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POÈME SUR LA LOI NATURELLE
(1752)
PRÉFACE
(6)On sait assez que ce poème
n’avait pas été fait pour être public; c’était
depuis trois ans un secret entre un grand roi(7)
et l’auteur. Il n’y a que trois mois qu’il s’en répandit quelques
copies dans Paris, et bientôt après il y fut imprimé
plusieurs fois d’une manière aussi fautive que les autres ouvrages
qui sont partis de la même plume.
Il serait juste d’avoir plus d’indulgence pour un écrit
secret, tiré de l’obscurité où son auteur l’avait
condamné, que pour un ouvrage qu’un écrivain expose lui-même
au grand jour. Il serait encore juste de ne pas juger le poème d’un
laïque comme on jugerait une thèse de théologie. Ces
deux poèmes(8) sont les fruits d’un
arbre transplanté: quelques-uns de ces fruits peuvent n’être
pas du goût de quelques personnes; ils sont d’un climat étranger,
mais il n’y en a aucun d’empoisonné, et plusieurs peuvent être
salutaires.
Il faut regarder cet ouvrage comme une lettre où
l’on expose en liberté ses sentiments. La plupart des livres ressemblent
à ces conversations générales et gênées
dans lesquelles on dit rarement ce qu’on pense. L’auteur a dit ce qu’il
a pensé à un prince philosophe auprès duquel il avait
alors l’honneur de vivre. Il a appris que des esprits éclairés
n’ont pas été mécontents de cette ébauche:
ils ont jugé que le poème sur la Loi naturelle est
une préparation à des vérités plus sublimes.
Cela seul aurait déterminé l’auteur à rendre l’ouvrage
plus complet et plus correct, si ses infirmités l’avaient permis.
Il a été obligé de se borner à corriger les
fautes dont fourmillent les éditions qu’on en a faites.
Les louanges données dans cet écrit à
un prince qui ne cherchait pas ces louanges ne doivent surprendre personne;
elles n’avaient rien de la flatterie, elles partaient du coeur: ce n’est
pas là de cet encens que l’intérêt prodigue à
la puissance. L’homme de lettres pouvait ne pas mériter les éloges
et les bontés dont le monarque le comblait; mais le monarque méritait
la vérité que l’homme de lettres lui disait dans cet ouvrage.
Les changements survenus depuis dans un commerce si honorable pour la littérature
n’ont point altéré les sentiments qu’il avait fait naître.
Enfin, puisqu’on a arraché au secret et à
l’obscurité un écrit destiné à ne point paraître,
il subsistera chez quelques sages comme un monument d’une correspondance
philosophique qui ne devait point finir; et l’on ajoute que si la faiblesse
humaine se fait sentir partout, la vraie philosophie dompte toujours cette
faiblesse.
Au reste, ce faible essai fut composé à
l’occasion d’une petite brochure qui parut en ce temps-là. Elle
était intitulée
duSouverain Bien, et elle devait l’être
duSouverain
Mal.
On y prétendait qu’il n’y a ni vertu ni vice, et que les
remords sont une faiblesse d’éducation qu’il faut étouffer.
L’auteur du poème prétend que les remords nous sont aussi
naturels que les autres affections de notre âme. Si la fougue d’une
passion fait commettre une faute, la nature, rendue à elle-même,
sent cette faute. La fille sauvage trouvée près de Châlons(9)
avoua que, dans sa colère, elle avait donné à sa compagne
un coup dont cette infortunée mourut entre ses bras. Dès
qu’elle vit son sang couler, elle se repentit, elle pleura, elle étancha
ce sang, elle mit des herbes sur la blessure. Ceux qui disent que ce retour
d’humanité n’est qu’une branche de notre amour-propre font bien
de l’honneur à l’amour-propre. Qu’on appelle la raison et les remords
comme on voudra, ils existent, et ils sont les fondements de la loi naturelle.
