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LE PRÉCIS DE L’ECCLÉSIASTE

(1759)

Avertissement de Beuchot.
Epître dédicatoire au roi de Prusse
Avertissement de l’auteur.
Précis de l’Ecclésiaste

AVERTISSEMENT DE BEUCHOT.

Le Précis de l’Ecclésiaste et le Précis du Cantique des cantiques, qui est à la suite, sont de 1759. 
Deux lettres du comte d’Argental à Voltaire(1), des 1er mars et 22 avril 1756, nous ont appris que Mme de Pompadour, tout en continuant la même vie, voulut alors se faire dévote. Elle n’allait plus au spectacle, faisait maigre trois jours de la semaine pendant tout le carême, mais sous la condition qu’elle n’en serait point incommodée. Elle voulut avoir des psaumes mis en vers par Voltaire, qui n’eut point égard à cette demande. Mais ce fut pour cette dame(2) qu’il composa le Précis de l’Ecclésiaste et le Précis du Cantique des cantiques. Il paraît même(3) que la composition de ces deux ouvrages est de 1756; ce ne fut toutefois qu’en 1759 qu’ils virent le jour: on en fit au Louvre, c’est-à-dire à l’imprimerie royale, une magnifique édition(4) avec le portrait de l’auteur; mais il y a beaucoup de fautes, et le texte manque au bas des pages(5). Louis XV l’avait lu à son souper(6). Cela n’empêcha pas le parlement de Paris, sur le réquisitoire d’Omer Joly de Fleury, et sur le rapport de l’abbé Terray, de condamner le Précis de l’Ecclésiaste et du Cantique des cantiques à être lacéré et brûlé au pied du grand escalier du Palais, par l’exécuteur de la haute justice. L’arrêt du 3 septembre 1759 fut exécuté le 7 du même mois. 

Collé, dans son Journal historique, dit que les deux Précis sont arrivés manuscrits à la fin de mai. La Correspondance de Grimm n’en parle qu’en novembre 1759. On a vu que la condamnation était du commencement de septembre; on peut donc présumer que la publication eut lieu en juillet. 

Le Précis de l’Ecclésiaste avait d’abord été imprimé seul en 1759; on annonce en même temps la prochaine publication du Précis du Cantique des cantiques, qui en effet parut bientôt après. Les deux Précis ont, dès 1759, presque toujours été réimprimés à la suite l’un de l’autre. 

Dans les Poésies diverses du philosophe de Sans-Souci (le roi de Prusse), qui parurent en 1760, on trouve des Stances, paraphrase de l’Ecclésiaste: il y a onze stances de six vers de sept syllabes, et six stances de quatre vers alexandrins. C’est précisément la forme des stances de l’ouvrage de Voltaire. 

Dès 1759 parut un Nouveau Précis de l’Ecclésiaste sur les mêmes passages de M. de Voltaire, avec des notes sur celui de ce poète, par C. G. P. R., in-8° de 19 pages. L’auteur, dont je n’ai pu découvrir le nom, avoue que sa poésie n’a ni le goût ni la grâce de celle de Voltaire. 

Lorsqu’en 1764 Cramer admit le Précis de l’Ecclésiaste dans la seconde partie du tome V de son édition des Oeuvres de Voltaire, il mit au bas de l’Avertissement:

« N. B. On a attribué ce Précis à M. de Voltaire; mais il n’est pas de lui il est de M. Eratou, conseiller de S. A. S. M. le landgrave. » 

Ce nota bene a été conservé dans l’édition in-4°, tome XVIII, daté de 1771, et dans l’édition encadrée de 1775, tome XII. 

La dédicace au roi de Prusse n’était pas encore imprimée en 1771. La première édition où je la trouve est celle de 1775. La phrase de cette dédicace où Voltaire parle des cuistres ignorants qui ont condamné le Précis de l’Ecclésiaste me fait croire qu’elle est antérieure au rétablissement des parlements, et qu’elle peut être du même temps que la fin de la note sur la Loi naturelle, c’est-à-dire de 1773(7). (B.) 
 


ÉPÎTRE DÉDICATOIRE AU ROI DE PRUSSE

Sire, 

On impute au troisième roi de la Judée le petit livre de l’Ecclésiaste. Je dédie le Précis de cet ouvrage au troisième roi de la Prusse, qui pense comme Salomon paraît penser, et qui a souvent exprimé les mêmes sentiments avec plus de méthode et plus d’énergie. 

