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POÈME DE FONTENOY

Avertissement de Beuchot
Au Roi
Discours préliminaire
Poème de Fontenoy.
Variantes du Poème de Fontenoy.
Lettre critique d’une belle dame à un beau monsieur de Paris sur le Poème de la bataille de Fontenoy.

AVERTISSEMENT DE BEUCHOT

La bataille de Fontenoy fut gagnée le 11 mai 1745. La nouvelle en arriva à Paris dans la nuit du 13 au 14, et l'approbation du censeur Crébillon est du 17 mai. On peut en regarder comme le premier jet une épître que Voltaire avait déjà adressée au duc de Richelieu. En quelques jours il parut plusieurs éditions, les unes sous le titre de la Bataille de Fontenoy; d'autres sous celui de le Poème de Fontenoy. Prault donna les cinq premières dans le format in-4°, et les sixième et septième dans le format in-8°. L'ouvrage avait été réimprimé deux fois, à l'Imprimerie royale, in-4°, lorsque Prault publia une nouvelle édition, qu'il intitula neuvième. Des réimpressions avaient été faites à Lille, Lyon, Rouen, etc.; l'une des deux éditions de l'imprimerie royale porte pour épigraphe, sur le frontispice, ces mots de Virgile: Disce, puer, virtutem ex me.
Du vivant de Voltaire, des éditeurs, dans un moment de distraction, transposèrent cette épigraphe, et la mirent à la dédicace. Elle y a été conservée longtemps: je la fis enfin disparaître en 1817; on ne doit pas s'étonner de ne pas la retrouver ici. 
Voltaire. espérant obtenir la permission de faire imprimer à l'Imprimerie royale, alors au Louvre, sa Henriade, avait fait faire de belles gravures. Le frontispice représente Henri IV tenant dans ses bras le jeune Louis XV, et au bas de la planche on lit: 
 

Disce, puer, virtutem ex me, verumque laborem(20).

La citation était aussi bien placée qu'elle le serait mal en tête de l'épître dédicatoire du Poème de Fontenoy, et même en tête du poème. Dans quelle bouche, en effet, y mettrait-on cette épigraphe? Serait-ce dans celle de Voltaire s'adressant à Louis XV, alors âgé de trente-cinq ans? Cela n'est pas soutenable. Serait-ce dans la bouche du roi, s'adressant au dauphin son fils? L'épigraphe a pu être ajoutée par le roi, ou en son nom, dans une édition faite à son imprimerie. Mais l'admettre dans des éditions faites ailleurs me paraît une inconvenance, pour ne pas dire une impertinence. 
C'est d'après la neuvième édition, donnée par Prault, que je rétablis en 1817 quatre vers sur la prise d'Ostende, et une note qui s'y rapporte. 
J'ai cru inutile de signaler de quand datent les additions ou corrections faites successivement par l'auteur à ses différentes éditions. Je n'ai recueilli qu'une seule variante pour le Discours préliminaire, et deux pour le poème. 
Le nombre des écrits qui parurent sur le poème de Voltaire est très grand. Le plus remarquable, et le seul dont je parlerai, est une Requête du curé de Fontenoy, au roi ( par l'avocat Marchant). Des critiques avaient blâmé comme peu poétique la grande quantité de noms propres répandus dans l'ouvrage. Le curé de Fontenoy se plaint 
 

Que sur ma paroisse on enterre 
Sept ou huit mille hommes pour rien; 
C'est mon casuel, c'est mon bien. 
Sur mes droits et mon honoraire 
On m'a fait encor d'autres torts; 
Un fameux monsieur de Voltaire 
A donné l'extrait mortuaire 
De tous les seigneurs qui sont morts.

Le cardinal Quirini (voyez tome III du Théâtre) avait projeté de traduire en vers latins le Poème de Fontenoy; mais il y renonça, à cause du trop grand nombre de noms propres qu'il contient; quelques passages qu'il avait traduits ont été imprimés dans le Mercure (2e volume de décembre 1745).  (Beuchot.)
 
 

AU ROI

Sire,

Je n'avais osé dédier à Votre Majesté les premiers essais de cet ouvrage; je craignais surtout de déplaire au plus modeste des vainqueurs; mais, sire, ce n'est point ici un panégyrique; c'est une peinture fidèle d'une partie de la journée la plus glorieuse depuis la bataille de Bovines; ce sont les sentiments de la France, quoique à peine exprimés; c'est un poème sans exagération, et de grandes vérités sans mélange de fiction ni de flatterie. Le nom de Votre Majesté fera passer cette faible esquisse à la postérité comme un monument authentique de tant de belles actions faites en votre présence, à l'exemple des vôtres. 

Daignez, sire, ajouter à la bonté que Votre Majesté a eue de permettre cet hommage celle d'agréer les profonds respects d'un de vos moindres sujets, et du plus zélé de vos admirateurs. 
 
 

DISCOURS PRÉLIMINAIRE(21)

(22)Le public sait que cet ouvrage, composé d'abord avec la rapidité que le zèle inspire, reçut des accroissements à chaque édition qu'on en faisait. Toutes les circonstances de la victoire de Fontenoy, qu'on apprenait à Paris de jour en jour, méritaient d'être célébrées; et ce qui n'était d'abord qu'une pièce de cent vers est devenu un poème qui en contient plus de trois cent cinquante: mais on y a gardé toujours le même ordre, qui consiste dans la préparation, dans l'action, et dans ce qui la termine; on n'a fait même que mettre cet ordre dans un plus grand jour, en traçant dans cette édition le portrait des nations dont était composée l'armée ennemie, et en spécifiant leurs trois attaques. 

On a peint avec des traits vrais, mais non injurieux, les nations dont Louis XV a triomphé; par exemple, quand on dit(23) des Hollandais qu'ils avaient autrefois brisé le joug de l'Autriche cruelle, il est clair que c'est de l'Autriche alors cruelle envers eux que l'on parle; car assurément elle ne l'est pas aujourd'hui pour les États-Généraux: et d'ailleurs la reine de Hongrie, qui ajoute tant à la gloire de la maison d'Autriche, sait combien les Français respectent sa personne et ses vertus, en étant forcés de la combattre. 

Quand on dit(24) des Anglais, et la férocité le cède à la vertu, on a eu soin d'avertir en note, dans toutes les éditions, que le reproche de férocité ne tombait que sur le soldat. 

