OEUVRES COMPLÈTES
DE VOLTAIRE
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DISCOURS EN VERS SUR L'HOMME
SEPTIÈME DISCOURS.
SUR LA VRAIE VERTU.
.
Le nom de la vertu retentit sur la terre;
On l'entend au théâtre, au barreau, dans
la chaire;
Jusqu'au milieu des cours il parvient quelquefois;
Il s'est même glissé dans les traités
des rois.
C'est un beau mot sans doute, et qu'on se plaît
d'entendre,
Facile à prononcer, difficile à comprendre:
On trompe, on est trompé. Je crois voir des jetons
Donnés, reçus, rendus, troqués par
des fripons;
Ou bien ces faux billets, vains enfants du système
De ce fou d'Écossais qui se dupa lui-même.
Qu'est-ce que la vertu? Le meilleur citoyen,
Brutus, se repentit d'être un homme de bien:
« La vertu, disait-il, est un nom sans substance.
L'école de Zénon, dans sa
fière ignorance,
Prit jadis pour vertu l'insensibilité.
Dans les champs levantins le derviche hébété,
L'oeil au ciel, les bras hauts, et l'esprit en prières,
Du Seigneur en dansant invoque les lumières,
Et, tournant dans un cercle au nom de Mahomet,
Croit de la vertu même atteindre le sommet.
Les reins ceints d'un cordon, l'oeil armé
d'impudence,
Un ermite à sandale, engraissé d'ignorance,
Parlant du nez à Dieu, chante au dos d'un lutrin
Cent cantiques hébreux mis en mauvais latin.
Le ciel puisse bénir sa piété profonde!
Mais quel en est le fruit? quel bien fait-il au monde?
Malgré la sainteté de son auguste emploi,
C'est n'être bon à rien de n'être
bon qu'à soi.
Quand l'ennemi divin des scribes et des
prêtres
Chez Pilate autrefois fut traîné par des
traîtres,
De cet air insolent qu'on nomme dignité,
Le Romain demanda: « Qu'est-ce que vérité?
»
L'Homme-Dieu, qui pouvait l'instruire ou le confondre,
A ce juge orgueilleux dédaigna de répondre:
Son silence éloquent disait assez à tous
Que ce vrai tant cherché ne fut point fait pour
nous.
Mais lorsque, pénétré d'une ardeur
ingénue,
Un simple citoyen l'aborda dans la rue,
Et que, disciple sage, il prétendit savoir
Quel est l'état de l'homme, et quel est son devoir;
Sur ce grand intérêt, sur ce point qui nous
touche,
Celui qui savait tout ouvrit alors la bouche;
Et dictant d'un seul mot ses décrets solennels:
« Aimez Dieu, lui dit-il, mais aimez les mortels.
»
Voilà l'homme et sa loi, c'est assez: le ciel
même
A daigné tout nous dire en ordonnant qu'on aime.
Le monde est médisant, vain, léger, envieux;
Le fuir est très bien fait, le servir encor mieux:
A sa famille, aux siens, je veux qu'on soit utile.
Où vas-tu loin de moi, fanatique
indocile?
Pourquoi ce teint jauni, ces regards effarés,
Ces élans convulsifs(89),
et ces pas égarés?
Contre un siècle indévot plein d'une sainte
rage,
Tu cours chez ta béate a son cinquième
étage:
Quelques saints possédés dans cet honnête
lieu
Jurent, tordent les mains, en l'honneur du bon Dieu:
Sur leurs tréteaux montés, ils rendent
des oracles,
Prédisent le passé, font cent autres miracles;
L'aveugle y vient pour voir, et, des deux yeux privé(90),
Retourne aux Quinze-Vingts marmottant son Ave;
Le boiteux saute et tombe, et sa sainte famille
Le ramène en chantant, porté sur sa béquille;
Le sourd au front stupide écoute et n'entend rien;
D'aise alors tout pâmés, de pauvres gens
de bien,
Qu'un sot voisin bénit, et qu'un fourbe seconde,
Aux filles du quartier prêchent la fin du monde.
