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| Index Voltaire | Commande CDROM | Pièces en vers | POÈME DE FONTENOY La bataille de Fontenoy fut gagnée le 11 mai 1745.
La nouvelle en arriva à Paris dans la nuit du 13 au 14, et l'approbation
du censeur Crébillon est du 17 mai. On peut en regarder comme le
premier jet une épître que Voltaire avait déjà
adressée au duc de Richelieu. En quelques jours il parut plusieurs
éditions, les unes sous le titre de la Bataille de Fontenoy;
d'autres sous celui de le Poème de Fontenoy. Prault donna
les cinq premières dans le format in-4°, et les sixième
et septième dans le format in-8°. L'ouvrage avait été
réimprimé deux fois, à l'Imprimerie royale, in-4°,
lorsque Prault publia une nouvelle édition, qu'il intitula neuvième.
Des réimpressions avaient été faites à Lille,
Lyon, Rouen, etc.; l'une des deux éditions de l'imprimerie royale
porte pour épigraphe, sur le frontispice, ces mots de Virgile: Disce,
puer, virtutem ex me.
La citation était aussi bien placée qu'elle
le serait mal en tête de l'épître dédicatoire
du Poème de Fontenoy, et même en tête du poème.
Dans quelle bouche, en effet, y mettrait-on cette épigraphe? Serait-ce
dans celle de Voltaire s'adressant à Louis XV, alors âgé
de trente-cinq ans? Cela n'est pas soutenable. Serait-ce dans la bouche
du roi, s'adressant au dauphin son fils? L'épigraphe a pu être
ajoutée par le roi, ou en son nom, dans une édition faite
à son imprimerie. Mais l'admettre dans des éditions faites
ailleurs me paraît une inconvenance, pour ne pas dire une impertinence.
Le cardinal Quirini (voyez tome III du Théâtre)
avait projeté de traduire en vers latins le Poème de Fontenoy;
mais il y renonça, à cause du trop grand nombre de noms propres
qu'il contient; quelques passages qu'il avait traduits ont été
imprimés dans le Mercure (2e volume de décembre 1745).
(Beuchot.)
Je n'avais osé dédier à Votre Majesté les premiers essais de cet ouvrage; je craignais surtout de déplaire au plus modeste des vainqueurs; mais, sire, ce n'est point ici un panégyrique; c'est une peinture fidèle d'une partie de la journée la plus glorieuse depuis la bataille de Bovines; ce sont les sentiments de la France, quoique à peine exprimés; c'est un poème sans exagération, et de grandes vérités sans mélange de fiction ni de flatterie. Le nom de Votre Majesté fera passer cette faible esquisse à la postérité comme un monument authentique de tant de belles actions faites en votre présence, à l'exemple des vôtres. Daignez, sire, ajouter à la bonté que Votre
Majesté a eue de permettre cet hommage celle d'agréer les
profonds respects d'un de vos moindres sujets, et du plus zélé
de vos admirateurs.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE(21) (22)Le public sait que cet ouvrage, composé d'abord avec la rapidité que le zèle inspire, reçut des accroissements à chaque édition qu'on en faisait. Toutes les circonstances de la victoire de Fontenoy, qu'on apprenait à Paris de jour en jour, méritaient d'être célébrées; et ce qui n'était d'abord qu'une pièce de cent vers est devenu un poème qui en contient plus de trois cent cinquante: mais on y a gardé toujours le même ordre, qui consiste dans la préparation, dans l'action, et dans ce qui la termine; on n'a fait même que mettre cet ordre dans un plus grand jour, en traçant dans cette édition le portrait des nations dont était composée l'armée ennemie, et en spécifiant leurs trois attaques. On a peint avec des traits vrais, mais non injurieux, les nations dont Louis XV a triomphé; par exemple, quand on dit(23) des Hollandais qu'ils avaient autrefois brisé le joug de l'Autriche cruelle, il est clair que c'est de l'Autriche alors cruelle envers eux que l'on parle; car assurément elle ne l'est pas aujourd'hui pour les États-Généraux: et d'ailleurs la reine de Hongrie, qui ajoute tant à la gloire de la maison d'Autriche, sait combien les Français respectent sa personne et ses vertus, en étant forcés de la combattre. Quand on dit(24) des Anglais, et la férocité le cède à la vertu, on a eu soin d'avertir en note, dans