POÈME
SUR LA LOI NATURELLE. (1752)
EXORDE
O vous dont les exploits, le règne,
et les ouvrages(10),
Deviendront la leçon des héros et des sages,
Qui voyez d’un même oeil les caprices du sort,
Le trône et la cabane, et la vie et la mort;
Philosophe intrépide, affermissez mon âme;
Couvrez-moi des rayons de cette pure flamme
Qu’allume la raison, qu’éteint le préjugé.
Dans cette nuit d’erreur où le monde est plongé,
Apportons, s’il se peut, une faible lumière.
Nos premiers entretiens, notre étude première,
Étaient, je m’en souviens, Horace avec Boileau.
Vous y cherchiez le vrai, vous y goûtiez
le beau;
Quelques traits échappés d’une utile morale
Dans leurs piquants écrits brillent par intervalle:
Mais Pope approfondit ce qu’ils ont
effleuré
D’un esprit plus hardi, d’un pas plus assuré,
Il porta le flambeau dans l’abîme de l’être;
Et l’homme avec lui seul apprit à
se connaître.
L’art quelquefois frivole et quelquefois divin,
L’art des vers est, dans Pope, utile au genre humain.
Que m’importe en effet que le flatteur d’Octave,
Parasite discret, non moins qu’adroit esclave,
Du lit de sa Glycère, ou de Ligurinus,
En prose mesurée insulte à Crispinus;
Que Boileau, répandant plus de sel que de grâce,
Veuille outrager Quinault, pense avilir le Tasse;
Qu’il peigne de Paris les tristes embarras,
Ou décrive en beaux vers un fort mauvais repas?
Il faut d’autres objets à votre intelligence.
De l’esprit qui vous meut vous recherchez
l’essence,
Son principe, sa fin, et surtout son devoir.
Voyons sur ce grand point ce qu’on a pu savoir,
Ce que l’erreur fait croire aux docteurs du vulgaire,
Et ce que vous inspire un Dieu qui vous éclaire.
Dans le fond de nos coeurs il faut chercher ses traits:
Si Dieu n’est pas dans nous, il n’exista jamais.
Ne pouvons-nous trouver l’auteur de notre vie
Qu’au labyrinthe obscur de la théologie?
Origène et Jean Scott sont chez vous sans crédit:
La nature en sait plus qu’ils n’en ont jamais dit.
Écartons ces romans qu’on appelle systèmes;
Et pour nous élever descendons dans nous-mêmes. |
PREMIÈRE
PARTIE
Dieu a donné aux hommes les idées de
la justice, et la conscience pour les avertir, comme il leur a donné
tout ce qui leur est nécessaire. C’est là cette loi naturelle
sur laquelle la religion est fondée; c’est le seul principe qu’on
développe ici. L’on ne parle que de la loi naturelle, et non de
la religion et de ses augustes mystères.
Soit qu’un Être inconnu, par lui seul existant,
Ait tiré depuis peu l’univers du néant;
Soit qu’il ait arrangé la matière éternelle;
Qu’elle nage en son sein, ou qu’il règne loin
d’elle(11);
Que l’âme, ce flambeau souvent si ténébreux,
Ou soit un de nos sens ou subsiste sans eux;
Vous êtes sous la main de ce maître invisible.
Mais du haut de son trône, obscur,
inaccessible,
Quel hommage, quel culte exige-t-il de vous?
De sa grandeur suprême indignement jaloux,
Des louanges, des voeux, flattent-ils sa puissance?
Est-ce le peuple altier conquérant de Byzance,
Le tranquille Chinois, le Tartare indompté,
Qui connaît son essence, et suit sa volonté?
Différents dans leurs moeurs ainsi qu’en leur
hommage,
Ils lui font tenir tous un différent langage
Tous se sont donc trompés. Mais détournons
les yeux
De cet impur amas d’imposteurs odieux(12);
Et, sans vouloir sonder d’un regard téméraire
De la loi des chrétiens l’ineffable mystère,
Sans expliquer en vain ce qui fut révélé,
Cherchons par la raison si Dieu n’a point parlé.
