OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  LA PUCELLE D'ORLÉANS
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PRÉFACE DE DOM APULEIUS RISORIUS, BÉNÉDICTIN.

Remercions la bonne âme par laquelle une Pucelle nous est venue. Ce poème héroïque et moral fut composé vers l’an 1730, comme les doctes le savent, et comme il appert par plusieurs traits de cet ouvrage. Nous voyons dans une lettre de 1740(53), imprimée dans le Recueil des opuscules d’un grand prince, sous le nom du Philosophe de Sans-Souci, qu’une princesse d’Allemagne, à laquelle on avait prêté le manuscrit, seulement pour le lire, fut si édifiée de la circonspection qui règne dans un sujet si scabreux, qu’elle passa un jour et une nuit à le faire copier, et à transcrire elle-même tous les endroits les plus moraux. C’est cette même copie qui nous est enfin parvenue. On a souvent imprimé des lambeaux de notre Pucelle(54), et les vrais amateurs de la saine littérature ont été bien scandalisés de la voir si horriblement défigurée(55). Des éditeurs l’ont donnée en quinze chants, d’autres en seize, d’autres en dix-huit, d’autres en vingt-quatre, tantôt en coupant un chant en deux, tantôt en remplissant des lacunes par des vers que le cocher de Verthamon(56), sortant du cabaret pour aller en bonne fortune, aurait désavoués(1)

Voici donc Jeanne dans toute sa pureté. Nous craignons de faire un jugement téméraire en nommant l’auteur à qui on attribue ce poème épique. Il suffit que les lecteurs puissent tirer quelque instruction de la morale cachée sous les allégories du poème. Qu’importe de connaître l’auteur? Il y a beaucoup d’ouvrages que les doctes et les sages lisent avec délices sans savoir qui les a faits, comme le Pervigilium Veneris, la satire sous le nom de Pétrone (2), et tant d’autres. 

Ce qui nous console beaucoup, c’est qu’on trouvera dans notre Pucelle bien moins de choses hardies et libres que dans tous les grands hommes d’Italie qui ont écrit dans ce goût.

Verum enim vero, à commencer par le Pulci, nous serions bien fâchés que notre discret auteur eût approché des petites libertés que prend ce docteur florentin dans son Morgante. Ce Luigi Pulci, qui était un grave chanoine (3), composa son poème, au milieu du XVe siècle, pour la signora Lucrezia Tornabuoni, mère de Laurent de Médicis le Magnifique ; et il est rapporté (4) qu’on chantait le Morgante à la table de cette dame. C’est le second poème épique qu’ait eu l’Italie. Il y a eu de grandes disputes parmi les savants pour savoir si c’est un ouvrage sérieux ou plaisant. 

Ceux qui l’ont cru sérieux se fondent sur l’exorde de chaque chant, qui commence par des versets de l’Écriture. Voici, par exemple, l’exorde du premier chant: 
 

In principio era il Verbo appresso a Dio; 
Ed era Iddio il Verbo, e’l Verbo lui. 
Questo era il principio al parer mio, etc.

Si le premier chant commence par l’Évangile, le dernier finit par le Salve regina; et cela peut justifier l’opinion de ceux qui ont cru que l’auteur avait écrit très sérieusement, puisque, dans ces temps-là, les pièces de théâtre qu’on jouait en Italie étaient tirées de la Passion et des Actes des saints. 
Ceux qui ont regardé le Morgante comme un ouvrage badin n’ont considéré que quelques hardiesses trop fortes, auxquelles il s’abandonne. 
Morgante demande à Margutte s’il est chrétien ou mahométan: 
 

E se egli crede in Cristo o in Maometto (5)
Rispose allor Margutte: A dirtel tosto, 
Io non credo più ai nero che al azzuro; 
Ma nel cappone, o lesso o vuogli arrosto; 
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
Ma sopra tutto nel buon vino ho fede; 
E credo che sia salvo chi gli crede (6)
Or queste son tre virtù cardinale, 
La gola, e’l culo, el dado, como io t’ho detto(7) .

Vous remarquerez, s’il vous plaît, que le Crescimbeni, qui ne fait nulle difficulté de ranger le Pulci parmi les vrais poètes épiques, dit, pour l’excuser, qu’il était l’écrivain de son temps le plus modeste et le plus mesuré: « il piu modesto e moderato scrittoré(57) ». Le fait est qu’il fut le précurseur du Boyardo et de l’Arioste. C’est par lui que les Roland, les Renaud, les Olivier, les Dudon, furent célèbres en Italie, et il est presque égal à l’Arioste pour la pureté de la langue. 

On en a fait depuis peu une très belle édition con licenza de’ superiori(58). Ce n’est pas moi assurément qui l’ai faite; et si notre Pucelle parlait aussi impudemment que ce Margutte, fils d’un prêtre turc et d’une religieuse grecque, je me garderais bien de l’imprimer. 

On ne trouvera pas non plus dans Jeanne les mêmes témérités que dans l’Arioste; on n’y verra point un saint Jean qui habite dans la lune, et qui dit: 
 

Gli scrittori amo, e fo il debito mio,
Che al vostro mondo fui scrittore anch’ io. 
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · 
E ben convenne ad mio lodato Cristo 
Rendermi guiderdon di si gran sorte(59), etc.