Quel que soit l’auteur de l’Ecclésiaste, il est certain qu’il était philosophe; et il n’est pas si certain qu’il fut roi. Vous êtes l’un et l’autre; ainsi vous réunissez tout ce qu’il y a, dit-on, de mieux sur la terre. 

Des cuistres ignorants, qui détestaient les philosophes et qui n’aimaient pas les rois, ont condamné ce petit Précis de l’Ecclésiaste, apparemment parce qu’il est en vers; car ces messieurs ne sont pas plus touchés de la poésie que de la philosophie. C’est une nouvelle raison pour dédier cet ouvrage à Votre Majesté. Elle a sur Salomon l’avantage de faire des vers, et de n’être point tiraillée par sept cents épouses, dites légitimes, et par trois cents drôlesses, dites concubines ou femmes du second rang; ce qui ne convient pas trop à un sage. 

L’Ecclésiaste a été inspiré par le Saint-Esprit; la traduction libre que je mets à vos pieds n’a été inspirée que par la raison: ainsi le traducteur peut être tombé dans des erreurs grossières. Il a pu, sans le savoir, hasarder des paroles malsonnantes et sentant l’hérésie: mais, comme Votre Majesté est hérétique, elle ne s’en offensera pas. Elle continuera à me donner sa protection contre les sots, dont elle est accoutumée à triompher comme de ses ennemis. 
 


AVERTISSEMENT DE L’AUTEUR.

(8)Soit que l’Ecclésiaste ait été effectivement composé par Salomon, soit qu’un autre auteur inspiré ait fait parler ce sage, ce livre a toujours été regardé comme un monument précieux. Il l’est d’autant plus qu’on y trouve plus de philosophie. Il montre le néant des choses humaines, il conseille en même temps l’usage raisonnable des biens que Dieu a donnés aux hommes: il ne fait pas de la sagesse un tableau hideux et révoltant; c’est un cours de morale fait pour les gens du monde. C’est pourquoi on a cru ce livre de l’Écriture préférable à tout autre pour en donner un Précis en vers, et pour le présenter à la personne respectable(9) à qui on a eu l’honneur de l’adresser. 

Il n’aurait pas été possible de le traduire d’un bout à l’autre avec succès; le style oriental est trop différent du nôtre. L’esprit divin, qui s’élève au-dessus de nos idées, néglige la méthode; il ne fait point difficulté de répéter souvent les mêmes pensées et les mêmes expressions; il passe rapidement d’un objet à un autre; il revient sur ses pas; il ne craint ni les contradictions apparentes que notre esprit borné est obligé de concilier, ni les grandes hardiesses que notre faiblesse est dans la nécessité d’adoucir. 

Le sentiment de sa propre insuffisance a forcé le traducteur à rassembler en un corps les idées qui sont répandues dans ce livre avec une sublime profusion; à y mettre une liaison nécessaire pour nous, et un ordre qui était inutile à l’Esprit saint; et enfin à prendre un vol moins hardi, convenable à un laïque qui donne l’abrégé d’un livre divin. 