La nature a fourni d’une main salutaire
Tout ce qui dans la vie à l’homme est nécessaire,
Les ressorts de son âme, et l’instinct de ses sens.
Le ciel à ses besoins soumet les éléments.
Dans les plis du cerveau la mémoire habitante
Y peint de la nature une image vivante.
Chaque objet de ses sens prévient la volonté;
Le son dans son oreille est par l’air apporté;
Sans efforts et sans soins son oeil voit la lumière.
Sur son Dieu, sur sa fin, sur sa cause première,
L’homme est-il sans secours à l’erreur attaché?
Quoi! le monde est visible, et Dieu serait caché?
Quoi! le plus grand besoin que j’aie en ma misère
Est le seul qu’en effet je ne puis satisfaire?
Non; le Dieu qui m’a fait ne m’a point fait en vain:
Sur le front des mortels il mit son sceau divin.
Je ne puis ignorer ce qu’ordonna mon maître;
Il m’a donné sa loi, puisqu’il m’a donné
l’être.
Sans doute il a parlé; mais c’est à l’univers:
Il n’a point de l’Égypte habité les déserts(13);
Delphes, Délos, Ammon, ne sont pas ses asiles;
Il ne se cacha point aux antres des sibylles.
La morale uniforme en tout temps, en tout lieu,
A des siècles sans fin parle au nom de ce Dieu.
C’est la loi de Trajan, de Socrate, et la vôtre.
De ce culte éternel la nature est l’apôtre.
Le bon sens la reçoit; et les remords vengeurs,
Nés de la conscience, en sont les défenseurs;
Leur redoutable voix partout se fait entendre.
Pensez-vous en effet que ce jeune Alexandre,
Aussi vaillant que vous, mais bien moins modéré,
Teint du sang d’un ami trop inconsidéré,
Ait pour se repentir consulté des augures?
Ils auraient dans leurs eaux lavé ses mains impures:
Ils auraient à prix d’or absous bientôt
le roi.
Sans eux, de la nature il écouta la loi:
Houleux, désespéré d’un moment de
furie,
Il se jugea lui-même indigne de la vie.
Cette loi souveraine, à la Chine, au Japon,
Inspira Zoroastre, illumina Solon.
D’un bout du monde à l’autre elle parle, elle
crie:
« Adore un Dieu, sois juste, et chéris ta
patrie. »
Ainsi le froid Lapon crut un Être éternel,
Il eut de la justice un instinct naturel;
Et le Nègre, vendu sur un lointain rivage,
Dans les Nègres encore aima sa noire image.
Jamais un parricide, un calomniateur
N’a dit tranquillement dans le fond de son coeur:
« Qu’il est beau, qu’il est doux d’accabler l’innocence,
De déchirer le sein qui nous donna naissance!
Dieu juste, Dieu parlait, que le crime a d’appas! »
Voilà ce qu’on dirait, mortels, n en doutez pas,
S’il n’était une loi terrible universelle,
Que respecte le crime en s’élevant contre elle.
Est-ce nous qui créons ces profonds sentiments?
Avons-nous fait notre âme? avons-nous fait nos
sens?
L’or qui naît au Pérou, l’or qui naît
à la Chine,
Ont la même nature et la même origine:
L’artisan les façonne, et ne peut les former.
Ainsi l’Être éternel qui nous daigne animer
Jeta dans tous les coeurs une même semence.
Le ciel fit la vertu; l’homme en fit l’apparence.
Il peut la revêtir d’imposture et d’erreur,
Il ne peut la changer; son juge est dans son coeur. |
DEUXIÈME
PARTIE
Réponses aux objections contre les principes
d’une morale universelle.
Preuve de cette vérité.
J’entends avec Cardan Spinosa qui murmure:
« Ces remords, me dit-il, ces cris de la nature,
Ne sont que l’habitude, et les illusions
Qu’un besoin mutuel inspire aux nations. »
Raisonneur malheureux, ennemi de toi-même,
D’où nous vient ce besoin? Pourquoi l’Être
suprême
Mit-il dans notre coeur, à l’intérêt
porté,
Un instinct qui nous lie à la société?
