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LA GUERRE CIVILE DE GENÈVE
OU LES AMOURS DE ROBERT COVELLE
POÈME HÉROÏQUE
AVEC DES NOTES INSTRUCTIVES. (1768)
AVERTISSEMENT
DE L’ÉDITION DE KEHL.
On a fait un crime à M. de Voltaire d’avoir publié
ce poème(1). Nous ne doutons point
que les chantres de la Sainte-Chapelle n’aient aussi trouvé Boileau
un homme bien abominable.
M. de Voltaire avait acheté fort cher une petite
maison auprès de Genève, et il avait été forcé
de la vendre à perte. Malgré la défense d’appeler
son frère
raca,
quelques
vénérables maîtres
lui
avaient dit de grosses injures.
Cependant le produit de ses ouvrages, dont il ne tirait
rien pour lui-même, avait enrichi une des familles patriciennes de
la république. Son séjour avait rendu à la ville de
Genève, en Europe, la célébrité que deux siècles
auparavant le Picard Jehan Chauvin lui avait donnée, et qu’elle
avait perdue depuis que la théologie avait passé de mode.
Il avait donné de plus la comédie gratis aux dames genevoises,
et avait formé plusieurs citoyens dans l’art de la déclamation.
Les exécutions de Servet, d’Antoine et Michel Chaudron, avaient
été jusqu’alors les seuls spectacles permis par le consistoire:
l’ingratitude ne pouvait donc être de son côté.
D’ailleurs ce poème n’a d’autre objet que de prêcher
la concorde aux deux partis; et ce qui prouve que M. de Voltaire avait
raison, c’est que, bientôt après, la lassitude des troubles
amena une espèce de paix.
L’histoire de Robert Covelle(2)
est très vraie. Les prêtres genevois avaient l’insolence d’appeler
à leur tribunal les citoyens et citoyennes accusés du crime
de fornication, et les obligeaient de recevoir leur sentence à genoux:
c’était rendre un service important à la république
que de tourner cette extravagance en ridicule. M. Rousseau est traité
dans ce poème avec trop de dureté, sans doute; mais M. Rousseau
accusait publiquement M. de Voltaire d’être un athée, le dénonçait
comme l’auteur d’ouvrages irréligieux auxquels M. de Voltaire n’avait
pas mis son nom(3), cherchait à attirer
la persécution sur lui, et mettait en même temps à
la tête de ses persécuteurs ce vieillard dont la vie avait
été une guerre continuelle contre les fauteurs de la persécution,
et qui, dans ce temps-là même, prenait contre les prêtres
le parti de Jean-Jacques.
M. de Voltaire vivait dans un pays où des lois
barbares, établies contre la liberté de penser dans les siècles
d’ignorance, n’étaient pas encore abolies. De telles accusations
étaient donc un véritable crime, et elles doivent paraître
plus odieuses encore, lorsque l’on songe que l’accusateur lui-même
avait imprimé des choses plus hardies que celles qu’il reprochait
à son ennemi; qu’il donnait pour un modèle de vertu un prêtre
qui disait la messe pour de l’argent, sans y croire; et qu’il avait la
fureur de prétendre être un bon chrétien parce qu’il
avait développé en prose sérieuse cette épigramme
de Jean-Baptiste Rousseau(4):
. . . . . . « Oui, je voudrais connaître,
Toucher au doigt, sentir la vérité.
¾ Eh bien courage,
allons, reprit le prêtre:
Offrez à Dieu votre incrédulité. |
L’humeur qui a pu égarer M. de Voltaire n’est-elle
pas excusable? Il eût dû plaindre M. Rousseau; mais un homme
qui, dans son malheur, calomniait, outrageait, dénonçait
tous ceux qui faisaient cause commune avec lui, pouvait aussi exciter l’indignation.
Excepté ces traits contre M. Rousseau, on ne trouve
ici que des plaisanteries. La manière dont milord Abington ressuscite
Catherine est une sorte de reproche aux Genevois d’aimer trop l’argent;
mais ce reproche, qu’on peut faire aux habitants de toutes les villes purement
commerçantes, n’est-il pas fondé? Tout homme qui, ayant le
nécessaire, et un patrimoine suffisant à laisser à
ses enfants, se dévoue à un métier lucratif, peut-il
ne pas aimer l’argent? S’occupe-t-on toute sa vie sans nécessité
d’une chose qu’on n’aime point? Le désintéressement qu’affecte
un homme qui s’est livré longtemps au soin de s’enrichir ne peut
être que de l’hypocrisie. (K.)
PROLOGUE
On a si mal imprimé quelques chants de ce poème,
nous en avons vu des morceaux si défigurés dans différents
journaux, on est si empressé de publier toutes les nouveautés
dans l’heureuse paix dont nous jouissons, que nous avons interrompu notre
édition de l’histoire des anciens Babyloniens et des Gomérites,
pour donner l’histoire véritable des dissensions présentes
de Genève, mises en vers par un jeune Franc-Comtois qui paraît
promettre beaucoup. Ses talents seront encouragés sans doute par
tous les gens de lettres, qui ne sont jamais jaloux les uns des autres,
qui courent tous avec candeur au-devant du mérite naissant, qui
n’ont jamais fait la moindre cabale pour faire tomber les pièces
nouvelles, jamais écrit la moindre imposture, jamais accusé
personne de sentiments erronés sur la grâce prévenante,
jamais attribué à d’autres leurs obscurs écrits, et
jamais emprunté de l’argent du jeune auteur en question pour faire
imprimer contre lui de petits avertissements scandaleux.
Nous recommandons ce poème à la protection
des esprits fins et éclairés qui abondent dans notre province.
Nous ne nous flattons pas que le sieur d’Hémeri(5),
et le nommé Bruyset Ponthus, marchand libraire à Lyon, le
laissent arriver jusqu’à Paris. On imprime aujourd’hui dans les
provinces uniquement pour les provinces: Paris est une ville trop occupée
d’objets sérieux pour être seulement informée de la
guerre de Genève. L’opéra-comique, le singe de Nicolet, les
romans nouveaux, les actions des fermes, et les actrices de l’Opéra,
fixent l’attention de Paris avec tant d’empire que personne n’y sait ni
se soucie de savoir ce qui se passe au grand Caire, à Constantinople,
à Moscou, et à Genève. Mais nous espérons d’être
lus des beaux esprits du pays de Gex, des Savoyards, des petits cantons
suisses, de M. l’abbé de Saint-Gall, de M. l’évêque
d’Annecy et de son chapitre, des révérends pères carmes
de Fribourg, etc., etc. Contenti paucis lectoribus(6).
Nous avons suivi la nouvelle orthographe mitigée
qui retranche les lettres inutiles, en conservant celles qui marquent l’étymologie
des mots. Il nous a paru prodigieusement ridicule d’écrire françois,
de
ne pas distinguer les Français de saint François
d’Assise, de ne pas écrire anglais et écossais par un
a,
comme on orthographie portugais. Il nous semble palpable que quand
on prononce j’aimais, je faisais, je plaisais, avec un
a,
comme on prononce je hais, je fais, je plais, il est tout à
fait impertinent de ne pas mettre un a à tous ces mots, et
de ne pas orthographier de même ce qu’on prononce absolument de même.
S’il y a des imprimeurs qui suivent encore l’ancienne
routine, c’est qu’ils composent avec la main plus qu’avec la tête.
Pour moi, quand je vois un livre où le mot Français est
imprimé avec un o, j’avertis l’auteur que je jette là
le livre, et que je ne le lis point.
J’en dis autant à Le Breton, imprimeur de l’Almanach
royal:
je ne lui payerai point l’almanach qu’il m’a vendu cette année.
Il a eu la grossièreté de dire que M. le président...
M. le conseiller demeure dans le cul-de-sac de Ménard, dans le cul-de-sac
des Blancs-Manteaux, clans le cul-de-sac de l’Orangerie. Jusqu’à
quand les Welches croupiront-ils dans leur ancienne barbarie?
Hodieque manent vestigia ruris(7).
Comment peut-on dire qu’un grave président demeure
dans un cul? passe encore pour Fréron, on peut habiter dans le lieu
de sa naissance(8); mais un président,
un conseiller! fi, monsieur Le Breton! Corrigez-vous, servez-vous du mot
impasse,
qui
est le mot propre; l’expression ancienne est impasse.
Feu mon cousin
Guillaume Vadé, de l’académie de Besançon, vous en
avait averti(9). Vous ne vous êtes pas
plus corrigé que nos plats auteurs à qui l’on montre en vain
leurs sottises; ils les laissent subsister, parce qu’ils ne peuvent mieux
faire. Mais vous, monsieur Le Breton, qui avez du génie, comment,
dans le seul ouvrage ou un illustre académicien(10)
dit que la vérité se trouve, pouvez-vous glisser une infamie
qui fait rougir les dames, à qui nous devons tous un si profond
respect? Par Notre-Dame, monsieur Le Breton, je vous attends à l’année
1769.