PRÉCIS DE L’ECCLÉSIASTE


Dans ma bouillante jeunesse, 
J’ai cherché la volupté, 
J’ai savouré son ivresse: 
De mon bonheur dégoûté, 
Dans sa coupe enchanteresse 
J’ai trouvé la vanité(10).
   La grandeur et la richesse(11)
Dans l’âge mûr m’ont flatté: 
Les embarras, la tristesse, 
L’ennui, la satiété, 
Ont averti ma vieillesse 
Que tout était vanité. 
   J’ai voulu de la science(12)
Pénétrer l’obscurité. 
O nature, abîme immense: 
Tu me laisses sans clarté; 
J’ai recours à l’ignorance: 
Le savoir est vanité. 
   De quoi m’aura servi ma suprême puissance(13),
Qui ne dit rien aux sens, qui ne dit rien au coeur? 
Brillante opinion, fantôme de bonheur, 
Dont jamais en effet on n’a la jouissance. 
   J’ai cherché ce bonheur, qui fuyait de mes bras, 
Dans mes palais de cèdre, aux bords de cent fontaines; 
Je le redemandais aux voix de mes sirènes: 
Il n’était point dans moi, je ne le trouvai pas. 
   J’accablai mon esprit de trop de nourriture(14),
A prévenir mon goût j’épuisai tous mes soins; 
Mais mon goût s’émoussait en fuyant la nature: 
Il n’est de vrais plaisirs qu’avec de vrais besoins. 
Je me suis fait une étude(15)
De connaître les mortels; 
J’ai vu leurs chagrins cruels, 
Et leur vague inquiétude, 
Et la secrète habitude 
De leurs penchants criminels. 
   L’artiste le plus habile 
Fut le moins récompensé; 
Le serviteur inutile 
Était le plus caressé; 
Le juste fut traversé, 
Le méchant parut tranquille. 
   Tu viens de trahir l’amour, 
Et tu ris, beauté volage; 
Un nouvel amant t’engage, 
T’aime, et te quitte en un jour; 
Et dans l’instant qu’il t’outrage 
On le trahit à son tour. 
   J’entends siffler partout les serpents de l’Envie(16);
Je vois par ses complots le mérite immolé; 
L’innocent confondu traîne une affreuse vie;
Il s’écrie en mourant: « Nul ne m’a consolé! » 
   Le travail, la vertu, pleurent sans récompense: 
La calomnie insulte à leurs cris douloureux; 
Et du riche amolli la stupide insolence 
Ne sait pas seulement s’il est des malheureux. 
   Il l’est pourtant lui-même; un éternel orage(17)
Promène de son coeur les désirs inquiets; 
Il hait son héritier, qui le hait davantage; 
Il vit dans la contrainte, et meurt dans les regrets. 
   Dans leur course vagabonde 
Les mortels sont entraînés; 
Frêles vaisseaux que sur l’onde 
Battent les vents mutinés, 
Et dans l’océan du monde 
Au naufrage destinés. 
   D’espérances mensongères(18)
Nous vivons préoccupés: 
Tous les malheurs de nos pères 
Ne nous ont point détrompés; 
Nous éprouvons les misères 
Dont nos fils seront frappés. 
   Rien de nouveau sur la terre(19):
On verra ce qu’on a vu, 
Le droit affreux de la guerre, 
Par qui tout est confondu, 
Et le vice et la vertu 
En butte aux coups du tonnerre: 
   Le sage et l’imprudent, et le faible, et le fort(20),
Tous sont précipités dans les mêmes abîmes; 
Le coeur juste et sans fiel, le coeur pétri de crimes. 
Tous sont également les vains jouets du sort. 
   Le même champ nourrit la brebis innocente, 
Et le tigre odieux qui déchire son flanc; 
Le tombeau réunit la race bienfaisante, 
Et les brigands cruels enivrés de son sang. 
   En vain par vos travaux vous courez à la gloire(21),
Vous mourez: c’en est fait, tout sentiment s’éteint; 
Vous n’êtes ni chéri, ni respecté, ni plaint: 
La mort ensevelit jusqu’à votre mémoire. 
   Que la vie a peu d’appas(22)!
Cependant on la désire. 
Plus de plaisirs, plus d’empire 
Dans les horreurs du trépas. 
Un lion mort ne vaut pas 
Un moucheron qui respire. 
   O mortel infortuné! 
Soit que ton âme jouisse 
Du moment qui t’est donné, 
Soit que la mort le finisse, 
L’un et l’autre est un supplice: 
Il vaut mieux n’être point né. 
   Le néant est préférable 
A nos funestes travaux, 
Au mélange lamentable 
Des faux biens et des vrais maux, 
A notre espoir périssable 
Qu’engloutissent les tombeaux. 
Quel homme a jamais su par sa propre lumière(23)
