traits de ce poème pour en faire un petit ouvrage régulier qui en conservât tout l’esprit. Les répétitions et le désordre, qui étaient peut-être un mérite dans le style oriental, n’en sont point un dans le nôtre. On s’est abstenu surtout scrupuleusement de toucher aux sublimes et respectables allégories que les plus graves docteurs ont tirées de cet ancien poème, et on s’en est tenu à la simplicité non moins respectable du texte. Nous autres éditeurs, nous ne pouvons donner une idée plus claire de ces choses qu’en imprimant la Lettre de M. Eratou à M. Clocpitre, aumônier de Son Altesse Sérénissime monsieur le landgrave. 

LETTRE DE M. ÉRATOU A M. CLOCPITRE
AUMÔNIER DE S. A. S. M. LE LANDGRAVE.

Monsieur et cher ami, 

(39)J’apprends avec mépris que le Précis du Cantique des cantiques a encouru la censure de quelques ignorants qui font les entendus. Ces pauvres gens ont jugé un ouvrage hébreu qui a environ trois mille ans d’antiquité comme ils jugeraient un bouquet à Iris, ou une jouissance de l’abbé Têtu, ou une chanson de l’abbé de L’Attaignant, imprimée dans le Mercure galant. Ils ne connaissent que nos petits amours de ruelle, ce qu’on appelle des conquêtes; ils ne peuvent se faire une idée des temps héroïques ou patriarcaux; ils s’imaginent que la nature a été au fond de l’Asie ce qu’elle est dans la paroisse de Saint-André des Arts ou des Arcs, et dans la cour du Palais. 

Il faut apprendre à ces pédants petits-maîtres qu’il y a toujours eu une grande différence entre les moeurs des Asiatiques, qui n’ont jamais changé, et celles des badauds de Paris, qui changent tous les jours. Ils doivent se mettre dans la tête que la princesse Nausicaa(40), fille du roi Alcinoüs, et l’épouse du Cantique des cantiques et la naïve parente de Booz, et Lia, et Rachel, n’ont rien de commun avec la femme ou la fille d’un marguillier. 

Les chastes amours, la propagation de l’espèce humaine, ne faisaient point rougir; on ne célébrait point l’adultère en chanson: on ne mettait point sur un théâtre d’opéra les amours les plus lascifs, avec l’approbation d’un censeur et la permission du lieutenant de police de Jérusalem. 

Si les amours respectables de l’époux et de l’épouse commencent par ces mots: « Isaguni minsichot piho kytobem dodeka me yayin: Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche, car sa gorge est meilleure que du vin, » c’est que l’auteur de ce cantique n’était pas né à Paris; c’est que ni notre galanterie, ni notre esprit critique, ni notre insolence pédantesque, n’étaient pas connus à Hershalaïm, vulgairement nommée Jérusalem. 

Vous qui insultez à l’antiquité sans la connaître; vous qui n’êtes savants que dans la langue de l’opéra de Paris, du barreau de Paris, et des brochures de Paris; vous qui voulez que l’esprit divin emprunte votre style, osez lire le livre d’Ézéchiel; vous serez scandalisés que Dieu ordonne au prophète de manger son pain couvert d’excréments humains(41), et qu’ensuite il change cet ordre en celui de manger son pain avec de la fiente de vache(42). Mais sachez que dans toute l’Arabie déserte on mange quelquefois de la bouse de vache; surtout que les plus vils excréments et le bourgeois le plus fier qui achète un office sont absolument égaux aux yeux du Créateur, et même aux yeux du sage; que rien n’est ni dégoûtant, ni vil, ni odieux devant la sagesse, sinon l’esprit d’ignorance et d’orgueil, qui juge de tout suivant ses petits usages et ses petites idées. 

Ceux qui ont osé regarder les expressions naturelles d’un amour légitime comme des expressions profanes seraient bien étonnés s’ils lisaient le seizième et le vingt-troisième chapitre d’Ézéchiel, qu’ils n’ont jamais lus: ils verront dans le seizième que Dieu même compare Jérusalem à une jeune fille pauvre, mal-propre, dégoûtante. « J’ai eu pitié de vous, dit-il, je vous ai fait croître comme l’herbe des champs. Et ubera tua intumuerunt, et pilus tuus germinavit, et eras nuda... Et transivi per te, et vidi te, et ecce... tempus amantium, et extendi amictum meum super te... et facta es mihi. Et lavavi te aqua... Et vestivi te discoloribus... Et ornavi te ornamentis, et dedi armillas... et torquem... sed habens fiduciam in pulchritudine tua, fornicata es cum omni transeunte. Et fecisti tibi simulacra masculina, et fornicata es cum eis... Et fecisti tibi lupanar, et fornicata es cum vicinis magnarum carnium... Et dona donabas eis ut intrarent ad te undique ad fornicandum. » 

Le vingt-troisième chapitre est encore beaucoup plus fort. Ce sont les deux soeurs Oolla et Oliba qui se sont abandonnées aux plus infâmes prostitutions; Oolla a aimé avec fureur de jeunes officiers et de jeunes magistrats: « Oliba insanivit amore super concubitum eorum qui habent membra asinorum, et sicut fluxus equorum fluxus eorum. » 

Vous voyez évidemment que dans ces temps-là on ne faisait point scrupule de découvrir ce que nous voilons, de nommer ce que nous n’osons dire, et d’exprimer les turpitudes par les noms des turpitudes. 

