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| Index Voltaire | Commande CDROM | Pièces en vers | LE TEMPLE DU GOÛT (1731) Le Temple du Goût
a
fait à M. de Voltaire plus d'ennemis peut-être que ceux de
ses ouvrages où il a combattu les préjugés les plus
puissants et les plus funestes.
On ne pardonna point à l'auteur de la Henriade, d'Oedipe, de Brutus et de Zaïre, d'oser juger les poètes du siècle passé, trouver des défauts dans Corneille, dans Racine, dans Despréaux, et apprécier ce qu'on était convenu d admirer. Cependant un demi-siècle s'est écoulé, et il n'y a peut-être pas un seul des jugements du Temple du Goût qui ne soit devenu l'opinion générale des hommes éclairés. Nous croyons devoir dire un mot des variantes de ce poème. La Critique conseillait à M. de Voltaire de ne point faire de vers dans sa vieillesse, et de ne pas aller en Allemagne. Il n'a point profité de ces conseils, et nous y aurions beaucoup perdu s'il avait suivi le premier. Il a laissé subsister ces vers pour éviter apparemment qu'on lui reprochât de les avoir ôtés: mais il a supprimé
parce que ces conseils de
la
Critique étaient moins l'expression de son jugement qu'un sacrifice
qu'il faisait à l'opinion publique du moment.
Il a supprimé également quelques louanges qui n'étaient que des compliments de société, et qui, dans un ouvrage lu par toute l'Europe et destiné pour la postérité, auraient contrasté avec les jugements sévères mais justes, que contient le reste du poème. Il n'a pas cru devoir conserver non plus les éloges qu'il avait donnés d'abord au cardinal de Fleury, parce que le cardinal se rendit, peu de temps après, l'instrument de la haine des cagots contre M. de Voltaire, quoiqu'il les méprisât autant que M. de Voltaire lui-même pouvait les mépriser. Toutes les fois qu'un homme de lettres loue un ministre ou un prince, il conserve le droit d'effacer ses éloges s'ils cessent de les mériter. (K.) Voltaire lui-même
dans une de ses notes (Voyez ci-après la première note du
Temple
du Goût.), dit que cet ouvrage fut composé en 1731; mais
il était encore manuscrit à la fin de 1732, lorsque l'auteur
l'envoya à Cideville (voyez sa lettre du 8 décembre 1732).
Ce fut en mars ou avril 1733 que le Temple du Goût parut imprimé:
l'auteur l'avait fait imprimer sans permission; il en convient lui-même
dans sa lettre à Thieriot, du 1er mai 1733, où il dit avoir
fait imprimer sans une permission scellée avec de la cire jaune.
Toutes les critiques qu'on en fit, et qui furent présentées
à l'approbation du sceau ou de la police furent arrêtées,
ce qui ne les empêcha pas toutes de paraître. Voici celles
que j'ai vues:
I. Observations critiques sur le Temple du Goust, 1733, in-8° de 16 pages; elles parurent en avril 1733. L'éloge de Roy qu'on fait dans la dernière phrase, fit attribuer à cet auteur les Observations, qui paraissent être de l'abbé Desfontaines, ou tout au moins de son ami Castre d'Auvigny. Une seconde édition augmentée parut à la suite de l'Essai d'apologie, etc. (voyez n° III). II. Lettre de M.*** à son ami, sur le Temple du Goust de M. de Voltaire (1733), in-8° de 7 pages. Cette Lettre est de l'abbé Goujet. III. Essai d'apologie des auteurs censurés dans le Temple du Goust de M. de Voltaire, in-8° de 32 pages, y compris la seconde édition des Observations critiques, qui commencent page 15. L'abbé Desfontaines fut au moins l'éditeur de l'Essai d'apologie. IV. Entretien de deux Gascons à la promenade, sur le Temple du Goust, à Éphèse, aux dépens des héritiers d'Érostrate, 1733, in-8°, dialogue en vers dont l'auteur est un Provençal nommé Perrin, ancien secrétaire du maréchal de Villars. V. Le Temple du Goust, comédie (par Romagnesi et Nivau), représentée, pour la première fois, par les comédiens italiens ordinaires du roi, le 11 juillet 1733. Paris, Briasson, 1733, in-8°. VI. Le Temple du Goust, comédie, à la Haye, par la compagnie, 1733, in-8° de ij et 34 pages. Voltaire, dans sa lettre à Thieriot, du 9 février
1736, attribue cette comédie à Delaunay; mais elle est de
l'abbé d'Allainval. Quoique portant l'adresse de la Haye, elle avait
été imprimée à Mantes, chez Tellier, qui, quelques
années auparavant, avait été condamné au carcan
par coutumace, pour avoir imprimé les Nouvelles ecclésiastiques.
Lorsqu'il eut obtenu sa grâce, les jésuites lui firent imprimer
la comédie antijanséniste intitulée la Femme docteur,
afin, lui dirent-ils, de réparer le mal qu'il avait fait par l'impression
des Nouvelles ecclésiastiques.
LETTRE A M. CIDEVILLE SUR LE TEMPLE DU GOÛT. (52)Monsieur,
vous avez vu et vous pouvez rendre témoignage comment cette bagatelle
fut conçue et exécutée. C'était une plaisanterie
de société. Vous y avez eu part comme un autre: chacun fournissait
ses idées, et je n'ai guère eu d'autre fonction que celle
de les mettre par écrit.