PREMIER
POSTSCRIPT.
A ANDRÉ PRAULT, LIBRAIRIE,
QUAI DES AUGUSTINS,
Monsieur André Prault, vous avertissez le public,
dans l’Avant-Coureur,
n° 9, du lundi 29 février 1768,
que M. Lefranc de Pompignan ayant magnifiquement et superbement fait imprimer
ses cantiques sacrés à ses dépens, vous les avez offerts
d’abord pour dix-huit livres, ensuite pour seize; puis vous les avez mis
à douze, puis à dix. Enfin vous les cédez pour huit
francs; et vous avez dit dans votre boutique:
Sacrés ils sont, car personne n’y touche(11).
Je vous donnerai six francs d’un exemplaire bien relié,
pourvu que vous n’appeliez jamais cul-de-lampe les ornements, les vignettes,
les cartouches, les fleurons. Vous êtes parfaitement instruit qu’il
n’y a nul rapport d’un fleuron à un cul, ni d’un cul à une
lampe. Si quelque critique demande pourquoi je répète ces
leçons utiles, je réponds que je les répéterai
jusqu’à ce qu’on se soit rangé à son devoir.
DEUXIÈME
POSTSCRIPT.
A M. PANKOUCKE.
Et vous, monsieur Panckoucke, qui avez offert par souscription
le recueil de l’Année littéraire de maître Aliboron,
dit Fréron, à dix sous le volume relié, sachez que
cela est trop cher; deux sous et demi, s’il vous plaît, monsieur
Panckoucke, et je placerai dans ma chaumière cet ouvrage entre Cicéron
et Quintilien. Je me forme une assez belle bibliothèque, dont je
parlerai incessamment au roi(12); mais je
ne veux pas me ruiner.
TROISIÈME
POSTSCRIPT.
AU MÊME.
Je ne veux pas vous ruiner non plus. J’apprends que vous
imprimez(13) mes fadaises in-4°, comme
un ouvrage de bénédictin, avec estampes, fleurons, et point
de culs-de-lampe. De quoi vous avisez-vous? on aime assez les estampes
dans ce siècle; mais pour les gros recueils, personne ne les lit.
Ne faites-vous pas quelquefois réflexion à la multitude innombrable
de livres qu’on imprime tous les jours en Europe? les plaines de Beauce
ne pourraient pas les contenir. Et n’était le grand usage qu’on
en fait dans votre ville au haut des maisons, il y aurait mille fois plus
de livres que de gens qui ne savent pas lire. La rage de mettre du noir
sur du blanc, comme dit Sady; le Scribendi cacoethes(14),
comme dit Horace, est une maladie dont j’ai été attaqué,
et dont je veux absolument me guérir: tâchez de vous défaire
de celle d’imprimer. Tenez-vous-en au moins, en fait de belles-lettres;
au siècle de Louis XIV.
M. d’Aquin, que j’aime et que j’estime(15),
a célébré, à mon exemple, le siècle
présent comme j’ai broché le passé: il a fait un relevé
des grands hommes d’aujourd’hui. On y trouve dix-huit maîtres d’orgues
et quinze joueurs de violons, Mlle Petit-Pas, Mlle Pélissier,
Mlle Chevalier, M. Cahusac, plusieurs basses-tailles, quelques hautes-contre,
neuf danseurs, autant de danseuses. Tous ces talents sont fort agréables,
et les jeunes gens comme moi en sont fort épris. Mais peut-être
le siècle des Condé, des Turenne, des Luxembourg, des Colbert,
des Fénelon, des Bossuet, des Corneille, des Racine, des Boileau,
des Molière, des La Fontaine, avait-il quelque chose de plus imposant.
Je puis me tromper; je me défie toujours de mon opinion, et je m’en
rapporte à M. d’Aquin.
LA GUERRE CIVILE DE
GENÈVE.
CHANT
PREMIER
Auteur sublime, inégal, et bavard(16),
Toi qui chantas le rat et la grenouille,
Daigneras-tu m’instruire dans ton art?
Poliras-tu les vers que je barbouille?
O Tassoni(17)! plus long
dans tes discours,
De vers prodigue, et d’esprit fort avare,
Me faudra-t-il, dans mon dessein bizarre,
De tes langueurs implorer le secours?
Grand Nicolas(18), de Juvénal
émule,
Peintre des moeurs, surtout du ridicule,
Ton style pur aurait pu me tenter;
Il est trop beau, je ne puis l’imiter:
A son génie il faut qu’on s’abandonne;
Suivons le nôtre, et n’invoquons personne.
Au pied d’un mont(19)
que les temps ont pelé,
Sur le rivage où, roulant sa belle onde,
Le Rhône échappe à sa prison profonde,
Et court au loin par la Saône appelé,
On voit briller la cité genevoise,
Noble cité, riche(20),
fière(21), et sournoise;
On y calcule, et jamais on n’y rit;
L’art de Barême(22)
est le seul qui fleurit:
On hait le bal, on hait la comédie;
Du grand Rameau l’on ignore les airs:
Pour tout plaisir Genève psalmodie
Du bon David les antiques concerts,
Croyant que Dieu se plaît aux mauvais vers(23);
Des prédicants la morne et dure espèce
Sur tous les fronts a gravé la tristesse.
C’est en ces lieux que maître Jean
Calvin,
Savant Picard, opiniâtre et vain,
De Paul apôtre impudent interprète,
Disait aux gens que la vertu parfaite
Est inutile au salut du chrétien;
Que Dieu fait tout, et l’honnête homme rien.
Ses successeurs en foule s’attachèrent
A ce grand dogme, et très mal le prêchèrent.
Robert Covelle était d’un autre avis;
Il prétendait que Dieu nous laisse faire;
Qu’il va donnant châtiment ou salaire
Aux actions, sans gêner les esprits.
Ses sentiments étaient assez suivis
Par la jeunesse, aux nouveautés encline.
Robert Covelle, au sortir d’un sermon
Qu’avait prêché l’insipide Brognon(24),
Grand défenseur de la vieille doctrine,
Dans un réduit rencontra Catherine
Aux grands yeux noirs, à la fringante mine,
Qui laissait voir un grand tiers de téton
Rebondissant sous sa mince étamine,
Chers habitants de ce petit canton,
Vous connaissez le beau Robert Covelle,
Son large nez, son ardente prunelle,
Son front altier, ses jarrets bien dispos,
Et tout l’esprit qui brille en ses propos.
Jamais Robert ne trouva de cruelle(25).
Voici les mots qu’il dit à sa pucelle:
« Mort de Calvin! quel ennuyeux prêcheur
Vient d’annoncer a son sot auditoire
Que l’homme est faible et qu’un pauvre pécheur
Ne fit jamais une oeuvre méritoire?
J’en veux faire une. » Il dit, et dans l’instant,
O Catherine, il vous fait un enfant.
Ainsi Neptune en rencontrant Phillyre,
Et Jupiter voyant au fond des bois
La jeune Io pour la première fois,
Ont abrégé le temps de leur martyre;
Ainsi David, vainqueur du Philistin,
Vit Bethsabée, et lui planta soudain,
Sans soupirer, dans son pudique sein
Un Salomon et toute son engeance;
Ainsi Covelle en ses amours commence;
Ainsi les rois, les héros, et les dieux,
En ont agi. Le temps est précieux.
Bientôt Catin dans sa taille arrondie
Manifesta les oeuvres de Robert.
Les gens malins ont l’oeil toujours ouvert,
Et le scandale a la marche étourdie.
Tout fut ému dans les murs genevois;
Du vieux Picard(26) on
consulta les lois;
On convoqua le sacré consistoire;
Trente pédants en robe courte et noire
Dans leur taudis vont siéger après boire,
Prêts à dicter leur arrêt solennel.
Ce n’était pas le sénat immortel
Qui s’assemblait sur la voûte éthérée
Pour juger Mars avec sa Cythérée(27),
Surpris tous deux l’un sur l’autre étendus,
Tout palpitants, et s’embrassant tout nus.
La Catherine avait caché ses charmes;
Covelle aussi, de peur d’humilier
Le sanhédrin trop prompt à l’envier,
Cache avec soin ses redoutables armes.
Du noir sénat le grave directeur
Est Jean Vernet(28), de
maint volume auteur,
Le vieux Vernet, ignoré du lecteur,
Mais trop connu des malheureux libraires;
Dans sa jeunesse il a lu les saints pères,
Se croit savant, affecte un air dévot:
Broun est moins fat, et Needham est moins sot(29).
Les deux amants devant lui comparaissent.
A ces objets, à ces péchés charmants,
Dans sa vieille âme en tumulte renaissent
Les souvenirs des tendres passe-temps
Qu’avec Javotte il eut dans son printemps.