toutes les éditions, que le reproche de férocité ne tombait que sur le soldat. En effet, il est très véritable que lorsque la colonne anglaise déborda Fontenoy, plusieurs soldats de cette nation crièrent: « No quarter, point de quartier; » on sait encore que, quand M. de Séchelles seconda les intentions du roi avec une prévoyance si singulière, et qu'il fit préparer autant de secours pour les prisonniers ennemis blessés que pour nos troupes, quelques fantassins anglais s'acharnèrent encore contre nos soldais dans les chariots mêmes où l'on transportait les vainqueurs et les vaincus blessés. Les officiers, qui ont a peu près la même éducation dans toute l'Europe, ont aussi la même générosité; mais il y a des pays où le peuple, abandonné à lui-même, est plus farouche qu'ailleurs. On n'en a pas moins loué la valeur et la conduite de cette nation, et surtout on n'a cité le nom de M. le duc de Cumberland(25) qu'avec l'éloge que sa magnanimité doit attendre de tout le monde. Quelques étrangers ont voulu persuader au public que l'illustre Addison, dans son poème de la campagne de Hochstedt, avait parlé plus honorablement de la maison du roi que l'auteur même du Poème de Fontenoy: ce reproche a été cause qu'on a cherché l'ouvrage de M. Addison a la bibliothèque de Sa Majesté, et on a été bien surpris d'y trouver beaucoup plus d'injures que de louanges; c'est vers le trois-centième vers. On ne les répétera point, et il est bien inutile d'y répondre: la maison du roi leur a répondu par des victoires. On est très éloigné de refuser a un grand poète et à un philosophe très éclairé, tel que M. Addison, les éloges qu'il mérite; mais il en mériterait davantage, et il aurait plus honoré la philosophie et la poésie, s'il avait plus ménagé dans son poème des têtes couronnées, qu'un ennemi même doit toujours respecter, et s'il avait songé que les louanges données aux vaincus sont un laurier de plus pour les vainqueurs. Il est à croire que quand M. Addison fut secrétaire d'État le ministre se repentit de ces indécences échappées à l'auteur. Si l'ouvrage anglais est trop rempli de fiel, celui-ci respire l'humanité: on a songé, en célébrant une bataille, à inspirer des sentiments de bienfaisance. Malheur à celui qui ne pourrait se plaire qu'aux peintures de la destruction, et aux images des malheurs des hommes Les peuples de l'Europe ont des principes d'humanité qui ne se trouvent point dans les autres parties du monde; ils sont plus liés entre eux; ils ont des lois qui leur sont communes; toutes les maisons des souverains sont alliées; leurs sujets voyagent continuellement, et entretiennent une liaison réciproque. Les Européans chrétiens sont ce qu'étaient les Grecs: ils se font la guerre entre eux; mais ils conservent dans ces dissensions tant de bienséance, et d'ordinaire de politesse, que souvent un Français, un Anglais, un Allemand, qui se rencontrent, paraissent être nés dans la même ville. Il est vrai que les Lacédémoniens et les Thébains étaient moins polis que le peuple d'Athènes; mais enfin toutes les nations de la Grèce se regardaient comme des alliées qui ne se faisaient la guerre que dans l'espérance certaine d'avoir la paix: ils insultaient rarement à des ennemis qui dans peu d'années devaient être leurs amis. C'est sur ce principe qu'on a tâché que cet ouvrage fût un monument de la gloire du roi, et non de la honte des nations dont il a triomphé. On serait fâché d'avoir écrit contre elles avec autant d'aigreur que quelques Français en ont mis dans leurs satires contre cet ouvrage d'un de leurs compatriotes: mais la jalousie d'auteur à auteur est beaucoup plus grande que celle de nation a nation. On a dit(26) des Suisses qu'ils sont nos antiques amis et nos concitoyens, parce qu'ils le sont depuis deux cent cinquante ans. On a dit que les étrangers qui servent dans nos armées ont suivi l'exemple de la maison du roi et de nos autres troupes, parce qu'en effet c'est toujours à la nation qui combat pour son prince, à donner cet exemple, et que jamais cet exemple n'a été mieux donné. On n'ôtera jamais à la nation