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DISCOURS EN VERS SUR L’HOMME

(1734)

Avertissement pour les Discours en vers sur l’homme
Premier discours. De l’égalité des conditionsVariantes du premier discours. 
Deuxième discours. De la libertéVariantes.
Troisième discours. De l’envieVariantes.
Quatrième discours. De la modération en tout, dans l’etude, dans l’ambition, dans les plaisirs.    Variantes du quatrième discours.
Cinquième discours. Sur la nature du plaisir.  et Variantes.
Sixième discours. Sur la nature de l’homme
Septième discours. Sur la vraie vertu. et les Variantes.
Sur les événements de l’année 1744  et les Variantes.

AVERTISSEMENT

(23)Les trois premiers sont de l’année 1734; les quatre derniers sont de l’année 1737. 
Le premier prouve l’égalité des conditions, c’est-à-dire qu’il y a dans chaque profession une mesure de biens et de maux qui les rend toutes égales; 
Le second, que l’homme est libre, et qu’ainsi c’est à lui à faire son bonheur; 
Le troisième, que le plus grand obstacle au bonheur est l’envie; 
Le quatrième, que, pour être heureux, il faut être modéré en tout; 
Le cinquième, que le plaisir vient de Dieu; 
Le sixième, que le bonheur parfait ne peut être le partage de l’homme en ce monde, et que l’homme n’a point à se plaindre de son état; 
Le septième, que la vertu consiste à faire du bien à ses semblables, et non pas dans de vaines pratiques de mortification. 

DISCOURS EN VERS SUR L’HOMME

* * * * *

PREMIER DISCOURS

DE L’ÉGALITÉ DES CONDITIONS.


   Tu vois, sage Ariston d’un oeil d’indifférence 
La grandeur tyrannique et la fière opulence; 
Tes yeux d’un faux éclat ne sont point abusés. 
Ce monde est un grand bal où des fous, déguisés 
Sous les risibles noms d’Éminence et d’Altesse, 
Pensent enfler leur être et hausser leur bassesse. 
En vain des vanités l’appareil nous surprend: 
Les mortels sont égaux(24); leur masque est différent. 
Nos cinq sens imparfaits donnés par la nature, 
De nos biens, de nos maux sont la seule mesure. 
Les rois en ont-ils six? et leur âme et leur corps 
Sont-ils d’une autre espèce, ont-ils d’autres ressorts? 
C’est du même limon que tous ont pris naissance; 
Dans la même faiblesse ils traînent leur enfance? 
Et le riche et le pauvre, et le faible et le fort, 
Vont tous également des douleurs à la mort. 
   « Eh quoi! me dira-t-on, quelle erreur est la vôtre! 
N’est-il aucun état plus fortuné qu’un autre? 
Le ciel a-t-il rangé les mortels au niveau?
La femme d’un commis courbé sur son bureau 
Vaut-elle une princesse auprès du trône assise? 
N’est-il pas plus plaisant pour tout homme d’église 
D’orner son front tondu d’un chapeau rouge ou vert 
Que d’aller, d’un vil froc obscurément couvert, 
Recevoir à genoux, après laude ou matine, 
De son prieur cloîtré vingt coups de discipline? 
Sous un triple mortier n’est-on pas plus heureux 
Qu’un clerc enseveli dans un greffe poudreux? » 
Non: Dieu serait injuste; et la sage nature 
Dans ses dons partagés garde plus de mesure. 
Pense-t-on qu’ici-bas son aveugle faveur 
Au char de la fortune attache le bonheur? 
Un jeune colonel a souvent l’impudence 
De passer en plaisirs un maréchal de France. 
« Être heureux comme un roi », dit le peuple hébété: 
Hélas! pour le bonheur que fait la majesté? 
En vain sur ses grandeurs un monarque s’appuie; 
Il gémit quelquefois, et bien souvent s’ennuie. 
Son favori sur moi jette à peine un coup d’oeil. 
Animal composé de bassesse et d’orgueil, 
Accablé de dégoûts, en inspirant l’envie, 
Tour à tour on t’encense et l’on te calomnie. 
Parle; qu’as-tu gagné dans la chambre du roi? 
Un peu plus de flatteurs et d’ennemis que moi. 
   Sur les énormes tours de notre Observatoire, 
Un jour, en consultant leur céleste grimoire, 
Des enfants d’Uranie un essaim curieux,
D’un tube de cent pieds braqué contre les cieux, 
Observait les secrets du monde planétaire. 
Un rustre s’écria: « Ces sorciers ont beau faire, 
Les astres sont pour nous aussi bien que pour eux. » 
On en peut dire autant du secret d’être heureux; 
Le simple, l’ignorant, pourvu d’un instinct sage, 
En est tout aussi près au fond de son village 
Que le fat important qui pense le tenir, 
Et le triste savant qui croit le définir. 
   On dit qu’avant la boîte apportée à Pandore 
Nous étions tous égaux: nous le sommes encore; 
Avoir les mêmes droits à la félicité, 
C’est pour nous la parfaite et seule égalité. 
Vois-tu dans ces vallons ces esclaves champêtres 
Qui creusent ces rochers, qui vont fendre ces hêtres, 
Qui détournent ces eaux, qui, la bêche à la main, 
Fertilisent la terre en déchirant son sein? 
Ils ne sont point formés sur le brillant modèle 
De ces pasteurs galants qu’a chantés Fontenelle: 
Ce n’est point Timarette et le tendre Tyrcis, 
De roses couronnés, sous des myrtes assis 
Entrelaçant leurs noms sur l’écorce des chênes, 
Vantant avec esprit leurs plaisirs et leurs peines; 
C’est Pierrot, c’est Colin, dont le bras vigoureux 
Soulève un char tremblant dans un fossé bourbeux. 
Perrette au point du jour est aux champs la première. 
Je les vois, haletants et couverts de poussière, 
Braver, dans ces travaux chaque jour répétés, 
Et le froid des hivers, et le feu des étés. 
Ils chantent cependant; leur voix fausse et rustique 
Gaîment de Pellegrin(25) détonne un vieux cantique(26).
La paix, le doux sommeil, la force, la santé, 
Sont le fruit de leur peine et de leur pauvreté.
Si Colin voit Paris, ce fracas de merveilles, 
Sans rien dire à son coeur, assourdit ses oreilles: 
Il ne désire point ces plaisirs turbulents; 
Il ne les conçoit pas; il regrette ses champs; 
Dans ces champs forunés l’amour même l’appelle; 
Et tandis que Damis, courant de belle en belle, 
Sous des lambris dorés, et vernis par Martin(27),
Des intrigues du temps composant son destin, 
Dupé par sa maîtresse et haï par sa femme, 
Prodigue à vingt beautés ses chansons et sa flamme, 
Quitte Églé qui l’aimait pour Chloris qui le fuit, 
Et prend pour volupté le scandale et le bruit,
Colin, plus vigoureux, et pourtant plus fidèle, 
Revole vers Lisette en la saison nouvelle; 
Il vient, après trois mois de regrets et d’ennui, 
Lui présenter des dons aussi simples que lui. 
Il n’a point à donner ces riches bagatelles 
Qu’Hébert(28) vend à crédit pour tromper tant de belles: 
Sans tous ces riens brillants il peut toucher un coeur; 
Il n’en a pas besoin: c’est le fard du bonheur. 
   L’aigle fier et rapide, aux ailes étendues, 
Suit l’objet de sa flamme élancé dans les nues; 
Dans l’ombre des vallons le taureau bondissant 
Cherche en paix sa génisse, et plaît en mugissant; 
Au retour du printemps la douce Philomèle 
Attendrit par ses chants sa compagne fidèle; 
Et du sein des buissons le moucheron léger 
Se mêle en bourdonnant aux insectes de l’air. 
De son être content, qui d’entre eux s’inquiète 
S’il est quelque autre espèce ou plus ou moins parfaite? 
Eh! qu’importe à mon sort, à mes plaisirs présents, 
Qu’il soit d’autres heureux, qu’il soit des biens plus grands? 
   « Mais quoi! cet indigent, ce mortel famélique, 
Cet objet dégoûtant de la pitié publique, 
D’un cadavre vivant traînant le reste affreux, 
Respirant pour souffrir, est-il un homme heureux? » 
Non, sans doute; et Thamas qu’un esclave détrône, 
Ce vizir déposé, ce grand qu’on emprisonne, 
Ont-ils des jours sereins quand ils sont dans les fers? 
Tout état a ses maux, tout homme a ses revers. 
Moins hardi dans la paix, plus actif dans la guerre, 
Charle(29) aurait sous ses lois retenu l’Angleterre; 
Dufresny(30), moins prodigue, et docile au bon sens,
N’eût point dans la misère avili ses talents. 
Tout est égal enfin: la cour a ses fatigues, 
L’Église a ses combats, la guerre a ses intrigues 
Le mérite modeste est souvent obscurci; 
Le malheur est partout, mais le bonheur aussi. 
Ce n’est point la grandeur, ce n’est point la bassesse, 
Le bien, la pauvreté, l’âge mûr, la jeunesse, 
Qui fait ou l’infortune ou la félicité. 
   Jadis le pauvre Irus, honteux et rebuté, 
Contemplant de Crésus l’orgueilleuse opulence, 
Murmurait hautement contre la Providence: 
Que d’honneurs! disait-il, que d’éclat! que de bien! 
Que Crésus est heureux! il a tout, et moi rien. 
Comme il disait ces mots, une armée en furie 
Attaque en son palais le tyran de Carie: 
De ses vils courtisans il est abandonné; 
Il fuit, on le poursuit; il est pris, enchaîné; 
On pille ses trésors, on ravit ses maîtresses. 
Il pleure: il aperçoit, au fort de ses détresses, 
Irus, le pauvre Irus, qui, parmi tant d’horreurs, 
Sans songer aux vaincus, boit avec les vainqueurs. 
O Jupiter! dit-il, ô sort inexorable! 
Irus est trop heureux, je suis seul misérable. 
Ils se trompaient tous deux; et nous nous trompons tous. 
Ah! du destin d’autrui ne soyons point jaloux; 
Gardons-nous de l’éclat qu’un faux dehors imprime. 
Tous les coeurs sont cachés; tout homme est un abîme. 
La joie est passagère, et le rire est trompeur(31).
Hélas! où donc chercher, où trouver le bonheur? 
En tous lieux, en tous temps, dans toute la nature, 
Nulle part tout entier, partout avec mesure, 
Et partout passager, hors dans son seul auteur. 
Il est semblable au feu dont la douce chaleur 
Dans chaque autre élément en secret s’insinue, 
Descend dans les rochers, s’élève dans la nue, 
Va rougir le corail dans le sable des mers, 
Et vit dans les glaçons qu’ont durcis les hivers(32).
   Le ciel, en nous formant, mélangea notre vie 
De désirs, de dégoûts, de raison, de folie, 
De moments de plaisirs, et de jours de tourments: 
De notre être imparfait voilà les éléments; 
Ils composent tout l’homme, ils forment son essence; 
Et Dieu nous pesa tous dans la même balance(33).