Il interroge; et sa rare prudence
Pèse à loisir, sur chaque circonstance,
Le lieu, le temps, le nombre, la façon.
« L’amour, dit-il, est l’oeuvre du démon;
Gardez-vous bien de la persévérance,
Et dites-moi si les tendres désirs
Ont subsisté par-delà les plaisirs. »
Catin subit son interrogatoire
Modestement, jalouse de sa gloire,
Non sans rougir; car l’aimable pudeur
Est sur son front comme elle est dans son coeur.
Elle dit tout, rend tout clair et palpable,
Et fait serment que son amant aimable
Est toujours gai devant, durant, après.
Vernet, content de ces aveux discrets,
Va prononcer la divine sentence:
« Robert Covelle, écoutez à genoux.
¾ A
genoux, moi! ¾Vous-même.
¾Qui?
moi! ¾Vous;
A vos vertus joignez l’obéissance. »
Covelle alors, à sa mâle éloquence
Donnant l’essor, et ranimant son feu,
Dit: « Je fléchis les genoux devant Dieu,
Non devant l’homme; et jamais ma patrie
A mon grand nom ne pourra reprocher
Tant de bassesse et tant d’idolâtrie.
J’aimerais mieux périr sur le bûcher
Qui de Servet a consumé la vie;
J’aimerais mieux mourir avec Jean Hus,
Avec Chausson(30), et tant
d’autres élus,
Que m’avilir à rendre à mes semblables
Un culte infâme et des honneurs coupables;
J’ignore encor tout ce que votre esprit
Peut en secret penser de Jésus-Christ(31);
Mais il fut juste, et ne fut point sévère:
Jésus fit grâce à la femme adultère,
Il dédaigna de tenir à ses pieds
Ses doux appas de honte humiliés;
Et vous, pédants, cuistres de l’Évangile,
Qui prétendez remplacer en fierté
Ce qui chez vous manque en autorité,
Nouveaux venus, troupe vaine et futile,
Vous oseriez exiger un honneur
Que refusa Jésus-Christ mon Sauveur!
Tremblez, cessez d’insulter votre maître...
Tu veux parler; tais-toi, Vernet... Peut-être
Me diras-tu qu’aux murs de Saint-Médard,
Trente prélats, tous dignes de la hart,
Pour exalter leur sacré caractère,
Firent fesser Louis le Débonnaire(32),
Sur un cilice étendu devant eux?
Louis était plus bête que pieux:
La discipline, en ces jours odieux,
Était d’usage, et nous venait du Tibre;
C’était un temps de sottise et d’erreur.
Ce temps n’est plus; et si ce déshonneur
A commencé par un vil empereur,
Il finira par un citoyen libre(33).
»
A ces discours tous les bons citadins,
Pressés en foule à la porte, applaudirent,
Comme autrefois les chevaliers romains
Battaient des pieds et claquaient des deux mains
Dans le forum, alors qu’ils entendirent
De Cicéron les beaux discours diffus
Contre Verrès, Antoine, et Céthégus(34),
Ses tours nombreux, son éloquente emphase,
Et les grands mots qui terminaient sa phrase:
Tel de plaisir le parterre enivré
Fit retentir les clameurs de la joie
Quand l’Écossaise abandonnait en proie
Aux ris moqueurs du public éclairé
Ce lourd Fréron(35),
diffamé par la ville,
Comme un bâtard du bâtard de Zoïle.
Six cents bourgeois proclamèrent
soudain
Robert Covelle heureux vainqueur des prêtres,
Et défenseur des droits du genre humain.
Chacun embrasse et Robert et Catin
Et, dans leur zèle, ils tiennent pour des traîtres
Les prédicants qui, de leurs droits jaloux,
Dans la cité voudraient faire les maîtres,
Juger l’amour, et parler de genoux.
Ami lecteur, il est dans cette ville
De magistrats un sénat peu commun,
Et peu connu. Deux fois douze, plus un,
Font le complet de cette troupe habile.
Ces sénateurs, de leur place ennuyés,
Vivent d’honneur, et sont fort mal payés;
On ne voit point une pompe orgueilleuse
Environner leur marche fastueuse:
Ils vont à pied comme les Manlius,
Les Curius, et les Cincinnatus;
Pour tout éclat, une énorme perruque
D’un long boudin cache leur vieille nuque,
Couvre l’épaule, et retombe en anneaux;
Cette crinière a deux pendants égaux,
De la justice emblème respectable;
Leur col est roide, et leur front vénérable
N’a jamais su pencher d’aucun côté;
Signe d’esprit et preuve d’équité.
Les deux partis devant eux se présentent,
Plaident leur cause, insistent, argumentent;
De leurs clameurs le tribunal mugit;
Et plus on parle, et moins on s’éclaircit;
L’un se prévaut de la sainte Écriture;
L’autre en appelle aux lois de la nature;
Et tous les deux décochent quelque injure
Pour appuyer le droit et la raison.
Dans le sénat il était un
Caton,
Paul Gallatin(36), syndic
de cette année,
Qui crut l’affaire en ces mots terminée:
« Vos différends pourraient
s’accommoder.
Vous avez tous l’art de persuader.
Les citoyens et l’éloquent Covelle
Ont leurs raisons... les vôtres ont du poids...
C’est ce qui fait... l’objet de la querelle...
Nous en pourrons parler une autre fois...
Car... en effet... il est bon qu’on s’entende...
Il faut savoir ce que chacun demande...
De tout état l’Église est le soutien...
On doit surtout penser au... citoyen...
Les blés sont chers, et la disette est grande.
Allons dîner... les genoux n’y font rien(37).
»
A ce discours, à cet arrêt
suprême,
Digne en tout sens de Thémis elle-même,
Les deux partis, également flattés,
Également l’un et l’autre irrités,
Sont résolus de commencer la guerre.
O guerre horrible! ô fléau de la terre!
Que deviendront Covelle et ses amours?
Des bons bourgeois le bras les favorise;
Mais les bourgeois sont un faible secours
Quand il s’agit de combattre l’Église.
Leur premier feu bientôt se ralentit,
Et pour l’éteindre un dimanche suffit.
Au cabaret on est fier, intrépide;
Mais au sermon qu’on est sot et timide!
Qui parle seul a raison trop souvent;
Sans rien risquer sa voix peut nous confondre.
Un temps viendra qu’on pourra lui répondre;
Ce temps est proche, et sera fort plaisant. |
CHANT
DEUXIÈME
Quand deux partis divisent un empire,
Plus de plaisirs, plus de tranquillité,
Plus de tendresse, et plus d’honnêteté;
Chaque cerveau, dans sa moelle infecté,
Prend pour raison les vapeurs du délire;
Tous les esprits, l’un par l’autre agité,
Vont redoublant le feu qui les inspire:
Ainsi qu’à table un cercle de buveurs,
Faisant au vin succéder les liqueurs,
Tout en buvant demande encore à boire,
Verse à la ronde, et se fait une gloire
En s’enivrant d’enivrer son voisin.
Des prédicants le bataillon divin,
Ivre d’orgueil et du pouvoir suprême,
Avait déjà prononcé l’anathème;
Car l’hérétique excommunie aussi.
Ce sacré foudre est lancé sans merci
Au nom de Dieu. Genève imite Rome,
Comme le singe est copiste de l’homme.
Robert Covelle et ses braves bourgeois
Font peu de cas des foudres de l’Église:
On en sait trop: on lit l’Esprit des lois;
A son pasteur l’ouaille est peu soumise.
Le fier Rondon, l’intrépide Flournois,
Pallard le riche, et le discret Clavière,
Vont envoyer, d’une commune voix,
Les prédicants prêcher dans la rivière.
On s’y dispose; et le vaillant Rodon
Saisit déjà le sot prêtre Brognon
A la braguette, au collet, au chignon;
Il le soulève ainsi qu’on vit Hercule,
En déchirant la robe qui le brûle,
Lancer d’un jet le malheureux Lychas.
Mais, ô prodige! et qu’on ne croira
pas,
Tel est l’ennui dont la sage nature
Dota Brognon, que sa seule figure
Peut assoupir, et même sans prêcher,
Tout citoyen qui l’oserait toucher;
Rien n’y résiste, homme, femme, ni fille.
Maître Brognon ressemble à la torpille;
Elle engourdit les mains des matelots
Qui de trop près la suivent sur les flots.
Rodon s’endort, et Pallard le secoue;
Brognon gémit étendu dans la houe.
Tous les pasteurs étaient saisis
d’effroi;
Ils criaient tous: « Au secours! à la loi!
A moi, chrétiens, femmes, filles, à moi!
A leurs clameurs, une troupe dévote,
Se rajustant, descend de son grenier,
Et crie, et pleure, et se retrousse, et trotte,
Et porte en main Saurin(38)
et le psautier;
Et les enfants vont pleurant après elles,
Et les amants donnant le bras aux belles;
Diacre, maçon, corroyeur, pâtissier,
D’un flot subit inondent le quartier.