française la gloire de la valeur et de la politesse. On a osé imprimer que ce vers(27), Je vois cet étranger, qu'on croit né parmi nous, était un compliment a un général né en Saxe d'avoir l'air français. Il est bien question ici d'air et de bonne grâce! quel est l'homme qui ne voit évidemment que ce vers signifie que le général étranger est aussi attaché au roi que s'il était né son sujet? Cette critique est aussi judicieuse que celle de quelques personnes qui prétendirent qu'il n'était pas honnête de dire que le général était dangereusement malade, lorsqu'en effet son courage lui fit oublier l'état douloureux où il était réduit, et le fit triompher de la faiblesse de son corps ainsi que des ennemis du roi. Voilà tout ce que la bienséance en général permet qu'on réponde à ceux qui en ont manqué. L'auteur n'a eu d'autre vue que de rendre fidèlement ce qui était venu à sa connaissance; et son seul regret est de n'avoir pu, dans un si court espace de temps, et dans une pièce de si peu d'étendue, célébrer toutes les belles actions dont il a depuis entendu parler. Il ne pouvait dire tout; mais du moins ce qu'il a dit est vrai: la moindre flatterie eût déshonoré un ouvrage fondé sur la gloire du roi et sur celle de la nation. Le plaisir de dire la vérité l'occupait si entièrement, que ce ne fut qu'après six éditions qu'il envoya son ouvrage à la plupart de ceux qui y sont célébrés. Tous ceux qui sont nommés n'ont pas eu les occasions de se signaler également. Celui qui, à la tête de son régiment, attendait l'ordre de marcher, n'a pu rendre le même service qu'un lieutenant général qui était à portée de conseiller de fondre sur la colonne anglaise, et qui partit pour la charger avec la maison du roi. Mais si la grande action de l'un mérite d'être rapportée, le courage impatient de l'autre ne doit pas être oublié: tel est loué en général sur sa valeur, tel autre sur un service rendu; on a parlé des blessures des uns, on a déploré la mort des autres. Ce fut une justice que rendit le célèbre M. Despréaux(28) à ceux qui avaient été de l'expédition du passage du Rhin: il cite près de vingt noms; il y en a ici plus de soixante; et on en trouverait quatre fois davantage si la nature de l'ouvrage le comportait. Il serait bien étrange qu'il eût été permis à Homère, à Virgile, au Tasse, de décrire les blessures de mille guerriers imaginaires, et qu'il ne le fût pas de parler des héros véritables qui viennent de prodiguer leur sang, et parmi lesquels il y en a plusieurs avec qui l'auteur avait eu l'honneur de vivre, et qui lui ont laissé de sincères regrets. L'attention scrupuleuse qu'on a apportée, dans cette édition, doit servir de garant de tous les faits qui sont énoncés dans le poème. Il n'en est aucun qui ne doive être cher à la nation et à toutes les familles qu'ils regardent. En effet, qui n'est touché sensiblement en lisant le nom de son fils, de son frère, d'un parent cher, d'un ami tué ou blessé, ou exposé dans cette bataille qui sera célèbre à jamais; en lisant, dis-je, ce nom dans un ouvrage qui, tout faible qu'il est, a été honoré plus d'une fois des regards du monarque, et que Sa Majesté n'a permis qu'il lui fût dédié que parce qu'elle a oublié son éloge en faveur de celui des officiers qui ont combattu et vaincu sous ses ordres? C'est donc moins en poète qu'en bon citoyen qu'on a travaillé. On n'a point cru devoir orner ce poème de longues fictions, surtout dans la première chaleur du public, et dans un temps où l'Europe n'était occupée que des détails intéressants de cette victoire importante, achetée par tant de sang. La fiction peut orner un sujet ou moins grand, ou moins intéressant, ou qui, placé plus loin de nous, laisse l'esprit plus tranquille. Ainsi lorsque Despréaux s'égaya dans sa description du passage du Rhin, c'était trois mois après l'action; et cette action, toute brillante qu'elle fut, n'est à comparer ni pour l'importance ni pour le danger à une bataille rangée, gagnée sur un ennemi habile, intrépide, et supérieur en nombre, par un roi exposé, ainsi que son fils, pendant quatre heures au feu de l'artillerie. Ce n'est qu'après s'être laissé emporter aux premiers mouvements de zèle, après s'être attaché uniquement à louer ceux qui ont si bien servi la patrie dans ce grand jour, qu'on s'est permis d'insérer dans le poème un peu de ces fictions qui affaibliraient un tel sujet si on voulait les prodiguer; et on ne dit ici en prose que ce que M. Addison lui-même a dit en vers dans son fameux poème de la campagne d'Hochstedt. On peut, deux mille ans après la guerre de Troie,