Je sais que ce mystère a de nobles
appas;
Les saints ont des plaisirs que je ne connais pas.
Les miracles sont bons; mais soulager son frère,
Mais tirer son ami du sein de la misère,
Mais à ses ennemis pardonner leurs vertus,
C'est un plus grand miracle, et qui ne se fait plus.
Ce magistrat, dit-on, est sévère,
inflexible,
Rien n'amollit jamais sa grande âme insensible.
J'entends: il fait haïr sa place et son pouvoir;
Il fait des malheureux par zèle et par devoir:
Mais l'a-t-on jamais vu, sans qu'on le sollicite,
Courir d'un air affable au-devant du mérite,
Le choisir dans la foule, et donner son appui
A l'honnête homme obscur qui se tait devant lui?
De quelques criminels il aura fait justice!
C'est peu d'être équitable, il faut rendre
service;
Le juste est bienfaisant. On conte qu'autrefois
Le ministre odieux d'un de nos meilleurs rois
Lui disait en ces mots son avis despotique:
« Timante est en secret bien mauvais catholique,
On a trouvé chez lui la Bible de Calvin;
A ce funeste excès vous devez mettre un frein:
Il faut qu'on l'emprisonne, ou du moins qu'on l'exile.
¾ Comme vous, dit le
roi, Timante m'est utile.
Vous m'apprenez assez quels sont ses attentats;
Il m'a donné son sang, et vous n'en parlez pas!
»
De ce roi bienfaisant la prudence équitable
Peint mieux que vingt sermons la vertu véritable.
Du nom de vertueux seriez-vous honoré,
Doux et discret Cyrus, en vous seul concentré,
Prêchant le sentiment, vous bornant à séduire,
Trop faible pour servir, trop paresseux pour nuire,
Honnête homme indolent, qui, dans un doux loisir,
Loin du mal et du bien, vivez pour le plaisir?
Non; je donne ce titre au coeur tendre et sublime
Qui soutient hardiment son ami qu'on opprime.
Il t'était dû sans doute, éloquent
Pellisson,
Qui défendis Fouquet du fond de ta prison.
Je te rends grâce, ô ciel, dont la bonté
propice
M'accorda des amis dans les temps d'injustice,
Des amis courageux, dont la mâle vigueur
Repoussa les assauts du calomniateur,
Du fanatisme ardent, du ténébreux Zoïle,
Du ministre abusé par leur troupe imbécile,
Et des petits tyrans, bouffis de vanité,
Dont mon indépendance irritait la fierté.
Oui, pendant quarante ans poursuivi par l'envie.
Des amis vertueux ont consolé ma vie.
J'ai mérité leur zèle et leur fidélité;
J'ai fait quelques ingrats, et ne l'ai point été.
Certain législateur(91),
dont la plume féconde
Fit tant de vains projets pour le bien de ce monde,
Et qui depuis trente ans écrit pour des ingrats,
Vient de créer un mot qui manque à Vaugelas:
Ce mot est bienfaisance: il me plaît; il
rassemble,
Si le coeur en est cru, bien des vertus ensemble.
Petits grammairiens, grands précepteurs des sots,
Qui pesez la parole et mesurez les mots,
Pareille expression vous semble hasardée;
Mais l'univers entier doit en chérir l'idée. |
NOTES
Note_89
Les convulsionnaires. (Note
de Voltaire, 1742.)
Note_90
Dans le chant III de la Pucelle on
trouve une autre description de ces miracles.
Note_91
L'abbé de Saint-Pierre. C'est lui qui a
mis le mot de bienfaisance à la mode, à force de le
répéter. On l'appelle législateur, parce qu'il n'a
écrit que pour réformer le gouvernement. Il s'est rendu un
peu ridicule en France par l'excès de ses bonnes intentions. (Note
de Voltaire, 1752).
¾ Palissot,
dans ses Mémoires,
1803. tome II, page 43, remarque que le
mot bienfaisance est de Balzac. (B.)
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