La presse augmente; on court, on prend les armes:
Qui n’a rien vu donne le plus d’alarmes;
Chacun pense être à ce jour si fatal
Où l’ennemi, qui s’y prit assez mal,
Au pied des murs vint planter ses échelles(39),
Pour tuer tout, excepté les pucelles.
Dans ce fracas, le sage et doux Dolot
Fait un grand signe, et d’abord ne dit mot:
Il est aimé des grands et du vulgaire;
Il est poète, il est apothicaire,
Grand philosophe, et croit en Dieu pourtant;
Simple en ses moeurs, il est toujours content,
Pourvu qu’il rime, et pourvu qu’il remplisse
De ses beaux vers le Mercure de Suisse.
Dolot s’avance; et dès qu’on s’aperçut
Qu’il prétendait parler à des visages(40),
On l’entoura, le désordre se tut.
« Messieurs, dit-il, vous êtes
nés tous sages;
Ces mouvements sont des convulsions;
C’est dans le foie, et surtout dans la rate,
Que Galien, Nicomaque, Hippocrate,
Tous gens savants, placent les passions;
L’âme est du corps la très humble servante;
Vous le savez, les esprits animaux
Sont fort légers, et s’en vont aux cerveaux
Porter le trouble avec l’humeur peccante.
Consultons tous le célèbre Tronchin;
Il connaît l’âme, il est grand médecin;
Il peut beaucoup dans cette épidémie. »
Tronchin sortait de son académie
Lorsque Dolot disait ces derniers mots:
Sur son beau front siège le doux repos;
Son nez romain dès l’abord en impose;
Ses yeux sont noirs, ses lèvres sont de rose;
Il parle peu, mais avec dignité;
Son air de maître est plein d’une bonté
Qui tempérait la splendeur de sa gloire;
Il va tâtant le pouls du consistoire,
Et du conseil, et des plus gros bourgeois.
Sur eux à peine il a placé
ses doigts,
O de son art merveilleuse puissance!
O vanités! ô fatale science!
La fièvre augmente, un délire nouveau
Avec fureur attaque tout cerveau.
J’ai vu souvent près des rives du Rhône
Un serviteur de Flore et de Pomone
Par une digue arrêtant de ses mains
Le flot bruyant qui fond sur ses jardins:
L’onde s’irrite, et, brisant sa barrière,
Va ravager les oeillets, les jasmins,
Et des melons la couche printanière.
Telle est Genève; elle ne peut souffrir
Qu’un médecin prétende la guérir:
Chacun s’émeut, et tous donnent au diable
Le grand Tronchin avec sa mine affable.
Du genre humain voilà le sort fatal:
Nous buvons tous dans une coupe amère
Le jus du fruit que mangea notre mère;
Et du bien même il naît encor du mal.
Lui, d’un pas grave et d’une marche lente,
Laisse gronder la troupe turbulente,
Monte en carrosse, et s’en va dans Paris
Prendre son rang parmi les beaux esprits.
Genève alors est en proie au tumulte,
A la menace, à la crainte, à l’insulte:
Tous contre tous, Bitet contre Bitet,
Chacun écrit, chacun fait un projet;
On représente, et puis on représente;
A penser creux tout bourgeois se tourmente;
Un prédicant donne à l’autre un soufflet;
Comme la horde à Moïse attachée
Vit autrefois, à son très grand regret,
Sédékia, prophète peu discret,
Qui souffletait le prophète Michée(41).
Quand le soleil, sur la fin d’un beau jour,
De ses rayons dore encor nos rivages,
Que Philomèle enchante nos bocages,
Que tout respire et la paix et l’amour,
Nul ne prévoit qu’il viendra des orages.
D’où partent-ils? dans quels antres profonds
Étaient cachés les fougueux aquilons?
Où dormaient-ils? quelle main, sur nos têtes,
Dans le repos retenait les tempêtes?
Quel noir démon soudain trouble les airs?
Quel bras terrible a soulevé les mers?
On n’en sait rien. Les savants ont beau dire
Et beau rêver, leurs systèmes font rire.
Ainsi Genève, en ces jours pleins d’effroi,
Était en guerre, et sans savoir pourquoi.
Près d’une église à
Pierre consacrée,
Très sale église, et de Pierre abhorrée,
Qui brave Rome, hélas! impunément,
Sur un vieux mur est un vieux monument,
Reste maudit d’une déesse antique,
Du paganisme ouvrage fantastique,
Dont les enfers animaient les accents
Lorsque la terre était sans prédicants.
Dieu quelquefois permet qu’à cette idole
L’esprit malin prête encor sa parole.
Les Genevois consultent ce démon
Quand par malheur ils n’ont point de sermon,
Ce diable antique est nommé l’Inconstance;
Elle a toujours confondu la prudence:
Une girouette exposée à tout vent
Est à la fois son trône et son emblème;
Cent papillons forment son diadème:
Par son pouvoir magique et décevant
Elle envoya Charles-Quint au couvent,
Jules Second aux travaux de la guerre;
Fit Amédée et moine, et pape, et rien(42),
Bonneval(43) turc, et Macarti(44)
chrétien.
Elle est fêtée en France, en Angleterre.
Contre l’ennui son charme est un secours.
Elle a, dit-on, gouverné les amours:
S’il est ainsi, c’est gouverner la terre.
Monsieur Grillet(45), dont
l’esprit est vanté,
Est fort dévot à cette déité:
Il est profond dans l’art de l’ergotisme;
En quatre parts il vous coupe un sophisme,
Prouve et réfute, et rit d’un ris malin
De saint Thomas, de Paul, et de Calvin:
Il ne fait pas grand usage des filles,
Mais il les aime; il trouve toujours bon
Que du plaisir on leur donne leçon
Quand elles sont honnêtes et gentilles;
Permet qu’on change et de fille et d’amant,
De vins, de mode, et de gouvernement.
« Amis, dit-il, alors que nos pensées
Sont au droit sens tout à fait opposées,
Il est certain par le raisonnement
Que le contraire est un bon jugement;
Et qui s’obstine à suivre ses visées
Toujours du but s’écarte ouvertement.
Pour être sage, il faut être inconstant;
Qui toujours change une fois au moins trouve
Ce qu’il cherchait, et la raison l’approuve:
A ma déesse allez offrir vos voeux;
Changez toujours, et vous serez heureux.
Ce beau discours plut fort à la commune.
« Si les Romains adoraient la Fortune,
Disait Grillet, on peut avec honneur
Prier aussi l’inconstance, sa soeur. »
Un peuple entier suit avec allégresse
Grillet, qui vole aux pieds de la déesse.
On s’agenouille, on tourne à son autel.
La déité, tournant comme eux sans cesse,
Dicte en ces mots son arrêt solennel:
« Robert Covelle, allez trouver Jean-Jacques,
Mon favori, qui devers Neuchâtel
Par passe-temps fait aujourd’hui ses pâques(46).
C’est le soutien de mon culte éternel;
Toujours il tourne, et jamais ne rencontre;
Il vous soutient et le pour et le contre
Avec un front de pudeur dépouillé.
Cet étourdi souvent a barbouillé
De plats romans, de fades comédies,
Des opéras, de minces mélodies;
Puis il condamne, en style entortillé,
Les opéras, les romans, les spectacles.
Il vous dira qu’il n’est point de miracles,
Mais qu’à Venise il en a fait jadis(47).
Il se connaît finement en amis;
Il les embrasse, et pour jamais les quitte.
L’ingratitude est son premier mérite.
Par grandeur d’âme il hait ses bienfaiteurs.
Versez sur lui les plus nobles faveurs,
Il frémira qu’un homme ait la puissance,
La volonté, la coupable impudence
De l’avilir en lui faisant du bien(48).
Il tient beaucoup du naturel d’un chien;
Il jappe et fuit, et mord qui le caresse.
« Ce qui surtout me plaît et
m’intéresse
C’est que de secte il a changé trois fois,
En peu de temps, pour faire un meilleur choix.
Allez, volez, Catherine, Covelle,
Dans votre guerre engagez mon héros,
Et qu’il y trouve une gloire nouvelle;
Le dieu du lac vous attend sur ses flots.
En vain mon sort est d’aimer les tempêtes;
Puisse Borée, enchaîné sur vos têtes,
Abandonner au souffle des zéphyrs
Et votre barque et vos charmants plaisirs!
Soyez toujours amoureux et fidèles,
Et jouissants. C’est sans doute un souhait
Que jusqu’ici je n’avais jamais fait;
Je ne voulais que des amours nouvelles:
Mais ma nature étant le changement,
Pour votre bien je change en ce moment.
Je veux enfin qu’il soit dans mon empire
Un couple heureux sans infidélité,
Qui toujours aime, et qui toujours désire;
On l’ira voir un jour par rareté:
Je veux donner, moi qui suis l’Inconstance,
Ce rare exemple: il est sans conséquence;
J’empêcherai qu’il ne soit imité.