M. de *** disait que c'était dommage que Bayle eût enflé son dictionnaire de plus de deux cents articles de ministres et de professeurs luthériens ou calvinistes; qu'en cherchant l'article de César, il n'avait rencontré que celui de Jean Césarius(53), professeur à Cologne; et qu'au lieu de Scipion, il avait trouvé six grandes pages sur Gaspard Scioppius. De là on concluait, à la pluralité des voix, à réduire Bayle en un seul tome dans la bibliothèque du Temple du Goût. Vous m'assuriez tous que vous aviez été assez ennuyés en lisant l'Histoire de l'Académie française; que vous vous intéressiez fort peu à tous les détails des ouvrages de Balesdens, de Porchères, de Bardin, de Baudoin, de Faret, de Colletet, et d'autres pareils grands hommes, et je vous en crus sur votre parole. On ajoutait qu'il n'y a guère aujourd'hui de femmes d'esprit qui n'écrivent de meilleures lettres que Voiture; on disait que Saint-Évremond n'aurait jamais dû faire de vers, et qu'on ne devait pas imprimer toute sa prose. C'est le sentiment du public éclairé; et moi, qui trouve toujours tous les livres trop longs, et surtout les miens, je réduisais aussitôt tous ces volumes à très peu de pages. Je n'étais en tout cela que le secrétaire du public. Si ceux qui perdent leur cause se plaignent, ils ne doivent pas s'adresser à celui qui a écrit l'arrêt. Je sais que des politiques ont regardé cette innocente plaisanterie du Temple du Goût comme un grave attentat. Ils prétendent qu'il n'y a qu'un malintentionné qui puisse avancer que le château de Versailles n'a que sept croisées de face sur la cour, et soutenir que Le Brun, qui était premier peintre du roi, a manqué de coloris, Des rigoristes disent qu'il est impie de mettre des filles de l'Opéra, Lucrèce, et des docteurs de Sorbonne, dans le Temple du Goût. Des auteurs auxquels on n'a point pensé crient à la satire, et se plaignent que leurs défauts sont désignés, et leurs grandes beautés passées sous silence; crime irrémissible qu'ils ne pardonneront de leur vie; et ils appellent le Temple du Goût un libelle diffamatoire. On ajoute qu'il est d'une âme noire de ne louer personne sans un petit correctif et que, dans cet ouvrage dangereux, nous n'avons jamais manqué de faire quelque égratignure à ceux que nous avons caressés. Je répondrai en deux mots à cette accusation: Qui loue tout n'est qu'un flatteur; celui-là seul sait louer, qui loue avec restriction. Ensuite, pour mettre de l'ordre dans nos idées, comme il convient dans ce siècle éclairé, je dirai qu'il faudrait un peu distinguer entre la critique, la satire, et le libelle. Dire que le Traité des Études(54)est un livre à jamais utile, et que par cette raison même il en faut retrancher quelques plaisanteries et quelques familiarités peu convenables à ce sérieux ouvrage; dire que les Mondes(55)est un livre charmant et unique, et qu'on est fâché d'y trouver que le jour est une beauté blonde, et la nuit une beauté brune, et d'autres petites douceurs: voilà, je crois, de la critique. Que Despréaux ait écrit(56),
c'est de la satire, et de
la satire même assez injuste en tous sens (avec le respect que je
lui dois) car la rime de défaut n'est point assez belle pour rimer
avec Quinault; et il est aussi peu vrai de dire que Virgile est sans défaut,
que de dire que Quinault est sans naturel et sans grâces.
Les couplets de Rousseau, le Masque de Laverne(57), et telle autre horreur, certains ouvrages de Gacon; voilà ce qui s'appelle un libelle diffamatoire. Tous les honnêtes gens qui pensent sont critiques, les malins sont satiriques, les pervers font des libelles; et ceux qui ont fait avec moi le Temple du Goût ne sont assurément ni malins ni méchants. Enfin voilà ce qui nous amusa pendant plus de quinze jours. Les idées se succédaient les unes aux autres; on changeait tous les soirs quelque chose, et cela a produit sept ou huit Temples du Goût absolument différents. Un jour nous y mettions les étrangers, le lendemain nous n'admettions que les Français. Les Maffei, les Pope, les Bononcini, ont perdu à cela plus de cinquante vers, qui ne sont pas fort à regretter. Quoi qu'il en soit, cette plaisanterie n'était point du tout faite pour être publique. Une des plus mauvaises et des plus infidèles copies d'un des plus négligés brouillons de cette bagatelle, ayant couru dans le monde, a été imprimée sans mon aveu; et celui qui l'a donnée, quel qu'il soit, a très grand tort. Peut-être fait-on plus mal encore de donner cette nouvelle édition; il ne faut jamais prendre le public pour confident de ses amusements: mais la sottise est faite et c'est un des cas ou l'on ne peut faire que des fautes Voici donc une faute nouvelle; et le public aura une petite esquisse (si cela même peut en mériter le nom) telle qu'elle a été faite dans une société où l'on savait s'amuser sans la ressource du jeu, où l'on cultivait les belles-lettres sans esprit de parti, où l'on aimait la vérité plus que la satire, et où l'on savait louer sans flatterie. S'il avait été question de faire un traité du Goût, on aurait prié les de Cotte et les Boffrand de parler d'architecture, les Coypel de définir leur art avec esprit, les Destouches de dire quelles sont les grâces de la musique, les Crébillon de peindre la terreur qui doit animer le théâtre: pour peu que chacun d'eux eût voulu dire ce qu'il sait, cela aurait fait un gros in-folio. Mais on s'est contenté de mettre en général les sentiments du public dans un petit écrit sans conséquence, et je me suis chargé uniquement de tenir la plume. Il me reste à dire un mot sur notre jeune noblesse, qui emploie l'heureux loisir de la paix à cultiver les lettres et les arts; bien différente en cela des augustes Visigoths, leurs ancêtres, qui ne savaient pas signer leurs noms. S'il y a encore dans notre nation si polie quelques barbares et quelques mauvais plaisants qui osent désapprouver des occupations si estimables, on peut assurer qu'ils en feraient autant s'ils le pouvaient. Je suis très persuadé que quand un homme ne cultive point un talent, c'est qu'il ne l'a pas; qu'il n'y a personne qui ne fit des vers s'il était né poète, et de la musique s'il était né musicien. Il faut seulement que les graves critiques, aux yeux desquels il n'y a d'amusement honorable dans le monde que le lansquenet et le biribi, sachent que les courtisans de Louis XIV, au retour de la conquête de Hollande, en 1672, dansèrent à Paris sur le théâtre de Lulli, dans le jeu de paume de Belleaire, avec les danseurs de l'opéra, et que l'on n'osa pas en murmurer. A plus forte raison doit-on, je crois, pardonner à la jeunesse d'avoir eu de l'esprit dans un âge où l'on ne connaissait que la débauche.
Je suis, etc. LE TEMPLE DU GOÛT
ce cardinal, enfin, que tout le monde doit reconnaître
à ce portrait, me dit un jour qu'il voulait que j'allasse avec lui
au Temple du Goût. « C'est un séjour, me dit-il, qui
ressemble au Temple de l'Amitié(62),dont
tout le monde parle, où peu de gens vont, et que la plupart de ceux
qui y voyagent n'ont presque jamais bien examiné. »
— Ah! me dit-il, l'infaillibilité est à
Rome pour les choses qu'on ne comprend point, et dans le Temple du Goût
pour les choses que tout le monde croit entendre. Il faut absolument que
vous veniez avec moi. — Mais, insistai-je encore, si vous me menez avec
vous, je m'en vanterai à tout le monde(63).
Cependant, comme il ne faut jamais se refuser un plaisir
honnête dans la crainte de ce que les autres en pourront penser,
je suivis le guide qui me faisait l'honneur de me conduire.
Nous rencontrâmes en chemin bien des obstacles.
