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LE TEMPLE DU GOÛT (1731)

Avertissement de l’édition de Kehl.
Avertissement de Beuchot.
Lettre à M. Cideville sur le Temple du goût.
Le Temple du Goût
Variantes du Temple du Goût

AVERTISSEMENT DE L'ÉDITION DE KEHL.

Le Temple du Goût a fait à M. de Voltaire plus d'ennemis peut-être que ceux de ses ouvrages où il a combattu les préjugés les plus puissants et les plus funestes.
On ne pardonna point à l'auteur de la Henriade, d'Oedipe, de Brutus et de Zaïre, d'oser juger les poètes du siècle passé, trouver des défauts dans Corneille, dans Racine, dans Despréaux, et apprécier ce qu'on était convenu d admirer. Cependant un demi-siècle s'est écoulé, et il n'y a peut-être pas un seul des jugements du Temple du Goût qui ne soit devenu l'opinion générale des hommes éclairés.
Nous croyons devoir dire un mot des variantes de ce poème.
La Critique conseillait à M. de Voltaire de ne point faire de vers dans sa vieillesse, et de ne pas aller en Allemagne. Il n'a point profité de ces conseils, et nous y aurions beaucoup perdu s'il avait suivi le premier. Il a laissé subsister ces vers pour éviter apparemment qu'on lui reprochât de les avoir ôtés: mais il a supprimé
Donnez plus d'intrigue à Brutus,
Plus de vraisemblance à Zaïre;
parce que ces conseils de la Critique étaient moins l'expression de son jugement qu'un sacrifice qu'il faisait à l'opinion publique du moment.
Il a supprimé également quelques louanges qui n'étaient que des compliments de société, et qui, dans un ouvrage lu par toute l'Europe et destiné pour la postérité, auraient contrasté avec les jugements sévères mais justes, que contient le reste du poème.
Il n'a pas cru devoir conserver non plus les éloges qu'il avait donnés d'abord au cardinal de Fleury, parce que le cardinal se rendit, peu de temps après, l'instrument de la haine des cagots contre M. de Voltaire, quoiqu'il les méprisât autant que M. de Voltaire lui-même pouvait les mépriser.
Toutes les fois qu'un homme de lettres loue un ministre ou un prince, il conserve le droit d'effacer ses éloges s'ils cessent de les mériter. (K.)
AVERTISSEMENT DE BEUCHOT.
Voltaire lui-même dans une de ses notes (Voyez ci-après la première note du Temple du Goût.), dit que cet ouvrage fut composé en 1731; mais il était encore manuscrit à la fin de 1732, lorsque l'auteur l'envoya à Cideville (voyez sa lettre du 8 décembre 1732). Ce fut en mars ou avril 1733 que le Temple du Goût parut imprimé: l'auteur l'avait fait imprimer sans permission; il en convient lui-même dans sa lettre à Thieriot, du 1er mai 1733, où il dit avoir fait imprimer sans une permission scellée avec de la cire jaune. Toutes les critiques qu'on en fit, et qui furent présentées à l'approbation du sceau ou de la police furent arrêtées, ce qui ne les empêcha pas toutes de paraître. Voici celles que j'ai vues:

I. Observations critiques sur le Temple du Goust, 1733, in-8° de 16 pages; elles parurent en avril 1733. L'éloge de Roy qu'on fait dans la dernière phrase, fit attribuer à cet auteur les Observations, qui paraissent être de l'abbé Desfontaines, ou tout au moins de son ami Castre d'Auvigny. Une seconde édition augmentée parut à la suite de l'Essai d'apologie, etc. (voyez n° III).

II. Lettre de M.*** à son ami, sur le Temple du Goust de M. de Voltaire (1733), in-8° de 7 pages. Cette Lettre est de l'abbé Goujet.

III. Essai d'apologie des auteurs censurés dans le Temple du Goust de M. de Voltaire, in-8° de 32 pages, y compris la seconde édition des Observations critiques, qui commencent page 15. L'abbé Desfontaines fut au moins l'éditeur de l'Essai d'apologie.

IV. Entretien de deux Gascons à la promenade, sur le Temple du Goust, à Éphèse, aux dépens des héritiers d'Érostrate, 1733, in-8°, dialogue en vers dont l'auteur est un Provençal nommé Perrin, ancien secrétaire du maréchal de Villars.

V. Le Temple du Goust, comédie (par Romagnesi et Nivau), représentée, pour la première fois, par les comédiens italiens ordinaires du roi, le 11 juillet 1733. Paris, Briasson, 1733, in-8°.

VI. Le Temple du Goust, comédie, à la Haye, par la compagnie, 1733, in-8° de ij et 34 pages.

Voltaire, dans sa lettre à Thieriot, du 9 février 1736, attribue cette comédie à Delaunay; mais elle est de l'abbé d'Allainval. Quoique portant l'adresse de la Haye, elle avait été imprimée à Mantes, chez Tellier, qui, quelques années auparavant, avait été condamné au carcan par coutumace, pour avoir imprimé les Nouvelles ecclésiastiques. Lorsqu'il eut obtenu sa grâce, les jésuites lui firent imprimer la comédie antijanséniste intitulée la Femme docteur, afin, lui dirent-ils, de réparer le mal qu'il avait fait par l'impression des Nouvelles ecclésiastiques.
Dans la comédie de d'Allainval, Voltaire figure sous le nom de Momus; un personnage appelé Kafener est évidemment Falkener, à qui est dédiée Zaïre; voyez tome Ier, du Théâtre.
Beaucoup d'épigrammes furent lancées contre le Temple du Goût. Boindin, qui se reconnut dans Bardus ou Bardou, avait aussi fait une comédie qu'il intitula Polichinelle sur le Parnasse, et qu'il lut en plein café. Boindin voulait aussi faire graver un dessin où tous les personnages du Temple du Goût figuraient. Polichinelle est au milieu, Rollin est immédiatement au-dessous, ayant à ses côtés les demoiselles Lecouvreur et Sallé; Voltaire était représenté en malade. Le lieu de la scène est orné de seringues et autres instruments des apothicaires. ( B.)

* * * * *

LETTRE A M. CIDEVILLE SUR LE TEMPLE DU GOÛT.

(52)Monsieur, vous avez vu et vous pouvez rendre témoignage comment cette bagatelle fut conçue et exécutée. C'était une plaisanterie de société. Vous y avez eu part comme un autre: chacun fournissait ses idées, et je n'ai guère eu d'autre fonction que celle de les mettre par écrit.

M. de *** disait que c'était dommage que Bayle eût enflé son dictionnaire de plus de deux cents articles de ministres et de professeurs luthériens ou calvinistes; qu'en cherchant l'article de César, il n'avait rencontré que celui de Jean Césarius(53), professeur à Cologne; et qu'au lieu de Scipion, il avait trouvé six grandes pages sur Gaspard Scioppius. De là on concluait, à la pluralité des voix, à réduire Bayle en un seul tome dans la bibliothèque du Temple du Goût.

Vous m'assuriez tous que vous aviez été assez ennuyés en lisant l'Histoire de l'Académie française; que vous vous intéressiez fort peu à tous les détails des ouvrages de Balesdens, de Porchères, de Bardin, de Baudoin, de Faret, de Colletet, et d'autres pareils grands hommes, et je vous en crus sur votre parole. On ajoutait qu'il n'y a guère aujourd'hui de femmes d'esprit qui n'écrivent de meilleures lettres que Voiture; on disait que Saint-Évremond n'aurait jamais dû faire de vers, et qu'on ne devait pas imprimer toute sa prose. C'est le sentiment du public éclairé; et moi, qui trouve toujours tous les livres trop longs, et surtout les miens, je réduisais aussitôt tous ces volumes à très peu de pages.

Je n'étais en tout cela que le secrétaire du public. Si ceux qui perdent leur cause se plaignent, ils ne doivent pas s'adresser à celui qui a écrit l'arrêt.

Je sais que des politiques ont regardé cette innocente plaisanterie du Temple du Goût comme un grave attentat. Ils prétendent qu'il n'y a qu'un malintentionné qui puisse avancer que le château de Versailles n'a que sept croisées de face sur la cour, et soutenir que Le Brun, qui était premier peintre du roi, a manqué de coloris,

Des rigoristes disent qu'il est impie de mettre des filles de l'Opéra, Lucrèce, et des docteurs de Sorbonne, dans le Temple du Goût.

Des auteurs auxquels on n'a point pensé crient à la satire, et se plaignent que leurs défauts sont désignés, et leurs grandes beautés passées sous silence; crime irrémissible qu'ils ne pardonneront de leur vie; et ils appellent le Temple du Goût un libelle diffamatoire.

On ajoute qu'il est d'une âme noire de ne louer personne sans un petit correctif et que, dans cet ouvrage dangereux, nous n'avons jamais manqué de faire quelque égratignure à ceux que nous avons caressés.

Je répondrai en deux mots à cette accusation: Qui loue tout n'est qu'un flatteur; celui-là seul sait louer, qui loue avec restriction.

Ensuite, pour mettre de l'ordre dans nos idées, comme il convient dans ce siècle éclairé, je dirai qu'il faudrait un peu distinguer entre la critique, la satire, et le libelle.

Dire que le Traité des Études(54)est un livre à jamais utile, et que par cette raison même il en faut retrancher quelques plaisanteries et quelques familiarités peu convenables à ce sérieux ouvrage; dire que les Mondes(55)est un livre charmant et unique, et qu'on est fâché d'y trouver que le jour est une beauté blonde, et la nuit une beauté brune, et d'autres petites douceurs: voilà, je crois, de la critique.

Que Despréaux ait écrit(56),

Si je pense exprimer un auteur sans défaut,
La raison dit Virgile, et la rime Quinault;
c'est de la satire, et de la satire même assez injuste en tous sens (avec le respect que je lui dois) car la rime de défaut n'est point assez belle pour rimer avec Quinault; et il est aussi peu vrai de dire que Virgile est sans défaut, que de dire que Quinault est sans naturel et sans grâces.

Les couplets de Rousseau, le Masque de Laverne(57), et telle autre horreur, certains ouvrages de Gacon; voilà ce qui s'appelle un libelle diffamatoire.

Tous les honnêtes gens qui pensent sont critiques, les malins sont satiriques, les pervers font des libelles; et ceux qui ont fait avec moi le Temple du Goût ne sont assurément ni malins ni méchants.

Enfin voilà ce qui nous amusa pendant plus de quinze jours. Les idées se succédaient les unes aux autres; on changeait tous les soirs quelque chose, et cela a produit sept ou huit Temples du Goût absolument différents.

Un jour nous y mettions les étrangers, le lendemain nous n'admettions que les Français. Les Maffei, les Pope, les Bononcini, ont perdu à cela plus de cinquante vers, qui ne sont pas fort à regretter. Quoi qu'il en soit, cette plaisanterie n'était point du tout faite pour être publique.

Une des plus mauvaises et des plus infidèles copies d'un des plus négligés brouillons de cette bagatelle, ayant couru dans le monde, a été imprimée sans mon aveu; et celui qui l'a donnée, quel qu'il soit, a très grand tort.

Peut-être fait-on plus mal encore de donner cette nouvelle édition; il ne faut jamais prendre le public pour confident de ses amusements: mais la sottise est faite et c'est un des cas ou l'on ne peut faire que des fautes

Voici donc une faute nouvelle; et le public aura une petite esquisse (si cela même peut en mériter le nom) telle qu'elle a été faite dans une société où l'on savait s'amuser sans la ressource du jeu, où l'on cultivait les belles-lettres sans esprit de parti, où l'on aimait la vérité plus que la satire, et où l'on savait louer sans flatterie.