Je suis vrai pape, et je donne dispense,
Sans déroger à ma légèreté:
Ne doutez point de ma divinité;
Mon Vatican, mon église est en France. »
Disant ces mots, la déesse bénit
Les deux amants, et le peuple applaudit.
A cet oracle, à cette voix divine,
Le beau Robert, la belle Catherine,
Vers la girouette avancèrent tous deux,
En se donnant des baisers amoureux;
Leur tendre flamme en était augmentée;
Et la girouette, un moment arrêtée,
Ne tourna point, et se fixa pour eux.
Les deux amants sont prêts pour le
voyage;
Un peuple entier les conduit au rivage:
Le vaisseau part; Zéphyre et les Amours
Sont à la poupe, et dirigent son cours,
Enflent la voile, et d’un battement d’aile
Vont caressant Catherine et Covelle.
Tels, en allant se coucher à Paphos,
Mars et Vénus ont vogué sur les flots;
Telle Amphitrite et le puissant Nérée
Ont fait l’amour sur la mer azurée(49).
Les bons bourgeois, au rivage assemblés,
Suivaient de l’oeil ce couple si fidèle;
On n’entendait que les cris redoublés
De liberté, de Catin, de Covelle.
Parmi la foule il était un savant
Qui sur ce cas rêvait profondément,
Et qui tirait un fort mauvais présage
De ce tumulte et de ce beau voyage.
« Messieurs, dit-il, je suis vieux, et j’ai vu
Dans ce pays bon nombre de sottises;
Je fus soldat, prédicant, et cocu;
Je fus témoin des plus terribles crises;
Mon bisaïeul a vu mourir Calvin:
J’aime Covelle, et surtout sa Catin;
Elle est charmante, et je sais qu’elle brille
Par son esprit comme par ses attraits;
Mais, croyez-moi, si vous aimez la paix,
Allez souper avec madame Oudrille. »
Notre savant, ayant ainsi parlé,
Fut du public impudemment sifflé.
Il n’en tint compte; il répétait sans cesse,
« Madame Oudrille... » On l’entoure, on le
presse;
Chacun riait des discours du barbon:
Et cependant lui seul avait raison. |
Variantes du chant deuxième.
CHANT
TROISIÈME
Quand sur le dos de ce lac argenté
Le beau Robert et sa tendre maîtresse
Voguaient en paix, et savouraient l’ivresse
Des doux désirs et de la volupté;
Quand le sylvain, la dryade attentive,
D’un pas léger accouraient sur la rive;
Lorsque Protée et les nymphes de l’eau
Nageaient en foule autour de leur bateau,
Lorsque Triton caressait la naïade,
Que devenait ce Jean-Jacques Rousseau
Chez qui Robert allait en ambassade?
Dans un vallon fort bien nommé Travers
S’élève un mont, vrai séjour des
hivers;
Son front altier se perd dans les nuages,
Ses fondements sont au creux des enfers;
Au pied du mont sont des antres sauvages,
Du dieu du jours ignorés à jamais:
C’est de Rousseau le digne et noir palais.
Là se tapit ce sombre énergumène,
Cet ennemi de la nature humaine,
Pétri d’orgueil et dévoré de fiel;
Il fuit le monde, et craint de voir le ciel:
Et cependant sa triste et vilaine âme
Du dieu d’amour a ressenti la flamme;
Il a trouvé, pour charmer son ennui,
Une beauté digne en effet de lui:
C’était Caron amoureux de Mégère.
Cette infernale et hideuse sorcière
Suit en tous lieux le magot ambulant,
Comme la chouette est jointe au chat-huant.
L’infâme vieille avait pour nom Vachine(50);
C’est sa Circé, sa Didon, son Alcine.
L’aversion pour la terre et les cieux
Tient lieu d’amour a ce couple odieux.
Si quelquefois, dans leurs ardeurs secrètes,
Leurs os pointus joignent leurs deux squelettes,
Dans leurs transports ils se pâment soudain
Du seul plaisir de nuire au genre humain.
Notre Euménide avait alors en tête
De diriger la foudre et la tempête
Devers Genève. Ainsi l’on vit Junon,
Du haut des airs, terrible et forcenée,
Persécuter les restes d’Ilion,
Et foudroyer les compagnons d’Énée.
Le roux Rousseau, renversé sur le sein,
Le sein pendant de l’infernale amie,
L’encourageait dans le noble dessein
De submerger sa petite patrie:
Il détestait sa ville de Calvin;
Hélas! pourquoi? c’est qu’il l’avait chérie.
Aux cris aigus de l’horrible harpie,
Déjà Borée, entouré de glaçons,
Est accouru du pays des Lapons;
Les aquilons arrivent de Scythie;
Les gnomes noirs, dans la terre enfermés
Ou se pétrit le bitume et le soufre,
Font exhaler du profond de leur gouffre
Des feux nouveaux dans l’enfer allumés:
L’air s’en émeut, les Alpes en mugissent;
Les vents, la grêle, et la foudre, s’unissent;
Le jour s’enfuit; le Rhône épouvanté
Vers Saint-Maurice(51)
est déjà remonté;
Le lac, au loin vomit de ses abîmes
Des flots d’écume élancés dans les
airs,
De cent débris ses deux bords sont couverts;
Des vieux sapins les ondoyantes cimes
Dans leurs rameaux engouffrent tous les vents,
Et de leur chute écrasent les passants:
Un foudre tombe, un autre se rallume:
Du feu du ciel on connaît la coutume;
Il va frapper des arides rochers,
Ou le métal branlant dans les clochers;
Car c’est toujours sur les murs de l’église
Qu’il est tombé: tant Dieu la favorise,
Tant il prend soin d’éprouver ses élus!
Les deux amants, au gré des flots
émus,
Sont transportés au séjour du tonnerre,
Au fond du lac, aux rochers, à la terre,
De tous côtés entourés de la mort.
Aucun des deux ne pensait à son sort.
Covelle craint, mais c’était pour sa belle;
Catin s’oublie, et tremble pour Covelle.
Robert disait aux Zéphyrs, aux Amours,
Qui conduisaient la barque tournoyante:
« Dieux des amants, secourez mon amante;
Aidez Robert à sauver ses beaux jours;
Pompez cette eau, bouchez-moi cette fente;
A l’aide! à l’aide! » Et la troupe charmante
Le secondait de ses doigts enfantins
Par des efforts douloureux et trop vains.
L’affreux Borée a chassé le
Zéphyre,
Un aquilon prend en flanc le navire,
Brise la voile, et casse les deux mâts;
Le timon cède, et s’envole en éclats;
La quille saute, et la barque s’entr’ouvre;
L’onde écumante en un moment la couvre.
La tendre amante, étendant ses beaux
bras,
Et s’élançant vers son héros fidèle,
Disait: « Cher Co... » L’onde ne permit pas
Qu’elle achevât le beau nom de Covelle:
Le flot l’emporte, et l’horreur de la nuit
Dérobe aux yeux Catherine expirante.
Mais la clarté terrible et renaissante
De cent éclairs dont le feu passe et fuit
Montre bientôt Catherine flottante,
Jouet des vents, des flots, et du trépas.
Robert voyait ses malheureux appas,
Ces yeux éteints, ces bras, ces cuisses rondes,
Ce sein d’albâtre, à la merci des ondes;
Il la saisit; et d’un bras vigoureux,
D’un fort jarret, d’une large poitrine,
Brave les vents, fend les flots écumeux,
Tire après lui la tendre Catherine,
Pousse, s’avance, et cent fois repoussé,
Plongé dans l’onde, et jamais renversé,
Perdant sa force, animant son courage,
Vainqueur des flots, il aborde au rivage.
Alors il tombe épuisé de l’effort.
Les habitants de ce malheureux bord
Sont fort humains, quoique peu sociables,
Aiment l’argent autant qu’aucun chrétien,
En gagnent peu, mais sont fort charitables
Aux étrangers, quand il n’en coûte rien.
Aux deux amants une troupe s’avance:
Bonnet(52) accourt, Bonnet
le médecin(53),
De qui Lausanne admire la science;
De son grand art il connaît tout le fin;
Aux impotents il prescrit l’exercice;
D’après Haller, il décide qu’en Suisse
Qui but trop d’eau doit guérir par le vin.
A ce seul mot Covelle se réveille;
Avec Bonnet il vide une bouteille,
Et puis une autre il reprend son teint frais,
Il est plus leste et plus beau que jamais.
Mais Catherine, hélas! ne pouvait boire;
De son amant les soins sont superflus:
Bonnet prétend qu’elle a bu l’onde noire;
Robert disait: « Qui ne boit point n’est plus.