Les lois que nous faisons, fragiles, inconstantes,
Ouvrages d’un moment, sont partout différentes.
Jacob chez les Hébreux put épouser deux
soeurs;
David, sans offenser la décence et les moeurs,
Flatta de cent beautés la tendresse importune;
Le pape au Vatican n’en peut posséder une.
Là, le père à son gré choisit
son successeur;
Ici, l’heureux aîné de tout est possesseur.
Un Polaque à moustache, à la démarche
altière,
Peut arrêter d’un mot sa république entière;
L’empereur ne peut rien sans ses chers électeurs.
L’Anglais a du crédit, le pape a des honneurs.
Usages, intérêts, cultes, lois, tout diffère.
Qu’on soit juste, il suffit; le reste est arbitraire(14).
Mais tandis qu’on admire et ce juste et ce beau,
Londre immole son roi par la main d’un bourreau;
Du pape Borgia le bâtard sanguinaire
Dans les bras de sa soeur assassine son frère;
Là, le froid hollandais devient impétueux,
Il déchire en morceaux deux frères vertueux(15):
Plus loin la Brinvilliers, dévote avec tendresse,
Empoisonne son père en courant à confesse;
Sous le fer du méchant le juste est abattu.
Eh bien! conclurez-vous qu’il n’est point de vertu?
Quand des vents du midi les funestes haleines
De semences de mort ont inondé nos plaines,
Direz-vous que jamais le ciel en son courroux
Ne laissa la santé séjourner parmi nous?
Tous les divers fléaux dont le poids nous accable,
Du choc des éléments effet inévitable,
Des biens que nous goûtons corrompent la douceur;
Mais tout est passager, le crime et le malheur:
De nos désirs fougueux la tempête fatale
Laisse au fond de nos coeurs la règle et la morale.
C’est une source pure: en vain dans ses canaux
Les vents contagieux en ont troublé les eaux;
En vain sur sa surface une fange étrangère
Apporte en bouillonnant un limon qui l’altère;
L’homme le plus injuste et le moins policé
S’y contemple aisément quand l’orage est passé.
Tous ont reçu du ciel avec l’intelligence
Ce frein de la justice et de la conscience.
De la raison naissante elle est le premier fruit;
Dès qu’on la peut entendre, aussitôt elle
instruit:
Contre-poids toujours prompt à rendre l’équilibre
Au coeur plein de désirs, asservi, mais né
libre;
Arme que la nature a mise en notre main,
Qui combat l’intérêt par l’amour du prochain.
De Socrate, en un mot, c’est là l’heureux génie;
C’est là ce dieu secret qui dirigeait sa vie,
Ce dieu qui jusqu’au bout présidait à son
sort
Quand il but sans pâlir la coupe de la mort.
Quoi! cet esprit divin n’est-il que pour Socrate?
Tout mortel a le sien, qui jamais ne le flatte.
Néron, cinq ans entiers, fut soumis à ses
lois;
Cinq ans, des corrupteurs il repoussa la voix.
Marc-Aurèle, appuyé sur la philosophie,
Porta ce joug heureux tout le temps de sa vie.
Julien, s’égarant dans sa religion,
Infidèle à la foi(16),
fidèle à la raison,
Scandale de l’Église, et des rois le modèle,
Ne s’écarta jamais de la loi naturelle.
On insiste, on me dit: « L’enfant
dans son berceau
N’est point illuminé par ce divin flambeau;
C’est l’éducation qui forme ses pensées;
Par l’exemple d’autrui ses moeurs lui sont tracées;
Il n’a rien dans l’esprit, il n’a rien dans le coeur;
De ce qui l’environne il n’est qu’imitateur;
Il répète les noms de devoir, de justice;
Il agit en machine; et c’est par sa nourrice
Qu’il est juif ou païen, fidèle ou musulman,
Vêtu d’un justaucorps, ou bien d’un doliman. »
Oui, de l’exemple en nous je sais quel est
l’empire.