D'abord nous trouvâmes MM. Baldus, Scioppius, Lexicocrassus, Scriblerius;
une nuée de commentateurs qui restituaient des passages, et qui
compilaient de gros volumes à propos d'un mot qu'ils n'entendaient
pas.
Après cet aveu ingénu, ces messieurs voulurent
absolument nous faire lire certains passages de Dictys de Crète
et de Métrodore de Lampsaque, que Scaliger avait estropiés.
Nous les remerciâmes de leur courtoisie, et nous continuâmes
notre chemin. Nous n'eûmes pas fait cent pas, que nous trouvâmes
un homme entouré de peintres, d'architectes, de sculpteurs, de doreurs,
de faux connaisseurs, de flatteurs. Ils tournaient le dos au Temple du
Goût.
Je crus en être quitte pour ce petit retardement,
et que nous allions arriver au temple sans autre mauvaise fortune mais
la route est plus dangereuse que je ne pensais. Nous trouvâmes bientôt
une nouvelle embuscade.
C'était un concert que donnait un homme de robe, fou de la musique, qu'il n'avait jamais apprise, et encore plus fou de la musique italienne, qu'il ne connaissait que par de mauvais airs inconnus à Rome, et estropiés en France par quelques filles de l'Opéra(69). Il faisait exécuter alors un long récitatif
français, mis en musique par un Italien qui ne savait pas notre
langue. En vain on lui remontra que cette espèce de musique, qui
n'est qu'une déclamation notée, est nécessairement
asservie au génie de la langue, et qu'il n'y a rien de si ridicule
que des scènes françaises chantées à l'italienne,
si ce n'est de l'italien chanté dans le goût français.
A ces paroles judicieuses, mon homme répondit en
secouant la tête. « Venez, venez, dit-il; on va vous donner
du neuf. » Il fallut entrer, et voilà son concert qui commence.
Nous sortîmes au plus vite: ce ne fut qu'au travers
de bien des aventures pareilles que nous arrivâmes enfin au Temple
du Goût.
Il est plus aisé de dire ce que ce temple n'est
pas, que de faire connaître ce qu'il est. J'ajouterai seulement,
en général, pour éviter la difficulté(76):
Le temple était environné d'une foule de
virtuoses, d'artistes, et de juges de toute espèce, qui s'efforçaient
d'entrer, mais qui n'entraient point:
Oh! que d'hommes considérables, que de gens du
bel air, qui président si impérieusement à de petites
sociétés(78),
ne sont point reçus dans ce temple, malgré les dîner
qu'ils donnent aux beaux esprits, et malgré les louanges qu'ils
reçoivent dans les journaux!
On repoussait aussi rudement ces ennemis obscurs de tout
mérite éclatant, ces insectes de la société,
qui ne sont aperçus que parce qu'ils piquent(80).
Ils auraient envié également Rocroy au grand Coudé,
Denain à Villars, et Polyeucte à Corneille; ils auraient
exterminé Le Brun pour avoir fait le tableau de la famille de Darius.
Ils ont forcé le célèbre Le Moine à se tuer
pour avoir fait l'admirable salon d'Hercule. Ils ont toujours dans les
mains la ciguë que leurs pareils firent boire à Socrate.
Ces lâches persécuteurs s'enfuirent en voyant
paraître mes deux guides. Leur fuite précipitée fit
place à un spectacle plus plaisant: c'était une foule d'écrivains
de tout rang, de tout état, et de tout âge, qui grattaient
à la porte, et qui priaient la Critique de les laisser entrer. L'un
apportait un roman mathématique, l'autre une harangue à l'Académie;
celui-ci venait de composer une comédie métaphysique, celui-là
tenait un petit recueil de ses poésies, imprimé depuis longtemps
incognito, avec une longue approbation(82)
et un privilège. Cet autre venait présenter un mandement
en style précieux, et était tout surpris qu'on se mît
à rire au lieu de lui demander sa bénédiction. «
Je suis le révérend P. Albertus Garassus(83),
disait un moine noir; je prêche mieux que Bourdaloue: car jamais
Bourdaloue ne fit brûler de livres; et moi j'ai déclamé
avec tant d'éloquence contre Pierre Bayle, dans une petite province
toute pleine d'esprit, j'ai touché tellement les auditeurs, qu'il
y en eut six qui brûlèrent chacun leur Bayle. Jamais l'éloquence
n'obtint un si beau triomphe. — Allez, frère Garassus, lui dit la
Critique, allez, barbare; sortez du Temple du Goût; sortez de ma
présence, Visigoth moderne, qui avez insulté celui que j'ai
inspiré. — J'apporte ici Marie Alacoque, disait un homme
fort grave(84). —Allez souper avec elle,
répondit la déesse. »
M. Bardou(85) se mit alors à crier: « Tout le monde est trompé et le sera; il n'y a point de dieu du Goût, et voici comme je le prouve. » Alors il proposa, il divisa, il subdivisa, il distingua, il résuma; personne ne l'écouta, et l'on s'empressait à la porte plus que jamais.
La Critique le reconnut à la douceur de son maintien et à la dureté de ses derniers vers, et elle le laissa quelque temps entre Perrault et Chapelain, qui assiégeaient la porte depuis cinquante ans, en criant contre Virgile. Dans le moment arriva un autre versificateur, soutenu
par deux petits satyres, et couvert de lauriers et de chardons(88).
— Qu'est-ce que j'entends là? dit la Critique.
— C'est moi, reprit le rimeur. J'arrive d'Allemagne pour vous voir, et
j'ai pris la saison du printemps:
Plus il parlait ce langage, moins la porte s'ouvrait.
« Quoi! l'on me prend donc, dit-il,
— Ah, bon Dieu! s'écria la Critique(92), quel horrible jargon! » Elle ne put d'abord reconnaître celui qui s'exprimait ainsi. On lui dit que c'était Rousseau, dont les muses avaient changé la voix, en punition de ses méchancetés: elle ne pouvait le croire, et refusait d'ouvrir. Elle ouvrit pourtant en faveur de ses premiers vers; mais
elle s'écria:
Puis, me faisant approcher, elle me dit tout bas: «
Tu le connais; il fut ton ennemi, et tu lui rends justice(93).
Après m'avoir donné cet avis, la Critique décida que Rousseau passerait devant Lamotte en qualité de versificateur, mais que Lamotte aurait le pas toutes les fois qu'il s'agirait d'esprit et de raison. Ces deux hommes si différents n'avaient pas fait
quatre pas que l'un pâlit de colère, et l'autre tressaillit
de joie, à l'aspect d'un homme qui était depuis longtemps
dans ce temple, tantôt à une place, tantôt à
une autre.