»
Lors il se pâme, il revient, il s’écrie,
Fait retentir les airs de ses clameurs,
Se pâme encor sur la nymphe chérie,
S’étend sur elle, et, la baignant de pleurs,
Par cent baisers croit la rendre à la vie;
Il pense même en cet objet charmant
Sentir encore un peu de mouvement:
A cet espoir en vain il s’abandonne,
Rien ne répond à ses brûlants efforts.
« Ah! dit Bonnet, je crois, Dieu me
pardonne!
Si les baisers n’animent point les morts,
Qu’on n’a jamais ressuscité personne. »
Covelle dit: « Hélas! s’il est ainsi,
C’en est donc fait, je vais mourir aussi. »
Puis il retombe; et la nuit éternelle
Semblait couvrir le beau front de Covelle.
Dans le moment, du fond des antres creux
Venait Rousseau suivi de son Armide,
Pour contempler le ravage homicide
Qu’ils excitaient sur ce bord malheureux;
Il voit Robert qui, penché sur l’arène,
Baisait encor les genoux de sa reine,
Roulait des yeux, et lui serrait la main.
¾ Que fais-tu là?
lui cria-t-il soudain.
« Ce que je fais? mon ami, je suis ivre
De désespoir et de très mauvais vin:
Catin n’est plus; j’ai le malheur de vivre;
J’en suis honteux adieu; je vais la suivre. »
Rousseau réplique: « As-tu perdu l’esprit?
As-tu le coeur si lâche et si petit?
Aurais-tu bien cette faiblesse infâme
De t’abaisser à pleurer une femme?
Sois sage enfin; le sage est sans pitié,
Il n’est jamais séduit par l’amitié;
Tranquille et dur en son orgueil suprême,
Vivant pour soi, sans besoin, sans désir,
Semblable à Dieu, concentré dans lui-même,
Dans son mérite il met tout son plaisir.
J’ai quelquefois festoyé ma sorcière;
Mais si le ciel terminait sa carrière,
Je la verrais mourir à mes côtés
Des dons cuisants qui nous ont infectés,
Sur un fumier rendant son âme au diable,
Que ma vertu, paisible, inaltérable,
Me défendrait de m’écarter d’un pas
Pour la sauver des portes du trépas.
D’un vrai Rousseau tel est le caractère;
Il n’est ami, parent, époux, ni père;
Il est de roche; et quiconque, en un mot,
Naquit sensible, est fait pour être un sot.
¾ Ah! dit Robert, cette
grande doctrine
A bien du bon; mais elle est trop divine:
Je ne suis qu’homme(54)
et j’ose déclarer
Que j’aime fort toute humaine faiblesse;
Pardonnez-moi la pitié, la tendresse,
Et laissez-moi la douceur de pleurer.
Comme il parlait, passait sur cette terre
En berlingot certain pair d’Angleterre,
Qui voyageait tout excédé d’ennui,
Uniquement pour sortir de chez lui,
Lequel avait pour charmer sa tristesse
Trois chiens courants, du punch, et sa maîtresse.
Dans le pays on connaissait son nom,
Et tous ses chiens: c’est milord Abington(55).
Il aperçoit une foule éperdue,
Une beauté sur le sable étendue,
Covelle en pleurs, et des verres cassés.
« Que fait-on là? dit-il à la cohue.
¾ On meurt, milord.
» Et les gens empressés
Portaient déjà les quatre ais d’une bière,
Et deux manants fouillaient le cimetière.
Bonnet disait: « Notre art n’est que trop vain;
On a tenté des baisers et du vin,
Rien n’a passé; cette pauvre bourgeoise
A fait son temps; qu’on l’enterre, et buvons. »
Milord reprit: « Est-elle Genevoise?
¾ Oui, dit Covelle.
¾
Eh bien nous le verrons.
Il saute en bas, il écarte la troupe,
Qui fait un cercle en lui pressant la croupe,
Marche à la belle, et lui met dans la main
Un gros bourson de cent livres sterling.
La belle serre, et soudain ressuscite.
On bat des mains: Bonnet n’a jamais su
Ce beau secret; la gaupe décrépite
Dit qu’en enfer il était inconnu.
Rousseau convient que, malgré ses prestiges,
Il n’a jamais fait de pareils prodiges.
Milord sourit: Covelle transporté
Croit que c’est lui qu’on a ressuscité.
Puis en dansant ils s’en vont à la ville,
Pour s’amuser de la guerre civile. |
CHANT
QUATRIÈME
Nos voyageurs devisaient en chemin;
Ils se flattaient d’obtenir du destin
Ce que leur coeur aveuglément désire:
Bonnet, de boire; et Jean-Jacques, d’écrire;
Catin, d’aimer la vieille, de médire;
Robert, de vaincre, et d’aller à grands pas
Du lit à table, et de table aux combats.
Tout caractère en causant se déploie.
Milord disait: « Dans ces remparts sacrés
Avant-hier les Français sont entrés:
Nous nous battrons, c’est là toute ma joie:
Mes chiens et moi nous suivrons cette proie;
J’aurai contre eux mes fusils à deux coups:
Pour un Anglais c’est un plaisir bien doux;
Des Genevois je conduirai l’armée. »
Comme il parlait, passa la Renommée;
Elle portait trois cornets à bouquin(56),
L’un pour le faux, l’autre pour l’incertain;
Et le dernier, que l’on entend à peine,
Est pour le vrai, que la nature humaine
Chercha toujours, et ne connut jamais.
La belle aussi se servait de sifflets.
Son écuyer, l’astrologue de Liège,
De son chapitre obtint le privilège
D’accompagner l’errante déité
Et le Mensonge était à son côté.
Entre eux marchait le Vieux à tête chauve,
Avec son sable et sa fatale faux.
Auprès de lui la Vérité se sauve.
L’âge et la peine avaient courbé son dos;
Il étendait ses deux pesantes ailes;
La Vérité, qu’on néglige, ou qu’on
fuit,
Qu’on aime en vain, qu’on masque, ou qu’on poursuit,
En gémissant se blottissait sous elles.
La Renommée à peine la voyait.
Et tout courant devant elle avançait.
« Eh bien, madame, avez-vous des nouvelles?
Dit Abington. ¾ J’en
ai beaucoup, milord:
Déjà Genève est le champ de la mort;
J’ai vu Deluc(57), plein
d’esprit et d’audace,
Dans le combat animer les bourgeois;
J’ai vu tomber au seul son de sa voix
Quatre syndics(58) étendus
sur la place:
Verne(59) est en casque,
et Vernet en cuirasse;
L’encre et le sang dégouttent de leurs doigts:
Ils ont prêché la discorde cruelle
Différemment, mais avec même zèle.
Tels autrefois dans les murs de Paris
Des moines blancs, noirs, minimes, et gris,
Portant mousquet, carabine, rondelle,
Encourageaient tout un peuple fidèle
A débusquer le plus grand des Henris,
Aimé de Mars, aimé de Gabrielle,
Héros charmant, plus héros que Covelle.
Bèze et Calvin sortent de leurs tombeaux;
Leur voix terrible épouvante les sots:
Ils ont crié d’une voix de tonnerre.
Persécutez! c’est là leur cri de
guerre.
Satan, Mégère, Astaroth, Alecton,
Sur les remparts ont pointé le canon:
Il va tirer; je crois déjà l’entendre:
L’église tombe, et Genève est en cendre.
¾ Bon,
dit la vieille, allons, doublons le pas;
Exaucez-nous, puissant Dieu des combats,
Dieu Sabaoth, de Jacob et de Bèze!
Tout va périr; je ne me sens pas d’aise.
Enfin la troupe est aux remparts sacrés,
Remparts chétifs et très mal réparés:
Elle entre, observe, avance, fait sa ronde.
Tout respirait la paix la plus profonde;
Au lieu du bruit des foudroyants canons,
On entendait celui des violons;
Chacun dansait; on voit pour tout carnage
Pigeons, poulets, dindons, et grianaux;
Trois cents perdrix à pieds de cardinaux
Chez les traiteurs étalent leur plumage.
Milord s’étonne il court au cabaret:
A peine il entre, une actrice jolie
Vient l’aborder d’un air tendre et discret,
Et l’inviter à voir la comédie.
O juste ciel! qu’est-ce donc qui s’est fait?
Quel changement! Alors notre Zaïre
Au doux parler, au gracieux sourire,
Lorgna milord, et dit ces propres mots(60):
« Ignorez-vous que tout est en repos?
Ignorez-vous qu’un Mécène de France,
Ministre heureux et de guerre et de paix,
Jusqu’en ces lieux a versé ses bienfaits?
S’il faut qu’on prêche, il faut aussi qu’on danse.
Il nous envoie un brave chevalier(61),
Ange de paix comme vaillant guerrier:
Qu’il soit béni! grâce à son caducée,
Par les plaisirs la discorde est chassée;
Le vieux Vernet sous son vieux manteau noir
Cache en tremblant sa mine embarrassée;
Et nous donnons le Tartuffe ce soir.