Variantes du premier discours.

* * * * *

DEUXIÈME DISCOURS

DE LA LIBERTÉ(34).

On entend par ce mot Liberté le pouvoir de faire ce qu’on veut. Il n’y a et ne peut 
y avoir d’autre Liberté. C’est pourquoi Locke l’a si bien définie Puissance.


   Dans le cours de nos ans, étroit et court passage, 
Si le bonheur qu’on cherche est le prix du vrai sage, 
Qui pourra me donner ce trésor précieux? 
Dépend-il de moi-même? est-ce un présent des cieux? 
Est-il comme l’esprit, la beauté, la naissance, 
Partage indépendant de l’humaine prudence? 
Suis-je libre en effet? ou mon âme et mon corps 
Sont-ils d’un autre agent les aveugles ressorts?
Enfin ma volonté, qui me meut, qui m’entraîne, 
Dans le palais de l’âme est-elle esclave ou reine? 
   Obscurément plongé dans ce doute cruel, 
Mes yeux, chargés de pleurs, se tournaient vers le ciel, 
Lorsqu’un de ces esprits que le souverain Être 
Plaça près de son trône, et fit pour le connaître, 
Qui respirent dans lui, qui brûlent de ses feux, 
Descendit jusqu’à moi de la voûte des cieux; 
Car on voit quelquefois ces fils de la lumière 
Éclairer d’un mondain l’âme simple et grossière, 
Et fuir obstinément tout docteur orgueilleux 
Qui dans sa chaire assis pense être au-dessus d’eux, 
Et, le cerveau troublé des vapeurs d’un système, 
Prend ces brouillards épais pour le jour du ciel même. 
   « Écoute, me dit-il, prompt à me consoler, 
Ce que tu peux entendre et qu’on peut révéler. 
J’ai pitié de ton trouble; et ton âme sincère, 
Puisqu’elle sait douter, mérite qu’on l’éclaire. 
Oui, l’homme sur la terre est libre ainsi que moi: 
C’est le plus beau présent de notre commun roi. 
La liberté, qu’il donne à tout être qui pense, 
Fait des moindres esprits et la vie et l’essence. 
Qui conçoit, veut, agit, est libre en agissant: 
C’est l’attribut divin de l’Être tout-puissant; 
Il en fait un partage à ses enfants qu’il aime; 
Nous sommes ses enfants, des ombres de lui-même. 
Il conçut, il voulut, et l’univers naquit: 
Ainsi, lorsque tu veux, la matière obéit. 
Souverain sur la terre, et roi par la pensée, 
Tu veux, et sous tes mains la nature est forcée. 
Tu commandes aux mers, au souffle des zéphirs, 
A ta propre pensée, et même à tes désirs. 
Ah! sans la liberté que seraient donc nos âmes?
Mobiles agités par d’invisibles flammes, 
Nos voeux, nos actions, nos plaisirs, nos dégoûts, 
De notre être, en un mot, rien ne serait à nous: 
D’un artisan suprême impuissantes machines, 
Automates pensants, mus par des mains divines(35),
Nous serions à jamais de mensonge occupés, 
Vils instruments d’un Dieu qui nous aurait trompés. 
Comment, sans liberté, serions-nous ses images? 
Que lui reviendrait-il de ces brutes ouvrages? 
On ne peut donc lui plaire, on ne peut l’offenser; 
Il n’a rien à punir, rien à récompenser. 
Dans les cieux, sur la terre il n’est plus de justice. 
Pucelle(36) est sans vertu, Desfontaines sans vice: 
Le destin nous entraîne à nos affreux penchants, 
Et ce chaos du monde est fait pour les méchants. 
L’oppresseur insolent, l’usurpateur avare, 
Cartouche, Miriwits(37), ou tel autre barbare, 
Plus coupable enfin qu’eux, le calomniateur 
Dira: « Je n’ai rien fait, Dieu seul en est l’auteur; 
Ce n’est pas moi, c’est lui qui manque à ma parole, 
Qui frappe par mes mains, pille, brûle, viole. » 
C’est ainsi que le Dieu de justice et de paix 
Serait l’auteur du trouble et le dieu des forfaits. 
Les tristes partisans de ce dogme effroyable 
Diraient-ils rien de plus s’ils adoraient le diable? » 
   J’étais à ce discours tel qu’un homme enivré 
Qui s’éveille en sursaut, d’un grand jour éclairé, 
Et dont la clignotante et débile paupière 
Lui laisse encore à peine entrevoir la lumière. 
J’osai répondre enfin d’une timide voix: 
« Interprète sacré des éternelles lois, 
Pourquoi, si l’homme est libre, a-t-il tant de faiblesse? 
Que lui sert le flambeau de sa vaine sagesse? 
Il le suit, il s’égare; et, toujours combattu, 
Il embrasse le crime en aimant la vertu. 
Pourquoi ce roi du monde, et si libre, et si sage, 
Subit-il si souvent un si dur esclavage? » 
   L’esprit consolateur à ces mots répondit: 
« Quelle douleur injuste accable ton esprit? 
La liberté, dis-tu, t’est quelquefois ravie: 
Dieu te la devait-il immuable, infinie, 
Égale en tout état, en tout temps, en tout lieu? 
Tes destins sont d’un homme, et tes voeux sont d’un Dieu(38).
Quoi! dans cet océan cet atome qui nage 
Dira: « L’immensité doit être mon partage. » 
Non; tout est faible en toi, changeant et limité,
Ta force, ton esprit, tes talents, ta beauté. 
La nature en tout sens a des bornes prescrites; 
Et le pouvoir humain serait seul sans limites! 
Mais, dis-moi, quand ton coeur, formé de passions, 
Se rend malgré lui-même à leurs impressions, 
Qu’il sent dans ses combats sa liberté vaincue, 
Tu l’avais donc en toi, puisque tu l’as perdue. 
Une fièvre brûlante, attaquant tes ressorts, 
Vient à pas inégaux miner ton faible corps: 
Mais quoi! par ce danger répandu sur ta vie 
Ta santé pour jamais n’est point anéantie; 
On te voit revenir des portes de la mort 
Plus ferme, plus content, plus tempérant, plus fort. 
Connais mieux l’heureux don que ton chagrin réclame: 
La liberté dans l’homme est la santé de l’âme. 
On la perd quelquefois; la soif de la grandeur, 
La colère, l’orgueil, un amour suborneur, 
D’un désir curieux les trompeuses saillies, 
Hélas! combien le coeur a-t-il de maladies! 
Mais contre leurs assauts tu seras raffermi: 
Prends ce livre sensé, consulte cet ami
(Un ami, don du ciel, est le vrai bien du sage); 
Voilà l’Helvétius(39), le Silva, le Vernage(40),
Que le Dieu des humains, prompt à les secourir, 
Daigne leur envoyer sur le point de périr. 
Est-il un seul mortel de qui l’âme insensée, 
Quand il est en péril, ait une autre pensée? 
Vois de la liberté cet ennemi mutin, 
Aveugle partisan d’un aveugle destin: 
Entends comme il consulte, approuve, délibère; 
Entends de quel reproche il couvre un adversaire; 
Vois comment d’un rival il cherche à se venger, 
Comme il punit son fils, et le veut corriger. 
Il le croyait donc libre? Oui, sans doute et lui-même 
Dément à chaque pas son funeste système; 
Il mentait à son coeur en voulant expliquer 
Ce dogme absurde à croire, absurde à pratiquer: 
Il reconnaît en lui le sentiment qu’il brave; 
Il agit comme libre, et parle comme esclave. 
Sûr de ta liberté, rapporte à son auteur 
Ce don que sa bonté te fit pour ton bonheur. 
Commande à ta raison d’éviter ces querelles, 
Des tyrans de l’esprit disputes immortelles; 
Ferme en tes sentiments et simple dans ton coeur, 
Aime la vérité, mais pardonne à l’erreur; 
Fuis les emportements d’un zèle atrabilaire; 
Ce mortel qui s’égare est un homme, est ton frère:
Sois sage pour toi seul, compatissant pour lui; 
Fais ton bonheur enfin par le bonheur d’autrui. 
   Ainsi parlait la voix de ce sage suprême. 
Ses discours m’élevaient au-dessus de moi-même: 
J’allais lui demander, indiscret dans mes voeux, 
Des secrets réservés pour les peuples des cieux; 
Ce que c’est que l’esprit, l’espace, la matière, 
L’éternité, le temps, le ressort, la lumière: 
Étranges questions, qui confondent souvent 
Le profond S’Gravesande(41) et le subtil Mairan(42),
Et qu’expliquait en vain dans ses doctes chimères 
L’auteur des tourbillons(43) que l’on ne croit plus guères. 
Mais déjà, s’échappant à mon oeil enchanté, 
Il volait au séjour où luit la vérité. 
Il n’était pas vers moi descendu pour m’apprendre 
Les secrets du Très-Haut que je ne puis comprendre. 
Mes yeux d’un plus grand jour auraient été blessés: 
Il m’a dit: « Sois heureux! » il m’en a dit assez.