En effet, il est très véritable que lorsque la colonne anglaise déborda Fontenoy, plusieurs soldats de cette nation crièrent: « No quarter, point de quartier; » on sait encore que, quand M. de Séchelles seconda les intentions du roi avec une prévoyance si singulière, et qu'il fit préparer autant de secours pour les prisonniers ennemis blessés que pour nos troupes, quelques fantassins anglais s'acharnèrent encore contre nos soldais dans les chariots mêmes où l'on transportait les vainqueurs et les vaincus blessés. Les officiers, qui ont a peu près la même éducation dans toute l'Europe, ont aussi la même générosité; mais il y a des pays où le peuple, abandonné à lui-même, est plus farouche qu'ailleurs. On n'en a pas moins loué la valeur et la conduite de cette nation, et surtout on n'a cité le nom de M. le duc de Cumberland(25) qu'avec l'éloge que sa magnanimité doit attendre de tout le monde. 

Quelques étrangers ont voulu persuader au public que l'illustre Addison, dans son poème de la campagne de Hochstedt, avait parlé plus honorablement de la maison du roi que l'auteur même du Poème de Fontenoy: ce reproche a été cause qu'on a cherché l'ouvrage de M. Addison a la bibliothèque de Sa Majesté, et on a été bien surpris d'y trouver beaucoup plus d'injures que de louanges; c'est vers le trois-centième vers. On ne les répétera point, et il est bien inutile d'y répondre: la maison du roi leur a répondu par des victoires. On est très éloigné de refuser a un grand poète et à un philosophe très éclairé, tel que M. Addison, les éloges qu'il mérite; mais il en mériterait davantage, et il aurait plus honoré la philosophie et la poésie, s'il avait plus ménagé dans son poème des têtes couronnées, qu'un ennemi même doit toujours respecter, et s'il avait songé que les louanges données aux vaincus sont un laurier de plus pour les vainqueurs. Il est à croire que quand M. Addison fut secrétaire d'État le ministre se repentit de ces indécences échappées à l'auteur. 

Si l'ouvrage anglais est trop rempli de fiel, celui-ci respire l'humanité: on a songé, en célébrant une bataille, à inspirer des sentiments de bienfaisance. Malheur à celui qui ne pourrait se plaire qu'aux peintures de la destruction, et aux images des malheurs des hommes 

Les peuples de l'Europe ont des principes d'humanité qui ne se trouvent point dans les autres parties du monde; ils sont plus liés entre eux; ils ont des lois qui leur sont communes; toutes les maisons des souverains sont alliées; leurs sujets voyagent continuellement, et entretiennent une liaison réciproque. Les Européans chrétiens sont ce qu'étaient les Grecs: ils se font la guerre entre eux; mais ils conservent dans ces dissensions tant de bienséance, et d'ordinaire de politesse, que souvent un Français, un Anglais, un Allemand, qui se rencontrent, paraissent être nés dans la même ville. Il est vrai que les Lacédémoniens et les Thébains étaient moins polis que le peuple d'Athènes; mais enfin toutes les nations de la Grèce se regardaient comme des alliées qui ne se faisaient la guerre que dans l'espérance certaine d'avoir la paix: ils insultaient rarement à des ennemis qui dans peu d'années devaient être leurs amis. C'est sur ce principe qu'on a tâché que cet ouvrage fût un monument de la gloire du roi, et non de la honte des nations dont il a triomphé. On serait fâché d'avoir écrit contre elles avec autant d'aigreur que quelques Français en ont mis dans leurs satires contre cet ouvrage d'un de leurs compatriotes: mais la jalousie d'auteur à auteur est beaucoup plus grande que celle de nation a nation. 

On a dit(26) des Suisses qu'ils sont nos antiques amis et nos concitoyens, parce qu'ils le sont depuis deux cent cinquante ans. On a dit que les étrangers qui servent dans nos armées ont suivi l'exemple de la maison du roi et de nos autres troupes, parce qu'en effet c'est toujours à la nation qui combat pour son prince, à donner cet exemple, et que jamais cet exemple n'a été mieux donné. 

On n'ôtera jamais à la nation française la gloire de la valeur et de la politesse. On a osé imprimer que ce vers(27),

Je vois cet étranger, qu'on croit né parmi nous,

était un compliment a un général né en Saxe d'avoir l'air français. Il est bien question ici d'air et de bonne grâce! quel est l'homme qui ne voit évidemment que ce vers signifie que le général étranger est aussi attaché au roi que s'il était né son sujet? 

Cette critique est aussi judicieuse que celle de quelques personnes qui prétendirent qu'il n'était pas honnête de dire que le général était dangereusement malade, lorsqu'en effet son courage lui fit oublier l'état douloureux où il était réduit, et le fit triompher de la faiblesse de son corps ainsi que des ennemis du roi. 

Voilà tout ce que la bienséance en général permet qu'on réponde à ceux qui en ont manqué. 

L'auteur n'a eu d'autre vue que de rendre fidèlement ce qui était venu à sa connaissance; et son seul regret est de n'avoir pu, dans un si court espace de temps, et dans une pièce de si peu d'étendue, célébrer toutes les belles actions dont il a depuis entendu parler. Il ne pouvait dire tout; mais du moins ce qu'il a dit est vrai: la moindre flatterie eût déshonoré un ouvrage fondé sur la gloire du roi et sur celle de la nation. 

Le plaisir de dire la vérité l'occupait si entièrement, que ce ne fut qu'après six éditions qu'il envoya son ouvrage à la plupart de ceux qui y sont célébrés. 

Tous ceux qui sont nommés n'ont pas eu les occasions de se signaler également. Celui qui, à la tête de son régiment, attendait l'ordre de marcher, n'a pu rendre le même service qu'un lieutenant général qui était à portée de conseiller de fondre sur la colonne anglaise, et qui partit pour la charger avec la maison du roi. Mais si la grande action de l'un mérite d'être rapportée, le courage impatient de l'autre ne doit pas être oublié: tel est loué en général sur sa valeur, tel autre sur un service rendu; on a parlé des blessures des uns, on a déploré la mort des autres. 

Ce fut une justice que rendit le célèbre M. Despréaux(28) à ceux qui avaient été de l'expédition du passage du Rhin: il cite près de vingt noms; il y en a ici plus de soixante; et on en trouverait quatre fois davantage si la nature de l'ouvrage le comportait. 

