OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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PIÈCES EN VERS

LA MORT DE Mlle LECOUVREUR,

CÉLÈBRE ACTRICE(17).  (1730)

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Que vois-je? quel objet! Quoi! ces lèvres charmantes,
Quoi! ces yeux d'où partaient ces flammes éloquentes,
Éprouvent du trépas les livides horreurs!
Muses, Grâces, Amours, dont elle fut l'image,
O mes dieux et les siens, secourez votre ouvrage!
Que vois-je? c'en est fait, je t'embrasse, et tu meurs!
Tu meurs; on sait déjà cette affreuse nouvelle;
Tous les coeurs sont émus de ma douleur mortelle.
J'entends de tous côtés les beaux-arts éperdus
S'écrier en pleurant: « Melpomène n'est plus! »
Que direz-vous, race future(18),
Lorsque vous apprendrez la flétrissante injure
Qu'à ces arts désolés font des hommes cruels?
Ils privent de la sépulture
Celle qui dans la Grèce aurait eu des autels.
Quand elle était au monde, ils soupiraient pour elle;
Je les ai vus soumis, autour d'elle empressés:
Sitôt qu'elle n'est plus, elle est donc criminelle!
Elle a charmé le monde, et vous l'en punissez!
Non, ces bords désormais ne seront plus profanes;
Ils contiennent ta cendre; et ce triste tombeau,
Honoré par nos chants, consacré par tes mânes,
Est pour nous un temple nouveau!
Voilà mon Saint-Denis; oui, c'est là que j'adore
Tes talents, ton esprit, tes grâces, tes appas:
Je les aimai vivants, je les encense encore
Malgré les horreurs du trépas,
Malgré l'erreur et les ingrats,
Que seuls de ce tombeau l'opprobre déshonore.
Ah! verrai-je toujours ma faible nation,
Incertaine en ses voeux, flétrir ce qu'elle admire:
Nos moeurs avec nos lois toujours se contredire;
Et le Français volage endormi sous l'empire
De la superstition?
Quoi! n'est-ce donc qu'en Angleterre
Que les mortels osent penser?
O rivale d'Athène, ô Londre! heureuse terre!
Ainsi que les tyrans vous avez su chasser
Les préjugés honteux qui vous livraient la guerre.
C'est là qu'on sait tout dire, et tout récompenser;
Nul art n'est méprisé, tout succès a sa gloire.
Le vainqueur de Tallard, le fils de la victoire,
Le sublime Dryden, et le sage Addison,
Et la charmante Ophils(19), et l'immortel Newton,
Ont part au temple de mémoire:
Et Lecouvreur à Londre aurait eu des tombeaux
Parmi les beaux-esprits, les rois, et les héros.
Quiconque a des talents à Londre est un grand homme.
L'abondance et la liberté
Ont, après deux mille ans, chez vous ressuscité
L'esprit de la Grèce et de Rome.
Des lauriers d'Apollon dans nos stériles champs
La feuille négligée est-elle donc flétrie?
Dieux! pourquoi mon pays n'est-il plus la patrie
Et de la gloire et des talents?
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NOTES

Note_17 Mlle Lecouvreur mourut le 20 mars 1730. Voltaire mit beaucoup de réserve à donner des copies de ces vers, si l'on en juge par sa lettre à Thieriot, du 1er mai 1731. Frédéric, alors prince royal de Prusse, les mit en musique; voyez sa lettre du 26 janvier 1738. (B.)

Note_18 Malherbe commence son ode Sur l'attentat commis en la personne de Henri le Grand le 19 décembre 1605, par ces vers:
 

Que direz-vous, races futures,
Si quelquefois un vrai discours
Vous récite les aventures
De nos abominables jours? (B.)

Note_19 Anne Oldfield ou Oldfields, illustre actrice anglaise, morte le 23 octobre 173o, fut enterrée à l'abbaye de Westminster. (B.)

 

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