« Eh quoi! s'écria Rousseau, je verrai ici cet homme contre qui j'ai fait tant d'épigrammes! Quoi! le bon Goût souffrira dans son temple l'auteur des Lettres du ch. d'Her...., d'une Passion d'automne, d'un Clair de lune, d'un Ruisseau amant de la prairie, de la tragédie d'Aspar, d'Endyinion, etc.! — Hé! non, dit la Critique ce n'est pas l'auteur de tout cela que tu vois; c'est celui des Mondes, livre qui aurait dû t'instruire; de Thétis et Pélée, opéra qui excite inutilement ton envie; de l'Histoire de l'académie des sciences, que tu n'es pas à portée d'entendre. » Rousseau alla faire une épigramme; et Fontenelle le regarda avec cette compassion philosophique qu'un esprit éclairé et étendu ne peut s'empêcher d'avoir pour un homme qui ne sait que rimer; et il alla prendre tranquillement sa place entre Lucrèce et Leibnitz(94). Je demandai pourquoi Leibnitz était là: on me répondit que c'était pour avoir fait d'assez bons vers latins, quoiqu'il fût métaphysicien et géomètre, et que la Critique le souffrait en cette place pour tâcher d'adoucir, par cet exemple, l'esprit dur de la plupart de ses confrères. Cependant la Critique, se tournant vers l'auteur des Mondes,
lui
dit: « Je ne vous reprocherai pas certains ouvrages de votre jeunesse,
comme font ces cyniques jaloux; mais je suis la Critique, vous êtes
chez le dieu du Goût, et voici ce que je vous dis de la part de ce
dieu, du public, et de la mienne; car nous sommes à la longue toujours
tous trois d'accord:
A l'égard de Lucrèce(95),
il rougit d'abord en voyant le cardinal son ennemi; mais à peine
l'eut-il entendu parler, qu'il l'aima; il courut à lui, et lui dit
en très beaux vers latins ce que je traduis ici en assez mauvais
vers français:
Le cardinal répondit à ce compliment très
flatteur dans la langue de Lucrèce. Tous les poètes latins
qui étaient là le prirent pour un ancien Romain, à
son air et à son style; mais les poètes français sont
fort fâchés qu'on fasse des vers dans une langue qu'on ne
parle plus, et disent que, puisque Lucrèce, né à Rome,
embellissait Épicure en latin, son adversaire, né à
Paris, devait le combattre en français. Enfin, après beaucoup
de ces retardements agréables, nous arrivâmes jusqu'à
l'autel et jusqu'au trône du dieu du Goût.
(104)Je
fus fort étonné de ne pas trouver dans le sanctuaire bien
des gens qui passaient, il y a soixante ou quatre-vingts ans, pour être
les plus chers favoris du dieu du Goût. Les Pavillon, les Benserade,
les Pellisson, les Segrais(105), les Saint-Évremond,
les Balzac, les Voiture, ne me parurent pas occuper les premiers rangs.
« Ils les avaient autrefois, me dit un de mes guides; ils brillaient
avant que les beaux jours des belles-lettres fussent arrivés; mais
peu à peu ils ont cédé aux véritablement grands
hommes: ils ne font plus ici qu'une assez médiocre figure. »
En effet, la plupart n'avaient guère que l'esprit de leur temps,
et non cet esprit qui passe à la dernière postérité.
Segrais voulut un jour entrer dans le sanctuaire, en récitant ce vers de Despréaux, « Que Segrais dans l'églogue en charme les forêts; » mais la Critique, ayant lu par malheur pour lui quelques pages de son Énéide en vers français, le renvoya assez durement, et laissa venir à sa place Mme de La Fayette(106), qui avait mis sous le nom de Segrais le roman aimable de Zaïde et celui de la Princesse de Clèves. On ne pardonne pas à Pellisson d'avoir dit gravement tant de puérilités dans son Histoire de l'Académie française, et d'avoir rapporté comme des bons mots des choses assez grossières(107). Le doux mais faible Pavillon fait sa cour humblement à Mme Deshoulières, qui est placée fort au-dessus de lui. L'inégal Saint-Évremond(108) n'ose parler de vers à personne. Balzac assomme de longues phrases hyperboliques Voiture(109) et Benserade, qui lui répondent par des pointes et des jeux de mots dont ils rougissent
eux-mêmes le moment d'après. Je cherchais le fameux comte
de Bussy. Mme de Sévigné, qui est aimée de tous ceux
qui habitent le temple, me dit que son cher cousin, homme de beaucoup d'esprit,
un peu trop vain, n'avait jamais pu réussir à donner au dieu
du Goût cet excès de bonne opinion que le comte de Bussy avait
de messire Roger de Rabutin.
Le dieu aimait fort tous ces messieurs, et surtout ceux qui ne se piquaient de rien: il avertissait Chaulieu de ne se croire que le premier des poètes négligés, et non pas le premier des bons poètes. Ils faisaient conversation avec quelques-uns des plus
aimables hommes de leur temps. Ces entretiens n'ont ni l'affectation de
l'hôtel de Rambouillet(115), ni le
tumulte qui règne parmi nos jeunes étourdis.
(116)Là
se trouvait Chapelle, ce génie plus débauché encore
que délicat, plus naturel que poli, facile dans ses vers, incorrect
dans son style, libre dans ses idées. Il parlait toujours au dieu
du Goût sur les mêmes rimes. On dit que ce dieu lui répondit
un jour:
Ce fut parmi ces hommes aimables que je rencontrai le
président de Maisons, homme très éloigné de
dire des riens, homme aimable et solide, qui avait aimé tous les
arts.
Parmi ces gens d'esprit nous trouvâmes quelques jésuites. Un janséniste dira que les jésuites se fourrent partout; mais le dieu du Goût reçoit aussi leurs ennemis, et il est assez plaisant de voir dans ce temple Bourdaloue qui s'entretient avec Pascal sur le grand art de joindre l'éloquence au raisonnement. Le père Bouhours est derrière eux, marquant sur des tablettes toutes les fautes de langage et toutes les négligences qui leur échappent. Le cardinal ne put s'empêcher de dire au père
Bouhours:
(117)Cela fut dit avec beaucoup plus de politesse que je ne le rapporte; mais nous autres poètes, nous sommes souvent très impolis, pour la commodité de la rime. (118)Je
ne m'arrêtai pas dans ce temple à voir les seuls beaux esprits.