¾ Tartuffe; allons,
je vole à cette pièce,
Lui dit milord j’ai haï de tout temps
De ces croquants la détestable espèce;
Égayons-nous ce soir à leurs dépens.
Allons, Bonnet, Covelle, et Catherine;
Et vous aussi, vous Jean-Jacque et Vachine;
Buvons dix coups, mangeons vite, et courons
Rire à Molière, et siffler les fripons.
A ce discours enfant de l’allégresse,
Rousseau restait morne, pâle, et pensif;
Son vilain front fut voilé de tristesse;
D’un vieux caissier l’héritier présomptif
N’est pas plus sot alors qu’on lui vient dire
Que le bonhomme en réchappe, et respire.
Rousseau, poussé par son maudit démon,
S’en va trouver le prédicant Brognon:
Dans un réduit à l’écart il le tire,
Grince les dents, se recueille, et soupire;
Puis il lui dit: « Vous êtes un fripon;
Je sens pour vous une haine implacable;
Vous m’abhorrez, vous me donnez au diable;
Mais nos dangers doivent nous réunir.
Tout est perdu; Genève a du plaisir;
C’est pour nous deux le coup le plus terrible;
Vernet surtout y sera bien sensible.
Les charlatans sont donc bernés tout net!
Ce soir Tartuffe, et demain Mahomet!
Après-demain l’on nous jouera de même.
Des Genevois on adoucit les moeurs,
On les polit, ils deviendront meilleurs;
On s aimera! Souffrirons-nous qu’on s’aime?
Allons brûler le théâtre à
l’instant.
Un chevalier, ambassadeur de France,
Vient d’ériger cet affreux monument,
Séjour de paix, de joie, et d’innocence:
Qu’il soit détruit jusqu’en son fondement!
Ayons tous deux la vertu d’Érostrate(62);
Ainsi que lui méritons un grand nom.
Vous connaissez la noble ambition;
Le grand vous plaît, et la gloire vous flatte:
Prenons ce soir en secret un brandon.
En vain les sots diront que c’est un crime;
Dans ce bas monde il n’est ni bien ni mal;
Aux vrais savants tout doit sembler égal.
Bâtir est beau, mais détruire est sublime.
Brûlons théâtre, actrice, acteur,
souffleur,
Et spectateur, et notre ambassadeur.
Le lourd Brognon crut entendre un prophète,
Crut contempler l’ange exterminateur
Qui fait sonner sa fatale trompette
Au dernier jour, au grand jour du Seigneur.
Pour accomplir ce projet de détruire,
Pour réussir, Vachine doit s’armer.
Sans toi, Bacchus, peut-on chanter et rire?
Sans toi, Vénus, peut-on savoir aimer?
Sans toi, Vachine, on n’est pas sûr de nuire.
Ils font venir la vieille à leur taudis.
La gaupe arrive, et de ses mains crochues,
Que de l’enfer les chiens avaient mordues,
Forme un gâteau de matières fondues
Qui brûleraient les murs du paradis.
Pour en répandre au loin les étincelles
Vachine a pris (je ne puis décemment
Dire en quel lieu, mais le lecteur m’entend)
Un tas pourri de brochures nouvelles,
Vers de Le Brun morts aussitôt que nés(63),
Longs mandements dans le Puy confinés(64),
Tacite orné par le sieur La Blétrie
D’un style neuf et d’un mélange heureux
De pédantisme et de galanterie,
Journal chrétien, madrigaux amoureux,
De Chiniac les écrits plagiaires(65),
Du droit canon quarante commentaires.
Tout ce fatras fut du chanvre en son temps;
Linge il devint par l’art des tisserands,
Puis en lambeaux des pilons le pressèrent:
Il fut papier; cent cerveaux à l’envers
De visions à l’envi le chargeront.
Puis on le brûle, il vole dans les airs
Il est fumée, aussi bien que la gloire.
De nos travaux voilà quelle est l’histoire;
Tout est fumée, et tout nous fait sentir
Ce grand néant qui doit nous engloutir.
Les trois méchants ont posé
cette étoupe
Sous le foyer où s’assemble la troupe:
La mèche prend. Ils regardent de loin
L’heureux effet qui suit leur noble soin(66),
Clignant les yeux, et tremblant qu’on ne voie
Leurs fronts plissés se dérider de joie.
Déjà la flamme a surmonte les toits,
Les toits pourris, séjour de tant de rois;
Le feu s’étend, le vent le favorise.
Le spectateur, que la flamme poursuit,
Crie au secours, se précipite, et fuit:
Jean-Jacques rit; Brognon les exorcise.
Ainsi Calchis et le traître Sinon
S’applaudissaient lorsqu’ils mirent en cendre
Les murs sacrés du superbe Ilion,
Que le dieu Mars, Aphrodise(67),
Apollon,
Virent brûler, et ne purent défendre.
Las! que devient le pauvre entrepreneur,
Ce Rosimond plus généreux qu’habile(68)?
A ses dépens il a, pour son malheur,
Fait à grands frais meubler le noble asile
Des doux plaisirs peu faits pour cette ville;
Un seul moment consume l’attirail
Du grand César, d’Auguste, d’Orosmane,
Et la toilette où se coiffa Roxane,
Et l’ornement de Rome et du sérail.
O Rosimond! que devient votre bail?
De tous vos soins quel funeste salaire!
Est-ce à Calvin que vous aurez recours?
Est-ce à l’évêque appelé titulaire?
Hélas! lui-même a besoin de secours.
Ah, malheureux! à qui vouliez-vous plaire?
Vous êtes plaint, mais fort abandonné.
Après vingt ans vous voilà ruiné:
De vos pareils c’est le sort ordinaire;
Qui du public s’est fait le serviteur
Peut se vanter d’avoir un méchant maître.
Soldat, auteur, commentateur, acteur,
Également se repentent peut-être.
Loin du public, heureux dans sa maison
Qui boit en paix, et dort avec Suzon(69)! |
CHANT
CINQUIÈME
Des prédicants les âmes réjouies
Rendaient à Dieu des grâces infinies(70)
Sincèrement du mal qu’on avait fait:
Le coeur d’un prêtre est toujours satisfait
Si les plaisirs que son rabbat condamne
Sont enlevés au séculier profane.
Qu’arriva-t-il? Le désordre s’accrut
Quand de ces lieux le plaisir disparut.
Mieux qu’un sermon l’aimable comédie(71)
Instruit les gens, les rapproche, les lie:
Voilà pourquoi la discorde en tout temps
Pour son séjour a choisi les couvents.
Les deux partis, plus fous qu’à l’ordinaire,
S’allaient gourmer, n’ayant plus rien à faire;
Et tous les soins du ministre de paix
Dans la cité sont perdus désormais:
Mille horlogers(72), de
qui les mains habiles
Savaient guider leurs aiguilles dociles,
D’un acier fin régler les mouvements,
Marquer l’espace, et diviser le temps,
Renonçaient tous à leurs travaux utiles:
Le trouble augmente; on ne sait plus enfin
Quelle heure il est dans les murs de Calvin.
On voit leurs mains tristement occupées
A ranimer sur un grès plat et rond
Le fer rouillé de leurs vieilles épées;
Ils vont chargeant de salpêtre et de plomb
De lourds mousquets dégarnis de platine;
Le fer pointu qui tourne à la cuisine,
Et fait tourner les poulets déplumés,
Bientôt se change, aux regards alarmés,
En longue pique, instrument de carnage;
Et l’ouvrier, contemplant son ouvrage,
Tremble lui-même, et recule de peur.
O jours! ô temps de disette et d’horreur!
Les artisans, dépourvus de salaire,
Nourris de vent, défiant les hasards,
Meurent de faim, en attendant que Mars
Les extermine à coups de cimeterre,
Avant ce temps l’industrie et la paix
Entretenaient une honnête opulence,
Et le travail, père de l’abondance,
Sur la cité répandait ses bienfaits:
La pauvreté, sèche, pale, au teint blême,
Aux longues dents, aux jambes de fuseaux,
An corps flétri, mal couvert de lambeaux,
Fille du Styx, pire que la mort même,
De porte en porte allait traînant ses pas;
Monsieur Labat la guette, et n’ouvre pas(73):
Et cependant Jean-Jacque et sa sorcière,
Le beau Covelle et sa reine d’amour,
Avec Bonnet buvaient le long du jour
Pour soulager la publique misère.
Au cabaret le bon milord payait;
Des indigents la foule s’y rendait;
Pour s’en défaire, Abington leur jetait
De temps en temps de l’or par les fenêtres:
Nouveau secret, très peu connu des prêtres.
L’or s’épuisa, le secours dura peu.
Deux fois par jour il faut qu’un mortel mange;
Sous les drapeaux il est beau qu’il se range,
Mais il faudrait qu’il eût un pot-au-feu.