Il serait bien étrange qu'il eût été permis à Homère, à Virgile, au Tasse, de décrire les blessures de mille guerriers imaginaires, et qu'il ne le fût pas de parler des héros véritables qui viennent de prodiguer leur sang, et parmi lesquels il y en a plusieurs avec qui l'auteur avait eu l'honneur de vivre, et qui lui ont laissé de sincères regrets. 

L'attention scrupuleuse qu'on a apportée, dans cette édition, doit servir de garant de tous les faits qui sont énoncés dans le poème. Il n'en est aucun qui ne doive être cher à la nation et à toutes les familles qu'ils regardent. En effet, qui n'est touché sensiblement en lisant le nom de son fils, de son frère, d'un parent cher, d'un ami tué ou blessé, ou exposé dans cette bataille qui sera célèbre à jamais; en lisant, dis-je, ce nom dans un ouvrage qui, tout faible qu'il est, a été honoré plus d'une fois des regards du monarque, et que Sa Majesté n'a permis qu'il lui fût dédié que parce qu'elle a oublié son éloge en faveur de celui des officiers qui ont combattu et vaincu sous ses ordres? 

C'est donc moins en poète qu'en bon citoyen qu'on a travaillé. On n'a point cru devoir orner ce poème de longues fictions, surtout dans la première chaleur du public, et dans un temps où l'Europe n'était occupée que des détails intéressants de cette victoire importante, achetée par tant de sang. 

La fiction peut orner un sujet ou moins grand, ou moins intéressant, ou qui, placé plus loin de nous, laisse l'esprit plus tranquille. Ainsi lorsque Despréaux s'égaya dans sa description du passage du Rhin, c'était trois mois après l'action; et cette action, toute brillante qu'elle fut, n'est à comparer ni pour l'importance ni pour le danger à une bataille rangée, gagnée sur un ennemi habile, intrépide, et supérieur en nombre, par un roi exposé, ainsi que son fils, pendant quatre heures au feu de l'artillerie. 

Ce n'est qu'après s'être laissé emporter aux premiers mouvements de zèle, après s'être attaché uniquement à louer ceux qui ont si bien servi la patrie dans ce grand jour, qu'on s'est permis d'insérer dans le poème un peu de ces fictions qui affaibliraient un tel sujet si on voulait les prodiguer; et on ne dit ici en prose que ce que M. Addison lui-même a dit en vers dans son fameux poème de la campagne d'Hochstedt. 

On peut, deux mille ans après la guerre de Troie, faire apporter par Vénus à Énée des armes que Vulcain a forgées, et qui rendent ce héros invulnérable; on peut lui faire rendre son épée par une divinité, pour la plonger dans le sein de son ennemi; tout le conseil des dieux peut s'assembler, tout l'enfer peut se déchaîner; Alecton peut enivrer tous les esprits des venins de sa rage: mais ni notre siècle, ni un événement si récent, ni un ouvrage si court, ne permettent guère ces peintures devenues les lieux communs de la poésie. Il faut pardonner à un citoyen pénétré de faire parler son coeur plus que son imagination; et l'auteur avoue qu'il s'est plus attendri en disant(29):
 

Tu meurs, jeune Craon: que le ciel moins sévère 
Veille sur les destins de ton généreux frère!

que s'il avait invoqué les Euménides pour faire ôter la vie à un jeune guerrier aimable. 

Il faut des divinités dans un poème épique, et surtout quand il s'agit de héros fabuleux; mais ici le vrai Jupiter, le vrai Mars, c'est un roi tranquille dans le plus grand danger, et qui hasarde sa vie pour un peuple dont il est le père; c'est lui, c'est son fils, ce sont ceux qui ont vaincu sous lui, et non Junon et Saturne, qu'on a voulu et qu'on a dû peindre. D'ailleurs le petit nombre de ceux qui connaissent notre poésie savent qu'il est bien plus aisé d'intéresser le ciel, les enfers et la terre, à une bataille, que de faire reconnaître, et de distinguer, par des images propres et sensibles, des carabiniers qui ont de gros fusils rayés, des grenadiers, des dragons qui combattent a pied et à cheval; de parler de retranchements faits à la hâte, d'ennemis qui s'avancent en colonne, d'exprimer enfin ce qu'on n'a guère dit encore en vers. 

C'était ce que sentait M. Addison, bon poète et critique judicieux. Il employa dans son poème, qui a immortalisé la campagne d'Hochstedt, beaucoup moins de fictions qu'on ne s'en est permis dans le Poème de Fontenoy. Il savait que le duc de Marlborough et le prince Eugène se seraient très peu souciés de voir des dieux où il était question de grandes actions des hommes; il savait qu'on relève par l'invention les exploits de l'antiquité, et qu'on court risque d'affaiblir ceux des modernes par de froides allégories: il a fait mieux, il a intéressé l'Europe entière à son action. Il en est à peu près de ces petits poèmes de trois cents ou de quatre cents vers sur les affaires présentes comme d'une tragédie: le fond doit être intéressant par lui-même, et les ornements étrangers sont presque toujours superflus. 

Ou a dû spécifier les différents corps qui ont combattu, leurs armes, leur position, l'endroit où ils ont attaqué; dire que la colonne anglaise a pénétré; exprimer comment elle a été enfoncée par la maison du roi, les carabiniers, la gendarmerie, le régiment de Normandie, les Irlandais, etc. Si on n'était pas entré dans ces détails, dont le fond est si héroïque, et qui sont cependant si difficiles à rendre, rien ne distinguerait la bataille de Fontenoy d'avec celle de Tolbiac(30). Despréaux, dans le passage du Rhin, a dit(31):
 

Revel les suit de près: sous ce chef redouté 
Marche des cuirassiers l'escadron indompté.

On a peint ici les carabiniers, au lieu de les appeler par leur nom, qui convient encore moins au vers que celui de cuirassiers. On a même mieux aimé, dans cette dernière édition, caractériser la fonction de l'état-major que de mettre en vers les noms des officiers de ce corps qui ont été blessés. 