S'il avait été question de faire un traité du Goût, on aurait prié les de Cotte et les Boffrand de parler d'architecture, les Coypel de définir leur art avec esprit, les Destouches de dire quelles sont les grâces de la musique, les Crébillon de peindre la terreur qui doit animer le théâtre: pour peu que chacun d'eux eût voulu dire ce qu'il sait, cela aurait fait un gros in-folio. Mais on s'est contenté de mettre en général les sentiments du public dans un petit écrit sans conséquence, et je me suis chargé uniquement de tenir la plume.

Il me reste à dire un mot sur notre jeune noblesse, qui emploie l'heureux loisir de la paix à cultiver les lettres et les arts; bien différente en cela des augustes Visigoths, leurs ancêtres, qui ne savaient pas signer leurs noms. S'il y a encore dans notre nation si polie quelques barbares et quelques mauvais plaisants qui osent désapprouver des occupations si estimables, on peut assurer qu'ils en feraient autant s'ils le pouvaient. Je suis très persuadé que quand un homme ne cultive point un talent, c'est qu'il ne l'a pas; qu'il n'y a personne qui ne fit des vers s'il était né poète, et de la musique s'il était né musicien.

Il faut seulement que les graves critiques, aux yeux desquels il n'y a d'amusement honorable dans le monde que le lansquenet et le biribi, sachent que les courtisans de Louis XIV, au retour de la conquête de Hollande, en 1672, dansèrent à Paris sur le théâtre de Lulli, dans le jeu de paume de Belleaire, avec les danseurs de l'opéra, et que l'on n'osa pas en murmurer. A plus forte raison doit-on, je crois, pardonner à la jeunesse d'avoir eu de l'esprit dans un âge où l'on ne connaissait que la débauche.

Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci(58).

Je suis, etc.

* * * * *

LE TEMPLE DU GOÛT


(59)Le cardinal oracle de la France,
Non ce Mentor qui gouverne aujourd'hui(60),
Mais ce Nestor qui du Pinde est l'appui,
Qui des savants a passé l'espérance,
Qui les soutient, qui les anime tous,
Qui les éclaire, et qui règne sur nous
Par les attraits de sa douce éloquence;
Ce cardinal qui sur un nouveau ton
En vers latins fait parler la sagesse,
Réunissant Virgile avec Platon,
Vengeur du ciel, et vainqueur de Lucrèce(61);

ce cardinal, enfin, que tout le monde doit reconnaître à ce portrait, me dit un jour qu'il voulait que j'allasse avec lui au Temple du Goût. « C'est un séjour, me dit-il, qui ressemble au Temple de l'Amitié(62),dont tout le monde parle, où peu de gens vont, et que la plupart de ceux qui y voyagent n'ont presque jamais bien examiné. »
 

Je répondis avec franchise:
« Hélas! je connais assez peu
Les lois de cet aimable dieu;
Mais je sais qu'il vous favorise.
Entre vos mains il a remis
Les clefs de son beau paradis;
Et vous êtes, à mon avis
Le vrai pape de cette église:
Mais de l'autre pape et de vous
(Dût Rome se mettre un courroux)
La différence est bien visible;
Car la Sorbonne ose assurer
Que le saint-père peut errer,
Chose, à mon sens, assez possible;
Mais pour moi, quand je vous entends
D'un ton si doux et si plausible
Débiter vos discours brillants,
Je vous croirais presque infaillible.

— Ah! me dit-il, l'infaillibilité est à Rome pour les choses qu'on ne comprend point, et dans le Temple du Goût pour les choses que tout le monde croit entendre. Il faut absolument que vous veniez avec moi. — Mais, insistai-je encore, si vous me menez avec vous, je m'en vanterai à tout le monde(63).
 

Sur ce petit pèlerinage
Aussitôt on demandera
Que je compose un gros ouvrage.
Voltaire simplement fera
Un récit court, qui ne sera
Qu'un très frivole badinage.
Mais son récit on frondera;
A la cour on murmurera;
Et dans Paris on me prendra
Pour un vieux conteur de voyage
Qui vous dit d'un air ingénu
Ce qu'il n'a ni vu ni connu,
Et qui vous ment à chaque page. »

Cependant, comme il ne faut jamais se refuser un plaisir honnête dans la crainte de ce que les autres en pourront penser, je suivis le guide qui me faisait l'honneur de me conduire.
 

Cher Rothelin(64), vous fûtes du voyage,
Vous que le goût ne cesse d'inspirer,
Vous dont l'esprit si délicat, si sage,
Vous dont l'exemple a daigné me montrer
Par quels chemins on peut sans s'égarer
Chercher ce goût, ce dieu que dans cet âge
Maints beaux esprits font gloire d'ignorer.

Nous rencontrâmes en chemin bien des obstacles. D'abord nous trouvâmes MM. Baldus, Scioppius, Lexicocrassus, Scriblerius; une nuée de commentateurs qui restituaient des passages, et qui compilaient de gros volumes à propos d'un mot qu'ils n'entendaient pas.
 

Là j'aperçus les Dacier, les Saumaises(65),
Gens hérissés de savantes fadaises,
Le teint jauni, les yeux rouges et secs,
Le dos courbé sous un tas d'auteurs grecs,
Tout noircis d'encre, et coiffés de poussière.
Je leur criai de loin par la portière:
« N'allez-vous pas dans le Temple du Goût
Vous décrasser? — Nous, messieurs? point du tout;
Ce n'est pas là, grâce au ciel, notre étude:
Le goût n'est rien; nous avons l'habitude
De rédiger au long de point en point
Ce qu'on pensa; mais nous ne pensons point. »

Après cet aveu ingénu, ces messieurs voulurent absolument nous faire lire certains passages de Dictys de Crète et de Métrodore de Lampsaque, que Scaliger avait estropiés. Nous les remerciâmes de leur courtoisie, et nous continuâmes notre chemin. Nous n'eûmes pas fait cent pas, que nous trouvâmes un homme entouré de peintres, d'architectes, de sculpteurs, de doreurs, de faux connaisseurs, de flatteurs. Ils tournaient le dos au Temple du Goût.
 

D'un air content l'orgueil se reposait,
Se pavanait sur son large visage;
Et mon Crassus tout en ronflant disait:
« J'ai beaucoup d'or, de l'esprit davantage;
Du goût, messieurs, j'en suis pourvu sur tout;
Je n'appris rien, je me connais à tout(66);
Je suis un aigle en conseil, en affaires;
Malgré les vents, les rocs, et les corsaires,
J'ai dans le port fait aborder ma nef:
Partant il faut qu'on me bâtisse en bref
Un beau palais fait pour moi, c'est tout dire,
Où tous les arts soient en foule entassés
Où tout le jour je prétends qu'on m'admire.
L'argent est prêt; je parle, obéissez.
Il dit, et dort. Aussitôt la canaille
Autour de lui s'évertue et travaille.
Certain maçon, en Vitruve érigé,
Lui trace un plan d'ornements surchargé,
Nul vestibule, encor moins de façade;
Mais vous aurez une longue enfilade;
Vos murs seront de deux doigts d'épaisseur,
Grands cabinets, salon sans profondeur,
Petits trumeaux, fenêtres à ma guise,
Que l'on prendra pour des portes d'église;
Le tout boisé, verni, blanchi, doré,
Et des badauds à coup sûr admiré.
« Réveillez-vous, monseigneur, je vous prie,
Criait un peintre; admirez l'industrie
De mes talents; Raphaël n'a jamais
Entendu l'art d'embellir un palais:
C'est moi qui sais ennoblir la nature;
Je couvrirai plafonds, voûte, voussure,
Par cent magots travaillés avec soin,
D'un pouce ou deux, pour être vus de loin. »
Crassus s'éveille; il regarde, il rédige,
A tort, à droit, règle, approuve, corrige.
A ses côtés un petit curieux
Lorgnette en main, disait: « Tournez les yeux,
Voyez ceci, c'est pour votre chapelle;
Sur ma parole achetez ce tableau,
C'est Dieu le père en sa gloire éternelle,
Peint galamment dans le goût de Wateau(67). »

Et cependant un fripon de libraire(68),
Des beaux esprits écumeur mercenaire,
Tout Bellegarde à ses yeux étalait,
Gacon, Le Noble, et jusqu'à Desfontaines,
Recueils nouveaux, et journaux à centaines:
Et monseigneur voulait lire, et bâillait.

Je crus en être quitte pour ce petit retardement, et que nous allions arriver au temple sans autre mauvaise fortune mais la route est plus dangereuse que je ne pensais. Nous trouvâmes bientôt une nouvelle embuscade.
 

Tel un dévot infatigable,
Dans l'étroit chemin du salut,
Est cent fois tenté par le diable
Avant d'arriver à son but.

C'était un concert que donnait un homme de robe, fou de la musique, qu'il n'avait jamais apprise, et encore plus fou de la musique italienne, qu'il ne connaissait que par de mauvais airs inconnus à Rome, et estropiés en France par quelques filles de l'Opéra(69).

Il faisait exécuter alors un long récitatif français, mis en musique par un Italien qui ne savait pas notre langue. En vain on lui remontra que cette espèce de musique, qui n'est qu'une déclamation notée, est nécessairement asservie au génie de la langue, et qu'il n'y a rien de si ridicule que des scènes françaises chantées à l'italienne, si ce n'est de l'italien chanté dans le goût français.
 

La nature féconde, ingénieuse, et sage,
Par ses dons partagés ornant cet univers,
Parle à tous les humains, mais sur des tons divers.
Ainsi que son esprit tout peuple a son langage,
Ses sons et ses accents à sa voix ajustés,
Des mains de la nature exactement notés:
L'oreille heureuse et fine en sent la différence.
Sur le ton des Français il faut chanter en France.
Aux lois de notre goût Lulli sut se ranger;
Il embellit notre art, au lieu de le changer. »

A ces paroles judicieuses, mon homme répondit en secouant la tête. « Venez, venez, dit-il; on va vous donner du neuf. » Il fallut entrer, et voilà son concert qui commence.
 

Du grand Lulli vingt rivaux fanatiques,
Plus ennemis de l'art et du bon sens,
Défiguraient sur des tons glapissants
Des vers français en fredons italiques.
Une bégueule en lorgnant se pâmait;
Et certain fat, ivre de sa parure,
En se mirant chevrotait, fredonnait,
Et, de l'index battant faux la mesure,
Criait bravo lorsque l'on détonnait.

Nous sortîmes au plus vite: ce ne fut qu'au travers de bien des aventures pareilles que nous arrivâmes enfin au Temple du Goût.
 

Jadis en Grèce on en posa
Le fondement ferme et durable,
Puis jusqu'au ciel on exhaussa
Le faîte de ce temple aimable:
L'univers entier l'encensa.
Le Romain, longtemps intraitable,
Dans ce séjour s'apprivoisa;
Le musulman, plus implacable(70),
Conquit le temple, et le rasa(71).
En Italie on ramassa
Tous les débris que l'infidèle
Avec fureur en dispersa.
Bientôt François Premier osa
En bâtir un sur ce modèle;
Sa postérité méprisa
Cette architecture si belle.
Richelieu vint, qui répara
Le temple abandonné par elle.
Louis le Grand le décora:
Colbert, son ministre fidèle,
Dans ce sanctuaire attira
Des beaux-arts la troupe immortelle.
l'Europe jalouse admira
Ce temple en sa beauté nouvelle;
Mais je ne sais s'il durera(72).
Je pourrais décrire ce temple,
Et détailler les ornements
Que le voyageur y contemple;
Mais n'abusons point de l'exemple
De tant de faiseurs de romans;
Surtout fuyons le verbiage
De monsieur de Félibien(73),
Qui noie éloquemment un rien
Dans un fatras de beau langage.
Cet édifice précieux
N'est point chargé des antiquailles
Que nos très gothiques aïeux
Entassaient autour des murailles
De leurs temples, grossiers comme eux(74):
Il n'a point les défauts pompeux
De la chapelle de Versaille(75),
Ce colifichet fastueux,
Qui du peuple éblouit les yeux,
Et dont le connaisseur se raille.