Il est des sentiments que l’habitude inspire.
Le langage, la mode et les opinions,
Tous les dehors de l’âme, et ses préventions,
Dans nos faibles esprits sont gravés par nos pères,
Du cachet des mortels impressions légères.
Mais les premiers ressorts sont faits d’une autre main:
Leur pouvoir est constant, leur principe est divin.
Il faut que l’enfant croisse, afin qu’il les exerce;
Il ne les connaît pas sous la main qui le berce.
Le moineau, dans l’instant qu’il a reçu le jour,
Sans plumes dans son nid, peut-il sentir l’amour?
Le renard en naissant va-t-il chercher sa proie?
Les insectes changeants qui nous filent la soie,
Les essaims bourdonnants de ces filles du ciel
Qui pétrissent la cire et composent le miel,
Sitôt qu’ils sont éclos forment-ils leur
ouvrage?
Tout mûrit par le temps, et s’accroît par
l’usage.
Chaque être a son objet, et dans l’instant marqué
Il marche vers le but par le ciel indiqué.
De ce but, il est vrai, s’écartent nos caprices;
Le juste quelquefois commet des injustices;
On fuit le bien qu’on aime, on hait le mal qu’on fait(17):
De soi-même en tout temps quel coeur est satisfait?
L’homme, on nous l’a tant dit, est une énigme
obscure:
Mais en quoi l’est-il plus que toute la nature?
Avez-vous pénétré, philosophes nouveaux,
Cet instinct sûr et prompt qui sert les animaux?
Dans son germe impalpable avez-vous pu connaître
L’herbe qu’on foule aux pieds, et qui meurt pour renaître?
Sur ce vaste univers un grand voile est jeté;
Mais, dans les profondeurs de cette obscurité,
Si la raison nous luit, qu’avons-nous à nous plaindre?
Nous n’avons qu’un flambeau, gardons-nous de l’éteindre.
Quand de l’immensité Dieu peupla
les déserts,
Alluma des soleils, et souleva des mers:
« Demeurez, leur dit-il, dans vos bornes prescrites.
»
Tous les mondes naissants connurent leurs limites.
Il imposa des lois à Saturne, à Vénus,
Aux seize orbes divers dans nos cieux contenus,
Aux éléments unis dans leur utile guerre,
A la course des vents, aux flèches du tonnerre,
A l’animal qui pense, et né pour l’adorer,
Au ver qui nous attend, né pour nous dévorer.
Aurons-nous bien l’audace, en nos faibles cervelles,
D’ajouter nos décrets à ces lois immortelles(18)?
Hélas! serait-ce à nous, fantômes
d’un moment,
Dont l’être imperceptible est voisin du néant,
De nous mettre à côté du maître
du tonnerre,
Et de donner en dieux des ordres à la terre? |
TROISIÈME
PARTIE
Que les hommes, ayant pour la plupart défiguré,
par les opinions qui les divisent, le principe de la religion naturelle
qui les unit, doivent se supporter les uns les autres.
L’univers est un temple où siège
l’Éternel.
Là chaque homme(19)
à son gré veut bâtir un autel.
Chacun vante sa foi, ses saints et ses miracles,
Le sang de ses martyrs, la voix de ses oracles.
L’un pense, en se lavant cinq ou six fois par jour,
Que le ciel voit ses bains d’un regard plein d’amour,
Et qu’avec un prépuce on ne saurait lui plaire;
L’autre a du dieu Brama désarmé la colère,
Et, pour s’être abstenu de manger du lapin,
Voit le ciel entr’ouvert, et des plaisirs sans fin.
Tous traitent leurs voisins d’impurs et d’infidèles
Des chrétiens divisés les infâmes
querelles
Ont, au nom du Seigneur, apporté plus de maux,
Répandu plus de sang, creusé plus de tombeaux,
Que le prétexte vain d’une utile balance
N’a désolé jamais l’Allemagne et la France.