Cela est gaillard; et saint Jean prend là une licence qu’aucun saint de la Pucelle ne prendra jamais. Il semble que Jésus ne doive sa divinité qu’au premier chapitre de saint Jean, et que cet évangéliste l’ait flatté. Ce discours sent un peu son socinien. Notre auteur discret n’a garde de tomber dans un tel excès. 

C’est encore pour nous un grand sujet d’édification, que notre modeste auteur n’ait imité aucun de nos anciens romans, dont le savant Huet, évêque d’Avranches, et le compilateur l’abbé Lenglet, ont fait l’histoire(60). Qu’on se donne seulement le plaisir de lire Lancelot du Lac, au chapitre intitulé Comment Lancelot coucha avec la royne, et comment le sire de Lagant la reprint(61),on verra quelle est la pudeur de notre auteur, en comparaison de nos auteurs antiques. 

Mais quid dicam de l’histoire merveilleuse de Gargantua, dédiée au cardinal de Tournon(62)? On sait que le chapitre des Torche-culs(63) est un des plus modestes de l’ouvrage. 

Nous ne parlons point ici des modernes: nous dirons seulement que tous les vieux contes imaginés en Italie, et mis en vers par La Fontaine, sont encore moins moraux que notre Pucelle. Au reste, nous souhaitons à tous nos graves censeurs les sentiments délicats du beau Monrose; à nos prudes, s’il y en a, la naïveté d’Agnès et la tendresse de Dorothée; à nos guerriers, le bras de la robuste Jeanne; à tous les jésuites, le caractère du bon confesseur Bonifoux; à tous ceux qui tiennent une bonne maison, les attentions et le savoir-faire de Bonneau. 

Nous croyons d’ailleurs ce petit livre un remède excellent contre les vapeurs qui affligent en ce temps-ci plusieurs dames et plusieurs abbés; et quand nous n’aurions rendu que ce service au public, nous croirions n’avoir pas perdu notre temps. 

Figure 2: Charles VII.
 
 
 

Notes additionnelles

Note 1  Dans les dernières éditions que des barbares ont faites de ce poème, le lecteur est indigné de voir une multitude de vers tels que ceux-ci:
 

Chandos, suant et soufflant comme un boeuf,
Tâte du doigt si l’autre est une fille.
" Au diable soit, dit-il, la sotte aiguille! "
Bientôt le diable emporte l’étui neuf.
Il veut encor secouer sa guenille.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
Chacun avait son trot et son allure.

On y dit de saint Louis:
 

Qu’il eût mieux fait, certes, le pauvre sire,
De se gaudir avec sa margoton...
Onc ne tâta de bisques, d’ortolans, etc.

On y trouve Calvin du temps de Charles VII; tout est défiguré, tout est gâté par des absurdités sans nombre. (Note de Voltaire, 1762.) C’est un capucin défroqué, lequel a pris le nom de Maubert, qui est l’auteur de cette infamie, faite uniquement pour la canaille. (Id., 1773). — Pour les vers de Chandos cités dans cette note, voyez les variantes du XIIIe chant; pour les autres, les variantes du Ve. (R.)
 
 

Note_2 Dans le chapitre xiv du Pyrrhonisme de l’histoire, consacré à l’examen du poème attribué au consul Pétrone, Voltaire s’est, avec raison, montré beaucoup plus sévère en fait de goût qu’il ne l’est ici. (R.)
 
 

Note_3  Ginguené (Histoire littéraire d’Italie, IV, 214) adopte cette opinion, que Voltaire lui-même a énoncée de nouveau (en 1767) dans la seconde de ses Lettres à S. A. monseigneur le prince de*** sur Rabelais, etc. Les biographes nationaux prétendent, au contraire, que le Pulci était marié: " Si sa certamente ch’ egli viaggio per la Lombardia, e altrove, e che s’accaso verso l’anno 1473, con Lucrezia di Uberto di Giovanni degli Albizzi, da cui ebbe due figliuoli, Roberto e Jacopo. " Elogio di Luigi Pulci, scritto dal sig. Gluseppe Pelli. Morgante Maggiore, Milano, 1806, in-8, I, vii. (R.)
 
 
 

Note_4 Bernardo Tasso (Lettere; Padova, 1733-51, I, 147; II, 307), que Voltaire semble vouloir désigner ici, est la seule autorité sur laquelle s’appuie Crescimbeni, qui rapporte le même fait; mais un éditeur du Pulci fait remarquer que son récit n’a été mis en doute par personne. (R.)
 
 

Note_5 On lit dans le Pulci (cant. xviii, st. 114) les trois vers suivants, qui renferment la même idée, ainsi que l’a observé M. Louis du Bois:
 

Dimmi, piu oltre, io non t’ho domandato,
Se se’ cristiano, o se se’ sarasino,
O se tu credi in Cristo o in Apollino. (R.)

 

Note_6 Cant. xviii, St. 115. (R.)
 
 

Note_7 Ces deux vers ont, depuis longtemps, été remplacés par les suivants (cant. xviii, st. 132) dans les éditions publiées en Italie:
 

Or queste son le mie virtù morale
La gola, e’l bere, el dado ch’io t’ho detto. (R.)