Il est plus aisé de dire ce que ce temple n'est pas, que de faire connaître ce qu'il est. J'ajouterai seulement, en général, pour éviter la difficulté(76):
 

Simple en était la noble architecture;
Chaque ornement, à sa place arrêté,
Y semblait mis par la nécessité:
L'art s'y cachait sous l'air de la nature
L'oeil satisfait embrassait sa structure,
Jamais surpris, et toujours enchanté(77).

Le temple était environné d'une foule de virtuoses, d'artistes, et de juges de toute espèce, qui s'efforçaient d'entrer, mais qui n'entraient point:
 

Car la Critique, à l'oeil sévère et juste,
Gardant les clefs de cette porte auguste,
D'un bras d'airain fièrement repoussait
Le peuple goth qui sans cesse avançait.

Oh! que d'hommes considérables, que de gens du bel air, qui président si impérieusement à de petites sociétés(78), ne sont point reçus dans ce temple, malgré les dîner qu'ils donnent aux beaux esprits, et malgré les louanges qu'ils reçoivent dans les journaux!
 

On ne voit point dans ce pourpris
Les cabales toujours mutines
De ces prétendus beaux esprits
Qu'on vit soutenir dans Paris
Les Pradons et les Scudéris(79)
Contre les immortels écrits
Des Corneilles et des Racines.

On repoussait aussi rudement ces ennemis obscurs de tout mérite éclatant, ces insectes de la société, qui ne sont aperçus que parce qu'ils piquent(80). Ils auraient envié également Rocroy au grand Coudé, Denain à Villars, et Polyeucte à Corneille; ils auraient exterminé Le Brun pour avoir fait le tableau de la famille de Darius. Ils ont forcé le célèbre Le Moine à se tuer pour avoir fait l'admirable salon d'Hercule. Ils ont toujours dans les mains la ciguë que leurs pareils firent boire à Socrate.
 

L'Orgueil les engendra dans les flancs de l'Envie.
L'Intérêt, le Soupçon, l'infâme Calomnie,
Et souvent les dévots, monstres plus odieux,
Entr'ouvrent en secret d'un air mystérieux
Les portes des palais à leur cabale impie.
C'est là que d'un Midas ils fascinent les yeux;
Un fat leur applaudit, un méchant les appuie(81):
Le mérite indigné, qui se tait devant eux,
Verse en secret des pleurs, que le temps seul essuie.

Ces lâches persécuteurs s'enfuirent en voyant paraître mes deux guides. Leur fuite précipitée fit place à un spectacle plus plaisant: c'était une foule d'écrivains de tout rang, de tout état, et de tout âge, qui grattaient à la porte, et qui priaient la Critique de les laisser entrer. L'un apportait un roman mathématique, l'autre une harangue à l'Académie; celui-ci venait de composer une comédie métaphysique, celui-là tenait un petit recueil de ses poésies, imprimé depuis longtemps incognito, avec une longue approbation(82) et un privilège. Cet autre venait présenter un mandement en style précieux, et était tout surpris qu'on se mît à rire au lieu de lui demander sa bénédiction. « Je suis le révérend P. Albertus Garassus(83), disait un moine noir; je prêche mieux que Bourdaloue: car jamais Bourdaloue ne fit brûler de livres; et moi j'ai déclamé avec tant d'éloquence contre Pierre Bayle, dans une petite province toute pleine d'esprit, j'ai touché tellement les auditeurs, qu'il y en eut six qui brûlèrent chacun leur Bayle. Jamais l'éloquence n'obtint un si beau triomphe. — Allez, frère Garassus, lui dit la Critique, allez, barbare; sortez du Temple du Goût; sortez de ma présence, Visigoth moderne, qui avez insulté celui que j'ai inspiré. — J'apporte ici Marie Alacoque, disait un homme fort grave(84). —Allez souper avec elle, répondit la déesse. »
 

Un raisonneur avec un fausset aigre
Criait: « Messieurs, je suis ce juge intègre
Qui toujours parle, argue, et contredit;
Je viens siffler tout ce qu'on applaudit. »
Lors la Critique apparut, et lui dit:
« Ami Bardou, vous êtes un grand maître,
Mais n'entrerez en cet aimable lieu;
Vous y venez pour fronder notre dieu
Contentez-vous de ne le pas connaître. »

M. Bardou(85) se mit alors à crier: « Tout le monde est trompé et le sera; il n'y a point de dieu du Goût, et voici comme je le prouve. » Alors il proposa, il divisa, il subdivisa, il distingua, il résuma; personne ne l'écouta, et l'on s'empressait à la porte plus que jamais.

Parmi les flots de la foule insensée
De ce parvis obstinément chassée,
Tout doucement venait Lamotte-Houdard(86),
Lequel disait d'un ton de papelard:
« Ouvrez, messieurs, c'est mon Oedipe en prose.
Mes vers sont durs, d'accord, mais forts de chose(87):
De grâce, ouvrez; je veux à Despréaux
Contre les vers dire avec goût deux mots. »

La Critique le reconnut à la douceur de son maintien et à la dureté de ses derniers vers, et elle le laissa quelque temps entre Perrault et Chapelain, qui assiégeaient la porte depuis cinquante ans, en criant contre Virgile.

Dans le moment arriva un autre versificateur, soutenu par deux petits satyres, et couvert de lauriers et de chardons(88).
 

« Je viens, dit-il(89), pour rire et pour m'ébattre,
Me rigolant, menant joyeux déduit,
Et jusqu'au jour faisant le diable à quatre. »

— Qu'est-ce que j'entends là? dit la Critique. — C'est moi, reprit le rimeur. J'arrive d'Allemagne pour vous voir, et j'ai pris la saison du printemps:
 

Car les jeunes zéphirs, de leurs chaudes haleines,
Ont fondu l'écorce des eaux(90). »

Plus il parlait ce langage, moins la porte s'ouvrait. « Quoi! l'on me prend donc, dit-il,
 

Pour(91) une grenouille aquatique,
Qui du fond d'un petit thorax
Va chantant, pour toute musique,
Brekeke, kake, koax, koax, koax?

— Ah, bon Dieu! s'écria la Critique(92), quel horrible jargon! » Elle ne put d'abord reconnaître celui qui s'exprimait ainsi. On lui dit que c'était Rousseau, dont les muses avaient changé la voix, en punition de ses méchancetés: elle ne pouvait le croire, et refusait d'ouvrir.

Elle ouvrit pourtant en faveur de ses premiers vers; mais elle s'écria:
 

« O vous, messieurs les beaux esprits,
Si vous voulez être chéris
Du dieu de la double montagne,
Et que toujours dans vos écrits
Le dieu du goût vous accompagne,
Faites tous vos vers à Paris,
Et n'allez point en Allemagne. »

Puis, me faisant approcher, elle me dit tout bas: « Tu le connais; il fut ton ennemi, et tu lui rends justice(93).
 

Tu vis sa muse indifférente,
Entre l'autel et le fagot,
Manier d'une main savante
De David la harpe imposante,
Et le flageolet de Marot.
Mais n'imite pas la faiblesse
Qu'il eut de rimer trop longtemps:
Les fruits des rives du Permesse
Ne croissent que dans le printemps,
Et la froide et triste vieillesse
N'est faite que pour le bon sens. »

Après m'avoir donné cet avis, la Critique décida que Rousseau passerait devant Lamotte en qualité de versificateur, mais que Lamotte aurait le pas toutes les fois qu'il s'agirait d'esprit et de raison.

Ces deux hommes si différents n'avaient pas fait quatre pas que l'un pâlit de colère, et l'autre tressaillit de joie, à l'aspect d'un homme qui était depuis longtemps dans ce temple, tantôt à une place, tantôt à une autre.
 

C'était le discret Fontenelle,
Qui, par les beaux-arts entouré,
Répandait sur eux, à son gré,
Une clarté douce et nouvelle.
D'une planète, à tire-d'aile,
En ce moment il revenait
Dans ces lieux où le Goût tenait
Le siège heureux de son empire:
Avec Quinault il badinait;
Avec Mairan il raisonnait;
D'une main légère il prenait
Le compas, la plume, et la lyre.

« Eh quoi! s'écria Rousseau, je verrai ici cet homme contre qui j'ai fait tant d'épigrammes! Quoi! le bon Goût souffrira dans son temple l'auteur des Lettres du ch. d'Her...., d'une Passion d'automne, d'un Clair de lune, d'un Ruisseau amant de la prairie, de la tragédie d'Aspar, d'Endyinion, etc.! — Hé! non, dit la Critique ce n'est pas l'auteur de tout cela que tu vois; c'est celui des Mondes, livre qui aurait dû t'instruire; de Thétis et Pélée, opéra qui excite inutilement ton envie; de l'Histoire de l'académie des sciences, que tu n'es pas à portée d'entendre. »

Rousseau alla faire une épigramme; et Fontenelle le regarda avec cette compassion philosophique qu'un esprit éclairé et étendu ne peut s'empêcher d'avoir pour un homme qui ne sait que rimer; et il alla prendre tranquillement sa place entre Lucrèce et Leibnitz(94). Je demandai pourquoi Leibnitz était là: on me répondit que c'était pour avoir fait d'assez bons vers latins, quoiqu'il fût métaphysicien et géomètre, et que la Critique le souffrait en cette place pour tâcher d'adoucir, par cet exemple, l'esprit dur de la plupart de ses confrères.

Cependant la Critique, se tournant vers l'auteur des Mondes, lui dit: « Je ne vous reprocherai pas certains ouvrages de votre jeunesse, comme font ces cyniques jaloux; mais je suis la Critique, vous êtes chez le dieu du Goût, et voici ce que je vous dis de la part de ce dieu, du public, et de la mienne; car nous sommes à la longue toujours tous trois d'accord:
 

Votre muse sage et riante
Devrait aimer un peu moins l'art:
Ne la gâtez point par le fard;
Sa couleur est assez brillante. »

A l'égard de Lucrèce(95), il rougit d'abord en voyant le cardinal son ennemi; mais à peine l'eut-il entendu parler, qu'il l'aima; il courut à lui, et lui dit en très beaux vers latins ce que je traduis ici en assez mauvais vers français:
 

« Aveugle que j'étais! je crus voir la nature;
Je marchai dans la nuit conduit pat Épicure;
J'adorai comme un dieu ce mortel! orgueilleux
Qui fit la guerre au ciel et detrôna les dieux.
L'âme ne me parut qu'une faible étincelle
Que l'instant du trépas dissipe dans les airs.
Tu m'as vaincu: je cède; et l'âme est immortelle,
Aussi bien que ton nom, mes écrits, et tes vers. »

Le cardinal répondit à ce compliment très flatteur dans la langue de Lucrèce. Tous les poètes latins qui étaient là le prirent pour un ancien Romain, à son air et à son style; mais les poètes français sont fort fâchés qu'on fasse des vers dans une langue qu'on ne parle plus, et disent que, puisque Lucrèce, né à Rome, embellissait Épicure en latin, son adversaire, né à Paris, devait le combattre en français. Enfin, après beaucoup de ces retardements agréables, nous arrivâmes jusqu'à l'autel et jusqu'au trône du dieu du Goût.
 