Un doux inquisiteur, un crucifix en main,
Au feu, par charité, fait jeter son prochain,
Et, pleurant avec lui d’une fin si tragique,
Prend, pour s’en consoler, son argent qu’il s’applique;
Tandis que, de la grâce ardent à se toucher,
Le peuple, en louant Dieu, danse autour du bûcher.
On vit plus d’une fois, dans une sainte ivresse,
Plus d’un bon catholique, au sortir de la messe,
Courant sur son voisin pour l’honneur de la foi,
Lui crier: « Meurs, impie, ou pense comme moi.
»
Calvin et ses suppôts, guettés par la justice,
Dans Paris, en peinture, allèrent au supplice.
Servet fut en personne immolé par Calvin.
Si Servet dans Genève eût été
souverain,
Il eût, pour argument contre ses adversaires,
Fait serrer d’un lacet le cou des trinitaires.
Ainsi d’Arminius les ennemis nouveaux
En Flandre étaient martyrs, en Hollande bourreaux.
D’où vient que, deux cents ans, cette
pieuse rage
De nos aïeux grossiers fut l’horrible partage?
C’est que de la nature on étouffa la voix;
C’est qu’à sa loi sacrée on ajouta des
lois;
C’est que l’homme, amoureux de son sot esclavage,
Fit, dans ses préjugés, Dieu même
à son image.
Nous l’avons fait injuste, emporté, vain, jaloux,
Séducteur, inconstant, barbare comme nous.
Enfin, grâce en nos jours à
la philosophie,
Qui de l’Europe au moins éclaire une partie,
Les mortels, plus instruits, en sont moins inhumains;
Le fer est émoussé, les bûchers sont
éteints.
Mais si le fanatisme était encor le maître,
Que ces feux étouffés seraient prompts
à renaître!
On s’est fait, il est vrai, le généreux
effort
D’envoyer moins souvent ses frères à la
mort;
On brûle moins d’Hébreux dans les murs de
Lisbonne(20);
Et même le mouphti, qui rarement raisonne,
Ne dit plus aux chrétiens que le sultan soumet:
« Renonce au vin, barbare, et crois à Mahomet.
»
Mais du beau nom de chien ce mouphti nous honore(21);
Dans le fond des enfers il nous envoie encore.
Nous le lui rendons bien: nous damnons à la fois
Le peuple circoncis, vainqueur de tant de rois,
Londres, Berlin, Stockholm et Genève: et vous-même
Vous êtes, ô grand roi, compris dans l’anathème.
En vain, par des bienfaits signalant vos beaux jours,
A l’humaine raison vous donnez des secours,
Aux beaux-arts des palais, aux pauvres des asiles,
Vous peuplez les déserts, vous les rendez fertiles;
De fort savants esprits jurent sur leur salut(22)
Que vous êtes sur terre un fils de Belzébut.
Les vertus des païens étaient,
dit-on, des crimes.
Rigueur impitoyable! odieuses maximes!
Gazetier clandestin dont la plate âcreté
Damne le genre humain de pleine autorité,
Tu vois d’un oeil ravi les mortels, tes semblables,
Pétris des mains de Dieu pour le plaisir des diables.
N’es-tu pas satisfait de condamner au feu
Nos meilleurs citoyens, Montaigne et Montesquieu?
Penses-tu que Socrate et le juste Aristide,
Solon, qui fut des Grecs et l’exemple et le guide;
Penses-tu que Trajan, Marc-Aurèle, Titus,
Noms chéris, noms sacrés, que tu n’as jamais
lus,
Aux fureurs des démons sont livrés en partage
Par le Dieu bienfaisant dont ils étaient l’image;
Et que tu seras, toi, de rayons couronné,
D’un choeur de chérubins au ciel environné,
Pour avoir quelque temps, chargé d’une besace,
Dormi dans l’ignorance et croupi dans la crasse?