D’où vient notre délicatesse? c’est que plus les moeurs sont dépravées, plus les expressions deviennent mesurées. On croit regagner en paroles ce qu’on a perdu en vertu. La pudeur s’est enfuie des coeurs, et s’est réfugiée sur les lèvres. Les hommes sont enfin parvenus à vivre ensemble sans se dire jamais un seul mot de ce qu’ils sentent et de ce qu’ils pensent; la nature est partout déguisée, tout est un commerce de tromperie. 

Rien de plus naturel, de plus ingénu, de plus simple, de plus vrai, que le Cantique des cantiques; donc il n’est pas fait pour notre langue, disent ces hypocrites qui lisent l’Aloïsia(43),et qui prennent des airs graves en sortant des lieux que fréquentait Oliba. 

La traduction que j’ai faite de cette ancienne églogue hébraïque n’est point indécente; elle est tendre, elle est noble, elle n’est point recherchée comme celle de Théodore de Bèze: 

Ecce tu bellissima 
His columbis praedita 
Paetulis ocellulis, 
Hinc et inde pendulis 
Crispulis cincinnulis.

J’ai eu surtout l’attention de ne point traduire les endroits dont l’esprit licencieux de quelques jeunes gens abuse quelquefois. Plusieurs interprètes n’ont fait aucune difficulté de traduire littéralement ce passage: « Misit manum ad foramen, et intremuit venter meus(44); » et cet autre: « Absque eo quod intrinsecus latet(45). » 

Calmet même, en adoptant le sens dans lequel saint Jérôme entend ces paroles, ne craint point de les expliquer par ce demi-vers d’Ovide: 

. . . . . . . Si qua latent, meliora putat. 
Metam., I, 502.

Calmet était comptable aux savants des diverses traductions de ces passages. Il devait rappeler les usages anciens de l’Orient. 

Il n’écrivait ni pour les mauvais plaisants, ni pour les insolents pédants de nos jours; mais le devoir d’un commentateur et celui d’un poète ne sont pas les mêmes. J’imite, je rédige, et je ne commente pas. J’ai dû retrancher ces images qui autrefois n’étaient que naïves, et peuvent aujourd’hui paraître trop hardies(46).

Je n’ai donc rendu que les idées tendres; j’ai supprimé celles qui vont plus loin que la tendresse, et qui peuvent paraître trop physiques; de même que j’ai adouci, dans l’Ecclésiaste, ce qui pouvait paraître d’une métaphysique trop dure. Ceux qui me reprochent d’avoir supprimé les choses hardies n’ont pas fait assez d’attention au temps présent; et ceux qui me reprochent d’avoir fidèlement exprimé les autres n’ont aucune connaissance des temps passés. 

En un mot, l’esprit du texte est entièrement conservé dans mon ouvrage. C’est ainsi que les princes de l’Église de Rome en ont jugé; et leur approbation a un peu plus de poids que les censures de quelques laïques qui n’entendent ni l’hébreu ni le grec, qui savent très peu de latin, parlent très mal français, et se mêlent toujours de dire leur avis sur ce qui ne les regarde point. 
 
 

PRÉCIS DU CANTIQUE DES CANTIQUES

 

INTERLOCUTEURS:
LE CHATON, LA SULAMITE,
LES COMPAGNES DE LA SULAMITE.

(Les amis du Chaton ne parlent pas.)

LE CHATON.

Que les baisers ravissants(47)
De ta bouche demi-close 
Ont enivré tous mes sens! 
Les lis, les boutons de rose 
De tes deux globes naissants 
Sont à mon âme enflammée 
Comme les vins bienfaisants 
De la fertile Idumée, 
Et comme le pur encens 
Dont Tadmor est parfumée. 
Sous les murs des pharaons(48),
A travers les beaux vallons, 
Les cavales bondissantes 
Ont moins de légèreté; 
Les colombes caressantes, 
Dans leurs ardeurs innocentes, 
Ont moins de fidélité. 

LA SULAMITE.

J’ai peu d’éclat, peu de beauté; mais j’aime, 
Mais je suis belle aux yeux de mon amant; 
Lui seul il fait ma joie et mon tourment; 
Mon tendre coeur n’aime en lui que lui-même(49).
De mes parents la sévère rigueur(50)
Me commanda de bien garder ma vigne; 
Je l’ai livrée au maître de mon coeur: 
Le vendangeur en était assez digne. 

LE CHATON.