Variantes du deuxième discours.

* * * * *

TROISIÈME DISCOURS

DE L’ENVIE.


   Si l’homme est créé libre, il doit se gouverner; 
Si l’homme a des tyrans, il les doit détrôner(44).
On ne le sait que trop, ces tyrans sont les vices. 
Le plus cruel de tous dans ses sombres caprices, 
Le plus lâche a la fois et le plus acharné, 
Qui plonge au fond du coeur un trait empoisonné, 
Ce bourreau de l’esprit, quel est-il? c’est l’envie. 
L’orgueil lui donna l’être au sein de la folie; 
Rien ne peut l’adoucir, rien ne peut l’éclairer: 
Quoique enfant de l’orgueil, il craint de se montrer. 
Le mérite étranger est un poids qui l’accable: 
Semblable à ce géant si connu dans la fable, 
Triste ennemi des dieux, par les dieux écrasé, 
Lançant en vain les feux dont il est embrasé; 
Il blasphème, il s’agite en sa prison profonde; 
Il croit pouvoir donner des secousses au monde; 
Il fait trembler l’Etna dont il est oppressé: 
L’Etna sur lui retombe, il en est terrassé. 
   J’ai vu des courtisans; ivres de fausse gloire, 
Détester dans Villars l’éclat de la victoire(45).
Ils haïssaient le bras qui faisait leur appui;
Il combattait pour eux, ils parlaient contre lui. 
Ce héros eut raison quand, cherchant les batailles, 
Il disait à Louis: « Je ne crains que Versailles; 
Contre vos ennemis je marche sans effroi: 
Défendez-moi des miens; ils sont près de mon roi. » 
Coeurs jaloux! à quels maux êtes-vous donc en proie? 
Vos chagrins sont formés de la publique joie(46).
Convives dégoûtés, l’aliment le plus doux, 
Aigri par votre bile, est un poison pour vous. 
O vous qui de l’honneur entrez dans la carrière, 
Cette route à vous seul appartient-elle entière? 
N’y pouvez-vous souffrir les pas d’un concurrent? 
Voulez-vous ressembler à ces rois d’Orient, 
Qui, de l’Asie esclave oppresseurs arbitraires, 
Pensent ne bien régner qu’en étranglant leurs frères? 
   Lorsqu’aux jeux du théâtre, écueil de tant d’esprits, 
Une affiche nouvelle entraîne tout Paris; 
Quand Dufresne et Gaussin(47), d’une voix attendrie, 
Font parler Orosmane, Alzire, Zénobie, 
Le spectateur content, qu’un beau trait vient saisir, 
Laisse couler des pleurs, enfants de son plaisir: 
Rufus(48) désespéré, que ce plaisir outrage, 
Pleure aussi dans un coin; mais ses pleurs sont de rage. 
   Hé bien! pauvre affligé, si ce fragile honneur, 
Si ce bonheur d’un autre a déchiré ton coeur, 
Mets du moins a profit le chagrin qui t’anime; 
Mérite un tel succès, compose, efface, lime. 
Le public applaudit aux vers du Glorieux(49),
Est-ce un affront pour toi? courage, écris, fais mieux: 
Mais garde-toi surtout, si tu crains les critiques, 
D’envoyer à Paris tes Aïeux chimériques(50):
Ne fais plus grimacer tes odieux portraits 
Sous des crayons grossiers pillés chez Rabelais. 
   Tôt ou tard on condamne un rimeur satirique 
Dont la moderne muse emprunte un air gothique, 
Et, dans un vers forcé que surcharge un vieux mot, 
Couvre son peu d’esprit des phrases de Marot(51):
Ce jargon dans un conte est encor supportable; 
Mais le vrai veut un air, un ton plus respectable. 
Si tu veux, faux dévot, séduire un sot lecteur, 
Au miel d’un froid sermon mêle un peu moins d’aigreur; 
Que ton jaloux orgueil parle un plus doux langage;
Singe de la vertu, masque mieux ton visage. 
La gloire d’un rival s’obstine à t’outrager; 
C’est en le surpassant que tu dois t’en venger; 
Érige un monument plus haut que ton trophée; 
Mais pour siffler Rameau, l’on doit être un Orphée. 
Qu’un petit monstre noir, peint de rouge et de blanc(52),
Se garde de railler ou Vénus ou Rohan; 
On ne s’embellit point en blâmant sa rivale. 
   Qu’a servi contre Bayle une infâme cabale? 
Par le fougueux Jurieu(53) Bayle persécuté 
Sera des bons esprits à jamais respecté; 
Et le nom de Jurieu, son rival fanatique, 
N’est aujourd’hui connu que par l’horreur publique. 
   Souvent dans ses chagrins un misérable auteur 
Descend au rôle affreux de calomniateur: 
Au lever de Séjan, chez Nestor, chez Narcisse, 
Il distille à longs traits son absurde malice. 
Pour lui tout est scandale, et tout impiété: 
Assurer que ce globe, en sa course emporté,
S’élève à l’équateur, en tournant sur lui-même, 
C’est un raffinement d’erreur et de blasphème. 
Malbranche est spinosiste, et Locke en ses écrits 
Du poison d’Épicure infecte les esprits; 
Pope est un scélérat, de qui la plume impie 
Ose vanter de Dieu la clémence infinie, 
Qui prétend follement (ô le mauvais chrétien!) 
Que Dieu nous aime tous, et qu’ici tout est bien(54).
   Cent fois plus malheureux et plus infâme encore 
Est ce fripier d’écrits(55) que l’intérêt dévore, 
Qui vend au plus offrant son encre et ses fureurs; 
Méprisable en son goût, détestable en ses moeurs; 
Médisant, qui se plaint des brocards qu’il essuie; 
Satirique ennuyeux, disant que tout l’ennuie; 
Criant que le bon goût s’est perdu dans Paris, 
Et le prouvant très bien, du moins par ses écrits. 
   On peut à Despréaux pardonner la satire, 
Il joignit l’art de plaire au malheur de médire: 
Le miel que cette abeille avait tiré des fleurs 
Pouvait de sa piqûre adoucir les douleurs; 
Mais pour un lourd frelon méchamment imbécile(56),
Qui vit du mal qu’il fait, et nuit sans être utile, 
On écrase à plaisir cet insecte orgueilleux, 
Qui fatigue l’oreille et qui choque les yeux. 
   Quelle était votre erreur, ô vous, peintres vulgaires, 
Vous, rivaux clandestins, dont les mains téméraires, 
Dans ce cloître où Bruno semble encor respirer, 
Par une lâche envie ont pu défigurer(57)
Du Zeuxis des Français les savantes peintures! 
L’honneur de son pinceau s’accrut par vos injures 
Ces lambeaux déchirés en sont plus précieux; 
Ces traits en sont plus beaux, et vous plus odieux. 
Détestons à jamais un si dangereux vice. 
   Ah! qu’il nous faut chérir ce trait plein de justice 
D’un critique modeste, et d’un vrai bel esprit, 
Qui, lorsque Richelieu follement entreprit 
De rabaisser du Cid la naissante merveille, 
Tandis que Chapelain osait juger Corneille, 
Chargé de condamner cet ouvrage imparfait, 
Dit pour tout jugement: « Je voudrais l’avoir fait(58)! » 
C’est ainsi qu’un grand coeur sait penser d’un grand homme. 
   A la voix de Colbert Bernini vint de Rome; 
De Perrault(59), dans le Louvre, il admira la main: 
« Ah! dit-il, si Paris renferme dans son sein 
Des travaux si parfaits, un si rare génie, 
Fallait-il m’appeler du fond de l’Italie? » 
Voilà le vrai mérite; il parle avec candeur: 
L’envie est à ses pieds, la paix est dans son coeur. 
   Qu’il est grand, qu’il est doux de se dire à soi-même: 
Je n’ai point d’ennemis, j’ai des rivaux que j’aime; 
Je prends part à leur gloire, à leurs maux, à leurs biens; 
Les arts nous ont unis, leurs beaux jours sont les miens; 
C’est ainsi que la terre avec plaisir rassemble 
Ces chênes, ces sapins, qui s’élèvent ensemble: 
Un suc toujours égal est préparé pour eux; 
Leur pied touche aux enfers, leur cime est dans les cieux(60);
Leur tronc inébranlable, et leur pompeuse tête, 
Résiste, en se touchant, aux coups de la tempête; 
Ils vivent l’un par l’autre, ils triomphent du temps: 
Tandis que sous leur ombre on voit de vils serpents 
Se livrer, en sifflant, des guerres intestines, 
Et de leur sang impur arroser leurs racines(61).