C’en était fait; les seigneurs
magnifiques(74)
Allaient subir le sort des républiques,
Sort malheureux qui mit Athène aux fers,
Abîma Tyr et les murs de Carthage,
Changea la Grèce en d’horribles déserts,
Des fils de Mars énerva le courage,
Dans des filets(75) prit
l’empire romain,
Et quelque temps menaça Saint-Marin(76).
Hélas! un jour il faut que tout périsse!
Dieu paternel, sauvez du précipice
Ce pauvre peuple, et reculez sa fin
Dans le conseil le doux Paul Gallatin
Cède à l’orage, et, navré de tristesse,
Quitte un timon qui branlait dans sa main.
Nécessité fait bien plus que
sagesse.
Cramer un jour, ce Cramer dont la presse(77)
A tant gémi sous ma prose et mes vers,
Au magasin déjà rongés des vers;
Le beau Cramer, qui jamais ne s’empresse
Que de chercher la joie et les festins,
Dont le front chauve est encor cher aux belles,
Acteur brillant dans nos pièces nouvelles;
Cramer, vous dis-je, aimé des citadins,
Se promenait dans la ville affligée,
Vide d’argent, et d’ennuis surchargée.
Dans sa cervelle il cherchait un moyen
De la sauver, et n’imaginait rien.
A la fenêtre il voit madame Oudrille,
Et son époux, et son frère, et sa fille,
Qui chantaient tous des chansons en refrain
Près d’un buffet garni de chambertin.
Mon cher Cramer est homme qui se pique
De se connaître en vin plus qu’en musique.
Il entre, il boit; il demeure surpris,
Tout en buvant, de voir de beaux lambris,
Des meubles frais, tout l’air de la richesse:
« Je crois, dit-il non sans quelque allégresse,
Que la fortune enfin vous a compris
Au numéro de ses chers favoris.
L’an dix-sept cent deux, six, ou je me trompe,
Vous étiez loin d’étaler cette pompe;
Vous demeuriez dans le fond d’un taudis;
Votre gosier, raclé par la piquette,
Poussait des sons d’une voix bien moins nette:
Pour Dieu, montrez à mes sens ébaudis
Par quel moyen votre fortune est faite. »
Madame Oudrille en ces mots répliqua:
« La pauvreté longtemps nous suffoqua,
Quand la discorde était dans la famille,
Et de chez elle écartait le bon sens.
J’étais brouillée avec monsieur Oudrille,
Monsieur Oudrille avec tous ses parents,
Ma belle-soeur l’était avec ma fille;
Nous plaidions tous, nous mangions du pain bis.
Notre intérêt nous a tous réunis
Pour être en paix dans son lit comme à table,
Le premier point est d’être raisonnable;
Chacun, cédant un peu de son côté,
Dans la maison met la prospérité. »
Cramer aimait cette saine doctrine:
D’un trait de feu son esprit s’illumine;
Il se recueille, il fait son pronostic,
Boit, prend congé, puis avise un syndic
Qui disputait dans la place voisine
Avec Deluc, et Clavière, et Flournois;
Trois conseillers et quatre bons bourgeois
Auprès de là criaient à pleine tête,
Et se morguaient d’un air très malhonnête.
Cramer leur dit: « Madame Oudrille est prête
A vous donner du meilleur chambertin:
Montez là-haut, c’est l’arrêt du destin;
Ce jour pour vous doit être un jour de fête.
Chacun y court, citadin, conseiller
Le beau Covelle y monte le premier;
En jupon blanc sa belle requinquée,
Les cheveux teints d’une poudre musquée,
L’accompagnait, et serrait son blondin,
Qui sur le cou lui passait une main.
A leur devant madame Oudrille arrive;
Sa face est ronde, et sa mine est naïve:
En la voyant, le coeur se réjouit.
Elle conta comment elle s’y prit
Pour radouber sa barque délabrée.
Tout le conseil entendit la leçon:
Le peuple même écouta la raison.
Les jours sereins de Saturne et de Rhée,
Les temps heureux du beau règne d’Astrée,
Dès ce moment renaquirent pour eux;
On rappela les danses et les jeux
Qu’avait bannis Calvin l’impitoyable,
Jeux protégés par un ministre aimable,
Jeux détestés de Vernet l’ennuyeux.
Celle qu’on dit de Jupiter la fille,
Mère d’amour et des plaisirs de paix,
Revint placer son lit à Plainpalais(78).
Genève fut une grande famille;
Et l’on jura que si quelque brouillon
Mettait jamais le trouble à la maison,
On l’enverrait devers madame Oudrille.
Le roux Rousseau, de fureur hébété,
Avec sa gaupe errant à l’aventure,
S’enfuit de rage, et fit vite un traité
Contre la paix qu’on venait de conclure. |
ÉPILOGUE
Je donnerai le sixième chant(79)
dès que l’auteur voudra bien m’en gratifier; car il gratifie, et
ne vend pas, quoi qu’en dise l’ex-jésuite Patouillet dans un de
ses mandements contre tous les parlements du royaume, sous le nom d’un
archevêque(80). J’espère qu’alors
ma fortune sera faite, comme celle de l’Homme aux quarante écus.
Si quelqu’un se formalise de ces plaisanteries très
légères sur un sujet qui en méritait de plus fortes,
si quelqu’un est assez sot pour se fâcher, l’auteur, qui est parfois
goguenard, m’a promis de le fâcher un peu davantage dans le nouveau
chant que nous espérons publier.
A l’égard de Jean-Jacques, puisqu’il n’a joué
dans tout ce tracas que le rôle d’une cervelle fort mal timbrée;
puisqu’il s’est fait chasser partout où il a paru; puisque c’est
un absurde raisonneur, qui, ayant imprimé sous son nom quelques
petites sottises contre Jésus-Christ, a imprimé aussi dans
le même libelle que Jésus-Christ est mort comme un Dieu(81);
puisqu’il est quelquefois calomniateur, déclaré tel et affiché
tel par une déclaration publique des plénipotentiaires de
France, de Zurich, et de Berne(82), le 25
juillet 1766, nous pensons qu’il a fallu lui donner le fouet beaucoup plus
fort qu’aux autres, et que l’auteur a très bien fait de montrer
le vice et la folie dans toute leur turpitude. Nous l’exhortons à
traiter ainsi les brouillons et les ingrats, et à écraser
les serpents de la littérature de la même main dont il a élevé
des trophées à Henri IV, à Louis XIV, et à
la vérité, dans tous ses ouvrages. Nous avons besoin d’un
vengeur: il est juste que celui qui a vécu avec la petite-fille
de Corneille extermine les descendants des Claveret, des Scudéri,
et des d’Aubignac.
Les lois ne peuvent pas punir un calomniateur littéraire,
encore moins un charlatan déclamateur qui se contredit à
chaque page, un romancier qui croit éclipser Télémaque
en
élevant un jeune seigneur pour en faire un menuisier, et qui croit
surpasser Mme de La Fayette en faisant donner des baisers âcres
par
une Suissesse à un précepteur suisse. Il n’y a pas moyen
de condamner à l’amende honorable ceux qui, ayant devant les yeux
les grands modèles du siècle de Louis XIV, défigurent
la langue française par un style barbare, ou ampoulé, ou
entortillé; ceux qui parlent poétiquement de physique(83);
ceux qui, dans les choses les plus communes, prodiguent les expressions
les plus violentes; ceux qui, ayant fait ronfler au théâtre
des vers qu’on ne peut lire, ne manquent pas de faire dire dans les journaux
qu’ils sont supérieurs à
l’inimitable Racine; ceux qui se croient des Tive-Live
pour avoir copié des dates; ceux qui écrivent l’histoire
avec le style familier de la conversation, ou qui font des phrases au lieu
de nous apprendre des faits; ceux qui, inconnus au barreau, publient les
recueils de leurs plaidoyers(84) inconnus
au public; ceux qui soutiennent une cause respectable par d’absurdes arguments,
et qui ont la bêtise de rapporter les objections les plus accablantes
pour y faire les réponses les plus frivoles et les plus sottes,
ceux qui trafiquent de la louange et de la satire, comme on vend des merceries
dans une boutique, et qui jugent insolemment de tout ce qui est approuvé
sans avoir jamais pu rien produire de supportable; ceux qui... On aurait
plutôt compté les dettes de l’Angleterre que le nombre de
ces excréments du Parnasse.
Nous avons donc besoin qu’il s’élève enfin
parmi nous un homme qui sache détruire cette vermine, qui encourage
le bon goût et qui proscrive le mauvais, qui puisse donner le précepte
et l’exemple. Mais où le trouver? qui sera assez éclairé
et courageux? Ah! si M. l’abbé d’Olivet, notre cher compatriote,
pouvait prendre cette peine! Mais il est trop vieux, et l’ex-jésuite
Nonotte(85) infecte impunément notre
Franche-Comté.
FIN DE LA GUERRE CIVILE DE GENÈVE
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