Non, ta ne te connais pas, 
O ma chère Sulamite! 
Rends justice à tes appas, 
N’ignore plus ton mérite. 
Salomon dans son palais 
A cent femmes, cent maîtresses, 
Seul objet de leurs tendresses 
Et seul but de tous leurs traits; 
Mille autres sont renfermées
Dans ce palais des plaisirs, 
Et briguent par leurs soupirs 
L’heureux moment d’être aimées. 
Je ne possède que toi; 
Mais ce sérail d’un grand roi, 
Ces compagnes de sa couche, 
Ces objets si glorieux, 
N’ont point d’attrait qui me touche; 
Rien n’approche sous les cieux 
D’un sourire de ta bouche, 
D’un regard de tes beaux yeux. 
Sais-tu que ces grandes reines, 
Dans leurs pompes si hautaines, 
A ton aspect ont pâli? 
Leur éclat s’en est terni; 
Défaites, humiliées, 
Malgré leur orgueil jaloux, 
Toutes se sont écriées 
Elle est plus belle que nous! 

LA SULAMITE.

Le maître heureux de mes sens, de mon âme(51),
De tous mes voeux, de tous mes sentiments, 
Me fait goûter de fortunés moments. 
Soutenez-moi, je languis, je me pâme, 
Je meurs d’amour; versez sur moi des fleurs, 
Inondez-moi des plus douces odeurs: 
Que sur mon sein mon tendre amant repose; 
Qu’en s’endormant de moi-même il dispose: 
Qu’il soit à moi dans les bras du sommeil; 
Que de ses mains il me tienne embrassée; 
Que son image occupe ma pensée, 
Et qu’il m’embrasse encore à son réveil. 
Chère idole que j’adore, 
Mon coeur a veillé toujours! 
Je me lève avant l’aurore, 
Je demande mes amours. 
Lit sacré, dépositaire 
Des mouvements de mon coeur, 
Des amours doux sanctuaire, 
Qu’as-tu fait de mon bonheur? 
Éveillez-vous, mes compagnes, 
Venez plaindre mon tourment; 
Prés, ruisseaux, forêts, montagnes, 
Rendez-moi mon cher amant. 
Je l’ai perdu le seul bien qui m’enchante(52)!
Ah! je l’entends, j’entends sa voix touchante; 
Il vient, il ouvre, il entre. Ah! je te voi! 
Mon coeur s’échappe, et s’envole après toi. 
Hélas! une fausse image 
Trompe mes yeux égarés; 
Je ne vois plus qu’un nuage; 
Des regrets sont le partage 
De mes sens désespérés. 
   O mes compagnes fidèles(53),
Voyez mes craintes cruelles; 
Adoucissez ma douleur; 
Dites-moi quelle contrée, 
Quelle terre est honorée 
De l’objet de mon ardeur, 
Quel Dieu m’en a séparée. 

LES COMPAGNES DE LA SULAMITE.

Apprenez-nous quel est l’amant heureux(54)
Qui vous retient dans de si douces chaînes: 
Nous partageons votre joie et vos peines, 
Nous chercherons cet objet de vos voeux. 

LA SULAMITE.

Le vainqueur que j’idolâtre(55)
Est le plus beau des humains; 
L’Amour forma de ses mains 
Son sein, plus blanc que l’albâtre; 
L’ébène de ses cheveux 
Ombrage son front d’ivoire, 
Ce front noble et gracieux, 
Ce front couronné de gloire; 
Un feu pur est dans ses yeux: 
Sous une telle figure 
Descendent du haut des cieux 
Les maîtres de la nature, 
Ministres du Dieu des dieux; 
Mais de son coeur vertueux 
Si je faisais la peinture, 
Vous le connaîtriez mieux. 

LE CHATON.

Je vous retrouve, ô maîtresse chérie(56)?
Je vous revois, je vous tiens dans mes bras: 
Dans mes jardins j’avais porté mes pas; 
Mais près de vous toute fleur est flétrie. 
Charmant palmier, tige aimable et fleurie, 
Je viens cueillir vos fruits délicieux. 
Ciel, que le temps est un bien précieux! 
Tout le consume, et l’amour seul l’emploie. 
Mes chers amis, qui partagez ma joie, 
Buvez, chantez, célébrez ses attraits: 
Dans les bons vins que votre âme se noie; 
Je vais goûter des plaisirs plus parfaits. 

LA SULAMITE.

Paix du coeur, volupté pure(57),
Doux et tendre emportement, 
Vous guérissez ma blessure. 
Ne souffrez pas que j’endure 
Un nouvel éloignement; 
L’absence d’un seul moment 
Est un moment de parjure. 
Allons voir, allons tous deux 
Voir nos myrtes amoureux; 
Prenons soin de leur culture, 
Redoublons nos tendres noeuds 
Sur nos tapis de verdure; 
Fuyons le bruyant séjour 
De cette superbe ville: 
Le village est plus tranquille; 
Et la nature et l’amour 
L’ont choisi pour leur asile.