Variantes du troisième discours.

* * * * *

QUATRIÈME DISCOURS

DE LA MODÉRATION EN TOUT,
dans l’étude, dans l’ambition, dans les plaisirs(62).

A MONSIEUR HELVÉTIUS(63).


   Tout vouloir est d’un fou, l’excès est son partage: 
La modération est le trésor du sage; 
Il sait régler ses goûts, ses travaux, ses plaisirs, 
Mettre un but à sa course, un terme à ses désirs. 
Nul ne peut avoir tout. L’amour de la science 
A guidé ta jeunesse au sortir de l’enfance; 
La nature est ton livre, et tu prétends y voir 
Moins ce qu’on a pensé que ce qu’il faut savoir. 
La raison te conduit: avance à sa lumière; 
Marche encor quelques pas, mais borne ta carrière. 
Au bord de l’infini ton cours doit s’arrêter; 
Là commence un abîme, il le faut respecter. 
   Réaumur(64), dont la main si savante et si sûre 
A percé tant de fois la nuit de la nature, 
M’apprendra-t-il jamais par quels subtils ressorts 
L’éternel Artisan fait végéter les corps? 
Pourquoi l’aspic affreux, le tigre, la panthère, 
N’ont jamais adouci leur cruel caractère; 
Et que, reconnaissant la main qui le nourrit, 
Le chien meurt en léchant le maître qu’il chérit(65)?
D’où vient qu’avec cent pieds qui semblent inutiles, 
Cet insecte tremblant traîne ses pas débiles? 
Pourquoi ce ver changeant se bâtit un tombeau, 
S’enterre, et ressuscite avec un corps nouveau, 
Et, le front couronné, tout brillant d’étincelles, 
S’élance dans les airs en déployant ses ailes? 
Le sage du Faï(66), parmi ces plants divers, 
Végétaux rassemblés des bouts de l’univers(67),
Me dira-t-il pourquoi la tendre sensitive 
Se flétrit sous nos mains, honteuse et fugitive? 
   Pour découvrir un peu ce qui se passe en moi, 
Je m’en vais consulter le médecin du roi; 
Sans doute il en sait plus que ses doctes confrères. 
Je veux savoir de lui par quels secrets mystères 
Ce pain, cet aliment dans mon corps digéré, 
Se transforme en un lait doucement préparé; 
Comment, toujours filtré dans ses routes certaines(68),
En longs ruisseaux de pourpre il court enfler mes veines, 
A mon corps languissant rend un pouvoir nouveau, 
Fait palpiter mon coeur, et penser mon cerveau. 
Il lève au ciel les yeux, il s’incline, il s’écrie: 
« Demandez-le à ce Dieu qui nous donna la vie. 
   Courriers de la physique(69), Argonautes nouveaux, 
Qui franchissez les monts, qui traversez les eaux, 
Ramenez des climats soumis aux trois couronnes 
Vos perches, vos secteurs, et surtout deux Lapones,
Vous avez confirmé dans ces lieux pleins d’ennui 
Ce que Newton connut sans sortir de chez lui. 
Vous avez arpenté quelque faible partie 
Des flancs toujours glacés de la terre aplatie. 
Dévoilez ces ressorts qui font la pesanteur; 
Vous connaissez les lois qu’établit son auteur. 
Parlez, enseignez-moi comment ses mains fécondes 
Font tourner tant de cieux, graviter tant de mondes; 
Pourquoi vers le soleil notre globe entraîné 
Se meut autour de soi sur son axe incliné; 
Parcourant en douze ans les célestes demeures, 
D’où vient que Jupiter a son jour de dix heures. 
Vous ne le savez point; votre savant compas 
Mesure l’univers, et ne le connaît pas. 
Je vous vois dessiner, par un art infaillible, 
Les dehors d’un palais à l’homme inaccessible; 
Les angles, les côtés, sont marqués par vos traits: 
Le dedans à vos yeux est fermé pour jamais. 
Pourquoi donc m’affliger si ma débile vue 
Ne peut percer la nuit sur mes yeux répandue? 
Je n’imiterai point ce malheureux savant(70)
Qui, des feux de l’Etna scrutateur imprudent, 
Marchant sur des monceaux de bitume et de cendre, 
Fut consumé du feu qu’il cherchait à comprendre. 
   Modérons-nous surtout dans notre ambition 
C’est du coeur des humains la grande passion. 
L’empesé magistrat, le financier sauvage, 
La prude aux yeux dévots, la coquette volage, 
Vont en poste à Versaille essuyer des mépris 
Qu’ils reviennent soudain rendre en poste à Paris. 
Les libres habitants des rives du Permesse 
Ont saisi quelquefois cette amorce traîtresse: 
Pluton va raisonner à la cour de Denis; 
Racine, janséniste, est auprès de Louis; 
L’auteur voluptueux qui célébra Glycère 
Prodigue au fils d’Octave un encens mercenaire. 
Moi-même, renonçant à mes premiers desseins, 
J’ai vécu, je l’avoue, avec des souverains(71).
Mon vaisseau fit naufrage aux mers de ces sirènes: 
Leur voix flatta mes sens, ma main porta leurs chaînes. 
On me dit: « Je vous aime », et je crus comme un sot 
Qu’il était quelque idée attachée à ce mot. 
J’y fus pris; j’asservis au vain désir de plaire 
La mâle liberté qui fait mon caractère;
Et, perdant la raison, dont je devais m’armer, 
J’allai m’imaginer qu’un roi pouvait aimer. 
Que je suis revenu de cette erreur grossière! 
A peine de la cour j’entrai dans la carrière, 
Que mon âme éclairée, ouverte au repentir, 
N’eut d’autre ambition que d’en pouvoir sortir. 
Raisonneurs beaux esprits, et vous qui croyez l’être, 
Voulez-vous vivre heureux, vivez toujours sans maître. 
   O vous, qui ramenez dans les murs de Paris 
Tous les excès honteux des moeurs de Sybaris; 
Qui, plongés dans le luxe, énervés de mollesse, 
Nourrissez dans votre âme une éternelle ivresse; 
Apprenez, insensés qui cherchez le plaisir, 
Et l’art de le connaître, et celui de jouir. 
Les plaisirs sont les fleurs que notre divin maître 
Dans les ronces du monde autour de nous fait naître 
Chacune a sa saison, et par des soins prudents 
On peut en conserver pour l’hiver de nos ans. 
Mais s’il faut les cueillir, c’est d’une main légère; 
On flétrit aisément leur beauté passagère. 
N’offrez pas à vos sens, de mollesse accablés, 
Tous les parfums de Flore à la fois exhalés: 
Il ne faut point tout voir, tout sentir, tout entendre: 
Quittons les voluptés pour savoir les reprendre. 
Le travail est souvent le père du plaisir: 
Je plains l’homme accablé du poids de son loisir. 
Le bonheur est un bien que nous vend la nature. 
Il n’est point ici-bas de moisson sans culture: 
Tout veut des soins sans doute, et tout est acheté. 
   Regardez Brossoret(72), de sa table entêté, 
Au sortir d’un spectacle, où de tant de merveilles 
Le son, perdu pour lui, frappe en vain ses oreilles; 
Il se traîne à souper, plein d’un secret ennui, 
Cherchant en vain la joie, et fatigué de lui. 
Son esprit, offusqué d’une vapeur grossière, 
Jette encor quelques traits sans force et sans lumière; 
Parmi les voluptés dont il croit s’enivrer, 
Malheureux! il n’a pas le temps de désirer. 
Jadis trop caressé des mains de la Mollesse, 
Le Plaisir s’endormit au sein de la Paresse; 
La langueur l’accabla: plus de chants, plus de vers, 
Plus d’amour; et l’ennui détruisait l’univers. 
Un dieu qui prit pitié de la nature humaine 
Mit auprès du Plaisir le Travail et la Peine: 
La Crainte l’éveilla, l’Espoir guida ses pas; 
Ce cortège aujourd’hui l’accompagne ici-bas. 
   Semez vos entretiens de fleurs toujours nouvelles: 
Je le dis aux amants, je le répète aux belles. 
Damon, tes sens trompeurs, et qui t’ont gouverné, 
T’ont promis un bonheur qu’ils ne t’ont point donné. 
Tu crois, dans les douceurs qu’un tendre amour apprête, 
Soutenir de Daphné l’éternel tête-à-tête; 
Mais ce bonheur usé n’est qu’un dégoût affreux, 
Et vous avez besoin de vous quitter tous deux. 
Ah! pour vous voir toujours sans jamais vous déplaire, 
Il faut un coeur plus noble, une âme moins vulgaire, 
Un esprit vrai, sensé, fécond, ingénieux, 
Sans humeur, sans caprice, et surtout vertueux: 
Pour les coeurs corrompus l’amitié n’est point faite. 
O divine amitié! félicité parfaite, 
Seul mouvement de l’âme où l’excès soit permis, 
Change en bien tous les maux où le ciel m’a soumis; 
Compagne de mes pas dans toutes mes demeures, 
Dans toutes les saisons, et dans toutes les heures: 
Sans toi tout homme est seul; il peut par ton appui 
Multiplier son être, et vivre dans autrui. 
Idole d’un coeur juste, et passion du sage, 
Amitié, que ton nom couronne cet ouvrage!
Qu’il préside à mes vers comme il règne en mon coeur! 
Tu m’appris à connaître, à chanter le bonheur.