faire apporter par Vénus à Énée des armes que
Vulcain a forgées, et qui rendent ce héros invulnérable;
on peut lui faire rendre son épée par une divinité,
pour la plonger dans le sein de son ennemi; tout le conseil des dieux peut
s'assembler, tout l'enfer peut se déchaîner; Alecton peut
enivrer tous les esprits des venins de sa rage: mais ni notre siècle,
ni un événement si récent, ni un ouvrage si court,
ne permettent guère ces peintures devenues les lieux communs de
la poésie. Il faut pardonner à un citoyen pénétré
de faire parler son coeur plus que son imagination; et l'auteur avoue qu'il
s'est plus attendri en disant(29):
que s'il avait invoqué les Euménides pour faire ôter la vie à un jeune guerrier aimable. Il faut des divinités dans un poème épique, et surtout quand il s'agit de héros fabuleux; mais ici le vrai Jupiter, le vrai Mars, c'est un roi tranquille dans le plus grand danger, et qui hasarde sa vie pour un peuple dont il est le père; c'est lui, c'est son fils, ce sont ceux qui ont vaincu sous lui, et non Junon et Saturne, qu'on a voulu et qu'on a dû peindre. D'ailleurs le petit nombre de ceux qui connaissent notre poésie savent qu'il est bien plus aisé d'intéresser le ciel, les enfers et la terre, à une bataille, que de faire reconnaître, et de distinguer, par des images propres et sensibles, des carabiniers qui ont de gros fusils rayés, des grenadiers, des dragons qui combattent a pied et à cheval; de parler de retranchements faits à la hâte, d'ennemis qui s'avancent en colonne, d'exprimer enfin ce qu'on n'a guère dit encore en vers. C'était ce que sentait M. Addison, bon poète et critique judicieux. Il employa dans son poème, qui a immortalisé la campagne d'Hochstedt, beaucoup moins de fictions qu'on ne s'en est permis dans le Poème de Fontenoy. Il savait que le duc de Marlborough et le prince Eugène se seraient très peu souciés de voir des dieux où il était question de grandes actions des hommes; il savait qu'on relève par l'invention les exploits de l'antiquité, et qu'on court risque d'affaiblir ceux des modernes par de froides allégories: il a fait mieux, il a intéressé l'Europe entière à son action. Il en est à peu près de ces petits poèmes de trois cents ou de quatre cents vers sur les affaires présentes comme d'une tragédie: le fond doit être intéressant par lui-même, et les ornements étrangers sont presque toujours superflus. Ou a dû spécifier les différents corps
qui ont combattu, leurs armes, leur position, l'endroit où ils ont
attaqué; dire que la colonne anglaise a pénétré;
exprimer comment elle a été enfoncée par la maison
du roi, les carabiniers, la gendarmerie, le régiment de Normandie,
les Irlandais, etc. Si on n'était pas entré dans ces détails,
dont le fond est si héroïque, et qui sont cependant si difficiles
à rendre, rien ne distinguerait la bataille de Fontenoy d'avec celle
de Tolbiac(30). Despréaux, dans le
passage du Rhin, a dit(31):
On a peint ici les carabiniers, au lieu de les appeler par leur nom, qui convient encore moins au vers que celui de cuirassiers. On a même mieux aimé, dans cette dernière édition, caractériser la fonction de l'état-major que de mettre en vers les noms des officiers de ce corps qui ont été blessés. Cependant ou a osé appeler la maison du roi par
son nom, sans se servir d'aucune autre image. Ce nom de maison du roi,
qui
contient tant de corps invincibles, imprime une assez grande idée,
sans qu'il soit besoin d'autre figure; M. Addison même ne l'appelle
pas autrement. Mais il y a encore une autre raison de l'avoir nommée,
c'est la rapidité de l'action.