Je vis ce dieu qu'en vain j'implore,
Ce dieu charmant que l'on ignore
Quand on cherche à le définir;
Ce dieu qu'on ne sait point servir
Quand avec scrupule on l'adore;
Que La Fontaine fait sentir,
Et que Vadius cherche encore.
Il se plaisait à consulter
Ces grâces simples et naïves
Dont la France doit se vanter;
Ces grâces piquantes et vives
Que les nations attentives
Voulurent souvent imiter;
Qui de l'art ne sont point captives;
Qui régnaient jadis à la cour,
Et que la nature et l'amour
Avaient fait naître sur nos rives.
Il est toujours environné
De leur troupe tendre et légère;
C'est par leurs mains qu'il est orné,
C'est par leurs charmes qu'il sait plaire;
Elles-mêmes l'ont couronné
D'un diadème qu'au Parnasse
Composa jadis Apollon
Du laurier du divin Maron,
Du lierre et du myrte d'Horace,
Et des roses d'Anacréon.
Sur son front règne la sagesse(96);
Le sentiment et la finesse
Brillent tendrement dans ses yeux;
Son air est vif, ingénieux:
Il vous ressemble enfin, Sylvie,
A vous que je ne nomme pas,
De peur des cris et des éclats
De cent beautés que vos appas
Font dessécher de jalousie.
Non loin de lui, Rollin dictait(97)
Quelques leçons à la jeunesse,
(98)Et, quoique en robe, on l'écoutait,
Chose assez rare à son espèce.
Près de là, dans un cabinet
Que Girardon et le Puget(99)
Embellissaient de leur sculpture,
Le Poussin sagement peignait(100),
Le Brun fièrement dessinait(101);
Le Sueur entre eux se plaçait(102):
On l'y regardait sans murmure;
Et le dieu, qui de l'oeil suivait
Les traits de leur main libre et sûre,
En les admirant se plaignait
De voir qu'à leur docte peinture,
Malgré leurs efforts, il manquait
Le coloris de la nature:
Sous ses yeux, des Amours badins
Ranimaient ces touches savantes
Avec un pinceau que leurs mains
Trempaient dans les couleurs brillantes
De la palette de Rubens(103).

(104)Je fus fort étonné de ne pas trouver dans le sanctuaire bien des gens qui passaient, il y a soixante ou quatre-vingts ans, pour être les plus chers favoris du dieu du Goût. Les Pavillon, les Benserade, les Pellisson, les Segrais(105), les Saint-Évremond, les Balzac, les Voiture, ne me parurent pas occuper les premiers rangs. « Ils les avaient autrefois, me dit un de mes guides; ils brillaient avant que les beaux jours des belles-lettres fussent arrivés; mais peu à peu ils ont cédé aux véritablement grands hommes: ils ne font plus ici qu'une assez médiocre figure. » En effet, la plupart n'avaient guère que l'esprit de leur temps, et non cet esprit qui passe à la dernière postérité.
 

Déjà de leurs faibles écrits
Beaucoup de grâces sont ternies:
Ils sont comptés encore au rang des beaux esprits,
Mais exclus du rang des génies.

Segrais voulut un jour entrer dans le sanctuaire, en récitant ce vers de Despréaux,

« Que Segrais dans l'églogue en charme les forêts; »

mais la Critique, ayant lu par malheur pour lui quelques pages de son Énéide en vers français, le renvoya assez durement, et laissa venir à sa place Mme de La Fayette(106), qui avait mis sous le nom de Segrais le roman aimable de Zaïde et celui de la Princesse de Clèves.

On ne pardonne pas à Pellisson d'avoir dit gravement tant de puérilités dans son Histoire de l'Académie française, et d'avoir rapporté comme des bons mots des choses assez grossières(107). Le doux mais faible Pavillon fait sa cour humblement à Mme Deshoulières, qui est placée fort au-dessus de lui. L'inégal Saint-Évremond(108) n'ose parler de vers à personne. Balzac assomme de longues phrases hyperboliques Voiture(109) et Benserade, qui lui répondent

par des pointes et des jeux de mots dont ils rougissent eux-mêmes le moment d'après. Je cherchais le fameux comte de Bussy. Mme de Sévigné, qui est aimée de tous ceux qui habitent le temple, me dit que son cher cousin, homme de beaucoup d'esprit, un peu trop vain, n'avait jamais pu réussir à donner au dieu du Goût cet excès de bonne opinion que le comte de Bussy avait de messire Roger de Rabutin.
 

Bussy, qui s'estime et qui s'aime
Jusqu'au point d'en être ennuyeux,
Est censuré dans ces beaux lieux
Pour avoir, d'un ton glorieux,
Parlé trop souvent de lui-même(110).
Mais son fils, son aimable fils,
Dans le temple est toujours admis,
Lui qui, sans flatter, sans médire,
Toujours d'un aimable entretien,
Sans le croire, parle aussi bien
Que son père croyait écrire.
Je vis arriver en ce lieu
Le brillant abbé de Chaulieu,
Qui chantait en sortant de table.
Il osait caresser le dieu
D'un air familier, mais aimable.
Sa vive imagination
Prodiguait, dans sa douce ivresse,
Des beautés sans correction(111),
Qui choquaient un peu la justesse,
Mais respiraient la passion.
La Fare(112), avec plus de mollesse,
En baissant sa lyre d'un ton,
Chantait auprès de sa maîtresse
Quelques vers sans précision,
Que le plaisir et la paresse
Dictaient sans l'aide d'Apollon.
Auprès d'eux le vif Hamilton(113),
Toujours armé d'un trait qui blesse,
Médisait de l'humaine espèce,
Et même d'un peu mieux, dit-on.
L'aisé, le tendre Saint-Aulaire(114),
Plus vieux encor qu'Anacréon,
Avait une voix plus légère;
On voyait les fleurs de Cythère
Et celles du sacré vallon
Orner sa tête octogénaire.

Le dieu aimait fort tous ces messieurs, et surtout ceux qui ne se piquaient de rien: il avertissait Chaulieu de ne se croire que le premier des poètes négligés, et non pas le premier des bons poètes.

Ils faisaient conversation avec quelques-uns des plus aimables hommes de leur temps. Ces entretiens n'ont ni l'affectation de l'hôtel de Rambouillet(115), ni le tumulte qui règne parmi nos jeunes étourdis.
 

On y sait fuir également
Le précieux, le pédantisme,
L'air empesé du syllogisme,
Et l'air fou de l'emportement.
C'est là qu'avec grâce on allie
Le vrai savoir à l'enjouement,
Et la justesse à la saillie;
L'esprit en cent façons se plie;
On sait lancer, rendre, essuyer
Des traits d'aimable raillerie;
Le bon sens, de peur d'ennuyer,
Se déguise en plaisanterie.

(116)Là se trouvait Chapelle, ce génie plus débauché encore que délicat, plus naturel que poli, facile dans ses vers, incorrect dans son style, libre dans ses idées. Il parlait toujours au dieu du Goût sur les mêmes rimes. On dit que ce dieu lui répondit un jour:
 

« Réglez mieux votre passion
Pour ces syllabes enfilées,
Qui, chez Richelet étalées,
Quelquefois sans invention,
Disent avec profusion
Des riens en rimes redoublées. »

Ce fut parmi ces hommes aimables que je rencontrai le président de Maisons, homme très éloigné de dire des riens, homme aimable et solide, qui avait aimé tous les arts.
 

« O transports! ô plaisirs! ô moments pleins de charmes!
Cher Maisons! m'écriai-je en l'arrosant de larmes,
C'est toi que j'ai perdu, c'est toi que le trépas,
A la fleur de tes ans, vint frapper dans mes bras.
La mort, l'affreuse mort fut sourde à ma prière.
Ah! puisque le destin nous voulait séparer,
C'était à toi de vivre, à moi seul d expirer.
Hélas! depuis le jour où j'ouvris la paupière,
Le ciel pour mon partage a choisi les douleurs;
Il sème de chagrins ma pénible carrière:
La tienne était brillante et couverte de fleurs.
Dans le sein des plaisirs, des arts, et des honneurs,
Tu cultivais en paix les fruits de ta sagesse;
Ma vertu n'était point l'effet de ta faiblesse;
Je ne te vis jamais offusquer ta raison
Du bandeau de l'exemple et de l'opinion.
L'homme est né pour l'erreur: on voit la molle argile
Sous la main du potier moins souple et moins docile
Que l'âme n'est flexible aux préjugés divers,
Précepteurs ignorants de ce faible univers.
Tu bravas leur empire, et tu ne sus te rendre
Qu'aux paisibles douceurs de la pure amitié;
Et dans toi la nature avait associé
A l'esprit le plus ferme un coeur facile et tendre. »

Parmi ces gens d'esprit nous trouvâmes quelques jésuites. Un janséniste dira que les jésuites se fourrent partout; mais le dieu du Goût reçoit aussi leurs ennemis, et il est assez plaisant de voir dans ce temple Bourdaloue qui s'entretient avec Pascal sur le grand art de joindre l'éloquence au raisonnement. Le père Bouhours est derrière eux, marquant sur des tablettes toutes les fautes de langage et toutes les négligences qui leur échappent.

Le cardinal ne put s'empêcher de dire au père Bouhours:
 

« Quittez d'un censeur pointilleux
La pédantesque diligence;
Aimons jusqu'aux défauts heureux
De leur mâle et libre éloquence:
J'aime mieux errer avec eux
Que d'aller, censeur scrupuleux,
Peser des mots dans ma balance. »

(117)Cela fut dit avec beaucoup plus de politesse que je ne le rapporte; mais nous autres poètes, nous sommes souvent très impolis, pour la commodité de la rime.

(118)Je ne m'arrêtai pas dans ce temple à voir les seuls beaux esprits.
 

Vers enchanteurs, exacte prose,
Je ne me borne point à vous;
N'avoir qu'un goût est peu de chose
Beaux-arts, je vous invoque tous;
Musique, danse, architecture,
Que vous m'inspirez de désirs!
Art de graver, docte peinture,
Beaux-arts, vous êtes des plaisirs;
Il n'en est point qu'on doive exclure.

Je vis les muses présenter tour à tour, sur l'autel du dieu, des livres, des dessins, et des plans de toute espèce. On voit sur cet autel le plan de cette belle façade du Louvre, dont on n'est point redevable au cavalier Bernini, qu'on fit venir inutilement en France avec tant de frais, et qui fut construite par Perrault et par Louis Le Vau, grands artistes trop peu connus. Là est le dessin de la porte Saint-Denis, dont la plupart des Parisiens ne connaissent pas plus la beauté que le nom de François Blondel, qui acheva ce monument; cette admirable fontaine(119), qu'on regarde si peu, et qui est ornée des précieuses sculptures de Jean Goujon, mais qui le cède en tout à l'admirable fontaine de Bouchardon, et qui semble accuser la grossière rusticité de toutes les autres; le portail de Saint-Gervais(120), chef-d'oeuvre d'architecture, auquel il manque une église, une place, et des admirateurs, et qui devrait immortaliser le nom de Desbrosses, encore plus que le palais du Luxembourg, qu'il a aussi bâti. Tous ces monuments, négligés par un vulgaire toujours barbare, et par les gens du monde toujours légers, attirent souvent les regards du dieu.

On nous fit voir ensuite la bibliothèque de ce palais enchanté: elle n'était pas ample. On croira bien que nous n'y trouvâmes pas
 

L'amas curieux et bizarre
De vieux manuscrits vermoulus,
Et la suite inutile et rare
D'écrivains qu'on n'a jamais lus.
Le dieu daigna de sa main même
En leur rang placer ces auteurs
Qu'on lit, qu'on estime, et qu'on aime,
Et dont la sagesse suprême
N'a ni trop ni trop peu de fleurs.

(121)Presque tous les livres y sont corrigés et retranchés de la main des muses. On y voit entre autres l'ouvrage de Rabelais, réduit tout au plus à un demi-quart.

Marot, qui n'a qu'un style, et qui chante du même ton les psaumes de David et les merveilles d'Alix, n'a plus que huit ou dix feuillets. Voiture et Sarrasin n'ont pas à eux deux plus de soixante pages.