Variantes du quatrième discours.

* * * * *

CINQUIÈME DISCOURS

SUR LA NATURE DU PLAISIR(73).


   Jusqu’à quand verrons-nous ce rêveur fanatique 
Fermer le ciel au monde, et d’un ton despotique 
Damnant le genre humain, qu’il prétend convertir, 
Nous prêcher la vertu pour la faire haïr(74)?
Sur les pas de Calvin, ce fou sombre et sévère 
Croit que Dieu, comme lui, n’agit qu’avec colère. 
Je crois voir d’un tyran le ministre abhorré, 
D’esclaves qu’il a faits tristement entouré, 
Dictant d’un air hideux ses volontés sinistres. 
Je cherche un roi plus doux, et de plus doux ministres. 
Timon se croit parfait depuis qu’il n aime rien: 
Il faut que l’on soit homme avant d’être chrétien. 
Je suis homme, et d’un Dieu je chéris la clémence. 
Mortels, venez à lui, mais par reconnaissance. 
La nature, attentive à remplir vos désirs, 
Vous appelle à ce Dieu par la voix des plaisirs. 
Nul encor n’a chanté sa bonté tout entière: 
Par le seul mouvement il conduit la matière; 
Mais c’est par le plaisir qu’il conduit les humains(75).
Sentez du moins les dons prodigués par ses mains. 
Tout mortel au plaisir a dû son existence; 
Par lui le corps agit, le coeur sent, l’esprit pense. 
Soit que du doux sommeil la main ferme vos yeux, 
Soit que le jour pour vous vienne embellir les cieux, 
Soit que, vos sens flétris cherchant leur nourriture, 
L’aiguillon de la faim presse en vous la nature, 
Ou que l’amour vous force en des moments plus doux 
t produire un autre être, à revivre après vous; 
Partout d’un Dieu clément la bonté salutaire 
Attache à vos besoins un plaisir nécessaire. 
Les mortels, en un mot, n’ont point d’autre moteur. 
   Sans l’attrait du plaisir, sans ce charme vainqueur, 
Qui des lois de l’hymen eût subi l’esclavage? 
Quelle beauté jamais aurait eu le courage 
De porter un enfant dans son sein renfermé, 
Qui déchire en naissant les flancs qui l’ont formé; 
De conduire avec crainte une enfance imbécile, 
Et d’un âge fougueux l’imprudence indocile? 
Ah! dans tous vos états, en tout temps, en tout lieu, 
Mortels, à vos plaisirs reconnaissez un Dieu. 
Que dis-je? à vos plaisirs! c’est à la douleur même 
Que je connais de Dieu la sagesse suprême. 
Ce sentiment si prompt dans nos coeurs répandu, 
Parmi tous nos dangers sentinelle assidu, 
D’une voix salutaire incessamment nous crie: 
Ménagez, défendez, conservez votre vie. 
Chez de sombres dévots l’amour-propre est damné; 
C’est l’ennemi de l’homme, aux enfers il est né. 
Vous vous trompez, ingrats; c’est un don de Dieu même. 
Tout amour vient du ciel: Dieu nous chérit, il s’aime; 
Nous nous aimons dans nous, dans nos biens, dans nos fils, 
Dans nos concitoyens, surtout dans nos amis: 
Cet amour nécessaire est l’âme de notre âme; 
Notre esprit est porté sur ses ailes de flamme. 
   Oui, pour nous élever aux grandes actions, 
Dieu nous a, par bonté, donné les passions(76):
Tout dangereux qu’il est, c’est un présent céleste; 
L’usage en est heureux, si l’abus est funeste. 
J’admire et ne plains point un coeur maître de soi, 
Qui, tenant ses désirs enchaînés sous sa loi, 
S’arrache au genre humain pour Dieu qui nous fit naître; 
Se plaît à l’éviter plutôt qu’à le connaître; 
Et, brûlant pour son Dieu d’un amour dévorant, 
Fuit les plaisirs permis pour un plaisir plus grand. 
Mais que, fier de ses croix, vain de ses abstinences,
Et surtout en secret lassé de ses souffrances, 
Il condamne dans nous tout ce qu’il a quitté, 
L’hymen, le nom de père, et la société: 
On voit de cet orgueil la vanité profonde; 
C’est moins l’ami de Dieu que l’ennemi du monde; 
On lit dans ses chagrins les regrets des plaisirs. 
Le ciel nous fit un coeur, il lui faut des désirs. 
   Des stoïques nouveaux le ridicule maître(77)
Prétend m’ôter à moi, me priver de mon être: 
Dieu, si nous l’en croyons, serait servi par nous 
Ainsi qu’en son sérail un musulman jaloux, 
Qui n’admet près de lui que ces monstres d’Asie 
Que le fer a privés des sources de la vie(78).
   Vous qui vous élevez contre l’humanité, 
N’avez-vous lu jamais la docte antiquité! 
Ne connaissez-vous point les filles de Pélie? 
Dans leur aveuglement voyez votre folie. 
Elles croyaient dompter la nature et le temps, 
Et rendre leur vieux père à la fleur de ses ans: 
Leurs mains par piété dans son sein se plongèrent; 
Croyant le rajeunir, ses filles l’égorgèrent. 
Voilà votre portrait, stoïques abusés(79),
Vous voulez changer l’homme, et vous le détruisez. 
Usez, n’abusez point; le sage ainsi l’ordonne. 
Je fuis également Épictète et Pétrone. 
L’abstinence ou l’excès ne fit jamais d’heureux. 
   Je ne conclus donc pas, orateur dangereux, 
Qu’il faut lâcher la bride aux passions humaines: 
De ce coursier fougueux je veux tenir les rênes; 
Je veux que ce torrent, par un heureux secours, 
Sans inonder mes champs, les abreuve en son cours: 
Vents, épurez les airs, et soufflez sans tempêtes; 
Soleil, sans nous brûler, marche et luis sur nos têtes. 
Dieu des êtres pensants, Dieu des coeurs fortunés, 
Conservez les désirs que vous m’avez donnés, 
Ce goût de l’amitié, cette ardeur pour l’étude, 
Cet amour des beaux-arts et de la solitude: 
Voilà mes passions; mon âme en tous les temps 
Goûta de leurs attraits les plaisirs consolants. 
Quand sur les bords du Mein deux écumeurs barbares(80),
Des lois des nations violateurs avares,
Deux fripons à brevet, brigands accrédités, 
Épuisaient contre moi leurs lâches cruautés, 
Le travail occupait ma fermeté tranquille; 
Des arts qu’ils ignoraient leur antre fut l’asile.
Ainsi le dieu des bois enflait ses chalumeaux 
Quand le voleur Cacus enlevait ses troupeaux: 
Il n’interrompit point sa douce mélodie. 
Heureux qui jusqu’au temps du terme de sa vie, 
Des beaux-arts amoureux, peut cultiver leurs fruits! 
Il brave l’injustice, il calme ses ennuis; 
Il pardonne aux humains, il rit de leur délire, 
Et de sa main mourante il touche encor sa lyre.