Cependant ou a osé appeler la maison du roi par son nom, sans se servir d'aucune autre image. Ce nom de maison du roi, qui contient tant de corps invincibles, imprime une assez grande idée, sans qu'il soit besoin d'autre figure; M. Addison même ne l'appelle pas autrement. Mais il y a encore une autre raison de l'avoir nommée, c'est la rapidité de l'action. 
 

Vous, peuple de héros dont la foule s'avance, 
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
Louis, son fils, l'État, l'Europe est en vos mains: 
   Maison du roi, marchez, etc.(32)

Si on avait dit: la maison du roi marche, cette expression eût été prosaïque et languissante. 

On n'a pas voulu un moment s'écarter dans cet ouvrage de la gravité du sujet. Despréaux, il est vrai, en traitant le passage du Rhin dans le goût de quelques-unes de ses épîtres, a joint le plaisant à l'héroïque; car après avoir dit(33):
 

Un bruit s'épand qu'Enghien et Condé sont passés: 
Condé, dont le seul nom fait tomber les murailles, 
Force les escadrons, et gagne les batailles; 
Enghien, de son hymen le seul et digne fruit, etc.,

il s'exprime ensuite ainsi(34):
 

Bientôt... mais Wurts s'oppose à l'ardeur qui m'anime. 
Finissons, il est temps: aussi bien si la rime 
Allait mal à propos m'engager dans Arnheim, 
Je ne sais, pour sortir, de porte qu'Hildesheim.

Les personnes qui ont paru souhaiter qu'on employât dans le récit de la victoire de Fontenoy quelques traits de ce style familier de Boileau n'ont pas, ce me semble, assez distingué les lieux et les temps, et n'ont pas fait la différence qu'il faut faire entre une épître et un ouvrage d'un ton plus sérieux et plus sévère: ce qui a de la grâce dans le genre épistolaire n'en aurait point dans le genre héroïque. 

On n'en dira pas davantage sur ce qui regarde l'art et le goût, à la tête d'un ouvrage où il s'agit des plus grands intérêts, et qui ne doit remplir l'esprit que de la gloire du roi et du bonheur de la patrie. 
 
 