Tout l'esprit de Bayle se trouve dans un seul tome, de son propre aveu; car ce judicieux philosophe, ce juge éclairé de tant d'auteurs et de tant de sectes, disait souvent qu'il n'aurait pas composé plus d'un in-folio, s'il n'avait écrit que pour lui, et non pour les libraires(122).

(123)Enfin on nous fit passer dans l'intérieur du sanctuaire. Là, les mystères du dieu furent dévoilés; là, je vis ce qui doit servir d'exemple à la postérité: un petit nombre de véritablement grands hommes s'occupaient à corriger ces fautes de leurs écrits excellents, qui seraient des beautés dans les écrits médiocres.

L'aimable auteur du Télémaque retranchait des répétitions et des détails inutiles dans son roman moral, et rayait le titre de poème épique que quelques zélés indiscrets lui donnent; car il avoue sincèrement qu'il n'y a point de poème en prose(124).

(125)L'éloquent Bossuet voulut bien rayer quelques familiarités échappées à son génie vaste, impétueux, et facile, lesquelles déparent un peu la sublimité de ses oraisons funèbres; et il est à remarquer qu'il ne garantit point tout ce qu'il a dit de la prétendue sagesse des anciens Égyptiens.
 

Ce grand, ce sublime Corneille,
Qui plut bien moins à notre oreille
Qu'à notre esprit, qu'il étonna;
Ce Corneille, qui crayonna(126)
L'âme d'Auguste et de Cinna,
De Pompée et de Cornélie,
Jetait au feu sa Pulchérie,
Agésilas et Suréna,
Et sacrifiait sans faiblesse
Tous ces enfants infortunés,
Fruits languissants de sa vieillesse,
Trop indignes de leurs aînés.
Plus pur, plus élégant, plus tendre,
Et parlant au coeur de plus près,
Nous attachant sans nous surprendre,
Et ne se démentant jamais,
Racine observe les portraits
De Bajazet, de Xipharès,
De Britannicus, d'Hippolyte.
A peine il distingue leurs traits:
Ils ont tous le même mérite,
Tendres, galants, doux, et discrets;
Et l'amour, qui marche à leur suite,
Les croit des courtisans fiançais.
Toi, favori de la nature,
Toi, La Fontaine, auteur charmant,
Qui, bravant et rime et mesure,
Si négligé dans ta parure,
N'en avais que plus d'agrément,
Sur tes écrits inimitables
Dis-nous quel est ton sentiment;
Éclaire notre jugement
Sur tes contes et sur tes fables.

La Fontaine, qui avait conservé la naïveté de son caractère, et qui, dans le temple du Goût, joignait un sentiment éclairé à cet heureux et singulier instinct qui l'inspirait pendant sa vie, retranchait quelques-unes de ses fables. Il accourcissait presque tous ses contes, et déchirait les trois quarts d'un gros recueil d'oeuvres posthumes, imprimées par ces éditeurs qui vivent des sottises des morts.
 

Là régnait Despréaux, leur maître en l'art d'écrire,
Lui qu'arma la raison des traits de la satire,
Qui, donnant le précepte et l'exemple à la fois,
Établit d'Apollon les rigoureuses lois.
Il revoit ses enfants avec un oeil sévère
De la triste Équivoque il rougit d'être père,
Et rit des traits manqués du pinceau faible et dur
Dont il défigura le vainqueur de Namur(127).
Lui-même il les efface, et semble encor nous dire:
Ou sachez vous connaître, ou gardez-vous d'écrire.

Despréaux, par un ordre exprès du dieu du Goût, se réconciliait avec Quinault, qui est le poète des grâces, comme Despréaux est le poète de la raison.
 

Mais le sévère satirique
Embrassait encore en grondant
Cet aimable et tendre lyrique,
Qui lui pardonnait en riant.

« Je ne me réconcilie point avec vous, disait Despréaux, que vous ne conveniez qu'il y a bien des fadeurs dans ces opéras Si agréables. — Cela peut bien être, dit Quinault; mais avouez aussi que vous n'eussiez jamais fait Atys ni Armide.
 

Dans vos scrupuleuses beautés
Soyez vrai, précis, raisonnable;
Que vos écrits soient respectés:
Mais permettez-moi d'être aimable. »

Après avoir salué Despréaux, et embrassé tendrement Quinault, je vis l'inimitable Molière, et j'osai lui dire:
 

« Le sage, le discret Térence
Est le premier des traducteurs;
Jamais dans sa froide élégance
Des Romains il n'a peint les moeurs.
Tu fus le peintre de la France:
Nos bourgeois à sots préjugés,
Nos petits marquis rengorgés
Nos robins toujours arrangés,
Chez toi venaient se reconnaître;
Et tu les aurais corrigés,
Si l'esprit humain pouvait l'être.

— Ah! disait-il, pourquoi ai-je été forcé d'écrire quelquefois pour le peuple? Que n'ai-je toujours été le maître de mon temps! j'aurais trouvé des dénoûments plus heureux; j'aurais moins fait descendre mon génie au bas comique. »

C'est ainsi que tous ces maîtres de l'art montraient leur supériorité, en avouant ces erreurs auxquelles l'humanité est soumise, et dont nul grand homme n'est exempt.

Je connus alors que le dieu du Goût est très difficile à satisfaire, mais qu'il n'aime point à demi. Je vis que les ouvrages qu'il critique le plus en détail sont ceux qui en tout lui plaisent davantage.
 

Nul auteur avec lui n'a tort
Quand il a trouvé l'art de plaire;
Il le critique sans colère,
Il l'applaudit avec transport.
Melpomène, étalant ses charmes,
Vient lui présenter ses héros;
Et c'est en répandant des larmes
Que ce dieu connaît leurs défauts.
Malheur à qui toujours raisonne,
Et qui ne s'attendrit jamais!
Dieu du Goût, ton divin palais
Est un séjour qu'il abandonne.

Quand mes conducteurs s'en retournèrent, le dieu leur parla à peu près dans ce sens; car il ne m'est pas donné de dire ses propres mots:
 

« Adieu, mes plus chers favoris:
Comblés des faveurs du Parnasse,
Ne souffrez pas que dans Paris
Mon rival usurpe ma place.
Je sais qu'à vos yeux éclairés
Le faux goût tremble de paraître;
Si jamais vous le rencontrez,
Il est aisé de le connaître:
Toujours accablé d'ornements,
Composant sa voix, son visage,
Affecté dans ses agréments,
Et précieux dans son langage,
Il prend mon nom, mon étendard;
Mais on voit assez l'imposture,
Car il n'est que le fils de l'art;
Moi, je le suis de la nature. »

FIN DU TEMPLE DU GOÛT.
 
 

VARIANTES DU TEMPLE DU GOÛT

Variante N° 1 – Premières éditions:
 

Le cardinal oracle de la France,
Non ce Mentor qui gouverne aujourd'hui,
Juste à la cour, humble dans sa puissance.
Maître de tout, et plus maître de lui,
Mais ce Nestor, etc.

Variante N° 2. s556 – Premières éditions: « Il est bon que vous observiez de près un dieu que vous voulez servir.
 

Vous l'avez pris pour votre maître,
Il l'est, ou du moins, le doit être;
Mais vous l'encensez de trop loin,
Et nous allons prendre le soin
De vous le faire mieux connaître. »

Je remerciai Son Éminence, de sa honte, et je lui dis. » Monseigneur, je suis extrêmement indiscret: si vous me menez avec vous, je m'en vanterai à tout le monde.
 

Et si, dans son malin vouloir,
Quelque critique veut savoir
En quels lieux, en quel coin du monde,
Est bâti ce divin manoir,
Que faudra-t-il que je réponde? »

Le cardinal me répliqua que le temple était dans le pays des beaux-arts, qu'il voulait absolument que je l'y suivisse, et que je fisse ma relation avec sincérité; que s'il arrivait qu'on se moquât un peu de moi, il n'y aurait pas grand mal à cela, et que je le rendrais bien, si je voulais. J'obéis, et nous partîmes.

Variante N° 3. s558. – Une édition d'Amsterdam, J. Desbordes, 1733, porte:

On me prendrait pour le vrai dieu du Goût. (B.)

Variante N° 4. s559 – Édition de 1733:
 

Et cependant un fripon de libraire,
Des beaux esprits écumeur mercenaire,
Vendeur adroit de sottise et de vent,
En souriant d'une mine matoise,
Lui mesurait des livres à la toise
Car monseigneur est surtout fort savant.

Variante N° 5 s5592 – Édition de 1733: « C'était un concert que l'on donnait dans une maison de campagne bizarrement située, et bâtie de même. Le maître de la maison, voyant de loin le carrosse du cardinal, et sachant que Son Éminence venait d'Italie, vint le prier du concert. Il lui dit en peu de mots beaucoup de mal de Lulli, de Destouches, et de Campra, et l'assura qu'à son concert il n'y aurait point de musique française. Le cardinal lui remontra en vain que la musique italienne, la française, et la latine, étaient fort bonnes, chacune dans leur genre; qu'il n'y a rien de si ridicule que de l'italien chanté à la française, si ce n'est peut-être le français chanté à l'italienne: « Car, lui dit-il avec ce ton de voix aimable fait pour orner la raison,

La nature, féconde, ingénieuse et sage, etc. »

Variante N° 6s560 – L'édition d'Amsterdam, J. Desbordes, contient ici deux vers de plus:
 

Doux vainqueur, il y déposa
Sa barbarie insupportable. (B.)

Variante N° 7 s561 – L'édition d'Amsterdam, après le vers,

Mais je ne sais s'il durera,

contient ce qui suit: « Ce serait ici le lieu de m'étendre sur la structure de cet édifice, et de parler d'architrave et d'archivolte, si j'avais formé le dessein de n'être pas lu:
 

Évitons le long verbiage
De monsieur de Félibien,
Qui noie, etc.

Les éditions de Kehl donnent cette autre variante: « C'est cela même, dit le cardinal; mais, puisqu'il est question de goût, déliez-vous un peu des rimes redoublées: elles ont l'air de la facilité, elles soutiennent l'harmonie, elles charment l'oreille; mais il faut qu'elles disent quelque chose à l'esprit, sans quoi ce n'est plus qu'un abus de la rime, c'est un arbre couvert de feuilles, qui n'aurait point de fruits. L'aimable Chapelle est tombé lui-même quelquefois dans ce défaut; et plusieurs de ses petites pièces n'ont d'autre mérite que celui de beaucoup de familiarité, et du retour des mêmes rimes,

Qui chez Richelet étalées,
Et des esprits sages sifflées,
Bien souvent sans invention,
Disent avec profusion, etc. » (B.)

Variante N° 8s5612 : « Il est plus aisé de dire ce que ce temple n'est pas que de faire connaître ce qu'il est. Je n'ose en faire une longue description, et épuiser les termes d'architecture; car c'est surtout en parlant du temple du Goût qu'il ne faut pas ennuyer:

Dieu nous garde du verbiage
De monsieur de Félibien,
Qui noie éloquemment un rien
Dans un fatras de beau langage.

Il vaut mieux éviter le détail, qui serait ici très hors d'oeuvre. Je me bornerai donc à dire:

Simple en était la noble architecture, etc.