Je vis les muses présenter tour à tour, sur l'autel du dieu, des livres, des dessins, et des plans de toute espèce. On voit sur cet autel le plan de cette belle façade du Louvre, dont on n'est point redevable au cavalier Bernini, qu'on fit venir inutilement en France avec tant de frais, et qui fut construite par Perrault et par Louis Le Vau, grands artistes trop peu connus. Là est le dessin de la porte Saint-Denis, dont la plupart des Parisiens ne connaissent pas plus la beauté que le nom de François Blondel, qui acheva ce monument; cette admirable fontaine(119), qu'on regarde si peu, et qui est ornée des précieuses sculptures de Jean Goujon, mais qui le cède en tout à l'admirable fontaine de Bouchardon, et qui semble accuser la grossière rusticité de toutes les autres; le portail de Saint-Gervais(120), chef-d'oeuvre d'architecture, auquel il manque une église, une place, et des admirateurs, et qui devrait immortaliser le nom de Desbrosses, encore plus que le palais du Luxembourg, qu'il a aussi bâti. Tous ces monuments, négligés par un vulgaire toujours barbare, et par les gens du monde toujours légers, attirent souvent les regards du dieu. On nous fit voir ensuite la bibliothèque de ce
palais enchanté: elle n'était pas ample. On croira bien que
nous n'y trouvâmes pas
(121)Presque tous les livres y sont corrigés et retranchés de la main des muses. On y voit entre autres l'ouvrage de Rabelais, réduit tout au plus à un demi-quart. Marot, qui n'a qu'un style, et qui chante du même ton les psaumes de David et les merveilles d'Alix, n'a plus que huit ou dix feuillets. Voiture et Sarrasin n'ont pas à eux deux plus de soixante pages. Tout l'esprit de Bayle se trouve dans un seul tome, de son propre aveu; car ce judicieux philosophe, ce juge éclairé de tant d'auteurs et de tant de sectes, disait souvent qu'il n'aurait pas composé plus d'un in-folio, s'il n'avait écrit que pour lui, et non pour les libraires(122). (123)Enfin on nous fit passer dans l'intérieur du sanctuaire. Là, les mystères du dieu furent dévoilés; là, je vis ce qui doit servir d'exemple à la postérité: un petit nombre de véritablement grands hommes s'occupaient à corriger ces fautes de leurs écrits excellents, qui seraient des beautés dans les écrits médiocres. L'aimable auteur du Télémaque retranchait des répétitions et des détails inutiles dans son roman moral, et rayait le titre de poème épique que quelques zélés indiscrets lui donnent; car il avoue sincèrement qu'il n'y a point de poème en prose(124). (125)L'éloquent
Bossuet voulut bien rayer quelques familiarités échappées
à son génie vaste, impétueux, et facile, lesquelles
déparent un peu la sublimité de ses oraisons funèbres;
et il est à remarquer qu'il ne garantit point tout ce qu'il a dit
de la prétendue sagesse des anciens Égyptiens.
La Fontaine, qui avait conservé la naïveté
de son caractère, et qui, dans le temple du Goût, joignait
un sentiment éclairé à cet heureux et singulier instinct
qui l'inspirait pendant sa vie, retranchait quelques-unes de ses fables.
Il accourcissait presque tous ses contes, et déchirait les trois
quarts d'un gros recueil d'oeuvres posthumes, imprimées par ces
éditeurs qui vivent des sottises des morts.
Despréaux, par un ordre exprès du dieu du
Goût, se réconciliait avec Quinault, qui est le poète
des grâces, comme Despréaux est le poète de la raison.
« Je ne me réconcilie point avec vous, disait
Despréaux, que vous ne conveniez qu'il y a bien des fadeurs dans
ces opéras Si agréables. — Cela peut bien être, dit
Quinault; mais avouez aussi que vous n'eussiez jamais fait Atys ni
Armide.
Après avoir salué Despréaux, et embrassé
tendrement Quinault, je vis l'inimitable Molière, et j'osai lui
dire:
— Ah! disait-il, pourquoi ai-je été forcé d'écrire quelquefois pour le peuple? Que n'ai-je toujours été le maître de mon temps! j'aurais trouvé des dénoûments plus heureux; j'aurais moins fait descendre mon génie au bas comique. » C'est ainsi que tous ces maîtres de l'art montraient leur supériorité, en avouant ces erreurs auxquelles l'humanité est soumise, et dont nul grand homme n'est exempt. Je connus alors que le dieu du Goût est très
difficile à satisfaire, mais qu'il n'aime point à demi. Je
vis que les ouvrages qu'il critique le plus en détail sont ceux
qui en tout lui plaisent davantage.
Quand mes conducteurs s'en retournèrent, le dieu
leur parla à peu près dans ce sens; car il ne m'est pas donné
de dire ses propres mots:
FIN DU TEMPLE DU GOÛT.
Variante N° 1 –
Premières éditions:
Variante N° 2. s556
–
Premières éditions: « Il est bon que vous observiez
de près un dieu que vous voulez servir.
Je remerciai Son Éminence, de sa honte, et je lui
dis. » Monseigneur, je suis extrêmement indiscret: si vous
me menez avec vous, je m'en vanterai à tout le monde.