POÈME DE FONTENOY


Quoi! du siècle passé le fameux satirique 
Aura fait retentir la trompette héroïque, 
Aura chanté du Rhin les bords ensanglantés, 
Ses défenseurs mourants, ses flots épouvantés, 
Son dieu même en fureur, effrayé du passage, 
Cédant à nos aïeux son onde et son rivage: 
Et vous, quand votre roi dans des plaines de sang 
Voit la mort devant lui voler de rang en rang, 
Tandis que, de Tournay foudroyant les murailles, 
Il suspend les assauts pour courir aux batailles; 
Quand, des bras de l'hymen s'élançant au trépas, 
Son fils, son digne fils, suit de si près ses pas; 
Vous, heureux par ses lois, et grands par sa vaillance, 
Français, vous garderiez un indigne silence! 
   Venez le contempler aux champs de Fontenoy. 
O vous, Gloire, Vertu, déesses de mon roi, 
Redoutable Bellone, et Minerve chérie, 
Passion des grands coeurs, amour de la patrie, 
Pour couronner Louis prêtez-moi vos lauriers; 
Enflammez mon esprit du feu de nos guerriers; 
Peignez de leurs exploits une éternelle image. 
   Vous m'avez transporté sur ce sanglant rivage: 
J'y vois ces combattants que vous conduisez tous; 
C'est là ce fier Saxon(35) qu'on croit né parmi nous, 
Maurice, qui, touchant à l'infernale rive, [25] 
Rappelle pour son roi son âme fugitive, 
Et qui demande à Mars, dont il a la valeur, 
De vivre encore un jour, et de mourir vainqueur. 
Conservez, justes cieux, ses hautes destinées; 
Pour Louis et pour nous prolongez ses années. 
   Déjà de la tranchée Harcourt(36) est accouru; 
Tout poste est assigné, tout danger est prévu. 
Noailles(37), pour son roi plein d'un amour fidèle, 
Voit la France en son maître, et ne regarde qu'elle. 
Ce sang de tant de rois, ce sang du grand Condé, 
D'Eu(38), par qui des Français le tonnerre est guidé(39),
Penthièvre(40), dont le zèle avait devancé l'âge, 
Qui déjà vers le Mein signala son courage, 
Bavière avec de Pons, Boufflers et Luxembourg,
Vont chacun dans leur place attendre ce grand jour: 
Chacun porte l'espoir aux guerriers qu'il commande. 
Le fortuné Danoy(41), Chabanes, Galerande, 
Le vaillant Bérenger, ce défenseur du Rhin, 
Colbert, et du Chaila, tous nos héros enfin(42),
Dans l'horreur de la nuit, dans celle du silence, 
Demandent seulement que le péril commence. 
   Le jour frappe déjà de ses rayons naissants 
De vingt peuples unis les drapeaux menaçants. 
Le Belge, qui jadis fortuné sous nos princes, [50] 
Vit l'abondance alors enrichir ses provinces; 
Le Batave prudent, dans l'Inde respecté, 
Puissant par son travail et par sa liberté, 
Qui, longtemps opprimé par l'Autriche cruelle, 
Ayant brisé son joug, s'arme aujourd'hui pour elle; 
L'Hanovrien constant, qui, formé pour servir, 
Sait souffrir et combattre, et surtout obéir; 
L'Autrichien, rempli de sa gloire passée, 
De ses derniers césars occupant sa pensée; 
Surtout ce peuple altier qui voit sur tant de mers 
Son commerce et sa gloire embrasser l'univers, 
Mais qui, jaloux en vain des grandeurs de la France, 
Croit porter dans ses mains la foudre et la balance: 
Tous marchent contre nous; la valeur les conduit, 
La haine les anime, et l'espoir les séduit. 
   De l'empire français l'indomptable génie 
Brave auprès de son roi leur foule réunie. 
Des montagnes, des bois, des fleuves d'alentour, 
Tous les dieux alarmés sortent de leur séjour, 
Incertains pour quel maître en ces plaines fécondes 
Vont croître leurs moissons, et vont couler leurs ondes. 
La Fortune auprès d'eux, d'un vol prompt et léger, 
Les lauriers dans les mains, fend les plaines de l'air; 
Elle observe Louis, et voit avec colère 
Que sans elle aujourd'hui la valeur va tout faire. 
   Le brave Cumberland, fier d'attaquer Louis, 
A déjà disposé ses bataillons hardis: 
Tels ne parurent point aux rives du Scamandre, 
Sous ces murs si vantés que Pyrrhus mit en cendre, 
Ces antiques héros qui, montés sur un char, 
Combattaient en désordre, et marchaient au hasard: 
Mais tel fut Scipion sous les murs de Carthage; 
Tel son rival et lui, prudents avec courage, 
Déployant de leur art les terribles secrets, 
L'un vers l'autre avancés, s'admiraient de plus près. 
   L'Escaut, les ennemis, les remparts de la ville, 
Tout présente la mort, et Louis est tranquille. 
Cent tonnerres de bronze ont donné le signal: 
D'un pas ferme et pressé, d'un front toujours égal, 
S'avance vers nos rangs la profonde colonne 
Que la terreur devance, et la flamme environne, 
Comme un nuage épais qui sur l'aile des vents 
Porte l'éclair, la foudre et la mort dans ses flancs. 
Les voilà ces rivaux du grand nom de mon maître, 
Plus farouches que nous, aussi vaillants peut-être, 
Encor tout orgueilleux de leurs premiers exploits. 
Bourbons, voici le temps de venger les Valois. 
   Dans un ordre effrayant trois attaques formées 
Sur trois terrains divers engagent les armées. 
Le Français, dont Maurice a gouverné l'ardeur, 
A son poste attaché, joint l'art à la valeur. [100] 
La mort sur les deux camps étend sa main cruelle: 
Tous ses traits sont lancés, le sang coule autour d'elle; 
Chefs, officiers, soldats, l'un sur l'autre entassés, 
Sous le fer expirants, par le plomb renversés, 
Poussent les derniers cris en demandant vengeance. 
   Grammont, que signalait sa noble impatience, 
Grammont dans l'Élysée emporte la douleur 
D'ignorer en mourant si son maître est vainqueur: 
De quoi lui serviront ces grands titres de gloire(43),
Ce sceptre des guerriers, honneurs de sa mémoire, 
Ce rang, ces dignités, vanités des héros, 
Que la mort avec eux précipite aux tombeaux? 
Tu meurs, jeune Craon(44): que le ciel moins sévère 
Veille sur les destins de ton généreux frère! 
Hélas! cher Longaunay(45), quelle main, quel secours 
Peut arrêter ton sang et ranimer tes jours! 
Ces ministres de Mars(46), qui d'un vol si rapide 
S'élançaient à la voix de leur chef intrépide, 
Sont du plomb qui les suit dans leur course arrêtés; 
Tels que des champs de l'air tombent précipités 
Des oiseaux tout sanglants, palpitants sur la terre. 
Le fer atteint d'Havré(47); le jeune d'Aubeterre(48)
Voit de sa légion tous les chefs indomptés 
Sous le glaive et le feu mourants à ses côtés. 
   Guerriers que Chabrillant avec Brancas rallie, [125] 
Que d'Anglais immolés vont payer votre vie! 
Je te rends grâce, ô Mars! dieu de sang, dieu cruel, 
La race de Colbert(49), ce ministre immortel, 
Échappe en ce carnage à ta main sanguinaire 
Guerchy(50) n'est point frappé(51): la vertu peut te plaire 
Mais vous, brave d'Achè(52), quel sera votre sort? 
Le ciel sauve à son gré, donne et suspend la mort. 
   Infortuné Lutteaux, tout chargé de blessures, 
L'art qui veille à ta vie ajoute à tes tortures; 
Tu meurs dans les tourments: nos cris mal entendus 
Te demandent au ciel, et déjà tu n'es plus. 
   O combien de vertus que la tombe dévore! 
Combien de jours brillants éclipsés à l'aurore! 
Que nos lauriers sanglants doivent coûter de pleurs! 
Ils tombent ces héros, ils tombent ces vengeurs; 
Ils meurent, et nos jours sont heureux et tranquilles: 
La molle volupté, le luxe de nos villes, 
Filent ces jours sereins, ces jours que nous devons 
Au sang de nos guerriers, aux périls des Bourbons? 
Couvrons du moins de fleurs ces tombes glorieuses; 
Arrachons à l'oubli ces ombres vertueuses. 
Vous(53) qui lanciez la foudre et qu'ont frappe ses coups, 
Revivez dans nos chants quand vous mourez pour nous. 
   Eh! quel serait, grand Dieu! le citoyen barbare, 
Prodigue de censure, et de louange avare, [150] 
Qui, peu touché des morts, et jaloux des vivants, 
Leur pourrait envier mes pleurs et mon encens? 
Ah! S'il est parmi nous des coeurs dont l'indolence, 
Insensible aux grandeurs, aux pertes de la France, 
Dédaigne de m'entendre et de m'encourager, 
Réveillez-vous, ingrats, Louis est en danger. 
   Le feu qui se déploie, et qui, dans son passage, 
S'anime en dévorant l'aliment de sa rage, 
Les torrents débordés dans l'horreur des hivers, 
Le flux impétueux des menaçantes mers, 
Ont un cours moins rapide, ont moins de violence 
Que l'épais bataillon qui contre nous s'avance, 
Qui triomphe en marchant, qui, le fer à la main, 