Variante N° 9s562 : « Là ne sont point reçus les petits maîtres, qui assistent à un spectacle sans l'entendre ou qui n'écoutent les meilleures choses que pour en faire de froides railleries. Bien des gens qui ont brillé dans de petites sociétés, qui ont régné chez certaines femmes, et qui se sont fait appeler grands hommes, sont tout surpris d'être refusés: ils restent à la porte et adressent en vain leurs plaintes à quelques seigneurs, ou soi-disant tels, ennemis jurés du vrai mérite, qui les néglige, et protecteurs ardents des esprits médiocres, dont ils sont encensés. On repousse aussi très rudement tous ces petits satiriques obscurs qui, dans la démangeaison de se faire connaître, insultent les auteurs connus, qui font secrètement une mauvaise critique d'un bon ouvrage; petits insectes dont on ne soupçonne l'existence que par les efforts qu'ils font pour piquer. Heureux encore les véritables gens de lettres, s'ils n'avaient pour ennemis que cette engeance! Mais, à la honte de la littérature et de l'humanité, il y a des gens qui s'animent d'une vraie fureur contre tout mérite qui réussit; qui s'acharnent à le décrier et à le perdre; qui vont dans les lieux publics, dans les maisons des particuliers, dans les palais des princes, semer les rumeurs les plus fausses avec l'air de vérité; calomniateurs de profession, monstres ennemis des arts et de la société. Ces lâches persécuteurs s'enfuirent en voyant paraître le cardinal de Polignac et l'abbé de Rothelin: ils n'ont jamais pu avoir accès auprès de ces deux hommes; ils ont pour eux cette haine timide que les coeurs corrompus ont pour les coeurs droits et pour les esprits justes. »

Variante N° 10.s5622 – Premières éditions: « On repoussait plus fièrement ces hommes injustes et dangereux, ces ennemis de tout mérite, qui haïssent sincèrement ce qui réussit, de quelque nature qu'il puisse être. Leurs bouches distillent la médisance et la calomnie. ils disent que Télémaque est un libelle contre Louis XIV, et Esther une satire contre le ministère(128): ils donnent de nouvelles clefs de La Bruyère; ils infectent tout ce qu'ils touchent. »

Variante n° 11.s563
 

Un fat leur applaudit, un méchant les appuie;
Et le mérite en pleurs, persécuté par eux,
Renonce en soupirant aux beaux-arts qu'on décrie.

Ces lâches persécuteurs s'enfuirent en voyant paraître le cardinal de Polignac et l'abbé de Rothelin: ils n'ont jamais pu avoir accès auprès de ces deux hommes; ils ont pour eux cette haine timide que les coeurs corrompus ont pour les coeurs droits et pour les esprits justes. Leur fuite précipitée, etc.

Variante n° 12.s5632 – Les premières éditions portent: « Je suis le révérend père..., criait l'un. — Faites un peu place à monseigneur, disait l'autre. »

Un raisonneur avec un fausset aigre, etc.

– Le texte actuel parut, pour la première fois, en 1756. Par les noms d'Albertus Garassus, Voltaire désigne un brave Iroquois jésuite nommé Aubert, qui (vers 1750) prêcha si vivement contre Bayle à Colmar que sept personnes apportèrent chacune leur Bayle, et le brûlèrent. Voyez lettres à d'Argens, du 3 mars 1754. (B.)

Variante n° 13.s564 – Édition de 1733: « Rousseau parut en revenant d'Allemagne: il avait été autrefois dans le temple; mais quand il voulut y rentrer,
 

Il eut beau tristement redire
Ses vers durement façonnés,
Hérissés de traits de satire,
On lui ferma la porte au nez.

Rousseau se fâcha d'autant plus que la déesse avait raison: elle lui disait des vérités; il répondit par des injures, et lui cria:
 

Ah! je connais votre coeur équivoque;
Respect le cabre, amour ne l'adoucit,
Et ressemblez à l'oeuf cuit dans sa coque:
Plus on l'échauffe, et plus il se durcit.

Il vomit plusieurs de ses nouvelles épigrammes, qui sont toutes dans ce goût. Lamotte les entendit: il en rit, mais point trop fort, et avec discrétion. Rousseau, furieux, lui reprocha à son tour tous les mauvais vers que cet académicien avait faits en sa vie et cette dispute aurait duré longtemps entre eux si la Critique ne leur avait imposé silence, et ne leur avait dit: « Écoutez: vous, Lamotte, brûlez votre Iliade, vos tragédies, et toutes vos dernières odes, les trois quarts de vos fables et de vos opéras; prenez à la main vos premières odes, quelques morceaux de prose dans lesquels vous avez presque toujours raison, hors quand vous parlez de vous et de vos vers. Je vous demande surtout une demi-douzaine de vos fables, l'Europe galante; avec cela, entrez hardiment.

« Vous, Rousseau, brûlez vos opéras vos comédies, vos dernières allégories, odes, épigrammes germaniques, ballades, sonnets: jurez de ne plus écrire, et venez vous mettre au dessus de Lamotte en qualité de versificateur: mais toutes les fois qu'il s agira d esprit et de raisonnement, vous vous placerez fort au-dessous de lui. » Lamotte fit la révérence, Rousseau tourna la bouche, et tous deux entrèrent à ces conditions.
– Dans une autre édition de 1733, après ce vers,

On lui ferma la porte au nez.

on lisait: « Il fut fort étonné de ce procédé, et jura de s'en venger par quelque nouvelle allégorie contre le genre humain, qu'il hait par représailles. Il s'écriait en rougissant:
 

« Adoucissez cette rigueur extrême:
Je viens chercher Marot mon compagnon;
J'eus comme lui quelque peu de guignon.
Le dieu qui rime est le seul dieu qui m'aime:
Connaissez-moi; je suis toujours le même.
Voici des vers contre l'abbé Bignon(129);
J'ai tout frondé, Vienne, Paris, Versailles;
J'ai rétracté l'éloge de Noailles(130).
Du dieu Pluton lisez le jugement(131),
Où j'ai sanglé messieurs du parlement.
O vous, Critique! ô vous, déesse utile
C'était pour vous que j'étais inspiré:
En tout pays, en tout temps abhorré,
Je n'ai que vous désormais pour asile. »

La Critique entendit ces paroles, rouvrit la porte, et parla ainsi:
 

« Rousseau, connais mieux la critique:
Je suis juste, et ne fus jamais
Semblable à ce monstre caustique
Qui t'arma de ses lâches traits,
Trempés au poison satirique
Dont tu t'enivres à longs traits.
Autrefois de ta félonie
Thémis te donna le guerdon:
Par arrêt ta muse est bannie
Pour certains couplets de chansons,
Et pour un fort mauvais facton
Que te dicta la calomnie.
Mais par l'équitable Apollon
Ta rage fut bien mieux punie:
Il t'ôta le peu de génie
Dont tu dis qu'il t'avait fait don:
Il te priva de l'harmonie;
Et tu n'as plus rien aujourd'hui
Que la fureur et la manie
De rimer encor malgré lui
Des vers tudesques qu'il renie.
O vous, messieurs les beaux esprits,
Si vous voulez être chéris
Du dieu de la double montagne,
Et que dans vos galants écrits
Le dieu du Goût vous accompagne,
Faites tous vos vers à Paris,
Et n'allez point en Allemagne.

Variante n° 14.s565 – Édition de 1733: « Ah!, bon Dieu, s'écria la Critique, quel horrible jargon! » Elle fit ouvrir la porte pour voir l'animal qui avait un cri si singulier. Quel fut son étonnement quand tout le monde lui dit que c'était Rousseau! Elle lui ferma la porte au plus vite. Le rimeur désespéré lui criait dans son style marotique:
 

« Eh! montrez-vous un peu moins difficile.
J'ai près de vous mérité d'être admis;
Reconnaissez mon humeur et mon style:
Voici des vers contre tous mes amis.
O vous, Critique! ô vous, déesse utile!
C'était par vous que j'étais inspiré:
En tout pays, en tout temps abhorré,
Je n'ai que vous désormais pour asile. »

A ces paroles, la Critique fit ouvrir le temple, parut d'un air de juge, et parla ainsi au cynique:
 

« Rousseau, tu m'as trop méconnue:
Jamais ma candeur ingénue
A tes écrits n'a présidé.
Ne prétends pas qu'un dieu t'inspire,
Quand ton esprit n'est possédé
Que du démon de la satire.
Pour certains couplets de chanson,
Et pour un fort mauvais facton,
Ta mordante muse est bannie(132):
Mais par l'équitable Apollon
Ta rage est encor mieux punie:
Il t'ôta le peu de génie
Dont tu dis qu'il t'avait fait don:
Il te priva de l'harmonie;
Et tu n'as plus rien aujourd'hui
Que la faiblesse et la manie
De forger encor malgré lui
Des vers tudesques qu'il renie.

Lamotte entendait tout cela; il riait, mais point trop fort, et avec discrétion. Rousseau lui reprochait avec fureur tous les mauvais vers que cet académicien avait faits en sa vie. « Souviens toi du cornet fatidique(133), disait Rousseau avec un sourire amer. — Eh! n'oubliez pas l'oeuf cuit dans sa coque(134), répondait doucement Lamotte. » La dispute aurait duré longtemps si la Critique ne leur avait imposé silence et ne leur avait dit: « Écoutez: prenez tous deux à la main vos premières oeuvres et brûlez les dernières. Rousseau, placez-vous au-dessus de Lamotte en qualité de versificateur; mais toutes les fois qu'il s'agira d'esprit et de raison, vous vous mettrez fort au-dessous de lui. » Ni l'un ni l'autre ne fut content de sa décision.

J'étais présent à cette scène; la Critique m'aperçut: « Ah! ah! me dit-elle, vous êtes bien hardi d'entrer. » Je lui répondis humblement: « Dangereuse déesse, je ne suis ici que parce que ces messieurs l'ont voulu; je n'aurais jamais osé y venir seul. — Je veux bien, dit-elle, vous y souffrir à leur considération; mais tâchez de profiter de tout ce qui se fait ici.
 

Surtout gardez-vous bien de rire
Des auteurs que vous avez vus;
Cent petits rimeurs ingénus
Crieraient bien vite à la satire.
Corrigez-vous sans les instruire:
Donnez plus d'intrigue à Brutus,
Plus de vraisemblance à Zaïre;
Et, croyez-moi, n'oubliez plus
Que vous avez fait Artémire. »

Je vis bien qu'elle allait en dire davantage; elle me parlait déjà d'un certain Philoctète: je m'esquivai, et je laissai avancer un homme qui valait mieux que Rousseau, Lamotte, et moi.
 

C'était le sage Fontenelle,
Qui, par les beaux-arts entouré, etc.

– Autre variante: « Ah!, bon Dieu! s'écria la Critique, quel horrible jargon! » On lui dit que c'était Rousseau, dont les dieux avaient changé la voix en ce cri ridicule, pour punition de ses méchancetés; elle lui ferma la porte au nez au plus vite. Il fut fort étonné de ce procédé, et jura de s'en venger par quelque nouvelle allégorie contre le genre humain, qu'il hait par représailles; il s'écriait en rougissant:
 

« Adoucissez cette rigueur extrême:
Je viens chercher Marot mon compagnon;
J'eus comme lui quelque peu de guignon:
Le dieu qui rime est le seul dieu qui m'aime.
Connaissez-moi; je suis toujours le même:
Voici des vers contre l'abbé Bignon(135).
O vous, Critique! ô vous, déesse utile!
C'était par vous que j'étais inspiré:
En tout pays, en tout temps abhorré,
Je n'ai que vous désormais pour asile. »

La Critique entendit ces paroles, rouvrit la porte, et parla ainsi:
 

« Rousseau, connais mieux la Critique:
Je suis juste, et ne fus jamais
Semblable à ce monstre caustique
Qui t'arma de ses lâches traits,
Trompés au poison satirique
Dont tu t'enivres à longs traits.
Autrefois de ta félonie
Thémis te donna le guerdon:
Par arrêt ta muse est bannie(136)
Pour certains couplets de chanson,
Et pour un fort mauvais facton
Que te dicta la calomnie.
Mais par l'équitable Apollon
Ta rage fut bientôt punie:
Il t'ôta le peu de génie
Dont tu dis qu'il t'avait fait don:
Il te priva de l'harmonie;
Et tu n'as plus rien aujourd'hui
Que la faiblesse et la manie
De rimer encor malgré lui
Des vers tudesques, qu'il renie. »

Variante n° 15.s567 – Édition de 1733:

A l'égard de Lucrèce, il fut embarrassé en voyant son ennemi; il le regarda d'un oeil un peu fâché, surtout quand il vit combien il est aimable, et comme il paraît fait pour avoir raison.
 