Le cardinal me répliqua que le temple était dans le pays des beaux-arts, qu'il voulait absolument que je l'y suivisse, et que je fisse ma relation avec sincérité; que s'il arrivait qu'on se moquât un peu de moi, il n'y aurait pas grand mal à cela, et que je le rendrais bien, si je voulais. J'obéis, et nous partîmes. Variante N° 3. s558. – Une édition d'Amsterdam, J. Desbordes, 1733, porte: On me prendrait pour le vrai dieu du Goût. (B.) Variante N° 4. s559
–
Édition de 1733:
Variante N° 5 s5592 – Édition de 1733: « C'était un concert que l'on donnait dans une maison de campagne bizarrement située, et bâtie de même. Le maître de la maison, voyant de loin le carrosse du cardinal, et sachant que Son Éminence venait d'Italie, vint le prier du concert. Il lui dit en peu de mots beaucoup de mal de Lulli, de Destouches, et de Campra, et l'assura qu'à son concert il n'y aurait point de musique française. Le cardinal lui remontra en vain que la musique italienne, la française, et la latine, étaient fort bonnes, chacune dans leur genre; qu'il n'y a rien de si ridicule que de l'italien chanté à la française, si ce n'est peut-être le français chanté à l'italienne: « Car, lui dit-il avec ce ton de voix aimable fait pour orner la raison, La nature, féconde, ingénieuse et sage, etc. » Variante N° 6s560
–
L'édition d'Amsterdam, J. Desbordes, contient ici deux vers de plus:
Variante N° 7 s561 – L'édition d'Amsterdam, après le vers, Mais je ne sais s'il durera, contient ce qui suit: « Ce serait ici le lieu de
m'étendre sur la structure de cet édifice, et de parler d'architrave
et d'archivolte, si j'avais formé le dessein de n'être pas
lu:
Les éditions de Kehl donnent cette autre variante: « C'est cela même, dit le cardinal; mais, puisqu'il est question de goût, déliez-vous un peu des rimes redoublées: elles ont l'air de la facilité, elles soutiennent l'harmonie, elles charment l'oreille; mais il faut qu'elles disent quelque chose à l'esprit, sans quoi ce n'est plus qu'un abus de la rime, c'est un arbre couvert de feuilles, qui n'aurait point de fruits. L'aimable Chapelle est tombé lui-même quelquefois dans ce défaut; et plusieurs de ses petites pièces n'ont d'autre mérite que celui de beaucoup de familiarité, et du retour des mêmes rimes,
Variante N° 8s5612 : « Il est plus aisé de dire ce que ce temple n'est pas que de faire connaître ce qu'il est. Je n'ose en faire une longue description, et épuiser les termes d'architecture; car c'est surtout en parlant du temple du Goût qu'il ne faut pas ennuyer:
Il vaut mieux éviter le détail, qui serait ici très hors d'oeuvre. Je me bornerai donc à dire: Simple en était la noble architecture, etc. Variante N° 9s562 : « Là ne sont point reçus les petits maîtres, qui assistent à un spectacle sans l'entendre ou qui n'écoutent les meilleures choses que pour en faire de froides railleries. Bien des gens qui ont brillé dans de petites sociétés, qui ont régné chez certaines femmes, et qui se sont fait appeler grands hommes, sont tout surpris d'être refusés: ils restent à la porte et adressent en vain leurs plaintes à quelques seigneurs, ou soi-disant tels, ennemis jurés du vrai mérite, qui les néglige, et protecteurs ardents des esprits médiocres, dont ils sont encensés. On repousse aussi très rudement tous ces petits satiriques obscurs qui, dans la démangeaison de se faire connaître, insultent les auteurs connus, qui font secrètement une mauvaise critique d'un bon ouvrage; petits insectes dont on ne soupçonne l'existence que par les efforts qu'ils font pour piquer. Heureux encore les véritables gens de lettres, s'ils n'avaient pour ennemis que cette engeance! Mais, à la honte de la littérature et de l'humanité, il y a des gens qui s'animent d'une vraie fureur contre tout mérite qui réussit; qui s'acharnent à le décrier et à le perdre; qui vont dans les lieux publics, dans les maisons des particuliers, dans les palais des princes, semer les rumeurs les plus fausses avec l'air de vérité; calomniateurs de profession, monstres ennemis des arts et de la société. Ces lâches persécuteurs s'enfuirent en voyant paraître le cardinal de Polignac et l'abbé de Rothelin: ils n'ont jamais pu avoir accès auprès de ces deux hommes; ils ont pour eux cette haine timide que les coeurs corrompus ont pour les coeurs droits et pour les esprits justes. » Variante N° 10.s5622 – Premières éditions: « On repoussait plus fièrement ces hommes injustes et dangereux, ces ennemis de tout mérite, qui haïssent sincèrement ce qui réussit, de quelque nature qu'il puisse être. Leurs bouches distillent la médisance et la calomnie. ils disent que Télémaque est un libelle contre Louis XIV, et Esther une satire contre le ministère(128): ils donnent de nouvelles clefs de La Bruyère; ils infectent tout ce qu'ils touchent. » Variante n° 11.s563
Ces lâches persécuteurs s'enfuirent en voyant paraître le cardinal de Polignac et l'abbé de Rothelin: ils n'ont jamais pu avoir accès auprès de ces deux hommes; ils ont pour eux cette haine timide que les coeurs corrompus ont pour les coeurs droits et pour les esprits justes. Leur fuite précipitée, etc. Variante n° 12.s5632 – Les premières éditions portent: « Je suis le révérend père..., criait l'un. — Faites un peu place à monseigneur, disait l'autre. » Un raisonneur avec un fausset aigre, etc. – Le texte actuel parut, pour la première fois, en 1756. Par les noms d'Albertus Garassus, Voltaire désigne un brave Iroquois jésuite nommé Aubert, qui (vers 1750) prêcha si vivement contre Bayle à Colmar que sept personnes apportèrent chacune leur Bayle, et le brûlèrent. Voyez lettres à d'Argens, du 3 mars 1754. (B.) Variante n° 13.s564
– Édition de 1733: « Rousseau parut en revenant d'Allemagne:
il avait été autrefois dans le temple; mais quand il voulut
y rentrer,
Rousseau se fâcha d'autant plus que la déesse
avait raison: elle lui disait des vérités; il répondit
par des injures, et lui cria:
Il vomit plusieurs de ses nouvelles épigrammes, qui sont toutes dans ce goût. Lamotte les entendit: il en rit, mais point trop fort, et avec discrétion. Rousseau, furieux, lui reprocha à son tour tous les mauvais vers que cet académicien avait faits en sa vie et cette dispute aurait duré longtemps entre eux si la Critique ne leur avait imposé silence, et ne leur avait dit: « Écoutez: vous, Lamotte, brûlez votre Iliade, vos tragédies, et toutes vos dernières odes, les trois quarts de vos fables et de vos opéras; prenez à la main vos premières odes, quelques morceaux de prose dans lesquels vous avez presque toujours raison, hors quand vous parlez de vous et de vos vers. Je vous demande surtout une demi-douzaine de vos fables, l'Europe galante; avec cela, entrez hardiment. « Vous, Rousseau, brûlez vos opéras
vos comédies, vos dernières allégories, odes, épigrammes
germaniques, ballades, sonnets: jurez de ne plus écrire, et venez
vous mettre au dessus de Lamotte en qualité de versificateur: mais
toutes les fois qu'il s agira d esprit et de raisonnement, vous vous placerez
fort au-dessous de lui. » Lamotte fit la révérence,
Rousseau tourna la bouche, et tous deux entrèrent à ces conditions.