Sois sauvé, j’y consens; mais l’immortel Newton,
Mais le savant Leibnitz, et le sage Addison,
Et ce Locke, en un mot, dont la main courageuse(23)
A de l’esprit humain posé la borne heureuse
Ces esprits qui semblaient de Dieu même éclairés,
Dans des feux éternels seront-ils dévorés?
Porte un arrêt plus doux, prends un ton plus modeste,
Ami; ne préviens point le jugement céleste;
Respecte ces mortels, pardonne à leur vertu:
Ils ne t’ont point damné, pourquoi les damnes-tu?
A la religion discrètement fidèle(24),
Sois doux, compatissant, sage, indulgent, comme elle;
Et sans noyer autrui songe à gagner le port:
La clémence a raison, et la colère a tort.
Dans nos jours passagers de peines, de misères,
Enfants du même Dieu, vivons au moins en frères;
Aidons-nous l’un et l’autre à porter nos fardeaux(25);
Nous marchons tous courbés sous le poids de nos
maux;
Mille ennemis cruels assiègent notre vie,
Toujours par nous maudite, et toujours si chérie;
Notre coeur égaré, sans guide et sans appui,
Est brûlé de désirs, ou glacé
par l’ennui;
Nul de nous n’a vécu sans connaître les
larmes.
De la société les secourables charmes
Consolent nos douleurs, au moins quelques instants:
Remède encor trop faible à des maux si
constants.
Ah! n’empoisonnons pas la douceur qui nous reste.
Je crois voir des forçats dans un cachot funeste,
Se pouvant secourir, l’un sur l’autre acharnés,
Combattre avec les fers dont ils sont enchaînés. |
QUATRIÈME
PARTIE
C’est au gouvernement à calmer les malheureuses
disputes de l’école
qui troublent la société.
Oui, je l’entends souvent de votre bouche
auguste,
Le premier des devoirs, sans doute, est d’être
juste;
Et le premier des biens est la paix de nos coeurs.
Comment avez-vous pu, parmi tant de docteurs,
Parmi ces différends que la dispute enfante,
Maintenir dans l’État une paix si constante?
D’où vient que les enfants de Calvin, de Luther,
Qu’on croit, delà les monts, bâtards de
Lucifer,
Le grec et le romain, l’empesé quiétiste,
Le quakre au grand chapeau, le simple anabaptiste,
Qui jamais dans leur loi n’ont pu se réunir,
Sont tous, sans disputer, d’accord pour vous bénir?
C’est que vous êtes sage, et que vous êtes
maître.
Si le dernier Valois, hélas! avait su l’être,
Jamais un jacobin, guidé par son prieur,
De Judith et d’Aod fervent imitateur,
N’eût tenté dans Saint-Cloud sa funeste
entreprise:
Mais Valois aiguisa le poignard de l’Église(26),
Ce poignard qui bientôt égorgea dans Paris,
Aux yeux de ses sujets, le plus grand des Henris.
Voilà le fruit affreux des pieuses querelles(27):
Toutes les factions à la fin sont cruelles;
Pour peu qu’on les soutienne, on les voit tout oser:
Pour les anéantir il les faut mépriser.
Qui conduit des soldats peut gouverner des prêtres.
Un roi(28) dont la grandeur
éclipsa ses ancêtres
Crut pourtant, sur la foi d’un confesseur normand,
Jansénius à craindre, et Quesnel important;
Du sceau de sa grandeur il chargea leurs sottises.
De la dispute alors cent cabales éprises,
Cent bavards en fourrure, avocats, bacheliers,
Colporteurs, capucins, jésuites, cordeliers,
Troublèrent tout l’État par leurs doctes
scrupules:
Le régent, plus sensé, les rendit ridicules(29);
Dans la poussière alors on les vit tous rentrer.
L’oeil du maître suffit, il peut tout
opérer.