A travers les mourants s'ouvre un large chemin. 
Rien n'a pu l'arrêter; Mars pour lui se déclare. 
Le roi voit le malheur, le brave, et le répare. 
Son fils, son seul espoir... Ah! cher prince, arrêtez; 
Où portez-vous ainsi vos pas précipités? 
Conservez cette vie au monde nécessaire. 
Louis craint pour son fils(54), le fils craint pour son père. 
Nos guerriers tout sanglants frémissent pour tous deux, 
Seul mouvement d'effroi dans ces coeurs généreux. 
   Vous(55) qui gardez mon roi, vous qui vengez la France, 
Vous, peuple de héros, dont la foule s'avance, 
Accourez, c'est à vous de fixer les destins; [175] 
Louis, son fils, l'État, l'Europe est en vos mains. 
   Maison du roi, marchez, assurez la victoire; 
Soubise(56) et Pecquigny(57) vous mènent à la gloire. 
Paraissez, vieux soldats(58), dont les bras éprouvés 
Lancent de loin la mort, que de près vous bravez. 
Venez, vaillante élite, honneur de nos armées; 
Partez, flèches de feu, grenades(59) enflammées. 
Phalanges de Louis, écrasez sous vos coups 
Ces combattants si fiers, et si dignes de vous. 
Richelieu, qu'en tous lieux emporte son courage, 
Ardent, mais éclairé, vif à la fois et sage, 
Favori de l'Amour, de Minerve et de Mars, 
Richelieu(60) vous appelle, il n'est plus de hasards: 
Il vous appelle; il voit d'un oeil prudent et ferme 
Des succès ennemis et la cause et le terme; 
Il vole, et sa vertu secondant vos grands coeurs, 
Il vous marque la place où vous serez vainqueurs. 
   D'un rempart de gazon, faible et prompte barrière 
Que l'art oppose à peine à la fureur guerrière, 
La Marck(61), La Vauguyon(62), Choiseul, d'un même effort 
Arrêtent une armée, et repoussent la mort. 
D'Argenson, qu'enflammaient les regards de son père, 
La gloire de l'État, à tous les siens si chère, 
Le danger de son roi, le sang de ses aïeux, 
Assaillit par trois fois ce corps audacieux, [200] 
Cette masse de feu qui semble impénétrable. 
On l'arrête; il revient, ardent, infatigable; 
Ainsi qu'aux premiers temps par leurs coups redoublés 
Les béliers enfonçaient les remparts ébranlés. 
   Ce brillant escadron(63), fameux par cent batailles, 
Lui par qui Catinat fut vainqueur à Marsailles, 
Arrive, voit, combat, et soutient son grand nom. 
Tu suis du Chastelet, jeune Castelmoron(64),
Toi qui touches encore à l'âge de l'enfance, 
Toi qui, d'un faible bras qu'affermit ta vaillance, 
Reprends ces étendards déchirés et sanglants, 
Que l'orgueilleux Anglais emportait dans ses rangs. 
C'est dans ces rangs affreux que Chevrier expire. 
Monaco perd son sang, et l'Amour en soupire. 
Anglais, sur du Guesclin deux fois tombent vos coups: 
Frémissez à ce nom si funeste pour vous. 
   Mais quel brillant héros, au milieu du carnage, 
Renversé, relevé, s'est ouvert un passage? 
Biron(65), tels on voyait dans les plaines d'Ivry 
Tes immortels aïeux suivre le grand Henri; 
Tel était ce Crillon(66), chargé d'honneurs suprêmes, 
Nommé brave autrefois par les braves eux-mêmes; 
Tels étaient ces d'Aumonts, ces grands Montmorencys, 
Ces Créquis si vantés renaissant dans leurs fils(67);
Tel se forma Turenne au grand art de la guerre, [225] 
Près d'un autre Saxon(68), la terreur de la terre, 
Quand la justice et Mars, sous un autre Louis, 
Frappaient l'aigle d'Autriche et relevaient les lis. 
   Comment ces courtisans doux, enjoués, aimables, 
Sont-ils dans les combats des lions indomptables? 
Quel assemblage heureux de grâces, de valeur! 
Boufflers, Meuse, d'Ayen, Duras, bouillants d'ardeur, 
A la voix de Louis courez, troupe intrépide. 
Que les Français sont grands quand leur maître les guide! 
Ils l'aiment, ils vaincront; leur père est avec eux: 
Son courage n'est point cet instinct furieux, 
Ce courroux emporté, cette valeur commune; 
Maître de son esprit, il l'est de la fortune; 
Rien ne trouble ses sens, rien n'éblouit ses yeux: 
Il marche; il est semblable à ce maître des dieux 
Qui, frappant les Titans et tonnant sur leurs têtes, 
D'un front majestueux dirigeait les tempêtes; 
Il marche, et sous ses coups la terre au loin mugit, 
L'Escaut fuit, la mer gronde, et le ciel s'obscurcit. 
   Sur un nuage épais que, des antres de l'Ourse, 
Les vents affreux du nord apportent dans leur course, 
Les vainqueurs des Valois descendent en courroux: 
« Cumberland, disent-ils, nous n'espérons qu'en vous; 
Courage, rassemblez vos légions altières; 
Bataves, revenez, défendez vos barrières; 
Anglais, vous que la paix semble seule alarmer, 
Vengez-vous d'un héros qui daigne encor l'aimer: 
Ainsi que ses bienfaits craindrez-vous sa vaillance? 
Mais ils parlent en vain; lorsque Louis s'avance 
Leur génie est dompté, l'Anglais est abattu, 
Et la férocité(69) le cède à la vertu. 
   Clare avec l'irlandais, qu'animent nos exemples, 
Venge ses rois trahis, sa patrie, et ses temples. 
Peuple sage et fidèle, heureux Helvétiens(70),
Nos antiques amis et nos concitoyens, [260] 
Votre marche assurée, égale, inébranlable, 
Des ardents Neustriens(71) suit la fougue indomptable. 
Ce Danois(72), ce héros qui, des frimas du Nord, 
Par le dieu des combats fut conduit sur ce bord, 
Admire les Français qu'il est venu défendre; 
Mille cris redoublés près de lui font entendre: 
« Rendez-vous, ou mourez, tombez sous notre effort. » 
C'en est fait, et l'Anglais craint Louis et la mort. 
   Allez brave d'Estrée(73), achevez cet ouvrage; 
Enchaînez ces vaincus échappés au carnage; 
Que du roi qu'ils bravaient ils implorent l'appui: 
Ils seront fiers encore, ils n'ont cédé qu'à lui(74).
   Bientôt vole après eux ce corps fier et rapide(75)
Qui, semblable au dragon qu'il eut jadis pour guide, 
Toujours prêt, toujours prompt, de pied ferme, en courant, 
Donne de deux combats le spectacle effrayant. 
C'est ainsi que l'on voit, dans les champs des Numides, 
Différemment armés, des chasseurs intrépides; 
Les coursiers écumants franchissent les guérets; 
On gravit sur les monts, on borde les forêts; 
Les pièges sont dressés; on attend, on s'élance; 
Le javelot fend l'air, et le plomb le devance. 
Les léopards sanglants, percés de coups divers, 
D'affreux rugissements font retentir les airs; 
Dans le fond des forêts ils vont cacher leur rage. 
   Ah! c'est assez de sang, de meurtre, de ravage; 
Sur des morts entassés c'est marcher trop longtemps: 
Noailles(76), ramenez vos soldats triomphants; 
Mars voit avec plaisir leurs mains victorieuses 
Traîner dans notre camp ces machines affreuses, 
Ces foudres ennemis contre nous dirigés: 
Venez lancer ces traits que leurs mains ont forgés; 
Qu'ils renversent par vous les murs de cette ville, 
Du Batave indécis la barrière et l'asile, 
Ces premiers fondements(77) de l'empire des lis, 
Par les mains de mon roi pour jamais affermis. 
   Déjà Tournay se rend, déjà Gand s'épouvante: 
Charles-Quint s'en émeut; son ombre gémissante 
Pousse un cri dans les airs, et fuit de ce séjour 
Où pour vaincre autrefois le ciel le mit au jour: 
Il fuit; mais quel objet pour cette ombre alarmée! 
Il voit ces vastes champs couverts de notre armée: 
L'Anglais deux fois vaincu, cédant de toutes parts, 
Dans les mains de Louis laissant ses étendards; 
Le Belge en vain caché dans ses villes tremblantes; 
Les murs de Gand(78) tombés sous ses mains foudroyantes; 
Et son char de victoire, en ces vastes remparts, 
Écrasant le berceau du plus grand des césars(79);
Ostende, qui jadis a, durant trois années(80),
Bravé de cent assauts les fureurs obstinées, 
En dix jours à Louis cédant ses murs ouverts, 
Et l'Anglais frémissant sur le trône des mers. 
Français, heureux guerriers, vainqueurs doux et terribles, 
Revenez, suspendez dans nos temples paisibles 
Ces armes, ces drapeaux, ces étendards sanglants; 
Que vos chants de victoire animent tous nos chants: 
Les palmes dans les mains nos peuples vous attendent; 
Nos coeurs volent vers vous, nos regards vous demandent: 
Vos mères, vos enfants, près de vous empressés, 
Encor tout éperdus de vos périls passés, 
Vont baigner, dans l'excès d'une ardente allégresse, 
Vos fronts victorieux de larmes de tendresse. 
Accourez, recevez, à votre heureux retour, 
Le prix de la vertu par les mains de l'amour