On lui ferma la porte au nez. on lisait: « Il fut fort étonné de
ce procédé, et jura de s'en venger par quelque nouvelle allégorie
contre le genre humain, qu'il hait par représailles. Il s'écriait
en rougissant:
La Critique entendit ces paroles, rouvrit la porte, et
parla ainsi:
Variante n° 14.s565
– Édition de 1733: « Ah!, bon Dieu, s'écria la Critique,
quel horrible jargon! » Elle fit ouvrir la porte pour voir l'animal
qui avait un cri si singulier. Quel fut son étonnement quand tout
le monde lui dit que c'était Rousseau! Elle lui ferma la porte au
plus vite. Le rimeur désespéré lui criait dans son
style marotique:
A ces paroles, la Critique fit ouvrir le temple, parut
d'un air de juge, et parla ainsi au cynique:
Lamotte entendait tout cela; il riait, mais point trop fort, et avec discrétion. Rousseau lui reprochait avec fureur tous les mauvais vers que cet académicien avait faits en sa vie. « Souviens toi du cornet fatidique(133), disait Rousseau avec un sourire amer. — Eh! n'oubliez pas l'oeuf cuit dans sa coque(134), répondait doucement Lamotte. » La dispute aurait duré longtemps si la Critique ne leur avait imposé silence et ne leur avait dit: « Écoutez: prenez tous deux à la main vos premières oeuvres et brûlez les dernières. Rousseau, placez-vous au-dessus de Lamotte en qualité de versificateur; mais toutes les fois qu'il s'agira d'esprit et de raison, vous vous mettrez fort au-dessous de lui. » Ni l'un ni l'autre ne fut content de sa décision. J'étais présent à cette scène;
la Critique m'aperçut: « Ah! ah! me dit-elle, vous êtes
bien hardi d'entrer. » Je lui répondis humblement: «
Dangereuse déesse, je ne suis ici que parce que ces messieurs l'ont
voulu; je n'aurais jamais osé y venir seul. — Je veux bien, dit-elle,
vous y souffrir à leur considération; mais tâchez de
profiter de tout ce qui se fait ici.
Je vis bien qu'elle allait en dire davantage; elle me
parlait déjà d'un certain Philoctète: je m'esquivai,
et je laissai avancer un homme qui valait mieux que Rousseau, Lamotte,
et moi.
– Autre variante: «
Ah!, bon Dieu! s'écria la Critique, quel horrible jargon! »
On lui dit que c'était Rousseau, dont les dieux avaient changé
la voix en ce cri ridicule, pour punition de ses méchancetés;
elle lui ferma la porte au nez au plus vite. Il fut fort étonné
de ce procédé, et jura de s'en venger par quelque nouvelle
allégorie contre le genre humain, qu'il hait par représailles;
il s'écriait en rougissant:
La Critique entendit ces paroles, rouvrit la porte, et
parla ainsi:
Variante n° 15.s567 – Édition de 1733: A l'égard de Lucrèce, il fut embarrassé
en voyant son ennemi; il le regarda d'un oeil un peu fâché,
surtout quand il vit combien il est aimable, et comme il paraît fait
pour avoir raison.
Ces messieurs n'argumentèrent donc point, et épargnèrent une dispute aux gens de goût, qui n'aiment pas volontiers l'argument. Lucrèce récita seulement quelques-uns de ses beaux vers, qui ne prouvent rien; le cardinal dit aussi des siens, ce qui lui arrive trop rarement à Paris: on leur applaudit également à tous deux. De rapporter ce qui fut dit à cette occasion par les Grecs et les Latins qui étaient là et qui les entendaient, cela serait beaucoup trop long; il n'est ici question que des Français. La Critique m'aperçut: « Ah! ah! me dit-elle,
vous êtes bien hardi d'entrer. » Je lui répondis humblement:
« Dangereuse déesse, je ne suis ici que parce que ces messieurs
l'ont voulu je n'aurais jamais osé y venir seul. — Je veux bien,
dit-elle, vous y souffrir à leur considération; mais tâchez
de profiter de tout ce qui se fait ici.
Je vis bien qu'elle en allait dire davantage; elle me
parlait déjà d'un certain Philoctète: je m'esquivai,
etc.
Variante n° 16.s568
– Premières éditions:
Colbert, l'amateur et le protecteur de tous les arts,
rassemblait autour de lui les connaisseurs. Tous félicitaient le
cardinal de Polignac(140) sur ce salon de
Marius qu'il a déterré dans Rome, et dont il vient d'orner
la France.
Variante n° 17. s569
–
Édition de 1733:
Variante n° 18.s570
–
Édition de 1733:
Mes deux guides disaient qu'ils ne pouvaient en conscience donner à une actrice le même encens que moi; mais ils avaient trop de justice pour me désapprouver. Variante n° 19s574 : « On y examine si les arts se plaisent mieux dans une monarchie que dans une république, si l'on peut se passer aujourd'hui du secours des anciens, si les livres ne sont point trop multipliés, si la comédie et la tragédie ne sont point épuisées. Ou examine quelle est la vraie différence entre l'homme de talent et l'homme d'esprit, entre le critique et le satirique, entre l'imitateur et le plagiaire. Quelquefois même on laisse parler longtemps la même
personne, mais ce cas arrive très rarement; heureusement pour moi
on se rassemblait en ce moment autour de la fameuse Ninon de Lenclos.
Ils me laissèrent entendre le sermon de Ninon.
Je courus ensuite vers Mlle Lecouvreur, et mes conducteurs s'amusèrent
à parler de littérature avec quelques jésuites qu'ils
rencontrèrent. Un janséniste dira que les jésuites
se fourrent partout; mais la vérité est que de tous les religieux
les jésuites sont ceux qui entendent le mieux les belles-lettres,
et qu'ils ont toujours réussi dans l'éloquence et dans la
poésie. Le dieu voit de très bon oeil beaucoup de ces pères,
mais à condition qu'ils ne diront plus tant de mal de Despréaux,
et qu'ils avoueront que les Lettres provinciales sont la plus ingénieuse,
aussi bien que la plus cruelle, et, en quelques endroits la plus
injuste satire qu'on ait jamais faite.
Les connaisseurs en galanterie ajoutent que Son
Éminence(144) fit jadis l'amour envrai
pédant, et que son neveu s'y prend d'une manière assurément
tout opposée. Il y a dans cette demeure bien des habitants qui,
comme lui n'ont fait aucun ouvrage:
C'est entre ces voluptueux et les artistes qu'on trouve le facile, le sage, l'agréable La Faye: heureux qui pourrait, comme lui, passer les dernières années de sa vie tantôt encomposant des vers aisés et pleins de grâce, tantôt écoutant ceux des autres sans envie et sans mépris; ouvrant son cabinet à tous les arts, et sa maison aux seuls hommes de bonne compagnie! Combien de particuliers dans Paris pourraient lui ressembler dans l'usage de leur fortune! mais le goût leur manque; ils jouissent insipidement, ils ne savent qu'être riches. Devant le dieu est un grand autel, où les muses viennent présenter tour à tour des livres, des dessins, et des ornements de toute espèce: on y voyait tous les opéras de Lulli, et plusieurs opéras de Destouches et de Campra. Le dieu eût désiré quelquefois, dans Destouches, une musique plus forte; souvent, dans Campra, un récitatif mieux déclamé; et de temps en temps, dans Lulli, quelques airs moins froids. Tantôt les muses, tantôt les Pélissier et les Le Maure, chantent ces opéras charmants: le temple résonne de leurs voix touchantes; tout ce qui est dans ces beaux lieux applaudit par un léger murmure, plus flatteur que ne le seraient les acclamations emportées du peuple. Les mauvais auteurs et leurs amis prêtent l'oreille autour du temple, entendent à peine quelques sons, et sifflent pour se venger. Le dessin de Versailles se trouve, à la vérité,
sur l'autel; mais il est accompagné d'un arrêt du dieu, qui
ordonne qu'on abatte au moins tout le côté de la cour, afin
qu'on n'ait point à la fois en France un chef-d'oeuvre de
mauvais goût et de magnificence. Par le même arrêt, le
dieu ordonne que les grands morceaux d'architecture très déplacés
et très cachés dans les bosquets de Versailles soient transportés
à Paris pour orner des édifices publics.