Si on avait dit: la maison du roi marche, cette expression eût été prosaïque et languissante. On n'a pas voulu un moment s'écarter dans cet ouvrage
de la gravité du sujet. Despréaux, il est vrai, en traitant
le passage du Rhin dans le goût de quelques-unes de ses épîtres,
a joint le plaisant à l'héroïque; car après avoir
dit(33):
il s'exprime ensuite ainsi(34):
Les personnes qui ont paru souhaiter qu'on employât dans le récit de la victoire de Fontenoy quelques traits de ce style familier de Boileau n'ont pas, ce me semble, assez distingué les lieux et les temps, et n'ont pas fait la différence qu'il faut faire entre une épître et un ouvrage d'un ton plus sérieux et plus sévère: ce qui a de la grâce dans le genre épistolaire n'en aurait point dans le genre héroïque. On n'en dira pas davantage sur ce qui regarde l'art et
le goût, à la tête d'un ouvrage où il s'agit
des plus grands intérêts, et qui ne doit remplir l'esprit
que de la gloire du roi et du bonheur de la patrie.
FIN DU POÈME DE FONTENOY.
DU POÈME DE FONTENOY. Vers 172. - Après
ce vers, dans les premières éditions on lisait:
Une note apprenait que les mots un rempart de gazon
désignent
les redoutes.
Vers 308. - Après
ce vers, il y avait:
D'UNE BELLE DAME A UN BEAU MONSIEUR DE PARIS SUR LE POÈME DE LA BATAILLE DE FONTENOI (1745) (81)Je ne sais pas, monsieur, pourquoi j'ai pu lire jusqu'au bout ce poème de la bataille de Fontenoy. C'est un ouvrage qui roule tout entier sur des faits vrais et récents: y a-t-il rien de plus insipide pour des esprits comme les nôtres, si solidement nourris de la lecture du Prince Titi(82)et de Zerbinette? Vous vous souvenez que nous étions à l'Opéra le jour qu'on donna cette vilaine bataille, et que nous fîmes un souper délicieux qui dura quatre heures, après quoi nous gagnâmes cent louis au cavagnole, en nous plaignant furieusement et infiniment de la misère du temps. L'auteur du poème prétend que nous avons beaucoup d'obligation au roi de gagner des batailles en personne, et de prendre des villes, afin que nous jouissions tranquillement à Paris du fruit de ses travaux, et des dangers où il s'expose. Quelle sottise! Je voudrais bien savoir si les dames de Londres se réjouissent moins parce que le duc de Cumberland a été bien battu. Je ne sais qui a fait cette rapsodie, mais il connaît bien mal le monde. Que m'importe, à moi, que quatre ou cinq officiers de l'état major aient été blessés? j'ai bien affaire qu'on me les nomme! Ils ont versé, dit-on, leur sang pour nous sous les yeux de leur roi, et les louanges qu'on leur donne sont une juste récompense et un aiguillon de la gloire; mais, si cela était, il aurait dû nous donner une liste des morts et des blessés. J'ai un parent, lieutenant de milice, qui a reçu un coup de fusil dans la manche. Pourquoi parle-t-il plutôt des autres que de mon parent? J'aurais été fort aise de trouver là son nom; mais toutes les choses qui ne m'intéressent pas personnellement, ou qui ne sont pas des romans nouveaux, m'ennuient épouvantablement, horriblement. On dit que M. le maréchal de Saxe est fort content
de l'endroit qui le regarde; je le trouve bien indulgent.