Son rival charmant lui parla
Avec sa grâce naturelle,
Et cependant il y mêla
Un peu de catholique zèle.
« Çà, dit-il, puisque vous voilà,
L'âme a bien l'air d'être immortelle:
Que répondez-vous à cela?
— Ah! laissons ces disputes-là,
Dit le vieux chantre d'Épicure.
J'ai fort mal connu la nature:
Mais ne me poussez point à bout;
Que votre muse me pardonne:
Vous êtes chez le dieu du Goût,
Non sur les bancs de la Sorbonne. »

Ces messieurs n'argumentèrent donc point, et épargnèrent une dispute aux gens de goût, qui n'aiment pas volontiers l'argument.

Lucrèce récita seulement quelques-uns de ses beaux vers, qui ne prouvent rien; le cardinal dit aussi des siens, ce qui lui arrive trop rarement à Paris: on leur applaudit également à tous deux. De rapporter ce qui fut dit à cette occasion par les Grecs et les Latins qui étaient là et qui les entendaient, cela serait beaucoup trop long; il n'est ici question que des Français.

La Critique m'aperçut: « Ah! ah! me dit-elle, vous êtes bien hardi d'entrer. » Je lui répondis humblement: « Dangereuse déesse, je ne suis ici que parce que ces messieurs l'ont voulu je n'aurais jamais osé y venir seul. — Je veux bien, dit-elle, vous y souffrir à leur considération; mais tâchez de profiter de tout ce qui se fait ici.
 

Surtout gardez-vous bien de rire
Des auteurs que vous avez vus;
Cent petits rivaux inconnus
Crieraient bientôt à la satire.
Corrigez-vous, sans les instruire.
Donnez plus d'intrigue à Brutus,
Plus de vraisemblance à Zaïre;
Et, croyez-moi, n'oubliez plus
Que vous avez fait Artémire. »

Je vis bien qu'elle en allait dire davantage; elle me parlait déjà d'un certain Philoctète: je m'esquivai, etc.
– Après « il n'est ici question que des Français », on lisait dans une autre édition: « Cependant le cardinal et l'abbé étaient arrivés à l'autel du dieu et je m'y glissai sous leur protection.
 

Je vis ce dieu tout à mon aise;
Je vis ses naïves beautés,
Ses élégantes propretés.
Ses atours n'ont rien qui ne plaise;
Mais s'il est mis à la française,
Si par nos mains il est orné,
Ce dieu toujours est couronné
D'un diadème qu'au Parnasse, etc.

Variante n° 16.s568 – Premières éditions:
 

Sur son front règne la sagesse,
Son air est tendre, ingénieux;
Les amours ont mis dans ses yeux
Le sentiment et la finesse.
Le Maure(137) à ses autels chantait;
Pélissier près d'elle exprimait
De Lulli toute la tendresse;
Légère et forte en sa souplesse,
La vive Camargo(138) sautait
A ces sons brillants d'allégresse
Et de Rébel et de Mouret;
Lecouvreur(139) plus loin récitait
Avec cette grâce divine
Dont autrefois elle ajoutait
De nouveaux charmes à Racine.

Colbert, l'amateur et le protecteur de tous les arts, rassemblait autour de lui les connaisseurs. Tous félicitaient le cardinal de Polignac(140) sur ce salon de Marius qu'il a déterré dans Rome, et dont il vient d'orner la France.
Colbert attachait souvent sa vue sur cette belle façade du Louvre dont Perrault et Le Vau se disputent encore l'invention. Il soupirait de ce qu'un si beau monument périssait sans être achevé. « Ah! disait-il, pourquoi a-t-on forcé la nature pour faire du château de Versailles un favori sans mérite, tandis qu'on pourrait, en achevant le Louvre, égaler en bon goût Rome ancienne et moderne? »
On voyait sur un autel le plan du Luxembourg, de ce portail si noble(141) auquel il manque une place, une église, et des admirateurs; de cette fontaine qui fut un chef-d'oeuvre du goût dans un temps d'ignorance; de cet arc de triomphe qu'on admirerait dans Rome, et auquel le nom vulgaire de la porte Saint-Denis ôte tout son mérite auprès de la plupart de Parisiens. Cependant le dieu s'amusait à faire construire le modèle d'un palais parfait. Il joignait l'architecture du palais de Maisons au dedans de l'hôtel de Lassay, dont il a conseillé lui-même la situation, les proportions, et les embellissements au maître aimable de cet édifice, et auquel il ajoutait quelques commodités.
Je demandais tout bas pourquoi il y a eu, à proportion, moins de bons architectes en France que de bons sculpteurs. Le cardinal, qui connaît tous les arts, daigna répondre ainsi: « Premièrement, les sculpteurs et les peintres ont toute la liberté de leur génie, au lieu que les architectes sont souvent gênés par le terrain, et encore plus par le caprice du maître. En second lieu, les sculpteurs et les peintres, faisant beaucoup plus d'ouvrages, ont bien plus d'occasions de se corriger. Cent particuliers étaient en état d'employer le pinceau du Poussin, de Jouvenet, de Santerre, de Boulogne, de Wateau, et même aujourd'hui nos peintres modernes travaillent presque tous pour de simples citoyens; mais il faut être roi ou surintendant pour exercer le génie d'un Mansard ou d'un Desbrosses. Enfin le succès du peintre est dans le dessin de son tableau, celui du sculpteur est dans son modèle en terre; le modèle de l'architecte, au contraire, est trompeur, parce que le bâtiment, regardé ensuite à une plus grande distance, fait un effet tout différent, et que la perspective aérienne en change les proportions en un mot, il en est souvent du plan en relief d'un édifice comme de la plupart des machines, qui ne réussissent qu'en petit. »

Variante n° 17. s569 – Édition de 1733:
 

Mais, malgré l'austère sagesse
De la morale qu'il prêchait,
Pélissier en ces lieux chantait;
Et cependant, avec mollesse,
Sallé(142) le temple parcourait
D'un pas guidé par la justesse.

Variante n° 18.s570 – Édition de 1733:
 

C'est ce dieu qu'implore et révère
Toute la troupe des acteurs
Qui représentent sur la terre,
Et ceux qui viennent dans la chaire
Endormir leurs chers auditeurs,
Et ceux qui livrent les auteurs
Aux sifflets bruyants du parterre.
C'est là que je vous vis, aimable Lecouvreur;
Vous, fille de l'amour, fille de Melpomène;
Vous dont le souvenir règne encor sur la scène,
Et dans tous les esprits, et surtout dans mon coeur.
Ah! qu'en vous revoyant une volupté pure,
Un bonheur sans mélange enivra tous mes sens!
Qu'à vos pieds en ces lieux je fis fumer d'encens!
Car, il faut le redire à la race future,
Si les saintes fureurs d'un préjugé cruel
Vous ont pu dans Paris priver de sépulture,
Dans le temple du Goût vous avez un autel.

Mes deux guides disaient qu'ils ne pouvaient en conscience donner à une actrice le même encens que moi; mais ils avaient trop de justice pour me désapprouver.

Variante n° 19s574 : « On y examine si les arts se plaisent mieux dans une monarchie que dans une république, si l'on peut se passer aujourd'hui du secours des anciens, si les livres ne sont point trop multipliés, si la comédie et la tragédie ne sont point épuisées. Ou examine quelle est la vraie différence entre l'homme de talent et l'homme d'esprit, entre le critique et le satirique, entre l'imitateur et le plagiaire.

Quelquefois même on laisse parler longtemps la même personne, mais ce cas arrive très rarement; heureusement pour moi on se rassemblait en ce moment autour de la fameuse Ninon de Lenclos.
 

Ninon, cet objet si vanté,
Qui si longtemps sut faire usage
De son esprit, de sa beauté,
Et du talent d'être volage,
Faisait alors, avec gaîté,
A ce charmant aréopage,
Un discours sur la volupté.
Dans cet art elle était maîtresse
L'auditoire était enchanté,
Et tout respirait la tendresse.
Mes deux guides, en vérité,
Auraient volontiers écouté;
Mais, hélas! ils sont d'une espèce
Qui leur ôte la liberté,
Et les condamne à la sagesse.

Ils me laissèrent entendre le sermon de Ninon. Je courus ensuite vers Mlle Lecouvreur, et mes conducteurs s'amusèrent à parler de littérature avec quelques jésuites qu'ils rencontrèrent. Un janséniste dira que les jésuites se fourrent partout; mais la vérité est que de tous les religieux les jésuites sont ceux qui entendent le mieux les belles-lettres, et qu'ils ont toujours réussi dans l'éloquence et dans la poésie. Le dieu voit de très bon oeil beaucoup de ces pères, mais à condition qu'ils ne diront plus tant de mal de Despréaux, et qu'ils avoueront que les Lettres provinciales sont la plus ingénieuse, aussi bien que la plus cruelle, et, en quelques endroits la plus injuste satire qu'on ait jamais faite.
On se doute assez que les bienfaiteurs du temple y ont une place honorable: mais croirait-on que Colbert y est mieux traité que le cardinal de Richelieu? C'est que Colbert protégea tous les beaux-arts sans être jaloux des artistes, et qu'il ne favorisa que de grands hommes; car il se dégoûta bien vite de Chapelain, et encouragea Despréaux. Le cardinal de Richelieu au contraire, fut jaloux du grand Corneille, et, au lieu de s'en tenir comme il le devait, à protéger les beaux vers, il s'amusa à en faire de mauvais avec Chapelain, Desmarets, et Colletet(143). Je m'aperçus même que ce grand ministre était moins gracieusement accueilli par le dieu du Goût qu'un certain duc son neveu, qui vient très souvent dans le temple. Les connaisseurs enbelles-lettres disent pour raison
 

Que dans ce charmant sanctuaire
L'honneur de protéger les beaux-arts qu'on chérit,
Mais auxquels on ne s'entend guère,
L'autorité du ministère,
L'éclat, l'intrigue et le crédit,
Ne sauraient égaler les charmes de l'esprit,
Et le don fortuné de plaire.

Les connaisseurs en galanterie ajoutent que Son Éminence(144) fit jadis l'amour envrai pédant, et que son neveu s'y prend d'une manière assurément tout opposée. Il y a dans cette demeure bien des habitants qui, comme lui n'ont fait aucun ouvrage:
 

Qui, sagement livrés aux douceurs du loisir,
Ont passé de leurs jours les moments délectables
A recevoir, à donner du plaisir.
De chanter et d'écrire ils ont été capables;
Mais pour être en ce temple, et pour y réussir,
Qu'ont-ils fait? ils étaient aimables.

C'est entre ces voluptueux et les artistes qu'on trouve le facile, le sage, l'agréable La Faye: heureux qui pourrait, comme lui, passer les dernières années de sa vie tantôt encomposant des vers aisés et pleins de grâce, tantôt écoutant ceux des autres sans envie et sans mépris; ouvrant son cabinet à tous les arts, et sa maison aux seuls hommes de bonne compagnie! Combien de particuliers dans Paris pourraient lui ressembler dans l'usage de leur fortune! mais le goût leur manque; ils jouissent insipidement, ils ne savent qu'être riches.

Devant le dieu est un grand autel, où les muses viennent présenter tour à tour des livres, des dessins, et des ornements de toute espèce: on y voyait tous les opéras de Lulli, et plusieurs opéras de Destouches et de Campra. Le dieu eût désiré quelquefois, dans Destouches, une musique plus forte; souvent, dans Campra, un récitatif mieux déclamé; et de temps en temps, dans Lulli, quelques airs moins froids. Tantôt les muses, tantôt les Pélissier et les Le Maure, chantent ces opéras charmants: le temple résonne de leurs voix touchantes; tout ce qui est dans ces beaux lieux applaudit par un léger murmure, plus flatteur que ne le seraient les acclamations emportées du peuple. Les mauvais auteurs et leurs amis prêtent l'oreille autour du temple, entendent à peine quelques sons, et sifflent pour se venger.