Si, lorsque nous tombons dans l’éternelle nuit, 
Notre âme avec nos sens se dissout tout entière, 
Si nous vivons encore, ou si tout est détruit? 
   Des plus vils animaux Dieu soutient l’existence; 
Ils sont, ainsi que nous, les objets de ses soins; 
Il borna leur instinct et notre intelligence; 
Ils ont les mêmes sens et les mêmes besoins. 
   Ils naissent comme nous, ils expirent de même: 
Que deviendra leur âme au jour de leur trépas? 
Que deviendra la nôtre à ce moment suprême? 
Humains, faibles humains, vous ne le savez pas! 
   Cependant l’homme s’égare(24)
Dans ses travaux insensés. 
Les biens dont l’Inde se pare, 
Avec fureur amassés, 
Sont vainement entassés 
Dans les trésors de l’avare. 
   Ce monarque ambitieux 
Menaçait la terre entière: 
Il tombe dans sa carrière; 
Et ce géant sourcilleux, 
Ce front qui touchait aux cieux, 
Est caché dans la poussière. 
   La beauté dans son printemps(25)
Brille pompeuse et chérie, 
Semblable à la fleur des champs, 
Le matin épanouie, 
Le soir livide et flétrie, 
En horreur à ses amants. 
Ainsi tout se corrompt, tout se détruit, tout passe(26):
Mon oreille bientôt sera sourde aux concerts: 
La chaleur de mon sang va se tourner en glace; 
D’un nuage épaissi mes yeux seront couverts; 
   Des vins du mont Liban la sève nourrissante 
Ne pourra plus flatter mes languissants dégoûts; 
Courbé, traînant à peine une marche pesante, 
J’approcherai du terme où nous arrivons tous. 
   Je ne vous verrai plus, beautés dont la tendresse 
Consola mes chagrins, enchanta mes beaux jours. 
O charme de la vie! ô précieuse ivresse! 
Vous fuyez loin de moi, vous fuyez pour toujours. 
   Du temps qui périt sans cesse(27)
Saisissons donc les moments; 
Possédons avec sagesse, 
Goûtons sans emportements 
Les biens qu’à notre jeunesse 
Donnent les cieux indulgents. 
   Que les plaisirs de la table,
Les entretiens amusants, 
Prolongent pour nous le temps; 
Et qu’une compagne aimable 
M’inspire un amour durable, 
Sans trop régner sur mes sens. 
   Mortel, voilà ton partage(28)
Par les destins accordé; 
Sur ces biens, sur leur usage, 
Ton vrai bonheur est fondé: 
Qu’ils soient possédés du sage, 
Sans qu’il en soit possédé. 
   Usez, n’abusez point; ne soyez point en proie(29)
Aux désirs effrénés, au tumulte, à l’erreur. 
Vous m’avez affligé, vains éclats de la joie; 
Votre bruit m’importune, et le rire est trompeur(30).
   Dieu nous donna des biens, il veut qu’on en jouisse(31);
Mais n’oubliez jamais leur cause et leur auteur; 
Et lorsque vous goûtez sa divine faveur, 
O mortels! gardez-vous d’oublier sa justice. 
   Aimez ces biens pour lui, ne l’aimez point pour eux(32);
Ne pensez qu’à ses lois, car c’est là tout votre être. 
Grand, petit, riche, pauvre, heureux, ou malheureux, 
Étrangers sur la terre, adorez votre maître. 
N’affectez point les éclats(33)
D’une vertu trop austère: 
La sagesse atrabilaire 
Nous irrite, et n’instruit pas. 
C’est à la vertu de plaire: 
Le vice a bien moins d’appas. 
   Indulgent pour la faiblesse(34)
Que vous voyez en autrui, 
Qu’il trouve en vous un appui, 
Que son sort vous intéresse. 
Hélas! malgré la sagesse, 
Vous tomberez comme lui. 
   Favori de la nature(35),
Le climat le plus vanté 
Par les vents, par la froidure, 
Voit son espoir avorté; 
Et la vertu la plus pure 
A ses temps d’iniquité. 
Répandez vos bienfaits avec magnificence(36);
Même au moins vertueux ne les refusez pas; 
Ne vous informez point de leur reconnaissance: 
Il est grand, il est beau de faire des ingrats. 
Laissez parler les cours, et crier le vulgaire(37);
Leur langue est indiscrète, et leurs yeux sont jaloux; 
De leurs suffrages faux dédaignez le salaire: 
Dieu vous voit, il suffit; qu’il règne seul sur vous. 
   L’homme est un vil atome, un point dans l’étendue(38);
Cependant du plus haut des palais éternels 
Dieu sur notre néant daigne abaisser sa vue: 
C’est lui seul qu’il faut craindre, et non pas les mortels.