M. l'abbé de*** nous a fait remarquer judicieusement le ridicule de nommer un homme par son nom de baptême, et de le faire ensuite prier le dieu Mars. J'ai bien senti l'impertinence de dire qu'un maréchal de France est prêt à descendre sur l'infernale rive, quand il est dangereusement malade. Je trouve fort mauvais, moi, lorsque j'ai la migraine après avoir joué toute la nuit, qu'on vienne me dire que j'ai mauvais visage. On prétend qu'en effet M. le maréchal de Saxe, après la victoire, dit au roi qu'il n'avait demandé au ciel que ce jour de vie, pour voir triompher Sa Majesté: permis à lui de penser de cette façon; mais, en vérité, cela est bien déplacé dans un poème, qui ne doit donner que des idées douces et riantes. Pourquoi dit-il que le duc de Grammont
Voilà un sentiment que je n'ai vu dans aucun des petits romans que je lis. Je voudrais bien savoir si on a de ces idées-là quand on a la cuisse emportée d'un boulet de canon. On me répond à cela que le duc de Grammont aimait véritablement le roi, et qu'il pouvait très bien avoir eu de pareils sentiments à sa mort: faible réponse, misérable évasion, dont vous sentez la petitesse. Je me soucie fort peu qu'il me nomme tous les lieutenants généraux qui étaient chacun à leur poste! Ne voilà-t-il pas une chose bien extraordinaire d'être à son poste! Un franc pédant qui est tout plein de son Homère, nous a voulu persuader que c'est ainsi que ce vieux Grec s'y prenait dans son roman de l'Iliade, et que Virgile l'avait imité; vous savez comme nous l'avons reçu avec son Homère et son Virgile: je ne crois pas qu'on s'avise de les citer dorénavant devant vous ni devant moi. J'entends dire à de fort habiles gens que ces rêveurs-là sont tout à fait passés de mode, et qu'un homme qui écrirait dans leur goût ne serait pas toléré aujourd'hui. On dit qu'ils poussaient le ridicule jusqu'à faire une description détaillée des blessures d'anciens héros imaginaires: si cela est, il est bien clair que rien n'est plus impertinent que de parler des blessures que nos officiers ont reçues réellement depuis peu, puisque Virgile ne parlait que de gens qui avaient été blessés deux mille ans auparavant. On m'a assuré qu'Homère employait un livre tout entier à faire l'énumération de toutes les troupes de la Grèce: pourquoi donc ne peindre qu'en peu de vers les grenadiers, les carabiniers, la maison du roi, les dragons? S'il y avait eu davantage de ces peintures, il est vrai que je n'aurais jamais lu cet ouvrage; et c'est précisément ce que je voulais: car, en vérité, je l'ai lu malgré moi, et je ne sais pas pourquoi quelques personnes, à l'article de M. du Brocard, de M. de Craon, et du duc de Grammont, ont versé des larmes. On ne peut s'attendrir ainsi que par esprit de cabale: mais je vous réponds que nous en ferons une bien violente contre l'auteur et ses adhérents. Premièrement, nous dirons qu'il est Anglais; et
on le voit assez par l'épithète de brave qu'il donne au duc
de Cumberland, qui est venu attaquer Sa Majesté. Nous déchaînerons
contre lui tout Paris, qu'il a si indignement attaqué par ces détestables
vers:
C'est moi, sans doute, et toute ma société, qu'il a eus en vue; mais nous le perdrons à la cour de Hanovre. Nous ferons voir à toute la terre que son ouvrage est plein de mensonges. Il y a un jeune officier(83) dont il dit dans ses notes que le cheval a été tué sous lui, et nous savons de science certaine, par le gazetier de Cologne, que ce cheval n'a eu que trois balles dans le corps, et qu'un maréchal a promis, foi d'homme d'honneur, de le guérir. Il y a bien d'autres impostures pareilles, qu'on relèvera, aussi bien que l'insolence de faire cinq ou six éditions de cette pièce ridicule, pour faire plaisir à son libraire. Encore je lui pardonnerais s'il avait dit quelque petit mot de moi, et s'il avait parlé de ma beauté à propos de la bataille de Fontenoy. Il pouvait très bien dire qu'un de ces jeunes officiers, dont il vante les grâces, a été amoureux deux jours d'une de mes cousines, et qu'il voulut même lui faire une infidélité pour moi, le premier jour: et assurément on peut dire que ma cousine ne me valait pas; elle a trois ans et demi de plus que moi, et elle est toute engoncée. C'est de quoi je veux vous entretenir ce soir à fond, car, en vérité, je suis très fâchée contre ma cousine. Adieu, monsieur, le cavagnole(84)
m'attend.
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