L’heureux cultivateur des présents de Pomone,
Des filles du printemps, des trésors de l’automne,
Maître de son terrain, ménage aux arbrisseaux
Les secours du soleil, de la terre et des eaux;
Par de légers appuis soutient leurs bras débiles,
Arrache impunément les plantes inutiles,
Et des arbres touffus dans son clos renfermés
Émonde les rameaux de la sève affamés;
Son docile terrain répond à sa culture:
Ministre industrieux des lois de la nature,
Il n’est pas traversé dans ses heureux desseins;
Un arbre qu’avec peine il planta de ses mains
Ne prétend pas le droit de se rendre stérile,
Et, du sol épuisé tirant un suc utile,
Ne va pas refuser à son maître affligé
Une part de ses fruits dont il est trop chargé;
Un jardinier voisin n’eut jamais la puissance
De diriger des dieux la maligne influence,
De maudire ses fruits pendants aux espaliers,
Et de sécher d’un mot sa vigne et ses figuiers(30).
Malheur aux nations dont les lois opposées
Embrouillent de l’État les rênes divisées!
Le sénat des Romains, ce conseil de vainqueurs,
Présidait aux autels, et gouvernait les moeurs,
Restreignait sagement le nombre des vestales,
D’un peuple extravagant réglait les bacchanales.
Marc-Aurèle et Trajan mêlaient, au Champ
de Mars,
Le bonnet de pontife au bandeau des Césars;
L’univers, reposant sous leur heureux génie,
Des guerres de l’école ignora la manie:
Ces grands législateurs, d’un saint zèle
enivrés,
Ne combattirent point pour leurs poulets sacrés.
Rome, encore aujourd’hui conservant ces maximes(31)
Joint le trône à l’autel par des noeuds
légitimes;
Ses citoyens en paix, sagement gouvernés,
Ne sont plus conquérants, et sont plus fortunés.
Je ne demande pas que dans sa capitale
Un roi, portant en main la crosse épiscopale,
Au sortir du conseil allant en mission,
Donne au peuple contrit sa bénédiction;
Toute église a ses lois, tout peuple a son usage:
Mais je prétends qu’un roi, que son devoir engage
A maintenir la paix, l’ordre, la sûreté,
Ait sur tous ses sujets égale autorité(32).
Ils sont tous ses enfants; cette famille immense
Dans ses soins paternels a mis sa confiance.
Le marchand, l’ouvrier, le prêtre, le soldat,
Sont tous également les membres de l’État.
De la religion l’appareil nécessaire
Confond aux yeux de Dieu le grand et le vulgaire;
Et les civiles lois, par un autre lien,
Ont confondu le prêtre avec le citoyen.
La loi dans tout État doit être universelle:
Les mortels, quels qu’ils soient, sont égaux devant
elle.
Je n’en dirai pas plus sur ces points délicats.
Le ciel ne m’a point fait pour régir les États,
Pour conseiller les rois, pour enseigner les sages;
Mais, du port où je suis contemplant les orages,
Dans cette heureuse paix où je finis mes jours,
Éclairé par vous-même, et plein de
vos discours,
De vos nobles leçons salutaire interprète,
Mon esprit suit le vôtre, et ma voix vous répète.
Que conclure à la fin de tous mes
longs propos?
C’est que les préjugés sont la raison des
sots;
Il ne faut pas pour eux se déclarer la guerre:
Le vrai nous vient du ciel, l’erreur vient de la terre;
Et, parmi les chardons qu’on ne peut arracher,
Dans les sentiers secrets le sage doit marcher.
La paix enfin, la paix, que l’on trouble et qu’on aime,
Est d’un prix aussi grand que la vérité
même.
PRIÈRE.
O Dieu qu’on méconnaît, ô Dieu que
tout annonce,
Entends les derniers mots que ma bouche prononce;
Si je me suis trompé, c’est en cherchant ta loi.
Mon coeur peut s’égarer, mais il est plein de
toi.
Je vois sans m’alarmer l’éternité paraître;
Et je ne puis penser qu’un Dieu qui m’a fait naître,
Qu’un Dieu qui sur mes jours versa tant de bienfaits,
Quand mes jours sont éteints me tourmente à
jamais(33). |
Variantes sur le
poème sur la Loi naturelle.
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