Dans le temps que nous arrivâmes, le dieu s'amusait
à faire élever en relief le modèle d'un palais
parfait, il joignait l'architecture extérieure du château
de Maisons avec les dedans de l'hôtel de Lassay, lequel par sa situation,
ses proportions, et ses embellissements, est digne du maître aimable
qui l'occupe, et qui lui-même a conduit l'ouvrage.
O transport! ô plaisirs, etc. Variante n° 20s575 : « Permettez que je continue mes petites observations, répondit le P. Bouhours. Ce sont les grands hommes qu'il faut critiquer, de peur que les fautes qu'ils font contre les règles ne servent de règles aux petits écrivains; ce sont les défauts du Poussin et de Le Sueur qu'il faut relever, et non ceux de Rouet et de Vignon; et dès que votre Anti-Lucrèce sera imprimé, soyez sûr de ma critique. – Eh bien, examinez, vérifiez tant qu'il vous plaira,
dit en passant un jeune duc qui revenait du sermon de Ninon, et qui en
paraissait tout pénétré pour moi, je n'ai pas la force
de rien censurer d'aujourd'hui. »
Il est même encore mieux reçu dans le temple
du Goût que cet oncle si vanté, qui rétablit les beaux-arts
enFrance de la même main dont il abaissa ou perdit tous ses ennemis.
Ce terrible ministre, craint, haï, envié, admiré à
l'excès de toutes les cours et de la sienne, est redouté
jusque dans le temple du Goût, dont il est restaurateur: on craint
à tout moment qu'il ne lui prenne fantaisie d'y faire entrer Chapelain,
Colletet, Faret, et Desmarets, avec lesquels ils faisait autrefois de méchants
vers.
Variante n° 21: – Édition de 1733: « Ce qui me charmait davantage dans cette demeure délicieuse, c'était de voir avec quelle heureuse agilité l'esprit se promène sur différents plaisirs, en parcourant de suite les arts, et caressant tant de beautés diverses.
Aussi serais-je trop long si je disais tout ce que je
vis dans ce temple. Grâce au siècle de Louis XIV, une foule
de grands hommes entout genre, qui avaient honoré ce beau siècle,
s'étaient rangés avec mes deux guides autour du grand Colbert.
« Je n'ai exécuté, disait ce ministre, que la moindre
partie de ce que je méditais; j'aurais voulu que Louis XIV eût
employé aux embellissements nécessaires de sa capitale les
trésors ensevelis dans Versailles, et prodigués pour forcer
la nature. Si j'avais vécu plus longtemps, Paris aurait pu surpasser
Rome enmagnificence et en bon goût, comme il la surpasse engrandeur:
ceux qui viendront après moi feront ce que j'ai seulement imaginé.
Alors le royaume sera rempli des monuments de tous les beaux-arts. Déjà
les grands chemins qui conduisent à la capitale sont des promenades
délicieuses, ombragées de grands arbres l'espace de plusieurs
milles, et ornées même de fontaines(146)
et de statues. Un jour vous n'aurez plus de temples gothiques; les salles(147)
de vos spectacles seront dignes des ouvrages immortels qu'on y représente;
de nouvelles places et des marchés publics construits sous des colonnades,
décoreront Paris comme l'ancienne Rome; les eaux seront distribuées
dans toutes les maisons comme à Londres; les inscriptions de Santeul
ne seront plus la seule chose que l'on admirera dans vos fontaines; la
sculpture étalera partout ses beautés(148)
durables, et annoncera aux étrangers la gloire de la nation, le
bonheur du peuple, la sagesse et le goût de ses conducteurs. Ainsi
parlait ce grand ministre.
Il les pria de faire ses compliments à un jeune
prince qu'il aime tendrement; et, s'échauffant à son nom
avec un peu d'enthousiasme, que ce dieu ne dédaigne pas quelquefois,
mais qu'il sait toujours modérer, il prononça ces vers avec
vivacité:
– Dans une des premières éditions on lisait:
Variante n° 22: –
Dans l'édition de Desbordes, 1733, on lit: « Presque toutes
les éditions sont corrigées et retranchées de la main
des muses. Les trois quarts de Rabelais au moins sont renvoyés à
la Bibliothèque bleue; et le reste, tout bizarre qu'il est,
ne laisse pas de faire rire quelquefois le dieu du goût. Marot, etc.
»
Variante n° 23: – Dans l'édition de Desbordes, on lit: « Saint-Évremond, qui parle si délicatement de religion, si solidement de bagatelles, et qui écrit de si longues lettres à la belle Mme Mazarin, est confiné dans un très petit volume; encore n'y trouve-t-on pas la Conversation du P. Canaye, qui appartient à Charleval. La Conjuration de Venise, seul ouvrage qui puisse donner un nom à l'abbé de Saint-Réal, est à côté de Salluste. Il n'y a point encore d'écrivain français que les muses aient pu mettre à côté de Tacite. Enfin l'on nous fit passer, etc. » Variante n° 24: – Dans l'édition de Desbordes, 1733, dont j'ai déjà parlé, on lisait: « Bossuet, le seul Français véritablement éloquent entre tant de bons écrivains en prose, qui pour la plupart ne sont qu'élégants, Bossuet voulait bien retrancher quelques familiarités échappées à son génie vaste et docile, qui déparent la beauté de ses Oraisons funèbres. » – Une édition antérieure à celle de Desbordes portait seulement: « Bossuet ennoblissait beaucoup de familiarités qui avilissent quelquefois ses sublimes Oraisons funèbres. Pierre Corneille joignait enfin l'esprit de discernement à son vaste génie, et il convenait que Suréna n'est point égal à Polyeucte. » – La tirade sur Racine n'était alors aussi qu'en
prose. (B.)
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