Le dessin de Versailles se trouve, à la vérité, sur l'autel; mais il est accompagné d'un arrêt du dieu, qui ordonne qu'on abatte au moins tout le côté de la cour, afin qu'on n'ait point à la fois en France un chef-d'oeuvre de mauvais goût et de magnificence. Par le même arrêt, le dieu ordonne que les grands morceaux d'architecture très déplacés et très cachés dans les bosquets de Versailles soient transportés à Paris pour orner des édifices publics.
Une des choses que le dieu aime davantage, c'est un recueil d'estampes d'après les plus grands maîtres; entreprise utile au genre humain, qui multiplie à peu de frais le mérite des meilleurs peintres, qui fait revivre à jamais dans tous les cabinets de l'Europe des beautés qui périraient sans le secours de la gravure, et qui peut faire connaître toutes les écoles à un homme qui n'aura jamais vu de tableaux.
 

Crozat préside à ce dessin;
Il conduit le docte burin
De la Gravure scrupuleuse,
Qui, d'une main laborieuse,
Immortalise sur l'airain
Du Carrache la touche heureuse,
Et la belle âme du Poussin.

Dans le temps que nous arrivâmes, le dieu s'amusait à faire élever en relief le modèle d'un palais parfait, il joignait l'architecture extérieure du château de Maisons avec les dedans de l'hôtel de Lassay, lequel par sa situation, ses proportions, et ses embellissements, est digne du maître aimable qui l'occupe, et qui lui-même a conduit l'ouvrage.
Tous les amateurs considéraient ce modèle avec attention. Parmi eux était le président de Maisons, qui depuis le moment fatal ou il a été enlevé à ses amis et aux beaux-arts dont il faisait les délices, jouit auprès du dieu du Goût de l'immortalité qu'il mérite(145). Quelle fut ma félicité de le revoir, de pouvoir prendre encore de ses leçons, et de jouir de son utile entretien!

O transport! ô plaisirs, etc.

Variante n° 20s575 : « Permettez que je continue mes petites observations, répondit le P. Bouhours. Ce sont les grands hommes qu'il faut critiquer, de peur que les fautes qu'ils font contre les règles ne servent de règles aux petits écrivains; ce sont les défauts du Poussin et de Le Sueur qu'il faut relever, et non ceux de Rouet et de Vignon; et dès que votre Anti-Lucrèce sera imprimé, soyez sûr de ma critique.

– Eh bien, examinez, vérifiez tant qu'il vous plaira, dit en passant un jeune duc qui revenait du sermon de Ninon, et qui en paraissait tout pénétré pour moi, je n'ai pas la force de rien censurer d'aujourd'hui. »
« Cet homme que Ninon avait rendu si indulgent,
 

C'est lui qui, d'un esprit vif, aimable et facile,
D'un vol toujours brillant sut passer tour à tour
Du temple des Beaux-arts au temple de l'Amour,
Mais qui fut plus content de ce dernier asile.
Des mains des Grâces présenté,
En Allemagne, en Italie,
Il charma l'Europe adoucie,
Dont son oncle fut redouté.

Il est même encore mieux reçu dans le temple du Goût que cet oncle si vanté, qui rétablit les beaux-arts enFrance de la même main dont il abaissa ou perdit tous ses ennemis. Ce terrible ministre, craint, haï, envié, admiré à l'excès de toutes les cours et de la sienne, est redouté jusque dans le temple du Goût, dont il est restaurateur: on craint à tout moment qu'il ne lui prenne fantaisie d'y faire entrer Chapelain, Colletet, Faret, et Desmarets, avec lesquels ils faisait autrefois de méchants vers.
Quand je vis que le cardinal de Richelieu n'avait pas toutes les préférences, je m'écriai: « C'est donc ici comme ailleurs, et l'inclination l'emporte partout sur les bienfaits! » Alors j'entendis quelqu'un qui me dit:
 

« Établir, conserver, mouvoir, arrêter tout,
Donner la paix au monde, ou fixer la victoire,
C'est ce qui m'a conduit au temple de la Gloire
Bien plutôt qu'au temple du Goût. »

Variante n° 21: – Édition de 1733: « Ce qui me charmait davantage dans cette demeure délicieuse, c'était de voir avec quelle heureuse agilité l'esprit se promène sur différents plaisirs, en parcourant de suite les arts, et caressant tant de beautés diverses.

On y passe facilement
De la musique à la peinture,
De la physique au sentiment,
Du tragique au simple agrément,
De la danse à l'architecture.
Tel Homère peignait ses dieux
Planant sur la terre et sur l'onde,
Et, cent fois plus prompt que nos yeux,
S'élançant du centre des cieux
Jusqu'au bout de l'axe du monde.

Aussi serais-je trop long si je disais tout ce que je vis dans ce temple. Grâce au siècle de Louis XIV, une foule de grands hommes entout genre, qui avaient honoré ce beau siècle, s'étaient rangés avec mes deux guides autour du grand Colbert. « Je n'ai exécuté, disait ce ministre, que la moindre partie de ce que je méditais; j'aurais voulu que Louis XIV eût employé aux embellissements nécessaires de sa capitale les trésors ensevelis dans Versailles, et prodigués pour forcer la nature. Si j'avais vécu plus longtemps, Paris aurait pu surpasser Rome enmagnificence et en bon goût, comme il la surpasse engrandeur: ceux qui viendront après moi feront ce que j'ai seulement imaginé. Alors le royaume sera rempli des monuments de tous les beaux-arts. Déjà les grands chemins qui conduisent à la capitale sont des promenades délicieuses, ombragées de grands arbres l'espace de plusieurs milles, et ornées même de fontaines(146) et de statues. Un jour vous n'aurez plus de temples gothiques; les salles(147) de vos spectacles seront dignes des ouvrages immortels qu'on y représente; de nouvelles places et des marchés publics construits sous des colonnades, décoreront Paris comme l'ancienne Rome; les eaux seront distribuées dans toutes les maisons comme à Londres; les inscriptions de Santeul ne seront plus la seule chose que l'on admirera dans vos fontaines; la sculpture étalera partout ses beautés(148) durables, et annoncera aux étrangers la gloire de la nation, le bonheur du peuple, la sagesse et le goût de ses conducteurs. Ainsi parlait ce grand ministre.
Qui n'aurait applaudi? quel coeur français n'eût été ému à de tels discours? On finit par donner de justes éloges et par souhaiter un succès heureux aux grands desseins que le magistrat(149) de la ville de Paris a formés pour la décoration de cette capitale.
Enfin, après une conversation utile, dans laquelle ou louait avec justice ce que nous avons, et dans laquelle on regrettait, avec non moins de justice, ce que nous n'avons pas, il fallut se séparer. J'entendis le dieu qui disait à ses deux amis, en les embrassant:
 

« Adieu, mes plus chers favoris,
Par qui ma gloire est établie;
Tant que vous serez dans Paris,
Je n'ai pas peur que l'on m'oublie:
Mais prêchez, je vous en supplie,
Certains prétendus beaux esprits,
Qui, du faux goût toujours épris,
Et toujours me faisant insulte,
Ont tout l'air d'avoir entrepris
De traiter mes lois et mon culte
Comme l'on traite leurs écrits. »

Il les pria de faire ses compliments à un jeune prince qu'il aime tendrement; et, s'échauffant à son nom avec un peu d'enthousiasme, que ce dieu ne dédaigne pas quelquefois, mais qu'il sait toujours modérer, il prononça ces vers avec vivacité:
 

« Que toujours Clermont(150) s'illumine
Des vives clartés de ma loi;
Lui, sa soeur, les Amours et moi,
Nous sommes de même origine.
Conti, sachez à votre tour
Que vous êtes né pour me plaire
Aussi bien qu'au dieu de l'amour.
J'aimais jadis votre grand-père;
Il fut le charme de ma cour:
De ce héros suivez l'exemple;
Que vos beaux jours me soient soumis;
Croyez-moi, venez dans ce temps,
Où peu de princes sont admis.
Vous, noble jeunesse de France,
Secondez les chants des beaux-arts,
Tandis que les foudres de Mars
Se reposent dans le silence;
Que dans ces fortunés loisirs
L'esprit et la délicatesse,
Nouveaux guides de la jeunesse,
Soient l'âme de tous vos plaisirs.
Je vois Thalie et Melpomène(151)
Vous suivre en secret quelquefois,
Et quitter Gaussin et Dufresne
Pour venir entendre vos voix,
Et vous applaudir sur la scène.
Que des muses à vos genoux
Les lauriers à jamais fleurissent;
Que ces arbres s'enorgueillissent
De se voir cultivés par vous.
Transportez le Pinde à Cythère:
Brassac(152), chantez; gravez, Caylus(153):
Ne craignez point, jeune Surgère(154),
D'employer des soins assidus
Aux beaux vers que vous savez faire;
Et que tous les sots confondus,
A la cour et sur la frontière,
Désormais ne prétendent plus
Qu'on déroge et qu'on dégénère
En suivant Minerve et Phébus. »

– Dans une des premières éditions on lisait:
 

« Se reposent dans le silence.
Brassac, sois toujours mon soutien;
Sous tes doigts j'accordai ta lyre:
De l'amour tu chantes l'empire,
Et tu composes dans le mien.
Caylus, tous les arts te chérissent(155);
Je conduis tes brillants dessins,
Et les Raphaëls s'applaudissent
De se voir gravés par tes mains.
Jeune d'Étampe(156), et vous, Surgère,
Employez vos soins assidus(157)
Aux beaux vers que vous savez faire, etc. »

Variante n° 22: – Dans l'édition de Desbordes, 1733, on lit: « Presque toutes les éditions sont corrigées et retranchées de la main des muses. Les trois quarts de Rabelais au moins sont renvoyés à la Bibliothèque bleue; et le reste, tout bizarre qu'il est, ne laisse pas de faire rire quelquefois le dieu du goût. Marot, etc. »
– Voltaire est bien revenu de sa sévérité envers Rabelais: Voyez sa lettre à Mme du Deffant, du 12 avril 1760, et les Lettres à S. A. Mgr le prince de *** en 1767, dans les Mélanges.

Variante n° 23: Dans l'édition de Desbordes, on lit: « Saint-Évremond, qui parle si délicatement de religion, si solidement de bagatelles, et qui écrit de si longues lettres à la belle Mme Mazarin, est confiné dans un très petit volume; encore n'y trouve-t-on pas la Conversation du P. Canaye, qui appartient à Charleval. La Conjuration de Venise, seul ouvrage qui puisse donner un nom à l'abbé de Saint-Réal, est à côté de Salluste. Il n'y a point encore d'écrivain français que les muses aient pu mettre à côté de Tacite. Enfin l'on nous fit passer, etc. »

Variante n° 24: – Dans l'édition de Desbordes, 1733, dont j'ai déjà parlé, on lisait: « Bossuet, le seul Français véritablement éloquent entre tant de bons écrivains en prose, qui pour la plupart ne sont qu'élégants, Bossuet voulait bien retrancher quelques familiarités échappées à son génie vaste et docile, qui déparent la beauté de ses Oraisons funèbres. »

– Une édition antérieure à celle de Desbordes portait seulement: « Bossuet ennoblissait beaucoup de familiarités qui avilissent quelquefois ses sublimes Oraisons funèbres. Pierre Corneille joignait enfin l'esprit de discernement à son vaste génie, et il convenait que Suréna n'est point égal à Polyeucte. »

– La tirade sur Racine n'était alors aussi qu'en prose. (B.)