FIN DU POÈME DE FONTENOY.
 
 

VARIANTES

DU POÈME DE FONTENOY.

Vers 172. - Après ce vers, dans les premières éditions on lisait: 
 

D'un rempart de gazon, faible et prompte barrière 
Que l'art oppose à peine à la fureur guerrière, 
La Vauguyon et Créqui, d'un indomptable effort, 
Arrêtent une armée et repoussent la mort.

Une note apprenait que les mots un rempart de gazon désignent les redoutes. 
Ces vers, qui étaient encore dans la cinquième édition, ne sont plus dans la sixième. Ils furent changés comme inexacts, et transposés. (B.) 

Vers 308. - Après ce vers, il y avait: 
 

Français, heureux Français, peuple doux et paisible, 
C'est peu qu'en vous guidant Louis soit invincible; 
C'est peu que, le front calme et la mort dans les mains, 
Il ait lancé la foudre avec des yeux sereins; 
C'est peu d'être vainqueur, il est modeste et tendre; 
Il honore de pleurs le sang qu'il vit répandre; 
Entouré de héros qui suivirent ses pas,
Il prodigue l'éloge et ne le reçoit pas; 
Il veille sur des jours hasardés pour lui plaire. 
Le monarque est un homme, et le vainqueur un père. 
Ces captifs tout sanglants, portés par nos soldats, 
Par leur main triomphante arrachés au trépas, 
Après ces jours de sang, d'horreur et de furie, 
Ainsi qu'en leurs foyers, au sein de leur patrie, 
Des plus tendres bienfaits éprouvent les douceurs, 
Consolés, secourus, servis par les vainqueurs. 
O grandeur véritable! ô victoire nouvelle! 
Eh! quel coeur ulcéré d'une haine cruelle, 
Quel farouche ennemi peut n'aimer pas mon roi, 
Et ne pas souhaiter d'être né sous sa loi? 
Il étendra son bras, et calmera l'Empire. 
Déjà Vienne se tait, déjà Londres l'admire. 
La Bavière, confuse au bruit de ses exploits, 
Gémit d'avoir quitté le protecteur des rois. 
Naple est en sûreté, la Sardaigne en alarmes. 
Tous les rois de son sang triomphent par ses armes: 
Et de l'Èbre à la Seine en tous lieux on entend: 
« Le plus aimé des rois est aussi le plus grand. » 
Ah! qu'on ajoute encore à ce titre suprême 
Ce nom si cher au monde et si cher à lui-même, 
Ce prix de ses vertus qui manque à sa valeur, 
Ce titre auguste et saint de pacificateur! 
Que de ses jours si beaux, de qui nos jours dépendent, 
La course soit tranquille, et les bornes s'étendent! 
   Ramenez ce héros, ô vous qui l'imitez, 
Guerriers qu'il vit combattre et vaincre à ses côtés. 
*Les palmes dans les mains, etc.

 
 
 

* * * * *

LETTRE CRITIQUE

D'UNE BELLE DAME
A UN BEAU MONSIEUR DE PARIS
SUR LE POÈME DE LA BATAILLE DE FONTENOI
(1745)
Notice bibliographique.

(81)Je ne sais pas, monsieur, pourquoi j'ai pu lire jusqu'au bout ce poème de la bataille de Fontenoy. C'est un ouvrage qui roule tout entier sur des faits vrais et récents: y a-t-il rien de plus insipide pour des esprits comme les nôtres, si solidement nourris de la lecture du Prince Titi(82)et de Zerbinette?

Vous vous souvenez que nous étions à l'Opéra le jour qu'on donna cette vilaine bataille, et que nous fîmes un souper délicieux qui dura quatre heures, après quoi nous gagnâmes cent louis au cavagnole, en nous plaignant furieusement et infiniment de la misère du temps. 

L'auteur du poème prétend que nous avons beaucoup d'obligation au roi de gagner des batailles en personne, et de prendre des villes, afin que nous jouissions tranquillement à Paris du fruit de ses travaux, et des dangers où il s'expose. Quelle sottise! Je voudrais bien savoir si les dames de Londres se réjouissent moins parce que le duc de Cumberland a été bien battu. Je ne sais qui a fait cette rapsodie, mais il connaît bien mal le monde. 