Variantes du cinquième discours.

* * * * *

SIXIÈME DISCOURS

SUR LA NATURE DE L’HOMME.


  « La voix de la vertu préside à tes concerts: 
Elle m’appelle à toi par le charme des vers. 
Ta grande étude est l’homme, et de ce labyrinthe 
Le fil de la raison te fait chercher l’enceinte. 
Montre l’homme à mes yeux: honteux de m’ignorer, 
Dans mon être, dans moi, je cherche à pénétrer, 
Despréaux et Pascal en ont fait la satire; 
Pope et le grand Leibnitz, moins enclins à médire, 
Semblent dans leurs écrits prendre un sage milieu; 
Ils descendent à l’homme, ils s’élèvent à Dieu: 
Mais quelle épaisse nuit voile encor la nature! 
Sois l’Oedipe nouveau de cette énigme obscure. 
Chacun a dit son mot, on a longtemps rêvé; 
Le vrai sens de l’énigme est-il enfin trouvé? 
   « Je sais bien qu’à souper, chez Laïs ou Catulle, 
Cet examen profond passe pour ridicule 
Là, pour tout argument, quelques couplets malins 
Exercent plaisamment nos cerveaux libertins, 
Autre temps, autre étude; et la raison sévère 
Trouve accès à son tour, et peut ne point déplaire. 
Dans le fond de son coeur on se plaît à rentrer; 
Nos yeux cherchent le jour, lent à nous éclairer. 
Le grand monde est léger, inappliqué, volage; 
Sa voix trouble et séduit: est-on seul, on est sage. 
Je veux l’être; je veux m’élever avec toi 
Des fanges de la terre au trône de son roi. 
Montre-moi, si tu peux, cette chaîne invisible 
Du monde des esprits et du monde sensible; 
Cet ordre si caché de tant d’êtres divers, 
Que Pope après Platon crut voir dans l’univers. » 
  Vous me pressez en vain; cette vaste science, 
Ou passe ma portée, ou me force au silence. 
Mon esprit, resserré sous le compas français, 
N’a point la liberté des Grecs et des Anglais. 
Pope a droit de tout dire, et moi je dois me taire. 
A Bourge(81) un bachelier peut percer ce mystère; 
Je n’ai point mes degrés, et je ne prétends pas 
Hasarder pour un mot de dangereux combats. 
Écoutez seulement un récit véritable, 
Que peut-être Fourmont(82) prendra pour une fable, 
Et que je lus hier dans un livre chinois 
Qu’un jésuite à Pékin traduisit autrefois. 
   Un jour quelques souris se disaient l’une à l’autre: 
« Que ce monde est charmant! quel empire est le nôtre! 
Ce palais si superbe est élevé pour nous; 
De toute éternité Dieu nous fit ces grands trous: 
Vois-tu ces gras jambons sous cette voûte obscure? 
Ils y furent créés des mains de la Nature; 
Ces montagnes de lard, éternels aliments, 
Sont pour nous en ces lieux jusqu’à la fin des temps. 
Oui, nous sommes, grand Dieu, si l’on en croit nos sages, 
Le chef-d’oeuvre, la fin, le but de tes ouvrages. 
Les chats sont dangereux et prompts à nous manger; 
Mais c’est pour nous instruire et pour nous corriger. » 
   Plus loin, sur le duvet d’une herbe renaissante, 
Près des bois, près des eaux, une troupe innocente 
De canards nasillants, de dindons rengorgés, 
De gros moutons bêlants, que leur laine a chargés, 
Disait: « Tout est à nous, bois, prés, étangs, montagnes; 
Le ciel pour nos besoins fait verdir les campagnes. 
L’âne passait auprès, et, se mirant dans l’eau, 
Il rendait grâce au ciel en se trouvant si beau: 
« Pour les ânes, dit-il, le ciel a fait la terre; 
L’homme est né mon esclave, il me panse, il me ferre, 
Il m’étrille, il me lave, il prévient mes désirs, 
Il bâtit mon sérail, il conduit mes plaisirs; 
Respectueux témoin de ma noble tendresse, 
Ministre de ma joie, il m’amène une ânesse; 
Et je ris quand je vois cet esclave orgueilleux 
Envier l’heureux don que j’ai reçu des cieux. 
   L’homme vint, et cria: « Je suis puissant et sage; 
Cieux, terres, éléments, tout est pour mon usage: 
L’océan fut formé pour porter mes vaisseaux; 
Les vents sont mes courriers, les astres mes flambeaux. 
Ce globe qui des nuits blanchit les sombres voiles 
Croît, décroît, fuit, revient, et préside aux étoiles: 
Moi, je préside à tout; mon esprit éclairé 
Dans les bornes du monde eût été trop serré;
Mais enfin, de ce monde et l’oracle et le maître, 
Je ne suis point encor ce que je devrais être. » 
Quelques anges alors, qui là-haut dans les cieux 
Règlent ces mouvements imparfaits à nos yeux, 
En faisant tournoyer ces immenses planètes, 
Disaient: « Pour nos plaisirs sans doute elles sont faites. » 
Puis de là sur la terre ils jetaient un coup d’oeil 
Ils se moquaient de l’homme et de son sot orgueil. 
Le Tien(83) les entendit; il voulut que sur l’heure 
On les fît assembler dans sa haute demeure, 
Ange, homme, quadrupède, et ces êtres divers 
Dont chacun forme un monde en ce vaste univers. 
« Ouvrages de mes mains, enfants du même père, 
Qui portez, leur dit-il, mon divin caractère, 
Vous êtes nés pour moi, rien ne fut fait pour vous 
Je suis le centre unique où vous répondez tous. 
Des destins et des temps connaissez le seul maître. 
Rien n’est grand ni petit; tout est ce qu’il doit être. 
D’un parfait assemblage instruments imparfaits, 
Dans votre rang placés demeurez satisfaits. » 
L’homme ne le fut point. Cette indocile espèce 
Sera-t-elle occupée à murmurer sans cesse? 
Un vieux lettré chinois, qui toujours sur les bancs 
Combattit la raison par de beaux arguments, 
Plein de Confucius, et sa logique en tête, 
Distinguant, concluant, présenta sa requête. 
   « Pourquoi suis-je en un point resserré par le temps? 
Mes jours devraient aller par delà vingt mille ans; 
Ma taille pour le moins dut avoir cent coudées; 
D’où vient que je ne puis, plus prompt que mes idées, 
Voyager dans la lune, et réformer son cours? 
Pourquoi faut-il dormir un grand tiers de mes jours? 
Pourquoi ne puis-je, au gré de ma pudique flamme, 
Faire au moins en trois mois cent enfants à ma femme? 
Pourquoi fus-je en un jour si las de ses attraits? 
¾ Tes pourquoi, dit le dieu, ne finiraient jamais: 
Bientôt tes questions vont être décidées: 
Va chercher ta réponse au pays des idées: 
Pars. » Un ange aussitôt l’emporte dans les airs, 
Au sein du vide immense où se meut l’univers, 
A travers cent soleils entourés de planètes, 
De lunes et d’anneaux, et de longues comètes. 
Il entre dans un globe où d’immortelles mains 
Du roi de la nature ont tracé les desseins, 
Où l’oeil peut contempler les images visibles 
Et des mondes réels et des mondes possibles. 
   Mon vieux lettré chercha, d’espérance animé, 
Un monde fait pour lui, tel qu’il l’aurait formé. 
Il cherchait vainement: l’ange lui fait connaître 
Que rien de ce qu’il veut en effet ne peut être; 
Que si l’homme eût été tel qu’on feint les géants, 
Faisant la guerre au ciel, ou plutôt au bon sens, 
S’il eût à vingt mille ans étendu sa carrière, 
Ce petit amas d’eau, de sable, et de poussière, 
N’eût jamais pu suffire à nourrir dans son sein 
Ces énormes enfants d’un autre genre humain. 
Le Chinois argumente: on le force à conclure 
Que dans tout l’univers chaque être a sa mesure; 
Que l’homme n’est point fait pour ces vastes désirs; 
Que sa vie est bornée ainsi que ses plaisirs(84);
Que le travail, les maux, la mort sont nécessaires; 
Et que, sans fatiguer par de lâches prières 
La volonté d’un Dieu qui ne saurait changer, 
On doit subir la loi qu’on ne peut corriger, 
Voir la mort d’un oeil ferme et d’une âme soumise. 
Le lettré convaincu, non sans quelque surprise, 
S’en retourne ici-bas ayant tout approuvé; 
Mais il y murmura quand il fut arrivé: 
Convertir un docteur est une oeuvre impossible. 
   Matthieu Garo chez nous eut l’esprit plus flexible; 
Il loua Dieu de tout(85)! Peut-être qu’autrefois 
De longs ruisseaux de lait serpentaient dans nos bois(86);
La lune était plus grande, et la nuit moins obscure; 
L’hiver se couronnait de fleurs et de verdure; 
L’homme, ce roi du monde, et roi très fainéant, 
Se contemplait à l’aise, admirait son néant, 
Et, formé pour agir, se plaisait à rien faire.
Mais pour nous, fléchissons sous un sort tout contraire. 
Contentons-nous des biens qui nous sont destinés, 
Passagers comme nous, et comme nous bornés. 
Sans rechercher en vain ce que peut notre maître, 
Ce que fut notre monde, et ce qu’il devrait être, 
Observons ce qu’il est, et recueillons le fruit 
Des trésors qu’il renferme et des biens qu’il produit. 
Si du Dieu qui nous fit l’éternelle puissance 
Eût à deux jours au plus borné notre existence, 
Il nous aurait fait grâce; il faudrait consumer 
Ces deux jours de la vie à lui plaire, à l’aimer. 
Le temps est assez long pour quiconque en profite; 
Qui travaille et qui pense en étend la limite. 
On peut vivre beaucoup sans végéter longtemps; 
Et je vais te prouver par mes raisonnements... 
Mais malheur à l’auteur qui veut toujours instruire! 
Le secret d’ennuyer est celui de tout dire. 
   C’est ainsi que ma muse avec simplicité 
Sur des tons différents chantait la vérité, 
Lorsque, de la nature éclaircissant les voiles, 
Nos Français à Quito cherchaient d’autres étoiles; 
Que Clairaut, Maupertuis, entourés de glaçons, 
D’un secteur à lunette étonnaient les Lapons, 
Tandis que, d’une main stérilement vantée, 
Le hardi Vaucanson(87), rival de Prométhée, 
Semblait, de la nature imitant les ressorts, 
Prendre le feu des cieux pour animer les corps. 
   Pour moi, loin des cités, sur les bords du Permesse 
Je suivais la nature, et cherchais la sagesse; 
Et des bords de la sphère où s’emporta Milton, 
Et de ceux de l’abîme où pénétra Newton, 
Je les voyais franchir leur carrière infinie; 
Amant de tous les arts et de tout grand génie, 
Implacable ennemi du calomniateur, 
Du fanatique absurde, et du vil délateur; 
Ami sans artifice, auteur sans jalousie; 
Adorateur d’un Dieu, mais sans hypocrisie; 
Dans un corps languissant, de cent maux attaqué, 
Gardant un esprit libre, à l’étude appliqué(88),
Et sachant qu’ici-bas la félicité pure 
Ne fut jamais permise à l’humaine nature.

