OEUVRES COMPLÈTES
DE VOLTAIRE
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DISCOURS EN VERS SUR L'HOMME
SUR LES ÉVÉNEMENTS
DE L'ANNÉE 1744(92)
.
« Quoi verrai-je toujours des sottises
en France? »
Disait, l'hiver dernier, d'un ton plein d'importance,
Timon, qui, du passé profond admirateur,
Du présent, qu'il ignore, est l'éternel
frondeur.
« Pourquoi, s'écriait-il, le roi va-t-il
en Flandre?
Quelle étrange vertu qui s'obstine à défendre
Les débris dangereux du trône des césars
Contre l'or des Anglais et le fer des houssards!
Dans le jeune Conti quel excès de folie
D'escalader les monts qui gardent l'Italie,
Et d'attaquer vers Nice un roi victorieux,
Sur ces sommets glacés dont le front touche aux
cieux!
Pour franchir ces amas de neiges éternelles,
Dédale à cet Icare a-t-il prêté
ses ailes?
A-t-il reçu du moins, dans son dessein fatal,
Pour briser les rochers, le secret d'Annibal? »
Il parle, et Conti vole. Une ardente jeunesse,
Voyant peu les dangers que voit trop la vieillesse,
Se précipite en foule autour de son héros.
Du Var qui s'épouvante on traverse les flots;
De torrents en rochers, de montagne en abîme,
Des Alpes en courroux on assiège la cime;
On y brave la foudre; on voit de tous côtés
Et la nature, et l'art, et l'ennemi domptés.
Conti, qu'on censurait, et que l'univers loue,
Est un autre Annibal qui n'a point de Capoue.
Critiques orgueilleux, frondeurs, en est-ce assez?
Avec Nice et Démont vous voilà terrassés.
Mais, tandis que sous lui les Alpes s'aplanissent,
Que sur les flots voisins les Anglais en frémissent,
Vers les bords de l'Escaut Louis fait tout trembler:
Le Batave s'arrête, et craint de le troubler.
Ministres, généraux, suivent d'un même
zèle
Du conseil au danger leur prince et leur modèle.
L'ombre du grand Condé, l'ombre du grand Louis,
Dans les champs de la Flandre ont reconnu leur fils.
L'Envie alors se tait, la Médisance admire.
Zoïle, un jour du moins, renonce à la satire;
Et le vieux nouvelliste, une canne à la main,
Trace au Palais-Royal Ypres, Furne, et Menin.
Ainsi lorsqu'à Paris la tendre Melpomène
De quelque ouvrage heureux vient embellir la scène,
En dépit des sifflets de cent auteurs malins,
Le spectateur sensible applaudit des deux mains:
Ainsi, malgré Bussy(93),
ses chansons, et sa haine,
Nos aïeux admiraient Luxembourg et Turenne.
Le Français quelquefois est léger et moqueur,
Mais toujours le mérite eut des droits sur son
coeur.
Son oeil perçant et juste est prompt à
le connaître;
Il l'aime en son égal, il l'adore en son maître.
La vertu sur le trône est dans son plus beau jour,
Et l'exemple du monde en est aussi l'amour.
Nous l'avons bien prouvé quand la
fièvre fatale,
A l'oeil creux, au teint sombre, à la marche inégale(94),
De ses tremblantes mains, ministres du trépas,
Vint attaquer Louis au sortir des combats:
Jadis Germanicus fit verser moins de larmes;
L'univers éploré ressentit moins d'alarmes,
Et goûta moins l'excès de sa félicité,
Lorsque Antonin mourant reparut en santé.
Dans nos emportements de douleur et de joie,
Le coeur seul a parlé, l'amour seul se déploie;
Paris n'a jamais vu de transports si divers,
Tant de feux d'artifice, et tant de mauvais vers.
Autrefois, ô grand roi, les filles
de Mémoire,
Chantant au pied du trône, en égalaient
la gloire.
Que nous dégénérons de ce temps
si chéri!
L'éclat du trône augmente, et le nôtre
est flétri.
O ma prose et mes vers, gardez-vous de paraître!
Il est dur d'ennuyer son héros et son maître.
Cependant nous avons la noble vanité
De mener les héros à l'immortalité.
Nous nous trompons beaucoup; un roi juste et qu'on aime
Va sans nous à la gloire, et doit tout à
lui-même:
Chaque âge le bénit; le vieillard expirant(95)
De ce prince à son fils fait l'éloge en
pleurant;
Le fils, éternisant des images si chères,
Raconte à ses neveux le bonheur de leurs pères;
Et ce nom dont la terre aime à s'entretenir
Est porté par l'amour aux siècles à
venir.
Si pourtant, ô grand roi, quelque esprit moins
vulgaire.
Des voeux de tout un peuple interprète sincère,
S'élevant jusqu'à vous par le grand art
des vers,
Osait, sans vous flatter, vous peindre à l'univers,
Peut-être on vous verrait, séduit par l'harmonie,
Pardonner à l'éloge en faveur du génie;
Peut-être d'un regard le Parnasse excité
De son lustre terni reprendrait la beauté.
L'oeil du maître peut tout; c'est lui qui rend
la vie
Au mérite expirant sous la dent de l'envie;
C'est lui dont les rayons ont cent fois éclairé
Le modeste talent dans la foule ignoré.
Un roi qui sait régner nous fait ce que nous sommes;
Les regards d'un héros produisent les grands hommes. |
NOTES
Note_92Ce
poème a été imprimé dans le Mercure de
novembre 1744, p. 59.
Note_93Bussy-Rabutin.
Note_94Dans
la
Pucelle, chant V, vers 12, Voltaire a dit:
La fièvre ardente, à la marche inégale.
Note_95Ce
vers et les cinq qui le suivent sont déjà presque textuellement
dans une Épître au duc d'Orléans,
qui est de
1716. (B.)
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