Que m'importe, à moi, que quatre ou cinq officiers de l'état 

major aient été blessés? j'ai bien affaire qu'on me les nomme! Ils ont versé, dit-on, leur sang pour nous sous les yeux de leur roi, et les louanges qu'on leur donne sont une juste récompense et un aiguillon de la gloire; mais, si cela était, il aurait dû nous donner une liste des morts et des blessés. J'ai un parent, lieutenant de milice, qui a reçu un coup de fusil dans la manche. Pourquoi parle-t-il plutôt des autres que de mon parent? J'aurais été fort aise de trouver là son nom; mais toutes les choses qui ne m'intéressent pas personnellement, ou qui ne sont pas des romans nouveaux, m'ennuient épouvantablement, horriblement.

On dit que M. le maréchal de Saxe est fort content de l'endroit qui le regarde; je le trouve bien indulgent. 
 

Maurice, qui, touchant à l'infernale rive, 
Rappelle pour son roi son âme fugitive, 
Et qui demande à Mars, dont il a la valeur, 
De vivre encore un jour, et de mourir vainqueur. 
(Vers 25-28.)

M. l'abbé de*** nous a fait remarquer judicieusement le ridicule de nommer un homme par son nom de baptême, et de le faire ensuite prier le dieu Mars. J'ai bien senti l'impertinence de dire qu'un maréchal de France est prêt à descendre sur l'infernale rive, quand il est dangereusement malade. Je trouve fort mauvais, moi, lorsque j'ai la migraine après avoir joué toute la nuit, qu'on vienne me dire que j'ai mauvais visage. On prétend qu'en effet M. le maréchal de Saxe, après la victoire, dit au roi qu'il n'avait demandé au ciel que ce jour de vie, pour voir triompher Sa Majesté: permis à lui de penser de cette façon; mais, en vérité, cela est bien déplacé dans un poème, qui ne doit donner que des idées douces et riantes. 

Pourquoi dit-il que le duc de Grammont 
 

... dans l'Élysée emporte la douleur 
D'ignorer en mourant si son maître est vainqueur? 
(Vers 107-108.)

Voilà un sentiment que je n'ai vu dans aucun des petits romans que je lis. Je voudrais bien savoir si on a de ces idées-là quand on a la cuisse emportée d'un boulet de canon. On me répond à cela que le duc de Grammont aimait véritablement le roi, et qu'il pouvait très bien avoir eu de pareils sentiments à sa mort: faible réponse, misérable évasion, dont vous sentez la petitesse. 

Je me soucie fort peu qu'il me nomme tous les lieutenants généraux qui étaient chacun à leur poste! Ne voilà-t-il pas une chose bien extraordinaire d'être à son poste! Un franc pédant qui est tout plein de son Homère, nous a voulu persuader que c'est ainsi que ce vieux Grec s'y prenait dans son roman de l'Iliade, et que Virgile l'avait imité; vous savez comme nous l'avons reçu avec son Homère et son Virgile: je ne crois pas qu'on s'avise de les citer dorénavant devant vous ni devant moi. J'entends dire à de fort habiles gens que ces rêveurs-là sont tout à fait passés de mode, et qu'un homme qui écrirait dans leur goût ne serait pas toléré aujourd'hui. On dit qu'ils poussaient le ridicule jusqu'à faire une description détaillée des blessures d'anciens héros imaginaires: si cela est, il est bien clair que rien n'est plus impertinent que de parler des blessures que nos officiers ont reçues réellement depuis peu, puisque Virgile ne parlait que de gens qui avaient été blessés deux mille ans auparavant. 

On m'a assuré qu'Homère employait un livre tout entier à faire l'énumération de toutes les troupes de la Grèce: pourquoi donc ne peindre qu'en peu de vers les grenadiers, les carabiniers, la maison du roi, les dragons? S'il y avait eu davantage de ces peintures, il est vrai que je n'aurais jamais lu cet ouvrage; et c'est précisément ce que je voulais: car, en vérité, je l'ai lu malgré moi, et je ne sais pas pourquoi quelques personnes, à l'article de M. du Brocard, de M. de Craon, et du duc de Grammont, ont versé des larmes. On ne peut s'attendrir ainsi que par esprit de cabale: mais je vous réponds que nous en ferons une bien violente contre l'auteur et ses adhérents. 

Premièrement, nous dirons qu'il est Anglais; et on le voit assez par l'épithète de brave qu'il donne au duc de Cumberland, qui est venu attaquer Sa Majesté. Nous déchaînerons contre lui tout Paris, qu'il a si indignement attaqué par ces détestables vers: 
 

Ils tombent ces héros, ils tombent ces vengeurs; 
Ils meurent, et nos jours sont heureux et tranquilles: 
La molle volupté, le luxe de nos villes, 
Filent ces jours sereins, ces jours que nous devons 
Au sang de nos guerriers, aux périls des Bourbons. 
(Vers 140, etc.)

C'est moi, sans doute, et toute ma société, qu'il a eus en vue; mais nous le perdrons à la cour de Hanovre. Nous ferons voir à toute la terre que son ouvrage est plein de mensonges. 

Il y a un jeune officier(83) dont il dit dans ses notes que le cheval a été tué sous lui, et nous savons de science certaine, par le gazetier de Cologne, que ce cheval n'a eu que trois balles dans le corps, et qu'un maréchal a promis, foi d'homme d'honneur, de le guérir. Il y a bien d'autres impostures pareilles, qu'on relèvera, aussi bien que l'insolence de faire cinq ou six éditions de cette pièce ridicule, pour faire plaisir à son libraire. Encore je lui pardonnerais s'il avait dit quelque petit mot de moi, et s'il avait parlé de ma beauté à propos de la bataille de Fontenoy. Il pouvait très bien dire qu'un de ces jeunes officiers, dont il vante les grâces, a été amoureux deux jours d'une de mes cousines, et qu'il voulut même lui faire une infidélité pour moi, le premier jour: et assurément on peut dire que ma cousine ne me valait pas; elle a trois ans et demi de plus que moi, et elle est toute engoncée. C'est de quoi je veux vous entretenir ce soir à fond, car, en vérité, je suis très fâchée contre ma cousine. 

Adieu, monsieur, le cavagnole(84) m'attend.