* * * * *

SEPTIÈME DISCOURS

SUR LA VRAIE VERTU.


   Le nom de la vertu retentit sur la terre; 
On l’entend au théâtre, au barreau, dans la chaire; 
Jusqu’au milieu des cours il parvient quelquefois; 
Il s’est même glissé dans les traités des rois. 
C’est un beau mot sans doute, et qu’on se plaît d’entendre, 
Facile à prononcer, difficile à comprendre: 
On trompe, on est trompé. Je crois voir des jetons 
Donnés, reçus, rendus, troqués par des fripons; 
Ou bien ces faux billets, vains enfants du système
De ce fou d’Écossais qui se dupa lui-même. 
   Qu’est-ce que la vertu? Le meilleur citoyen, 
Brutus, se repentit d’être un homme de bien: 
« La vertu, disait-il, est un nom sans substance. 
   L’école de Zénon, dans sa fière ignorance, 
Prit jadis pour vertu l’insensibilité. 
Dans les champs levantins le derviche hébété, 
L’oeil au ciel, les bras hauts, et l’esprit en prières, 
Du Seigneur en dansant invoque les lumières, 
Et, tournant dans un cercle au nom de Mahomet, 
Croit de la vertu même atteindre le sommet. 
   Les reins ceints d’un cordon, l’oeil armé d’impudence, 
Un ermite à sandale, engraissé d’ignorance, 
Parlant du nez à Dieu, chante au dos d’un lutrin 
Cent cantiques hébreux mis en mauvais latin. 
Le ciel puisse bénir sa piété profonde! 
Mais quel en est le fruit? quel bien fait-il au monde? 
Malgré la sainteté de son auguste emploi, 
C’est n’être bon à rien de n’être bon qu’à soi. 
   Quand l’ennemi divin des scribes et des prêtres 
Chez Pilate autrefois fut traîné par des traîtres, 
De cet air insolent qu’on nomme dignité, 
Le Romain demanda: « Qu’est-ce que vérité? » 
L’Homme-Dieu, qui pouvait l’instruire ou le confondre, 
A ce juge orgueilleux dédaigna de répondre: 
Son silence éloquent disait assez à tous 
Que ce vrai tant cherché ne fut point fait pour nous. 
Mais lorsque, pénétré d’une ardeur ingénue, 
Un simple citoyen l’aborda dans la rue, 
Et que, disciple sage, il prétendit savoir 
Quel est l’état de l’homme, et quel est son devoir; 
Sur ce grand intérêt, sur ce point qui nous touche, 
Celui qui savait tout ouvrit alors la bouche; 
Et dictant d’un seul mot ses décrets solennels: 
« Aimez Dieu, lui dit-il, mais aimez les mortels. » 
Voilà l’homme et sa loi, c’est assez: le ciel même 
A daigné tout nous dire en ordonnant qu’on aime. 
Le monde est médisant, vain, léger, envieux; 
Le fuir est très bien fait, le servir encor mieux: 
A sa famille, aux siens, je veux qu’on soit utile. 
   Où vas-tu loin de moi, fanatique indocile? 
Pourquoi ce teint jauni, ces regards effarés, 
Ces élans convulsifs(89), et ces pas égarés? 
Contre un siècle indévot plein d’une sainte rage, 
Tu cours chez ta béate a son cinquième étage: 
Quelques saints possédés dans cet honnête lieu 
Jurent, tordent les mains, en l’honneur du bon Dieu: 
Sur leurs tréteaux montés, ils rendent des oracles, 
Prédisent le passé, font cent autres miracles; 
L’aveugle y vient pour voir, et, des deux yeux privé(90),
Retourne aux Quinze-Vingts marmottant son Ave;
Le boiteux saute et tombe, et sa sainte famille 
Le ramène en chantant, porté sur sa béquille; 
Le sourd au front stupide écoute et n’entend rien; 
D’aise alors tout pâmés, de pauvres gens de bien, 
Qu’un sot voisin bénit, et qu’un fourbe seconde, 
Aux filles du quartier prêchent la fin du monde. 
   Je sais que ce mystère a de nobles appas; 
Les saints ont des plaisirs que je ne connais pas. 
Les miracles sont bons; mais soulager son frère, 
Mais tirer son ami du sein de la misère, 
Mais à ses ennemis pardonner leurs vertus, 
C’est un plus grand miracle, et qui ne se fait plus. 
   Ce magistrat, dit-on, est sévère, inflexible, 
Rien n’amollit jamais sa grande âme insensible. 
J’entends: il fait haïr sa place et son pouvoir; 
Il fait des malheureux par zèle et par devoir: 
Mais l’a-t-on jamais vu, sans qu’on le sollicite, 
Courir d’un air affable au-devant du mérite, 
Le choisir dans la foule, et donner son appui 
A l’honnête homme obscur qui se tait devant lui? 
De quelques criminels il aura fait justice! 
C’est peu d’être équitable, il faut rendre service; 
Le juste est bienfaisant. On conte qu’autrefois 
Le ministre odieux d’un de nos meilleurs rois 
Lui disait en ces mots son avis despotique: 
« Timante est en secret bien mauvais catholique, 
On a trouvé chez lui la Bible de Calvin; 
A ce funeste excès vous devez mettre un frein: 
Il faut qu’on l’emprisonne, ou du moins qu’on l’exile. 
¾ Comme vous, dit le roi, Timante m’est utile. 
Vous m’apprenez assez quels sont ses attentats; 
Il m’a donné son sang, et vous n’en parlez pas! » 
De ce roi bienfaisant la prudence équitable 
Peint mieux que vingt sermons la vertu véritable. 
   Du nom de vertueux seriez-vous honoré, 
Doux et discret Cyrus, en vous seul concentré, 
Prêchant le sentiment, vous bornant à séduire, 
Trop faible pour servir, trop paresseux pour nuire, 
Honnête homme indolent, qui, dans un doux loisir, 
Loin du mal et du bien, vivez pour le plaisir? 
Non; je donne ce titre au coeur tendre et sublime 
Qui soutient hardiment son ami qu’on opprime. 
Il t’était dû sans doute, éloquent Pellisson, 
Qui défendis Fouquet du fond de ta prison. 
Je te rends grâce, ô ciel, dont la bonté propice 
M’accorda des amis dans les temps d’injustice, 
Des amis courageux, dont la mâle vigueur 
Repoussa les assauts du calomniateur, 
Du fanatisme ardent, du ténébreux Zoïle, 
Du ministre abusé par leur troupe imbécile, 
Et des petits tyrans, bouffis de vanité, 
Dont mon indépendance irritait la fierté. 
Oui, pendant quarante ans poursuivi par l’envie. 
Des amis vertueux ont consolé ma vie. 
J’ai mérité leur zèle et leur fidélité; 
J’ai fait quelques ingrats, et ne l’ai point été. 
   Certain législateur(91), dont la plume féconde
Fit tant de vains projets pour le bien de ce monde, 
Et qui depuis trente ans écrit pour des ingrats, 
Vient de créer un mot qui manque à Vaugelas: 
Ce mot est bienfaisance: il me plaît; il rassemble, 
Si le coeur en est cru, bien des vertus ensemble. 
Petits grammairiens, grands précepteurs des sots, 
Qui pesez la parole et mesurez les mots, 
Pareille expression vous semble hasardée; 
Mais l’univers entier doit en chérir l’idée.

Variantes du septième discours.

* * * * *

SUR LES ÉVÉNEMENTS

DE L’ANNÉE 1744(92)


   « Quoi verrai-je toujours des sottises en France? » 
Disait, l’hiver dernier, d’un ton plein d’importance, 
Timon, qui, du passé profond admirateur, 
Du présent, qu’il ignore, est l’éternel frondeur. 
« Pourquoi, s’écriait-il, le roi va-t-il en Flandre? 
Quelle étrange vertu qui s’obstine à défendre 
Les débris dangereux du trône des césars 
Contre l’or des Anglais et le fer des houssards! 
Dans le jeune Conti quel excès de folie 
D’escalader les monts qui gardent l’Italie, 
Et d’attaquer vers Nice un roi victorieux, 
Sur ces sommets glacés dont le front touche aux cieux! 
Pour franchir ces amas de neiges éternelles, 
Dédale à cet Icare a-t-il prêté ses ailes? 
A-t-il reçu du moins, dans son dessein fatal, 
Pour briser les rochers, le secret d’Annibal? » 
   Il parle, et Conti vole. Une ardente jeunesse, 
Voyant peu les dangers que voit trop la vieillesse,
Se précipite en foule autour de son héros. 
Du Var qui s’épouvante on traverse les flots; 
De torrents en rochers, de montagne en abîme, 
Des Alpes en courroux on assiège la cime; 
On y brave la foudre; on voit de tous côtés 
Et la nature, et l’art, et l’ennemi domptés. 
Conti, qu’on censurait, et que l’univers loue, 
Est un autre Annibal qui n’a point de Capoue. 
Critiques orgueilleux, frondeurs, en est-ce assez? 
Avec Nice et Démont vous voilà terrassés. 
Mais, tandis que sous lui les Alpes s’aplanissent, 
Que sur les flots voisins les Anglais en frémissent, 
Vers les bords de l’Escaut Louis fait tout trembler: 
Le Batave s’arrête, et craint de le troubler. 
Ministres, généraux, suivent d’un même zèle 
Du conseil au danger leur prince et leur modèle. 
L’ombre du grand Condé, l’ombre du grand Louis, 
Dans les champs de la Flandre ont reconnu leur fils. 
L’Envie alors se tait, la Médisance admire. 
Zoïle, un jour du moins, renonce à la satire; 
Et le vieux nouvelliste, une canne à la main, 
Trace au Palais-Royal Ypres, Furne, et Menin. 
   Ainsi lorsqu’à Paris la tendre Melpomène 
De quelque ouvrage heureux vient embellir la scène, 
En dépit des sifflets de cent auteurs malins, 
Le spectateur sensible applaudit des deux mains: 
Ainsi, malgré Bussy(93), ses chansons, et sa haine, 
Nos aïeux admiraient Luxembourg et Turenne. 
Le Français quelquefois est léger et moqueur, 
Mais toujours le mérite eut des droits sur son coeur. 
Son oeil perçant et juste est prompt à le connaître; 
Il l’aime en son égal, il l’adore en son maître. 
La vertu sur le trône est dans son plus beau jour, 
Et l’exemple du monde en est aussi l’amour. 
   Nous l’avons bien prouvé quand la fièvre fatale, 
A l’oeil creux, au teint sombre, à la marche inégale(94),
De ses tremblantes mains, ministres du trépas, 
Vint attaquer Louis au sortir des combats: 
Jadis Germanicus fit verser moins de larmes; 
L’univers éploré ressentit moins d’alarmes, 
Et goûta moins l’excès de sa félicité, 
Lorsque Antonin mourant reparut en santé. 
Dans nos emportements de douleur et de joie, 
Le coeur seul a parlé, l’amour seul se déploie; 
Paris n’a jamais vu de transports si divers, 
Tant de feux d’artifice, et tant de mauvais vers. 
   Autrefois, ô grand roi, les filles de Mémoire, 
Chantant au pied du trône, en égalaient la gloire. 
Que nous dégénérons de ce temps si chéri! 
L’éclat du trône augmente, et le nôtre est flétri. 
O ma prose et mes vers, gardez-vous de paraître! 
Il est dur d’ennuyer son héros et son maître. 
Cependant nous avons la noble vanité 
De mener les héros à l’immortalité. 
Nous nous trompons beaucoup; un roi juste et qu’on aime 
Va sans nous à la gloire, et doit tout à lui-même: 
Chaque âge le bénit; le vieillard expirant(95)
De ce prince à son fils fait l’éloge en pleurant; 
Le fils, éternisant des images si chères, 
Raconte à ses neveux le bonheur de leurs pères; 
Et ce nom dont la terre aime à s’entretenir 
Est porté par l’amour aux siècles à venir. 
Si pourtant, ô grand roi, quelque esprit moins vulgaire. 
Des voeux de tout un peuple interprète sincère, 
S’élevant jusqu’à vous par le grand art des vers, 
Osait, sans vous flatter, vous peindre à l’univers, 
Peut-être on vous verrait, séduit par l’harmonie, 
Pardonner à l’éloge en faveur du génie; 
Peut-être d’un regard le Parnasse excité 
De son lustre terni reprendrait la beauté. 
L’oeil du maître peut tout; c’est lui qui rend la vie 
Au mérite expirant sous la dent de l’envie; 
C’est lui dont les rayons ont cent fois éclairé 
Le modeste talent dans la foule ignoré. 
Un roi qui sait régner nous fait ce que nous sommes; 
Les regards d’un héros produisent les grands hommes.

Variantes du poème Sur les événements de 1744.